7

Céline récupérait lentement, souffrant toujours de maux de tête persistants. Dans sa chambre, à l’hôpital, l’éclairage était tamisé, et les médecins surveillaient attentivement un problème d’ouïe consécutif à la méningite, qui entraînait chez la fillette des étourdissements. Son état n’était pas alarmant, néanmoins elle restait en observation. Jeanne et Richard se relayaient à son chevet, attentifs à ne pas la fatiguer, et lorsqu’elle s’endormait, ils se retrouvaient parfois devant le distributeur de boissons.

Le samedi, en fin de matinée, tout en sirotant un café amer et trop léger, Richard proposa de ne revenir qu’en fin d’après-midi afin de laisser le champ libre à Lucien.

— Ton père ne veut pas me croiser, si j’ai bien compris ? Il passe des heures à vous attendre, ta mère ou toi, dans sa voiture, c’est ridicule. Quand je me suis garé sur le parking, tout à l’heure, j’ai failli aller lui parler mais il a tourné la tête et je n’ai pas insisté. Dis-lui de monter voir Céline, je sais qu’il l’adore. Je ferai autre chose pendant ce temps-là.

— C’est gentil de ta part.

Jeanne termina son gobelet avec une grimace, puis elle l’expédia habilement dans une poubelle placée un peu plus loin.

— Beau tir ! apprécia Richard. Voyons si je peux en faire autant…

Il manqua son but et Jeanne se mit à rire tandis qu’il allait ramasser son projectile.

— Comment ça se passe au Balbuzard ? s’enquit-il en revenant vers elle.

— J’appelle Éliane tous les matins et Ismaël tous les soirs. Il a tenu parole, il passe chaque jour à l’hôtel. Je peux te dire que c’est un vrai patron, il remarque les moindres détails et il sait responsabiliser le personnel. Même Martin l’écoute, c’est dire !

Elle évoquait Ismaël avec une évidente tendresse et une pointe d’admiration qui n’échappèrent pas à Richard.

— J’ai l’impression que tu l’aimes bien.

— C’est quelqu’un de merveilleux. Je regrette que vous ne vous soyez pas retrouvés plus tôt.

— Son retour en Touraine est récent, avant il était à Paris. Mais tu vois, on finit tous par revenir, cette région est un véritable aimant…

En l’énonçant, il se souvint qu’Isabelle, ou plutôt le souvenir d’Isabelle, avait été la principale raison de son propre retour. Lors de son dernier stage dans un grand hôtel parisien, il avait reçu plusieurs propositions, dont une en Alsace et une sur la Côte d’Azur, mais il avait choisi Blois.

— J’ai pas mal discuté avec lui de mon projet de restaurant, reprit Jeanne. Une idée qui me tient à cœur, tu le sais, et maintenant que tu n’es plus là, je vais peut-être la concrétiser. Sans mise de fonds, rassure-toi ! En fait, Ismaël a envie d’investir. Il pense qu’une succursale de son restaurant, intégrée dans un établissement comme le Balbuzard…

Elle prit l’air rêveur, affichant un petit sourire réjoui.

— Réussite assurée ! conclut-elle.

— Tu veux lui louer un local ou quelque chose de ce genre ? Mais où ? Tu comptes pousser les murs, sacrifier la salle de billard ? Ne massacre pas le décor rien que pour essayer de me prouver que j’avais tort.

Elle le dévisagea puis leva les yeux au ciel.

— Le décor, je te rappelle que c’est ma partie. Et puis je ne vais pas me contenter de pleurer sur mon sort du matin au soir parce que tu m’as quittée. Je dois me trouver un centre d’intérêt et aller de l’avant. Tu comprends ?

— Ton centre d’intérêt ne serait pas un intérêt tout court pour Ismaël ?

— Ne sois pas injuste, Richard. Il y a longtemps que je pensais à un restaurant. Quant à ma relation avec Ismaël, ça ne te regarde pas, tu n’es plus concerné.

Rajustant la bandoulière de son sac sur son épaule, elle ajouta, plus bas :

— Je ne le dis pas pour te punir, ni pour me venger. C’est seulement la réalité.

Décontenancé, il la suivit des yeux tandis qu’elle s’éloignait vers les ascenseurs. Elle remontait tenir compagnie à Céline pour le déjeuner. Devait-il la suivre ? Non, il avait proposé de ne revenir qu’en fin d’après-midi afin de laisser la place à ses beaux-parents, mieux valait s’en tenir à ce programme. D’ailleurs, la fillette avait surtout besoin de sa mère, elle s’endormait plus facilement si c’était Jeanne qui la berçait et la câlinait.

« Qu’en sera-t-il lorsque je ne verrai plus Céline qu’un week-end sur deux ? Va-t-elle se détacher de moi ? »

La vision fugitive d’Ismaël prenant sa place le glaça. Une jalousie pourtant bien malvenue, comme l’avait constaté Jeanne. À présent, Richard se sentait désœuvré, avec des heures d’inaction devant lui. Peut-être le temps de méditer sur tout ce qui était en train de se produire dans sa vie et qui lui procurait un affreux goût de désastre.

— Richard !

Près des grandes portes, à l’entrée du hall d’accueil, Isabelle le hélait en agitant les bras. D’abord stupéfait, Richard se précipita vers elle. Pourquoi arrivait-elle si tôt alors qu’il ne l’attendait que dans la soirée, et par quelle aberration venait-elle le chercher à l’intérieur de l’hôpital ?

— Surprise ! lui lança-t-elle joyeusement.

Néanmoins, elle s’abstint de se jeter à son cou.

— Je suis partie tôt de Tours, et je pensais bien te trouver ici. Tu n’es pas avec ta fille ?

— Jeanne lui tient compagnie pour l’instant. Viens…

Pressé de l’entraîner dehors, il la prit par la main.

— Tu n’as pas l’air follement heureux de me voir, marmonna-t-elle en le suivant.

— Si, bien sûr que si, mais pourquoi ne m’as-tu pas appelé ? J’aurais pu te rejoindre ailleurs.

— Ton téléphone est éteint. Qu’est-ce qui se passe, Richard ? Tu as peur que je tombe sur ton ex-belle-famille ? Je suppose qu’ils sont au courant de mon existence, non ? Maintenant, si tu tiens à me cacher…

— Isabelle, bon sang ! Tu crois que c’est l’endroit ? Le moment ? Mon beau-père menace de me casser la figure, ma…

— Ce n’est plus ton beau-père, tu peux l’oublier.

Richard préféra ne rien répondre pour ne pas envenimer les choses mais, par association d’idées, il s’aperçut que la perspective d’avoir un jour Solène pour belle-mère à la place d’Émilie ne le réjouissait pas du tout.

Sur le parking, il découvrit aussi que, comble de malchance, Isabelle s’était garée presque en face de la voiture où Lucien attendait.

— On prend la mienne, annonça-t-il précipitamment. Je t’emmène dans un bistrot sympa que j’ai découvert avant-hier.

— D’accord, mais je récupère mon sac de voyage d’abord.

Résigné, il put constater que Lucien observait avec beaucoup d’intérêt leur petit manège, et baissait même entièrement sa vitre afin de mieux détailler Isabelle. Tout ceci serait rapporté à Jeanne qui risquait de mal le prendre. En fait, Isabelle n’avait rien à faire ici.

— Je meurs de faim, déclara-t-elle après avoir jeté son sac sur la banquette arrière.

Elle s’installa à côté de Richard et jugea qu’elle était suffisamment à l’abri des regards indiscrets pour l’embrasser.

— Tu m’as beaucoup manqué, mon amour. Je trouve insupportable d’être à nouveau séparée de toi, même pour quelques jours. Est-ce que ta fille va bientôt pouvoir rentrer chez elle ?

— Les médecins n’ont pas encore donné de date précise.

— Mais enfin, elle est guérie ou pas ?

— Elle n’est plus en danger. Je t’ai expliqué tout ça…

Isabelle n’avait pas d’enfant, elle ne pouvait pas comprendre à quelle anxiété Richard et Jeanne avaient été soumis. Quels que soient les inconvénients pour eux, ils n’étaient pas pressés de voir leur fille quitter l’environnement rassurant de l’hôpital tant qu’elle ne serait pas tout à fait rétablie.

— Si on allait d’abord à ton hôtel ? suggéra Isabelle. Ma faim dévorante peut attendre, je me sens de l’appétit pour autre chose…

Elle le prit par le cou, l’embrassa de nouveau avec avidité, comme si elle n’arrivait pas à se rassasier de lui. Malgré le désir qu’elle était en train de provoquer, Richard songea que Lucien n’en perdait sans doute pas une miette, fulminant derrière son volant. Devait-il s’en soucier ? Il finirait par blesser Isabelle avec ses réticences et ses craintes.

— Je t’aime, lui glissa-t-il à l’oreille tout en caressant ses cheveux.

Il adorait le désordre savant de ses boucles, la douceur de ses lèvres, l’effluve très sensuel de son parfum. Qu’elle soit déterminée, exigeante et passionnée faisait partie de son caractère, il l’avait toujours connue ainsi. Néanmoins, il se dégagea gentiment de son étreinte et démarra.

 

 

Pour lire une histoire, Jeanne s’était approchée de la fenêtre dont le store restait baissé aux trois quarts. Comme Céline s’était mise à somnoler, elle lisait de plus en plus lentement et de plus en plus bas. Au bout d’un moment, elle s’arrêta. Le livre à la main, elle s’approcha de sa fille à pas de loup et constata qu’elle dormait. Tant mieux, elle avait grand besoin de récupérer. Tendrement, Jeanne arrangea le drap, remit le lapin tricoté sur la table de chevet. Hormis quelques inévitables maladies infantiles sans gravité, Céline n’avait jamais eu de problème et c’était bien la première fois qu’elle se retrouvait hospitalisée. Elle prenait les choses avec patience, acceptait les soins, ne faisait pas de caprice. Une enfant adorable et bien dans sa peau. Jeanne essayait de ne pas trop la gâter, de ne pas encombrer la chambre des nombreux jouets qu’achetait Richard. En rentrant au Balbuzard, elle devrait aussi veiller à ne pas la surprotéger, même si l’angoisse provoquée par la méningite exacerbait son amour maternel. Jamais elle ne s’était sentie aussi proche de sa fille, aussi viscéralement attachée à elle. Comment diable allait-elle s’y prendre pour lui annoncer le départ de son père ? Au début, elle avait décidé que Richard se débrouillerait tout seul face à Céline, mais elle avait changé d’avis. Possédait-il le tact nécessaire ? Elle aurait juré que oui, maintenant, elle en doutait. La manière dont il avait quitté sa femme, sa fille et son hôtel du jour au lendemain, quasiment sans explication, la laissait meurtrie et la faisait réfléchir. S’y ajoutait aujourd’hui un incroyable manque de délicatesse, pour avoir fait venir Isabelle Ferrière jusque dans l’hôpital. Son père était monté lui raconter la scène du parking, ajoutant quelques commentaires bien sentis. « Ils s’embrassaient à bouche que veux-tu, je n’en croyais pas mes yeux ! »

Jeanne posa le livre sur l’appui de la fenêtre et laissa échapper un long soupir. Qu’était-il arrivé à Richard ? En se précipitant à Libourne, l’angoisse commune les avait indiscutablement rapprochés, tout juste si elle ne s’était pas réfugiée dans ses bras. Ensuite, il avait semblé si seul et si perdu, presque attendrissant malgré tout. Jeanne avait ses parents à qui parler, un foyer où se réfugier entre deux longues journées passées à l’hôpital, elle était soutenue, entourée, alors que Richard, en butte à l’hostilité menaçante de Lucien, errait entre un hôtel anonyme et des fast-foods.

— Dire que j’ai failli le plaindre !

Elle s’en voulait de sa faiblesse, s’estimait stupide. Elle revint vers le lit, vit que la pendulette de Céline, décorée de grenouilles, indiquait presque six heures. D’ici peu, le plateau-repas du dîner allait arriver.

— Jeanne ?

Passant la tête à la porte et voyant leur fille endormie, Richard avait chuchoté.

— Il va falloir la réveiller pour qu’elle puisse manger quelque chose, déclara Jeanne d’un ton normal. Tu prends la relève ?

— Tu ne restes pas un peu ?

— Je suis ici depuis ce matin.

Il s’avança dans la chambre, l’air embarrassé.

— Ton père a dû se faire un plaisir de te raconter que…

— Absolument !

— Écoute, ce n’était pas mon idée, je n’y suis pour rien.

— Ne t’excuse pas, tu fais ce que tu veux. Si tu penses joindre l’utile à l’agréable et passer un bon week-end d’amoureux, c’est ton affaire !

Ensemble, ils jetèrent un coup d’œil à Céline qui venait de remuer dans son sommeil, puis Richard fit signe à Jeanne de le suivre dans le couloir.

— Tu ne la verras pas, je te le promets, chuchota-t-il.

— Tu ne pouvais pas te passer d’elle quelques jours, hein ? Faire venir ta maîtresse ici, c’est dément !

S’apercevant un peu tard qu’elle était en train de lui faire une scène de ménage, Jeanne se reprit.

— Bon, inutile d’en parler. Occupe-toi de Céline et fais-la dîner, j’ai besoin de prendre un peu l’air. Je remonterai l’embrasser avant de partir. Salut, Richard.

Elle retint le « amuse-toi bien » qu’elle avait sur le bout de la langue et s’éloigna d’un pas vif, le laissant tout dépité.

 

 

Devant la fenêtre grande ouverte sur la nuit tiède, Richard fumait une cigarette, tournant le dos à Isabelle. Étendue les bras en croix, la tête calée par deux oreillers, elle l’observait en silence. Une bienheureuse fatigue la fit bâiller une fois de plus, mais elle ne voulait pas dormir. Elle se félicitait d’être venue passer le week-end avec lui car, apparemment, Jeanne et ses parents lui menaient la vie dure. Être traité en paria devait lui rappeler de mauvais souvenirs, pourtant il fallait qu’il apprenne une fois pour toutes à ne plus se sentir coupable. Ni de la mort de Lambert, qui était un accident, ni du pseudo-désespoir de Jeanne, qui s’en remettrait.

— À quoi penses-tu ? demanda-t-elle tout en sachant que ce genre de question obtenait rarement une réponse honnête.

Il lui fit face, sourit, esquissa un geste vague.

— Je m’interrogeais sur l’énergie nécessaire pour remonter un hôtel. Je ne suis pas sûr d’en avoir envie.

Il ne portait que son jean, qu’il avait remis pour aller ouvrir la fenêtre. En quinze ans, il n’avait presque pas changé. Des épaules un peu plus musclées, peut-être, mais toujours une silhouette mince de jeune homme, et ce gentil sourire qui la faisait déjà craquer adolescente.

— C’est comme si je t’avais toujours connu…

— On s’est connu enfants, Isa. Je t’ai vue grandir aussi.

Revenant près d’elle, il s’assit au bord du lit. La chambre n’avait rien d’extraordinaire, étriquée et mal meublée, mais Isabelle s’en moquait, elle ne voyait que Richard. Qu’il ait préféré un endroit tout simple, ne sachant pas pour combien de temps il était là, semblait raisonnable.

— Explique-moi pourquoi tu n’as pas envie de te lancer dans une nouvelle affaire. Moi, si je pouvais, je changerais bien d’étude, j’en ai soupé de la mienne ! Voir un autre horizon, repartir de zéro, c’est plutôt galvanisant, non ? À ton âge, tu ne rêves pas de la retraite, j’imagine…

— Non, mais… Le Balbuzard, c’était comme un rêve. Aussi beau et aussi inaccessible qu’un rêve. J’y ai mis toute mon énergie.

— Qu’est-ce qui te plaisait tellement ? Le cadre ? Le défi du projet écolo ? Juste le nom ? À propos, c’est quoi, un balbuzard ?

— Un rapace. Un genre d’aigle pêcheur. Quelques-uns viennent se servir dans l’étang qui est au bout de mon terrain.

Il avait pris les chevilles d’Isabelle dans ses mains et il les massait doucement.

— Ce n’est plus ton terrain, rappela-t-elle d’un ton patient. Achètes-en un autre.

— Pour l’instant, j’ai beaucoup d’emprunts sur le dos.

— Peu importe ! Je te trouverai des investisseurs. Tu défends l’écologie, tu es pile dans le créneau qui marche.

— Tu n’y crois pas, hein ? Tu n’es même pas concernée.

— Non, ça m’ennuie. Ça devient un diktat odieux, comme toutes les modes. L’ensemble des médias nous en rebattent les oreilles à longueur d’année, et si tu n’es pas un éco-citoyen, tu es un irresponsable, voire un méchant. Éco-pastille, éco-ceci, éco-cela, voilà surtout un bon filon pour les petits malins, et de son côté, le gouvernement en profite pour inventer une kyrielle de nouvelles taxes. Et puis, que veux-tu, je ne suis décidément pas séduite par les toilettes sèches ou la lessive à la pierre ! Ces trucs-là ont un relent baba cool très agaçant.

— Tu caricatures. Tiens, je vais te donner un exemple tout bête. Admettons que tu te moques de l’environnement et de ce que tu rejettes dans l’air, en revanche, ta facture de chauffage te préoccupe sûrement. Bientôt, elle te fera tomber à la renverse ! Ce jour-là, tu seras obligée de t’intéresser à d’autres énergies que le fuel ou l’électricité.

— Et j’implanterai une éolienne de quatre-vingts mètres de haut dans mon petit jardin de curé ?

— Mais non, pas ça. Tu as le choix entre la géothermie, l’énergie solaire, l’aérothermie et l’aquathermie, avec des pompes à chaleur, le bois, la biomasse…

— Qui est ?

— La houille verte. À savoir tous les sous-produits du bois, jusqu’aux boues de la pâte à papier, et tous les déchets végétaux, même les ordures.

— Beurk !

Elle éclata d’un rire insouciant mais, le voyant froncer les sourcils, vexé, elle ajouta :

— Tu es trop mignon quand tu te passionnes pour un sujet. Je suis certaine que tu convaincras sans mal de nouveaux partenaires. En réalité, je ne m’inquiète pas du tout pour toi.

Elle se mit à plat ventre, la joue sur ses bras croisés.

— Continue à me masser, j’adore ça. Mais tu peux continuer à parler aussi !

— Non, tu t’en fous.

Pourtant, il ne semblait pas fâché et n’avait pas cessé de la caresser. Il avait toujours eu des mains habiles, sensuelles, et Isabelle tressaillit tandis qu’il remontait le long de ses mollets, puis de ses cuisses.

— Je suis tellement bien avec toi, Richard… Avoue que j’ai eu une bonne idée en venant te surprendre. On a passé une journée fantastique, non ?

Ils avaient surtout fait l’amour, avant et après le déjeuner, puis de nouveau ce soir, dès la porte de la chambre refermée. Leur entente physique était quasi parfaite, leurs corps faits l’un pour l’autre.

— Tu ne réponds pas ? s’inquiéta-t-elle.

Se redressant sur un coude, elle le scruta jusqu’à ce qu’il admette :

— Je suis très heureux que tu sois là, mais…

— Il y a un mais ?

— Eh bien en ce moment, avec Céline à l’hôpital, je ne veux pas ajouter un chagrin supplémentaire, ou même une humiliation à Jeanne.

— Revoilà Jeanne, ça faisait longtemps !

— Ma chérie, je ne peux pas faire comme si elle n’existait pas, comme si elle n’avait jamais compté.

Elle remarqua le ton un peu mordant qu’il venait d’utiliser, mais la jalousie la taraudait une fois de plus et elle ne put s’empêcher d’insister :

— Elle sait que tu es avec moi, et, que je sois dans les parages ou loin d’ici, qu’est-ce que ça change pour elle ? Bon sang, Richard, tu me rends folle avec Jeanne ! Il faut la ménager, la plaindre, ne rien faire qui lui déplaise… Je t’avais prévenu, je ne raserai pas les murs, je ne me cacherai pas.

— La question n’est pas là.

— Tu as choisi, oui ou non ? Alors, n’aie pas honte !

— De toi ? Grands dieux, non.

— De toi non plus.

— Tu ne comprends pas, Isa. À Libourne, Jeanne se sent chez elle. Elle y est née, elle y a toute sa famille, c’est un peu son fief.

— Son fief ? Je rêve ! Je suis interdite de séjour ou quoi ? Tu aurais dû me le dire, au lieu de me laisser faire la route. Quand je pense que j’étais contente de venir te rejoindre, que je m’en faisais une fête, tout ça pour m’entendre asséner que je suis une intruse sur le territoire de la chère Jeanne ! Regarde un peu la vérité en face, Richard : tu l’as quittée, tu as tourné la page, aujourd’hui, c’est à moi que tu dois faire attention.

— Je peux faire attention à tout le monde, répliqua-t-il froidement. À ma fille, à sa mère, et à toi, qui es la femme que j’aime, que j’ai toujours aimée. Mais cet amour ne me rendra pas injuste ou indifférent, n’y compte pas.

Elle aurait dû s’arrêter là, elle le savait. Richard était le plus charmant et le plus patient des hommes, mais il avait ses limites et il pouvait se braquer, ce qui était en train de se produire.

— Je vais aller fumer une autre cigarette dehors, décida-t-il en enfilant sa chemise.

Exactement le genre d’attitude qui la mettait hors d’elle.

— Tu veux dire que tu vas t’offrir une petite séance de bouderie ? lança-t-elle d’une voix vibrante de rage. Pour me punir d’aborder un sujet qui t’embarrasse, tu comptes me laisser mijoter seule dans cette chambre sordide ? Tu pouvais peut-être infliger ça à la merveilleuse, l’irremplaçable Jeanne, mais pas à moi !

D’un bond, elle fut debout et se précipita sur ses vêtements éparpillés aux quatre coins de la pièce. Immobile, Richard la regarda s’habiller en hâte, ramasser son sac.

— Tu pars, Isa ?

— Je rentre à Tours, répliqua-t-elle d’une voix moins assurée qu’elle ne l’aurait voulu.

Cette scène était ridicule, inouïe. Comment en étaient-ils arrivés là alors qu’ils parlaient gentiment d’écologie et que, cinq minutes plus tôt, les mains de Richard la faisaient vibrer de désir ? Isabelle n’avait pas envie de s’en aller, mais son orgueil lui interdisait de rester. Si elle cédait maintenant, Jeanne resterait entre eux comme un poison. Elle sortit en claquant la porte, ultime geste de révolte contre un homme qu’elle aimait par-dessus tout.

 

 

Allant et venant dans la cuisine, Émilie écoutait sa fille sans en avoir l’air, stupéfaite par l’autorité dont Jeanne faisait preuve avec ses différents interlocuteurs. Depuis près d’une heure, elle avait passé de nombreux coups de téléphone. À son banquier, son architecte, son avocat, et enfin un certain Ismaël. Son portable collé à l’oreille, elle griffonnait des chiffres de l’autre main.

— Ce serait génial ! s’exclama-t-elle. Si tout se passe bien, on pourrait même envisager l’ouverture au printemps prochain. Peut-être avant ? Oui… À condition d’avoir réglé la montagne de paperasserie d’ici là ! Mais je m’en occupe, promis. Je t’embrasse, Ismaël, et je te rappelle ce soir avant le coup de feu.

Elle posa enfin le téléphone sur la table et poussa un soupir de satisfaction.

— Coup de feu ? répéta Émilie.

— Il tient un restaurant, expliqua Jeanne. Et bientôt, il en ouvrira un chez moi !

— Vous semblez bien vous entendre, tous les deux… Un flirt ?

— C’est un ami de Richard, maman.

Un petit silence embarrassé plana sur la cuisine. Émilie se serait-elle trompée ? Pourtant, l’intonation affectueuse de Jeanne lui donnait de l’espoir. Sa fille ne resterait probablement pas seule très longtemps. Pleurer sur un mari infidèle n’était pas son genre, et pleurer sur elle-même encore moins.

— En tout cas, tu mènes tes affaires à la baguette, on dirait !

— Il le faut bien. Je suis déterminée à conserver le Balbuzard, et à l’améliorer encore. D’ailleurs, quand je pense à ça, je ne pense pas à Richard.

— Te réfugier dans le travail est la meilleure chose que tu puisses faire en ce moment, concéda Émilie. Mais ménage-toi un peu, tu veux ?

— Non, je ne veux pas.

Soudain grave, Jeanne baissa la tête. Sans doute était-elle plus malheureuse qu’elle n’acceptait de le reconnaître. Combien de temps mettrait-elle à faire son deuil de Richard ? Émilie elle-même regrettait son gendre malgré tout.

— Je m’étais mariée pour la vie, dit Jeanne à voix basse. Si je connaissais un moyen pour… pour le…

— Récupérer ?

— Retrouver. Pour que tout soit comme au début.

— En somme, tu cherches à le rendre jaloux avec cet Ismaël ?

— Il ne pense qu’à son Isabelle, maman. Quant à Ismaël, ça n’a rien à voir, on s’est seulement bien trouvés, lui et moi, pour faire du commerce.

— Taratata.

— Mais si, je t’assure ! D’accord, c’est un type formidable, un gros nounours plein d’enthousiasme et de gentillesse, un…

— Il est gros ?

— Costaud. À mon avis, il mange sa cuisine. Rassure-toi, tu feras sa connaissance, on va s’associer.

— Et comment ça se passera, sur un plan financier, avec Richard ?

— Je t’avoue que c’est le grand point d’interrogation.

— Tu dois te préserver, préserver Céline. Après tout, c’est lui qui est parti.

— Je ne vais pas l’escroquer pour autant. Mais le Balbuzard sera un jour l’héritage de Céline, pas question de le disperser aux quatre vents. Si Richard veut sa part, et il en a le droit, il a travaillé là comme un fou, je devrai faire de la corde raide un moment.

— Nous ne possédons pas beaucoup d’économies, ton père et moi, mais considère qu’elles sont à toi.

— Maman !

— Nous n’avons qu’une seule fille, et qu’une seule petite-fille.

Jeanne quitta la table et vint prendre sa mère par les épaules.

— J’en aurai peut-être besoin, tu as raison.

Elle acceptait simplement, sans faire d’histoires ou de vaines politesses, preuve qu’elle avait déjà bien réfléchi à sa situation et à son avenir. Décidément, le chagrin ne la rendait pas sotte.

— C’est l’heure d’aller voir la puce ! claironna Lucien depuis le vestibule.

Il prétendait refuser de prêter sa voiture, trop heureux de servir de chauffeur à Jeanne. À la retraite depuis quelques mois, il s’ennuyait de l’entreprise viticole où il avait été maître de chai durant plus de quarante ans.

— En route, mauvaise troupe, dit-il en ouvrant la porte sur la cour.

Après avoir embrassé sa mère, Jeanne le rejoignit, sourire aux lèvres. Elle s’entendait bien avec lui, il avait toujours été un bon père malgré ses manières un peu brusques, et elle savait qu’il était très perturbé par son divorce. Une fois installée à côté de lui, elle voulut lui parler de ses projets, certaine qu’il serait de bon conseil, mais il la devança :

— Ta mère te l’a peut-être déjà dit, bavarde comme elle est, mais nous sommes prêts à t’aider financièrement, dans la mesure de nos moyens. Et ne dis surtout pas non, parce que…

— Je ne dis pas non, papa.

Un peu surpris, il lui jeta un coup d’œil réjoui.

— Eh bien, c’est parfait, te voilà raisonnable !

— Je l’ai toujours été.

— Oui… Au fond, oui. Même en épousant cet olibrius, tu ne pouvais pas deviner le sale coup qu’il allait te faire.

— Personne n’est à l’abri. On s’aime, on ne s’aime plus, les choses changent.

— Pas chez tout le monde, Dieu merci ! Vois-tu, je n’aurais jamais pu quitter ta mère, pour moi, le mariage est sacré.

— Parce que tu n’as pas eu de tentations.

— Qu’en sais-tu, hein ?

Elle ouvrit la bouche, la referma, peu désireuse d’avoir ce genre de conversation avec son père.

— Ta mère était une très jolie femme, ajouta-t-il avec tendresse. Et je la vois comme si elle avait toujours vingt ans. Tu as ses yeux magnifiques, d’un bleu incroyable… Richard est un crétin, je le maintiens. Mais je ne suis pas idiot, je sais bien que l’époque est différente, qu’aujourd’hui chacun n’en fait qu’à sa tête avec son petit égoïsme. Plus de sacrifices, plus d’efforts, les psys sont passés par là, il n’y en a plus que pour le du bien-être ! Comment peut-on croire à un truc pareil ? En tout cas, j’espère que Richard ne va pas continuer à s’afficher avec sa gonzesse dans l’hôpital, parce que je ne le supporterai pas.

— En principe, on ne devrait plus la voir. Je pense qu’elle est venue de son propre chef et qu’il était très embarrassé. Je le connais !

— Crois-tu ?

Longtemps, elle en avait eu la certitude, mais désormais elle en doutait. À force de l’aimer et de le regarder vivre, elle s’était imaginé qu’elle pouvait prévoir les réactions de Richard, deviner ses désirs. Et si elle avait toujours su qu’il conservait le souvenir d’Isabelle Ferrière au fond de son cœur, jamais elle ne l’aurait cru capable de partir pour elle. Pire que partir : s’enfuir comme un lâche. Ou comme un chien qui se précipite au premier signe de son maître.

— Tu es un sage, papa, dit-elle en souriant.

— Un vieux sage, hélas ! répliqua-t-il tandis qu’ils pénétraient sur le parking de l’hôpital.

 

 

Après avoir raconté l’histoire de Boucle d’Or et les Trois Ours, puis celle de Jacques et le Haricot magique, Richard s’aperçut que Céline dormait. Jolie comme un cœur, les cheveux épars sur l’oreiller et son lapin tricoté coincé sous son menton, elle avait meilleure mine que ces derniers jours. Selon les médecins, cette méningite, pourtant sérieuse, ne devrait pas laisser de traces chez la fillette.

Il quitta sa chaise, fit le tour de la chambre pour se dégourdir les jambes. À cette heure-ci, il n’y avait guère d’animation dans le couloir, hormis quelques éclats de voix vite étouffés. L’unique expérience hospitalière de Richard remontait à une opération de l’appendicite bénigne, lorsqu’il avait quinze ans. Solène l’avait gardé à la maison de mauvaise grâce, peu convaincue par son mal au ventre, mais Lambert avait fait venir un médecin le soir même, dès son retour de l’étude.

 

 

— Incroyable, hein ? Je te l’avais bien dit, on n’a pas le temps de compter jusqu’à cinq, hop, on plonge dans un trou noir ! Et quand on émerge, tout est fini.

Bien sûr, c’est Lambert qui est là, à son réveil Il a apporté en cadeau tous les volumes de Fortune de France en collection de poche.

— De quoi te distraire, mais tu vas vite revenir à la maison. Ces livres, c’est l’idée de Solène. Une bonne idée, non ?

Il essaie d’avoir l’air convaincant, cependant il sait bien que Richard ne le croit pas. Solène n’a jamais d’idée agréable au sujet de cet adolescent qui lui pèse.

— Elle t’aime beaucoup, ajoute maladroitement Lambert.

Leurs regards se croisent et Lambert détourne le sien. Il cherche quelque chose de plus crédible à ajouter.

— Isa et Lionel passeront en fin de journée, après les cours.

Cette nouvelle-là fait plaisir à Richard, qui sourit. Assis au bord du lit, Lambert lui tapote la main.

— Il faut que je me sauve, j’ai des rendez-vous.

À regret, il se lève, alors qu’à l’évidence il préférerait rester.

— Je t’ai apporté un pyjama propre. Tu n’as besoin de rien d’autre ?

Le pyjama, Richard en est certain, Lambert a dû le chercher lui-même dans son armoire ou le demander à Lionel. Ce n’est pas non plus Solène qui y a pensé. Il regarde Lambert franchir la porte, les épaules bien droites dans son costume croisé. À quinze ans, Richard a déjà compris beaucoup de choses, entre autres les subtilités et les non-dits du monde adulte. L’affection sincère de Lambert le touche de manière aiguë, presque brûlante.

 

 

— Richard ?

Surpris dans sa rêverie, il eut du mal à en sortir. Jeanne le regardait avec méfiance, comme s’il était son ennemi, et il s’efforça de lui sourire. Lorsqu’elle tourna la tête vers Céline, l’expression de son visage s’adoucit aussitôt. Penchée au-dessus de leur fille, elle repoussa sa frange du bout des doigts, remit en place le lapin qui avait glissé.

— J’ai croisé le médecin dans le couloir, chuchota-t-elle. En principe, elle devrait sortir après-demain.

— Parfait, répondit-il tout bas. Nous la ramènerons au Balbuzard.

— Nous ?

— Toi et moi. J’en profiterai pour lui parler, sur la route. Enfin, si tu es d’accord.

Elle le lui avait demandé, pourtant elle ne semblait plus très sûre de le vouloir.

— Oui, finit-elle par admettre, il faut bien la mettre au courant. Mais à vrai dire, je pensais la ramener seule à la maison. Je croyais que tu rentrerais avec…

— Isabelle est partie !

Sa réponse avait fusé trop vite, or il ne voulait pas avoir l’air de s’excuser.

— Si tu préfères, je rentre en train, ajouta-t-il.

— Pas la peine. J’arriverai bien à te supporter encore quelques heures.

— Tu plaisantes, j’espère ? Nous en sommes là ?

— Je crains que nous n’en soyons plus nulle part, Richard.

De nouveau, elle s’absorba dans la contemplation de Céline qui dormait toujours. Au bout d’un moment, elle demanda avec une authentique curiosité :

— À quoi pensais-tu quand je suis entrée ?

Il hésita car il ne voulait pas citer Lambert, ni même faire la moindre allusion à la famille Ferrière.

— Je me remémorais mon opération de l’appendicite.

Jeanne eut aussitôt, et sans doute malgré elle, le genre de sourire lumineux qu’elle lui réservait au début de leur mariage.

— Quel âge avais-tu ?

— Quinze ans.

— Oh…

Elle avait dû s’émouvoir en l’imaginant, enfant, à la place de Céline sur un lit d’hôpital, mais un grand adolescent l’attendrissait moins.

— Puisque tu es là, je te cède la place. Ton père vient, aujourd’hui ?

— Il attend que tu sois parti pour monter.

— Céline ne s’étonne pas de nous voir défiler les uns après les autres ?

— Je lui ai dit qu’on ne pouvait pas être trop nombreux dans sa chambre. Ce qui est vrai.

Résigné, Richard sortit ses clefs de voiture de sa poche.

— Bon, je m’en vais.

Mais il n’arrivait pas vraiment à partir. Bien que ce ne soit pas l’endroit pour le faire, il aurait aimé avoir une conversation avec Jeanne. Lui expliquer qu’ils n’étaient pas en guerre, qu’ils ne devaient pas envenimer une situation déjà difficile, et qu’en ce qui le concernait il éprouvait toujours une immense tendresse pour elle. Peut-être davantage que de la tendresse, d’ailleurs. Il voulut croiser son regard, y renonça en la voyant sortir d’un sac un adorable petit pyjama brodé de nounours. Elle y avait pensé, bien sûr, elle y pensait chaque jour. Celui qui apporte le pyjama est-il celui qui aime le plus, le mieux ?

— À demain, bredouilla-t-il avant de s’en aller.

 

 

— Jamais, jamais je n’aurais cru ça de toi ! hurla Solène. Tu te comportes comme une girouette, une irresponsable, et en plus tu es un monstre d’égoïsme.

Isabelle croisa les bras, toisant sa mère sans indulgence.

— Tu es bien partie, toi, lui rappela-t-elle.

— Pour te laisser la maison. Je me suis effacée afin que tu aies toute la place si un jour tu te mariais, si tu avais des enfants…

— Eh bien, justement, c’est ce que je compte faire, et tu me dis que tu ne veux pas. Faudrait savoir !

Solène foudroya Isabelle du regard, puis elle fit trois pas en arrière avant d’articuler, levant le menton d’un air farouche :

— Jamais. Jamais ce petit con ne dormira dans le lit de ton père. Tu m’entends ?

— Alors, on vend.

Les lèvres pincées, toute pâle, Solène finit par hocher la tête.

— Très bien. Je vais vendre, et tu te débrouilleras.

Isabelle leva les yeux au ciel pour signifier qu’elle connaissait le droit aussi bien que sa mère. En cas de vente de la maison, Lionel et Isabelle toucheraient la part qui leur revenait.

— Tant que tu y seras, maman, convoque aussi un commissaire-priseur pour liquider ce bazar, je n’en veux pas et je ne l’imposerai pas à Richard.

D’un geste large, elle engloba le mobilier du salon.

— Tu renies tout, hein ? cracha Solène. Ma parole, tu retombes en enfance ! Tu rêves d’un petit chez-toi pour y jouer à la dînette dans des assiettes en carton ? Une chaumière et un cœur ? Tu as toujours vécu entourée de beaux objets, dans des meubles de famille, et voilà que pour ce cancrelat de Richard tu es prête à tout brader !

Ulcérée par l’injure, Isabelle saisit le premier objet qui lui tomba sous la main, en l’occurrence un très beau vase chinois, et elle l’expédia à travers la pièce. Il se fracassa sur le parquet de chêne, ramenant momentanément le silence entre les deux femmes. Elles se regardaient toujours, aussi secouées l’une que l’autre, lorsque Sabine fit irruption.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda la jeune fille. J’ai entendu un bruit qui…

Découvrant les éclats de porcelaine, elle se tut. Finalement, Isabelle vint vers elle et lui mit la main sur l’épaule.

— Désolée, Sabine, ce vase m’a échappé. On va balayer les morceaux et les jeter, il n’est pas réparable.

— Je m’en charge, dit la jeune fille en s’enfuyant vers la cuisine.

— Elle est gentille, cette petite, lâcha Solène.

De son temps, c’était une dame d’un certain âge qui s’occupait du ménage, mais elle avait pris sa retraite. Aujourd’hui, Isabelle considérait Sabine comme une aide précieuse, parfois même une confidente, en aucun cas une bonne. À plusieurs reprises, elle avait évoqué devant elle ses espoirs concernant Richard et son désir de bouleverser son existence. Sabine comprenait, approuvait, et suivait les péripéties de l’histoire à la manière d’un feuilleton. Pour Isabelle, qui n’avait presque jamais le temps de voir ses amis, trop accaparée par l’étude, Sabine était quelqu’un avec qui elle pouvait parler d’autre chose que de ses dossiers.

— Oui, elle est très gentille, soupira-t-elle. Je la garderai avec moi si elle le souhaite.

Cette dernière phrase, prononcée d’un ton calme, sembla porter un coup définitif à Solène.

— Tu vas vraiment mettre ton projet à exécution ?

— Tu le sais bien. Et je le ferai sans regret parce que, tu as raison, on ne peut pas s’installer dans votre lit, Richard et moi. Contrairement à ce que tu crois, papa n’y aurait vu aucun inconvénient, il adorait Richard. Mais n’est-ce pas justement ce que tu n’as jamais supporté ?

— Pas du tout ! se défendit Solène. À cause de son ami Gilles, ton père chouchoutait Richard, il se sentait responsable de lui, il avait confiance en lui, et vois comme il a été récompensé ! Moi, je l’avoue, j’aurais préféré avoir ma propre vie de famille sans être obligée d’accueillir ce gamin étranger. Surtout que je n’étais pas en extase devant les Castan, je les ai toujours pris pour des cinglés. Pourtant, j’ai fait contre mauvaise fortune bon cœur, j’ai accueilli Richard chez moi, je l’ai nourri, élevé ! Sans illusion aucune, parce que j’ai tout de suite vu qu’il n’avait pas une bonne nature. C’est un hypocrite, un profiteur, un…

— Ne recommence pas, maman, ça ne sert vraiment à rien.

Armée d’un balai et d’une pelle, Sabine revenait déjà et elles se turent.

— J’ai mis votre dîner dans le four, il n’y aura qu’à le réchauffer, glissa la jeune fille à Isabelle.

— Merci. Attendez, je vais vous aider, je ne veux pas que vous vous coupiez.

Isabelle ramassa le fond du vase, seul gros morceau intact, et alla le porter jusqu’à la cuisine.

— Ma mère me rend hystérique, dit-elle entre ses dents.

Le rire clair de la jeune fille lui parut la seule note de gaieté de la soirée.

— Bon, j’y retourne pour en finir. Sauvez-vous quand vous voulez, Sabine.

Dans le couloir, elle se recomposa une expression posée, presque indifférente. De gré ou de force, Solène allait devoir comprendre qu’Isabelle ne transigerait plus.

« Je peux même quitter Tours si elle me met trop de bâtons dans les roues ! Au moins, ça nous éloignerait de cette satanée Jeanne… »

Elle le pensait pour se rassurer mais savait très bien qu’elle ne pouvait pas abandonner l’étude. Nulle part elle ne retrouverait une situation pareille. De toute manière, Richard n’accepterait pas d’être loin de Céline.

En revenant dans le salon, elle constata que sa mère était partie, sans se donner la peine de lui dire au revoir. À la fois soulagée et agacée, elle se laissa tomber dans une bergère. Rien n’allait comme elle le désirait en ce moment. Vendre la maison prendrait du temps, en trouver une autre aussi. Des mois à faire visiter, trier, emballer. Des problèmes d’intendance, des détails insignifiants qui allaient lui compliquer l’existence alors que tout ce qu’elle voulait était vivre sans entraves sa grande et belle histoire d’amour.

Elle se massa les tempes du bout des doigts pour chasser la migraine qu’elle sentait venir. Puis elle se résigna à sortir son portable de son sac. Cent fois déjà, depuis son retour de Libourne, elle avait consulté l’écran, mais il n’y avait pas de message. Richard n’appelait pas. Était-il réellement fâché ? Déçu ? Elle n’aurait pas dû le planter là, dans cette chambre d’hôtel tristounette, pour une petite querelle de rien du tout. Jeanne ne disparaîtrait pas d’un coup de baguette magique, d’accord, Isabelle en entendrait encore parler pendant un moment, à elle d’en prendre sagement son parti.

« Si j’avais su régler mes affaires quand j’étais plus jeune, tout ceci n’aurait pas eu lieu. »

Depuis trop longtemps, sa mère se dressait sur sa route. Aujourd’hui encore, elle s’était mise à vitupérer Richard avec les mots les plus blessants. « Cancrelat » n’était pas admissible, et Isabelle ne regrettait pas le vase brisé.

« Et puis, tout ça n’est pas grave ! »

Sauf qu’elle ne se serait jamais crue capable d’expédier un objet à la tête de sa mère. Même sans la viser directement, le geste avait quelque chose d’effrayant.

Faisant taire son orgueil, elle se décida à appeler Richard mais ne parvint pas à le joindre. À cette heure-ci, pourtant, il ne devait plus être à l’hôpital. Avait-il délibérément oublié de remettre son téléphone en service ? Il n’était pourtant pas du genre rancunier ou revanchard.

« Je le connais si bien, trop bien… »

Assez pour savoir qu’il était mal dans sa peau. Elle l’avait constaté à Libourne, bien sûr, mais auparavant aussi, par exemple lorsqu’il lui avait fait visiter son appartement. Autant Isabelle se sentait heureuse, presque exaltée, dès qu’elle se retrouvait avec lui, autant Richard semblait… traîner les pieds. N’y avait-il que lorsqu’ils étaient dans les bras l’un de l’autre, nus et corps contre corps, qu’il ne se défendait plus de l’aimer ?

Elle reprit son portable, retomba sur la boîte vocale et laissa un message très tendre. Maintenant, elle n’avait plus qu’à attendre, ce qu’elle détestait par-dessus tout.

 

 

Céline avait beaucoup pleuré, recroquevillée sur la banquette arrière, et finalement, Richard ne parvint pas à lui dire toute la vérité. Avec l’accord tacite de Jeanne, qui se retenait pour ne pas pleurer elle aussi, il décida de minimiser les choses afin de préserver leur fille et de ne pas s’empêtrer lui-même dans un discours qu’il n’avait pas envie de tenir.

— Ne sois pas triste, mon bout de chou, on veut juste ne pas se disputer, ta maman et moi. Alors on va prendre le temps de réfléchir, chacun de son côté. Mais nous restons amis tous les deux. Et tu me verras aussi souvent que tu veux, je te le promets. Je ne m’en vais pas loin, je serai à Tours…

— Mais tu reviendras quand à la maison ? s’enquit la fillette d’une voix butée.

Elle ne voulait pas comprendre, encore moins admettre que ses parents puissent se séparer.

— Sincèrement, la puce, je ne sais pas.

De nouveaux reniflements se firent entendre, et Jeanne tendit un Kleenex à Céline en se tournant à moitié sur son siège.

— Ne pleure pas, sinon tu risques d’avoir mal à la tête. Nous ne sommes pas fâchés, papa et moi, tu le vois bien… Mais il y a des moments, dans la vie des adultes, où tout ne se passe pas exactement comme on voudrait.

Après un long silence, Céline risqua :

— Vous ne vous aimez plus, c’est ça ? C’est ça ?

Richard jeta un coup d’œil à Jeanne, qui semblait chercher une réponse acceptable.

— Non, dit-il tout doucement, ce n’est pas ça. Nous traversons une période difficile, voilà. Je suis persuadé que parmi tes amies, à l’école, il y en a dont les parents se sont séparés, et…

— Vous allez divorcer ?

— Trop tôt pour le dire, chérie.

Il sentit sur lui le regard inquisiteur de Jeanne mais il resta obstinément absorbé dans la contemplation de la route. Ce qu’il venait d’énoncer était la vérité, pas une lâcheté supplémentaire. La perspective du divorce lui déplaisait de plus en plus, sans qu’il puisse s’expliquer sa répugnance à entamer une procédure. Peut-être parce que dans cette voiture, avec Jeanne à côté de lui et Céline à l’arrière, il était à sa place, au milieu de sa famille. Et il devait être devenu fou pour vouloir tout détruire. Isabelle le rendait fou, oui, tandis que le poids d’un passé jamais liquidé le poussait à commettre erreur sur erreur. Il ne savait plus ce qu’il voulait, ni où il en était, et le prochain faux pas provoquerait encore du malheur autour de lui.

— Nous serons bientôt arrivés, annonça-t-il en quittant l’autoroute.

Il prit la direction d’Amboise, de plus en plus mal à l’aise. La forêt était pourtant splendide en cette fin d’été où les arbres commençaient à se parer d’autres couleurs. Du jaune, déjà un peu de rouge et de mordoré, et sans doute des traînées argentées de brume à l’aube. Chaque automne, Richard s’y offrait de longues promenades solitaires, avec l’espoir d’apercevoir une biche ou un chevreuil. Qu’en serait-il cette année ? Aurait-il encore envie d’arpenter les sentiers forestiers ? D’ici quelques minutes il allait déposer Jeanne et Céline au Balbuzard, où il n’était plus chez lui. Ensuite, il retournerait à Tours, dans son appartement désert qui ne comportait toujours pas de lit. Il avait quitté Libourne à dix heures du matin, après les formalités de sortie de l’hôpital. Il était à peine treize heures. L’après-midi pouvait être consacré à acheter des meubles et à les faire livrer, mais cette idée n’avait rien d’enthousiasmant. Entre-temps, Richard devrait dire au revoir à sa fille et à tout le reste, puis s’en aller, chargé d’une ou deux valises contenant ses vêtements.

À peine fut-il garé sur le parking de l’hôtel que Céline jaillit hors de la voiture, courant vers Martin qui ratissait une allée. Il lâcha son râteau pour ouvrir les bras à la fillette. L’ensemble du personnel s’était inquiété à son sujet, et Éliane, depuis la réception, avait quotidiennement pris des nouvelles au nom de tous les employés.

— Tu n’as pas été très courageux, déclara Jeanne après avoir sorti son sac de voyage du coffre.

— Avec la puce ? Ce n’était pas facile.

— Oui, je te l’accorde, et il nous faut la ménager. Je savais qu’elle prendrait très mal la nouvelle, elle t’adore…

— Moi aussi ! protesta-t-il.

Charitable, Jeanne n’ajouta rien, alors qu’elle aurait pu ironiser que, pour un père adorant sa fille, il lui faisait beaucoup de peine. Ils rejoignirent Martin, bavardèrent cinq minutes avec lui puis se dirigèrent vers le petit château.

— C’est sacrément beau, ici ! s’exclama Jeanne.

Comme elle ne s’absentait presque jamais, elle n’avait pas l’occasion de redécouvrir le Balbuzard d’un œil neuf. Arrêtée devant la façade, elle parut vraiment prendre du plaisir à contempler son hôtel. Songeait-elle au restaurant qu’elle allait monter avec Ismaël ? À ses projets de décoration ? Richard, qui l’observait, la vit sourire sans se forcer, sincèrement heureuse d’être rentrée.

— Je file saluer tout le monde et voir si tout va bien, annonça-t-elle. Tu montes emballer tes affaires ? Céline devrait se reposer un peu, le voyage l’a sûrement fatiguée, mais demande-lui d’abord si elle a faim !

Elle grimpa les marches du perron deux par deux et disparut dans le hall.

— On est bien contents que vous soyez revenus, dit Martin qui s’était rapproché. Surtout la petite, parce qu’on s’est fait du souci ! En ce qui vous concerne, c’est un retour définitif ou vous êtes de passage ?

L’ironie manifeste de la question surprit Richard, mais il n’eut pas le temps de répliquer que Martin enchaînait déjà :

— Le monsieur restaurateur est consciencieux, et on peut parler avec lui. D’autant plus qu’on l’a vu tous les jours ! Seulement, ce n’est pas lui le patron, n’est-ce pas ?

Déguisant mal sa curiosité, Martin cherchait à en savoir un peu plus sur la situation des Castan et sur ce qui l’attendait.

— Non, soupira Richard, Ismaël n’a rien à voir dans l’administration de l’hôtel. C’est à ma femme qu’il faut s’adresser désormais, je vous l’avais déjà dit.

— Et vous ? riposta le jardinier du tac au tac.

— Eh bien… Je serai plutôt absent ces temps-ci.

Il l’avouait la mort dans l’âme, affreusement conscient de tout ce qui allait lui manquer. Pourquoi ne pensait-il pas à Isabelle et à elle seule ? Elle aurait dû occuper toute sa tête, tout son cœur, mais ce n’était pas le cas. Elle était même presque moins présente que durant toutes ces années où il l’avait regrettée, maudite, idéalisée.

— Vous en faites pas, lâcha Martin avec une certaine brusquerie.

En même temps, il lui tapota l’épaule une seconde, et ce geste maladroit acheva de déstabiliser Richard. Méritait-il de la compassion ? Pas lui, non ! Serrant les dents, il gagna la réception à son tour, agita la main en direction d’Éliane et s’engagea dans l’escalier de pierre.