TOURNE-VICE
Stephen Gallagher
Si vous refusez de lire cette histoire, je ne vous le reprocherai pas. Elle est vraiment gerbante.
Toujours est-il que j’étais assis dans un coin du bar Flanagan, la veille de Noël, tout seul. Je commençais à comprendre que je n’y rencontrerais aucun habitué lorsqu’un manteau de luxe dans lequel cliquetait une espèce de squelette s’installa en face de moi. Il devait avoir soixante-dix ans bien tassés et était aussi blanc et fragile que du papier de riz.
— Mille dollars pour une nuit de travail, cela vous plairait-il ? Déclara d’emblée l’oiseau sans se présenter ni même me saluer.
Je soupirai et jetai un regard vers la salle. Cette veille de Noël était la nuit des paumés chez Flanagan. Faut être lucide, ceux qui avaient un point de chute n’allaient pas mettre les pieds dans ce boui-boui.
— Merci, répondis-je, mais ce n’est pas ma branche.
Mon pote Colin, lui, faisait ce genre de choses. D’ailleurs, c’est Colin qui m’a raconté qu’il était sorti une fois de ce bar pour se rendre dans la chambre d’hôtel d’un homme d’affaires japonais de passage, et tout ce qu’il avait eu à faire cette fois-là avait été de s’allonger sans que le type pose un doigt sur lui. Le Japonais s’était servi de baguettes. J’aime bien Colin, mais on ne le voit plus beaucoup par ici. Ces derniers temps, il passe, paraît-il, ses journées devant un miroir grossissant à examiner les champignons qui s’étalent sur sa peau en se demandant s’il va trouver le courage de faire une analyse de sang.
— Vous m’avez mal compris, dit cette espèce de Mathusalem plein de pognon.
Avec l’air satisfait de celui qui a enfin trouvé la personne idoine, il commença à déboutonner son manteau. J’eus un serrement de cœur comme lorsqu’on ouvre sa porte et qu’on tombe sur un empoisonneur qui veut vous parler de votre Salut.
— Désolé, fis-je, mais ça ne m’intéresse pas du tout.
— Mille avant et mille après. Et je vous garantis que votre tâche n’implique aucune participation directe ni personnelle.
— Et pas de baguettes ? demandai-je d’un ton suspicieux.
Mais le patriarche ne me comprit pas.
J’ai mon orgueil, figurez-vous. D’un autre côté, une veille de Noël, ça ne se gâche pas.
C’est ainsi que nous montâmes dans sa bagnole. Une grande Mercedes avec un chauffeur en uniforme. Celui-ci ne me jeta pas le moindre regard quand je m’installai à l’arrière. Je n’étais pas vraiment à l’aise. Le vieux s’assit à côté de moi et se renversa contre le moelleux dossier comme si la soirée avait été jusqu’à présent pour lui une rude épreuve physique. Notre contrat était le suivant : j’allais l’écouter, regarder le boulot à faire, et si cela ne me convenait pas, j’étais libre de repartir, mais je garderais de toute façon cinq cents pour le dérangement. Tout se passa en douceur si bien que je ne compris que je m’étais embarqué dans cette affaire qu’en voyant le néon du Flanagan disparaître dans la nuit.
La pluie coulait sur les vitres de la voiture. Je passai donc ma veille de Noël assis dans la bagnole d’un inconnu, avec comme perspective un boulot dont j’étais certain qu’il serait, au mieux, louche. J’avais le moral au-dessous de zéro.
Mais penser à la thune me redonna un peu la pêche.
Le vieux demeurait dans une grande villa juchée sur une colline surplombant la ville. Un mur haut l’entourait et comme nous arrivions, les grilles s’ouvrirent à un signal. Elles se refermèrent toutes seules.
— Vous êtes nerveux, à ce que je vois, dit l’ancêtre. Mais vous n’avez aucune raison de vous inquiéter.
J’essayai d’avoir l’air décontracté.
C’est qu’on entend de ces trucs ! J’estime que je sais me défendre, mais ce chauffeur… Il n’aurait pas été ridicule vêtu d’un tablier maculé de sang, avec une carcasse de bœuf sous chaque bras. Et qui sait ce qui m’attendait de l’autre côté de cette grande porte sous ce vaste porche en pierre où une seule lumière brûlait ?
Nous gravîmes le perron. La Mercedes disparut derrière la villa et la porte s’ouvrit. Le vieux recula et, en souriant, m’invita d’un geste à entrer comme si j’avais été un hôte de marque et non un inconnu ramassé dans un bouge. Une domestique attendait dans le vestibule. En uniforme, elle aussi. Un petit bibi et un tablier. Très sexy si elle n’avait pas eu le même âge que son patron. Elle ne parut nullement surprise de ma présence.
— S’il vous plaît, dit le squelette, suivez Elspeth jusqu’à la bibliothèque. Mettez-vous à l’aise. Je vous rejoindrai dans quelques instants.
La bibliothèque ? Voilà que maintenant je fréquentais la haute. D’habitude, j’estime que je suis dans une maison de gens cultivés s’il y a un seul bouquin, ne serait-ce que pour servir de cale sous un pied de table. Mais ici il n’y avait pas seulement quelques livres, il y avait une bibliothèque !
Et ce n’était pas une blague. Rien que du bois précieux, du velours rouge et de grands fauteuils en cuir avec des boutons. Les livres occupaient les quatre murs. Il y en avait même au-dessus de la porte, et pas un seul poche. La femme de chambre me demanda si je souhaitais boire quelque chose. Je lui répondis qu’une bière ne me déplairait pas. Elle me l’apporta peu après sur un plateau d’argent et dans un verre en cristal. Le patriarche semblait passablement imbibé, lui. Alors…
Comme je lui avais expliqué que les sales boulots, ce n’était pas pour moi, je n’arrivais toujours pas à deviner en quoi ma petite pomme allait lui servir.
Rien ne se produisant, j’allai reluquer les étagères. La plupart des titres étaient en langues étrangères. Certains en allemand, ceux-là je les reconnus, mais les autres… Pire que du chinois. J’en pris un et fis voler les pages. C’était un livre d’images… mais quelles images ?
Moi qui croyais être dessalé, quand je vis celle avec le singe, je compris que je ne l’étais pas… ou du moins pas autant que ces gens-là, mais rien à regretté ! Juste pour vous donner un exemple, il y avait une femme et un homme et ils étaient… Euh, j’ai ma petite idée d’une séance où ça chauffe, mais ça…
Je n’entendis pas le vieux entrer. Il y eut un raclement de gorge et je claquai le livre en sursautant. Je sentis mon visage prendre feu et devenir plus rouge que le soleil couchant dans le désert. Je remis fébrilement le volume à sa place. Le patriarche souriait. Ses yeux étaient d’un bleu incroyablement pâle. Sa lassitude semblait s’être envolée et je me demandai s’il n’avait pas été s’envoyer un petit coup de quelque chose. S’était-il mis un soupçon de rouge sur les joues ? Je préférai éviter de trop m’approcher pour le vérifier.
— Ma collection, dit-il. Je vois que vous en avez pris connaissance.
— Strictement en tant qu’outsider. Je ne suis pas du tout versé là-dedans.
— Ne vous inquiétez pas… Ne vous inquiétez pas. La seule chose que je vous propose, c’est une attente d’une demi-heure, suivie d’une course en taxi. Pour cela, et pour cela uniquement, vous recevrez les deux mille dollars.
— Mais vous avez ici une foule de domestiques. Vous avez une grande voiture et un chauffeur personnel. Alors pourquoi mon temps a tellement de valeur pour vous ?
— Venez, dit-il, je vais vous montrer quelque chose.
Nous quittâmes la bibliothèque et montâmes au grenier, le patriarche ouvrant la marche. Cette partie de la demeure avait l’air peu utilisée. La moquette de l’escalier était de bonne qualité, mais vieille et poussiéreuse et les murs étaient couverts de taches d’humidité. La porte du grenier était fermée par deux cadenas et il lui fallut quelques instants pour parvenir à les ouvrir.
La première pièce n’avait rien de particulier : un simple plancher, tout un fatras, une ampoule nue et une autre porte. Avec un seul cadenas, mais plus gros que les deux autres réunis.
Je déglutis difficilement en me demandant ce que j’allais voir.
Nous entrâmes. De nouveau, une seule ampoule nue, un plancher en bois brut, mais pas de foutoir ni de bric-à-brac. En revanche, au centre de la pièce, là où le plafond était le plus haut, trônait la machine la plus bizarre que j’aie jamais vue.
Comment la décrire ? Tenez, pensez à la machine à explorer le temps du vieux film de Rod Taylor.
Ajoutez-y quelques éléments de ces dispositifs qu’on utilise pour entraîner les astronautes. Vous savez, les sortes de grands gyroscopes auxquels ils sont ligotés et qui les font tournoyer dans deux ou trois directions différentes en même temps pour simuler l’apesanteur. Puis ajoutez plein de lanières en cuir et d’étranges morceaux de cordes à nœuds, un siège de toilettes et une défense d’éléphant ainsi qu’un pupitre pliant de musicien et vous aurez à peu près une idée de l’engin. Il y avait aussi des ressorts et des leviers. D’après l’état des parties en cuivre et du cuir bien préservé, j’aurais parié que c’était une antiquité.
— Vous avez là une pièce digne des vrais collectionneurs, annonça le vieux. Fabriquée en Italie par Vicenzo di Amalfi en 1875. Restaurée à Edimbourg par Robert Cotton aux alentours de 1932. Trois propriétaires antérieurs se sont ruinés rien que pour poser les mains sur elle un instant. Je l’ai achetée il y a plus de vingt ans lors d’une vente aux enchères, alors qu’on ignorait sa véritable valeur. Il n’y en a jamais eu plus d’une demi-douzaine dans le monde et celle-ci est la plus belle. On pourrait la surnommer le Stradivarius des machines à plaisir.
Une machine à plaisir ? Je regardai de nouveau l’engin.
La corde à nœuds pendait à hauteur de la tête et les nœuds devaient arriver plus ou moins au niveau des yeux de l’utilisateur. La défense d’éléphant était gravée de minuscules calibrages et elle était fixée sur un bras actionné par un ressort. Le bout pointu de la défense se trouvait juste en dessous du siège de toilettes qui était muni d’une courroie.
Quant à moi, ma conception du plaisir se réduit à une canette de bière fraîche et à une vidéo de Clint Eastwood, et ce, de préférence, en compagnie de Cheryl, l’infirmière de l’appartement du dessous. Elle n’est pas infirmière de métier, mais si on sait la prendre, parfois, pour vous faire plaisir, elle s’habille comme une infirmière. Or cette machine avait l’air d’avoir été fabriquée davantage pour la torture que pour vous faire bander !
— Vous n’avez encore jamais utilisé cet engin ? demandai-je.
— Pas encore.
— Merci pour la bière, je m’en vais.
Le vieux sourit. Il ne me prenait pas au sérieux.
Il ferma soigneusement toutes les portes derrière nous et en redescendant se livra à quelques confidences.
Il était âgé de quatre-vingt-trois ans. (Moi qui avais cru que c’était un type de soixante-dix balais ravagé par le vice ! Finalement, pour un octogénaire, il n’était pas si mal que ça !) Il avait hérité d’une immense fortune bâtie à l’origine dans les chemins de fer, n’en avait jamais fichu une rame dans sa vie, ne s’était jamais marié et n’avait pas d’héritiers. Il avait une sœur cadette, mais sa famille le méprisait et l’avait désavoué et il y avait une forte chance qu’à sa mort ils mettent le grappin sur tout ce qu’il possédait.
— Laissez tout à un foyer pour chats, suggérai-je.
— J’aimerais que cela soit aussi simple. En outre, je déteste les chats.
Nous retournâmes dans la bibliothèque.
Il m’expliqua que cette rupture familiale datait d’une tracasserie judiciaire qu’il avait dû endurer et d’une brève période d’emprisonnement remontant au début des années 50.
— Mais depuis vingt-cinq ans, je mène une existence irréprochable, insista-t-il. Je suis un tantinet libertin, je l’admets…
— Un tantinet quoi ?
— Libertin. Je vis pour le plaisir, toutes les sortes de plaisir. Une fois l’un assouvi, le suivant devient plus intense. Certaines personnes demeurent toute leur vie sur leur faim. Moi, j’ai toujours su satisfaire la mienne comme cela – il claqua des doigts – pour chercher aussitôt plus loin. J’avais une libido très développée et j’étais infatigable.
Le patriarche s’assit dans l’un des grands fauteuils en cuir.
— Mais regardez-moi à présent.
Je le fixai, intrigué. Il était âgé, bien sûr, mais ce n’était pas le père Noël.
— Les batteries ne peuvent pas se recharger éternellement. La mienne a rendu l’âme aux alentours de 1965.
— En clair, vous me dites que vous ne pouvez plus bander.
Ce fut à son tour de rougir. Il détourna les yeux.
— Et ça fait vingt-cinq ans que ça dure ?
Il fit oui de la tête.
— Alors, pourquoi ce soudain besoin ?
Ce fut alors qu’il me parla des dispositions qu’il avait prises.
Les clauses de son héritage étaient compliquées. En résumé, il s’agissait d’une fortune qui devait toujours demeurer entre les mains de sa famille. Il avait le droit de dépenser tous les intérêts, mais ne pouvait toucher au capital. À sa mort, cette rivière d’or allait simplement être détournée vers le membre de sa famille lui succédant.
Et naturellement, il n’avait pas d’enfants.
Guère surprenant, à mon avis, pour un type qui avait probablement gaspillé tout son sperme avec une ribambelle d’animaux de cirque, de petits garçons et divers outils de jardinage. En fait, comme il était au courant des récents progrès de la technologie de la reproduction, il avait conçu un plan. Il avait mis au point tous les détails avec ses avocats, avait engagé une mère porteuse et l’une des plus chères et discrètes cliniques de la ville attendait le matériel. Les membres de la famille de sa sœur allaient se bouffer les uns les autres de rage lorsque ce nouveau-né surgirait du néant, armé pour franchir tous les tests génétiques ou juridiques qu’on dresserait sur sa route.
Seulement il restait un tout petit obstacle. Si la clinique avait tout ce qu’il fallait pour régler le moindre détail technique, il y avait un aspect sur lequel tout son plan reposait et qui menaçait de le faire échouer. Une petite question de cabine privée, de flacon vide à remplir et d’exemplaire archifeuilleté de Penthouse.
Et pas la moindre étincelle dans la vieille batterie.
Aussi avait-il ressorti l’engin, l’ultime machine à plaisir d’un autre âge. Il l’avait briquée et remise en état de marche. Mais si à l’aide de cette bécane, cela ne fonctionnait toujours pas, il n’y avait plus d’espoir. Il s’était psychiquement préparé et il pensait être fin prêt. Tout ce qui lui manquait, c’était quelqu’un qui resterait à proximité au cas où surgirait un problème, et qui ferait alors office de coursier.
— Et vous ne pouvez pas envoyer l’un de vos domestiques ?
— Oh ! non ! se récria-t-il, presque choqué à cette idée. Oh ! non !
Je lui dis que je voulais réfléchir à sa proposition et lui demandai si je pouvais avoir tout de suite les cinq cents dollars. Il me répondit que son chauffeur allait me raccompagner et que je recevrais cette somme cash, une fois arrivé chez moi.
Et ce fut exactement ainsi que les choses se passèrent.
Mon immeuble paraissait désert. Je frappai à la porte de Cheryl l’infirmière, mais elle n’était pas chez elle. Puis je montai chez moi, m’assis dans mon fauteuil et tripotai le portemanteau en fil de fer qui me servait d’antenne de télé depuis que la mienne était cassée, mais aucune image n’apparut sur l’écran. Je contemplai l’espèce de brouillard et songeai :
Ma foi, tu auras vu au moins la neige à Noël.
Je gagnai alors la cabine téléphonique payante dans le couloir et composai le numéro que le patriarche m’avait donné.
— J’accepte, dis-je.
Je devais le rencontrer à la clinique le premier jour non férié suivant, pour que le personnel connaisse ma tronche, puisqu’ils devaient me refiler la seconde moitié de mon salaire en échange de ce que tous appelaient pudiquement le « matériel ». C’était un immeuble luxueux, doté d’un jardin, et rien n’indiquait ce qu’on y fabriquait ni de quel établissement il s’agissait. Les infirmières dans la salle d’accueil ressemblaient toutes à des mannequins avec des tenues à l’avenant. Elles furent polies avec moi et m’appelèrent Sir.
Je ne me berçai pas d’illusions pour autant.
La grande nuit eut lieu quarante-huit heures plus tard, la veille du jour de l’an. Le téléphone se mit à sonner dans le corridor et j’allai répondre.
— S’il vous plaît, j’aimerais que vous veniez le plus vite possible, déclara le patriarche.
Il y avait dans sa voix polie une sorte de tension contrôlée qui me soufflait : « Youpi ! cette nuit sera celle où nous allons lancer la navette. »
Les grilles d’entrée étaient ouvertes. Une fois sous le porche, je sonnai. Le chauffeur ouvrit. Seulement au lieu de son uniforme, il portait un manteau, et j’en conclus qu’il avait attendu mon arrivée pour pouvoir partir. En effet, comme j’entrais dans le vestibule, il sortit et referma la porte derrière lui. Nous échangeâmes uniquement un signe de tête.
Je restai seul dans le vestibule. J’avais l’impression de sentir un grand vide dans cette demeure.
— Hello ? lançai-je d’une voix hésitante.
— Hello, répétèrent les murs en écho.
— Merci d’être venu, fit alors le patriarche.
Je levai les yeux. Il se tenait en haut de l’escalier et regardait par-dessus la rampe. Il était vêtu d’une longue robe de chambre blanche et avait des chaussons aux pieds. Ses mollets étaient osseux et veinés comme du marbre.
— Montez, s’il vous plaît !
J’obtempérai. Mon cœur battait très vite. Pourquoi ? Je l’ignorais. Le fait est que j’étais incroyablement angoissé. Pourtant je n’allais pas avoir grand-chose à faire et certainement rien d’extraordinaire. Et puis, jamais je n’aurais gagné du blé aussi facilement.
Nous montâmes au grenier. Il n’y avait plus de cadenas. La porte séparant les deux pièces était ouverte. Dans la première, on avait déplacé une partie du bric-à-brac et installé un fauteuil, ainsi qu’une petite table et quelques magazines. À travers l’embrasure, je voyais la machine.
Elle attendait.
— Tout d’abord, déclara le patriarche, je veux passer un dernier test. Vous allez m’aider à monter à bord, ajouta-t-il d’un air d’excuse. J’ai cru que je pourrais y parvenir sans aide, mais je me suis rendu compte que non. Après cela, vous pourrez ressortir, fermer la porte et vous distraire jusqu’à ce que ce soit terminé. Alors je vous rappellerai.
Je l’observai qui tripotait l’engin. On aurait dit l’équipement de gym le plus bizarre du monde. Ou la cage à oiseaux la plus sadique du monde. Au bout de quelques instants, la machine se mit en marche et le patriarche recula.
Une véritable mécanique d’horlogerie, cet engin. J’entendais le ronronnement, le tic-tac et la rotation des échappements, tandis que toute l’armature interne se mettait lentement à tourner. Lorsque cette partie centrale se trouva le haut en bas, toute la mécanique sembla en place et une nouvelle phase entra en action. La défense d’éléphant se dressa au-dessus du siège, telle la faux de la mort couronnant le clocher d’une cathédrale. Elle s’abaissa ensuite grâce à son bras levier.
Seigneur ! songeai-je. Non !
Mais la défense d’éléphant s’arrêta de bouger. Son extrémité en argent arrêtée juste à deux centimètres du trou du siège. Elle se mit alors à osciller lentement.
Cela me donna envie de renifler, et sans réfléchir, je regardai le patriarche pour partager ma blague avec lui. Mais lorsque nos regards se croisèrent, je me ravisai. Jamais, je crois, je n’ai vu un homme ayant l’air aussi vulnérable. Quelle supplique dans ses yeux !
Donc, je la bouclai.
La machine se remit en place en douceur. Le patriarche retira sa robe de chambre d’un air intimidé et s’avança vers l’engin. Je dois avouer qu’il y avait sur son corps moins de chair que sur une radiographie. Je le saisis par les coudes et l’aidai à se jucher sur l’appareil. Ce fut le seul contact physique entre nous. Je notai que quelques modifications avaient été apportées à la machine depuis ma première visite. Un magazine était posé sur le pupitre de musicien et ses pages épinglées afin qu’il ne glisse pas. Un vieux magazine pour mordus du cinéma, ouvert sur la photo de Joan Crawford en maillot de bain. L’autre élément nouveau était un petit flacon en plastique transparent et vide accroché à une espèce de sangle fermée par une boucle.
Le récipient pour la collecte, certainement. D’ailleurs, une goutte de je ne sais quel produit tourbillonnait déjà dedans. Un conservateur, peut-être. Dans ma poche, j’avais mis des gants et un sac en plastique. Il était exclu que j’aie plus de contact avec le « matériel » que nécessaire. Je ne voulais même pas le voir.
— Merci, dit-il. Maintenant, je peux me débrouiller seul.
— Vous en êtes sûr ? demandai-je, ne sachant trop quelle serait ma réaction s’il me demandait un autre service.
— Sûr. Je vous appellerai quand ce sera terminé.
Aussi le laissai-je en train de se ligoter avec ses multiples sangles et courroies. Je retournai dans la première pièce et refermai la porte derrière moi.
Combien de temps s’écoula-t-il ? Je l’ignore. Une demi-heure, peut-être. Pas plus. Je m’installai dans le fauteuil et essayai de m’intéresser aux magazines, mais impossible de me concentrer. Je me sentais troublé. Lorsqu’on se trouve embarqué dans une histoire pareille, que ce soit de plein gré ou non, on se surprend à réfléchir sérieusement à ses propres motivations. Assis là, j’aurais pu jurer sans mentir que tout ce cirque ne me concernait pas du tout. La machine à plaisir, les livres dans la bibliothèque, rien du tout. Et pourtant…
Et pourtant, j’étais bel et bien fasciné et incapable de penser à autre chose. Et ça, cela devait signifier quelque chose.
Ou je me trompe ?
Je l’entendis m’appeler d’une toute petite voix.
J’hésitai une seconde, puis abandonnai le magazine et me levai. Il toussait de l’autre côté de la porte. J’entrai dans la deuxième pièce.
L’armature centrale de la machine était toujours tête en bas. Le patriarche était suspendu par les courroies comme une carcasse à l’étal d’un boucher. La corde à nœuds formait un bandeau à hauteur de ses yeux, si bien qu’il ne pouvait plus regarder le magazine, ni rien. Une vision hautement comique. Mais je n’éprouvai que de la pitié.
Il toussa de nouveau et projeta du sang partout.
Je courus jusqu’à la machine et cherchai un levier qui le libérerait. J’ignore ce que je fabriquai, mais quelques secondes plus tard, toute la cage intérieure se remit à tourner. Il toussa encore et du sang jaillit de ses lèvres. Une mousse écarlate.
La maudite machine reprit sa position première. Le patriarche gémit un peu, mais n’émit aucun autre son. Quelque chose avait changé, mais quoi ?
Puis tout à coup, je m’aperçus que la défense d’éléphant avait disparu. Le levier était toujours en place, mais l’ivoire calibré demeurait invisible.
Je la cherchai stupidement sur le plancher, comme s’il fallait s’y reprendre à deux fois pour apercevoir une défense d’éléphant. Mais je ne découvris que de la poussière et des empreintes de pas ainsi que les chaussons du patriarche bien rangés l’un à côté de l’autre, là où il les avait laissés.
Et du sang sur les planches. Partout, comme lorsqu’on égorge un animal.
Lorsque je compris que ce n’était pas un accident, mais qu’il avait prévu cela, je crus tomber dans les pommes. Quoi ??? La défense entière !!!
— Tout a bien marché ? hoqueta-t-il.
J’eus la certitude absolue que je me retrouvais avec un agonisant sur les bras.
— Il me semble qu’il y a un ou deux détails que vous avez oublié de me préciser, fis-je remarquer.
— Je sais… Je suis navré, navré. J’ai laissé des lettres qui prouvent votre innocence. Mais je veux une réponse. Le matériel a-t-il été préservé ?
J’attendis un long moment avant de répondre. Le patriarche tournait la tête des deux côtés comme un aveugle cherchant un passage libre.
— Je suis désolé, répondis-je enfin. Vous avez complètement loupé le flacon.
Son visage se décomposa.
— Non, souffla-t-il d’un ton désespéré. Non !
Puis il cracha encore quelques pintes de sang en en projetant partout. Un vrai tourniquet sur une pelouse par une matinée de printemps. Je dus reculer pour ne pas être arrosé. Enfin il mourut.
Je n’éprouve aucun remords. Même si je l’ai envoyé dans le Grand Au-Delà en proie au désespoir le plus aigu qui soit et sachant que toute sa souffrance et son autosacrifice avaient été inutiles et que son ultime action avait été rendue absurde à cause d’une simple erreur de calcul.
Il n’avait pas loupé le flacon, bien sûr. J’abandonnai là ce corps martyrisé afin que les domestiques le trouvent et j’apportai le matériel à la clinique, comme nous en étions convenus. Je respectai mon contrat et ramassai le blé. D’après ce que je sais, tout a dû marcher comme il l’avait prévu et à l’heure qu’il est, sa famille doit être en train de se cogner la tête contre les murs.
Seulement je ne vois aucune raison de me sentir un tant soit peu coupable.
Voyons, ce type était maso !
D’après moi, c’était ce que je pouvais faire de mieux pour lui.