I

La première édition de Hamlet, la tragédie de Shakespeare, et la première partie du Don Quichotte de Cervantès ont paru la même année, au commencement du dix-septième siècle. Cette coïncidence nous a paru remarquable ; le rapprochement de ces deux œuvres a éveillé en nous toute une série de pensées. « Celui qui veut comprendre le poète doit aller dans le pays du poète, » a dit Gœthe. Le prosateur n’a pas le droit d’imposer la même exigence, mais il peut espérer que ses lecteurs voudront bien l’accompagner dans ses excursions et dans ses recherches.

Quelques-unes de nos vues pourront paraître assez extraordinaires ; mais c’est là le privilège des grandes œuvres poétiques auxquelles le génie créateur a su donner une vie immortelle : les jugements qu’on en porte, comme de la vie en général, peuvent diverger à l’infini, se contredire même et cependant être également équitables. Combien de commentaires n’a-t-on pas déjà écrits sur Hamlet, combien n’en écrira-t-on pas dans l’avenir ! À quelles conclusions opposées l’étude de ce type vraiment inépuisable n’a-t-elle pas déjà conduit ! Don Quichotte, par sa donnée même, par la clarté vraiment grandiose d’un récit tout éclairé en quelque sorte du soleil du midi, Don Quichotte suggère moins d’interprétations. Malheureusement, la Russie ne possède aucune bonne traduction de Don Quichotte, et les notions sur le héros de Cervantès qui y ont généralement cours sont des plus vagues ; le plus souvent son nom n’éveille que l’idée d’un bouffon ; le mot de don quichottisme devient alors synonyme de sottise, tandis qu’il renferme un sens élevé, celui du sacrifice de soi-même, présenté, il est vrai, par le côté comique. Mais revenons à notre sujet.

Nous avons dit que nous avons été frappé de l’apparition simultanée de Don Quichotte et de Hamlet comme d’une coïncidence remarquable. Il nous a semblé que ces deux types incarnaient les deux côtés fondamentaux et opposés de la nature humaine, les deux extrémités de l’axe sur lequel elle tourne : ainsi tous les hommes appartiendraient plus ou moins à l’un de ces deux types ; et chacun de nous ressemblerait plus ou moins à un Don Quichotte ou à un Hamlet. Sans doute, notre temps compte bien plus de Hamlets que de Don Quichottes, et pourtant les Don Quichottes n’ont pas encore entièrement disparu.

Expliquons-nous. Tous les hommes vivent, qu’ils le sachent ou non, en vertu d’un principe, d’un idéal, qu’ils considèrent comme la vérité, la beauté, le droit. Beaucoup reçoivent leur idéal tout fait, sous des formes déterminées, développées par l’histoire ; ils vivent en conformant leur vie à cet idéal ; ils s’en éloignent quelquefois sous l’influence de leurs passions ou des circonstances ; mais ils ne le discutent pas, ils n’en doutent jamais. D’autres, au contraire, le soumettent à l’analyse de la pensée. Quoi qu’il en soit, nous ne nous trompons pas, croyons-nous, en affirmant que pour tous les hommes cet idéal, cette base, ce but de leur existence, se trouve soit hors d’eux, soit en eux-mêmes, en d’autres termes que, pour chacun d’entre nous, ce qui occupe la première place, c’est ou le moi, ou quelque autre objet qu’il met au-dessus de soi-même. On objectera que la réalité n’admet pas de catégories aussi tranchées, que dans le même être les deux tendances peuvent alterner ou même se combiner dans une certaine mesure ; nous ne prétendons pas affirmer l’impossibilité absolue des changements et des contradictions dans la nature humaine ; nous avons seulement voulu indiquer les deux rapports différents entre l’homme et l’idéal. Nous nous efforcerons maintenant de montrer comment, à notre sens, ces deux tendances opposées se sont incarnées dans les deux types que nous avons choisis.

Commençons par Don Quichotte. Que représente Don Quichotte ? Examinons-le, non pas avec ce coup d’œil rapide qui ne s’arrête qu’à la surface ou aux menus détails, et nous ne verrons pas seulement en lui le chevalier de la triste figure, ce type créé pour tourner en ridicule les anciens romans de chevalerie ; non, ce type s’est élargi, comme on le sait, sous la main de son immortel créateur ; le Don Quichotte de la seconde partie, l’aimable interlocuteur des ducs et des duchesses, le sage conseiller de l’écuyer gouverneur n’est plus le Don Quichotte de la première partie, surtout du début ; ce n’est plus ce bizarre et ridicule original sur lequel les coups pleuvent si libéralement ; essayons donc de pénétrer jusqu’à l’essence même de l’œuvre. Nous le demandons encore une fois : que représente Don Quichotte ? La foi avant tout, la foi en quelque chose d’éternel, d’immuable dans la vérité, dans cette vérité qui réside en dehors de l’individu, qui ne se donne pas à lui aisément, qui demande qu’on la serve et qu’on se sacrifie pour elle, mais qui finit par céder à la persistance du service et à l’énergie du sacrifice.

Don Quichotte est pénétré tout entier de dévouement à cet idéal pour lequel il est prêt à supporter toutes les privations, à donner même sa vie ; il n’estime cette vie que comme un moyen d’incarner l’idéal, de réaliser la vérité, la justice sur la terre. On nous dira que son cerveau dérangé a puisé cet idéal dans le monde fantastique des romans de chevalerie. D’accord, et c’est là ce qui constitue le côté comique de Don Quichotte ; mais l’idéal n’en garde pas moins toute sa pureté primitive. Vivre pour soi, s’occuper de soi, c’est une honte aux yeux de Don Quichotte. Il vit tout entier, si l’on peut s’exprimer ainsi, en dehors de lui-même, pour les autres, pour ses frères, pour la destruction du mal, pour la lutte contre les forces hostiles à l’humanité, les sorciers, les géants, c’est-à-dire les oppresseurs. Vous ne trouverez pas en lui une trace d’égoïsme : il ne s’occupe jamais de lui-même, il est tout sacrifice, — notez bien ce mot, — il croit, il croit fermement et sans arrière-pensée. C’est pour cela qu’il est sans peur et patient, qu’il se contente de la nourriture la plus grossière, du costume le plus misérable. Que lui importe ! Humble de cœur, il est grand et hardi par l’esprit ; sa piété fervente ne gêne point sa liberté ; étranger à la vanité, il ne doute point de lui-même, de sa vocation, de ses forces physiques. Sa volonté est une volonté indomptable. La poursuite constante d’un seul et même but prête quelque monotonie à ses pensées, quelque étroitesse à son intelligence ; il sait peu de choses, et il n’a pas besoin d’en savoir beaucoup. Il sait en quoi consiste son œuvre, pourquoi il vit sur la terre ? Et n’est-ce pas la science capitale ? Don Quichotte peut paraître tantôt complètement fou, parce que la réalité la plus incontestable se dérobe à ses yeux et fond comme la cire au feu de son enthousiasme, — il voit réellement des Maures vivants dans des marionnettes, et des chevaliers dans des moutons, — tantôt borné, parce qu’il ne sait ni sympathiser à demi, ni se réjouir à demi ; comme un vieil arbre il a poussé dans le sol de profondes racines, il n’est en état ni de changer ses convictions, ni de passer d’un objet à un autre. Son tempérament moral est d’une solidité à toute épreuve. Remarquez bien que ce fou, ce chevalier errant, est l’être le plus moral du monde. Ce trait prête une force et une grandeur particulière à ses jugements et à ses discours, à toute sa figure, malgré les situations comiques et humiliantes où il tombe constamment. Don Quichotte est un enthousiaste, un serviteur de l’idée, ébloui par sa splendeur.