— Est-ce toi, Nessa ?
Une voix familière flotta dans l’air du
crépuscule, puis Bethy se précipita sur Nessa et l’enveloppa dans
ses bras. Un vent glacé soufflait au pied du mont Ardagh, et la
jeune fille s’abandonna volontiers à l’étreinte chaude et
étouffante de la sorcière rondouillette.
— Comment vont tes parents, mon petit agneau
?
C'était précisément la question que Nessa
redoutait. Mais elle savait que la vieille femme croyait bien
faire. C'est pourquoi elle haussa les épaules en essayant de
sourire.
— Pas… pas aussi mal qu’on pourrait le penser. Ils
sont encore au château de Gard. La reine a chargé sa propre
herboriste de les soigner. Ils ont tous deux insisté pour que je
vienne.
Elle lissa de ses mains sa nouvelle robe de laine
blanche, de loin la tenue la plus somptueuse qu’elle eût jamais
possédée. Sa mère l’avait aidée à la choisir ; rien que pour cela,
cette robe était extraordinaire. Autour d’elle se bousculaient une
foule de femmes surexcitées.
— Regardez, ils arrivent !
— Les voilà !
Des notes de cornemuse et des roulements de
tambour s’élevèrent, et la foule s’écarta pour laisser passer le
cortège. Sur le chemin tapissé d’aiguilles de pin, éclairé par de
hautes torches entourées de guirlandes de houx, la reine et son
escorte s’avancèrent.
Quand
la baie rouge luit, le houx salue la reine de Faërie… Le
refrain d’une vieille berceuse traversa l’esprit de Nessa, et ses
pensées se tournèrent vers l’Outremonde. Qu’était-il arrivé aux
sylphes ? Etaient-ils tous morts ensevelis sous la neige ? Le sol
gelé craqua sous des bottes, puis Molly apparut à son côté, les
joues aussi roses qu’une jeune fille.
— Regarde, mon enfant, les voilà enfin.
Cecily était éclatante de beauté, pensa Nessa.
Repoussés par un bandeau de fils d’or, d’argent et de cuivre
entrelacés, ses longs cheveux blonds coulaient sur ses épaules.
Elle était vêtue d’une robe de laine blanche ; à son côté, Uwen
portait son tartan et — d’après ce que Nessa arrivait à voir — rien
d’autre.
— Ce n’est pas le moment de faiblir ! cria une
voix anonyme.
Des rires et des acclamations fusèrent de toutes
parts. Uwen eut un grand sourire enjoué et leva la main pour saluer
la foule.
Sautillant derrière Molly, Nessa gravit la colline
avec le groupe de sorcières, reprenant en chœur le chant des
demoiselles d’honneur qui précédaient Cecily.
Dire que l’endroit où elle marchait était le
centre même de Brynhiver, et que c’était ici que Cecily allait
s’accoupler avec la terre ! Décidément, tout cela était très
mystérieux, songea Nessa en observant les jeunes filles, tout de
blanc vêtues, qui levaient haut des bougies cernées de guirlandes
dorées.
— On dirait des noces, souffla-t-elle à
Molly.
Parvenue au sommet de la colline, Cecily s’arrêta.
Le nouvel archidruide d’Ardagh, qui venait d’être élu, s’avança
vers elle, un bâton de chêne dans une main, une baguette de houx
dans l’autre.
— C'est justement ça, ma fille, dit Molly. Les
noces de la reine et de la terre.
En se dressant sur la pointe des pieds, Nessa
apercevait le ventre bombé de Cecily, qui portait l’enfant de Kian.
Comme il devait lui manquer ! Nessa eut une petite pensée pour Artimour, et son cœur se serra. Avait-il
survécu ? Restait-il encore des sylphes en Faërie ? Revenant à la
réalité, elle concentra son attention sur le visage sévère de
l’archidruide.
— Pourquoi êtes-vous ici ? demanda-t-il.
— Je suis venue répondre à l’appel de la terre,
dit Cecily.
Le vent froid portait leurs voix jusqu’à la foule
rassemblée sur le flanc de la colline. Nessa frissonna, et se
pencha vers Molly.
— Faut-il vraiment qu’elle s’étende toute nue sur
le rocher, par un temps pareil ? demanda-t-elle.
Cette cérémonie lui semblait indécente, presque
cruelle. Mais les druides et les sorcières soutenaient que la nuit
de la mi-hiver, coïncidant avec la nouvelle lune, était le moment
le plus propice à un nouveau commencement. Molly se tourna vers
elle, un doigt réprobateur sur les lèvres.
— Acceptez-vous d’obéir à la terre, quelle que
soit sa réponse ?
Cecily redressa les épaules et leva fièrement le
menton.
— Je l’accepte.
— Molly, comment connaîtrons-nous la réponse de la
terre ? chuchota Nessa.
— Veux-tu bien cesser de t’agiter, ma fille ? dit
Molly. Si tu veux faire du bruit, va chanter avec les autres. Tu
n’as pas de souci à te faire, tu sais. Personne ne pourra douter de
la réponse. Du moins…
Elle s’interrompit et échangea un regard entendu
avec les autres sorcières.
— Du moins si c’est oui, finit-elle.
Quand le druide s’écarta pour laisser passer
Cecily, la musique enfla dans la vallée, et Nessa fut entraînée
dans une ronde folle, où les rangs de femmes et d’hommes se
faisaient face et se tournaient autour. Dansant et tourbillonnant,
ils descendaient vers la vallée en décrivant un grand cercle autour
du tertre sacré, lorsque Nessa, levant les
yeux vers le ciel constellé, sentit la terre frémir doucement sous
ses pieds.
— Molly, dit-elle en se penchant pour toucher
l’épaule de la sorcière, je crois que je sens venir la réponse
!
Entre les pierres levées, la nuit était très
noire. Tout au centre, plate, froide et silencieuse, s’étendait la
Pierre Sacrée. Alors qu’Uwen la menait par le bras vers le cercle
intérieur, Cecily lança un dernier coup d’œil par-dessus son
épaule. Au pied de la colline, ses gens dansaient en chantant un
air doux et langoureux, et la mélodie, emportée par le vent,
flottait par-delà le sommet, vers la forêt sombre. De hautes
flammes bleues et orange s’élevaient des torches et des feux,
tandis qu’autour des pierres s’entassaient des fagots sombres et
gelés. Si la terre l’acceptait comme reine, ce bûcher devait
s’embraser de lui-même, envoyant un signe à tous ceux qui
attendaient, réunis sur les tertres à travers Brynhiver. Le vent
perçait l’étoffe de sa robe, et le rocher était couvert d’une fine
pellicule de neige. La duchesse frissonna et resserra son tartan
autour de ses épaules.
Uwen épousseta la neige du rocher, puis se
retourna vers Cecily. On entendait à peine, maintenant, la musique
et les voix lointaines ; des nuages de fumée avaient envahi l’air.
Dans la pénombre, le visage d’Uwen était pâle, ses cheveux roux
tirés en arrière et tressés autour de son visage.
— Cecily, dit-il avec douceur.
Elle faillit esquisser un mouvement de recul. Le
moment que Kian avait tant attendu était arrivé, mais il n’était
plus là pour le savourer avec elle. En choisissant Uwen pour
l’accompagner dans ce rite, Cecily avait espéré ressentir moins
vivement l’absence de Kian. Mais à présent, en regardant le
chevalier, elle voyait seulement qu’il n’était pas l’homme qu’elle
aurait voulu.
— Je sais que je ne suis pas celui que vous
désireriez, reprit Uwen.
Cecily releva vivement la
tête. Avait-il lu dans ses pensées ? Elle s’avança d’un pas et
observa son visage faiblement éclairé par le ciel. C'était la
nouvelle lune, ce soir — le meilleur moment, selon les druides,
pour entamer quelque chose de nouveau.
— Je suis honoré et flatté que vous m’ayez choisi
malgré cela, poursuivit-il. Je suis venu vous honorer, vous, la
terre et le chef, un brave entre les braves. Car s’il y a une cause
pour laquelle il aurait aimé donner sa vie, c’est bien celle-ci. Je
suis venu en honneur à sa vie, à sa mort, et à l’amour que vous lui
portez.
Les yeux d’Uwen étaient si pleins de douceur que
Cecily s’avança vers lui, prit son visage dans ses mains et posa un
baiser sur ses lèvres.
— Merci, murmura-t-elle. Seigneur Uwen des Îles,
duc de Gard, voulez-vous me conduire à la terre ?
Souriant, il monta sur le rocher, enleva son
tartan et l’étala sur la pierre froide. Cecily ôta lentement sa
robe blanche, s’étendit sur le tartan d’Uwen, puis lui ouvrit le
sien et, quand il se fut allongé sur elle, en referma les pans.
Leurs corps glacés se rencontrèrent et ils frissonnèrent tous
deux.
— Je ne sais pas exactement ce que nous devons
faire, maintenant, murmura-t-elle.
— Ah, Cecily…, soupira-t-il. Moi, je le
sais.
Il prit son menton en coupe et leva son visage
vers le sien.
— Cecily de Mochmorna, reine de Brynhiver, vous
êtes la plus belle des femmes.
Puis il l’embrassa. Il n’était pas Kian, ni
Donnor, ni les autres avec qui elle avait badiné, autrefois, parmi
les bruyères et le thym sauvage ; mais d’une certaine façon, il
était tous ces hommes réunis — à la fois timide et audacieux,
hésitant et expérimenté. Des bribes de mélodie montèrent de la
vallée, leurs corps s’entrelacèrent, et leurs peaux se
réchauffaient l’une à l’autre quand, soudain, Cecily eut
l’impression qu’Uwen se transformait sous ses doigts. Ses épaules
s’élargirent, son torse gonfla, ses muscles
se tendirent, et un grand rire résonna comme un grondement de
tonnerre. Cecily ouvrit les yeux et poussa un cri.
Ce n’était plus Uwen qu’elle tenait dans ses bras.
A la lueur des étoiles, sa peau avait pris une teinte verte. Ses
cheveux étaient entrelacés de feuilles, son visage taillé au burin.
Il n’avait plus de cornes, mais Cecily le reconnut sans peine, car
elle l’avait déjà rencontré : à Samhain, dans la grande salle du
château de Gard, à la tête de la Chasse sauvage.
— Grand Herne…, dit-elle dans un souffle.
Elle se couvrit la bouche et se recroquevilla,
mais le dieu lui prit l’autre main et la porta à ses lèvres.
— N’aie pas peur, Cecily, belle épouse de la
terre.
Son sourire était doux, ses yeux chatoyants de
reflets verts, et Cecily sentit sa peur disparaître.
— Je suis simplement venu t’apporter la réponse de
la terre.
— Vous… vous me devez une faveur, balbutia
Cecily.
Frissonnante, elle se blottit dans son tartan,
enviant à Herne les ondes de chaleur qui émanaient de son
corps.
— Certains diraient que ma présence ici est une
faveur en soi, répliqua Herne avec un joyeux sourire. Mais ils
auraient tort. Je suis obligé de vous donner moi-même la réponse de
la terre. Alors, charmante Cecily…
Il posa un baiser sur chacun de ses doigts, et ce
geste, qui était celui de Kian, serra le cœur de la duchesse.
— … demandez-moi ce que vous voudrez.
Cecily déglutit. Depuis sa première rencontre avec
Herne, elle n’avait cessé de réfléchir à la promesse du dieu. Dès
le début, elle avait pensé à une chose qu’elle devait absolument
lui demander. Mais à présent, une seconde chose la préoccupait, au
point d’occulter presque la première. Ne sachant laquelle choisir,
elle décida de tenter sa chance.
— Je voudrais vous demander deux choses.
— Une faveur, deux demandes ! La Grande Mère vous
crée décidément toutes à son image… Parle, ma fille.
Cecily resserra son tartan sur son corps nu et
leva la tête, évitant de poser son regard sur le phallus qui se
dressait entre les cuisses de Herne.
— Je voudrais que vous libériez les âmes que vous
avez emportées à Samhain. C'étaient des guerriers, tous. Ils
méritent de festoyer dans les Terres d’Eté, pas de courir derrière
la Chasse sauvage pour l’éternité.
Herne partit d’un nouveau rire qui fit trembler
ses épaules, comme s’il s’agissait d’une merveilleuse
plaisanterie.
— Ainsi, tu voudrais me reprendre la chose qui t’a
valu ma faveur ? Quoi d’autre ?
Cecily détourna un instant le visage, écoutant les
bribes de musique et de voix qui montaient de la foule
lointaine.
— Il s’agit d’une jeune forgeronne, dont les
parents ont été cruellement maltraités par les sylphes. Sans l’aide
de cette fille, sans son savoir-faire, je ne serais pas reine — et
Brynhiver n’existerait plus. Si cela est en votre pouvoir, seigneur
Herne, je vous demande de rendre à ses parents les années qui leur
restent à vivre. Depuis leur retour dans l’Ombre, ils dépérissent à
vue d’œil ; Nessa pense qu’ils ne passeront pas Imbolc. Elle n’a
jamais connu sa mère, et les sylphes ont dupé son père pour le
convaincre d’abandonner sa femme en Faërie. Voilà les deux faveurs
que je vous demande, Grand Herne, pour mon peuple.
— Et pour toi, tu ne demandes rien ?
Cecily releva ses yeux vers lui. Les paupières de
Herne étaient baissées, et la moue renfrognée qui flottait sur ses
lèvres éveilla la méfiance de la jeune femme.
— Que voulez-vous dire ?
— Tu m’as très bien compris. N’y a-t-il rien, ni
personne, qui te manque ?
Herne se pencha vers elle,
le visage sombre, des lueurs mauves et rouges tourbillonnant dans
ses yeux.
Cecily pressentit qu’il s’agissait d’une épreuve,
et, subitement, elle en comprit la nature. Son cœur martela
violemment sa poitrine et elle fut prise de nausée. Le visage de
Kian flotta devant ses yeux, et elle entendit sa voix de nouveau…
Les guerriers naissent et meurent, avait-il
dit, mais la terre est éternelle. Refoulant le flot de
souvenirs qui déferlait en elle, la duchesse ouvrit les yeux.
— Je sais ce que vous attendez de moi,
dit-elle.
— Vraiment ? demanda Herne, les yeux rouge
sombre.
— Oui, je le sais.
Elle serra son tartan autour d’elle, comme s’il
pouvait la protéger contre la tentation.
— Vous croyez que je vais vous demander de me
rendre Kian.
Ses yeux se remplirent de larmes et une boule
enfla dans sa gorge.
— Mais je ne le ferai pas. Je ne sais pas vraiment
pourquoi ni comment, mais la mort de Kian m’a changée. C'est elle
qui m’a fait comprendre pourquoi je devais monter sur le trône, qui
m’a montré combien nos vies étaient négligeables pour Cadwyr. C'est
elle qui m’a convaincue qu’il ne fallait surtout pas lui permettre
de l’emporter. Sans sa mort, je ne l’aurais peut-être jamais
compris. Et si vous changez le passé, cela changera peut-être
aussi. En tant que reine, je ne peux pas prendre ce risque.
Elle s’essuya les yeux et redressa les
épaules.
— Je sais que Kian festoie dans les Terres d’Eté,
reprit-elle. Je sais qu’un jour, je l’y rejoindrai. Mais je sais
aussi que, pour l’instant, je dois régner sur Brynhiver, et que
rien — pas même le retour de celui que j’aime — ne doit mettre cela
en péril.
Herne ne répondit pas. Pendant un moment, Cecily
se demanda si elle avait échoué à l’épreuve. Mais enfin il
s’inclina devant elle et dit :
— Je vois que vous n’êtes
pas seulement belle, Cecily, mais que vous apprenez aussi à être
sage. La Sorcière ne s’est pas trompée sur votre compte. Je ne sais
pas comment elle s’y prend, mais elle ne se trompe jamais. Vos deux
vœux seront exaucés, et je vous accorde moi-même une faveur
supplémentaire, car les faveurs arrivent toujours par trois. Belle
et sage reine de Brynhiver, votre règne sera long et les terres de
votre royaume fécondes.
Il lui tendit la main.
— Venez, laissez-moi vous donner la réponse de la
terre.
Cecily glissa ses doigts froids et pâles dans son
immense paume tannée, et Herne l’attira contre le creux de sa
poitrine. C'était Herne, et c’était Uwen, et Kian aussi… et tous
les hommes qui l’avaient un jour embrassée ou même regardée. Et cet
être multiple connaissait tous les secrets de son corps, car il la
touchait comme seuls l’avaient fait ses amants les plus attentifs.
Il l’étendit sur le rocher et s’apprêta à la recouvrir de son
corps, mais, la voyant se crisper au contact de la pierre, il s’y
allongea lui-même et l’entraîna sur lui. Ses immenses mains
couvertes de boucles brunes parcoururent son corps, puis Herne prit
ses seins en coupe, et porta ses tétons, l’un après l’autre,
jusqu’à ses lèvres, avec une infinie douceur, comme s’il les savait
sensibles, gonflés par l’enfant à venir. Le corps de Cecily vibra
et, malgré le vent froid, elle rejeta son tartan et baigna nue dans
la lumière argentée des étoiles. Un éclair écarlate et brûlant
jaillit du rocher, et le rouge et l’argent tourbillonnèrent et se
mêlèrent en elle. Cecily posa les mains à plat sur le torse de
Herne et le regarda droit dans les yeux. C'étaient les yeux d’Uwen
: bruns, doux, humains ; et elle comprit que s’il était le Dieu, en
cet instant, elle ne pouvait être que la Déesse.
Son phallus se glissa entre ses cuisses aussi
facilement qu’une graine s’enfonce dans la terre. Le battement
lointain des tambours se répercuta dans les veines de la jeune
femme, et, soudain, le rocher ne lui parut plus froid et dur, mais
aussi doux et tiède que la terre chauffée au
soleil. La musique s’amplifia, et leurs deux corps se
transformèrent au rythme des grandes pulsations qui montaient de la
terre… Le sexe de Herne durcit et grandit encore en elle, et son
propre corps se tendit en réponse, comme un fruit rouge et mûr prêt
à éclater ; puis un frémissement monta du plus profond de son être
et le plaisir fusa comme une lave dorée. Elle cambra les reins et
posa une main sur le Rocher tandis qu’une nouvelle vague
grossissait, montait en crête et se répandait en elle, faisait
trembler la pierre et la terre tout autour. Sous elle, Uwen
s’arc-bouta, poussa un cri, et Cecily sentit sa semence jaillir
dans son ventre.
Elle s’effondra sur lui, haletante, mais une
nouvelle onde la souleva brusquement, puis déferla sur la terre.
Les pierres levées semblèrent vaciller tandis que cette vague
souterraine roulait sous elles ; alors, devant les yeux ébahis de
Cecily, les fagots recouverts de neige crépitèrent et s’embrasèrent
dans un rugissement.
Les flammes s’élevèrent si haut qu’Uwen et elle
furent entourés un instant d’un grand rempart de feu. De la vallée
montèrent des cris de stupeur, puis des acclamations ; des cornes
sonnèrent, les cornemuses attaquèrent un chant de victoire. Hors
d’haleine, Cecily se blottit contre le torse soudain diminué d’Uwen
et, peu à peu, revint à elle-même.
Etendu sur le dos, le regard perdu dans les
étoiles, le chevalier haletait. Son visage était sillonné de sueur,
ses cheveux hérissés de feuilles et de petites brindilles.
— Au nom du Grand Herne, souffla-t-il, je crois
bien que la terre a dit oui.
Sous l’impact de la première onde, Nessa chancela
et se rattrapa de justesse au bras de Molly. Les autres l’avaient
sentie aussi, car tout autour d’elle, on vacillait, on tombait, on
se raccrochait les uns aux autres. Quand la deuxième vague déferla,
Nessa leva les yeux vers le sommet du mont :
il y eut des crépitements, puis de grandes flammes jaillirent et
explosèrent.
— Molly, s’écria-t-elle, regarde ! Le bûcher s’est
allumé tout seul…
La foule poussait des cris de joie et de
stupéfaction, les cornes chantèrent et les musiciens attaquèrent un
air de victoire. Tous riaient et s’embrassaient ; Molly la serra
dans ses bras presque au point de lui briser les os. Soudain, Nessa
tendit le doigt vers l’horizon : comme une dernière vibration
faisait trembler la terre, des feux s’embrasèrent sur toutes les
collines à la ronde, de sorte que le tertre d’Ardagh se trouva au
centre d’un anneau de lumière.
— Eh bien, ma fille, dit Molly en entourant Nessa
du bras, me crois-tu, maintenant ?
Delphinea ouvrit les yeux et entendit un rossignol
chanter. Elle se redressa sur un coude ; autour d’elle, Finuviel et
quelque deux cents autres sylphes gisaient endormis au creux d’une
vaste vallée. C'était le crépuscule : un mince croissant de lune se
levait dans le ciel rose et mauve. L'herbe de la vallée était
épaisse, douce, d’un vert très vif. De l’herbe de printemps,
songea-t-elle. Il lui sembla entendre un cheval hennir, et elle
leva les yeux. Au loin, sur les flancs des collines, des chevaux
blancs gambadaient parmi des troupeaux de vaches aux oreilles
rouges. Tout était paisible et silencieux.
La baguette de houx reposait sur ses genoux ; le
bâton de chêne, sur ceux de Finuviel. Tu peux
garder les deux sceptres, comme l’a fait Gloriana, murmura
une petite voix en elle. Ou bien prendre
Finuviel comme consort, et l’accepter tel qu’il est.
Delphinea se pencha sur lui et observa son visage
endormi. Son crâne était tout à fait chauve, ses joues grêlées de
cicatrices. Autour d’eux, les autres sylphes arboraient des cheveux
de toutes les teintes imaginables : bleu, rose, mauve et même vert.
Certains étaient demeurés tels qu’ils
s’étaient endormis, avec des cornes, des becs ou des oreilles
pointues. Ils étaient tous transformés. Tout était différent, à
présent.
Un parfum de pommiers en fleur flotta dans la
brise fraîche et printanière. La rosée commençait à tomber.
Delphinea s’étendit au côté de Finuviel : dans la voûte indigo du
ciel, les étoiles scintillaient d’une lueur argentée. C'était le
visage de Finuviel qui lui était apparu en rêve, sa voix qui
l’avait si longtemps hantée. Elle songea aux pauvres veaux et
poulains empoisonnés ; elle ne les avait pas moins aimés lorsque la
maladie les avait enlaidis. Du coin de l’œil, elle regarda les
mains de Finuviel, qui reposaient gracieusement sur le bâton de
chêne. Son corps était aussi beau et droit qu’avant ; seul son
visage était transformé. Delphinea prit une profonde inspiration,
se pencha sur le sylphe et posa un baiser sur la mince balafre qui
avait pris la place de ses lèvres.
A son retour au château de Gard, Nessa s’aperçut
que ni Dougal ni Essa ne l’y attendaient. Elle eut beau presser Mag
de questions, l’herboriste se contenta de dire que ses parents
avaient voulu revoir Killcairn avant de mourir, et qu’ils s’étaient
mis en route dès le lendemain de la mi-hiver.
— Dans la neige et le froid ? s’écria Nessa. Dame
herboriste, il fallait que vous soyez folle pour les laisser partir
!
Mais Mag se taisait obstinément. Le mauvais temps,
qui avait tardé à venir dans les semaines précédant le couronnement
de Cecily, s’installa pour de bon, et près d’un mois s’écoula avant
que Nessa pût partir à son tour. A la première belle journée, Molly
et elle se mirent en route, car elles devaient faire le chemin
ensemble jusqu’à Killcrag.
— Viens passer quelques jours avec moi, quand tu
en auras envie, Nessa, dit Molly sur le seuil de sa petite
maison.
— Ce n’est pas trop lourd, ma fille ?
— Non, répondit Nessa en souriant. Pas lourd du
tout.
Elle leva les yeux vers le ciel radieux. Il
faisait encore froid, mais le soleil brillait de toutes ses forces.
Les jours rallongeaient : bientôt, le printemps serait là.
— Je verrai, Molly. Je ne sais pas combien de
temps il leur reste. Papa ne s’est pas trop attardé en Faërie, mais
il a été gravement blessé. Et maman… Bah ! Je suppose qu’après
vingt ans dans l’Outremonde, cela pourrait être pire. Mais ils sont
si diminués, Molly… J’ai l’impression de les voir disparaître à vue
d’œil. J’essaie de me dire qu’ils vont partir ensemble dans les
Terres d’Eté. Mais c’est si… si douloureux à voir. Dire que je
viens à peine de les retrouver…
Sa voix s’érailla et ses yeux se remplirent de
larmes.
— Je viendrai te rendre visite dans quelques
jours, dit Molly en l’embrassant. Tu n’es pas seule, Nessa, ne
l’oublie jamais. N’hésite pas à m’envoyer chercher, si tu as besoin
de quoi que ce soit. Allez ! File, maintenant, avant que le soir
tombe.
Nessa posa un dernier baiser sur la joue chaude et
replète de la sorcière, puis, arrivée au bout du chemin, se
retourna pour lui faire signe de la main. S'engageant sur la route
qui longeait le lac, elle se rappela la dernière fois qu’elle avait
pris ce chemin. Il faisait gris et lourd, ce jour-là, et sa route
l’avait menée vers un village dévasté et jonché d’horreurs… Mais à
présent, le ciel était clair et éclatant, et le paysage lui
paraissait changé, presque rajeuni. Tout était neuf, propre et
brillant. Serrant son bâton dans la main, Nessa partit sur la route
en fredonnant.
Elle croisa des troupeaux d’oies gardés par des
filles gloussantes, puis un jeune berger maussade qui menait ses
moutons aux pâturages. Une douce brise soufflait et les ondes du
lac étincelaient au soleil. Une reine a
été appelée à la terre, et la terre l’a
reconnue comme sienne ! La voix de l’archidruide résonna en
elle.
Le soleil avait déjà tourné au coin, comme disait
son père, quand elle arriva en vue de Killcairn. Dans les chemins
du village, elle salua les rares personnes qu’elle reconnaissait.
Tant de gens étaient morts… Des visages inconnus apparaissaient aux
fenêtres ; sans doute des réfugiés venus s’installer là, ou des
parents des disparus. Car Killcairn, le tout premier village
attaqué par les gobelins, avait échappé à la fureur des hordes de
Samhain, et ses maisons étaient à peu près en bon état.
En apparence, tout était redevenu comme avant,
pensa Nessa en poussant la grille de la cour. De la fumée blanche
s’échappait de la cheminée ; au loin, on entendait une femme
chanter et des coups de marteau résonner. Nessa crut même sentir
l’odeur du poulet rôti et du pain frais… puis elle se ressaisit.
Tout cela était impossible. Quand elle l’avait quitté, son père ne
tenait même plus sur ses jambes ; il ne pouvait en aucun cas se
servir d’un marteau. Quant à sa mère, elle peinait à lever sa tête
de l’oreiller.
Nessa remonta sa jupe d’une main et se pressa à
travers la cour. Arrivée sur le seuil de l’atelier, elle s’arrêta
net. Dougal se tenait devant la forge, vêtu de son tablier et de
ses brassards de cuir. Un chiffon de lin entourait son front maculé
de sueur et de suie. Quand il aperçut Nessa, il posa ses outils et
lui fit un large sourire.
— Te voilà enfin, ma fille. Nous étions sûrs que
tu t’étais perdue en route.
— Papa ? dit Nessa, éberluée.
Elle avança à pas circonspects dans la forge, puis
se figea de nouveau en voyant Essa sortir de la cuisine, un tablier
taché noué par-dessus sa tunique de laine grise. Elle s’essuya les
mains et lui ouvrit les bras.
— Maman ? demanda Nessa.
— Nessa, ma chérie… Tu es là, enfin.
Essa la serra fermement contre elle, mais Nessa
échappa à son étreinte et recula d’un pas.
Le changement était encore
plus apparent chez sa mère que chez Dougal. Sa peau n’avait plus
cette effrayante transparence : ses joues étaient pleines et roses.
Des mèches de gris étaient apparues dans ses cheveux, de fines
rides autour de ses yeux. Elle avait l’air… parfaitement normale.
Comme si elle avait passé les vingt dernières années ici, plutôt
que dans l’Outremonde.
— Maman ? répéta-t-elle. Est-ce vraiment toi ?
Que… que s’est-il passé ?
— Ah, ma petite fille, nous t’avons fait un choc.
Mais n’est-ce pas merveilleux ? C'est arrivé à la mi-hiver, juste
après que les feux se furent allumés sur les monts sacrés. Ton père
et moi, nous nous sommes endormis, et le lendemain matin… Eh bien,
voilà ! Evidemment, je ne suis plus tout à fait aussi jeune
qu’avant…
Avec un petit rire, elle se tapota le ventre en
lançant un coup d’œil aguicheur à Dougal, lequel — à la complète
stupéfaction de Nessa — lui répondit par un clin d’œil.
— C'est comme si nous avions retrouvé les années
perdues, Nessa. Je ne peux rien t’expliquer de plus.
— Je suis tellement heureuse…, commença
Nessa.
Sa voix s’érailla, et elle posa la main sur la
joue de sa mère. Elle était chaude, charnue, humaine. Sa mère
ressemblait à Molly, maintenant : elle avait la même douceur, la
même solidité rassurante. Des larmes brûlèrent les yeux de Nessa,
et elle posa sa tête sur l’épaule de sa mère. A cet instant, une
silhouette élancée se découpa dans la porte de la cuisine, celle
d’un homme vêtu d’un tablier de cuir semblable à celui de son père.
Ses bras nus dépassant de ses manches retroussées paraissaient
presque frêles, comparés à ceux du forgeron… C'était
Artimour.
Nessa se redressa vivement, ouvrit la bouche et
vacilla comme si elle avait reçu un coup de poing.
— Nessa ? Est-ce que tout va bien ?
Sa mère lui entoura les épaules pour la
soutenir.
Elle passa la main sous sa tunique et sortit la
bague qui pendait à une cordelette de cuir autour de son cou.
— Es-tu venu reprendre ceci ?
Mais avant qu’Artimour ait pu dire un mot, Dougal
s’interposa.
— Eh bien, Nessa, voilà ce qui s’est passé. Tu
sais que nous avons besoin d’un gars à la forge. Tu es forte, pour
une fille, mais tu restes quand même une fille. Et Artimour… Eh
bien, il s’est proposé pour la place d’apprenti. A condition, bien
sûr, que ça ne t’ennuie pas. Ta mère et moi sommes d’accord
là-dessus.
Nessa laissa tomber son baluchon et tendit son
panier à Essa.
— Il faut que je te parle, lança-t-elle à
Artimour.
Sans attendre sa réponse, elle s’entoura de son
tartan et pivota sur ses talons. Ses joues s’étaient embrasées, et
le vent qui montait du lac lui parut soudain glacé. Elle partit à
grands pas vers la plage, le seul endroit désert qui lui était venu
à l’esprit.
— Nessa ?
Il n’avait même pas pris le temps d’enfiler une
cape : ses bras nus étaient hérissés de chair de poule, et le vent
fouettait ses longs cheveux noirs.
— Tu vas attraper la mort, si tu te promènes comme
ça en plein hiver. Ne fait-il jamais froid, en Faërie ?
— Pas autant qu’ici.
Artimour croisa ses bras sur sa poitrine et
frissonna.
— Ecoute, Nessa. Si tu veux que je parte, je le
ferai. Mais quand je me suis réveillé, là-bas, j’ai regardé autour
de moi et… c’était magnifique. L'herbe, le ciel, tout était
redevenu comme avant. Même la pluie qui tombait était belle à voir.
Mais je me suis aperçu que j’avais quelque chose entre les
doigts…
Il fouilla sous sa chemise et, à l’ébahissement de
Nessa, en sortit l’amulette d’argent qu’elle avait forgée en
Faërie.
— Je la serrais dans ma
main, mais elle ne me brûlait pas. Alors j’ai compris que j’avais
changé, comme tous les autres sylphes. Seulement, il semble bien
que je sois… que je sois devenu mortel.
— Que s’est-il passé ensuite ?
— Ils m’ont proposé de rester. Finuviel s’est
confondu en excuses et en lamentations, m’a promis toutes les
terres et tous les troupeaux que je désirerais. Mais je ne pensais
qu’à une seule chose : être ici, avec toi.
— Je croyais que c’était une terrible erreur, ce
qui s’est passé entre nous.
— Je suis désolé, Nessa. Tu m’as fait connaître
des sentiments dont je ne soupçonnais pas l’existence. Te dire que
je ne voulais plus de toi, cela a été la chose la plus difficile de
mon existence. Mais j’avais vu ce qui était arrivé à tes parents,
et je ne voulais pas que la même chose t’arrive. Et puis, tu es
tellement entêtée… Quand tu as une idée en tête, il est impossible
de te faire changer d’avis. Je savais que si tu te décidais à
rester avec moi en Faërie, tu n’y renoncerais jamais. C'est pour
cela que je t’ai blessée. J’en suis infiniment désolé. Mais si tu
me permets de rester ici et d’apprendre ton métier, je te jure que
je ne recommencerai jamais.
— Mais que va-t-il se passer si tu restes ? Te
rends-tu compte de ce que j’éprouvais pour toi ? Toi aussi, tu m’as
fait ressentir des choses que je ne connaissais pas. Ce n’était pas
juste le désir d’une mortelle pour un sylphe… Je t’aimais ! J’ai
fondu l’amulette de mon père, je t’ai forgé une épée…
Il s’avança d’un pas, les lèvres bleuies par le
froid.
— Je sais, Nessa. Je m’en rends compte,
maintenant, et j’en suis désolé. Mais je ne peux pas refaire le
passé, et… Je ne suis pas doué, de toute évidence, pour les
déclarations. Ce que j’essaie de te dire, c’est que je crois
éprouver de l’amour pour toi — de l’amour mortel — et que
j’aimerais rester ici, avec toi, et…
Nessa chancela en arrière, se couvrant la bouche,
luttant pour retenir les larmes qui lui montaient aux yeux.
« C'est maintenant qu’il
m’annonce tout cela ! » pensa-t-elle, prête à lui ordonner de
rentrer dans son monde et d’y rester pour l’éternité.
Oui, maintenant, dit
une petite voix en elle, et son attention fut soudain happée par
les reflets brillants qui dansaient à la surface de l’eau.
Maintenant, quand le monde est jeune.
Le parfum du thym à petites feuilles flotta jusqu’à ses narines.
Veux-tu vraiment qu’il parte ? Un choix
se présentait à elle, un choix important. Elle ne devait surtout
pas se tromper.
— Je ne sais pas comment te le dire, Nessa,
poursuivit Artimour, l’air profondément malheureux. Je ne sais pas
comment t’expliquer que je t’aime et que je veux rester dans ce
monde aussi longtemps que la Sorcière et toi me le
permettrez…
— Tu me l’expliqueras plus tard, dit Nessa,
soudain certaine de ce qu’elle voulait.
Rougissante, étourdie, prise d’une joie
déraisonnable, elle lui ouvrit grand les bras. Devant elle, les
derniers reflets du jour rebondissaient comme des poissons argentés
sur les ondes du lac.
— Pour l’instant, montre-le-moi.