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Isabelle claqua la porte d’entrée et laissa tomber sa pile de dossiers sur la commode. Un craquement plaintif du bois lui rappela qu’il s’agissait d’un meuble ancien assez fragile. De toute façon, rapporter ce tas de papiers chez elle ne servait à rien, elle n’avait jamais envie de travailler après le dîner.
La double porte conduisant au salon était ouverte et, comme chaque soir, Isabelle laissa errer son regard sur le décor familier. Beaucoup trop familier. Depuis son enfance, presque rien n’avait changé. En allant s’installer dans un appartement du centre-ville, sa mère n’avait pas emporté grand-chose, et lorsque Lionel était parti à Paris, il s’était bien gardé de s’encombrer de ces « vieilleries ». Il habitait dans un loft du Xe arrondissement, au bord du canal Saint-Martin, qu’il avait décoré de façon minimaliste et originale.
— C’est moi la gardienne du temple…, marmonna Isabelle en haussant les épaules.
Elle avait tout conservé, l’étude et la maison, le mobilier et les souvenirs. « Tu n’en as pas marre de tout ça ? » s’étonnait Lionel lors de ses rares passages à Tours. Eh bien si, elle en avait assez, mais elle était prisonnière d’un emploi du temps dément qui ne lui laissait pas le loisir de modifier son environnement. Parfois, elle rêvait de prendre huit jours de vacances pour vider la maison et la réaménager à son goût, cependant, lorsqu’elle pouvait disposer d’une semaine, elle la passait à dormir, ou alors elle partait en voyage pour lézarder sur une plage lointaine.
Après s’être débarrassée de ses escarpins, elle traversa le salon et la salle à manger. Elle aimait sentir sous ses pieds le parquet bien ciré, puis le carrelage frais de la cuisine. Là non plus, elle n’avait touché à rien, mais les vieux placards de chêne patiné ne lui déplaisaient pas, ni l’énorme cuisinière en fonte. Le seul problème, dans cette demeure bourgeoise faite pour une grande famille, était de s’y retrouver seule. Absolument et résolument seule. Aucune de ses tentatives pour établir une relation durable avec un homme n’avait abouti. Elle n’était pas assez disponible, pas assez amoureuse peut-être, et au bout de quelques mois les choses se dégradaient. Durant ces dix dernières années, elle avait connu quatre ruptures orageuses, et elle commençait à désespérer.
Debout devant le réfrigérateur, elle but à la bouteille de longues gorgées de Perrier qui lui firent monter les larmes aux yeux. Bien en évidence sur l’une des clayettes, un plat de pâtes au saumon et à la crème avait été préparé par Sabine, la jeune fille qui s’occupait de la maison. Isabelle eut une pensée reconnaissante pour elle, toutefois elle n’avait pas faim. Et, surtout, la perspective de dîner en lisant le journal la déprimait. La plupart du temps, elle était pourtant contente d’avoir enfin un moment de paix et de silence après toute une journée dans l’atmosphère de ruche de l’étude, mais pas ce soir. Hélas, il était un peu tard pour appeler des amis et se faire inviter ou leur proposer de sortir. D’ailleurs, la plupart étaient mariés, avaient des enfants, et organiser une soirée à l’improviste était devenu difficile.
Elle alla ouvrir la porte qui donnait sur le petit jardin, à l’arrière de la maison. Sous la tonnelle, la table et les chaises de fer forgé avaient été nettoyées. C’était très agréable de se tenir là, au printemps et en été, à écouter ruisseler la fontaine ou à préparer un barbecue. Lambert n’avait pas lésiné pour aménager l’endroit, trente ans plus tôt, afin que les enfants puissent s’amuser dehors. Là non plus, Isabelle n’avait rien changé, mais le champagne remplaçait depuis longtemps le Coca-Cola dans les verres.
Toujours pieds nus, elle s’aventura avec précaution sur les graviers et gagna la tonnelle. Éprouvait-elle encore du plaisir à vivre ici ? Pourquoi n’était-elle pas partie, elle aussi, comme sa mère, comme Lionel ?
— Eh bien, ça tombe sous le sens, soupira-t-elle en s’asseyant.
La rencontre du matin avec Richard n’était qu’une preuve supplémentaire, dont Isabelle n’avait nul besoin. Chaque jour de sa vie, dans cette maison, le moindre recoin ou le plus petit objet lui rappelait Richard. Les années de jeunesse avec Richard. Les fous rires et l’amour fou. Un bel avenir tout tracé qui s’était désintégré en un instant. Pour Isabelle, la cassure avait été effroyable. Elle aimait tellement son père ! Et tellement Richard… Après lui, elle n’avait plus jamais été capable de se donner de la même manière. Leur séparation brutale l’avait rendue infirme, elle ne savait plus aimer.
« Pourquoi t’ai-je écoutée, maman ? »
Parce qu’elle n’avait que dix-huit ans. Parce que sa mère haïssait violemment Richard, au point que nul n’osait plus prononcer son nom devant elle. Parce qu’Isabelle lui aurait fait trop de mal, à ce moment-là, en se dressant contre elle. Au début, la jeune fille s’était persuadée que les choses s’apaiseraient avec le temps. Que quelques semaines ou quelques mois après la mort de son père, elle pourrait faire comprendre petit à petit ses sentiments à sa mère. Mais elle s’était trompée, évidemment. Dès qu’elle avait essayé de parler, la réponse était tombée comme un couperet : « Vous n’êtes pas Roméo et Juliette, que je sache ! Et n’oublie jamais que ce petit opportuniste est l’assassin de ton père ! » Isabelle essayait de ne pas entendre, de ne pas se laisser influencer. Pour avoir la paix, elle avait accepté de s’éloigner et, pendant son absence à l’étranger, sa mère s’était donné beaucoup de mal pour effacer toute trace de Richard. Elle avait ainsi repris en main l’étude, récupéré les parts de Lambert, tout aplani pour que sa fille puisse lui succéder un jour. Veuve, digne, s’acharnant à préserver l’avenir de ses enfants, travaillant sans relâche : il n’y avait rien à lui reprocher, et aucun moyen de lui échapper. Elle s’était aussi montrée très maligne en proposant à Isabelle de poursuivre ses études à Paris, sous prétexte de « changer d’air » et d’avoir « un meilleur niveau en droit ». En réalité, elle avait appris que Richard était inscrit à l’école hôtelière de Veigné, ce qui le laissait beaucoup trop proche de Tours. Isa était partie sans deviner la manœuvre de sa mère. De toute façon, Richard ne donnait pas de nouvelles, il semblait avoir coupé les ponts lui aussi. Lionel lui-même conseillait à sa sœur de laisser faire le temps. Et il avait fait son œuvre, ô combien ! À Paris, Isabelle avait rencontré des garçons, s’était étourdie. Un an, deux ans, puis trois. Les examens, les concours, les sorties, les nuits blanches. Lorsqu’Isabelle était rentrée pour de bon à Tours, Richard venait de s’en aller ; en somme, ils s’étaient croisés. Puis Isabelle avait été happée par l’étude et par les responsabilités que sa mère avait fait pleuvoir sur elle. « Je n’ai qu’une hâte : prendre ma retraite. J’ai préservé tes parts, j’ai convaincu nos associés, et tu entres ici par la grande porte, comme ton père le souhaitait. Maintenant, fais tes preuves, je compte sur toi ! » Isa s’était lancée tête baissée dans le travail. Il lui fallait persuader tout le monde qu’elle était la digne fille de Lambert Ferrière, et qu’avec elle les clients se trouvaient en de bonnes mains. Séduits par sa rigueur, attendris par sa jeunesse et par sa volonté, les associés de l’étude l’avaient aidée à faire son chemin.
Elle se laissa aller contre le dossier du fauteuil, replia ses jambes sous elle et ferma les yeux. Les bruits de la ville lui parvenaient assourdis par le feuillage des haies. Habiter au centre de Tours et à deux pas de l’étude lui facilitait la vie, néanmoins elle se sentait prisonnière. Elle avait repris le flambeau, fait ce qu’on attendait d’elle, mais elle s’était un peu oubliée en route.
— Un peu ? ricana-t-elle en rouvrant les yeux.
Que faisait-elle là, toute seule, à ne pas savoir comment occuper sa soirée ? Jolie, encore jeune, intelligente… et seule. Elle n’avait même pas un chien ou un chat à qui parler ! Sa mère avait toujours considéré les animaux domestiques comme des choses dérangeantes. Dix fois au moins, Lambert avait essayé d’obtenir son accord, pour faire plaisir aux trois adolescents, mais elle s’était obstinée dans son refus au nom de l’ordre établi.
« Quelle emmerdeuse… »
Ces derniers temps, Isabelle avait envisagé d’acheter un chiot, mais à l’idée de le laisser seul à longueur de journée, elle s’était abstenue. Elle frissonna et resserra la veste de son tailleur autour d’elle. À cette heure-ci, tout le jardin était dans l’ombre. Levant la tête, elle contempla le ciel d’un bleu pur, légèrement voilé par une petite traînée de nuages roses qui annonçait le crépuscule.
« Demain, j’invite des copains autour d’un barbecue », décida-t-elle.
Si elle ne faisait rien pour rompre sa solitude, elle aurait tout loisir de ressasser sa rencontre avec Richard, or elle ne voulait pas y penser. Et surtout pas à cet élan qui l’avait jetée vers lui, effaçant en une fraction de seconde les années de séparation. Dans ses bras, elle s’était enfin sentie à sa place, sa vraie place. Mais il avait fui le contact, refusé l’étreinte. Pouvait-il avoir oublié, tiré un trait ? « Nous n’avons plus rien à partager. » Cette phrase avait été une vraie claque pour elle. Que croyait-elle donc ? Qu’il s’intéressait encore à elle ? Il avait une femme, une fille, un hôtel en plein essor !
« Il a dit aussi que ça le rendrait fou… Fou, définitivement. »
Elle pouvait se raccrocher à ces deux mots afin d’oublier la déception, l’humiliation. Prenant sa tête entre ses mains, elle essaya de refouler les larmes qui montaient. Par quelle aberration s’était-elle crue assez mûre pour supporter ce face-à-face ? Richard était une partie d’elle-même, qu’elle avait dû s’arracher de force à une époque de sa vie où elle était très fragile. Aujourd’hui, s’imaginant invulnérable, elle s’était stupidement jetée sur lui sans deviner qu’elle retrouverait, intacte, cette souffrance dont elle avait eu tant de mal à se débarrasser.
— Idiote, idiote, bredouilla-t-elle dans un hoquet, avant de se mettre à pleurer pour de bon.
Solène prétend qu’il n’y a pas de quoi fouetter un chat. D’ailleurs, les petits garçons ne doivent pas pleurer, seules les petites filles ont ce droit. Derrière elle, Lambert lève les yeux au ciel, puis il sourit à Richard et à Lionel. Solène s’en va, emportant le mercurochrome, les cotons souillés, la boîte de pansements. Elle n’est pas méchante mais elle est brusque, et la tendresse ne fait pas partie de ses qualités. Lambert, lui, paraît encore tout retourné. Les deux gamins se sont rentrés dedans violemment, maladroits sur leurs vélos qu’ils font rouler trop vite dans le jardin exigu. Richard s’est ouvert l’arcade sourcilière, et Lionel le genou. Pour un peu, Lambert les aurait conduits à l’hôpital. À présent, il les couve d’un regard affectueux, avant d’examiner les deux petites bécanes. Il redresse l’un des guidons, tâte un pneu dégonflé. Et soudain, l’air malicieux, il déclare qu’il va acheter un break, comme ça il pourra emmener enfants et vélos en forêt le dimanche. Les garçons poussent des cris de joie, tournant autour de lui comme des Sioux. Alertée par le tapage, Isabelle arrive en trombe et veut savoir ce qui se passe. Lambert la juche sur ses épaules. C’est un père formidable, attentif, chaleureux. Richard est très content de l’avoir pour parrain, content de passer la fin du mois de juillet à Tours. Ses parents ne l’emmènent jamais avec eux en voyage parce qu’ils partent pour travailler, pas pour s’amuser. Lambert lui demande si ça va, s’il n’a pas mal à la tête. Isabelle gigote pour descendre des épaules de son père car elle veut aller chercher sa panoplie d’infirmière. Lionel se moque d’elle mais Richard ne dit rien, pour ne pas la contrarier. Il y a des abeilles sur les rosiers, du soleil sur l’eau de la fontaine. Lambert annonce qu’il est l’heure de goûter, que Solène a préparé une tarte meringuée au citron. D’une fenêtre du premier étage, qui donne sur le jardin, Solène déclare vertement que la tarte est prévue pour le dîner. Ils n’ont qu’à se faire des tartines ! Mais Lambert a une meilleure idée, et il fait signe aux enfants de le suivre, articulant en silence le mot : « bou-lan-ge-rie ». Ils se dirigent en file indienne et à pas de loup vers le petit portail rouillé du fond. Lorsqu’ils débouchent sur l’avenue, Isabelle donne sagement la main à son père, tandis que les deux garçons font la course devant. Lambert leur crie de rester sur le trottoir. Il y a du rire dans sa voix.
Richard s’écarta du chemin pour laisser passer un couple de clients et leurs enfants. Des Anglais qui occupaient la suite n° 5 depuis une semaine. Il y eut un échange de sourires et de saluts, puis Richard suivit des yeux les gamins, qui devaient avoir une dizaine d’années. Un âge bienheureux, en tout cas il l’avait vécu ainsi.
— Monsieur Castan !
Sur le seuil d’une des maisons de verre et de bois, Colette, une employée, lui adressait de grands signes. Il la rejoignit et écouta distraitement sa demande de congé exceptionnel pour le lendemain, qu’il lui accorda aussitôt. Il en profita pour jeter un coup d’œil à la chambre. Les grandes baies vitrées laissaient entrer la lumière à flots, à peine tamisée par de délicats voilages pastel. Le dessus-de-lit rouge et blanc, en piqué de coton, s’accordait parfaitement à la teinte blond-roux du mobilier artisanal en merisier, et un grand bouquet de fleurs fraîches était posé sur le poêle, inutile en cette saison. Richard détailla les lithographies, le tapis de laine, les gros coussins de plume sur la banquette d’angle, l’écran plat encastré dans un mur. Jeanne était vraiment douée pour la décoration, elle gâchait son talent en ne travaillant pas à l’extérieur de l’hôtel. Mais chaque fois que Richard le lui suggérait, elle repoussait l’idée avec une moue contrariée. Elle prétendait vouloir se consacrer entièrement au Balbuzard, dont elle surveillait la bonne marche dans les moindres détails.
— Vous fermerez, monsieur Castan ?
— Non, je vous suis, Colette. Je n’ai pas mon passe.
Dehors, il faisait déjà chaud, et le jardinier avait branché les arrosages automatiques. Il recyclait ainsi l’eau de pluie, récupérée dans de grandes citernes installées aux quatre coins du potager. Richard gagna le parking ombragé et s’installa au volant de sa voiture. Après l’accident qui avait coûté la vie à Lambert, il était resté un an sans conduire et, aujourd’hui encore, il lui arrivait d’avoir un sentiment désagréable quand il démarrait. Il prit la route de Tours en songeant à sa liste d’achats et à ses rendez-vous. Il devait se procurer du sable fin et des graviers destinés à l’aménagement de la nouvelle parcelle, passer chez sa comptable signer la déclaration d’impôts, commander des alcools pour le bar, rencontrer un maraîcher qui produisait des fraises extraordinaires. Jeanne tenait à ce qu’il y ait toujours des fruits frais sur les plateaux des petits déjeuners, et le soin qu’elle apportait à leur composition faisait sourire Richard. Une manière pour elle de se consoler de l’absence d’un restaurant ? Sur ce point, il ne céderait jamais, persuadé que les contraintes deviendraient alors trop lourdes. Et puis, le Balbuzard rapportait beaucoup d’argent, pourquoi prendre le risque d’en perdre ? Ils avaient travaillé comme des fous pendant dix ans, pas question de recommencer à s’endetter, à faire la course aux guides, à passer des nuits blanches. Parfois, il se demandait si Jeanne ne s’ennuyait pas, pour vouloir se lancer dans une aventure pareille, et à d’autres moments, il se disait que c’était peut-être lui qui manquait d’ambition. Ou alors, et plus probablement, il n’avait plus envie de se battre aux côtés de Jeanne pour un projet commun. À l’origine du Balbuzard, il s’était vraiment senti en osmose avec elle, ils avaient œuvré main dans la main, partagé le même rêve. Mais une fois leur but atteint, une fois leur fille née, Richard avait découvert que ses sentiments pour Jeanne n’étaient faits que de tendresse et d’estime. L’amour avait disparu, ou bien il n’avait jamais existé. Jeanne était son épouse, son amie, son associée, elle était surtout la mère de Céline et, accessoirement, une femme qu’il désirait par habitude. Un constat assez décevant pour éviter d’y penser, ce que Richard parvenait à faire la plupart du temps.
À travers son pare-brise, il observa la campagne qui s’étendait de part et d’autre de la route. Avoir revu Isabelle le perturbait, l’angoissait, fendait la carapace péniblement constituée au fil des années. Isa lui rappelait trop de choses, entre autres qu’il avait su ce qu’aimer voulait dire. Vraiment aimer. Bien sûr, il possédait à l’époque la flamme de la jeunesse, mais cette flamme ne demandait qu’à renaître, elle couvait toujours en lui, pas tout à fait éteinte. Il avait eu beau se forger un destin d’homme raisonnable, travailleur et bon gestionnaire, époux et père, écologiste et responsable, il n’avait pas réussi sa vie. Du moins, pas telle qu’il l’avait entrevue à vingt ans, si riche de promesses, si magnifiquement tracée. Mais un chauffard doublant un camion avait tout changé, tout cassé. Plus question de la main d’Isabelle dans la sienne, ni d’étude Ferrière et Castan. Il n’était pas devenu notaire, et il avait perdu Isabelle. Sa seule famille l’avait rejeté avec horreur, l’expédiant dans un monde dont il ne savait rien. Après, il avait fait comme il avait pu. Les gens disaient qu’il s’était « bien débrouillé », une expression qui lui laissait un goût amer. Comment se « débrouiller » quand on a perdu le paradis ? Et comment rester mesuré quand on est passionné ? Car la nature de Richard était pleine d’ardeur, de fougue, de ferveur, un trait de caractère qui attendrissait Lambert, à l’époque, mais que Richard avait cherché à gommer depuis l’accident. Il s’était reconstruit autrement, il ne voulait plus se souvenir du jeune homme qu’il avait été. En conséquence, il devait continuer à se tenir très loin d’Isabelle. L’avoir revue une seule fois était déjà une fois de trop.
À l’instant où Isabelle pénétra dans le hall, Jeanne sut à qui elle avait affaire. Quelques années plus tôt, une amie la lui avait désignée dans un magasin, et enfin elle avait pu mettre un visage sur la femme qui avait si longtemps hanté Richard. Dévorée de curiosité, mais aussi de jalousie, elle avait ce jour-là détaillé la silhouette, le profil, la chevelure et les vêtements sans trouver de défaut. Par la suite, elle s’était surprise à y repenser souvent, comme à une menace lointaine mais persistante.
Abasourdie de voir la jeune femme traverser la réception et venir droit sur elle, Jeanne se redressa, s’efforçant d’afficher une expression affable.
— Bonjour madame, et bienvenue au Balbuzard ! déclara-t-elle machinalement. Que puis-je faire pour vous ?
— Vous devez être Jeanne Castan.
Devant tant d’assurance, Jeanne répliqua du tac au tac :
— Et vous Isabelle Ferrière.
— Absolument.
Elles se dévisagèrent avant de se serrer la main.
— Cet hôtel est superbe ! lança Isabelle. Mais je ne m’attendais pas du tout à ce cadre, on m’avait décrit quelque chose d’ultramoderne…
— Les chambres le sont. Elles se trouvent dans le parc, en annexe.
— Je n’ai rien remarqué en arrivant.
— Eh bien, c’est un compliment ! Nos clients apprécient l’intimité, la tranquillité, l’impression d’être seuls au milieu des arbres et des fleurs.
Avec un petit sourire, Isabelle pencha la tête de côté, faisant mine de réfléchir.
— Je ne suis pas venue pour ça, finit-elle par déclarer.
— Oui, je m’en doute.
Jeanne n’était pas décidée à faire quoi que ce soit pour faciliter leur conversation, mais Isabelle la prit de court avec un geste éloquent en direction du panneau qui indiquait le bar.
— On peut s’isoler un peu ? J’ai une proposition à vous faire.
Raide, Jeanne acquiesça et précéda Isabelle jusqu’à une grande salle lambrissée. Richard avait lui-même décapé et ciré les panneaux de bois qui tapissaient la pièce, y compris au-dessus de la cheminée, puis il avait restauré les quatre fenêtres à meneaux donnant sur le parc. Un peu partout, de confortables fauteuils club au cuir patiné entouraient de petites tables rondes ornées de lampes aux abat-jour en pâte de verre. Dans le fond, un long comptoir de drapier tenait lieu de bar. Jeanne n’avait pas hésité à mélanger les styles pour donner à l’endroit une atmosphère chaleureuse, et les clients s’y attardaient volontiers pour boire une coupe de champagne ou bien siroter un alcool avant d’aller se coucher. À cette heure matinale, il n’y avait personne, néanmoins Jeanne choisit de s’installer dans le coin le plus reculé, près de la dernière fenêtre. Face à elle, Isabelle croisa les jambes et prit le temps d’examiner avec intérêt le décor du lieu.
— Votre château a une histoire ? demanda-t-elle enfin d’un ton enthousiaste.
Jeanne brûlait de connaître le véritable motif de cette visite si inattendue, mais elle répondit posément :
— Rien d’extraordinaire. Il a été édifié à la Renaissance par un nobliau, puis il a presque entièrement brûlé lors d’un incendie domestique deux siècles plus tard. De la construction d’origine, il subsiste à peine une aile. Par la suite, il a appartenu à la même famille durant près de cent cinquante ans mais, faute d’argent, s’est beaucoup dégradé. Nous l’avons acheté aux derniers héritiers qui tiraient le diable par la queue et voulaient se débarrasser de ce qu’ils considéraient comme une ruine. Bien qu’il ne reste que peu de pièces, il a fallu accomplir un énorme travail de rénovation.
Isabelle hocha la tête, attentive et souriante, comme si elle n’était là que pour entendre l’historique des lieux.
— Ce qui nous a plu, à Richard et moi, était ce magnifique terrain prolongé par l’étang. Voilà comment est né notre hôtel.
Sciemment, Jeanne avait insisté sur « Richard et moi ». Elle savait qu’il allait être question de son mari, mais elle ne devinait pas encore pourquoi. Elle planta son regard dans celui d’Isabelle, sans lui rendre son sourire, et laissa passer un silence. Malheureusement, elle n’était pas rompue à ce genre d’exercice, et au bout de quelques instants, elle ne put s’empêcher de murmurer :
— Alors ?
Bien carrée dans son fauteuil, Isabelle la dévisagea une nouvelle fois.
— Je suppose que Richard vous a parlé de moi et de ma famille ? Nous avons grandi ensemble.
— Oui, je suis au courant. Et aussi du… de l’accident.
— Un drame absolu. Mais qui appartient au passé, n’est-ce pas ? Voici quelques jours, un concours de circonstances a conduit Richard dans mon étude, et j’ai pensé qu’il était grand temps de mettre un terme à toutes ces années de silence.
N’ayant rien à répondre, Jeanne se taisait, très mal à l’aise. Isabelle marqua une pause avant de reprendre :
— Richard a été comme mon deuxième frère.
— Deuxième frère et premier amour, non ?
Jeanne n’avait pas pu se retenir. Elle voulait montrer qu’elle savait, que Richard s’était confié à elle, qu’il n’existait aucun secret dans leur couple.
— Amour de jeunesse, répliqua Isabelle d’une voix apaisante. C’est si loin ! Et nous étions très innocents.
Elle se pencha au-dessus de la table et, avant que Jeanne puisse réagir, elle lui prit la main.
— De loin en loin, j’ai eu de ses nouvelles. Votre mariage, la réussite de votre hôtel, tout ça m’a fait plaisir pour lui. Sincèrement.
Jeanne tiqua sur le dernier mot, mais Isabelle était lancée.
— On ne peut pas renier ses souvenirs, et avec Richard nous en avons tant ! Je suis certaine qu’il a beaucoup souffert de cette rupture avec ma famille, mais bien sûr, ma mère lui en voulait terriblement au début. Le chagrin la rendait injuste, elle a mis longtemps à accomplir son deuil.
— Je comprends, murmura Jeanne du bout des lèvres.
— Aujourd’hui, je voudrais faire table rase de tout ça. Remettre les compteurs à zéro. Dans mon bureau, j’ai senti Richard assez malheureux, comme s’il se croyait toujours coupable. En y réfléchissant, je me suis demandé combien de fois il nous avait évités, moi, ma mère ou mon frère, dans les rues de Tours. C’est une situation intenable, ridicule… Alors, voilà, je suis venue vous inviter à dîner chez moi. Tous les deux. Une sorte de réconciliation officielle qui sera salutaire pour tout le monde. J’en ai parlé à mon frère qui se joindra à nous, il y tient, il viendra spécialement de Paris. Bien entendu, il n’y aura pas ma mère. Une chose à la fois !
Isabelle se mit à rire, contente d’elle, ne doutant pas que son offre allait être acceptée.
— Ce n’est pas à moi de décider, protesta Jeanne. Pourquoi ne pas vous adresser à Richard ?
— J’ai trouvé plus correct de vous le demander d’abord. Et puis, tout ce qui passe par les femmes est toujours mieux vécu. Nous savons arranger les choses, arrondir les angles… Vous êtes la mieux placée pour convaincre Richard, mais je crois que ma proposition lui fera plaisir.
Jeanne n’avait pas grand-chose à opposer aux arguments d’Isabelle, cependant l’idée d’aller dîner chez cette femme la révulsait. C’était comme se jeter dans la gueule du loup.
— Voyez avec lui, acheva Isabelle en se levant. N’importe quel vendredi du mois de juin serait parfait. Je vous appellerai d’ici quelques jours.
Il n’y avait pas d’issue, même pas de réponse immédiate à donner. Richard allait adorer cette invitation. À moins qu’elle ne le fasse frémir. Mais il traînerait Jeanne là-bas, elle en était certaine, ne serait-ce que pour revoir la maison des Ferrière où il avait grandi. Pour s’assurer qu’on lui avait bien pardonné. Et pour le plaisir de contempler Isabelle à loisir. Ainsi qu’il l’avait avoué lui-même, la revoir ne pouvait pas le laisser indifférent.
Toujours assise, figée, Jeanne écouta décroître les pas d’Isabelle. Quelques instants plus tard, par la fenêtre, elle l’aperçut qui s’éloignait vers le parking, et elle la suivit des yeux. Belles jambes fines, démarche de conquérante, veste beige parfaitement ajustée sur sa petite jupe noire. Séduisante et déterminée, peu de gens devaient lui résister. D’ailleurs, Jeanne elle-même n’avait pas su s’en débarrasser. Pourquoi s’était-elle montrée aussi passive ? La familiarité d’Isabelle l’avait pourtant exaspérée ! Cette femme se croyait-elle en pays conquis au Balbuzard ? Son invitation à dîner était une sorte d’absolution, offerte avec une désinvolture très étudiée. Qu’attendait-elle donc de Richard ?
Se sentant gagnée par la colère, Jeanne quitta le bar à son tour. Elle pouvait se taire, bien sûr, ne rien dire de cette visite à son mari, mais elle devinait qu’Isabelle s’obstinerait jusqu’à obtenir gain de cause. Quant à Richard, dès qu’il serait au courant…
Arrêtée au milieu du hall, Jeanne se vit dans le grand miroir vénitien qui surmontait la table à gibier. Elle aussi avait une jolie silhouette, elle aussi était bien habillée ! S’approchant un peu, elle scruta son visage sans indulgence. Ses cheveux blonds, illuminés par un savant balayage de son coiffeur, étaient mi-longs, coupés au carré. Ses yeux d’un bleu intense avaient toujours été son meilleur atout, en revanche elle n’aimait pas sa bouche qu’elle jugeait trop grande. À part ça, elle avait peut-être un ou deux kilos à perdre, mais pas une seule ride. Céline lui répétait qu’elle était « la plus jolie des mamans à la sortie de l’école ». Et Richard, que disait-il ? Des choses gentilles dans l’intimité de leur chambre, des mots de désir qui ne prouvaient rien. Parfois, il remarquait une robe neuve, ou un accessoire, et il se montrait toujours galant avec elle. Un bon mari, en somme, mais pas un mari très amoureux. Il prétendait que sa passion de jeunesse pour Isabelle avait été si forte et s’était si mal terminée qu’il était guéri à jamais des sentiments excessifs. Un prétexte ? Une manière de justifier sa tiédeur ?
Se détournant du miroir, Jeanne se sentit soudain très lasse. Démotivée, désabusée. Elle avait besoin de challenge, elle aimait se battre, mais pas contre les gens, contre les pièges et les difficultés de la vie. Avoir lutté aux côtés de Richard pour construire le Balbuzard était la meilleure chose qui lui soit arrivée, elle regrettait amèrement de ne plus avoir un but commun avec lui. Ce restaurant, dont il ne voulait pas entendre parler et qui la faisait tant rêver, aurait été un projet magnifique. Une nouvelle aventure à partager. Peut-être une nouvelle illusion ? En tout cas, elle n’avait aucune envie de reprendre son métier de décoratrice d’intérieur. Lorsque Richard le lui suggérait, elle se demandait aussitôt s’il ne désirait pas mettre un peu de distance entre eux. Aller travailler à l’extérieur supposerait d’embaucher quelqu’un pour la remplacer, or elle ne souhaitait pas quitter sa place.
« Et si c’était la solution ? Qui sait si Richard ne me regarderait pas autrement ? L’absence crée le manque, on serait heureux de se retrouver, d’avoir des choses à se raconter. Nous sommes englués dans nos habitudes, focalisés sur l’hôtel, nous risquons de devenir un vieux couple qui n’a plus rien à se dire. Deux bons copains… Ah, non, tout mais pas ça ! »
Elle sursauta en entendant des clients pénétrer dans le hall. Par habitude, elle esquissa un sourire, tandis qu’ils s’adressaient à elle en anglais avec un épouvantable accent allemand.
Après avoir terminé toutes ses courses, Richard gagna à pied la place Plumereau. Il aimait bien s’installer à la terrasse d’un café pour boire un verre au soleil en regardant passer les touristes ou les étudiants. Quinze ans plus tôt, il avait fait partie de ces derniers, jeune homme insouciant et rieur. Comment aurait-il pu deviner, à l’époque, qu’il tiendrait un jour un hôtel ? Qu’il deviendrait un ardent défenseur de l’environnement alors que c’était le cadet des soucis de la famille Ferrière ? Quant à ses propres parents, pour les souvenirs d’enfance qu’il en conservait, seules les civilisations disparues les captivaient, et l’avenir de la planète les laissait indifférents. Si le Ciel existait pour de bon, que pensaient-ils de leur fils, là-haut ?
La joyeuse animation de la place Plum’, comme on la désignait familièrement, lui donna soudain envie de rester déjeuner en ville. Il était trop tard pour proposer à Jeanne de le rejoindre, et de toute façon, il préférait être seul. De son portable, il appela sa femme pour la prévenir, expliquant qu’il avait encore beaucoup à faire dans l’après-midi. Il comptait effectivement passer à la blanchisserie qui traitait tout le linge de l’hôtel, mécontent des dernières livraisons, et il en profiterait pour acheter à La Livre Tournoi les sucres d’orge dont Céline raffolait.
Il flâna un moment dans les rues piétonnes, nez au vent et mains dans les poches, heureux de s’octroyer un peu de liberté. Rue de la Monnaie, il entra au Léonard de Vinci où il s’attabla pour déguster quelques spécialités italiennes avant de reprendre sa promenade. Le temps était superbe, les gens déambulaient sur les trottoirs en souriant, une atmosphère d’été et de vacances poussait à s’attarder. À plusieurs reprises, Richard surprit les regards que certaines femmes lui lançaient. Il s’étonnait toujours de plaire, n’ayant aucune conscience du charisme qu’il dégageait. Au Balbuzard, il était déjà arrivé que des clientes lui fassent des avances, et il avait dû se séparer d’une employée à qui il ne pouvait pas s’adresser sans la faire rougir jusqu’aux yeux. Ces situations l’amusaient, l’intriguaient, mais il n’aurait jamais eu l’idée d’en profiter. Il était fidèle à Jeanne, d’une part parce qu’elle lui plaisait toujours, et surtout parce qu’il détestait mentir. Les leçons de morale de Lambert avaient porté leurs fruits, Richard était honnête, loyal, droit. Sa seule faiblesse s’appelait Isabelle Ferrière, pour elle il aurait pu trahir n’importe qui et se trahir lui-même, il le savait pertinemment.
— Castan ! Richard Castan ! Ça alors, depuis le temps…
Un homme de son âge, qu’il mit quelques instants à identifier, venait de s’arrêter devant lui et le dévisageait en souriant.
— Ismaël, dit enfin Richard.
— Ah, quand même ! J’ai bien cru que tu n’allais pas me reconnaître.
Les souvenirs de l’école hôtelière lui revinrent brusquement en mémoire. Ismaël avait été l’un de ses bons copains là-bas, et l’un des meilleurs éléments de leur promotion. C’était aussi celui qui faisait rire tout le monde avec ses blagues farfelues. Grand et maigre, il avait l’air d’un chat écorché à l’époque mais depuis, il avait dû prendre une bonne vingtaine de kilos.
— J’ai entendu parler de ton hôtel et j’avais bien l’intention d’aller te voir un de ces jours, déclara Ismaël en lui saisissant le bras. Mais le temps me manque, tu sais ce que c’est. Allez, on boit un coup pour fêter ça.
Ils s’installèrent à une terrasse parce qu’Ismaël voulait fumer un cigare, et ils se mirent à égrener les noms de leurs anciens camarades. La plupart avaient quitté la région, certains étaient à l’étranger, d’autres avaient abandonné le métier.
— Je suis revenu de Paris l’année dernière. J’avais un restaurant qui marchait bien, du côté de la Bastille, mais la Touraine me manquait trop. Le climat, surtout ! Bref, j’ai vendu, et j’ai ouvert autre chose ici. Un petit bijou, tu verras, parce qu’il faut absolument que tu viennes manger chez moi, tu seras reçu comme un prince. D’ailleurs, j’y pense, on pourrait s’envoyer des clients ? Ils dînent chez moi et ils dorment chez toi, tout le monde est content !
Bavard, enjoué, Ismaël semblait extraordinairement épanoui.
— Ton hôtel s’appelle le Balbuzard, hein ? On en dit beaucoup de bien, ça doit te faire plaisir. L’écologie, c’est une idée intelligente, qui permet sûrement de réduire les frais généraux ?
— À condition d’avoir la mise de fonds initiale. Il faut investir pour économiser, pour ne pas polluer, pour ne pas détruire. Mais avec le prix du pétrole, bientôt plus personne n’aura le choix. Un mal pour un bien, en somme.
— Toujours le mot pour rire ! s’esclaffa Ismaël. En tout cas, on a fait un sacré bout de chemin depuis l’école hôtelière… Et je suis vraiment content de te retrouver. J’imagine que tu as oublié ton gros chagrin de l’époque ?
Durant les premiers mois de sa formation, Richard, encore traumatisé et rongé de culpabilité, avait fini par se confier à Ismaël. Celui-ci savait très bien s’arrêter de parler pour écouter les problèmes des autres, et son optimisme était communicatif. Sans lui, Richard n’aurait peut-être pas réussi à passer le cap de la première année.
— Je suis marié et j’ai une petite fille, déclara-t-il sans répondre directement à la question. Quel est ton jour de fermeture ?
— Le lundi.
— Alors viens boire une coupe de champagne au Balbuzard lundi prochain, je te présenterai ma famille.
— Une coupe ? Quel rat tu peux faire ! Une bouteille me semble un minimum. J’emmènerai mon fils, il a treize ans. Sa mère s’est tirée en Australie pendant que j’étais aux fourneaux, elle trouvait que la restauration est un métier de chien.
— Désolé, murmura Richard.
Le ton léger d’Ismaël ne l’avait pas abusé. L’espace d’un instant, il se demanda comment il réagirait si Jeanne s’en allait en laissant Céline derrière elle. Mais non, pas Jeanne, elle adorait sa fille, et elle l’aimait, lui. Penser à elle lui fit regarder sa montre, qui indiquait déjà six heures et demie.
— Il faut que je file, annonça-t-il en se levant. Mais n’oublie pas, je t’attends lundi. Tu as l’adresse ?
— Elle est dans tous les bons guides ! répliqua Ismaël avec un grand rire. Allez, va-t’en, je règle la tournée puisque la prochaine sera pour toi !
Richard s’éloigna, rendu songeur par cette rencontre. Retrouver un vieil ami lui procurait un plaisir certain mais le ramenait encore une fois en arrière. Or trop de choses, ces temps-ci, remettaient Isabelle dans sa tête. Une coïncidence ? Un tournant inattendu de son existence ? Il se sentait dans un état un peu étrange, à la fois exalté et angoissé, comme s’il était à la veille d’un bouleversement.
Lorsqu’il arriva au Balbuzard, il trouva le hall de la réception désert. L’employée qui assurait la permanence était au bar, occupée à servir des clients, et Jeanne devait être avec Céline au premier étage, dans leur appartement privé. Il grimpa quatre à quatre l’escalier de pierre, vaguement culpabilisé d’avoir passé toute la journée à Tours.
— Papa est rentré, papa est rentré ! claironna Céline dès qu’elle l’aperçut.
Elle galopa le long du couloir pour venir se jeter dans ses bras. Avec son pyjama rose et son odeur de shampooing à la pêche, elle était vraiment craquante. Blonde, comme sa mère, avec les mêmes yeux bleu azur, et elle promettait de devenir jolie. Richard lui donna le sac de sucres d’orge après s’être assuré qu’elle avait déjà dîné, puis il gagna le séjour. Au premier regard, il sut que sa femme était contrariée, et il s’apprêtait à s’excuser de son retard lorsqu’elle lui lança :
— J’ai reçu une visite, ce matin. Tu ne devineras jamais qui !
Apparemment, il ne devait pas s’agir d’une bonne nouvelle.
— Isabelle Ferrière est venue nous inviter à dîner, enchaîna-t-elle d’une voix tendue.
— Qui c’est ? demanda Céline, la bouche pleine.
— Une amie d’enfance, répondit trop vite Richard.
Il avait du mal à croire ce que Jeanne venait de lui annoncer, mais il ne voulait pas en discuter devant leur fille.
— C’est bientôt l’heure d’aller te coucher, mon bébé. Tu peux lire un peu et je viendrai t’embrasser.
La fillette s’éloigna vers sa chambre en traînant les pieds, le sac de sucres d’orge serré contre elle. Une fois seuls, Jeanne et Richard échangèrent un regard aigu, puis Jeanne haussa les épaules.
— Je n’ai pas très bien compris sa démarche. Une sorte de… réconciliation ? D’après elle, son frère devrait être présent à ce dîner, mais pas sa mère.
— Je suis très surpris, bredouilla Richard.
Au moins, il ne mentait pas. Il était même stupéfait du culot d’Isabelle. Elle avait toujours été directe, allant droit au but, mais que cherchait-elle en venant solliciter Jeanne ? Pourquoi, plus simplement, ne pas l’appeler directement ? Son numéro de portable était dans le dossier d’achat du terrain, elle aurait pu s’en servir.
« Elle savait que je refuserais. Parce que j’ai peur de la revoir, elle l’a bien compris, et aussi parce que je n’aurais pas osé en parler à Jeanne. »
— Tu parais consterné, fit remarquer sa femme. Tu n’es pas obligé d’accepter !
Sous son regard inquisiteur, il tenta de sourire sans y parvenir. En fait, il devait être décomposé car Jeanne ajouta, soudain plus conciliante :
— Si c’est important pour toi, Richard, nous pouvons y aller. Savoir qu’elle ne t’en veut plus de la mort de son père t’aiderait peut-être à effacer toute cette vieille histoire.
Isabelle lui en avait-elle voulu ? Certes, après le drame elle avait gardé le silence et pris ses distances, mais elle n’était pas aussi injuste ni aussi bornée que Solène, elle avait forcément fait la part des choses. Lionel lui-même, quinze ans plus tôt, sur ce trottoir où ils s’étaient vus pour la dernière fois, avait reconnu que personne n’était à l’abri d’un accident.
— À part ça, mon chéri, tu as passé une bonne journée ?
Jeanne le regardait maintenant avec tendresse et il en éprouva de la reconnaissance.
— Très bonne. J’ai fait mille choses, et j’ai même rencontré un vieux copain de l’école hôtelière, Ismaël. Il a ouvert un restaurant à Tours, La Renaissance. Ce n’est pas très original comme nom, mais je suis sûr que c’est une excellente table parce qu’il était très doué ! Tu feras sa connaissance la semaine prochaine, il va venir nous voir.
Traversant le séjour, il alla ouvrir la porte vitrée coulissante qui donnait sur leur cuisine. Lorsqu’ils avaient aménagé cet étage pour y vivre, puisque le rez-de-chaussée était destiné aux services de l’hôtel, ils n’avaient pas eu les moyens de s’offrir les conseils d’un architecte et ils s’étaient débrouillés seuls, commettant quelques erreurs. Les murs de pierres apparentes, que Richard avait sablées afin de leur redonner leur blancheur initiale, possédaient un cachet certain mais manquaient de chaleur. Les fenêtres à meneaux, avec leurs vitres serties de plomb, ne laissaient pas passer beaucoup de soleil, et le très vieux parquet à points de Hongrie grinçait affreusement. Dans la cheminée monumentale, où il aurait fallu entretenir des feux d’enfer, Richard avait installé un poêle, moins gourmand en bois et infiniment plus efficace. Lorsqu’il s’était résolu à percer le mur sur la salle mitoyenne pour y faire la cuisine, il avait donné à l’ouverture une forme d’ogive, puis fabriqué de ses mains la double porte qui coulissait sur des rails, permettant de joindre ou de séparer les deux pièces. Pendant ce temps-là, Jeanne avait couru les brocantes et les foires à tout pour dénicher de grands tapis colorés. Dans les chambres, elle avait remplacé les vieux tissus damassés tout défraîchis par des papiers peints aux motifs délicats. Le deuxième étage, qui ne comportait que des mansardes en mauvais état, avait été condamné après que Richard eut couvert les sols d’une bonne épaisseur de laine de roche. Au bout du compte, leur appartement était assez réussi bien que peu fonctionnel, contrairement aux petites maisons de verre et de bois qui avaient fait la réputation du Balbuzard. De temps en temps, Richard formait le projet de revoir l’endroit de fond en comble. Ils en avaient à présent la possibilité financière, mais ils ne se résignaient pas à vivre de nouveau dans un chantier.
Il prit une bouteille de vouvray pétillant dans le réfrigérateur, la déboucha et servit deux verres qu’il rapporta dans le séjour.
— Ce serait quand, ce dîner ?
Même posée d’un ton désinvolte, sa question trahissait une certaine nervosité.
— Un vendredi au choix. Elle doit nous rappeler.
Pour Jeanne, Isabelle était déjà devenue « elle », la rivale, l’ennemie.
— Je suppose que ça t’ennuie, ma chérie ?
Il aurait voulu dire quelque chose de plus gentil mais n’avait pas trouvé les mots justes.
— Sans doute faut-il en passer par là, murmura Jeanne de façon sibylline.
Pour la rassurer, il pouvait tout simplement refuser. Ne pas donner suite et renvoyer Isabelle à l’oubli. Sauf qu’il ne l’avait jamais oubliée, bien entendu. Au-delà de l’attirance qu’il éprouvait toujours pour elle, il avait besoin de son pardon. Besoin de revoir Lionel, aussi. De se réapproprier sans honte ses souvenirs de jeunesse. De ne plus être le coupable, le renégat, mais à nouveau un hôte dans la maison des Ferrière. De prononcer enfin le prénom de Lambert, de pouvoir formuler les regrets qui pesaient toujours sur lui.
— Tu as faim ? demanda Jeanne.
Elle abandonna le vieux canapé de cuir où elle s’était lovée, le temps de boire son verre. S’approchant de lui, elle le prit par le cou et déposa un baiser léger au coin de ses lèvres.
— N’en faisons pas une montagne, d’accord ? Elle le connaissait bien, assez bien en tout cas pour s’apercevoir qu’il n’avait pas envie de la serrer contre lui, aussi s’y obligea-t-il. Il aimait son parfum, sa peau, mais bizarrement, il eut l’impression de tenir une étrangère dans ses bras. S’il avait possédé une baguette magique, il serait allé se coucher sans dîner, et seul.
— Je vais border Céline, dit-il en se dégageant.
Au moins, avec sa fille, il n’aurait pas ce pénible sentiment d’indifférence. Et en effet, durant le quart d’heure qu’il passa avec elle, à la câliner et à rire, il se détendit au point de redevenir lui-même. Que lui était-il donc arrivé, ces derniers jours ? Pourquoi fuyait-il sa femme, son hôtel, préférant musarder dans les rues de Tours ?
Une fois Céline endormie, il rangea avec soin les peluches au pied du lit, éteignit la lampe de chevet. Durant quelques instants, grâce à la lumière du couloir, il contempla le visage paisible de la fillette. Une adorable tête d’ange posée sur un oreiller rose. Contrairement à Jeanne, il n’avait pas souhaité une famille nombreuse, et Céline le comblait. Au moins, il pouvait se raccrocher à cette certitude, il était un père heureux. Il avait même réussi à être quelqu’un d’heureux tout court, en tout cas, il l’avait cru. Ou presque.
Lorsqu’il regagna le séjour, il essaya de ne pas penser à la question qui l’obsédait malgré tous ses efforts, la question qu’il allait finir par poser, trop impatient pour différer : quel vendredi ? Dans une semaine, deux, trois ?
Sur un coffre ancien, près de la cheminée, il vit des crayons de couleur et des dessins en désordre. Persuadé qu’il s’agissait de ceux de Céline, il tendait déjà la main pour les ranger lorsqu’il suspendit son geste. Ces esquisses au tracé très professionnel n’étaient pas celles d’une enfant. Jeanne se remettait-elle à faire des projets de décoration ? Ce serait merveilleux si elle s’intéressait de nouveau à son métier, si elle essayait de trouver des commandes, de récupérer une indépendance professionnelle. Depuis longtemps, ils étaient trop l’un sur l’autre, trop obnubilés par le Balbuzard, bref, ils vivaient en vase clos.
De la cuisine lui parvenaient des bruits d’ustensiles heurtés, ainsi qu’une bonne odeur de beurre aillé. Durant le dîner, ils allaient parler de l’hôtel, du personnel, des factures, des mille soucis d’intendance qui formaient l’essentiel de leurs conversations quotidiennes. Peut-être Jeanne évoquerait-elle encore une fois ce restaurant qu’elle rêvait d’ouvrir. Ou bien les progrès de Céline à l’école. Et pendant ce temps, il penserait probablement à Isabelle ! Vraiment, il fallait qu’il se reprenne.
Avec un soupir exaspéré, il saisit les dessins et rejoignit Jeanne. Ce soir, ils discuteraient d’autre chose que du Balbuzard. Penché au-dessus de l’épaule de sa femme, il regarda ce qu’elle était en train de préparer. Alors qu’il s’apprêtait à l’interroger sur sa recette, elle le devança en marmonnant, de mauvaise grâce :
— Quel vendredi, Richard ?
Elle pensait donc à la même chose que lui, mais sûrement pas de la même manière. L’ombre d’Isabelle s’était glissée entre eux, et Jeanne semblait considérer qu’il était le seul à pouvoir la faire disparaître.
— Comme tu voudras, souffla-t-il, sans conviction.
Il n’avait aucune chance de la persuader que ce dîner était sans importance.
— Alors le plus tôt sera le mieux. Qu’on en soit débarrassés !
Sa voix tranchante et son regard dur apprirent à Richard qu’elle venait de lui déclarer la guerre.