ENCORE UNE FOIS
Ramsey Campbell
Bryant en eut vite assez de la Wirral Way. Ayant épuisé les parcs de Liverpool, il s’était aventuré jusque-là pour découvrir malheureusement que la nature était trop impitoyable envers lui. Bryant croyait que la Wirral Way serait riche d’enseignement pour un botaniste, mais elle n’était en fait qu’une voie ferrée désaffectée, envahie par les herbes folles. Parfois elle conduisait sous des tunnels creux comme des sifflets dans lesquels il se sentait pris au piège. Puis lorsqu’elle regagnait le niveau du sol, ce n’était que pour lui révéler des champs trop luxuriants à son goût, des haies, des arbres, sans parler de la végétation monotone qui pour lui se réduisait à une masse oppressante.
Pourquoi donc cette vallée miniature lui était-elle si intolérable ? Il n’arrivait pas à le comprendre. Les mômes y venaient hululer comme des trains qui déraillent, d’énormes clébards sortaient des buissons pour bondir sur lui et lécher son visage, mais le pire des inconvénients, c’étaient les mouches qui avaient essaimé toutes en même temps, ce jour de fin juin, le premier jour vraiment chaud de l’année. Elles lui brouillaient la vue et leur incessant bourdonnement semblait engourdir tous ses sens.
Lorsqu’il entendit des moteurs de camions quelque part, au-dessus de lui, il se faufila par la première brèche dans les ronces. Cette voie ne menait à vrai dire nulle part, et quand il s’en aperçut, il avait déjà traversé trois champs. Il continua néanmoins, bien que ce qu’il avait pris pour des camions ne fût en réalité que des tracteurs lointains. Il désespéra un moment de retrouver le bon chemin. Il se sentait tout poisseux, englué dans cette verdure et assailli par les bourdonnements. Une mouche dans un piège à mouches. Sous le ciel inexorablement bleu, il n’y avait rien, excepté une petite maisonnette, d’autres champs et plus loin, sur la gauche, un hallier. Peut-être que s’il allait jusqu’à cette maisonnette pour demander sa route, on lui donnerait à boire par la même occasion.
Atteindre cette habitation fut un véritable chemin de croix. Et une fois à proximité, il découvrit que le jardin qui l’entourait était tout autant envahi de mauvaises herbes et de ronces que la voie ferrée.
Pourtant une personne attendait devant le seuil de cette maison, des herbes jusqu’aux genoux : une femme aux blanches épaules, l’air très paisible. Vite, Bryant franchit le labyrinthe de barrières et de haies qui le séparait d’elle. Et ce ne fut qu’une fois tout près qu’il se rendit compte à quel point cette femme était vieille et pâle. Elle s’appuyait d’une main sur un perchoir abandonné pour oiseaux, et un instant, il crut que les épaules de son long manteau étaient couvertes de crottes blanches, comme ce perchoir. Bryant secoua la tête avec vigueur pour chasser ce mirage dû à la chaleur et comprit aussitôt que ce n’était que la longue chevelure blanche et embroussaillée de la vieille. De la main, celle-ci l’invitait à la rejoindre.
Du moins Bryant le supposa. Il souleva la barrière qui fermait l’allée couverte de mauvaises herbes et s’approcha de cette femme. Elle agitait toujours la main, mais non pour chasser les mouches qui grouillaient autour d’elle, comme il l’avait cru tout d’abord. Un instant, il eut envie de repartir. Toutefois il y avait une telle supplique dans son regard qu’il continua d’avancer malgré lui.
Dans sa jeunesse, cette femme avait dû être jolie. À présent, ses longs bras et son visage en forme de cœur étaient osseux, sa peau toute flétrie, mais elle aurait été encore séduisante si son teint n’avait pas été aussi gris. Peut-être souffrait-elle de cette canicule ? Elle se cramponnait au perchoir comme si elle craignait de tomber… Mais dans ce cas, pourquoi ne rentrait-elle pas dans la maison ? Bryant en déduisit que ce devait être la raison pour laquelle elle avait besoin de lui, car elle désignait maintenant l’intérieur d’une main tremblante. Ses ongles étaient très longs.
— Pouvez-vous entrer ? demanda-t-elle.
Quelle voix déconcertante ! Guère plus qu’un souffle, à peine audible. La canicule l’épuisait certainement.
— Je vais essayer, répondit-il.
Aussitôt elle se dirigea vers la maisonnette, passant derrière un lacis de rosiers et de rocaille envahi par les broussailles. À bout de souffle, elle fut obligée de s’arrêter avant d’avoir atteint le pas de la porte. Bryant avança encore, car la vieille lui désignait faiblement une fenêtre ouverte. Lorsqu’il passa à côté d’elle, un parfum suffocant l’assaillit. Cette femme devait avoir au moins soixante-dix ans. Il fut choqué qu’elle se parfume encore à cet âge, bien qu’il sût que sa réaction n’était qu’un préjugé. Peut-être était-ce ce violent parfum qui attirait les mouches ?
La fenêtre était trop haute pour qu’il pût l’atteindre sans appui. Il contourna la maisonnette et découvrit un garage ouvert. Là, une voiture poussiéreuse somnolait au milieu d’une puanteur de métal chaud et d’huile. Il trouva une boîte à outils qu’il apporta sous la fenêtre.
Une fois juché sur cette boîte, Bryant s’aperçut qu’il aurait du mal à passer par cette étroite fenêtre. Il décrocha le meneau horizontal et parvint à passer les épaules. En se tortillant, il finit par avancer les hanches, le meneau cognant son dos. Mais il demeura coincé, le buste suspendu au-dessus d’une cuisine grisâtre qui sentait le moisi. Il ressemblait ainsi aux oignons en plastique accrochés à une ficelle suspendue au mur d’en face.
Tout à coup, la femme lui saisit les cuisses et le poussa en avant. Elle avait dû monter sur la boîte. Sa soudaine énergie inquiéta Bryant. En tout cas, elle l’aida à dégager ses hanches et il atterrit avec maladresse sur le sol en se cognant la tête contre l’embrasure de la fenêtre.
Il se dirigea aussitôt vers la porte de la cuisine. Bien que cette pièce fût presque nue, elle sentait horriblement mauvais. Dans l’évier, quelques assiettes émergeaient d’une eau qui avait la couleur du saindoux. Il y flottait aussi plusieurs mouches mortes. D’autres rampaient sur les bouteilles de lait sales posées sur le rebord de la fenêtre ou se cognaient contre les vitres, aussi empressées que lui de sortir de cette sentine. Une fois devant la porte, Bryant découvrit que celle-ci était fermée et que la clef était coincée dans la serrure.
Il essaya de la faire tourner, mais comprit que c’était peine perdue. Bryant couru alors jusque devant la porte d’entrée. Le même système de fermeture la verrouillait, et pas la moindre clef. Il retourna dans la cuisine et, dans sa hâte, se cogna contre le réfrigérateur. Il devait être mal fermé, car sa porte s’ouvrit en grand. Excepté une mouche inerte, il était vide. La femme était donc peut-être sortie pour faire des provisions.
— Pouvez-vous me dire où se trouve la clef ? Cria Bryant d’un ton impatient.
Cramponnée au rebord extérieur de la fenêtre, la vieille remua les lèvres sans émettre un seul son. Cherchait-elle à économiser son souffle ? Il crut comprendre aux mouvements de ses lèvres qu’elle répondait : « Cherchez-la. »
Bryant ne découvrit dans les placards de la cuisine que deux, trois boîtes de conserve de haricots et de viande dont les étiquettes étaient à moitié décollées. Il retourna dans le vestibule qui était exigu, étouffant de chaleur et obscur. Le bourdonnement des mouches l’assaillit, bien qu’il ne pût les voir. En face de la porte d’entrée se trouvait un placard rempli de balais et de brosses couverts de toiles d’araignées. Une porte du vestibule, la quatrième, donnait dans le living.
Il régnait dans cette pièce tout en longueur une odeur de renfermé, comme si elle n’avait pas été aérée depuis des mois. La décoration était un véritable concentré du goût des classes moyennes. Le long du manteau crépi de la cheminée, des canons en argent se défiaient les uns les autres. Des portraits de la famille royale flanquaient cette cheminée. Dans un coin, une vitrine pleine de poupées de tous les pays. À l’opposé, une bibliothèque remplie de numéros du Reader's Digest. Sur un mur était épinglé un poster de combat de taureaux et sur un autre, un immense chapeau. Avec tout ce fatras, il était étrange que cette pièce eût l’air abandonné.
Bryant entreprit de chercher la clef tout en s’efforçant d’ignorer le bourdonnement des mouches. Mais ce bruit incessant qui provenait des profondeurs de la maison était troublant : il ressemblait à des gémissements humains.
Il ne trouva la clef ni sur l’énorme canapé pourpre ni à côté des coussins, ni sur la petite table où s’entassaient des exemplaires de la revue Contact. Il pouffa de rire à l’idée que ce soit une revue pour rendez-vous galants. La clef ne se trouvait pas non plus sous le tapis vert pomme ni sur aucune des multiples étagères. Les poupées le fixaient sans lui apporter le moindre secours.
Il retenait son souffle à cause de l’odeur atroce et du nuage de poussière que soulevait chacun de ses gestes. Tout le living disparaissait sous une épaisse couche d’un blanc douteux. Rien d’étonnant que les cils des poupées fussent si épais. Cette femme ne devait plus avoir assez d’énergie pour faire le ménage.
Il avait passé le living au peigne fin, et il ne lui restait plus qu’à s’aventurer plus avant dans la maison, là où les mouches semblaient plus nombreuses encore. Une fois arrivé devant la porte la plus éloignée, il jeta un regard en arrière vers le living. Et si la clef se trouvait sous les magazines ?
Bryant revint sur ses pas, glissa une main sous la pile, heurta un objet en métal. Non, ce n’était qu’un stylo. Mais ce faisant, les revues s’éparpillèrent sur le sol, et plusieurs s’ouvrirent. Il découvrit des clichés de personnes ligotées de façon vicelarde ; une femme grasse en porte-jarretelles brandissait un fouet. Il détourna les yeux. Décidément, il ne faut pas se fier aux apparences !
Mais après tout, se dit-il, cette femme a été jeune dans le temps… Au même instant, toutefois, il comprit ce qui clochait. L’un de ces magazines ne datait que de quelques mois !
Il haussa les épaules pour se convaincre que ces détails ne prêtaient pas à conséquence. À cet instant, un mouvement attira son regard vers la fenêtre. La vieille l’observait. Bryant fit un bond en arrière comme si elle l’avait surpris en train de voler et il courut à la fenêtre, mains grandes ouvertes. Peut-être ne l’avait-elle pas vu en train de regarder ces magazines ? Traverser les broussailles pour gagner cette fenêtre avait dû lui prendre du temps. Le fait est qu’elle se contenta de lui désigner la porte la plus éloignée en disant : « Cherchez par là. »
La perspective d’entamer le tour des chambres inquiéta Bryant, bien que cette crainte fût absurde. Peut-être parviendrait-il à faire passer la vieille par la fenêtre du living, mais celle-ci était également verrouillée. Cette clef devait être avec celle de la porte d’entrée. Mais s’il ne les trouvait pas ? Et s’il n’arrivait pas à ressortir par la fenêtre de la cuisine ? Dans ce cas, la vieille n’aurait qu’à lui passer les outils de la boîte et il forcerait la serrure. Rassuré, Bryant gagna la porte la plus éloignée. La vieille du moins ne le regarderait plus et il n’aurait pas à se demander ce qu’elle pensait de lui.
Le vestibule qui s’étendait derrière ce panneau était aussi sombre que le reste de la maison. Il entrevit le scintillement du bois de trois portes et plusieurs photographies sous cadre fixée aux murs. Le bourdonnement des mouches était plus intense, bien qu’il n’en vît aucune dans ce vestibule. Ce bruit ressemblait plus nettement encore à un sourd gémissement humain. L’odeur de pourri était également plus tenace. Bryant retint son souffle et espéra qu’il n’aurait que la première chambre à visiter.
Il ouvrit la porte et découvrit avec soulagement que c’était une salle de bains, mais sa saleté raviva ses craintes. La baignoire et le lavabo disparaissaient sous une épaisse couche de poussière. Des araignées avaient pris au piège des mouches dans leur toile. La vioque se lavait-elle dans la cuisine ? Mais depuis combien de temps l’eau croupissait-elle dans l’évier ? Il fouilla parmi les pots d’onguent et de lotions alignés sur le rebord de la fenêtre. Tous étaient remplis de talc blanc grumeleux. Il coula entre ses doigts en crissant et Bryant frissonna. Toujours pas la moindre trace d’une clef.
Il ressortit en courant dans le vestibule. La porte ouverte de la salle de bains laissait filtrer un filet de lumière, si bien qu’à présent il pouvait voir les photographies. Des scènes de noces, toutes, et il y en avait sept. Bien que le marié ne fût jamais le même – sur celle-ci, un aviateur à la fine moustache, sur celle-là, un homme au port majestueux qui aurait pu être un chevalier d’industrie –, la mariée, elle, n’était autre que la vieille qui, sur chacune des photos, semblait plus avancée en âge. Sur la dernière, elle s’appuyait à un homme au nez proéminent et à la barbe foisonnante et elle était presque aussi décrépite que maintenant.
Bryant se surprit à rire comme pour une plaisanterie qu’il ne comprenait pas, mais qui devait être drôle. Il jeta un coup d’oeil aux deux autres portes. L’une était fermée par un gros verrou, celle derrière laquelle provenaient par intermittence ces insolites gémissements. Il opta sans hésiter pour l’autre porte.
Elle donnait dans la chambre de la vieille dame. Bryant se sentit horriblement gêné avant même d’avoir vu la courte et transparente chemise de nuit étalée sur le double lit. Néanmoins, il lui fallut affronter cette pièce, car la coiffeuse disparaissait sous un fatras de colliers et de bracelets, l’endroit idéal où perdre une clef. Mais à la seconde où il avisait les photographies appuyées contre le miroir de la coiffeuse, son instinct le poussa à chercher d’abord ailleurs.
Bryant fouilla le lit, souleva les deux bords de la courtepointe par acquit de conscience. Lorsqu’il s’aperçut que ses mains étaient grises de poussière, il remarqua alors que le lit en était rempli. Malgré le creux au milieu du matelas, il en conclut que la vieille devait dormir dans la chambre verrouillée.
Il courut jusqu’à la coiffeuse et éparpilla les bijoux. Son regard se posa alors sur les photographies et ses mains se mirent à trembler. Des photos pornos… sur lesquelles la vioque, à peine moins âgée que maintenant, et son barbu se livraient à des jeux sadomaso. Apparemment, ils aimaient être ligotés et ce n’était là que la plus tendre de leurs pratiques. Et où se trouvait le barbu ? Et ses prédécesseurs ?
Bryant ne pouvait détacher son regard de ces clichés. Pourtant, il les trouvait effroyables. Il continuait de les observer, poussé par la morbidité, quand le reflet de la vieille apparut dans le miroir. Elle le fixait.
Cette fois, il fut certain qu’elle savait ce qu’il était en train de regarder. Pire, il comprit qu’elle avait voulu qu’il découvre ces photographies. Voilà pourquoi elle s’était précipitée jusque devant cette fenêtre. Avait-elle retrouvé ses forces ? Traverser les broussailles qui encerclaient la maison n’était pourtant pas facile.
Bryant gagna la porte sans jeter à la vieille le moindre regard. Il supplia le Ciel que la clef fût dans la dernière pièce. Il traversa le vestibule, puis lutta avec le verrou. Ses craintes montèrent d’un cran. Les grincements du métal fournissaient un contrepoint aux gémissements lugubres qui lui parvenaient de derrière la porte. Mais pourquoi imaginer une chambre de torture ? Lorsque le verrou sauta brusquement et que la porte s’ouvrit, Bryant recula en chancelant.
Cette pièce était quasiment vide : juste un lit et la plus atroce des odeurs. Comme les rideaux étaient tirés, il lui fallut d’abord s’habituer à la pénombre pour discerner quelque chose. Il aperçut enfin une forme allongée sur le lit, recouvert de la tête aux pieds d’une couverture. Une cuillère pointait d’une boîte de viande en conserve, posée à côté du lit. Hormis une chaise et une armoire, il n’y avait pas d’autre meuble dans la pièce. Soudain, Bryant s’aperçut que le corps allongé sur le lit remuait faiblement et il se demanda si ces bruits insolites étaient bien le bourdonnement des mouches. Il fallait qu’il sache. Marchant sur la pointe des pieds, il s’approcha du lit.
Allait-il oser soulever la couverture ? Il l’ignorait. Ce fut alors qu’il jeta un coup d’œil à la boîte de conserve. Du moins, il avait trouvé l’origine de la puanteur. Pour éviter de réfléchir, il souleva brusquement la couverture à hauteur de la tête.
Le barbu ! Il était mort depuis longtemps et un essaim de mouches s’éleva du cadavre.
C’étaient donc les mouches qui avaient fait bouger la couverture, conclut Bryant, saisie de nausée.
Mais il y avait pire encore : des éraflures sur les épaules du mort, des marques de morsures sur la nuque. Et elles semblaient récentes…
Bryant recula en chancelant, suffoquant dans l’air saturé de poussière et de mouches. Le bruit recommença. Il crut dans sa panique qu’il allait rire comme un dément et vomir en même temps. Des mouches grouillaient dans la barbe du cadavre. Mais voilà que la tête du mort se mit à dodeliner lentement sur l’oreiller. Sa langue frétilla entre ses lèvres grisâtres et ses yeux d’aveugle roulèrent dans leurs orbites. Tandis que la moitié inférieure du corps était agitée de secousses faibles, mais régulières, les doigts aux ongles pointus cherchaient à atteindre celui qui se trouvait dans la chambre.
Bryant parvint à franchir la porte Dieu sait comment. Il referma le verrou à deux mains, avec violence. À force de contracter les mâchoires, il grinçait des dents. S’il avait ouvert la bouche, il ignorait s’il aurait hurlé ou vomi. Il se sentait si faible qu’il n’était plus certain de pouvoir atteindre la fenêtre de la cuisine avant la vioque. Et l’idée de la voir le terrifiait.
L’esprit noyé dans la brume, il crut mettre au moins dix minutes pour retraverser le living. Il débouchait enfin dans le premier vestibule, les jambes en coton, quand il se rappela tout à coup qu’il lui fallait se hisser sur quelque chose pour pouvoir agripper le rebord de la fenêtre. Il retourna dans le living, jeta à terre tous les exemplaires de Contact qui se trouvaient sur la petite table et refit le même parcours en emportant celle-ci. Il crut qu’il allait rester paralysé en travers de la porte, tant il avait peur que la vieille ne l’attende à la fenêtre de la cuisine.
Mais elle n’était pas là. Les ronces avaient dû la retarder. Il laissa tomber la table sous là fenêtre et au même instant, la clef coincée dans la serrure attira de nouveau son regard. Un autre homme – le barbu, peut-être – l’avait-il cassée en tentant de fuir ? Aucune importance, ce n’était pas le moment de s’appesantir sur ce qui s’était passé avant son arrivée. En un éclair, il comprit que jamais il ne pourrait atteindre la fenêtre. Il fit cependant une tentative, mais la table était trop basse et la fenêtre toujours hors de portée. Il parvint tout de même à poser un pied sur le rebord, mais pas moyen de passer les épaules. Il risquait d’être coincé comme un rat à l’arrivée de la vieille s’il continuait ses essais. Et s’il amenait un fauteuil du living pour le poser sur la table ? Bryant eut tout juste le temps de remettre le pied par terre, risquant une chute, quand il entendit ouvrir la porte d’entrée. Cette vieille salope avait donc la clef !
Sa fureur d’être ainsi pris au piège fut si intense qu’elle étouffa presque sa panique. Cette folle était parvenue à ses fins : l’emprisonner chez elle. Seigneur, il allait se battre avec elle pour lui reprendre cette maudite clef, s’il le fallait. Et que faire d’autre ? Voilà qu’elle reverrouillait la porte d’entrée. Il se rua vers le vestibule, terrifié à l’idée qu’elle ouvre la chambre et laisse sortir le semi-macchabée. Mais quand il poussa la porte de la cuisine, un spectacle plus effrayant encore l’attendait.
La vieille était là, sur le seuil du living, son manteau roulé en boule à ses pieds. Elle était nue. Sa peau était aussi grise et flétrie que celle du barbu. Elle ne cherchait même plus à repousser les mouches. Deux d’entre elles allaient et venaient entre ses lèvres. Trop tard, Bryant comprit que ce n’était pas son parfum qui attirait ces bestioles, mais celui de la mort.
Elle jeta soudain la clef derrière elle, continuant son jeu. Aucune importance, Bryant aurait préféré mourir plutôt que de la lui prendre des mains. Pas question de toucher ce cadavre ambulant ! Il recula jusque dans la cuisine, cherchant frénétiquement un objet pour démolir la fenêtre. Peut-être la peur de cette femme l’aveuglait-il ? Cette espèce de fossile le poursuivait en brandissant ses bras longs et maigres, ses seins gris ballottant avec bruit. Elle léchait ses lèvres à qui mieux mieux. La panique de Bryant redoubla.
Mais bien sûr ! suis-je bête ! songea-tril, tout à coup. Sa faim de moi décuple son énergie. Voilà pourquoi elle m’a promené dans toute sa baraque.
Ce fut une mouche – la seule dans la cuisine qui ne s’était pas posée sur la vioque – qui attira le regard de Bryant vers les bouteilles de lait vides, alignées sur le rebord de la fenêtre. Certes, depuis le début, il les avait remarquées, mais la panique lui avait fait perdre la tête. Il saisit la première. Elle manqua lui échapper tant la crasse et sa propre sueur la rendaient glissante. Ce poids dans sa main le rassura un peu. Il lança la bouteille de toutes ses forces sur la fenêtre, mais ce fut la bouteille qui se brisa.
Hurlant de rage – ou de terreur ? – il fonça sur la vieille en brandissant un tesson de verre pour l’empêcher de gagner la porte. Le sourire tordu, mais jubilatoire de la femme lui fit perdre tout contrôle de lui-même. Seul son instinct de survie lui permit de se ressaisir. Mais à la vue du morceau de verre déchiqueté, le sourire de la vieille s’épanouit au point de lui manger tout le visage. Bras grand ouvert, elle avança en tanguant à la rencontre de Bryant.
Ce dernier ferma les yeux et la poignarda. La chair était plus dure qu’il ne l’aurait cru, mais elle se déchira avec un bruit sec. Soufflant et piaillant comme un cochon, elle se jetait avec violence sur le tesson. Bryant continua à la poignarder à l’aveuglette, à moitié asphyxié par la puanteur qui avait empiré.
Et puis, tout à coup, elle s’effondra avec fracas sur le linoléum. Une seconde, Bryant fut terrifié à l’idée qu’elle le saisisse par les mollets et le fasse tomber sur elle. Il flanqua des coups de pied au hasard, et enfin osa rouvrir les yeux.
La clef ? Où se trouvait la clef ? Il n’avait pas vu où elle l’avait jetée. Il fouilla le living en pleurnichant, car il l’entendait encore remuer faiblement dans la cuisine. Dieu merci, la clef était là, à moitié cachée sous un fauteuil.
Tandis qu’il se dirigeait vers la porte d’entrée, une pensée atroce lui vint à l’esprit. Et si cette clef était également cassée ? Il se contrôla pour la glisser en douceur dans la serrure malgré le violent tremblement de sa main. La clef refusa de tourner. Il s’était trompé de sens. Encore un essai, et cette fois, la porte tourna sur ses gonds. Le soulagement qui l’envahit lui fit presque oublier de refermer la porte.
Bryant jeta la clef aussi loin que possible, puis demeura au milieu du jardin envahi par les ronces pour reprendre son souffle. Il avait oublié qu’il existait sur la terre des choses comme les arbres, les fleurs, les champs et le ciel. Pourtant, le parfum des fleurs l’écœura, et le bourdonnement des mouches était insupportable. Il devait fuir cette maison et cette campagne, mais pas la moindre route à l’horizon, et le seul chemin qu’il connaissait était la Wir-ral Way. Réemprunter cette voie ferrée désaffectée ne l’angoissait pas. Seulement, pour l’atteindre, il devait repasser devant la fenêtre de la cuisine. Il lui fallut longtemps pour se décider à se mettre en route. Et encore, seule la peur de s’attarder près de cette maison l’y poussa.
Une fois parvenu à quelques pas de la fenêtre, il courut sur la pointe des pieds. Il avait presque dépassé cet obstacle quand il entendit un grattement dans la cuisine. Des moignons s’agrippèrent au rebord de la fenêtre, puis la tête apparut. Ses yeux étincelaient d’un éclat aussi vif que les débris de verre qui saillaient de son visage. Elle leva les yeux vers lui, souriant de rage et de supplication. Il vit ses lèvres remuer par saccades avant de s’enfuir dans les broussailles.
— Encore une fois, soufflait-elle.