Pour Claude Cheinisse,
qui aurait aimé je crois.
L’anniversaire du Reich de Mille Ans
— Oma ! Oma ! Le fer est assez chaud ?
Le petit nez en trompette de Sigrid arrive à peine au niveau de la table. Elle avance un index intrépide, touche le flanc du fer à repasser. Un petit éclair de chaleur sèche. Sigrid retire son index brûlé. Mais elle ne crie pas, elle ne pleure pas. Le Führer la regarde. Et une fille de sept ans, une future Jungmaëdel, ne doit pas pleurer quand elle a mal.
— Je vais le repasser, Oma, je vais le repasser ! couine Sigrid.
Oma, sa grand-mère Margrete, vient d’entrer dans la buanderie, et dresse contre la table de repassage sa corpulence de tour.
— Mais non, mein Püppchen, tu n’y arriveras pas, tu n’es pas assez grande, fait joyeusement Grossmutter Margrete.
— Si !
— Nein !
— Si, je veux le faire, je veux le faire ! Pour notre Führer ! trépigne la délicieuse Püppchen Sigrid, dont les yeux noirs lancent des éclairs qui sont bien près d’être mouillés de larmes.
— Allons, tranche Grossmutter Margrete, tu trouveras mille autres choses à faire pour notre Führer…
Et, sous le regard bienveillant de l’hologramme fixe du Führer Anton Gottwald qui luit dans un coin de la pièce, le fer à repasser se met à attaquer les plis du grand drapeau à croix gammée étalé sur la table.
Brandissez haut les drapeaux ! Serrez les rangs !
Les troupes d’assaut marchent d’un pas régulier et tranquille…
Pour l’instant, les « troupes d’assaut » sont composées d’une centaine de vieillards des deux sexes, qui brandissent les drapeaux d’une main chancelante et qui, en outre, ont une tendance fâcheuse à chanter faux – quand ils chantent. En passant par l’orifice des gorges râpeuses, le Horst Wessel a du mal à acquérir le ton martial qui convient.
Le Bereitschafsleiter Ulrich Sénéchal, commandant l’Orstgrupp de Neuvalencia, fait signe d’arrêter le massacre. Il prend appui des coudes sur la tablette de la tribune et, penché en avant, envoie vers la piteuse formation qui s’essouffle sur la pelouse du stade Karl von Boehren un grand sourire qui n’est sans doute pas perceptible à la plupart des yeux octo ou nonagénaires.
— Eh bien, eh bien ! clame le Bereitschafsleiter. Un peu de poigne ! Un peu de nerf ! Un peu de voix ! Ce n’est plus dans un mois, ce n’est plus dans une semaine… C’est demain ! Demain, le grand jour. Vous y pensez ? Vous ne voudriez pas, vous les ancêtres, faire mauvaise figure au sein du peuple de Neuvalencia qui, avec ensemble et du fond du cœur, célébrera…
Le chef de l’Orstgruppe s’embrouille avec sa trop longue phrase. Mais, relayée par les haut-parleurs, sa harangue est passée sur la section sénile avec un effet nettement revigorant. Sur la pelouse, les rangs se resserrent, les têtes se redressent. Mais oui ! ils peuvent avoir fière allure, s’ils le veulent bien, les vieux serviteurs du Parti. Le Bereitscharführer s’est reculé discrètement de trois ou quatre pas, il fait un geste en direction du jeune Scharführer qui se tient en retrait sur la tribune.
— Dis donc, Gonthier, tu vas me faire chanter ces décatis jusqu’à ce qu’ils dégueulent leurs boyaux, compris ? Moi, j’ai autre chose à faire qu’à m’occuper de ça…
Il frappe amicalement l’épaulette noire qui orne la chemise du jeune homme, et un gros rire dément la férocité de ses paroles. Le Bereitscharführer n’est pas un méchant homme, il en a seulement marre de jouer les professeurs de chant. Et puis une petite soif lui remue le gosier. Il a un dernier regard pour la troupe mise au carré sur la pelouse étincelante de verdure du stade, en haut des gradins duquel une haie impressionnante de drapeaux nazis ondulent avec ensemble sous le vent. Le ciel est d’un bleu éclatant et, en ce dernier jour d’avril, l’air est étonnamment doux. Il ferait presque trop chaud pour la saison, le dignitaire du Parti sent que la sueur est en train de lui poisser les aisselles. Il est plus de onze heures, il est grand temps qu’il file rejoindre Bochetti au Café des Armées, pour se taper deux ou trois petits pastis.
— Pas de troubles à craindre ? Pas de suspects, même secondaires, qu’il serait plus prudent de mettre à l’ombre pour quarante-huit heures ?
Le commissaire Wilfried Gondran a un mouvement d’épaules agacé. Est-ce qu’il ne va pas se décider à lui fiche la paix, celui-là ? C’est la meilleure ! Avoir la Gestapo dans les bottes… Qu’est-ce qu’ils craignent ? Qu’est-ce qu’ils croient ? Qu’un… comment dit-on, déjà ? Qu’un « terroriste » lance une bombe à la bouse de vache sur le défilé du lendemain ? Sa plaisanterie intérieure fait sourire le commissaire. Puis il se met franchement à rire, et sa grosse bedaine emprisonnée dans la vareuse vert sombre tressaute sous le ceinturon bouclé au dernier cran.
L’homme de la Gestapo, un type jeune, sec, très brun, qui a un accent indéfinissable (il est peut-être d’origine grecque, ou serbe, ils les prennent vraiment n’importe où, maintenant), s’incline brusquement vers le bureau derrière lequel est avachi le policier. On dirait un parapluie qui se casse, pense Wilfried Gondran.
— Herr Kommissar…, susurre le parapluie de la Geheime Staats Polizei von Frankreich, nous n’avons pas à plaisanter avec cela. Vous me comprenez ? Herr Kommissar, répète-t-il en appuyant sur la germanisation du titre. Les cérémonies de demain, en quelque lieu qu’elles se déroulent dans le monde entier – in der ganzen Welt, seront vidéoscopées, et les bandes communiquées à Berlin. À Berlin, Herr Kommissar ! Vous imaginez l’effet que cela ferait si notre respecté Führer avait connaissance d’incidents qui pourraient avoir lieu pendant la célébration ?
Herr Kommissar Gondran secoue la tête et soulève ses épais sourcils barbillonnés de gris. Le Führer ! Prendre connaissance d’un incident qui pourrait avoir lieu en France, dans un petit bourg de cinquante mille habitants… Mais où vont-ils chercher tout ça, ces emmerdeurs ? Il va aussi visionner les bandes de Pétaouchnock, le Führer ?
Le commissaire fait pivoter la masse boudinée de son corps et tapote le clavier de son terminal de bureau. Une longue bande d’imprimante sort en saccades de l’appareil. Le policier la sectionne et fait semblant de l’examiner un moment, avec une moue appuyée. Puis il tend le papier au parapluie.
— Si vous voulez jeter un coup d’œil sur cette liste, Herr… Ah ! mais, c’est vrai, vous ne m’avez pas dit votre nom. Bref, c’est la liste des citoyens mis en schutzhaft pour la durée des cérémonies. Le Volksgerichtshof de Neuvalencia n’a pas chômé, depuis un mois, je vous assure… Nous avons suivi à la lettre les consignes du Reichführer Weizsaecker. Deux cent treize citoyens ont été déplacés au camp de Crest. La plupart ont d’ailleurs été affectés au Service agricole, au Land Jahr. Il ne s’agit que de tout petits délinquants. Il n’y a pas de terroristes, à Neuvalencia, monsieur. Il n’y a pas d’opposants, ici !
Et il ajoute fielleusement :
— C’est ce que j’ai déjà dit à votre collègue du S.D., qui était là avant-hier…
L’homme de la Gestapo ignore le document. Il fait deux pas en arrière, son bras droit se détend comme un ressort.
— Heil ! Gottwald. Heil ! Hitler.
Et il s’est déjà détourné, pour sortir à grands pas du Polizeigebäude.
Gondran, qui a tout juste murmuré un vague Heil ! dans sa barbe, hausse à nouveau les épaules. La Gestapo ! Sa grosse main froisse la bande de papier, la lâche, se porte au col montant de sa vareuse, dont il défait un bouton, et un autre. Comme il fait chaud, dans ce commissariat ! La climatisation est en panne, ou quoi ? Dire qu’on est le 30 avril. Mais, au moins, ce beau temps précoce garantit la réussite des cérémonies du lendemain…
Les yeux pâles du commissaire se portent machinalement sur le mur gauche de son bureau, là où les portraits tridi ne cessent de sourire dans l’épaisseur luminescente du verre. Le grand portrait d’Adolf Hitler, le premier chancelier du Troisième Reich, le grand portrait d’Anton Gottwald, le chancelier actuel et, en beaucoup plus petits, au-dessous, les portraits des cinquante-sept autres chanceliers qui se sont succédé à Berlin depuis 1951.
— Et rappelez-vous bien, les enfants… Le monde est uni et fort – die Welt ist vereinheitlicht und stark, parce qu’il n’y a plus qu’une seule race au pouvoir : la Race Humaine Supérieure – die Menschliche Oberschicht… la race aryenne – die Arier ! Et parce que les sous-hommes – die Untermenschen, ont été éliminés, complètement ou en partie de la surface de la Terre, selon les principes édictés il y a bien longtemps par notre vénéré premier Führer, Adolf Hitler.
Fraulein Ilda Choquet croise les mains sur sa poitrine menue. Bien droite sur l’estrade, elle ne perd pas un centimètre de son petit mètre cinquante-huit et c’est avec son bon sourire qu’elle ajoute à l’intention de ses cinquièmes :
— Vous pouvez partir, maintenant. Je suis certaine que le congé de cet après-midi sera à peine suffisant pour que vous puissiez faire tout ce que vous avez à faire. Et je sais aussi que vous voudriez déjà être demain. Demain ! Quel jour merveilleux…
Mais les paroles de Fraulein Choquet ne sont accueillies que par le brouhaha des fins de classe. Les vingt élèves en chemise beige et pantalon ou jupe bleu marine ont jailli comme autant de diables de leur siège d’écoute, et déjà les talons pétaradent vers la sortie. Ilda Choquet continue pourtant de sourire. Et c’est en souriant qu’elle va éteindre l’écran mural et range méticuleusement dans son classeur les micro-bandes qui sont sa propriété personnelle, et qu’elle se passe souvent, pour elle seule, dans son kleinwohnung.
La professeur d’histoire est satisfaite de l’idée qu’elle a eue : consacrer la dernière heure d’étude pour toutes ses classes avant le Jour à un cours de Rassenkunde. Les Führerprinzipien sont si vite oubliés ! Et les élèves sont de vrais étourneaux : ailes d’oiseau pour s’envoler, cervelle d’oiseau pour retenir… Que ne les mène-t-on d’une baguette un peu plus ferme, dans les sections du Jungvolk. Mais quoi, c’est la jeunesse d’aujourd’hui, la jeunesse des temps présents, de ces temps de paix universelle que nous devons au Weltreich, Toute médaille a son revers…
Fraulein Ilda Choquet enfile son long manteau beige au revers duquel est discrètement épinglé l’insigne du Parti, le Svastika étendant ses bras noirs sur l’œil rouge et blanc du monde pangermanique, puis elle enfile les couloirs roulants de l’aire fonctionnelle et aseptique du groupe scolaire Martin-Borman. Dehors, elle est surprise par la tiédeur. Pourtant le soleil de midi est voilé, le ciel bleu d’acier du matin a fait place à un plafond de condensation crayeuse, une taie grumeleuse très inesthétique. Au long de la rue de la Victoire-du-26-juin-1956, les drapeaux ondulent lourdement dans le vent flasque et chaud qui l’a prise en enfilade. Au-dessus des cubes de béton empilés de Neuvalencia, vers l’est, les contreforts du Vercors sont plombés.
Fraulein Choquet dégrafe un à un les boutons qu’elle a agrafés quelques minutes plus tôt. Ce changement de temps la désarçonne. Pourvu qu’il fasse beau, demain, pour l’anniversaire du Reich de Mille Ans !
Lorsqu’il arrive chez lui après avoir flâné dans les rues fleuries, pavoisées, aux façades repeintes, où une foule de gens et de robots à tout faire sont au travail depuis l’aube pour un dernier dépoussiérage, un dernier replâtrage, l’assemblage d’un dernier massif, Volker Charpentier rumine encore l’ennui de ce derniers cours avec Fraulein Choquet… Pourquoi est-ce qu’on s’obstine à leur seriner tous ces trucs sur les Untermenschen ? Il y a bien longtemps qu’ils ont disparu de la surface de la Terre, non ? À part les spécimens gardés dans les Rassenreservate pour les recherches scientifiques, naturellement… Alors pourquoi les embêter avec ça ? Volker n’a jamais vu d’Untermensch, sinon sur quelques vieilles bandes du cours de Rassenkunde, et il s’en moque comme d’avant l’an 1933. Et puis est-ce que c’étaient vraiment des hommes ? Il y en a qui sont tout noirs, d’autres qui ont un gros nez bulbeux, la peau huileuse et les cheveux crépus. Des hommes ? Plutôt des sortes de singes, en fait.
Une bonne odeur de pommes de terre au lard, qui vient du bloc-cuisine, accueille Volker à peine passé la porte de l’appartement familial. Dans la salle à manger, Grossmutter Margrete est en train de mettre le couvert. Voilà de quoi vous réconcilier avec la vie de tous les jours !
— Salut, Oma ! lance le jeune garçon.
Puis il passe au salon où son père, Adolphus, est déjà là, enfoncé dans son fauteuil-relax. Sigrid, la petite sœur de Volker, est blottie sur ses genoux.
— Salut, Vati ! Salut, Püppchen !
Adolphus Charpentier lui rend un signe de tête distrait. Ses yeux ne quittent pas l’écran mural où fluctue, en noir et blanc, et à plat, une image granuleuse qui remonte à un bien lointain passé : celle du premier Führer, Adolf Hitler en personne, en train de haranguer une immense foule retournée à la poussière depuis belle lurette. Le Führer historique s’agite, éructe, grimace. Il a l’air vieux, et malade, ou alors c’est juste l’état délabré du film qui est en cause. En plus son allemand est épouvantable, et Volker a comme toujours un mal de chien à le comprendre. Ces vieilleries ! Il ne tarde pas à gagner sa chambre, où il s’installe devant sa console. Il programme une cassette-jeu – der totale Krieg et, pendant quelques minutes, il bataille ferme pour ajouter quelques territoires à son Lebensraum.
Il ne s’interrompt que lorsque sa mère, qui vient de rentrer, l’appelle depuis la salle à manger. Helga Charpentier est une grande et jolie blonde de trente-cinq ans. Elle est déjà installée devant la grande table, son plateau fumant de pommes de terre au lard déjà entamé.
— ’lut, Mutti ! claironne Volker en débouchant au pas de charge dans la salle à manger.
— Ce gosse, ce gosse…, murmure Mutti en lançant à son fils un regard mi-tendre, mi-amusé. Il ne pourrait pas dire bonjour, non ? Ou Guten Tag, comme un bon petit membre des Jeunesses ?
— Oh ! Laisse…, rétorque Adolphus, qui est un grand et bel homme très brun, à la lèvre supérieure soulignée par une fine moustache noire. Ce n’est pas un jour à lui faire des remarques… Tout le monde est excité, tu sais.
Il s’assoit à son tour à la table familiale et attaque le plat programmé du jour. La famille est au complet, le Block, la cellule, qui est le matériau de base du gigantesque corps harmonieux du Reich mondial. Et la famille mange, sous le regard bienveillant du Führer Gottwald, dont le tridi luminescent est en bonne place sur le mur. Mais, au claquement des mâchoires, vient s’ajouter celui d’une grosse langue sèche qui bruit depuis la fenêtre ouverte sur l’avenue du Rhin-Bleu. C’est le drapeau à croix gammée, qui a été fixé sur une hampe accrochée au balcon, et que le vent noue et dénoue.
— C’est moi et Oma qui l’a repassé ! fait fièrement Sigrid entre deux bouchées de patates.
Un des battants de la fenêtre se rabat, cogne méchamment le chambranle. Un souffle chaud se répand dans la salle à manger, un nuage de poussière impalpable glisse dans la pièce, vient se déposer sur la table et dans les plateaux. Quelques exclamations agacées soulignées de toux ponctuent cette invasion des éléments. Helga se lève vivement, va refermer la fenêtre. Ses larges fesses bien moulées gonflent le tissu gris-bleu de sa jupe d’uniforme des Vereinigte Frauenbewegung für den Frieden. Elle a à peine repris sa place à la table qu’Adolphus se lève à son tour. Lui a la chemise brune et le pantalon noir des S.A., où il est Oberscharführer de son Orstgruppe. Il doit filer vite, pour répéter une dernière fois les manœuvres de ses sections sur le champ de Mars.
Derrière la fenêtre close le vent broie toujours les plis du drapeau, entraînant dans son cours des feuilles, des pétales, de menus morceaux de plastique et de ciment, des fragments de journaux et de tracts, du sable pulvérisé.
Hans Grimaud se penche sous l’éperon du monstre luisant qu’il brique depuis deux jours avec l’aide efficace de deux petits robots nettoyeurs Volvo. Grosse Klasse ! Il n’y a pas une écaille de peinture qui manque, pas la moindre trace de rouille, et pas même une coulée traîtresse de cambouis. Il aura fière allure, demain, son SIEG IM OSTEN !
Le Panzerführer Grimaud se relève, ôte son calot, balaie d’un revers de main la sueur qui dégouline de son crâne rasé de frais.
— Hé ! Günther !
Le Sturmmann Günther Oliveira, qui était en train de vérifier les canaux de transmission d’un de ces petits véhicules autonomes de combat appelés Lycaon, redresse la tête au-dessus des entrailles mécaniques ouvertes. Brillamment illuminé par les rampes plafonnières et les photones d’appoint, le Büffel T.H.H. 3001 ressemble à une sculpture de corail sombre hérissée de banderilles. Un peu plus tôt dans la journée, Günther a artistement noué des rubans noirs, rouges, blancs et bleus au canon de toutes les armes du char lourd. L’effet est somptueux.
— Magne-toi ! lance le Panzerführer. On va lui faire faire un dernier tour avant demain.
Le jeune Waffen-S.S. court rejoindre son chef, et tous deux disparaissent dans le sas du T.H.H. En réalité, Hans Grimaud passerait sa vie dans le Büffel, attelé aux commandes manuelles du magnifique engin de combat qui n’a jamais combattu. Le Panzerführer allume les écrans, déclenche l’ouverture des portes du hangar, passe immédiatement en manu. La bête est à lui ! Hans Grimaud envoie un clin d’œil complice au Sturmmann enfoncé à côté de lui dans le siège de tir. Les deux hommes baignent dans une nappe uniforme de lumière rouge orangé. Dans le T.H.H., il n’y a pas un bruit, pas une odeur pertubatrice d’essence, d’huile chaude, de cuir bouilli, de plastique chaud. C’est le confort absolu, douillet, qu’on peut obtenir dans un œuf de relaxation apesanteur. Le Reich sait prendre soin de ses soldats !
La 143e Panzer de France « Aurès » est basée à une dizaine de kilomètres de Neuvalencia, dans la vallée de l’Isère. Demain, elle rugira de tous ses moteurs en traversant la ville d’est en ouest par sa plus large tranchée, l’allée de la Vierge-de-Fer, conçue pour ce genre de manifestation selon les règles historiques d’Albert Speer et des autres urbanistes du Reich d’Adolf Hitler. Puis la 143e Panzer ira parader dans ce qui reste de la vieille Valence, avec à sa tête son glorieux chef, l’Oberst Jean-Laurent de La Thuile, qui a fait dix ans dans l’Asiakorps.
Hans Grimaud sourit à cette évocation intérieure, alors que le SIEG IM OSTEN franchit le battant relevé de la lourde porte du hangar. Le char n’a pas fait plus d’une vingtaine de mètres sur l’esplanade que le sourire du Panzerführer se transforme en grimace. Scheisse ! L’écran principal de vision directe ne montre pas la vaste étendue du terrain de manœuvres, seulement une bouillie crépitante et opaque qui semble avoir coulé à travers tout l’horizon. Hans passe en représentation holo. L’ordinateur recompose en lignes sèches, vert fluorescent, les strates du terrain que les caméras vidéo ne sont plus capables de visionner. Le Panzerführer fait virer son char, qui éventre avec suffisance le grésil de la bourrasque.
— Je ne sais pas ce qui passe…, grogne le chef de char. Il y a un de ces vents, dehors ! 90 km/h. C’est une véritable tempête de sable. On n’y voit que dalle. Je crois que…
Le Sturmmann ne saura jamais ce que croit son supérieur car, juste à ce moment-là, le moteur tellement silencieux, tellement bien huilé du véhicule, se met à tousser, à hoqueter, se grippe, repart, s’arrête à nouveau, définitivement cette fois.
— Dépêche-toi… J’ai entendu quelque chose. Il y a quelqu’un qui vient !
Pina Guilmin, les cuisses écartées à angle droit mais les avant-bras mollement posés sur le sol, ne prend qu’un plaisir modéré aux efforts cadencés de Claus Walter qui rame au-dessus d’elle et en elle. En fait, la Jungmaëdel se rend compte qu’elle n’avait nul besoin de conseiller la hâte à son partenaire du moment. Les halètements de Claus s’étranglent en un bruit de gorge unique, le garçon cambre son buste, la trépidation de ses hanches se fait plus lente et plus lourde, puis il retombe de tout le poids de ses dix-huit ans musclés sur les frêles quinze ans de la jeune « vierge », dont il commence à mordiller le cou à la manière d’un jeune chiot qui veut jouer.
Il n’a pas dû mettre plus de trente secondes avant d’éjaculer, et Pina n’a pas senti grand-chose, et peut-être même moins que ça. Et ensuite, ça n’en finira pas de couler le long de ses cuisses. Elle se maudit intérieurement. C’est toujours la même chose, l’excitation passagère, et puis la déception, et le dégoût. Elle se sent mal, elle est en sueur des pieds à la tête, il fait trop chaud, ici, et puis ça pue, l’odeur des corps, et d’autres odeurs, moins définissables, qui stagnent dans ce sous-sol plein de vieilles choses abandonnées. Elle repousse le garçon, roule sur le côté, s’assied, se met à reboutonner son chemisier froissé où la grenadière pendouille lamentablement sur l’épaule gauche.
— Je suis venu trop vite, mais c’est ta faute : personne venait…, murmure dans l’ombre son amant dépité.
C’est ça. Et on pourrait parfaitement appliquer à Claus la devise de la Weltjunge : Solide comme le cuir, dur comme l’acier, rapide comme le lièvre…
En attendant il s’est relevé, il remonte son pantalon, boucle sa ceinture magnétique. Mais avant, Pina a pu voir l’extrémité ratatinée de son sexe, qui pleure encore une larme de sperme.
— Dummkopf ! lance-t-elle à mi-voix ; mais, du coup, elle ne sait plus trop si elle a envie de rire ou envie d’être furieuse.
— Bon, ben, tire-toi en vitesse quand même ! dit-elle alors qu’ils sont tous deux raffûtés et que Claus a un mouvement pour la prendre dans ses bras, pour l’embrasser peut-être, ou se livrer à quelque tendresse qui n’est plus de mise. On va finir par se faire pincer, et après ce sera les coups de ceinturon sur le cul. Et tu vois pas qu’on soit privés de sortie, demain ?
— T’as raison, déglutit le garçon que cette perspective paraît soudain épouvanter.
Il fait un vague signe de la main, et ses pas s’éloignent dans la pénombre. Il va sortir par la porte sud de la réserve, d’où il pourra regagner son propre camp par le trou habituel sous les barbelés.
Pina Guilmin, elle, suit un itinéraire compliqué à travers les nombreuses salles quasi désertes des baraquements du camp des Jungmaëdel, avant de déboucher avec prudence dans la cour intérieure où ses camarades s’appliquent à coudre ensemble des carrés de tissu destinés à former une immense banderole à croix gammée de cinquante mètres de long. C’est la Lagermannschaftsführer en personne, cette vieille peau d’Olga Steiner, qui dirige la manœuvre. Et, naturellement, la Steiner plante ses yeux sur elle alors que Pina hésite encore, à mi-chemin des bâtiments et du groupe des filles, qui font penser à un groupe d’insectes affolés dansant sur les grands pans de tissu rouge, blanc et noir qu’un vent violent ne cesse de soulever.
— Na, Guilmin, wo kommen Sie denn her ! hurle la vieille peau d’une voix à abattre les murs.
Pina sent son cœur doubler de vitesse, elle s’immobilise, serrant ses cuisses entre lesquelles, il ne manquait plus que ça, roule une perle de sperme glacée. Toutes les filles ont tourné la tête vers elle, et la plupart se marrent méchamment. Mais le vent ne laisse pas au temps le loisir de s’arrêter. Il gifle Pina, dont les cheveux s’envolent et qui reçoit dans les yeux une pleine pelletée de sable craquant. Elle porte les mains à son visage, ses yeux lui piquent horriblement, elle pleure, elle n’y voit plus rien. Dans la cour, les filles crient. Quand elle parvient à distinguer à nouveau les ombres et les mouvements au milieu de ses larmes, elle voit qu’un coup de patte du vent plus puissant que les autres a soulevé les pans désaccordés de la banderole pour les enlever au ciel avec une lenteur papillonnante. La banderole ressemble maintenant à un gros serpent crénelé, à moitié tronçonné, dont l’échine rouge marbrée de noir s’arque et se replie en dérivant avec lourdeur au-dessus des toits.
Dans toutes les artères de Neuvalencia, depuis l’aube, depuis la veille, depuis un mois et plus, on s’active.
Et dans tous les champs de culture intensive et scientifique qui ont colonisé la vallée, dans tous les camps d’enfance, de jeunesse, d’adultes, dans tous les centres d’entraînement, de recyclage, de rééducation par le travail, d’internement préventif, on s’active pareillement. La ville, la vallée bourdonnent. Tout doit être impeccable. Neuvalencia doit être impeccable, elle doit être rutilante, elle doit devenir une Ville Dorée – eine Goldene Stadt. Et chaque maison doit être « dorée », chaque fenêtre, chaque entablement, chaque toit, et chaque rue, chaque allée, chaque cour, chaque route. Des drapeaux, des drapeaux, des drapeaux. Des croix gammées partout. Des banderoles, des massifs de fleurs qui reproduisent le svastika, et le visage du Führer, et les diverses armes du Reich, partout. Et d’autres fleurs, en pots, en couronnes, en gerbes, en frises, et d’autres fleurs en vrac, qui seront jetées en poignées sur les défilés. Des portraits géants partout, sur papier, faits par les enfants des écoles, en peintures murales, en projections holographiques, en tridi scintillant. Ceux du premier Führer, ceux d’Anton Gottwald, ceux des grands dignitaires mondiaux du Reich, à commencer par le Reichprotektor von Frankreich, Gaston Delagarde, et puis tous les chefs régionaux, le Gauleiter Rhône-Alpes-Provence, Henri-Paul Streischer, et Heinrich Fermi, du Kreis de Neuvalencia, et encore les portraits de tous les grands généraux qui ont combattu et vaincu au cours des âges pour le Reich allemand, le Reich européen, le Reich mondial.
Partout, dans tous les foyers, tous les Block, on repasse les uniformes d’honneur, les chemises brunes, beiges, marron, kaki, grises, vertes, les tuniques chamarrées, les pantalons noirs, rouges, olive, tous ces uniformes, de toutes les couleurs, avec les écussons, les grades, les décorations, les insignes distinctifs de toutes les sections et compartimentations du Parti, que tous et toutes porteront demain, pour le défilé, car tous et toutes, de tous les âges, de toutes les corporations, seront dans les rues demain, tout le monde défilera, tout le monde regardera défiler tout le monde, dans la joie, l’allégresse, la ferveur.
Le Front du Travail sera là avec les produits de la terre, les produits des fabriques et des laboratoires, et la Weltjungen, et les S.A., et les S.S., et la police, et l’armée. Tout un peuple, tout le peuple, avec le fruit de son travail, tout le peuple en armes, tout le peuple uni dans son appartenance à une seule Nation mondiale, un seul Parti mondial, le Parti NAZI, le National Sozialistische Arbeiter Partei der Welt, formé de tous, et que tous façonnent, comme les atomes d’une matière indestructible, comme les cellules vivaces d’un corps unique et immortel.
Il y aura les défilés le matin, la cérémonie commémorative au champ de Mars à midi, les discours, la musique, les films tout l’après-midi, enfin le carnaval et les bals dans la soirée et toute la nuit car, si la vie du Reich c’est d’abord le travail et la force, c’est aussi l’entracte des Loisirs Organisés – Kraft durch Freude.
Oui – la journée du lendemain sera unique en son genre. Elle va être l’aboutissement multiple et gigantissime de la construction sans cesse perfectible du Weltreich, la clé de voûte de l’arc triomphal. Il y a déjà eu des fêtes pour la commémoration du 30 janvier, la nomination comme chancelier du Führer Adolf Hitler. Et d’autres le 5 mars, pour rappeler la première et seule victoire électorale du Parti. Mais ce n’était que de la petite bière en regard de ce que va être ce Premier Mai, la fête du Parti, le jour du Travail international, qui sera célébré dans le monde entier, des plus grandes métropoles aux plus petits villages, et jusqu’aux plus reculés des camps de travail de la steppe, de la brousse ou de la forêt.
Demain, demain, DEMAIN : le Premier Mai 2933, le millième anniversaire du Reich.
Seulement il y a cette chaleur, qui ne fait que grimper, il y a ce vent, qui gagne en violence d’heure en heure, il y a ces tourbillons de sable, qui ne cessent d’épaissir…
À huit heures du soir, le Weltjunge Volker Charpentier peut enfin s’échapper de sa section. Il n’a qu’une envie : rentrer chez lui manger quelque chose, et tant pis pour ceux qui ont préféré donner encore une heure ou deux au Reich. Il a passé le plus clair de l’après-midi à s’égosiller sur La Marche de la Jeunesse mondiale.
En avant ! En avant !
lancent les fanfares héroïques
En avant ! En avant !
la jeunesse ignore les dangers
la lumière de l’Allemagne
brille sur le monde,
En avant !
il reste de nouvelles frontières à conquérir…
et si lointain que soit le but
la jeunesse l’atteindra.
D’accord, elle l’atteindra. Mais demain, sur le champ de Mars, et après une bonne nuit de repos. Pour aujourd’hui, il en a marre, Volker, surtout que la sonorisation de la grande salle du Kunstpalast est tombée en panne au milieu de l’après-midi, que personne n’a été fichu de réparer, et qu’il a fallu continuer de répéter en hurlant deux fois plus fort. Volker a la gorge irritée, et une soif de damné. La situation empire à peine a-t-il mis le pied dehors, à cause des baquets de poussière que le vent lui projette en pleine face. La place du président Krüger ne cesse d’être balayée par les rafales, Volker se met à tousser, des larmes lui viennent aux yeux, la poussière soulevée est tellement dense qu’il ne distingue même plus l’autre côté de la place, avec les tours pseudo-gothiques de la mairie.
D’où vient-elle, cette poussière ? Dans une ville aseptisée, où les robots nettoyeurs traquent jour et nuit la moindre impureté ! Et d’ailleurs où sont-ils passés, ces nettoyeurs ? Volker n’en aperçoit aucun en se hâtant sur le bas-côté de la place. Mais son principal souci est de se protéger la gorge, le nez, les yeux contre la grenaille infinitésimale qui le harcèle. Quand il parvient à l’angle ouest de la place, une nouvelle mauvaise surprise l’attend : la voie mobile du boulevard Otto-Wassermann a elle aussi été victime d’une panne. Elle est inerte, désespérément semblable à un trottoir ordinaire. Et dire qu’elle lui aurait fait gagner presque un kilomètre à 12 km/h ! La technique et la science du Reich ont remodelé le monde, devenu une seule et gigantesque machine au service de l’homme nazi. Tu parles ! Qu’est-ce qui se passe donc, aujourd’hui ? Précisément la veille du Millième Anniversaire ! Mais c’est peut-être à cause de ça, en fait : on tire trop de jus, les centrales ne peuvent pas suivre, et il y a des disjonctions. Même le contrôle climatique est atteint, apparemment…
Bon. Il en sera quitte pour regagner la maison à pinces. Si seulement ce fichu vent voulait bien s’arrêter un moment ! Mais il ne paraît faiblir quelques brèves secondes que pour souffler avec une violence accrue l’instant d’après, prenant le boulevard en enfilade, secouant les platanes pour en arracher les premières feuilles printanières, éparpillant les fleurs des bosquets, lacérant les banderoles et mâchant les fanions dont les hampes dansent la gigue, secouant les barrières qu’on a installées pour canaliser les défilés, empoignant avec frénésie les fils électriques. La poussière est si épaisse que la perspective du boulevard en est écourtée à moins de cinquante mètres. Et, lorsque la rage du vent abandonne un trop court instant tout ce sable en suspension, la rémission est de si brève durée qu’il n’a pas le temps de se déposer sur le sol et reste à rouler en volutes pesantes et sombres entre les façades des Block. Dans ce magma pâteux, les lumières des rampes et des photones transparaissent de manière fantomatique, comme des îlots noyés de feux sourds.
À mi-parcours du boulevard, Volker absorbe une nouvelle gorgée de sable et il se plie en deux tant la quinte qui lui enflamme les bronches est douloureuse. Un Scharführer le heurte violemment en passant près de lui, hurlant au milieu de la mélasse une bordée de jurons hystériques qui ne s’adressent apparemment à nul autre qu’à lui-même. Péniblement, Volker se remet à avancer dans la pénombre gris et beige, mais il doit constamment se garer du parcours exalté et hasardeux de toutes les ombres agitées qui s’acharnent en maudissant le ciel et l’enfer à remettre debout les balustrades effondrées, à réparer les hampes brisées des drapeaux, à replanter les fleurs qui s’émiettent et dont on essaye de protéger les massifs avec de grandes bâches de plastique, à rattacher les banderoles qui filent comme des anguilles dans le courant du vent, à couvrir les fragiles cylindres cristallins des holographes avec des couvertures et des échafaudages de boîtes de carton. Ici et là, le jeune garçon repère bien quelques petits Messerschmitt tous usages, mais les robots semblent eux aussi dépassés par les éléments, ils errent entre les jambes des hommes et des femmes en se dandinant sur leurs courtes pattes ridicules, lentilles éteintes ou clignotant de manière anarchique…
Alors qu’il longe l’impressionnante pyramide tronquée du Front du Travail/Section Ouest, sur la façade duquel un grand panneau mural porte l’inscription CE QUE N’OBTIENNENT PAS LES MÉTHODES PACIFIQUES, C’EST AU POING DE S’EN EMPARER, c’est le poing du vent qui s’en empare, et le panneau se décroche, tombe en plein milieu de la rue, où il se brise en vingt morceaux. Des blessés crient, la cohue n’en devient que plus effervescente, des fourmis électriques prises dans de la glu.
Volker se met à courir pour franchir les dernières centaines de mètres qui le séparent encore de l’avenue du Rhin-Bleu, de chez lui. Il suffoque, ses tempes battent, son corps n’est qu’une mare verticale de sueur poisseuse. Malgré la tombée de la nuit, la chaleur lourde qui a gonflé sournoisement tout au long de la journée ne s’est pas atténuée. Au contraire on dirait qu’elle augmente encore, comme si, au-dessus des nuages brassés du sable, le soleil était resté au point fixe, alourdissant la nuit venteuse de la masse pesante de son ventre en fusion.
Le jeune Weltjunge pousse un soupir crachotant de soulagement quinteux quand la bouche homéostatique de la porte de son immeuble l’accueille enfin. Il s’adosse au mur du hall pour reprendre son souffle, mais la bouche s’est mal refermée, ou pas du tout, et le vent s’y engouffre, y projetant ses postillons granuleux qui viennent crépiter contre les murs. Volker se détourne en grimaçant, plaque sa main contre la paroi. Les murs sont en plastociment, enduit d’un revêtement polymérique ultra-résistant. Comme tout ce que produit le Reich, ils sont conçus pour durer des siècles et des siècles, et d’ailleurs ils ont effectivement des siècles. Pourtant, sous la main de Volker, une large plaque s’en détache, s’effrite, tombe sur le dallage où elle se brise en parcelles si fines que rien ne la distingue plus des vagues frémissantes de sable que le vent y pousse.
Les deux cents musiciens qui, depuis le matin, s’époumonent à souffler dans leur cuivre pour en expulser correctement la troisième partie du Nibelungenlied de Wagner, interrompent les uns après les autres leur symphonie en passe de devenir une cacophonie. Les purificateurs n’avalent plus la poussière, ils la recrachent au contraire en flots de plus en plus serrés dans la conque de la salle Frédéric-II, où elle s’infiltre dans les instruments, les bouches, les larynx et les bronches. L’orchestre n’est plus un orchestre, c’est une chambrée de sanatorium, où l’on s’arrache les poumons.
Ni le père ni la mère de Volker ne sont rentrés. Avec le vent, avec le sable, ils doivent encore se débattre dans leur groupe respectif avec les mises au point de dernière minute. Il n’y a que Grossmutter, qui lui annonce que le cybercuiseur est tombé en panne. Tiens donc ! Pour manger, il faudra se contenter de conserves. Quant à Sigrid, elle boude parce que le vent a défait le svastika floral qu’elle et ses copines avaient fabriqué au Kindergarten. Volker boit plusieurs verres d’eau pour se nettoyer la gorge et apaiser sa soif, puis il s’installe devant l’écran mural en grignotant des noix, des biscuits, des biscottes, et en suçant des cuillerées de miel. Sur l’écran, la chaîne d’État retransmet sans interruption des reportages sur les préparatifs du Millième Anniversaire. Volker s’y immerge.
Le Panzerführer Hans Grimaud et le Sturmmann Günther Oliveira, aidés de plusieurs mécaniciens humains et de deux Volvo, ont passé des heures cassés en deux dans le bloc-moteur du SIG IM OSTEN. En vain. Le char refuse de démarrer, le moteur ne tourne plus, il est complètement encrassé par ce sable qui vient de nulle part et qui pourtant s’infiltre partout, de partout dans les délicats cylindres des compresseurs, dans les circuits électroniques plus délicats encore. « Regarde ça ! » crache, désespéré, le Panzerführer que la sueur a transformé en une mouvante statue de sable. Dans sa main, un câble d’alimentation électrique vient de casser. Il serre les doigts d’un mouvement convulsif, il n’a plus au creux de la paume qu’un peu de poussière qu’une pichenette de vent balaie.
Volker Charpentier, engoncé dans le fauteuil-relax paternel devant l’écran, se rend très vite compte d’une chose curieuse. Plus que curieuse : vraiment étrange et, à bien y penser, tout à fait inquiétante. Sans y réfléchir profondément, il a toujours cru que la tornade sèche qui perturbe les préparatifs de l’anniversaire ne s’est abattue que sur Neuvalencia et ses environs. Un simple manque de pot régional, en somme. Mais pas du tout : le phénomène a l’air beaucoup plus étendu et, bien que les responsables de l’émission (qui est une retransmission puisqu’il s’agit de séquences prises de jour) fassent leur possible pour le cacher grâce à l’angle des prises de vues, des artifices du montage, et un commentaire triomphaliste qui passe sous silence son existence, la tornade sévit apparemment partout, avec des effets aussi perturbants qu’à Neuvalencia. À Paris, par exemple… À Paris, où l’on prépare l’allée du Maréchal-Pétain pour le défilé conduit par le Reichprotektor Gaston Delagarde, la vue est si brouillée que la perspective qui aboutit à l’Arche triomphale où brûle la flamme du Soldat Allemand Inconnu tombé pour l’Europe paraît s’étendre par vingt mètres de fond ; et la flamme… n’est-elle pas éteinte ? Berlin, maintenant. Berlin, où le Führer mondial Anton Gottwald doit prononcer un discours fleuve de huit heures du matin à une heure de l’après-midi, Berlin, l’Adolf Hitler Allee et ses trente-sept kilomètres d’étendue : brouillard, mais dans ce brouillard un obélisque tremble, oscille, perd sa coiffe en forme d’aigle sur faisceaux, chute lentement, lentement, comme freiné par la densité du sable en suspension. Mais un retour au studio censure l’écrasement.
Lotte Jeanson et Leni Ottaviano disputent une partie acharnée d’échecs 3-D dans leur boudoir de la Haus der Frauen. Elles se sont baignées dans des eaux aromatiques, elles ont assoupli leur corps à force de massages, elles se sont coiffées en mini-tresses qui dessinent sur leur crâne de petits svastikas, elles ont oint tous les creux de leur épiderme de parfums aphrodisiaques, elles se sont maquillées pendant des heures les yeux, le front, les lèvres, l’aréole des seins, le ventre du nombril au pubis, l’intérieur des cuisses. Elles sont nues, elles sont prêtes – prêtes pour le lendemain, quand, après le défilé, de glorieux soldats revenant de postes perdus à l’autre bout du Lebensraum se montreront désireux de passer d’agréables moments en leur compagnie. Lotte et Leni font leur temps à la Haus der Frauen, en bonnes Volkstöchter sélectionnées pour ce service. Ça veut dire qu’elles sont jolies ; elles trouvent la Maison plutôt sympathique, c’est mieux que les champs ou les fabriques ; le seul inconvénient est au contraire que ça ne dure qu’un temps… « Qu’est-ce que tu as à rire comme une folle, dumme Gans ! » lance soudain Lotte. « C’est ton maquillage, blöde Kuh ! » glousse Leni en s’étranglant. « Il coule comme les chutes du Rhin ! » Contente de sa plaisanterie, elle se laisse submerger par la houle montante de son rire et tombe sur le dos dans les coussins, pattes en l’air. Lotte, qui a d’abord considéré d’un œil perplexe la poudre d’or et d’indigo qui ruisselle en se mélangeant le long de son buste et de son ventre, se décide à rejoindre dans l’hilarité sa copine qui n’est pas mieux lotie. Quand la lumière du boudoir s’éteint, les abandonnant à la complète obscurité, les éclats de cristal de leurs rires mêlés se font plus coupants encore.
D’autres reportages montrent les soldats de l’Afrikakorps, de l’Asiakorps, de l’Amerikakorps qui, des sources du Nil à l’archipel indonésien, du désert australien aux plus froids sommets de la Cordillère des Andes, des fins fonds de la forêt amazonienne aux glaces éternelles de l’Antarctique, préparent eux aussi le Millénaire du Reich. « Pas un arpent du monde qui ne vive à l’heure du Weltreich, pas un cœur qui ne batte à l’unisson de celui du Führer, pas un esprit qui ne soit tendu vers la communion avec les Führerprinzipien. Ein Reich ! Ein Volk ! Ein Führer ! » clame le commentateur d’une voix vibrante d’émotion sincère. Volker se laisserait emporter… Mais l’image est si mauvaise, si tremblotante. Et pourquoi les vaillants soldats ne cessent-ils de se débattre contre ces nuées de mouches grises qui crépitent derrière la surface de l’écran, noyant tout dans le battement affolé de leurs ailes scintillantes ?
« Ach Gott ! Ach Gott ! Ach Gott ! » grogne le commissaire Gondran dans les plis de son double menton. Comme s’ils étaient reliés par une mèche lente dont la flamme s’est propagée d’un plot à l’autre, les cylindres tridi à l’intérieur desquels s’agitait l’image des hauts dignitaires du Reich de France ont explosé les uns après les autres, entraînant une grêle qui ne semble ne pas vouloir se terminer d’échardes de verre plus fines que des cristaux de neige. Devant le Politzeigebaüde, deux Feldpos sont encore là, toussotant, dansant d’un pied sur l’autre dans la pulpe grise qui tournoie. Les autres ont foutu le camp on ne sait où et, dans la perspective tassée de la rue nocturne où l’interminable chute du sable produit un grésillement doux de feu qui charbonne, les lumières publiques s’éteignent une à une, comme des bougies qu’on souffle.
Volker suit d’un œil fasciné les préparatifs du Millième Anniversaire dans les cavernes d’acier de la Lune, dans les oasis sous globe de Vénus, dans les serres martiennes, dans les avant-postes bulbeux enracinés à la surface des lunes de Jupiter et de Saturne. Mais sa fascination est à son comble quand il voit les cavernes d’acier se fissurer juste avant que l’image soit coupée, quand il voit un dôme vénusien se dégonfler comme un vulgaire ballon crevé, la poussière rouge du désert martien envahir les serres terraformées, les modules de Titan et de Io s’enfoncer dans le sol noueux et gelé de la Neueti Grenze. Il est plus de vingt-trois heures, l’écran est agité en profondeur par de sourdes tempêtes qui broient les images, maculant la célébration en cours de gluants éclairs froids.
« Tirons-nous… Tirons-nous, je te dis ! » Karl Dunoyer accroche par la manche de sa blouse grise son compagnon de Schutzhaft. Les parois du baraquement semblent avoir disparu, rongées par la lente tempête de sable. Ils sont à l’extérieur, et même le vent n’a plus l’intensité hargneuse de tout à l’heure, il ne donne plus de la gueule que par intermittence, presque impuissant dirait-on à déplacer les cumulus de sable qui roulent de leur propre chef. Les deux hommes ne distinguent plus la lueur régulière des photones couronnant la barrière électrifiée du camp, ils avancent précautionneusement dans la purée, piétinent un panneau portant l’inscription presque effacée GEMEINNUTZ VOR EIGENNUTZ – l’intérêt de tous avant celui de chacun… Ils avancent, ils avancent, cela fait longtemps qu’ils ont dépassé l’endroit où aurait dû se dresser la barrière.
Les chiffres lumineux à la base de l’écran indiquent 23 h/59 mn/00 s. Dans une minute, dans cinquante-neuf secondes, cinquante-huit, cinquante-sept… il sera minuit, le 30 avril basculera dans le Premier Mai, le Reich aura mille ans, Mille Ans. L’écran blafard, agité de perturbations, transmet l’image floue d’un homme qui dort dans un cocon translucide que percent des dizaines de tubes plantés dans sa peau : c’est Reiner Albert Stöckel, le premier astronaute qui va essayer d’atteindre un autre système solaire, et qui navigue en direction de Sirius, depuis vingt ans, à la vitesse d’un cinquantième lumière, dans son Hermann Goering à propulsion au plasma. C’est au moment où le chiffre 24 h/00 mn/00 s remplace 23 h/59 mn/59 s que la chose se produit. La forme lovée du cosmonaute s’illumine de l’intérieur, comme si l’homme endormi dans l’azote se consumait, se transformait subitement en étoile de glace, en nova boréale. La luminosité embrase toute la surface de l’écran, explosion silencieuse qui enfonce dans les rétines de Volker deux clous chauffés au blanc du givre. Lorsque l’intense lumière reflue, tourne au rouge sombre, s’éteint tout à fait, de grandes ombres aux ailes battantes traversent encore le champ de vision du jeune garçon. Mais il peut voir le grand écran de la salle de séjour se fissurer, se couvrir de craquelures, devenir un puzzle laiteux dont chaque pièce se détache, tombe sur le sol avec une légèreté de coquille d’œuf, dans un silence de ouate.
Fraulein Ilda Choquet, dans le noir et le silence de son Kleinwohnung, pousse malgré elle de petits cris de souris – ou alors on pourrait dire que ce sont les petits cris de la souris qui est en elle qui se poussent à travers le piège serré de ses lèvres. Son écran s’est éteint sur la gloire empoussiérée du Reich, tout s’est éteint, plus rien ne fonctionne chez elle, elle est seule dans le noir. Sa main droite s’est tendue en avant pour saisir dans un geste de protection magique le seul livre qu’elle possède (car il n’existe plus guère de livres), Mein Kampf, le vrai, le seul guide. Mais, sous la pression fragile de ses doigts, la couverture, et les cinq cents pages se sont pulvérisées en quelques secondes, sont devenues poudre. Dans le silence, elle entend maintenant le bruissement soyeux du sable qui coule sur le monde, du monde qui coule, et redevient sable.
Devant Volker, il ne reste plus que le mur nu, où les élémentaires continents du plastociment qui se fêle dessinent une menaçante géographie de plaques continentales qui sombrent. Volker veut se lever. Il a toujours soif, il bout dans l’acidité de sa sueur. Mais il doit s’y reprendre à trois fois pour s’arracher au fauteuil-relax qui, sans qu’il s’en aperçoive, s’est affaissé sous lui. Quand il parvient enfin à s’extraire de ce qui est devenu une sorte de méduse échouée, il voit que sa mère, rentrée sans qu’il y prenne garde, est debout à côté de lui. Mutti se tient droite et raide, elle respire pesamment. Dans son visage entièrement plâtré de sable maintenu collé par la sueur, seuls les grands yeux bleus, qui roulent dans les orbites, paraissent vivants. Et Volker est effrayé par ce qu’il croit y lire.
« Hilfe ! » Le Bereitschafsleiter Ulrich Sénéchal vient de mettre le pied sur une surface mouvante où sa botte s’est enfoncée jusqu’à la cheville. Il s’effondre dans une sournoise rivière de sable qui coule au milieu de la rue, et le poids de tout le pastis, le vin, la bière qu’il a absorbés depuis le matin le maintient cloué au courant lent et sec qui l’entraîne dans la nuit.
« Mutti… Maman… Qu’est-ce qu’il y a ? Qu’est-ce qui se passe ? » Mais Helga Charpentier ne répond pas. Volker se précipite dans ses bras, un mouvement brimé depuis bien longtemps. Ses mains s’agrippent aux manches du tailleur gris-bleu, mais le tissu rêche lui reste dans les doigts, se dissout comme de la pulpe. La veste d’uniforme de la jeune femme se désagrège, tombe en voletant dans l’obscurité de la salle de séjour, et ses parcelles aussi fines que de la poudre de riz se mêlent aux lents tourbillons de sable qui circulent entre les pans coupés de l’appartement.
La Jungmaëdel Pina Guilmin marche dans la nuit. Son but : rentrer chez elle. Mais dans quelle direction aller ? La silencieuse averse de sable a tout noyé, la ville est devenue un gouffre d’obscurité palpable où plus rien n’est reconnaissable. Heureusement, le vent forcené qui a mené son train d’enfer depuis le début de l’après-midi est peu à peu retombé, il n’est plus perceptible que comme un souffle asthmatique issu d’une bouche d’ombre et de braise. Car la chaleur, elle, n’a pas baissé. Pina souffre de la soif, que l’ingestion répétée du sable rend plus aiguë. Elle sue, sa propre odeur l’incommode, et le sable a encroûté son corps de la tête aux pieds. Car elle est nue, complètement nue, ses vêtements se sont détachés d’elle à la manière d’une peau friable que les derniers sursauts du vent moribond ont emportée. Maintenant, c’est le sable qui l’habille, cousu de sueur. Le sable ? Il est tellement inconsistant, impalpable… Et cette chaleur ? Cette chaleur noire qui ne s’allège pas ? La peur, refoulée depuis des heures, s’abat d’un seul tenant sur l’adolescente. Ce n’est pas du sable. C’est de la cendre.
Quelque chose brûle. Un bâtiment, un pâté de maisons, un quartier, la ville ? Quelque chose brûle, sans flammes, sans lueur perceptible. C’est un incendie lointain, au rayonnement obscur, un incendie qui ronge et consume sans éclat les profondeurs du monde. Souffle asséchant, remugle de cendre…
Helga Charpentier s’est précipitée à la fenêtre, qu’elle ouvre en grand. Mais la même chaleur étouffante règne à l’extérieur comme à l’intérieur. Le tailleur, le chemisier, la jupe d’Helga, ont peluché sur son corps, la jeune femme est en soutien-gorge, qui peine sous le poids de sa belle poitrine de Walkyrie. Elle regarde Volker, dont les vêtements sont en train de devenir fils d’araignée, et Grossmutter, nue dans l’ombre, dont les bras ronds et blancs sont refermés sur les fesses dodues de la petite Sigrid, qu’elle a prise contre elle. Helga voudrait dire quelque chose, une phrase rassurante, ou un slogan mille fois répété. Mais rien ne vient. Ses sous-vêtements se répandent en poussière, elle se voit nue comme les autres, elle croise les bras sous son buste pour retenir ses seins ; Volker se presse contre son flanc droit, le dos de Sigrid pèse contre son dos à elle. L’avenue du Rhin-Bleu est noire, noirs sont les empilements de Block qui s’élèvent de l’autre côté de l’artère, noire est Neuvalencia sous l’averse tranquille et tiède de la cendre. Le vent s’est tu définitivement ; seul vient mordre le silence ce bruissement continu, régulier, qui déborde de nulle part et de partout… Millions de pattes de fourmis sur la pierre ? Copeaux qui glissent interminablement dans un manchon toilé ? Billes de polystyrène dansant au fond d’une cuve de béton ? Milliers de mains aux milliers de doigts battant la mesure sur des journaux étalés ? Non. Seulement le sable qui coule, et la cendre qui pleut, seulement le monde qui devient sable et cendre.
Dans la salle de séjour une table se ratatine sur ses pieds devenus poudre, un mur se tasse et n’est plus que terreau, un appareil métallique perd sa cohésion et ses éclats cliquettent sur le sol. Il faut quitter l’appartement, vite ! Les Charpentier le comprennent tous ensemble, sans avoir besoin de mots. Ils jaillissent de leur immobilité, traversent en trébuchant les pièces obscures dont le plancher s’enfonce sous leurs pieds, passent la porte qui vole en éclats légers, comme une construction d’allumettes, ignorent l’ascenseur liquéfié dans sa cage qui se replie, dévalent en cascade l’escalier de secours dont les marches cassent une à une sous leurs pas précipités, débouchent enfin dans la rue.
La rue ? Mais quelle rue ? Autour d’eux il n’y a qu’un volume brouillé, sans profondeur, un poudroiement pâle, une concentration veloutée de particules ténues d’un gris si doux qu’il paraît dégager sa propre luminosité, et rend la nuit transparente. Dans cette translucidité grenue et poudreuse, des ombres silencieuses se meuvent comme au ralenti : les habitants de Neuvalencia, que le cataclysme lent a jetés hors de leur maison. Helga a pris la main de Volker, et Sigrid est passé des bras de Margrete à son bras à elle. Dans son dos, un plof ! mou et prolongé : le Block que la famille vient de quitter, qui deviennent pulpe, et sable, et cendre.
— Vati ! souffle Volker.
Cette ombre qui vient à leur rencontre et qui s’amalgame au cercle familial, c’est bien Adolphus Charpentier, qui a retrouvé les siens par miracle, ou par tropisme. Mais qu’est devenu son bel uniforme d’Oberscharführer, sa casquette à visière de cuir durci, sa dragonne rouge et noir, ses épaulettes dorées, ses insignes et ses décorations, son ceinturon à boucle en forme de svastika, son poignard de cérémonie dans sa gaine plaquée or, son Mauser dans l’étui de hanche, ses bottes lustrées aux éperons d’apparat ?
Cendres.
Adolphus Charpentier est nu. Il est nu comme toutes les ombres qui errent dans nuit de cendre, qui n’ont plus rien, qui ne sont plus rien, qui osent parfois un geste avorté pour toucher une autre ombre, se serrent les unes contre les autres pour tenter de lutter contre l’inimaginable, ou se laissent glisser à terre, dans l’indifférence et la solitude.
Dans le silence bruissant, un dévalement plus soutenu signale de temps à autre l’effondrement d’une bâtisse importante, le palais des Arts, la maison du Parti, la pyramide des S.A., l’Arc de triomphe, la mairie.
Cendres…
Cendres à Neuvalencia, cendres en Europe, cendres sur le monde. Ils le savent tous. Ils n’ont pas besoin de parler, de s’interroger. Ils n’ont même pas besoin de rechercher au fond d’eux-mêmes des raisons de croire, ou de douter. Tous et toutes ils le savent, et cette certitude fait désormais partie d’eux : de la plante nue de leurs pieds aux plus lointaines frontières du Lebensraum, le Reich est en train de mourir, de disparaître, le Reich retourne à la poussière, le Reich n’est plus que cendres.
Et c’est sur un peuple figé de statues grises que la nuit peu à peu passe, et s’efface. Un puits de lumière palpitante se creuse à l’horizontale, là-bas vers l’est. Il fait moins chaud, les feux sourds de l’incendie sans flammes ont cessé d’irradier les épidermes cuits sous l’argile, les statues recommencent à respirer sans éructer dans l’atmosphère qui se dégage des miasmes. La cendre en suspension se disperse, fond dans l’air, ses dernières particules s’irisent comme cent millions d’étoiles fugitives sous la caresse dorée des premiers rayons du soleil. Les plaques de scorie soudées par la sueur se craquellent, tombent, abandonnent les peaux à l’air vif de l’aube. Les statues de cendre redeviennent statues de chair, et ces statues, pesamment, s’animent. Le ciel s’éclaircit, une nappe limpide de bleu léger envahit les couches supérieures de l’atmosphère. Il va faire beau, c’est le matin, le matin du Premier Mai 2933, le premier matin du second Millénaire du Reich mondial.
Mais le Reich mondial n’existe plus.
En 1933, le Führer Adolf Hitler l’avait promis à ses sujets : Le Reich durera mille ans. Il avait tenu sa promesse : le Reich mondial avait duré mille ans. Mais pas une année de plus, pas une journée de plus. Les mille ans avaient coulé, année après année et, durant toutes ces années, le temps s’était comme ralenti, comme anesthésié. Rien ne s’était passé d’important, aucune conquête, aucune découverte, aucune transformation sociale, après les années de feu du XXe siècle. Le Reich s’était refermé sur lui-même, se contentant de tourner à vide, comme une machine bien huilée, si parfaite dans son uniformité qu’elle ne peut plus rien produire. Et le temps lui aussi s’était refermé, ânonnant au seuil d’un avenir bouché. Pendant mille ans, un grand sommeil, un rêve de fer.
Mais les mille ans se sont écoulés ; comme du sable ils ont coulé, comme un feu lent ils se sont consumés. Et il n’en reste plus rien, plus rien, juste un peu de sable fin et blanc qui finit de s’enfoncer dans le sol, juste un peu de cendre fine et grise qui finit de se disperser dans l’air. De toute la puissance matérielle du Reich il ne reste plus trace, seulement des hommes et des femmes nus jusqu’à l’âme, dont les mains déjà se cherchent et qui regardent, éperdus, se lever le premier jour d’un nouveau monde.
Là-bas, au bout de la plaine nue, entre le bleu serein du ciel lavé et la verdeur acide de l’herbe du printemps, une forme cahotante se dessine, qu’accompagne le grelot limpide d’une clochette : c’est la roulotte d’une famille de tziganes, qui vient du fond de l’horizon, tirée par deux beaux chevaux pommelés.
Et là-bas, à l’autre bout de l’horizon, debout sur l’autre crête du monde, un homme mince et brun et une jeune fille rieuse aux profonds yeux noirs grands ouverts sur l’avenir récitent tout bas le Chema Israël.