Le gros coléoptère noir — je ne sais pas comment il se nomme, je ne connais pas son nom, son nom doit être long et difficile à prononcer autant qu’il serait difficile à avaler, lui, noir, lourd, gros comme le pouce, hérissé de cornes –, le gros coléoptère noir volait, droit devant. Et puis il arriva au bout de son vol rectiligne, et parce que c’était le bout, il s’arrêta. Il tomba dans le bassin où boivent les vaches, juste au-dessous du calvaire et de son jardinet.
Le jour de la Libération, pendant que les cloches sonnaient, tout le village est venu en procession au calvaire, avec le curé en tête. Le charcutier, le boulanger et la mercière dans leurs vitrines, et le notaire dans son étude, et les gendarmes dans leur gendarmerie ont remplacé un portrait par un autre. Mais la marchande de couronnes, vieille, torse, mauvaise de voir tant de monde en un cortège qui n’était pas un enterrement, disait pour elle seule : « J’ai pas acheté l’autre, j’achèterai pas çui-là ! S’il faut changer tous les six mois, ça revient trop cher ! » Et elle se le répétait, et elle branlait la tête, pour se convaincre, ma foi, qu’elle avait bien raison. Dans sa vitrine, il y avait une couronne à festons de perles mauves, et une autre en fleurs artificielles, du solide. Et entre les deux, un vase bas en fonte, à quatre pieds, rouillé à l’intérieur, et peint en argent à l’extérieur.
L’église est au milieu du village, et le calvaire à la sortie de la route qui s’en va vers la mer. C’est un petit village, quelques maisons basses autour d’une très haute église, comme quelques pommes, par terre, autour de l’arbre. Du haut de ses pointes, l’église voit la mer. Elle est presque neuve. Elle sera belle dans quelques siècles, s’il en reste.
L’ancien maire est parti à bicyclette. Il avait peur d’être pendu. Le nouveau maire a retrouvé la République. Elle était bien emballée dans une caisse, avec des égards, dans le grenier de la mairie.
Le scarabée noir se tient par une patte à une feuille de nénuphar. Le reste de son corps trempe dans l’eau. De temps en temps, ses autres pattes remuent, puis s’arrêtent, n’insistent pas. Il est tombé dans le bassin voilà plus de deux heures. Un homme serait noyé depuis longtemps. Ces bêtes ne respirent pas comme nous. Il s’accroche depuis le début par le bout de sa patte à la feuille de nénuphar. Il espère que la feuille finira par le tirer de là. Ces bêtes ne raisonnent pas comme nous. L’eau du bassin est verte dans son épaisseur et bleue à sa surface où elle reflète le ciel et le Christ doré au milieu du ciel. Un moustique vole et pique, pique la surface, et chaque fois qu’il descend et pique la surface, c’est un oeuf qu’il pond. Une puce d’eau l’attrape par le derrière et tire, tire, et le moustique tire, tire. Si le moustique est le plus fort avec ses ailes, il tirera la puce hors de l’eau et elle le lâchera. Mais ce n’est pas le moustique, c’est la puce qui est la plus forte, et elle entraîne le moustique dans l’eau, dans l’épaisseur de l’eau, elle va se cacher sous une feuille de lentille, pour le manger.
Le scarabée noir remue ses pattes puis se repose. Il a un grand corps tout noir et des élytres noirs repliés, et une curieuse petite tête qui porte d’énormes cornes noires branchues, barbelées. Il s’est souvent demandé, dans sa petite tête de bois, à qui il pouvait faire peur, avec ses cornes. Si la poule le rencontre, elle lui donne un coup de bec, elle le crève, elle le goûte un peu, elle redresse son cou, elle tourne la tête, ouvre son oeil rond, elle fait « crôt, crôt, crôt... », elle est étonnée. Les bêtes plus petites, non plus, n’ont pas peur de lui. Et ces cornes sont si lourdes à porter qu’il ne peut marcher que lentement, et quand il vole, elles le font piquer. Parfois, au bout d’une longue marche, au milieu d’un sentier, il s’accoude des premières pattes à un caillou et dresse ses cornes en oblique vers le ciel, pour se soulager un peu les reins. Si un homme vient à passer dans le sentier à ce moment-là, l’homme s’arrête, inquiet, puis repart en sifflant après avoir enjambé la bête qui lui fait le signe noir. Le scarabée serait satisfait de savoir qu’il fait peur à l’homme, mais l’homme est trop grand pour lui, il ne le voit pas. On se demande combien de temps il va mettre à mourir dans cette eau verte. Vous n’en avez aucune idée. Et pour le reflet doré du Christ à la surface de l’eau, la mort du scarabée a peut-être autant d’importance que la vôtre.
Une grenouille qui se chauffait la tête hors de l’eau dans le coin du bassin, au soleil, a eu peur de quelque chose, et a plongé. Un têtard monte du fond noir de l’eau, en ondulation verticale, avale une bulle et redescend. Chez le têtard, il n’y a rien entre la tête et la queue.