Qu’est-ce qu’il faisait,
le jeune docteur Frankenstein,
en mai 81 ? et en mai 68 ?
Il ne faisait rien.
Il observait les résultats de ses expériences, et une moue de déception plissait le modelé de ses belles lèvres aristocratiques.
À supposer que ses lèvres eussent un modelé aristocratique… Car le détail ne change rien à l’affaire, c’est juste une touche littéraire qui peut aider à préciser un portrait, qui sert à incarner un personnage qui n’a pas d’existence réelle.
Qui est le jeune Dr Frankenstein ? Admettons qu’il soit l’arrière-arrière-arrière-arrière-arrière-petit-fils du Dr Victor Frankenstein l’Ancien, celui qui mourut en plein océan Arctique, le 11 septembre 17.. Admettons. Mais cela n’a pas beaucoup d’importance non plus. Depuis la fin du XVIIIe siècle, les choses ont bien changé pour les savants. Ils sont devenus des chercheurs, ils ne portent plus la barbiche, ni le frac ni le huit-reflets. D’ailleurs les savants de la fin du XVIIIe siècle n’avaient pas non plus barbiche, frac et huit-reflets ; c’est juste une image imposée par le cinéma, qui a opéré sur le Dr Victor Frankenstein une translation en avant dans le temps de près d’un siècle.
Et puis le jeune Dr Frankenstein ne joue pas à assembler des morceaux de cadavres pour en faire un vivant entier. Ce serait un jeu perdu d’avance : l’époque veut plutôt que l’on fasse des morceaux de cadavres avec des vivants entiers. Le jeune Dr Frankenstein jongle avec des forces bien plus considérables, qui commencent, à son époque, à devenir un jeu, ou un enjeu : l’espace, le temps. Pour ce faire, il possède des leviers insubstantiels, l’électronique, le magnétisme, le nucléaire, qui peuvent l’aider à plonger dans l’espace et dans le temps afin d’y chercher… ce qu’il veut y chercher.
À quelle époque vit le jeune Dr Frankenstein ? Disons la fin du XXe siècle. Où va-t-il chercher ce qu’il a envie de ramener à lui ? Pas loin dans le temps, à peine quarante ans en arrière.
Par exemple le 23 juin 1959.
Le 23 juin 1959, vers onze heures du matin, dans une salle de projection privée à Paris. Le film est commencé depuis trois ou quatre minutes. Un film en noir et blanc. Le producteur est là, et le réalisateur, et l’ingénieur du son. Tassé dans son fauteuil, un long homme maigre suit d’un œil maussade les images qui défilent sur l’écran. C’est l’auteur du livre dont le film a été tiré. L’auteur a soudain une sorte de hoquet silencieux, il a le temps peut-être de penser la vache, il lâche !, ensuite sa tête part en arrière contre le dossier du fauteuil, ensuite il meurt.
Il meurt ? Non : les tentacules insubstantiels de la machine du jeune Dr Frankenstein, ces bras d’énergie invisibles qui transcendent l’espace et le temps sont là, ils happent le corps de l’homme qui meurt à trente-neuf ans dans son fauteuil (ou alors c’est seulement son énergie corporelle qui est happée), le tirent hors de la salle de cinéma, hors de son présent, pour l’emmener là-bas, dans le futur, dans le laboratoire du jeune Dr Frankenstein, au bord du lac Léman, dans la douceur du soir suisse.
Et encore : par exemple le 24 novembre de la même année.
C’est un peu avant minuit. C’est à Paris toujours. Rue de Tournon, au deuxième étage d’un immeuble modeste, dans un appartement confortable. Un homme est étendu sur son lit. Il a écouté un concerto de Mozart un peu plus tôt dans la soirée. Après il a lu, ou tenté de lire une tragédie d’Euripide, qu’il a peut-être le projet de monter s’il ne se décide pas pour Hamlet, malgré l’insistance de Jean. Mais il est fatigué… si fatigué ! Il ne s’est pas vraiment remis de son opération du 9, et il y a toujours cette douleur sourde dans son flanc droit. Il soupire, ferme les yeux, sa main lasse laisse échapper le livre, qui tombe sur la descente de lit. Il dort ? Non : il s’éteint, tout doucement, tout doucement.
Et comme la flamme vacillante de sa vie va s’étouffer tout à fait, en cette minute, alors qu’il n’a que trente-sept ans, les bras impalpables de la machine du jeune Dr Frankenstein viennent le saisir, et l’emportent.
Encore un exemple, le dernier. Un mois et demi plus tard, 4 janvier 1960, deux heures dix de l’après-midi. Une voiture roule à vive allure sur la nationale 5, qui va de Sens à Paris. Il a plu, il fait froid, la route est verglacée, il y a encore un peu de brume dans l’atmosphère. La voiture roule trop vite. Mais le passager ne fait aucune remarque à son ami Michel, qui conduit. Il ne voit même pas la route, ni les arbres qui défilent. Il a hâte d’être à Paris, pour retrouver Pierre Blanchar et la compagnie Herbert, qui jouent Les Possédés. Lorsque Michel, qui conduit depuis Lourmarin, donne le coup de volant qui va précipiter à plus de cent à l’heure la voiture contre un arbre, l’homme rêveur n’a pas un geste. À quelques kilomètres du village de Villeblevin, la voiture s’écrase contre un arbre.
Mais, juste au moment où l’homme rêveur, qui a fêté ses quarante-six ans il n’y a pas deux mois, va passer à travers le pare-brise et se trancher la vie sur les étoiles froides du verre brisé, la machine du jeune Dr Frankenstein…
Pourquoi « jeune », au fait ? Le Dr Frankenstein, ce Dr Frankenstein, ne l’est plus tellement, ou plus du tout. En cette fin du XXe siècle, il approche de ses soixante ans. Déjà ! Il est né en 1940, et la couleur de ses nostalgies est celle de ses vingt ans, de ses quarante ans aussi – de toutes ces décennies qu’il a passées en France, avant de s’exiler en Suisse, pour ses expériences, parce que là était l’argent.
S’il avait véritablement été jeune, en ces dernières années du XXe siècle, le Dr Frankenstein n’aurait pas arraché au temps l’homme terrassé par une crise cardiaque en pleine projection cinématographique, l’acteur laminé par le cancer, l’écrivain tué dans un accident d’automobile. Il aurait plutôt choisi Reiser, Rainer Werner Fassbinder, ou encore un rocker… D’autres personnages fétiches, morts trop tôt en leur temps.
Mais les moments clés dont il veut changer, sinon la face, au moins la façade, se situent bien là : quarante ans en arrière et, pour une autre part, vingt ans en arrière. Par exemple…
Par exemple, en 1981, le jeune Dr Frankenstein était un homme encore jeune. Il avait quarante ans, disons même bientôt quarante et un. Et que s’est-il passé, en France, en 1981 ? Vous avez déjà oublié ? Il est vrai qu’après deux décennies, l’événement est de peu d’importance. Mais lui, lui le jeune, ou encore jeune Dr Frankenstein, s’en souvient très bien. En 1981, en mai 1981, c’était l’élection de François Mitterrand, c’était la « Victoire de la Gauche », avec ou sans guillemets, avec ou sans majuscules.
La liesse populaire dans les rues de Paris, la cérémonie de la rose au Panthéon, mise en scène par… (Roger Hannin ? Robert Hossein ? Tiens ! on ne s’en souvient déjà plus), et les jours, les semaines, les quelques mois d’espoir (ou d’illusions ?) qui s’ensuivirent. Il ne les a pas oubliés, là-bas en Suisse, là-bas dans le futur, le jeune Dr Frankenstein. Simplement, en ces jours d’espoir de Mai 81, il lui manquait des compagnons. Des compagnons, des complices, des frères, des maîtres, aussi. Des ombres.
Désormais les ombres sont revenues, elles se sont réincarnées, elles hantent ce temps où elles n’auraient pas dû être et où elles sont pourtant.
Désormais le jeune Dr Frankenstein va enfin pouvoir répondre aux questions qui le tourmentent depuis longtemps. Qui le tourmentent ? Non, le terme est trop fort, sans doute. Qui alimentent sa nostalgie, plutôt.
Et puis… questions, réponses, ce n’est qu’un jeu, non ?
Qu’est-ce qu’ils auraient fait, qu’est-ce qu’ils auraient dit, ces trois hommes arrachés à la mort et au temps, s’ils avaient été présents, s’ils avaient été vivants, là, à Paris, en cette soirée, cette nuit du 10 mai 81 ?
Le jeune Dr Frankenstein va le savoir. Avec les bras insubstantiels de sa machine magique (ou scientifique), il capture la forme corporelle (ou l’esprit, l’âme, le karma) des trois hommes soustraits à la mort, à l’immobilité du temps, et les rejette en un autre point du continuum, en cet endroit précis, en ce moment précis de l’Histoire. Scrrr… Un grésillement, des étincelles sur un écran cathodique, une odeur d’ozone. Les trois hommes, ou leur forme corporelle, ou leur esprit, ont fait le voyage jusqu’à mai 81.
Le jeune Dr Frankenstein est assis dans un fauteuil, devant son écran temporel. Il observe le résultat de son expérience, et peu à peu une moue de déception plisse le modelé de ses belles lèvres aristocratiques.
10 mai. Le résultat des élections. Mitterrand : Cette victoire est d’abord celle des forces de la jeunesse, des forces du travail, des forces de création, des forces du renouveau qui se sont assemblées dans un grand élan national… Dès vingt et une heures, des dizaines de milliers de personnes s’assemblent place de la Bastille, où Claude Villers anime un podium d’artistes. On chante Le Temps des cerises, dans les rues on crie On a ga-gné ! Mais nulle part le jeune Dr Frankenstein ne trouve trace des trois hommes repêchés dans le passé. Plus tard, peut-être ?
Plus tard : jeudi 21 mai. La passation des pouvoirs, les vingt-deux coups de canon, la cérémonie dans les salons de l’Élysée, l’accolade à Pierre Mendès France (Si je suis ici, c’est bien grâce à vous…) qui sanglote, et puis la remontée des Champs-Élysées, et la gerbe sur le tombeau du soldat inconnu. Il y a là William Styron, Carlos Fuentes, Mikis Theodorakis, Melina Mercouri, mais pas ceux que le jeune Dr Frankenstein aurait cru y voir. Et plus tard encore, alors que le ciel s’est brouillé, que la pluie commence à tomber sur la foule ? Plus tard, après que le président, qui est arrivé simplement dans sa 604 grise, a gagné le perron du Panthéon où les cent cinquante choristes et musiciens de l’orchestre de Paris jouent et chantent le quatrième mouvement de la Neuvième Symphonie de Beethoven, puis l’Hymne à la joie de Schiller, on voit autour de lui Annie Girardot, Alexandre Minkovski, Françoise Sagan, Alain Bombard, mais pas…
Le jeune Dr Frankenstein est déçu. Il regarde encore un peu le temps qui passe, il observe la rencontre avec les syndicats, le 26 mai, qui consacre l’expression État de grâce, il survole rapidement les deux tours des législatives, les 14 et 21 juin, et puis il abandonne. Ceux qu’il a repêchés ne se sont pas manifestés. Où sont-ils ?
Pour le savoir, il revient en arrière, il cherche.
Il trouve. L’homme qui aurait dû mourir dans son lit à trente-sept ans en a maintenant cinquante-neuf. Celui qui a jadis incarné l’éclat de la jeunesse est toujours un acteur célèbre. Mais il a épaissi, ses cheveux sont devenus gris. Il tourne des polars avec Deray et Verneuil. La politique ne le concerne plus. Proche du P.C., il s’en était déjà éloigné après Budapest ; Prague a brisé ses dernières velléités d’engagement. Il n’a pas rencontré mai 81.
C’est normal, sans doute. Mais il y a les autres.
Les autres ? L’écrivain qui aurait dû mourir dans un accident d’auto, le Prix Nobel, le « dernier des justes », qui avait écrit Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui dès son premier mouvement… est devenu l’éditorialiste d’un hebdomadaire favorable à l’ancienne majorité. Il a soixante-huit ans, maintenant. Dans un numéro du Monde d’avril, le jeune Dr Frankenstein découvre son nom au sein d’une liste de personnalités appelant à voter pour Valéry Giscard d’Estaing.
Il ne cherche pas plus loin. Il reste le dernier des trois, celui qui, dans les vraies jeunes années du jeune Dr Frankenstein, était le plus cher à son cœur. Il le trouve. Lui qui fut un touche-à-tout de génie, le pape des pataphysiciens, qui échappait à toutes les étiquettes, n’a pas trahi, certes. Mais la vie l’a méchamment griffé. Plusieurs alertes cardiaques sérieuses l’ont contraint à abandonner sa carrière d’auteur-compositeur-interprète, dont il espérait beaucoup. Il a fait des scénarios pour ses amis Kast, Vadim, Doniol-Valcroze. Maintenant, cloué dans un fauteuil, plus maigre que jamais, à soixante et un ans, il vit principalement de traductions de romans de science-fiction.
Je n’ai pas
Assez de goût pour les livres
Et je songe trop à vivre
Et je pense trop aux gens
Pour être toujours content
De n’écrire que du vent.
Sur l’écran temporel, la forme prostrée dans un fauteuil s’éloigne. Le jeune Dr Frankenstein quitte l’an 81. Il ne veut pas en voir plus, en savoir plus. La nostalgie de ce qui n’a pas été s’est condensée en un sentiment qui ressemble de trop près à de la tristesse. Mai 81, c’était déjà trop tard. Trop tard pour changer quoi que ce soit, pour recommencer quoi que ce soit. D’ailleurs, en mai 81, le jeune Dr Frankenstein n’était déjà plus tout jeune. Quarante ans. A-t-il vraiment vibré, en mai 81 ? Il n’en est plus tellement sûr. Les aléas de la politique, les pompes du Pouvoir… rien de cela n’est très exaltant. Sans doute cette fameuse nostalgie lui joue-t-elle un tour à sa façon, un tour d’embellie, ou au moins d’embellissement.
C’est plus loin qu’il faut remonter. Vers la vraie jeunesse, ses dix-huit ans poudrés de pollen solaire, la révolution en germe, ou en rêve. Vers mai 68.
Mai 68 ! Le jeune Dr Frankenstein lance les pseudopodes immatériels de sa machine à l’envers du temps. Au bout des pseudopodes, ses trois cobayes. Et il s’installe à nouveau devant l’écran. Sa jeunesse. Il est dans l’écran. Il est en 68, il a repris pied dans sa jeunesse enfuie.
La naissance du Mouvement du 22 mars, à Nanterre, pour une histoire de mixité ; et cette tête aux cheveux roux, au rire épanoui, Daniel Cohn-Bendit. PLUS JE FAIS L’AMOUR, PLUS J’AI ENVIE DE FAIRE LA RÉVOLUTION, PLUS JE FAIS LA RÉVOLUTION, PLUS J’AI ENVIE DE FAIRE L’AMOUR. L’occupation de la Sorbonne le 3 mai, et l’intervention de la police, LA BOURGEOISIE N’A PAS D’AUTRE PLAISIR QUE CELUI DE LES DÉGRADER TOUS. Le 10, la grande nuit des barricades, haut lieu : la rue Gay-Lussac. sous LES PAVÉS, LA PLAGE. Le 13, huit cent mille manifestants, JOUISSEZ SANS ENTRAVES, VIVEZ SANS TEMPS MORTS, BAISEZ SANS CAROTTES. Le 15, la C.G.T., débordée, essaye de récupérer le mouvement, et Séguy a ce mot : « Cohn-Bendit, qui est-ce ? » NOUS SOMMES TOUS DES JUIFS ALLEMANDS. Le 19, discours de De Gaulle, autre mot historique : « La chienlit, non. » SOYEZ RÉALISTES, DEMANDEZ L’IMPOSSIBLE. La réunion de Grenelle le 25, gouvernement-syndicats ; autre mot historique, du premier ministre Pompidou : « Satisfaction a été accordée aux travailleurs en lutte. » PENSER ENSEMBLE, NON. POUSSER ENSEMBLE, OUI. Le 28, meeting au stade Charléty. JE NE SUIS AU SERVICE DE PERSONNE, LE PEUPLE SE SERVIRA TOUT SEUL. Dans la nuit du 28 au 29, de Gaulle disparaît ; on saura qu’il est allé à Baden-Baden, consulter Massu, tâter le pouls de l’armée, LES MURS ONT DES OREILLES. VOS OREILLES ONT DES MURS. Le 30, grande manif de la droite à l’Arc de triomphe, dans la foule on crie « Cohn-Bendit à Dachau. » J’EMMERDE LA SOCIÉTÉ, MAIS ELLE ME LE REND BIEN. Après… les grèves qui retournent au sein de leurs syndicats, les « élections de la peur » en juin, COURS, CAMARADE, LE VIEUX MONDE EST DERRIÈRE TOI. La Révolution est finie. Ou alors elle n’a jamais eu lieu. Mais on s’est bien amusé, on a rêvé ensemble, et on a pris ses rêves pour la réalité. Alors pourquoi cette nostalgie, encore ? Des idées sont restées dans les têtes, des comportements dans les corps…
Réveille-toi, jeune Dr Frankenstein ! Tu as revécu Mai 68 avec un but bien précis : y observer tes cobayes, tes ombres chères. Cette fois tu les trouves facilement. Alors pourquoi cette nouvelle moue de déception sur tes lèvres ?
L’écrivain qui aurait pu mourir dans un accident d’auto a fini par publier en 1962 le roman sur lequel il travaillait depuis des années : Le Premier Homme. Les critiques sont mitigées. On le dit fini. À ses proches, il avoue qu’il n’a plus rien à dire sous la forme romanesque. Il est fatigué, amer. Les accords d’Evian, l’exode des Pieds-Noirs, l’indépendance de l’Algérie dans des conditions qu’il juge « scélérates », le marquent, pour toujours sans doute. Il travaille à l’adaptation théâtrale du roman de Melville, Moby Dick ; la pièce, Achab, est présentée pour la première fois en 65, mise en scène par Roger Blin. Là encore, la critique est partagée, on reproche à l’auteur un moralisme qui n’est plus de mise.
En mai 68 l’écrivain est dans le Midi, chez lui, à Lourmarin. Il travaille à un ouvrage dont il ne veut pas parler, et qui ne sortira jamais. On chuchote que des personnalités proches du pouvoir, peut-être même Malraux, ont essayé de lui soutirer un soutien, une déclaration ; mais il a refusé : à cause de l’Algérie, son rejet de De Gaulle est définitif. On ne sait pas ce qu’il pense des « événements ». Jadis, il avait déclaré : Je n’ai pas appris la liberté dans Marx… Je l’ai apprise dans la misère.
Il revient tout de même à Paris le 26. Et le 28, on le voit dans la foule de Charléty. Il y est venu seul, comme Pierre Mendès France ; comme lui, il reste muet. Il a aujourd’hui cinquante-cinq ans, il est un peu voûté, son crâne s’est dégarni. Des étudiants le reconnaissent, le pressent de questions, le bousculent quelque peu. On l’insulte gentiment, on le traite de P.P.P., Petit Penseur Pâle. Il avait écrit : En art, la Révolte s’achève et se perpétue dans la vraie création, non dans la critique ou le commentaire. La Révolution de son côté, ne peut s’affirmer que dans une civilisation, non dans la terreur ou la tyrannie. Les deux questions que pose désormais notre temps à une société dans l’impasse : la création est-elle possible, la révolution est-elle possible, n’en font qu’une, qui concerne la renaissance de la civilisation.
Mais c’était bien avant mai 68. Et ces questions, qui auraient pu rencontrer, interpeller les étudiants de mai, d’autres y ont répondu, ou ont tenté d’y répondre. Début juin, l’écrivain s’est borné à accorder un long entretien à L’Express, titré Des ombres et des clameurs, Diogène dans sa caverne et Sartre sur son tonneau. Puis il est retombé dans son silence. Il est passé à côté de Mai 68.
L’acteur qui aurait dû mourir d’un cancer n’a jamais joué son Hamlet. Mais il a triomphé dans d’autres pièces, dont un Strindberg où on lui découvre une « maturité fiévreuse » qui semble augurer un changement de registre dans sa carrière. Mais c’est le cinéma qui, de plus en plus, l’accapare. Il flirte avec la Nouvelle Vague, pas celle, « Rive droite », de Godard, Truffaut, Chabrol, mais celle, « Rive gauche », de Resnais, de Varda, avec qui il tourne un film, en 64 et 66. Un projet avec Gatti n’aboutit pas mais, avec son vieux complice Joris Ivens, il part au Vietnam fin 66 pour participer à une grande fresque documentaire dont il sera le montreur, le récitant.
Cette participation procède naturellement d’une volonté politique. Certes, il est revenu secrètement déçu de ses voyages en U.R.S.S. et en Chine, et les événements de Budapest l’ont poussé à prendre ses distances avec le P.C.F. Mais, à partir de 65 et de l’intensification de l’engagement américain au Vietnam, on le voit à nouveau dans des manifestations organisées par le Parti, aux côtés d’Ivens, de Gatti, de Montand, d’Aragon. En avril-mai 68 il est à Cuba, il tourne avec le réalisateur Thomas Guttilerez Aléa Chronique d’une révolution. De retour en France à la mi-juin, l’acteur comprend mal Mai 68 ; des amitiés encombrantes, du Parti ou proches du Parti, y sont sans doute pour quelque chose. En tout cas, on voit celui qui incarna Fanfan la Tulipe et Till l’espiègle se montrer à une tribune entouré de Waldeck-Rochet et de l’homme qui monte : Georges Marchais. En ce jour, il a quarante-six ans. Il a un peu grossi, à peine, mais son regard est toujours aussi limpide, et son sourire… ah ! son sourire !
Ses paroles, Je dis à la jeunesse, nous avons trop de ruines dans notre passé pour y ajouter des ruines au présent… sont brocardées par les soixante-huitards. Mais ce n’est sans doute pas lui qui a écrit le discours. Il comprend qu’il a été floué, trop tard. L’invasion de la Tchécoslovaquie tombe sur cette double humiliation. Il rompt, pour de bon cette fois, avec le P.C., et s’éloigne du compagnonnage politique.
Début 70, il tourne son premier film avec Verneuil.
Le touche-à-tout de génie qui n’est pas mort d’une crise cardiaque continue à toucher à tout : il reste directeur artistique chez Barclay, compose des chansons, les chante à l’occasion, quand sa santé jamais fameuse le lui permet (il fait notamment des tournées avec Serge Reggiani et Maxime Le Forestier), écrit des scénarios et des dialogues de films, s’est remis à la peinture. Paradoxalement, alors qu’à la suite de la tardive découverte par le public de l’Écume des jours, ses livres commencent à se lire, il a abandonné le roman, se bornant, en plus de ses traductions, à écrire de temps à autre une nouvelle de science-fiction, en général pour la revue Fiction. Il avoue à ses amis que l’acte d’écrire ne l’intéresse plus, qu’il a tout dit, et que d’ailleurs « on vend trop de papier qui, vu l’usage auquel il est destiné, n’a pas besoin d’avoir des lignes imprimées dessus, parce qu’en plus ça salit ». Dans son journal intime, il avait déjà noté : J’écris tant de choses sans rien dedans, pour vivre, que ça me dégoûte de l’acte lui-même, malgré l’envie que j’ai souvent et les idées que je voudrais coincer au passage.
En mai 68, le touche-à-tout n’a que quarante-huit ans. C’est un homme blessé, presque squelettique, qui promène sa silhouette lasse et son sourire triste par les rues tièdes et nocturnes où résonne l’explosion des grenades lacrymogènes. Il est reconnu plusieurs fois, en une occasion même il est hissé comme un totem sur des épaules robustes ; mais il demande à être descendu, « à terre, pas à bout portant, parce qu’il a mal dans sa foutue poitrine ».
Il écrit une chanson sur les événements, La Valse des pavés, où il semble prendre ironiquement ses distances avec les slogans du moment :
Moi qui ai connu les S.S.
J’peux vous dire qu’ les C.R.S.
Les pauvr’s ne leur arriv’nt guère
Qu’à hauteur des band’s moll’tières…
Il peut l’interpréter sur quelques scènes, avant que sa santé lui interdise les planches à jamais. Il est maintenant célèbre, mais pour des livres qui sont loin de lui, qui ne l’intéressent plus guère. Il n’est pas passé à côté de 68 ; il l’a traversé en funambule, en piéton crépusculaire dansant sur un fil prêt à se briser. Mais sans doute aussi peut-on dire qu’il a fait plus et mieux qu’y participer : il l’a anticipé. Avec Le Déserteur, avec Le Prix d’un parlementaire (qui, comme on sait, vient du vieux français « parler menteur »), avec mille autres textes provocants, irrespectueux et salubres, il a soufflé dans l’air du temps des airs qui ont fini par le gonfler d’un surplus d’oxygène.
Seulement le temps, justement, avait passé. En mai 68 Boris est trop fatigué, trop vieux, il est trop tard.
Trop tard…
Les deux mots flottent dans l’esprit du jeune Dr Frankenstein, et la moue déçue de ses belles lèvres aristocratiques se change en une grimace d’amertume. Avec sa machine miraculeuse, il a cru un instant pouvoir retailler le monde aux dimensions de sa nostalgie ancienne. Mais les compagnons, les complices, les frères, ces maîtres, ces ombres chères à qui il a voulu donner une deuxième chance n’ont pas su, ou pas pu la saisir. Le miracle n’a pas eu lieu, c’était trop tard. D’ailleurs la science, même quand elle touche de si près à la magie, est-elle capable de miracle ? Les trois hommes n’ont pas profité des vingt années supplémentaires qui leur étaient accordées. Ils n’ont pas changé le cours de l’histoire, et le cours de l’histoire ne les a pas changés. Ils se sont bornés à glisser passivement au long des fils que le destin avait de toute éternité tissés pour eux. Le destin ? Seulement ce mélange d’acquis et d’inné qui fait qu’un homme est un homme, rien qu’un homme, fait de lui, et par lui, de la seconde de sa naissance à la seconde de sa mort…
Croire que quelque chose eût pu être changé, face ou façade, n’était qu’une illusion, un rêve, la nourriture d’une nostalgie de vieux jeune homme. Et puis ce n’était pas la réalité, juste une expérience. Une expérience qui a été faite, et qui peut être défaite. Il suffit de le vouloir. Le jeune Dr Frankenstein le veut. Bonjour chez vous, la nostalgie !
Avec ses leviers insubstantiels qui transcendent l’espace et le temps, le chercheur solitaire va une nouvelle et dernière fois cueillir ceux qu’il a soustraits au continuum. Les tentacules d’énergie les happent, les enserrent… les rejettent d’où ils viennent.
Il avait dit de Roger Martin du Gard : Il vit son agonie depuis des mois. C’est affreux. Je voudrais éviter cette agonie-là. Il l’évitera. À quelques kilomètres de Villeblevin, la voiture conduite par Michel Gallimard dérape sur le verglas, vient s’écraser contre le tronc d’un platane. Albert Camus meurt à quarante-six ans, dans l’accident, le 4 janvier 1960.
Il ne pensait pas à la mort et avait des projets plein la tête. Mais la dernière réplique du Caligula de Camus, qu’il avait joué à vingt-quatre ans, est Je suis encore vivant ! alors que le personnage meurt, transpercé d’une lance. Gérard Philipe glisse du sommeil dans la mort lasse du cancer, à trente-sept ans, dans la nuit du 24 au 25 novembre 1959.
Il a un hoquet, sa tête se rejette brusquement contre le dossier du fauteuil. Sur l’écran, les images de J’irai cracher sur vos tombes continuent de défiler sans lui. En 53, il avait noté sur son carnet intime : Il me vient à l’idée que c’est terrible mais je ne sais absolument pas comment je serai ce que je serai après. Un vieux de quelle sorte. Et qu’au fond ça serait maintenant un moment merveilleux pour mourir si je croyais à la littérature. Alors qu’est-ce que je fais je meurs ou non ? Avec un peu de retard, Boris Vian meurt d’un arrêt cardiaque, à trente-neuf ans, le 23 juin 1959.
C’est mieux ainsi.
Le jeune Dr Frankenstein s’est laissé aller au fond de son fauteuil, les lumières clignotantes de sa machine se sont éteintes, l’écran temporel est redevenu une surface mate et vide, seule une légère odeur d’ozone flotte encore dans l’atmosphère.
Le jeune Dr Frankenstein passe une main sur son front, où sinue une perle de sueur. Sa bouche aux lèvres aristocratiques esquisse une moue. Mais ce n’est pas une moue d’amertume, cette fois, ni même de déception. Les exclamations de joie dans les rues tièdes de mai 81, la pluie sur la cérémonie du Panthéon, c’est bien loin. Et plus lointaines encore les flammes sur les barricades de la rue Gay-Lussac, et l’explosion piquante des grenades lacrymogènes, et la moiteur du stade Charléty.
Il faut savoir vivre avec ses nostalgies. À près de soixante ans, il est bien temps. Et sur le visage du jeune Dr Frankenstein, la moue devient l’ombre d’un sourire.
Boum boum boum. Quelqu’un frappe à la porte du laboratoire, un poing sans délicatesse. Le jeune Dr Frankenstein ne répond pas, il continue de sourire dans le vide, de sourire à quelque chose ou à quelqu’un qui n’est pas là, et son sourire semble s’adresser à des ombres.
Boum boum boum. À la porte, le poing cogne toujours. Les C.R.S. ? Plutôt un représentant du ministère de la Recherche et de l’industrie, qui vient lui dire qu’il n’est plus temps de se livrer à de tels jeux stériles avec un appareillage coûteux qui appartient à l’État, qu’il doit se mettre à des choses plus sérieuses, plus rentables, plus utiles, comme un gaz incapacitant, une vibration qui désagrège, un rayon de la mort, quelque chose apte à transformer les vivants entiers en morceaux de cadavres.
Le jeune Dr Frankenstein se tourne vers la fenêtre. La nuit est tombée, et la lumière brouillée des étoiles se reflète dans les eaux calmes du Léman. Son sourire s’élargit, et sur son visage de presque soixante ans vient un court instant se superposer la figure de ses dix-huit ans.
Quand la porte s’ouvre sous le poing nerveux, il est en train de chantonner :
Tout a été dit cent fois
Et beaucoup mieux que par moi
Aussi quand j’écris des vers
C’est que ça m’amuse
C’est que ça m’amuse
C’est que ça m’amuse et je vous chie au nez.