LE MÂÂCHIN
Robert R. McCammon
Rien n’était comme Dave l’avait imaginé. Ni crânes fixés aux murs, ni chauves-souris séchées, ni têtes réduites. Même pas une fiole où aurait glouglouté un mystérieux breuvage. Rien qui correspondît à ce qu’il s’était figuré. Il se trouvait en fait dans une petite pièce ayant tout l’air d’une épicerie. Il y avait au sol un vieux linoléum à carreaux verts et au plafond, un ventilateur qui grinçait.
Cet appareil a besoin d’être huilé, songea Dave. Les ventilateurs, ça rouille sans huile.
Chauffage et aération étaient le boulot de Dave. Et, pour l’heure, il transpirait dans le col fermé de sa chemise, des rigoles de sueur coulaient de ses aisselles.
J’ai parcouru plus de mille bornes pour atterrir dans une épicerie dotée d’un ventilateur qui grince, songea-t-il, dépité. Seigneur, ce que je peux être bête, quand même !
— Mouais ? demanda le jeune Noir derrière le comptoir.
Ce dernier avait le nez chaussé de lunettes de soleil dont les branches étaient ornées de notes de musique. Ses cheveux, coupés ras, étaient bleu électrique. Une lame de rasoir était accrochée au lobe de son oreille gauche.
— J’regarde juste, répondit Dave Neilson de son accent plat de l’Oklahoma.
Le clown derrière le comptoir reprit sa lecture d’un numéro du magazine Interview. Dave flâna devant les étagères, le cœur battant à tout rompre. Jamais il ne s’était senti si loin de son pays. Il saisit un flacon rempli d’un liquide rouge et huileux : Sang du roi John, indiquait l’étiquette. À côté s’alignaient des sachets de poudre blanche portant la mention suivante : Terre du cimetière de tante Esther, la seule authentique.
Mon œil ! se dit Dave. Si ça, c’est de la terre de cimetière, alors ma quéquette est aussi grande que celle de Moby Dick.
Et justement, c’était là où le bât blessait.
Pour la première fois, Dave s’aventurait aussi loin que La Nouvelle-Orléans. Il n’avait même jamais mis le pied en Louisiane. Sans regret, d’ailleurs : il régnait ici en août une de ces chaleurs humides à griller les crapauds. Toutefois, le Quartier français lui plaisait beaucoup, avec tous ses night-clubs typiques et ses stripteaseuses qui se regardaient se dévêtir dans des miroirs en pied. La vache !
Un homme risque ici d’avoir de sacrés pépins s’il est équipé. S’il a l’air un tantinet diabolique. S’il est gonflé.
— T’y cherches qu’chose de précis, cousin ? demanda le jeune négro en lorgnant Dave, pardessus une photographie de Cornelia Guest.
— Non, j’regarde, c’est tout.
Dave continua à examiner les rayonnages avec une intensité forcenée. Il découvrit Larmes de l’amoureux, Fièvre furieuse, Saintes briques d’oncle Teddy, Crème de l’amitié et Poudre de l’intelligence.
— Touriste, grommela le jeune Noir, méprisant.
Dave poursuivit son examen, dépassa un assortiment de fioles et de bocaux remplis de trucs comme Nectar de lézard, Racine omnisciente et Gouttes aphrodisiaques. Il ne savait plus ni où regarder, ni où aller. Puis tout à coup, il se retrouva au bout d’un rayonnage, pile devant une métisse qui avait des yeux semblables à des pièces de monnaie en cuivre rutilant.
— Que puis-je vous vendre ? demanda-t-elle d’une voix de velours.
— Je… je…
— Le touriste regarde, miss Fallon, expliqua le jeune Noir. Y regarde, y regarde et y regarde.
— Je le vois bien, Malcolm, répondit miss Fallon.
Celle-ci fixait Dave sans ciller et un sourire benêt et inquiet demeurait vissé sur son visage.
— Qu’est-ce qui vous intéresse ? demanda à nouveau miss Fallon.
Elle avait de longs cheveux noirs, striés de gris aux tempes. Elle ne portait ni cape, ni robe longue, ni costume vaudou, mais deviner quoi ? Un jean et une chemise rouge à imprimé africain.
— Longue Vie ? s’enquit-elle en agitant sous le nez de Dave un flacon. Harmonie ? (Elle brandit un autre flacon.) Réussite en affaires ? Secrets de l’amour ? (Deux nouveaux bocaux remplis de nuages firent leur apparition.)
— Euh… Les se… crets de l’a… mour, parvint-il à répondre. Oui. Les secrets de l’amour. En quelque sorte.
— Comment ça, en quelque sorte ?
Dave haussa les épaules. Il était venu de loin rien que pour cela, mais son courage le trahit au dernier moment. Il fixa le lino vert. Miss Fallon portait des Reebok rouges.
— Je… J’aimerais vous parler en privé. (Puis il ajouta sans oser encore la regarder :) D’une chose importante.
— Vraiment ? C’est-à-dire ?
Dave sortit son portefeuille d’une main tremblante. Il l’entrouvrit pour montrer vite ses billets de cinquante dollars.
— Je viens de loin. De l’Oklahoma. Je… je dois causer à quelqu’un qui sait.
Continue, bon Dieu ! se dit-il. Accouche une bonne fois pour toutes !
— … Qui connaît le vaudou.
Miss Fallon le sonda longuement du regard et Dave se sentit comme un lézard qui vient de se faufiler hors de sa cachette.
— Le touriste veut causer à quelqu’un qui connaît le vaudou, dit-elle à Malcolm.
— Le Seigneur est miséricordieux, fit celui-ci sans lever le nez de son magazine.
— Ici, c’est chez moi, expliqua miss Fallon avec un ample geste. Mes produits. Si vous parlez avec moi, je prendrai votre argent.
— Vous n’avez pourtant pas l’air… euh… l’air de…
Sa langue fourcha.
— Je ne me déguise que le jour du Mardi gras. Vous voulez causer ou vous vous en allez ?
Elle l’avait coincé.
— C’est… un problème assez délicat… Un sujet personnel, disons.
— Tous les sujets sont personnels. (Elle lui fit un signe.) Suivez-moi.
Elle passa derrière un rideau de perles de verre rouges. Dave n’en avait pas vu de semblable depuis le lycée quand il était un fan d’Hendrix. Ce rideau semblait vieux de cent ans et le monde lui parut tout à coup beaucoup plus vieux. Plus méchant, aussi. Il franchit à son tour le rideau et ses tintements éveillèrent en Dave de doux souvenirs. Miss Fallon s’installa, non pas devant une table ronde sur laquelle auraient été éparpillées diverses potions et poudres mystérieuses, mais derrière un classique bureau en chêne qui aurait convenu à un banquier. Un petit écriteau proclamait : « Ce jour est le Premier Jour de Repos de Votre Vie. »
— Bon, fit la patronne en croisant les doigts.
Le vrai gentil docteur vaudou de quartier, se rassura Dave.
— Alors, quel est ton problème ?
Dave baissa la fermeture Éclair de son pantalon et la lui montra.
Il y eut un long moment de silence.
Puis miss Fallon se racla la gorge, ouvrit sans bruit un tiroir et posa un couteau sur son bureau.
— Le dernier type qui a essayé ça avec moi, dit-elle calmement, a rapetissé. D’une tête.
— Non ! ! ! Ce n’est pas pour ça que je suis venu ici, bafouilla Dave en rougissant.
Vite, il voulut la cacher et remonter sa fermeture Éclair, mais coinça, ce faisant, un bout de peau. Il fit la grimace, sautilla tout en cherchant à débloquer la languette sans s’arracher la peau.
Dieu sait qu’il n’avait pas besoin de perdre par-dessus le marché la moindre parcelle de chair, là, en bas !
— Tu es un obsédé, s’enquit miss Fallon, ou montres-tu toujours ton zizi aux dames en sautillant comme une sauterelle unijambiste sur un poêle brûlant ?
— Attendez. Une minute, s’il vous plaît. Ouille… ouille… ouille !
Dave parvint enfin à se décoincer et à tout remettre en place.
Des filets de sueur dégoulinaient sous ses bras.
Pourquoi ne pas tomber dans les pommes, songea-t-il, et abandonner tout de suite, ici ?
Miss Fallon continuait à le fixer de ces yeux couleur de cuivre rouge.
— Mon problème est… Vous l’avez vu.
— Ce que j’ai vu, c’est le mââchin d’un homme, répondit miss Fallon avec l’accent nonchalant du Sud. Et alors ?
Voilà le tournant de ma vie, songea Dave. Je le sens.
— C’est bien ce que je voulais dire ! s’exclama-t-il.
Dave se pencha brusquement au-dessus du bureau. Le fauteuil de miss Fallon recula en grinçant.
— Enfin, euh… mon machin n’est pas assez grand !
— Pas assez grand ! répéta-t-elle en détachant les syllabes, comme si elle s’était adressée à un débile mental.
— Parfaitement ! Je voudrais qu’il soit plus grand… vraiment grand. Et quand je dis grand, c’est grand ! Dison vingt, vingt-cinq centimètres… trente, même ! Je veux que mon pantalon soit tout gonflé ! Vous comprenez de quoi je parle.
— Oui. À mon avis, il en faut pour tous les goûts, mais oui, j’ai compris.
— Toute ma vie, poursuivit Dave, le visage enflammé par l’excitation d’avoir trouvé une confidente, j’ai souffert de le trouver trop petit. Ces choses-là, ça compte, pour un homme ! Si on sent qu’on n’a pas la bonne taille, on trouve tout moche dans la vie ! J’ai essayé tous les trucs que les magazines…
— Quels trucs ? coupa-t-elle.
— Les tendeurs. (Il haussa les épaules et piqua un nouveau fard.) J’ai commandé une fois un tendeur de kiki. À Los Angeles. Vous savez ce qu’on m’a envoyé ? Un tendeur avec une croix rouge dessus, plus une lettre disant qu’ils espéraient que mon petit oiseau irait mieux.
— Oh ! c’est affreux ! compatit la métisse.
— Ouais ! Et vingt dollars partis en fumée ! J’ai tout essayé. Et je suis exactement comme avant, sauf que mon portefeuille a rapetissé, lui. Voilà pourquoi je suis venu ici. J’ai pensé que… vous autres devriez savoir comment faire, si jamais quelqu’un le sait.
— Nous autres ? s’enquit la patronne en haussant les sourcils.
— Ouais… Ceux du vaudou. J’ai lu des trucs sur vous, vos potions, vos charmes et vos gris-gris. J’ai pensé que vous auriez sûrement une solution pour me sortir de ce pétrin.
— Je savais que ça allait arriver un de ces quatre, fit miss Fallon en levant les yeux au plafond.
— Mais je peux vous payer ! (Dave montra de nouveau sa liasse de billets.) J’ai épargné. Vous ne vous rendez pas compte combien c’est important pour moi.
Miss Fallon le regarda soudain d’un air suspicieux.
— Vous êtes marié ?
Dave fit non de la tête.
Une maîtresse ?
— Non. Mais j’espère en avoir beaucoup. Une fois que j’aurai ce qu’il me faut. Vous comprenez, ça m’a toujours empêché. Je… j’ai toujours eu l’impression que je n’étais pas à la hauteur. (Haussement d’épaules.) J’ai tout simplement cessé de draguer.
— Tout vient de ce mââchin, là. (Miss Fallon se tapota le crâne.) Tu n’as pas de problèmes. Tu t’imagines uniquement que tu en as un.
— Essayez de me comprendre, fit Dave gentiment. S’il vous plaît, j’ai vraiment besoin d’aide. Si je pouvais avoir, disons, quatre ou six centimètres de plus, je serais l’homme le plus heureux de la terre.
— Oh ! Marie Laveau va se retourner dans sa tombe.
Miss Fallon fit non de la tête, puis elle revint soudain sur sa décision. Ses yeux se mirent à pétiller.
— Ma foi, Marie Laveau t’aurait peut-être aidé ! reprit-elle. De toute façon, j’aime satisfaire mes clients, tout comme elle. (La métisse soupira.) As-tu trois cents dollars ?
— Voui.
Trois cents, ça faisait une grosse somme pour lui, mais ça valait le coup.
— Voilà !
Dave compta ses billets, puis retira vite sa main comme miss Fallon avançait la sienne.
— Attendez, fit-il. Je ne suis pas né de la dernière pluie. Qu’est-ce qui me prouve que j’obtiendrai ce que je veux ?
— Question d’expérience. Si je te dis que ça réussira, ça réussira. Tu me verses la moitié tout de suite et l’autre moitié quand tu verras le… euh… les résultats. Ça te convient, comme ça ?
— C’est correct. (Dave lui donna les cent cinquante dollars d’une main tremblante.) Je le savais que vous autres pouviez me sortir du pétrin.
Miss Fallon laissa Dave pour se rendre dans le magasin. Celui-ci entendit des tintements de verre. La patronne demanda à Malcolm d’aller voir une dénommée tante Flavia et de rapporter un peu de « gniouf ». Ensuite miss Fallon emporta un carton rempli de flacons et de sachets dans une autre petite pièce jouxtant le bureau et Dave l’entendit verser, malaxer, touiller. Tout en s’affairant, elle chanta Potion d’amour numéro neuf. Malcolm revint une demi-heure plus tard.
— Quelle merde ! s’écria-t-il d’une voix incroyable, tandis que miss Fallon ajoutait son mystérieux gniouf dans sa mixture.
Dave se mit à arpenter le bureau. Une heure s’écoula. Un parfum fort et douceâtre s’infiltra dans la pièce. Puis cela pua carrément la chair de cheval qui brûle.
Des couilles d’étalon, songea Dave.
Brusquement la porte s’ouvrit et miss Fallon entra. Elle tenait dans les mains un bocal rempli d’un liquide fumant, noir et visqueux.
— Bois ça ! ordonna-t-elle en lui tendant le bocal.
Dave huma la mixture et le regretta aussitôt.
— Mon Dieu ! s’écria-t-il, une fois que sa quinte de toux eut cessé ? C’est quoi, là-dedans ?
La patronne eut un petit sourire.
— Fais-moi confiance, mon garçon.
Dave porta le bocal à ses lèvres. Son cœur cognait très fort. Il hésitait, défaillant à l’instant crucial.
— Vous êtes certaine que c’est efficace ?
— Si tu parviens à garder cette merde dans ton estomac, déclara-t-elle, tu seras un homme, mon fils.
Dave souleva le bocal brûlant, inspira un bon coup et but une gorgée.
Ah ! Il est des instants suprêmes où l’être humain échappe à son carcan mortel et saisit le poing d’une puissance qui réside au-delà du royaume terrestre. Toutefois, Dave ne vécut rien de la sorte. Il vomit la mixture noire, éclaboussant les quatre murs.
— Avale ça ! cria miss Fallon. Tu as payé, tu bois !
— Je ne vous ai pas payée pour être empoisonné ! répliqua Dave sur le même ton.
Mais miss Fallon attrapa le poignet de Dave et colla le bocal contre ses lèvres. Ce dernier ouvrit la bouche et l’élixir coula dans sa gorge. On aurait dit de la vase provenant d’une fosse d’aisances. Mais il avala. Des images de fleuves pollués se déversèrent dans son cerveau. Il sentit une asphyxiante odeur de poubelle et songea à la purée dégueulasse qui s’échappe des tuyaux d’écoulement bouchés lorsqu’un plombier les ouvre. Un nuage de sueur sembla jaillir de son visage et flotter dans l’air, tel un voile humide. Pourtant Dave ingurgita tout l’élixir sans faire la grimace. Puis miss Fallon reprit le bocal et annonça :
— Brave garçon ! Encore un autre à faire passer.
Dave s’exécuta. Pourtant, jamais il n’aurait cru qu’il y parviendrait. Puis cette atroce tambouille se mit à gargouiller avec bruit dans son estomac, pesant aussi lourd que trois cent mille sous.
— Maintenant, écoute-moi bien.
Miss Fallon reprit le deuxième bocal vide… Le blanc des yeux de Dave se tachetait de marron.
— Tu dois garder ça pendant quarante-huit heures dans ton estomac. Puis tu le vomis et ce sera terminé.
— Oh ! Seigneur !
Dave plaqua une main sur son visage. Il se sentait fiévreux et peu solide sur ses jambes.
— Et maintenant, qu’est-ce que je suis censé faire ?
— Tu restes dans ta chambre d’hôtel pendant tout le week-end. Reviens me voir lundi matin, à 9 heures pile. Pas de cigarettes, pas d’alcool, rien. Sauf du gumbo et quelques huîtres crues ; à mon avis, ça te fera du bien.
Déjà, elle le poussait vers la porte. Les jambes de Dave étaient lourdes comme deux piliers de plomb. Il passa en tanguant au milieu des rayonnages sous le regard narquois de Malcolm.
— Bientôt, ça se réalisera, carillonna joyeusement ce dernier, comme Dave sortait dans la rue Prince-Conti écrasée par le soleil.
La nuit tomba avec la brusquerie d’un claquement de cymbales. Dave dormit comme une souche dans un hôtel de Bourbon Street, dans une chambre où tournait avec bruit un ventilateur et où régnait une moiteur qui aurait plu aux alligators. Les draps humides ne cessaient de s’enrouler autour de lui et il dut se débattre à plusieurs reprises pour se libérer. Puis, lorsque se déversa dans la pièce, tel un ruisseau turbulent, la musique d’une trompette de jazz, venant d’un bar proche ainsi que le martèlement d’un drum d’une boîte de strip, Dave se dressa sur son séant, le visage en sueur, le pouls affolé.
Je me sens différent, songea-t-il. Oui, différent. Plus fort, peut-être. Serait-ce ? ?
Il n’en était pas certain. Le fait est que son cœur pompait durement et qu’il entendait presque le sang couler à toute allure dans ses veines.
Il repoussa le drap entortillé et regarda son mââchin.
Son euphorie retomba comme une bulle de limonade qui éclate. Il était toujours aussi petit. Pire, le maudit mââchin semblait plus rikiki qu’avant.
Mon Dieu ! songea-t-il, frappé de panique. Et si… et si miss Fallon avait utilisé le charme contraire et m’avait donné une potion rétrécissante ?
Non, non, se dit-il ? Du calme, mon gars.
Il trouva à tâtons sa montre et regarda les aiguilles lumineuses. 23 h 20, huit heures seulement depuis qu’il avait avalé le gniouf.
La chambre était aussi chaude et humide qu’une prison dans le bayou. Dave se leva. La mélasse glou-glouta dans son estomac. Il s’approcha de la fenêtre qui surplombait les néons aux couleurs vives et les étalages de chair de Bourbon Street. Il regarda la foule des pécheurs. Le martèlement sourd des drums rythmait les mouvements de la rue. Le regard de Dave fut soudain attiré par un néon rouge annonçant la Maison des Chattes. Au-dessous étaient peintes des belles-de-nuit totalement nues. Il observa deux jeunes lycéens qui entrèrent dans ce club ainsi que trois Japonais qui en sortirent, l’air extasié.
Va donc te recoucher, se dit-il. Dors. Attends lundi matin.
Mais la Maison des Chattes captait son regard, et dormir était bien la dernière chose dont il avait envie.
Quel mal y aurait-il à aller faire un petit tour dans cette boîte ? Hein ? Quel mal si je m’assois juste quelques instants pour voir une ou deux danseuses faire leur numéro ? Je ne suis pas obligé de commander un verre. Quel mal, après tout ?
Il lui fallut un bon quart d’heure pour prendre une décision. Il se rhabilla et se rendit dans la rue où la nuit palpitait.
La Maison des Chattes avait besoin d’un aérateur, la fumée des cigarettes planait dans la salle en couches épaisses, des lumières rouges clignotaient au rythme de la musique diffusée par un juke-box et une paume charnue lui réclama cinq dollars pour l’entrée. Dave trouva une table libre et s’assit de façon à pouvoir reluquer une brune qui tournoyait sous les lumières pourpres, le corps luisant d’huile.
Il n’y avait pas foule, mais les rires et le tintamarre annonçaient minuit. Tout à coup, Dave sentit un agréable parfum musqué. Une blonde opulente, dont les seins avaient l’air très fermes, s’approcha de son visage.
— Euh… Je… Euh… rien, merci, bafouilla-t-il.
— Nigaud chéri, c’est un verre minimum, ici. D’ac ?
Une bulle de chewing-gum grossit entre les lèvres écarlates et humides de la blonde. Dave lorgna ses seins, en louchant tellement que ses yeux se croisaient presque. Ils n’avaient pas des trucs comme ça en Oklahoma.
— Une bière, répondit-il sans réfléchir. (Sa voix tremblotait.) Juste une bière.
— O.K. (la blonde étala un napperon sur la table et sourit.) Je m’appelle Scarlett. Je danse, aussi. Je reviens tout de suite.
La blonde s’éloigna et Dave la suivit des yeux. La musique était assourdissante. Il inspira profondément pour s’éclaircir l’esprit, mais cela ne servit qu’à épaissir la brume dans laquelle il flottait. Il comprit soudain qu’il inhalait la fumée d’une vingtaine de cigarettes. Il fut pris d’une quinte de toux et voulut soudain repartir. Mais la blonde Scarlett réapparut avec un plateau sur lequel était posée une Miller. Elle sourit de nouveau. Un sourire qui épingla Dave sur sa chaise.
— V’là, touriste ! fit-elle en plantant un pichet devant lui. Ça fait trois dollars cinquante.
Elle baissa son plateau pour qu’il y dépose l’argent. Comme il fixait ses seins, elle leva les yeux vers lui.
— Ça t’plaît ce que tu vois, touriste ?
— Oh ! Je… ne…
Scarlett éclata de rire, fit jaillir et exploser une bulle de ses lèvres, puis alla allumer les lycéens.
Dave but une gorgée de bière et, vite, reposa le pichet. Non ! Miss Fallon avait dit pas d’alcool. Mais cette Maison des Chattes lui semblait… un rêve. Serait-il passé d’un rêve à un autre ?
J’ai gaspillé cent cinquante dollars… et avalé la pire mixture de ma vie…
— Rebonjour, toi, fit Scarlett.
Ah ! cette femme ! Il ne voyait que sa toison blonde, ses lèvres écarlates et ses seins nus.
— Tu veux que j’danse pour toi ?
— Danser ? Pour moi ? Je ne…
— C’est une table de danse. Là ! (Elle caressa la table de Dave.) Cinq dollars. Elle te plaît, cette musique ?
— Voui, je crois.
Scarlett grimpa aussitôt sur la table et Dave lorgna le string rouge sur lequel était brodé en violet « Tant d’hommes et si peu de temps ».
Quel air était-ce ? Dave l’ignorait. Il savait seulement que c’était du rock'n'roll. Cela lui plaisait. Scarlett se tenait debout au-dessus de lui, ses yeux rivés aux siens. Elle se mit à onduler des hanches, tout en taquinant la pointe de ses seins du bout des doigts.
Ah ça, pour être loin de l’Oklahoma, j’en suis loin ! se dit Dave.
Et il siffla une longue gorgée de bière avant de se rendre compte de ce qu’il faisait.
Le ventre plat de Scarlett se trémoussait sous ses yeux. Puis elle offrit sa croupe à ses regards, faisant jouer les muscles de ses fesses.
Dave but encore une lampée de bière et ses yeux s’écarquillèrent. Scarlett avait glissé ses deux pouces dans le string et commençait à le faire descendre centimètre par centimètre le long de ses cuisses huilées. Puis elle tournoya au rythme de la musique et bing : c’était là, juste devant son visage. C’était là, là, là…
Dave sentit une pulsation entre ses jambes. Il avait la gorge sèche et sa bouche formait un O. Les hanches de Scarlett ondulaient.
Dave suivait leur évolution. Nouvelle pulsation, très forte celle-là, entre les jambes.
Bon sang ! Qu’est-ce que…
Une chose surgissait dans son froc. Une chose palpitait, tressautait, comme embrasée d’un feu vif. Bouche bée, il contempla son pantalon qui gonflait. Qui gonflait et gonflait toujours.
Sa braguette craqua. Une chose immense et monstrueuse en surgit, qui ne cessait de s’allonger. Scarlett dansait. La chose continuait de croître sous la table. Elle se cognait contre les pieds comme une batte de base-ball enveloppée de chair. Les yeux de Dave sortaient de leurs orbites et sa langue était paralysée. Et cela continuait de croître. Scarlett sentit la table trembler, puis soudain celle-ci décolla du sol.
— Hé ! cria-t-elle. (La bulle de chewing-gum se colla sur ses lèvres.) Qu’est-ce que tu fais ?
Le mââchin, incontrôlable à présent, retourna la table sur sa tige rigide. Scarlett valdingua, Dave se leva d’un bond. À la fois horrifié et fasciné, il constata que sa queue saillait d’environ quarante centimètres de son pantalon déchiré. Scarlett se releva, furieuse et belle dans sa colère et découvrit à son tour le mââchin. Son visage pâlit. Sous les lumières rouges, son teint prit celui d’un poisson cuit au court-bouillon. Elle poussa un gémissement, puis tomba à la renverse sur la moquette. Scarlett s’était évanouie.
Une brune se mit à piailler en tendant le doigt. Dave tentait de retenir le mââchin, mais il se tortillait comme un cobra d’avant en arrière. Soudain Dave se rendit compte que ses couilles avaient enflé au point de ressembler à deux boulets de canon. Sa panique redoubla. Quelque chose heurta le jukebox. L’aiguille glissa en scratchant sur le disque. Un silence de mort tomba dans la salle, comme Dave se débattait avec son mââchin. Il avait encore poussé de cinq centimètres et s’agitait comme un piston.
— Ô Dieu ! Dieu tout-puissant ! hurla une voix masculine. Cette enflure est possédée.
Les clients se ruèrent vers les portes, renversant tables et chaises. Le mââchin était maintenant d’une grosseur monstrueuse. Une véritable pièce d’artillerie. Emporté par ce poids, Dave zigzagua à travers la salle, tourbillonnant comme une toupie. Derrière le bar, un Latino brandit un crucifix et plongea aussitôt pour se mettre à l’abri. Dave saisit la tête du mââchin qui fouaillait l’air. Il se précipita dans Bourbon Street, le tenant devant lui à la manière d’un gouvernail. Il se dit que depuis qu’elle existait, cette rue en avait vu des vertes et des pas mûres. Toutefois, il doutait qu’un spectacle eût créé autant d’agitation : cris, rires, hurlements et glapissements, femmes tombant dans les pommes ! La tête du mââchin aurait empli un heaume de chevalier et ses cinquante-cinq centimètres de longueur tressautaient de menaçante façon. Les fêtards du Quartier français s’écartaient devant Dave. Un ivrogne aux yeux rouges le salua et chavira sur le trottoir. Un cheval tirant une carriole se cabra, ses sabots battirent l’air, son équipement paraissait bien malingre par rapport à celui de Dave. Deux femmes charpentées en robes étincelantes braillèrent :
— Gloire à Dieu !
— Seigneur, je vais avoir une crise cardiaque !
Dave les avait dépassées de quelques pas chaloupés lorsqu’il se rendit compte que c’étaient en fait des travestis. Quelques intrépides, le visage maquillé de blanc et portant perruques, prirent Dave en chasse. Étaient-ce des hommes ou des femmes, ceux-là ? Dave l’ignorait.
Il empoigna son mââchin, l’orientant dans la direction qu’il voulait prendre et pria le Ciel de pouvoir gagner l’hôtel avant… ma foi, juste avant.
Dave traversa en courant le vestibule chichement éclairé. Le réceptionniste, bouche bée, essuya frénétiquement les verres de ses lunettes. Puis Dave se hissa dans l’escalier, son mââchin cognant les marches devant lui. Il se rua dans sa chambre, claqua la porte derrière lui et tira avec violence le verrou.
Enfin, à bout de souffle, il s’appuya contre la porte.
Le mââchin se mit alors à rapetisser. Il se dégonfla vite ainsi que les énormes testicules violacés. Dave sentit le centre de son équilibre se modifier. Il tangua un peu avant de s’affermir sur ses pieds. Le mââchin diminuait encore : vingt-cinq, quinze, dix, cinq… Horreur ! Quatre centimètres. Puis la diabolique quéquette pendit de nouveau comme une crevette bouillie ; les bourses n’avaient plus que la taille de vulgaires petits cailloux de rivière. Les battements du pouls de Dave se calmèrent et son sang reprit les voies normales de circulation.
Dave éclata de rire. Mais d’un rire un rien dément. L’élixir de miss Fallon était certes efficace, mais si chacune de ses érections prenait cet aspect gargantuesque, quelle femme accepterait d’accueillir un tel monstre ? Saisi de vertige, il gagna le téléphone, ouvrit brusquement l’annuaire et chercha avec rage les Fallon. Il y en avait une douzaine. Il composa le premier numéro à toute allure. Un homme répondit et raccrocha au nez de Dave lorsque celui-ci lui demanda si la femme qui avait la boutique vaudou vivait là. À chacun des autres numéros, on l’envoya au diable de la même façon. Une femme lui écorcha les oreilles par sa bordée de jurons en cajun.
Après avoir composé sans plus de succès le dernier numéro, Dave demeura assis, le téléphone posé sur les genoux.
L’aube allait se lever dans une éternité. Dave prit une douche froide. L’engin sommeillait, mais sa taille était décevante. Puis Dave alla se coucher, remonta le drap jusqu’au menton, ferma les yeux et se mit à compter les moutons. Mais malgré lui, il compta des stripteaseuses aux lèvres écarlates et humides, dansant sur les tables. Le mââchin tressaillit légèrement. Dave en eut la chair de poule. Il imagina qu’il passait en justice à cause de ses impôts impayés. Le mââchin se calma. Dave s’allongea sur le ventre et finalement sombra dans le sommeil.
Quand il rouvrit les yeux, il faisait encore nuit. Les bruits de Bourbon Street avaient cessé, mais le cœur de Dave cognait fort.
Qu’est-ce qui l’avait donc réveillé ? Il demeura allongé sans bouger.
De la rue montèrent les cris d’une femme. Une voix chaude et sans doute passablement avinée.
— Hé ! les gars, qui veut un tour gratuit ? C’est la dernière offre. Ginger s’en va.
Ô mon Dieu ! songea Dave, juste avant qu’une tige palpitante et charnue se mette à pousser de son corps.
— Hé ! les étalons ! s’égosilla Ginger. Venez, les chéris. J’ai besoin d’un homme !
Dave s’agrippa avec force à l’armature en fer de son lit. Le mââchin gigotait comme un fou. Il avait déjà vingt-cinq centimètres et continuait à croître. Il le tirait même hors du lit, et comme Dave atterrissait à plat ventre sur le sol, les testicules reprirent la taille de boulets de canon, frissonnèrent et roulèrent vers la porte.
Dave se retint à une table. Celle-ci se renversa avec bruit ainsi qu’une lampe. Le mââchin le tirait vers l’avant et cherchait à saisir la poignée de la porte.
— Allez, venez, quoi ! cria Ginger, piaffant d’impatience. Le premier qui mesure quinze centimètres et qui a envie…
Ô mon Dieu ! songea Dave. Si seulement elle savait…
La tête du mââchin heurta de toutes ses forces la porte. Dave n’éprouva aucune douleur, mais le bois se fendit. Dave saisit le mââchin à deux mains comme pour étouffer un serpent, mais il échappa à sa poigne et cogna de nouveau la porte. Puis un seul élan d’une violence inouïe le fit traverser le bois comme un bélier et Dave reçut jusque dans le cerveau des décharges nerveuses.
— Je veux baiiiiseeeer ! brama Ginger comme une bête en rut.
— C’est moi qui commande ici, non, mais ! s’emporta Dave.
Il empoigna de nouveau à deux mains le mââchin qui tressautait pour le faire rentrer dans la chambre.
— C’est moi qui commande ici, j’te dis, imbécile de mes deux !
Le mââchin se replia, rouge de rage, aurait-on dit, et s’enroula plusieurs fois autour de la gorge de Dave.
Ce dernier voyait déjà la une des journaux lorsqu’on aurait découvert son corps. Cette vision décupla ses forces. Il desserra les nœuds qui l’étranglaient, et ses testicules se mirent à battre, tels deux cerveaux renégats. Il parvint à glisser ses doigts entre deux boucles et put ainsi respirer un peu. Le mââchin recula presque dédaigneusement et cogna la porte. Les gonds craquèrent. L’un d’eux céda dans une pluie d’éclats de bois et de peinture.
— Ah ! bande de dégonflés ! piailla Ginger.
Ses invectives se perdirent dans Bourbon Street tandis qu’elle s’éloignait.
Le mââchin, lui continuait de s’acharner sur la porte. Le deuxième gond céda à son tour et la porte tomba dans le corridor avec bruit. Une autre porte s’ouvrit, un homme et une femme d’un certain âge pointèrent la tête. Ils virent un homme nu qui luttait avec un python pâle. Ils battirent aussitôt en retraite dans leur chambre et barricadèrent leur porte avec des meubles.
Dave serra de toutes ses forces le mââchin à deux mains. La tête vira au violet. La tige striée de veines gigota avec fureur pour se libérer.
— Non ! glapit Dave, le visage ruisselant de sueur. Non, non et non !
Il crut entendre sa maudite quéquette pleurnicher. Celle-ci se racornit et presque en même temps, les testicules dégonflèrent. Une seconde plus tard, l’ensemble avait repris sa taille minuscule. Jamais Dave n’avait été aussi heureux de sa vie.
C’est alors qu’il aperçut deux souliers. Et au-dessus de ces souliers se dressait le réceptionniste dont les yeux saillaient derrière les verres de ses lunettes.
— Nous n’autorisons pas, déclara-t-il d’un ton glacial, ce genre de comportement dans notre établissement.
Dave se rhabilla et fit ses valises sous l’œil sévère du réceptionniste et d’un vigile. Il remboursa le prix de la porte (grâce à sa carte de crédit). Quelques minutes plus tard, Dave se retrouvait dans Bourbon Street, déserte à cette heure, sa valise dans une main, les pans de sa chemise hors du pantalon.
Le soleil se levait. Déjà une brume de chaleur montait par vagues scintillantes des pavés.
Dave était assis sur le trottoir devant la porte de la boutique de miss Fallon lorsque Malcolm arriva pour ouvrir à 9 h 30.
— Vous avez tout bousillé, hein ? Si, si, je le sais. Vous avez tout bousillé.
Dave pénétra dans la boutique, s’assit dans un coin, tout penaud, et attendit miss Fallon.
Cette dernière n’arriva que vers 10 h 30, vêtue cette fois d’un jean rose et d’une blouse à fleurs. Malcolm brandit un doigt crochu vers Dave.
— Le touriste a tout foutu en l’air ! déclara-t-il.
Miss Fallon se contenta de pousser un soupir en hochant la tête.
— Bon ! Bon ! j’ai bu une bière, et alors ? Avoua Dave, une fois dans le bureau de miss Fallon. Personne n’est parfait. Ce que je voulais, c’était quatre ou six centimètres de plus, et non des mètres ! Vous m’avez refilé quelque chose qui aurait fait la fierté de Frankenstein !
— À ce point ?
Malgré elle, miss Fallon pouffa derrière sa main.
— Ne riez pas ! C’est pas drôle ! Vraiment pas ! Je ne peux pas continuer à démolir les portes avec ce… ce monstre ! Faites-moi redevenir comme avant ! Bon Dieu, gardez l’argent, mais rechangez-moi !
Miss Fallon qui trônait, royale, derrière son bureau, contempla le visage enflammé de son client.
— Navrée ! C’est impossible.
— Oh ! Vous voulez plus d’argent ? C’est ça ? Bon sang, il ne me reste plus de liquide ! Vous acceptez la carte Visa ? Mastercard ? C’est tout ce que j’ai…
— Je ne peux vous faire redevenir comme avant, déclara miss Fallon. Il n’existe aucun charme ni potion pour ceux qui souhaitent un mââchin plus petit.
— Oh ! soupira Dave qui eut l’impression de se dégonfler comme une baudruche.
— Navrée ! (Miss Fallon haussa les épaules.) Si tu m’avais écouté, tout irait bien. Mais…
Miss Fallon laissa sa phrase en suspens. Il n’y avait plus rien à ajouter.
— Mais je ne peux pas… Je ne peux pas rentrer chez moi dans cet état ! Seigneur, surtout pas ! Comprenez… si j’avais une érection dans l’avion.
Sourcils froncés, miss Fallon réfléchit un instant à cette question pour le moins délicate.
— Attends ! dit-elle enfin.
Elle décrocha le téléphone et composa un numéro.
— Salut ! C’est moi. Viens ici et apporte les produits.
— Qui est-ce ? À qui avez-vous téléphoné ?
Les yeux couleur de cuivre de miss Fallon pétillaient de joie.
— À ma tante Flavia. C’est elle qui a préparé le gniouf. Une partie du breuvage que tu as bu.
Miss Fallon tambourina sur son bureau.
— Tu veux redevenir comme avant ? On est bien d’accord ?
— Oui ! Et je ferai n’importe quoi pour ça ! Je le jure devant Dieu.
Miss Fallon se pencha un peu en avant.
— Accepterais-tu que Ton fasse l’expérimentation sur toi ?
— L’expéri… (Le mot demeura coincé en travers de la gorge de Dave.) Comment ?
— Oh ! rien de douloureux. Juste essayer un élixir, puis un autre. Tu risques d’avoir un estomac en acier blindé, mais nous finirons bien par trouver le remède. Avec le temps, certes.
— Le temps ? (Un fourmillement de terreur rampa dans les tripes de Dave.) Combien de temps ?
— Un mois. (Miss Fallon retira d’un geste preste un grain de poussière de son bureau.) Deux, peut-être. Trois, tout au plus.
Trois mois, songea Dave. Trois mois à boire une horrible mélasse.
— Disons quatre au grand maximum, ajouta miss Fallon après réflexion.
Saisi de vertige, Dave chancela sur ses pieds.
— Ma tante Flavia a chez elle une chambre qu’elle réserve aux invités. Je vois que tu as déjà fait tes bagages, ajouta-t-elle en désignant la valise d’un signe de tête. Tu peux t’installer chez elle, si tu veux. Cela ne te coûtera pas plus de cent dollars par semaine.
Dave voulut parler, mais n’émit qu’un grognement sourd.
Sur ce, tante Flavia arriva en traînant une valise. C’était une métisse bien charpentée aux yeux couleur de cuivre. Son visage allongé ressemblait à une prune ridée. Elle arborait un cafetan rouge et or. De petits crânes de souris ornaient le lobe de ses oreilles.
— Oh ! quel bel homme ! s’exclama tante Flavia.
Elle sourit à Dave, dévoilant une dent en or. Puis elle posa sa valise sur le bureau de miss Fallon et l’ouvrit. À l’intérieur, il y avait des fioles remplies de liquides noirs, de racines poussiéreuses, de poudres grossières et un sac de Terre de cimetière de tante Esther, la seule authentique.
— J’ai apporté tout le feu d’artifice, déclara tante Flavia. On commence ?
— Dès que ton pensionnaire sera prêt, précisa miss Fallon. (Dave avait légèrement verdi.) Oh ! j’ai oublié de te dire que tante Flavia était veuve. Elle a toujours aimé les hommes de grande taille, si tu vois ce que je veux dire.
Dave découvrit alors la chose tandis que tante Flavia sortait quelques flacons et sachets de la valise. Un appendice flasque qui balayait le devant de son cafetan et qui pendait entre ses jambes. Une chose… qui avait l’air fort grande.
— Ô mon Dieu ! murmura Dave.
— Comme je te l’avais dit, ajouta miss Fallon, j’aime satisfaire mes clients.
Tante Flavia transvasa un liquide noir d’un flacon dans un autre et y mélangea une poudre sentant la chauve-souris morte. Le liquide commença à bouillonner et à fumer.
— C’est le plus beau jusqu’à présent, dit-elle à l’adresse de miss Fallon. Un peu maigrichon, mais c’est la taille du mââchin qui compte, pas ?
Sur ce, elle éclata de rire et flanqua un coup de coude dans les côtes de Dave.
Ce dernier relut le petit écriteau posé sur le bureau de miss Fallon : « Ce jour est le Premier Jour de Repos de Votre Vie. »
— Longue vie ! lança tante Flavia en offrant à Dave la potion.
Il y eut un bruissement d’étoffe au niveau du bas-ventre de tante Flavia.
Dave saisit le flacon, sourit faiblement et sentit le mââchin lui lancer un petit coup de bête affamée.