Nativité

La Vierge Marie se pencha sur l’Enfant Jésus immobile sur son lit de paille, approcha la bouche du petit sexe recroquevillé, le prit entre ses lèvres et commença à pomper.

Joseph la regardait faire, l’air intéressé. Les joues de Marie se gonflaient et se creusaient, ses lèvres épaisses glissaient le long du tout petit membre, l’engloutissant et le dégurgitant en cadence. Dans la paille crissante, l’Enfant Jésus reprenait vie. Ses bras maigres et bruns battirent l’air, puis ses jambes, pareillement maigres et brunes. Ses yeux, jusque-là fermés, s’ouvrirent et se mirent à circuler dans ses orbites. Les iris, très grands, étaient d’un bleu électrique, bleus comme la mer Rouge, ou la mer Morte. La bouche s’écarta, et l’Enfant Jésus émit quelques vagissements qui auraient pu passer pour les gémissements d’un plaisir douloureux.

La Vierge le suçait toujours. Elle avait pris appui sur ses deux bras de part et d’autre du piteux berceau de paille et, dans l’effort qu’elle faisait avec ses lèvres, ses maxillaires, toute sa gorge, son corps en levrette ondulait d’avant en arrière. Ses seins volumineux, peut-être gonflés de lait, ou alors seulement gonflés de bonne chair, se balançaient sous son buste, pesant sur la toile de lin bleu de sa robe. Sa croupe large se balançait en mesure. Joseph la flatta quelques secondes d’une main paresseuse, mais abandonna la manœuvre pour chasser d’un coup de pied le chien qui avait commencé à fureter avec son museau entre les fesses de la Vierge.

— Tu as bientôt fini, bon Dieu ? grommela Joseph.

C’était un grand et gros homme, à la barbe noire et fournie, qui prétendait avoir plus de quatre-vingt-dix ans, et parfois plus de cent ans. Il était vêtu d’une informe blouse beige serrée à la taille par une ceinture de cuir où était passé un large couteau dépourvu de gaine. Ses jambes nues étaient poilues, ses pieds chaussés de sandales en peau encroûtées de terre glaise. Un litham douteux pendait en travers de ses épaules massives. Il avait tout à fait l’apparence d’un berger ou d’un artisan galiléen. Il était très réussi, et fier de cette réussite.

— Za ouè press…, susurra Marie, la bouche pleine.

Elle voulait dire : Ça y est presque, mais Joseph avait compris. Elle s’activa encore un moment, puis se releva, faisant claquer sa langue avec une vulgarité que Joseph trouva excessive. Elle passa le dos de sa main sur sa bouche humide. Tirés par la gravité, ses seins trop volumineux pendaient maintenant jusqu’à sa taille, le bout durci des tétons faisant saillie à travers le mauvais tissu bleu de la robe. Elle sourit.

— Voilà. Il est rechargé à bloc. On va pouvoir faire entrer les autres tordus…

Joseph souligna d’une moue désapprobatrice cet écart de langage. Décidément, Marie en prenait un peu trop à son aise avec la position qui devait être la sienne. Il se promit de débattre sérieusement du problème avec elle. Sa grosse main attrapa dans son entrejambe, à travers la toile élimée et tachée de sa blouse, quelque chose qu’il se mit pendant une minute ou deux à gratter avec concentration. Ensuite il se pencha sur la litière, qui avait été installée dans le creux en V d’une pièce de mangeoire volée dans une étable voisine. Il toussa. La grotte, éclairée par trois torches faites de manchons d’étoupe à combustion lente et incertaine, menaçait d’être envahie par une fumée lourde et âcre. Joseph brassa l’air avec sa main large comme une pagaie, et cligna des yeux. Les bras et les jambes de l’Enfant Jésus battaient maintenant selon un rythme anormalement précipité, sa bouche s’ouvrait et se fermait sur une suite cacophonique de glapissements visqueux, ses yeux tourbillonnaient avec une sorte de folie. Au bas de son ventre convexe, le petit sexe se dressait, rigide et lisse comme une baguette de tambour, planté verticalement dans le sac mou du scrotum. L’extrémité du pénis était environnée d’étincelles orageuses crépitantes aussi vivaces que des phosphènes.

Une grimace de contrariété lasse se forma sur les traits lourds et ingrats de Joseph.

— Tu l’as trop rechargé, espèce d’incapable ! Il est bourré d’énergie jusqu’à la gueule. Ça lui ressort par la queue. Regarde ces mouvements… C’est trois fois la vitesse normale ou je m’y connais pas. Et puis écoute ! On l’entend même bourdonner.

Joseph avait levé un index à l’ongle noir, comme pour imposer le silence au monde. Dans le fond de la grotte, les chèvres remuaient et la cloche du vieux bouc noir unicorne tintait régulièrement. Une chauve-souris voletait avec une régularité de métronome d’une paroi à l’autre, en lançant des ultra-sons qui influaient de manière néfaste sur les centres moteurs de Marie et de Joseph ; le flap-flap assourdi de ses ailes pataudes n’était qu’un motif d’irritation de plus. Le chien efflanqué, jaune et galeux qu’ils n’étaient pas parvenu à jeter dehors quand ils avaient emménagé dans la caverne après avoir endormi et caché (sous la paille, dans un coin) son occupant légal, jappait de manière lugubre et intermittente en souvenir des coups de pied qu’il avait reçus, et de la crainte prospective de ceux qu’il recevrait encore. Du dehors, de la nuit encore acide de cette fin avril de la vingt-troisième année du règne d’Auguste, que l’on comptabiliserait aussi comme -4 av. J.-C. (comme quoi tout le monde peut se tromper dans ses calculs), montaient des bruits indifférenciés et vaguement menaçants : la troupe des adorateurs, qui grossissait peu à peu.

Mais Marie eut beau prêter un tympan directif au bruissement qui émanait du prétendu fruit de ses entrailles, elle n’entendit pas le moindre bourdonnement suspect. Elle en conclut pour la mauvaise foi manifeste de son compagnon. D’ailleurs l’Enfant Jésus était en phase de vitesse dégressive, ses membres ralentissaient leur rotation désordonnée pour adopter la molle agitation d’un bambin ordinaire, ses yeux s’étaient adoucis et avaient fortement réduit leur mouvement angulaire, et les glapissements aigus issus de sa bouche distendue se transformaient en honnêtes hoquètements de rire (ou de pleurs, Marie n’aurait au juste su le dire). Même le minuscule sexe tout à l’heure agressivement levé était en grande partie retombé. En tout cas, il ne jetait plus d’étincelles.

— Tu vois bien ! dit-elle à Joseph en essayant vainement de remonter vers le haut, avec son avant-bras, la double montagne de ses seins qui pendaient ; mais la chair trop élastique restait la proie impuissante de la pesanteur, et les seins retombèrent lentement, comme deux mottes de beurre fondant sous leur emballage.

Pour régler définitivement le problème de l’Enfant Jésus, elle le prit par l’épaule, le retourna sur le ventre. Comme une mécanique dont le ressort est à moitié détendu, le bébé continuait de s’agiter mollement, ses gloussements à demi étouffés par la paille qui rentrait dans sa bouche. Marie retroussa derrière la nuque de l’enfant une mèche de cheveux déjà fournie, raide et noire, ce qui mit au jour un petit carré de chair découpée qu’elle souleva comme une trappe. Des lumignons rouges et verts, pas plus gros que des coccinelles et des pucerons, brillaient dans la cavité dévoilée. Marie sortit d’une sacoche accrochée à sa ceinture de corde un mince cylindre métallique qu’elle plongea dans la cavité. L’enfant s’agitait toujours, son petit derrière rond et brun tanguant sur la paille. Marie consulta le cylindre qu’elle venait de retirer de la cavité rachidienne.

— Tu avais raison, finalement. Il y a une très légère surtension. Quelques microvolts. Rien du tout, en fait. J’avais transféré un rien d’énergie de trop. Mais je vais arranger ça…

Elle referma la trappe de chair (ou d’imitation chair), remit l’Enfant Jésus sur le dos, se pencha une deuxième fois sur le sexe enfoui dans les bourses, et un bruit de succion, deux fois répété, sortit de ses lèvres pleines. Joseph gonfla les siennes, de lèvres, entre les poils rêches de sa barbe. Et si un curieux était entré juste à ce moment ? Qu’aurait-il pensé ? Que Marie opérait une circoncision avec les dents ?

Mais Marie se relevait déjà.

— Ça y est, il est réglé à la picocurie près, maintenant. Tu vas plus me faire braire. Alors, on les fait entrer ?

Joseph examina l’ensemble de la grotte de ses gros yeux charbonneux, pleins de ruse, de soupçon, de détermination à la fois. Est-ce qu’il y avait encore quelque chose qui clochait ? Est-ce qu’ils avaient bien l’air, tous les deux, Marie et Joseph, d’un couple de Nazaréens ayant fait huit jours d’un voyage pénible à travers la Galilée, la Samarie et la Judée pour se rendre à Jérusalem afin d’obéir à l’ordre de recensement ordonné par le gouverneur de Syrie, Quintilius Varus, mais arrêté à dix kilomètres du but par les douleurs de l’enfantement de l’épouse ? Oui : rien ne paraissait anormal dans leur apparence, ni les stigmates de la fatigue sur les joues de Marie, ni la poussière ocre artistiquement déposée sur leurs vêtements déchirés, ni les bagages dispersés en désordre sur le sol de la grotte, dans le fond de laquelle ils avaient repoussé les chèvres, avant de les coincer derrière une invisible et inoffensive barrière d’énergie.

— On devrait tout de même l’envelopper dans un lange, ou au moins un linge quelconque, fit Joseph après avoir satisfait à son devoir d’observation. Tout nu, comme ça, il a l’air abandonné, fragile. Il ne fait pas très chaud, ici, et il ne s’agit pas qu’on passe aux yeux de ces ploucs pour des parents indignes, tu vois…

Marie haussa les épaules, alla choisir dans les baluchons défaits un carré de tissu à peu près blanc et à peu près propre, et le disposa entre la paille et le corps de l’enfant, sur le ventre duquel elle rabattit négligemment deux pans du linge.

— Ça te va, comme ça ?

Joseph se gratta la barbe, puis les couilles (ou les choses dissimulées sous sa blouse qui en tenaient lieu) et fit une grimace dubitative. Un petit détail manquait. Il ne savait pas encore quoi – mais quelque chose apte à la scène nocturne, une aura supplémentaire de réalisme et, pourquoi pas, de poésie. Quelque chose qui frapperait l’imagination des visiteurs, marquerait leur cerveau fruste d’une empreinte durable.

— J’ai trouvé ! jeta-t-il enfin en se frappant le front de l’index d’une manière très stéréotypée. Le mulet et le dromadaire…

— Quoi, le mulet et le dromadaire ?

— Eh ben, oui… On va les faire sortir de la stase et les installer autour de la litière. Comme s’ils réchauffaient de leur souffle animal le petit corps transi de notre bébé…, ajouta-t-il sur le coup d’une subite inspiration lyrique.

— Transi ! Mais tu débloques, mon pauvre mari. La pile…

— Ho ! Il s’agit bien de la pile… C’est juste un effet de théâtralisation. Mais tu ne comprendras jamais rien à rien, ma pauvre femme !

Joseph souligna le terme d’un gros rire qui s’acheva en quinte de toux (les manchons fumaient de plus en plus) et, après avoir désactivé la barrière énergétique, il s’enfonça dans la grotte, talonné par le chien qui jappait toujours et cherchait à lui mordre les mollets. Il en revint quelques minutes plus tard, suivi par les formes imposantes du mulet et du dromadaire grâce auxquels ils avaient fait route, non depuis Nazareth exactement, mais depuis ce coin perdu du désert s’étendant devant le mont Tabor, où leur base secrète était camouflée depuis près d’un siècle. Le mulet et le dromadaire n’étaient évidemment pas des animaux véritables (car ceux-ci sont capricieux, irascibles, difficiles à dresser, difficiles à monter, qu’il faut les nourrir et qu’ils vous rendent la nourriture sous forme de crottin), mais des zoodroïdes pratiquement inusables, solides à la tâche et ne consommant qu’une énergie réduite.

Pendant que Marie se battait avec les chèvres qui avaient profité de l’interruption momentanée du champ de force pour se répandre à travers la grotte en bêlant (certaines avaient même commencé à brouter la litière de l’Enfant Jésus), Joseph força le mulet et le dromadaire à se poser sur leurs pattes repliées de part et d’autre du berceau improvisé – ce qu’ils firent avec maints grincements car ils étaient un tantinet rouillés.

La chose faite, il se planta au milieu de la caverne pour admirer en esthète sa mise en scène, qu’en son for intérieur il jugea parfaite.

— Dis donc, lança Marie qui avait réussi entretemps à faire réintégrer aux chèvres le fond de la grotte, qu’est devenu le chien ?

Joseph éluda la question d’un roulement de ses épaules massives, et conseilla à Marie de changer l’étoupe des torches qui vomissaient à présent des flots de fumée noire, rendant l’atmosphère confinée des lieux franchement irrespirable.

— J’aurais mieux vu un âne et un bœuf, ou au moins une vache, maugréa Marie en s’acquittant de cette tâche salissante et subalterne.

Joseph, pour la seconde fois, s’abstint de répondre. Mais, quand la crèche fut à nouveau éclairée à peu près convenablement (Marie avait ajouté aux torches une lampe à huile qu’elle avait placée à la tête du berceau), le soi-disant charpentier ne put s’empêcher de cracher une dernière remarque désobligeante.

— Finalement, la seule chose qui merdouille, c’est ce bébé. Ce devrait être un nouveau-né, théoriquement… En principe, il a quelques heures. Mais il est trop grand, trop bien formé. On lui donnerait six mois. Ou même huit…

Marie lui lança un long regard flamboyant (elle avait les yeux marron clair qui tirait sur le rouge) par-dessous ses paupières à demi fermées qu’elle avait maquillées de mauve, la seule coquetterie qu’elle s’était permise, avec le collier en bronze qui ornait son cou. Elle avait passé six mois enfermée dans la base souterraine secrète, à fabriquer l’Enfant Jésus et à le programmer, pendant que Joseph se pavanait dans les tavernes de Nazareth, répandant le bruit que sa jeune et immaculée épouse (immaculée mon cul ! – mais la prétendre vierge donnait à l’événement un cachet particulier…) allait bientôt donner naissance au fils de Dieu, le Sauveur, le futur Roi des Juifs.

Était-ce de sa faute, à elle Marie, si le petit droïde, dont la croissance biocypique était autonome, avait grandi si vite ? L’essentiel était qu’il fût prêt à temps – ou presque, car les différents prophètes qui, depuis plusieurs décennies, parcouraient tout le Proche-Orient romanisé en annonçant sa venue prochaine, avaient prévu la naissance pour le solstice d’hiver de l’année précédente. Mais il y avait eu des problèmes avec une délicate pièce manquante qu’il avait fallu faire venir d’Aldébaran, et finalement l’Enfant Jésus n’avait été prêt qu’en avril. Mais, en ces époques où le temps est immobile, un retard de quatre mois n’était pas rédhibitoire…

De toute façon, il était trop tard pour reculer : la veille, Joseph avait fait exploser une bombe orbitale au sodium lancée depuis la base du désert, qui avait brûlé pendant plusieurs heures dans le ciel nocturne au-dessus de Bethléem, afin de désigner l’endroit de la naissance prodigieuse à la foule des croyants.

(En réalité, il y avait eu deux bombes, mais la première était tombée prématurément dans la mer Morte, où plusieurs pêcheurs avaient été gravement brûlés par la radioactivité en tentant de repêcher le trésor céleste…)

Mais, en fait de foule, il n’y avait guère au-dehors de la grotte qu’une trentaine de personnes, peut-être quarante. C’est ce que Joseph dénombra en écartant le rideau qui, jusque-là, masquait l’orifice de la crèche. En outre, la plupart des curieux étaient des bergers dépenaillés, des mendiants qui l’étaient plus encore, et des esclaves en fuite qui tentaient de cacher leurs chaînes brisées derrière leur dos. Il y avait même quelques brigands de grands chemins, reconnaissables aux épées et poignards qu’ils portaient à la ceinture. Joseph soupira, et son soupir se transforma en un large sourire de bienvenue. Il fallait faire bonne figure, et si les visiteurs étaient encore peu nombreux et peu reluisants, il en viendrait d’autres, de plus en plus nombreux, à mesure que la nouvelle se transmettrait de bouche à oreille au rythme lent du temps présent.

Joseph pria les visiteurs d’entrer, en grec, en chaldéen, en romain, en araméen et en patois de chameliers. Il parlait sept mille deux cent quarante-quatre langues, dont la plus grande partie n’était pas d’origine terrestre. Les pouilleux adorateurs franchirent en hésitant le seuil de la grotte et vinrent s’assembler autour de la litière où les mouvements de l’enfant, de même que ses babillements, avaient adopté leur vitesse de croisière. Joseph les observa du coin de l’œil. Les adorateurs piétinaient sur place et se parlaient à voix basse, un mendiant demanda à la cantonade s’il n’y aurait pas ici quelque chose à manger, et un individu patibulaire et ricanant s’approcha de Marie pour lui palper un sein d’une main connaisseuse.

En général, les visiteurs ne semblaient que modestement intéressés, voir franchement déçus. À quoi s’attendaient-ils donc ? À un Enfant Jésus barbu comme Moïse et rayonnant d’une lumière surnaturelle ? Ou alors à un bébé avec des ailes dans le dos et lançant des éclairs ? Les cybers d’Aldébaran qui avaient décidé l’opération Jésus avaient préféré opter pour une entrée en matière discrète. L’ère des miracles et des prêches viendrait plus tard, quand l’enfant aurait atteint l’âge adulte. Pour l’instant, il était préférable de laisser faire les choses, laisser le temps suivre son cours, la légende s’enraciner dans l’attente. Les Végiens, qui tenaient depuis trois siècles l’empire romain sous leur coupe invisible, espérant faire de la Terre leur colonie pour des millénaires avec l’aide d’une civilisation aspirant à l’hégémonie planétaire, n’y verraient que du feu. C’était Aldébaran qui employait la bonne méthode : une religion nouvelle, qui prendrait le relais du judaïsme traditionnel et portait en elle les germes d’un totalitarisme implacable – voilà ce qu’il fallait pour promouvoir un contre-pouvoir efficace, apte à contrer et à refouler les envahisseurs de Véga et leurs inconscients alliés romains. D’ici quelques siècles, c’est Aldébaran qui prendrait en douceur les rênes de cette planète riche et jeune qu’était la Terre, en s’appuyant sur la doctrine selon laquelle le « Fils de Dieu » ensemencerait parmi les Hommes, par la parole d’abord et, s’il le fallait, par le glaive !

Dans deux décennies, ou trois, un autre cyborg apparaîtrait, un Jésus adulte programmé pour enflammer ces peuples malléables. Et l’incendie gagnerait le monde – un monde qui serait aldébaranais, ou ne serait pas… Joseph sourit férocement au milieu de sa barbe noire, emporté par ses rêves optimistes. C’était un droïde mixte de classe A, cloné, pour ce qui était de son enveloppe corporelle, d’après des gènes de Terrien authentique. Il connaissait son boulot. Dommage que Marie, une classe C, fût un peu demeurée. Mais qu’importait ? L’opération Jésus était lancée, elle réussirait.

Joseph écarta les bras et, planté au milieu des visiteurs, sa panse proéminente en avant, il fit résonner dans la grotte une voix un rien plus puissante que ne l’aurait permis un gosier ordinaire :

— Hommes et femmes qui êtes venus guidés par l’Étoile… Prosternez-vous devant votre Sauveur !

Et le plus drôle est qu’ils le firent.