QUAND ON LE TIENT, ON LE
GARDE
Gary Brandner
Au cours des seize années de leur mariage, le sexe n’avait jamais été aussi bon que maintenant.
Harry Croft tenait sa femme serrée contre lui et ne parvenait pas à se rassasier de la douceur de sa peau satinée. Il avait bien du mal à ne pas crier de plaisir, mais il savait qu’il ne devait surtout pas pousser le moindre cri. Il mordait sa lèvre inférieure pour retenir ses gémissements.
La sueur qui coulait de son corps trempait le drap sous Lilian et le matelas sous le drap. Harry fit appel à toute sa volonté pour se contrôler, reculer l’explosion finale.
Pense à autre chose. Comme ça, tu ne jouiras pas tout de suite. Pense donc à quelque chose de déprimant.
Harry Croft n’avait pas besoin de se creuser beaucoup la cervelle pour agiter de mélancoliques pensées. Il lui suffisait de repenser à cette affreuse nuit, un mois auparavant. La nuit de l’horreur, au rez-de-chaussée, juste au-dessous de la chambre dans laquelle il se trouvait avec sa femme ?
Ce n’était qu’après cette tragédie innommable que lui et Lilian avaient atteint la perfection au lit. Quelle cruelle ironie de la vie ! Parfois, Harry avait le courage de se demander si l’amour n’était pas devenu aussi bon à cause et non en dépit de cela. Au moins, plus jamais les mioches ne viendraient les interrompre en pleine action.
Frissonnant de honte, il repoussa cette mauvaise pensée. Malgré la passion qui l’emportait, ses yeux s’emplirent de larmes. Lilian, soumise à son désir effréné, était l’image même de l’innocence. Elle ignorait tout de ce qui lui était arrivé, de ce qui leur était arrivé à eux tous. Elle avait un visage si doux et si candide qu’il était impossible de lui reprocher quoi que ce fût ? Ce n’était pas sa faute. Comment aurait-elle pu comprendre ce qu’elle avait fait ? Et à présent… à présent, elle était comme une petite fille ingénue. Mais femme, aussi. Et très réceptive à ses besoins. Complaisante et empressée de le satisfaire. Après cette tragédie, ils étaient devenus dans leur accouplement aussi libres que des animaux.
Il y eut un coup de sonnette.
— La barbe ! grommela Harry entre ses dents serrées.
Lorsqu’il se redressa, Lilian le regarda, la bouche légèrement entrouverte. Harry posa un doigt sur ses lèvres et secoua la tête. Cette pauvre Lilian ne mesurait pas le danger.
Harry attendit avant d’aller ouvrir. Peut-être était-ce simplement un vendeur ou l’un de ces jeunes tarés venus débiter son boniment pour la religion ? Peut-être l’importun allait-il repartir ? Harry ferma les yeux de toutes ses forces comme pour chasser l’intrus du simple fait de sa volonté. Pas moyen. On frappait à la porte. Maudits obstinés ! Comment pouvaient-ils savoir qu’il était là ? Harry eut un petit reniflement de dégoût. Il se souvint tout à coup qu’il avait garé sa voiture dans l’allée, aux yeux de tous les passants.
Doucement, il s’écarta de Lilian.
— Reste ici, conseilla-t-il. Et ne fais pas de bruit.
Mais cette précaution était superflue. Lilian n’avait pas prononcé un seul mot depuis un mois, depuis cette atroce nuit avec les mômes…
Harry appréciait presque ce silence. Il avait souvent eu l’impression que depuis le jour de leur mariage, sa femme n’avait cessé de jacasser, de papoter sans arrêt à propos des sujets les plus triviaux. En son for intérieur, Harry avait été obligé d’admettre que ne plus faire semblant d’écouter ses bavardages était un grand soulagement. Avoir une épouse muette présente incontestablement quelques avantages.
Pourtant, par moments, une petite conversation amicale avec Lilian ne lui aurait pas déplu. La communication physique qu’ils connaissaient à présent était fantastique, mais un homme doit de temps à autre arrêter de forniquer.
Harry descendit l’escalier en inspirant profondément et se maîtrisa pour affronter les enquiquineurs. La persistance des coups lui avait permis de deviner l’identité des visiteurs.
Il ouvrit la porte et salua d’un signe de tête les deux hommes qui se tenaient dehors.
— Navré de vous déranger une fois de plus, monsieur Croft, mais nous nous demandions si vous aviez eu des nouvelles de votre femme.
Les yeux du sergent Verick avaient la couleur de l’étain. Ils étaient froids et durs.
— Aucune, répondit Harry, sinon, je vous aurais prévenu.
— Je l’espère, observa Verick. Mais est-ce que vous vous rendez compte que vous êtes en danger ?
— Moi ? À cause de Lilian ? J’ai du mal à le croire.
— Monsieur Croft, avez-vous oublié qu’elle… ?
— Comprenez, intervint l’inspecteur Ash, nous ne faisons que notre travail.
Ce flic avait dix ans de moins que Verick et un visage plus avenant et plus sensible.
— Je croyais que votre travail consistait à retrouver ma femme. L’empêcher de se faire du mal. Ou d’en faire aux autres.
— Notre devoir est aussi de vous protéger. Il est impossible de savoir quel est l’état mental actuel de votre femme.
— Je suis désolé, dit Harry en se détendant soudainement. Je suis certain que vous faites de votre mieux. Tout ceci est si… difficile pour moi.
— Certes, reprit Ash. Croyez bien que nous ne souhaitons pas raviver votre chagrin. Mais d’un autre côté, il est exaspérant de se heurter sans cesse à des impasses. Nous avons interrogé tous les amis de votre femme ainsi que sa famille. Personne ne l’a vue ou n’a eu de ses nouvelles depuis… cette fameuse nuit…
Harry hocha la tête.
— Après tout ce temps… peut-être devriez-vous abandonner vos recherches ?
— La police ne renoncera jamais à cette enquête, répondit Verick. (Le sergent frissonna.) Ces enfants… Nous ne prendrons du repos que le jour où nous aurons retrouvé votre femme. Nous sommes navrés d’envahir ainsi votre vie privée, mais il ne s’agit pas d’une simple affaire personnelle. Il s’agit d’un crime de la plus vilaine espèce.
Ash toucha le bras du sergent et eut un signe de tête imperceptible.
Verick toussa dans son poing.
— Ne croyez pas que nous vous soyons hostiles, Monsieur Croft. J’ai moi-même des enfants et je puis imaginer à quel point vous devez être déchiré. Je veux simplement vous assurer que nous ne baisserons pas les bras. Notre objectif est de remettre la main sur Mr Croft et… nous veillerons ensuite à ce qu’elle suive le traitement nécessaire.
— Merci, fit Harry, soudain inquiet en entendant un bruit dans la chambre : les flics l’avaient-ils perçu eux aussi ?
— Monsieur Croft, nous resterons en contact, ajouta Ash.
On eût dit que le sergent allait donner une poignée de main à Harry. Mais non. Les deux policiers regagnèrent leur voiture qui était garée dans la rue.
Harry referma sa porte et demeura un instant le dos appuyé contre le froid panneau de bois. Ses yeux firent le tour du living propre et confortable. L’espace d’un instant, son cœur se mit à battre très fort. Il revoyait soudain cette pièce telle qu’elle était lors de la terrifiante nuit. La moquette beige éclaboussée de sang. Justine, l’aînée qui avait douze ans, à moitié tombée du fauteuil posé en face de la télévision. Et la petite Kimberly au pied de l’escalier, sa menotte plaquée sur le visage pour éviter en vain le coup fatal. Et Lilian. Ô Seigneur ! Lilian qui le fixait de son regard éberlué et innocent, la hache rouge de sang gisant à ses pieds.
Harry ferma les yeux de toutes ses forces et attendit que son chagrin s’apaise un peu. Quand il les rouvrit, le sang et la hache avaient disparu. Le living était de nouveau désert. Personne n’attendait sur les marches. Il courut rejoindre sa femme.
Lilian l’accueillit dans leur lit. Le contact de sa peau fraîche et humide ranima aussitôt la passion qu’avait éteinte la visite des policiers. Un traitement, avait dit le sergent Verick. Harry savait ce que cela impliquait. Boucler Lilian dans un établissement où il n’aurait le droit de la voir qu’une fois par mois, peut-être. Et plus jamais, jamais, la tenir comme à présent dans ses bras. Il n’accepterait jamais cela maintenant qu’ils avaient enfin trouvé la parfaite expression physique de leur amour.
Certes, depuis un mois, sa vie avait été difficile, impossible de le nier. Juste après l’événement, les policiers avaient envahi sa villa. Ils avaient été efficaces, professionnels et compréhensifs tout en essayant de dissimuler leurs véritables émotions.
Puis il y avait eu la meute des reporters. Les médias sont friands d’histoires nauséabondes de violence. Les gens sont horrifiés à l’idée qu’une mère soit capable d’un tel acte envers ses enfants, mais par ailleurs, ils adorent ce genre de nouvelles, aiment s’en repaître et voir sur leurs écrans le visage du père encore sous le choc. Cela avait été une dure période, mais au bout de deux semaines, un autre crime atroce avait détourné l’attention du public.
Certaines personnes bien intentionnées avaient essayé de trouver des excuses à Lilian pour soulager la détresse de Harry. « C’était une femme malade qui avait besoin d’aide. » Ma foi, elle avait de l’aide, à présent. La sienne. Dès la première nuit, alors que la police et les reporters fouinaient dans toute la maison, elle était demeurée cachée dans leur chambre, sans faire le moindre bruit. Harry était fier qu’elle ait pu rester si tranquille. Mais il n’avait pas encore découvert qu’elle ne parlait plus.
Plus tard, l’amour avec Lilian était devenu époustouflant. Dans le passé, elle l’avait souvent repoussé en avançant la classique excuse du mal de tête ou bien l’avait subi de façon mécanique en faisant de son mieux pour en finir le plus vite possible. Et voilà que du jour au lendemain, elle était devenue insatiable. Chaque fois qu’il en avait envie, elle était réceptive et disponible.
Non, il était hors de question qu’on emmène sa Lilian. Surtout pas après ce mois de jouissance permanente.
Et puis, il y avait eu la visite de la mère de Harry, une semaine auparavant. Dès le début, elle et Lilian ne s’étaient pas entendues. « Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond chez cette femme, avait déclaré prophétiquement sa mère. Elle ne te convient pas. »
Lors de cette visite, sa mère avait humé l’air et promené son regard dans le living comme s’il avait été rempli de détritus.
— Tu devrais vraiment venir t’installer à la maison, avait-elle insisté. Ce n’est pas la place qui manque. Ce n’est pas sain de vivre ici tout seul de cette façon.
— Mais je vais bien, mère, vraiment.
Lorsqu’il avait découvert que la porte de la chambre était ouverte, il avait retenu son souffle. Dans le miroir fixé sur l’autre côté de cette porte se reflétait le corps nu de Lilian allongée sur le lit. Sur ses lèvres flottait un léger sourire aguicheur.
Vite, il s’était planté devant sa mère pour qu’elle ne s’aperçoive de rien et l’avait renvoyée dès que possible. Il s’était débarrassé d’elle en lui assurant qu’il viendrait la voir. Une fois de retour auprès de Lilian, il avait tenté de la gronder pour son imprudence, mais comme toujours, la proximité de son corps tendre et blanc, son regard candide avaient enflammé son désir, et tout le reste avait été aussitôt oublié.
Maintenant, le désir de Harry était si pressant qu’il ne prit même pas le temps de se déshabiller. Il fit glisser sa fermeture Éclair avec des mains fébriles, et laissant échapper un petit cri, il tomba sur sa femme.
Il la fourgonna en se démenant comme un fou, la faisant rouler d’un côté à l’autre de leur immense lit. Les yeux clos, il sentit qu’il allait se perdre totalement dans sa mystérieuse obscurité. Le parfum de Lilian était fort à ses narines. Les petits bruits qu’elle émettait enchantaient ses oreilles.
L’orgasme l’assomma avec la violence d’une haute vague qui s’écrase sur une déferlante solitaire. Il pressa dans sa main droite le sein de Lilian comme pour se raccrocher à la vie. Un incroyable tourbillon d’émotions l’emporta, les spasmes du plaisir le secouèrent, et il hurla.
Il lui fallut une bonne minute pour entendre la sonnette insistante, suivie de coups impérieux.
— Monsieur Croft !
La voix du sergent Verick.
Pourquoi fichtre étaient-ils revenus ? Harry s’écarta de sa femme et découvrit que la fenêtre de leur chambre était ouverte. Bon sang, quelle imprudence ! Harry prit le temps de se calmer, puis descendit au rez-de-chaussée.
Les deux policiers étaient sur le seuil, l’œil perçant et les muscles tendus sous leurs costumes froissés.
— Est-ce que ça va ? demanda Verick en sondant Harry du regard.
— Nous avons entendu des cris dans la chambre, ajouta Ash en jetant un coup d’œil vers l’escalier.
— Ça va, répondit Harry, tout content de la fermeté de sa propre voix. Vous avez dû entendre la télévision. Quand je l’ai mise en marche, le volume était à son maximum. Tout va bien, croyez-moi.
En dépit de ses protestations, les deux policiers n’écoutaient pas Harry. Ils regardaient sa main droite. Ses doigts crispés.
Harry suivit leur regard et découvrit un morceau de chair déchiqueté saillant de son poing serré. Un téton marron couvert d’une croûte pointait entre ses articulations. Ses doigts s’ouvrirent. Le sein flétri d’une femme, morte depuis trente jours, tomba doucement sur le sol.