An 5946 de l’ère de paix
totale,
cent quatorzième jour de l’année
Je viens de m’éveiller de mon sommeil de trois semaines. C’est cet après-midi que je dois fournir à la collectivité mes deux heures de travail mensuel. Dieu et l’atome soient bénis. Dieu est atome. L’atome est Dieu. L’infiniment petit et l’infiniment grand se pénètrent et se confondent. La dimension est une erreur, à l’image de l’homme, et à son usage. L’homme est moyen, l’homme est médiocre, mais il habite l’infini et l’infini l’habite. C’est en quoi il est à l’image de Dieu, et pourquoi Dieu a permis qu’il se serve de l’atome, pour se rapprocher de Lui.
J’ai pris l’habitude, dans les circonstances importantes de ma vie, et à certains moments où je me sens particulièrement en paix et lucide, de faire quelques réflexions à haute voix. Mon appareil enregistreur les grave dans la texture intime d’un fil d’argent. Après ma mort, mes enfants et mes plus lointains descendants posséderont ainsi quelques kilomètres de fil en bobines qui conservera ma voix inaltérable. Il leur suffira de faire dérouler le fil d’argent dans le même appareil, en inversant le courant, pour m’entendre, longtemps après ma mort, leur raconter les détails de la vie de notre époque.
Je suis riche. Je possède cent vingt grammes de matière en désintégration. Chaque citoyen, à sa naissance, en reçoit dix grammes. Cela lui suffit pour alimenter en énergie, pendant toute sa vie, les moteurs de ses appareils ménagers et de ses véhicules. Il en reçoit d’autres, au cours de son existence, s’il se distingue particulièrement par son travail, sa vertu, son dévouement à la Nation, ou ses dons artistiques. Il peut alors s’offrir le superflu. C’est mon cas. À sa mort, les sources d’énergie sont restituées au Trésor public.
Chaque jour, chacun doit brancher pendant une demi-heure son générateur d’énergie sur le réseau collecteur, au profit de la Nation. C’est notre façon de payer l’impôt. Cela se fait automatiquement, et personne n’y pense. C’est d’ailleurs peu de chose, si l’on pense que nos ancêtres d’avant le déluge de feu travaillaient au moins deux jours sur trois pour le percepteur.
Quand je mourrai, je rendrai à la Nation presque tout ce que j’ai reçu d’elle. Un homme peut difficilement entamer une pareille fortune. Le superflu, en réalité, se réduit à peu de chose. Le plus humble citoyen jouit presque du même confort que moi.
Nos villes sont bâties à deux mille mètres sous terre, à l’abri d’un accident imprévisible. De cette façon, si l’une des usines qui fabriquent la matière désintégrable, et qui se trouvent en surface, venait à sauter, nous n’en ressentirions qu’un choc lointain. Il n’y aurait aucune perte de vie humaine, car elles fonctionnent seules, sans main-d’oeuvre. Peut-être quelques imprudents promeneurs seraient-ils les victimes. Mais qui, aujourd’hui, se risque encore sur la croûte terrestre, en ces lieux où régnent les saisons et les climats, le chaud et le froid, le vent et la pluie ?
Nous avons admirablement exploré et aménagé, au cours des siècles, l’intérieur de notre globe. Nous y avons découvert des fleuves et des océans, acclimaté toutes les plantes d’agrément et les animaux familiers à l’homme. La lumière du soleil, captée au-dessus des nuages et transmise par télévision, inonde notre monde souterrain de ses rayons bienfaisants. Une température toujours égale nous entoure. Nos véhicules rapides se déplacent sans bruit, sans fumée, sans gaz de combustion, dans d’immenses avenues bordées d’arbres toujours fleuris. Nous jouissons d’un printemps éternel, d’une douce paix. Béni soit Dieu ! Béni soit l’atome.
La prodigieuse ressource de l’énergie atomique a libéré l’homme de l’esclavage du travail. Des machines automatiques travaillent pour lui. Tout son temps lui appartient, à partir de l’âge de trente-cinq ans. Jusqu’à cet âge, il reçoit, dans les écoles nationales, une instruction obligatoire, qu’il peut, s’il en a le goût, poursuivre aussi longtemps qu’il le désire. Les esprits les plus doués, les intelligences les plus vives sont sélectionnés, et autorisés à fournir à la collectivité deux heures de travail par mois.
Mais les progrès continuels de la science, en rendant ce travail de plus en plus inutile, réduisent chaque jour l’élite admise à y participer. Pour ma part, j’attends avec impatience ce moment de ma vie où je fais enfin quelque chose. Je dois dire que c’est une bien grande, une très douce, une admirable récompense.
Pour passer le temps, les hommes ont inventé des arts nouveaux : la musique des ondes, l’architecture des couleurs, le cinéma total. L’Inda (Institut National de Distribution des Arts) diffuse sans arrêt d’admirables spectacles que chacun reçoit à domicile. Tout le monde envie les artistes, qui sont admis à travailler autant qu’ils le désirent et font à chaque instant effort de création. Mais n’est pas artiste qui veut. Même l’instruction dirigée n’y peut rien. C’est un don de Dieu. Béni soit-il.
L’homme commun, donc, n’a plus à se déplacer, plus à se donner la peine de faire le moindre effort. Une cellule lui est affectée à sa naissance, à côté de celles de ses parents. Une cellule par personne, quel que soit le nombre des membres de la famille. Il y vit, il y dort, il s’y nourrit, il s’y distrait. Il lui suffit d’appeler un meuble à haute voix pour que ce meuble sorte du mur ou du plancher, où un autre mot le fait rentrer. Il lui suffit d’avoir faim ou soif, d’avoir envie d’un aliment ou d’une boisson, pour que les ondes cérébrales de son appétit, de son désir, déclenchent un train d’ondes électromagnétiques, qui vont commander à l’usine cet aliment, cette boisson, qui arrive quelques secondes plus tard, fumant ou glacé, par le conduit d’alimentation de sa cellule.
S’il a envie de faire l’amour, le même phénomène projette dans l’espace les ondes de son désir, qui y rencontrent les ondes semblables d’une femme tourmentée par le même besoin. Et sans se déranger, sans se connaître, sans effort, ils prennent ensemble leur plaisir.
Cela permet aux laids et aux vieilles de connaître des joies que les civilisations précédentes leur refusaient.
Nous avons fortement prolongé la vie humaine, mais pas encore trouvé le moyen de conserver à l’homme sa jeunesse. Et si nos jeunes gens et nos adolescentes se promènent nus, dans tout le rayonnement de leur beauté, les femmes à dix-huit ans et les hommes à vingt-cinq prennent l’ample vêtement qu’ils ne quitteront jamais plus, et derrière lequel leur visage et leur corps pourront vieillir et se rider sans offenser la pudeur. C’est à cet âge-là qu’on se marie, pour avoir, pendant dix ans, un enfant chaque année. Ensuite, l’amour télépathique est seul autorisé.
Malgré les spectacles que le cinéma total lui fournit à domicile, spectacles en relief et en couleurs, odorants et sensoriels, d’une infinie variété et d’un choix sans cesse renouvelé, malgré la bibliothèque électrique qui lui permet de faire dérouler, sur son écran de poche ou d’appartement, le texte de tous les livres du monde, malgré la télévision qui lui permet de transporter son regard dans tout l’univers sans bouger de chez lui, l’homme moderne s’ennuie. Une secrète nostalgie le ronge. Certains penseurs prétendent qu’il regrette le temps où, écrasé par l’esclavage du travail, il subissait en outre la maladie, les guerres, les drames passionnels, l’angoisse du lendemain, et l’humiliation de l’ignorance. Le temps où il avait besoin de lutter pour vivre, de se déplacer pour voir le monde, de bouger pour faire l’amour...
On a heureusement mis au point, pour les hommes atteints de ce spleen, le sommeil prolongé. Beaucoup de citoyens en profitent. En vérité, presque toute la population de la Terre, n’ayant rien à faire, dort trente jours par mois. Pendant ce sommeil, le corps humain baigne dans des ondes qui le nourrissent et détruisent les toxines. Les mêmes ondes empêchent la formation des rêves. Notre sommeil est vraiment un repos complet. Personnellement, je n’y ai pas souvent recours. Je me passionne pour les voyages. Grâce à mes cent vingt grammes de puissance, je possède un appareil explorateur qui n’a pratiquement pas d’autres limites que celles du temps. Je passe de longues heures devant son écran. Il transporte mon regard partout où je le désire, sur la Terre et hors d’elle, sur les planètes de notre système solaire et hors de lui. J’ai peu à peu exploré tout ce qui était à la portée de mes ondes. Je vais recevoir dans trois semaines une émission envoyée par moi il y a quarante ans vers une planète d’un système solaire situé à vingt années-lumière de notre globe. C’est-à-dire que les ondes émises par mon appareil, voyageant à la vitesse de 300 000 km à la seconde, ont mis vingt ans pour parvenir à leur but, et sont en voyage-retour depuis vingt ans pour me rapporter l’image de ce qu’elles ont vu. J’en enregistrerai un film, et en donnerai une copie à l’Institut Central des Recherches qui prépare soigneusement, méticuleusement, la conquête de l’Univers par l’homme. Au rythme de dix naissances par couple, et la mortalité étant pratiquement nulle avant l’âge de trois cents ans, l’humanité se multiplie prodigieusement. Il y a longtemps que la Terre ne lui suffit plus. Nous avons d’abord conquis la Lune, puis Mars et Vénus, les deux planètes les plus proches de la nôtre. C’est sans doute là la plus prodigieuse conséquence de la découverte de la désintégration atomique. Elle a enfin donné à l’homme une source d’énergie assez puissante pour lui permettre de s’arracher à l’horrible pesanteur qui, depuis le commencement de la création, le tenait englué à la Terre. Nous ne sommes plus, aujourd’hui, fixés à ce grain de sable. Nous avons réchauffé la Lune. Nous lui avons créé une atmosphère, nous avons nivelé ses monts et comblé ses abîmes. Et nous l’habitons. Pour Mars et Vénus, nous avons dû d’abord détruire, avant d’y aborder, la faune et la flore indigènes, puis, par projection de forces dirigées, modifier leur vitesse de rotation pour créer à leur surface une pesanteur identique à celle qui règne sur notre globe. Enfin nous nous y sommes installés, après avoir réglé leur température et leur atmosphère. Tout cela s’est fait sans peine. Quelques hommes et de merveilleuses machines ont exécuté ces travaux. C’était jeu d’enfant. D’innombrables véhicules interplanétaires sillonnent l’éther. Bientôt tout le système solaire accueillera l’homme, et deviendra à son tour trop petit. Alors nos petits-enfants s’en iront vers des soleils voisins. La créature de Dieu, partie de ce grain de poussière dans l’univers, conquerra l’espace infini. Sa puissance ne connaît plus de limites. Et si, dans des milliards de siècles, le ciel vient à manquer de terres pour le peuple des hommes, ceux-ci seront en mesure de créer de nouveaux habitats. En effet, si nos ancêtres ont trouvé le moyen de transformer la matière en énergie, nous sommes sur le point, nous, de transformer l’énergie en matière, et nos lointains descendants, héritiers de notre prodigieuse science, recommençant l’oeuvre de Dieu, pourront faire sortir du néant les mondes dont ils auront besoin.