LE TRAFIGOTEUR
Don D’Ammassa

Rétrospectivement, Scott soupçonna que le traficotage des films avait commencé pendant le Festival Godzilla.

Le samedi, au Managansett, était toujours consacré à la science-fiction, de même que le vendredi était réservé aux films d’épouvante, le lundi aux mélodrames, et ainsi de suite. Le vieux Bradford était propriétaire de l’unique salle de cinéma de la ville et il n’avait pas les moyens de passer des films en première exclusivité, mais il compensait ce handicap par le nombre de films projetés. Chaque séance comprenait en effet deux longs métrages en semaine, et trois le week-end.

Le même souci d’économie se reflétait dans le personnel. Candy Carter vendait les billets d’un côté de sa cabine, des bonbons et du pop-corn, de l’autre. Scott ramassait les billets à l’entrée de la salle, faisant office d’ouvreur, puis escaladait l’étroit escalier menant à la cabine de projection. Le vendredi soir, seul jour où il y avait du monde, c’était la foire d’empoigne, mais en général, les spectateurs se réduisaient à moins de deux douzaines, des couples d’ados en majorité, si accaparés l’un par l’autre que Scott aurait pu passer trois heures de pellicule vierge sans qu’ils le remarquent. Si on lui avait demandé de l’initiative ou deux sous de jugeote, Scott n’aurait jamais tenu trois ans dans ce boulot. Il faisait fonctionner machinalement le projecteur et n’avait pas la moindre compréhension du mécanisme grâce auquel les images étaient transmises sur l’écran. De temps à autre, son patron grommelait au sujet de ses longs cheveux blonds qui lui tombaient sur les épaules, mais sans jamais insister. Peut-être parce que Scott se contentait de son misérable salaire…

Ce dernier avait depuis longtemps cessé de s’intéresser aux films qu’il projetait, les ayant déjà tous vus plusieurs fois. Il préférait se perdre dans d’interminables rêveries au cours desquelles il distribuait des fortunes ou résolvait de graves crises politiques grâce aux qualités personnelles qu’il était le seul à posséder. Rarement, ses rêveries se teintaient d’érotisme. Le commerce charnel et la nudité mettaient Scott mal à l’aise sur et hors écran.

Voilà sans doute pourquoi il remarqua la fille qui avait une robe déchirée pendant la projection de Godzïlla contre le monstre des brumes.

C’était, ce soir-là, le troisième des films de cette série, et Scott attendait la fin avec impatience pour pouvoir rembobiner la pellicule, vérifier que la salle était vide et tout boucler. Le monstre des brumes venait de s’envoler dans les airs lors de son ultime éclat de colère lorsque la caméra se déplaça sur une foule fuyant en quête d’un inefficace abri. Au premier plan de cette foule, une mince Japonaise s’écroula sur le sol, son corsage dévoilant une épaule. Tandis qu’elle s’efforçait de se relever, quelqu’un piétina l’ourlet de sa robe et la déchira jusqu’à la taille, révélant ainsi une seconde un morceau de cuisse blanche avant que la Japonaise ne fût engloutie par la foule aux abois.

Scott remarqua cette scène, car la moindre petite allusion sexuelle était anachronique dans les films japonais de monstres des années 70.

Une semaine ou deux plus tard, alors que la version originale de King Kong passait sur l’écran, Scott fut très surpris que le gorille géant mène une exploration aussi révélatrice des vêtements de Fay Wray. Un sein apparut à l’écran un quart de seconde. Scott se souvint vaguement d’avoir lu que plusieurs passages censurés de la version originale avaient été restaurés, si bien qu’il se contenta de secouer la tête en pouffant de rire.

Ce fut la scène d’amour torride entre Anne Francis et Leslie Nielsen dans Planète interdite qui finit par lui faire soupçonner que quelque chose allait de travers. La séance s’était ouverte avec le classique La Chose d’un autre monde. Margaret Sheridan lui avait bien semblé un peu trop légèrement vêtue pour l’Antarctique ; ses formes étaient plus opulentes que dans son souvenir, mais hormis ces détails, le film n’avait présenté aucune autre note incongrue. En revanche, lorsque Nielsen et Francis commencèrent à s’étreindre avec une passion manifeste, Scott comprit que quelque chose clochait.

Il se leva d’un bond de sa chaise et s’approcha de la petite lucarne pour mieux voir l’écran scintillant en contrebas. Nielsen avait bel et bien une main sur un sein tandis que l’autre déboutonnait fiévreusement le corsage. L’ultime apparition ne fut empêchée que par l’arrivée prématurée du Dr Morbius, interprété par Walter Pidgeon.

Une fois la salle déserte, Scott contempla la bobine. Les spectateurs étaient demeurés sans réaction. Aurait-il imaginé toute la séquence ?

— Hé ! j’peux partir maintenait ?

Scott se retourna en sursaut ant. Candy était appuyée d’un air nonchalant cor re l’embrasure de la porte.

— Ouais, je suppose. Tout est en ordre, en bas ?

Candy opina en ruminant avec énergie son chewing-gum.

— Je déposerai la caisse à la banque en rentrant chez moi… Ça va ? T’as un drôle d’air, dis-moi !

— Moi ? Ça va… À demain.

Scott se rendait compte qu’il avait l’air distrait, mais c’était plus fort que lui. L’esprit toujours ailleurs, il descendit l’escalier derrière Candy.

— Ouais, bien sûr. À demain, dit celle-ci.

Elle observa Scott une seconde, puis tourna les talons et partit.

Ce fut alors qu’il remarqua le gosse aux lunettes à grosse monture qui se tenait d’un côté du hall.

— Excusez-moi, m’sieur, fit le gamin en sortant de l’ombre.

Scott estima qu’il avait à peine dix ans.

— Y a un montage spécial dans Planète interdite ou quoi ? demanda-t-il.

Donc il n’avait pas imaginé la séquence ! Mais Scott ne voulait pas en parler avec ce môme. Pas avant d’avoir eu le temps de réfléchir. Aussi garda-t-il une expression neutre.

— Que veux-tu dire ? Tout m’a paru normal.

Le garçonnet eut l’air confus.

— Y a une séquence qui n’est pas dans la version originale. J’ai pensé que c’était une deuxième version, comme pour King Kong.

Scott haussa les épaules.

— Je n’en sais rien, fiston. Moi, je me contente de projeter les films. Parfois on nous envoie de vieilles bobines qui ont été mal réparées… Allez, va-t’en, faut que je ferme.

Plus tard dans la nuit, tout au fond de son cerveau, Scott conçut l’idée que cette bizarre variante pouvait avoir de la valeur, mais il eut beau réfléchir, il ne trouva pas le moyen de profiter de cette situation. Il allait devoir renvoyer la bobine au distributeur demain matin. Même s’il avait disposé du matériel pour en tirer une copie, il ne trouvait pas la moindre solution pour utiliser sa découverte. L’idée qu’il allait louper une occasion formidable de gagner de l’argent, voire même beaucoup d’argent, le tracassait fort.

Le week-end suivant, Scott comprit qu’il avait mal évalué la situation.

Cette fois il s’agissait de trois longs métrages, à commencer par La Guerre des mondes avec Gene Barry. Scott ne regarda le film que vers la fin, puis approcha son siège de la lucarne pour mieux voir l’écran. Le deuxième film était Silent Running, l’un des rares qu’il aimait encore regarder, surtout à cause des robots intelligemment conçus. Il avait entendu dire, en effet, que des amputés avaient été engagés pour jouer les robots, debout sur leurs mains, le corps masqué par leurs étroites combinaisons, et il n’en finissait pas d’imaginer comment chaque prise de vues avait été construite.

Au bout de quelques minutes, Scott se rendit compte qu’il y avait quelque chose d’anormal. Il savait avec une certitude absolue que Wolf, l’un des membres de l’équipage, n’était pas une belle rousse, grande et mince. Il en fut si interloqué qu’il ne remarqua pas que durant la scène de la bagarre entre Raquel Welch et Martine Beswicky dans un million d’années avant 7.-C., le soutien-gorge en peau de bête de la première tomba à terre.

Il attendit avec impatience que le dernier couple débraillé rajuste ses vêtements et quitte la salle, puis il descendit dans le hall et aida Candy à terminer son ménage. Celle-ci le regarda d’un air soupçonneux. Jamais, jusqu’à présent, Scott ne lui avait proposé de lui donner un coup de main, mais elle ne fit aucun commentaire.

— Tu m’accompagnes jusqu’à la banque ? demanda-t-elle.

Il y avait eu deux attaques à main armée dans le centre de Managansett cette semaine-là et Candy avait exprimé des inquiétudes au sujet de sa propre sécurité.

— Désolé. (Scott fit non de la tête.) J’ai encore des choses à terminer.

Candy se mordit la lèvre.

— Mais je peux attendre. Je me sentirai plus rassuré si je ne suis pas seul dans la rue avec tout cet argent.

Scott émit un grognement d’impatience.

— Candy ! Il n’y a même pas cent dollars ! Pour l’amour du ciel !

— Mais les voleurs ne le savent pas, ça !

Scott se dandina d’un pied sur l’autre.

— Écoute, laisse-moi l’argent de la caisse. Je le déposerai moi-même, d’accord ?

Candy eut l’air dubitatif.

— Je ne sais pas. Normalement, c’est moi qui dois me charger de ça.

— Dans ce cas, fais-le et arrête de geindre ! explosa Scott. Je ne suis pas payé pour te servir de garde du corps ni de nounou.

Candy fit les yeux ronds ; sa bouche s’ouvrit comme pour répondre gentiment, mais, soudain la colère tordit ses traits. Elle saisit le sac de dépôt, pivota sur ses talons et sortit en tempête du cinéma.

Scott remonta soigneusement la bobine sur le projecteur et le remit en marche, convaincu que sa fortune était d’ores et déjà assurée. Le générique défila, puis l’histoire commença.

Wolf était de nouveau le jeune acteur, Cliff Potts.

Ce soir-là, allongé dans son lit, Scott envisagea diverses explications : quelqu’un avait échangé les deux copies pendant qu’il se disputait avec Candy dans le hall. Guère probable. Il était devenu fou et avait eu des hallucinations. Impossible, puisque le gosse avait observé la même chose que lui dans Planète interdite. Pour finir, deux autres hypothèses seulement lui vinrent à l’esprit : les images avaient été modifiées avant qu’elles n’atteignent l’écran, mais comment ? Ou encore il existait un procédé permettant de provoquer la même hallucination chez plusieurs personnes. Mais lequel ? Il n’en avait pas la moindre idée. Peut-être qu’un brillant, mais solitaire inventeur l’avait mis au point et était venu l’expérimenter en catimini. Managansett, Rhode Island, était très isolé sur le plan intellectuel, si ce n’est géographiquement. Toute la ville avait une décennie ou plus de retard par rapport au restant de la terre.

Mais pour parvenir à tirer profit de cette situation, il devait auparavant identifier la source des altérations. Le lendemain était la soirée consacré aux comédies : Arsenic et vieilles dentelles, plus Le Forum en jolie. Scott connaissait par cœur ces deux films et saurait donc repérer la moindre modification. Il fallait à tout prix qu’il trouve le moyen de remonter à leurs causes. Il passa le restant de la nuit à mettre au point une stratégie.

La soirée de dimanche fut une déception. Il ne se produisit rien, de même que la semaine suivante. Scott était sur le point de tout imputer à la fatigue et au stress lorsqu’il arriva au cinéma, le samedi soir.

The Blob se déroula sans incident. Après ce classique on projetait Beware the Blob, l’un des très rares films que Scott n’avait encore jamais vus. Voilà pourquoi les quelques subtiles divergences par rapport à la bonne version passèrent inaperçues à ses yeux : la robe extrêmement révélatrice que Carol Lynley arbora durant la séquence de la party ainsi que la dissolution de celle de Cindy William au moment de sa mort.

En revanche, le troisième long métrage était l’un des favoris de Scott.

À l’origine, Bradford avait commandé The Stufj, un film du même genre que les Blob, mais par erreur, le distributeur avait envoyé Rencontres du troisième type que Scott estimait excellent.

Sa joie vira à l’excitation lorsque Richard Dreyfuss et Teri Garr eurent une dispute hystérique dans leur salle de bains. Frustré et même effrayé, Dreyfuss/Roy frappa sa femme. Garr/Ronnie tomba, interloquée, contre le mur, puis se défendit comme une lionne. Son mari hors de lui lui arracha son peignoir et la viola quasiment. Ils étaient tous deux nus lorsque leurs enfants arrivèrent pour connaître l’origine du raffut.

Scott descendit à toute allure dans le hall juste avant la fin du film pour observer discrètement les clients qui sortaient. Ils avaient tous l’air normaux. Scott fut déçu. Il y avait quelques jeunes amoureux qui venaient souvent pour se bécoter au dernier rang, deux jeunes gens arrivés séparément, deux hommes âgés, une femme distraite qui ne cessait de parler toute seule pendant les projections et enfin, le gosse aux lunettes.

En s’efforçant de prendre un air naturel, Scott traversa le hall pour intercepter ce môme.

— Alors, ça t’a plu aujourd’hui ?

Le gosse le lorgna d’un air suspicieux.

— Je ne sais pas où vous avez déniché ces copies, monsieur, mais si maman découvre ce que vous passez ici, elle ne me laissera plus jamais revenir.

— Dans ce cas, ne lui dis rien, d’accord ?

Une fois que la salle fut vide, Candy referma la porte à clef de l’intérieur. Elle n’avait pas pardonné à Scott sa mauvaise humeur de l’autre jour.

Scott repassa la copie avant de quitter le cinéma. Ce fut la version normale.

Donc, le procédé utilisé était minime, quasiment impossible à détecter. Pourtant, même s’il s’agissait d’un gaz hallucinogène, il fallait bien le mettre dans un récipient. Peut-être parviendrait-il au moins à repérer celui qui apportait ce gaz ?

Scott se mit à regarder encore plus attentivement tous les films qu’il projetait, mais comme il l’avait supposé, rien ne se produisit pendant plusieurs soirs. Il en avait conclu que le coupable ne venait que pour les séances du samedi soir, réservées à la science-fiction.

Le samedi suivant, Scott tenait un stylo et un calepin à la main. Il connaissait peu d’habitués par leur nom, mais il les avait vus assez souvent pour savoir les distinguer par leurs traits particuliers. Il inscrivit ainsi vingt points de repère sur son calepin avant d’éteindre les lumières.

L’Étrange Créature du lac noir se déroula sans incident ; en revanche, Barbarella subit des transformations radicales.

Dès les premières secondes de la séquence où Jane Fonda est informée de sa mission, alors qu’elle est en tenue d’Ève, Scott comprit que quelque chose se tramait. Il n’arrivait pas à se souvenir à quel point la bonne version était explicite, mais le fait est que cette scène, elle, était d’une impudicité totale. À en juger par les murmures qui coururent dans la salle, le sexe affiché directement sur l’écran avait même attiré l’attention des spectateurs du dernier rang. Et ce ne fut pas tout. La scène de la machine, et cette fois, une évidente machine à plaisir, fut si érotique qu’elle arracha un cri d’indignation chez un spectateur sous le choc.

À la fin de la séance, le gosse aux lunettes jeta un étrange regard à Scott, mais fila sans lui adresser la parole.

Les semaines suivantes entraînèrent un pénible processus d’élimination. Scott avait décidé de rayer de sa première liste tous ceux qui étaient absents pendant un incident. Le viol de Mary Steenburgen par David Warner dans c’était demain élimina sept suspects le week-end suivant, mais il fallut deux autres séances pour en supprimer cinq de plus, et il demeurait encore onze personnes en lice. L’afflux de nouveaux spectateurs, en majorité des lycéens appâtés par les rumeurs de films classés X, compliqua l’enquête. La proie de Scott avait dû également flairer le danger, car pendant presque un mois aucune modification ne se produisit. Cet intermède réduisit le nombre des spectateurs à son chiffre habituel.

Scott était à deux doigts d’abandonner lorsque les changements réapparurent. De plus en plus osés, et toujours et uniquement sexuels. Mais à présent, c’était une sexualité souvent dénaturée, voire violente. Ainsi, Nova, la muette, fut soumise à une sorte de stimulation électrique douloureuse dans La Planète des singes et les Morlocks ligotèrent Weena sur un feu de bois pendant une séquence prolongée, dans La Machine à explorer le temps.

Pendant trois semaines d’affilée, Scott fut incapable d’éliminer un seul de ses candidats. Sa liste se réduisait alors à deux ados, la femme qui parlait toute seule, l’homme âgé qui piquait souvent un roupillon, le jeune homme de vingt-cinq ans environ qui souffrait de la plus grave acné que Scott ait jamais vue, plus le type d’âge mûr obèse dont Scott avait fait sans raison précise son coupable le plus probable. Le gosse aux lunettes cessa de venir après que Diane fut brutalement violée dans Centre Terre septième continent.

Le dernier samedi de novembre, Scott eut de la chance.

D’abord, il grêlait et le temps menaçait d’empirer. Candy ne cessait de jeter des regards inquiets vers la rue, bien qu’elle ne demeurât qu’à six pâtés de maisons du cinéma. Sept personnes seulement avaient acheté des billets et deux d’entre elles faisaient partie de celles que Scott avait déjà rayées de sa liste. Il y avait également un couple d’âge mûr qu’il n’avait jamais vu. Il restait donc Face d’Acné, l’obèse et l’un des deux ados, celui qui choisissait toujours lui-même sa place.

Le premier long métrage était La Nuit de la comète. Pendant un long moment, Scott craignit qu’il n’y ait aucun changement de scénario et que cette nuit fût une nouvelle fois infructueuse. Mais lorsque ces cinglés de types dénudèrent et fouettèrent les fesses des deux sœurs avant de les ligoter, Scott comprit que son gibier se trouvait dans la salle.

Toutefois il demeurait trois suspects.

Mais l’obèse se leva et remonta l’allée jusqu’à la porte tout en refermant son manteau. Scott s’empressa de descendre pour vérifier que cet individu quittait bel et bien le cinéma. Ils restaient donc deux suspects, Face d’Acné et le tranquille ado.

Le deuxième long métrage fut Longueur d’onde, un scénario au profil assez bas : un jeune couple tombe par hasard sur une base militaire secrète dans laquelle trois extraterrestres sont emprisonnés. Scott regarda attentivement le film, en proie à un malaise croissant. Si rien n’était modifié dans ce film, cela impliquait-il que l’obèse était son gibier ? La brève scène de nu au début du film se déroula sans changement, et Scott se cala, songeur, contre son dossier, cherchant le meilleur mode d’approche de ce type.

L’histoire continua de se dérouler, mais l’esprit de Scott était ailleurs. Robert Carradine et Cherie Currie fuyaient à travers les tunnels pour finalement être capturés. Scott était si préoccupé qu’il ne remarqua pas que la fille perdit son sweat au cours de la bagarre avec le garde et il fallut la brutalité des coups administrés après sa capture pour l’arracher en sursaut à sa rêverie.

Scott redescendit dans le hall avant le dernier plan. Peut-être que quelque chose dans le comportement de ses deux derniers suspects allait faire pencher le plateau de la balance. Face d’Acné s’éloigna, les yeux baissés, mains au fond des poches et il ne jeta pas un seul regard dans la direction de Scott.

L’ado tranquille ne sortit pas de la salle. Scott la passa au peigne fin, mais pas la moindre trace du jeune. Sa perplexité avait dû transpirer sur son visage, car Candy lui demanda si quelque chose allait de travers.

— L’un des spectateurs n’est pas sorti, expliqua-t-il. Ce petit jeune timide qui est tout le temps là. Peut-être que je devrais refaire le tour de la salle.

— Ne t’inquiète pas. (Candy poussa un soupir.) Il est sorti tout de suite après la fin du premier film. Je l’ai entendu appeler un taxi.

Tout semblait être pris dans les glaces.

— Tu en es sûre ? Il est parti avant le début du deuxième film ?

— Ouais, à peu près, répondit Candy en haussant les épaules. L’obèse qui vient souvent est son voisin, je crois. Mais quelle importance ?

Scott ne répondit pas à cette question pour la bonne raison qu’il ne l’avait pas entendue. Candy tourna les talons en hochant la tête.

Le samedi suivant, Scott attendait Face d’Acné, ayant au cours de la nuit décidé de la stratégie à suivre.

— Je sais ce que tu fabriques, susurra-t-il comme celui-ci achetait son billet.

Face d’Acné fixa Scott d’un air étonné, puis détourna les yeux.

— Je ne…

Sa phrase resta en suspens.

— Attends-moi dehors, une demi-heure après la fin de la séance. (Et d’un ton plus impératif, Scott ajouta :) Je ne le raconterai à personne si tu fais ce que je te dis.

Il n’obtint pas de réponse, mais la rapide expression de culpabilité qui voila les pustules de Face d’Acné fut aussi valable qu’une confession.

Et il n’y eut pas de modifications au cours de la soirée.

Scott sortit du cinéma.

— Je m’appelle Scott.

Il tendit sa main gantée. La silhouette tassée qui se tenait dans l’ombre ne bougea pas.

— Et toi, comment t’appelles-tu ?

— Chuck. Chuck Scusset.

— Ravi de te connaître, Chuck. Dis-moi, ça gèle dehors. Si on allait dans un endroit tranquille et bien au chaud pour parler de tout ça ?

Et ce fut ainsi qu’ils se retrouvèrent dans l’appartement en pagaille de Chuck Scusset, situé à moins de six pâtés de maisons du cinéma.

Scott qui pourtant n’était guère pointilleux sur l’ordre et la propreté fut carrément effrayé. Chuck demeurait dans une espèce de réduit au deuxième étage de l’un des immeubles les plus miteux de Managansett. À part le lit, le mobilier se limitait à une seule chaise pliante et à une table de jeu. Les vêtements de Chuck étaient jetés en vrac dans deux valises cabossées et dans une demi-douzaine de cageots récupérés au marché. Chuck s’était emparé de la chaise, si bien que Scott se retrouva contraint de s’asseoir sur le lit, le seul endroit non encombré de la petite pièce.

Il sautait aux yeux que Chuck était un fan de S.-F. Il y avait des piles de livres de poche et de magazines tous consacrés à la S.-F. le long des quatre murs. Un modèle réduit du vaisseau spatial Enterprise se trouvait dans un angle, entouré de figurines de monstres, d’extraterrestres et d’humains en tenue de spationautes. Aucun autre signe de présence humaine dans ce cagibi, hormis çà et là un papier de bonbon ou un sac vide de chips.

— Alors, comment fais-tu ? demanda Scott.

— Je ne fais rien, répondit Chuck d’un ton renfrogné.

— Sans blague ? Les films changent tout seuls et tu m’as laissé monter chez toi uniquement parce que tu es un chic type ?

Pas de réponse.

Scott se pencha en avant, les mains appuyées sur les genoux.

— Écoute, Chuck, tu bousilles du matos avec copyright. Tu risques d’avoir de sacrés ennuis !

— Mais je n’abîme rien !

Scott redressa le buste en poussant un soupir de satisfaction.

— Ah ! mais tu changes les scénarios, non ?

Pendant quelques petites secondes, on put croire que Chuck allait de nouveau se réfugier dans la dénégation, mais finalement, il acquiesça.

— Parfait ! Nous pouvons conclure un marché tous les deux, si tu veux. (Scott n’attendit pas la réponse.) Montre-moi avec quoi tu fais ça.

Chuck détourna les yeux et se perdit dans la contemplation d’une tache sur le mur, en face de lui.

— Impossible.

Scott poussa un grognement d’impatience.

— Chuck, arrête tes conneries. Tu viens d’admettre que tu le fais, maintenant montre-moi avec quoi, bon sang !

La tête de Chuck se tourna brusquement vers Scott et ses lèvres prirent un pli ferme.

— Impossible ! Je le fais… euh… avec ma tête. J’imagine l’histoire telle que j’aimerais qu’elle soit, et elle change.

Cette explication ne correspondait pas du tout à ce qu’avait escompté Scott et il n’était pas certain qu’elle lui plût.

— Tu veux dire que tu n’utilises pas de machine ni rien de la sorte ? Juste un truc que toi, tu peux faire et personne d’autre ?

Chuck opina.

Des visions de fortune perdue traversèrent à toute allure le cerveau de Scott. Mais peut-être que tout n’était pas fichu. Il pouvait toujours organiser des projections privées, ramasser des centaines, voire des milliers de dollars pour le simple privilège de regarder une version altérée d’un film ou d’un autre. Peut-être que Chuck serait capable de remplacer Clark Gable par Cary Grant dans autant en emporte le vent ? Mais dans ce cas, les producteurs n’allaient-ils pas le poursuivre en justice ?

— Écoute, Chuck, toi et moi, on peut se faire un sacré paquet de blé.

— Que veux-tu dire ?

Scott donna un résumé succinct de ses projets sans s’attarder sur les détails. D’une part, il ne voulait pas que Chuck se rende compte à quel point son plan était nébuleux et il souhaitait lui donner l’impression que des connaissances mystérieuses étaient nécessaires en la matière. Et surtout il ne voulait pas que Chuck comprenne qu’il n’avait pas besoin de lui pour se lancer dans cette entreprise.

— Jusqu’à quel point peux-tu modifier un film ? Peux-tu en fabriquer un à partir de rien ?

Chuck fit signe que non et sourit presque. Enfin, ce type se détendait un peu. Toutefois ses épaules et sa nuque restaient tendues, comme s’il avait été sur le qui-vive.

— Non, je ne peux changer les choses qu’au fur et à mesure de leur déroulement. Si j’interviens beaucoup dans le scénario, j’en perds le contrôle. Comme s’il y avait trop d’images à la fois pour en garder le fil.

Scott opina.

— Dommage, mais cela ne m’étonne pas. Voilà pourquoi tu ne modifies que certains films, hein.

— Sans doute.

Chuck redevint brusquement taciturne.

Attention ! se dit Scott. Ce type change d’humeur comme une girouette.

— Et tout ce sexe, comment apparaît-il ? C’est ce qui t’a trahi, tu sais ?

Chuck détourna les yeux. Il se tordit les mains sans desserrer les lèvres.

— Allez, toi et moi, on va devenir des potes. Inutile de garder des secrets. Si nous voulons devenir riches, il faut que je sache comment ça fonctionne, comment tu t’y prends, et jusqu’où tu peux aller.

Les yeux toujours fixés sur le mur, Chuck secoua la tête.

Exaspéré, Scott claqua le plat de ses mains sur ses cuisses.

— Écoute-moi, Chuck, j’essaie d’être sympa dans cette affaire. Mais n’oublie pas que je sais que c’est toi. Et rien ne m’empêche de parler.

Chuck demeura toujours muet, mais il se mit à se trémousser sur sa chaise et à agiter la tête avec nervosité.

Scott estima qu’il avait été clair et ferme, et décida de pousser un peu plus loin avant que Chuck n’ait le temps de réfléchir.

— Ça te plairait si j’allais raconter à tout le monde que tu es un pervers sexuel, dis-moi ? Ça te plairait vraiment ?

La tête de Chuck pivota brusquement. Yeux écarquillés, mains crispées au point d’avoir les jointures blanches, Chuck actionna ses lèvres :

— Je n’ai fait de mal à personne ! C’était juste pour faire semblant.

— Ah ! ouais ! Le sexe juste pour faire semblant. Et du sexe sacrément brutal. Viol, coups, tortures, hein, Chuck ? Et c’est de cette façon que tu prends ton pied ?

La tête de Chuck se dévissait dans tous les sens, comme s’il avait cherché une issue de secours. Convaincu d’avoir coincé sa victime, Scott s’allongea sur le lit.

— Mais pas de problème, Chuck. Je n’irai raconter à personne que tu es un cinglé dont l’unique valeur pour les autres, comme pour lui-même, d’ailleurs, est d’avoir dans sa tête un truc qui lui permet de modifier l’apparition des images sur un écran. Tant que tu joueras le jeu, ton secret sera bien gardé.

— Non ! plus personne ne dira ça ! jamais !

Le ton employé par Chuck fut si singulier que Scott n’enregistra pas tout de suite le sens de ces paroles. Il releva le buste et s’aperçut que Chuck avait changé de position. À présent, penché en avant, il brandissait les poings, et ses yeux, cette fois, se fichèrent durement sur lui.

— Je vais te faire exactement la même chose qu’à mon vieux ! déclara Chuck avec un subtil sourire hors de propos.

Scott sentit d’abord un changement dans sa poitrine, une drôle de sensation de picotement qui se mua en une brève douleur très aiguë. Il crut un instant avoir une crise cardiaque et inconsciemment regarda son corps. Lentement, mais nettement, son buste enflait, prenant une forme reconnaissable, bien qu’un peu exagérée. Les boutons de sa chemise sautèrent, le tissu se plissa, révélant non pas sa poitrine un peu velue, mais des seins de femme très gros et laiteux.

Quand il sentit un picotement entre ses jambes, Scott fut saisi d’une panique sans nom. Il tenta de se lever du lit, mais découvrit que les couvertures s’étaient entortillées autour de ses chevilles et de ses poignets, le clouant sur place. Chuck Scusset se leva, un franc sourire aux lèvres, les yeux brillants d’un éclat surnaturel. Les picotements s’intensifièrent. Et Scott sentit les muscles de ses cuisses et de ses mollets prendre un nouveau contour. Au niveau de ses reins, il éprouvait une insolite pression, comme si son pelvis se muait en une forme différente et que ses fesses s’élargissaient.

— Bon Dieu, qu’est-ce que tu fous ?

Ses paroles qu’il avait voulues impérieuses semblèrent désespérées, même à ses propres oreilles. Et le ton n’était pas tout à fait normal. Beaucoup plus aigu et plus doux qu’il ne le souhaitait.

— Tu as de beaux cheveux, fit Chuck d’une voix câline, debout près du lit. Je n’ai pas eu besoin de les modifier.

Les liens qui retenaient Scott le forcèrent à se rallonger sur le lit. Ils se rétractèrent et le maintinrent fermement ligoté.

À présent, Chuck tenait une lame dans une main et de l’autre, il déboucla sans hâte le ceinturon de Scott.

— Ce n’est pas seulement les films que je peux modifier, vois-tu. C’est simplement plus facile.

Scott était pétrifié par le choc. Son pantalon qui glissa le long de ses jambes révéla des choses qu’il n’était pas du tout habitué à voir. Le couteau scintilla devant ses yeux.

— Mais c’est beaucoup plus rigolo, souffla Chuck.

Et il abaissa son couteau. Ce fut le premier coup.