CHAPITRE PREMIER
La mouche verte, gorgée de fiente à en éclater, vint se poser à deux centimètres du visage d’Abdul. Elle s’aplatit sur la vitre crasseuse avec volupté et se mit en devoir de siphonner les crachotis les plus répugnants qui s’y étaient englués, indifférente au reste. Abdul cligna un œil. Une perle de sueur suivit l’arête anguleuse de son nez, butant sur les chancres violacés comme une bille de flipper indécise, avant de suivre la balafre qui scarifiait sa joue flasque mangée par la barbe du voyage. Lorsqu’il la sentit errer à la commissure de ses lèvres, hop ! d’un coup de langue, comme un gros lézard, il l’aspira dans sa bouche. C’était brûlant, salé, et ne lui procura aucun réconfort.
Il transpirait par tous les pores de sa peau. Il avait le sentiment d’être une orange, que la canicule écrasait tel un pressoir géant d’une infinie douceur, d’une infinie cruauté. Le jus est meilleur ainsi, murmurait le simoun, là-dehors. Ainsi exsudée, ta sève d’homme donnera naissance à d’autres grains de sable. Des enfants-sable par milliers. Le soleil fou carbonisait la tôle sans relâche ; la peinture se vérolait de croûtes cassantes ; les graffiti fondaient, s’étirant en arabesques apocryphes ; le mauvais plastique des garnitures, rongé par la corrosion, dégageait une puanteur évoquant la chair brûlée.
Quatre cents kilomètres de désert à être rudoyé par les cahots effarants des pistes, dans cet autocar antédiluvien au faciès de veau triste, sur cette banquette moins confortable qu’un lit d’ossements, l’avaient épuisé au-delà de toutes ses prévisions. Ses pensées se brouillaient, se pervertissaient en délires fugitifs qui lui faisaient froid dans le dos et lui donnaient à penser qu’il devenait cinglé. Il avait pourtant l’habitude de ces transports en commun fantaisistes qui semblent partir en morceaux à chaque virage, de ces excursions aventureuses à travers les dunes blanches qu’on dirait de sucre, que le vent fouette et enroule comme s’il rêvait de gigantesques barbes à papa.
Non, cette fois, c’était différent, il le savait. Son corps devait lutter contre une langueur inaccoutumée, comme s’il traînait un fardeau contraignant, et s’il lui arrivait de sombrer dans la somnolence, il en était aussitôt tiré par une gêne respiratoire qui le laissait au bord de la suffocation. Depuis son départ de l’oued, il avait le sentiment de se débattre au cœur d’une toile d’araignée, les bras empêtrés dans les fils gluants, la bouche pleine d’un suc volatile et amer. Et cette angoisse sourde qui s’était chevillée à son âme comme un lierre possessif et vorace… Au fil de ces heures accablantes, elle n’avait cessé d’enfoncer plus profondément ses racines.
Abdul avait prié. Il avait prié Allàh de le débarrasser des terreurs glacées qui hantaient son esprit ; de redonner au vent la forme anodine de la poussière et non celle d’ailes démoniaques effleurant le toit du car ; d’effacer les ombres menaçantes et griffues qui grandissaient aux confins de l’erg. Mais cela faisait si longtemps qu’il négligeait la religion qu’Allàh ne l’avait peut-être pas reconnu.
Comblée d’aise, la mouche poursuivait son festin excrémentiel, dosant de subtils mélanges d’une gastronomie douteuse. Abdul l’observait, à la fois écœuré et fasciné. Il percevait cette intrusion dans son champ de vision comme une atteinte intolérable à son intimité, mais se trouvait dans l’incapacité de remuer ne fût-ce qu’un doigt. Aussi préféra-t-il détourner les yeux. Concentrer ses pensées sur autre chose. Une silhouette féminine se matérialisa dans le brouillard qui voilait ses rétines. Elle était nue et élancée comme une liane. Ce n’était pas une Arabe. Sa peau était d’une blancheur d’ivoire, d’un grain soyeux comme il n’en avait jamais connu. Rien à voir avec les filles grossières aux mains calleuses, aux profils outrés, qui comblaient d’ordinaire ses carences d’affection. Un visage étrange, aux lignes pures encore étirées par le khôl. Des paupières arquées, une bouche mince, sensuelle mais dominatrice. Un regard… Un reflet bleu de mirage au fond du désert.
Elle avançait vers lui en ondulant des hanches de façon provocante. Elle venait pour lui. Pour lui seul serait la récompense. Abdul s’ébroua. Une érection trop visible tendait le tissu flasque de son pantalon, qu’il ne trouva pas la force de masquer. Peu importait, d’ailleurs. Les rares passagers étaient, comme lui, plongés dans une torpeur de brute et ne manifestaient aucune curiosité à l’égard de leurs voisins.
Le fantasme avait quelque peu éclairci ses idées.
D’un mouvement réflexe, il serra davantage contre lui la sacoche de vieux cuir râpé, fermée par une hideuse boucle rouillée censée représenter un serpent dressé sur sa queue. L’odeur âcre de son contenu lui monta à nouveau aux narines. Il combattit la nausée qui s’insinuait dans son estomac, songeant que son avenir reposait là, contre lui. Un avenir doré, plein de promesses et d’extases, tel qu’il n’aurait jamais osé en rêver.
Abdul était guide de profession. Il attendait les touristes au bas des passerelles des paquebots de croisière, fringant dans le beau costume européen qui datait de son dernier voyage à Paris, dix ans auparavant, et portait sur la doublure une étiquette recousue avec dévotion mille fois : PLACE CLICHY. Il entassait les clients dans le bus, leur faisait faire le tour de la ville au pas de charge avant de les conduire – le clou de la tournée –, chez un marchand de tapis de sa connaissance qui lui donnait quinze pour cent sur les affaires conclues.
Mais les touristes étaient souvent fauchés. Le thé à la menthe et le sourire édenté des tisseuses ne suffisaient plus. Quant aux pourboires en dollars, ils étaient devenus denrée rare, aussi les vœux de bon voyage se changeaient-ils souvent en malédictions d’Allàh. Tout cela serait fini, désormais. Bien fini. Une nouvelle existence s’offrait à Abdul, perspective qui, ajoutée au souvenir de la récompense, lui redonna un peu de courage et dilua ses frayeurs. Peu importait le contenu de la sacoche. Peu importaient les événements qui s’étaient produits à l’oued et la menace qui semblait planer dans le ciel assombri. Abdul arrivait au terme de ses peines.
La baie de Tunis se voilait dans les prémices du crépuscule. La ville s’étirait, tel un collier de perles d’ivoire à multiples rangs, le long de la mer. À la rocaille des steppes avaient succédé presque sans transition des plages d’herbe jaune ponctuées de massifs d’une végétation grasse, rassurante. Un peu de fraîcheur s’engouffra par les rares fenêtres encore en état de coulisser. Les commères avachies à l’avant manifestèrent quelques velléités de bavardage. Retour à la civilisation.
La mouche, gavée d’ordure, battit lourdement des ailes, sans doute pour aller cuver sa ripaille à l’ombre des palmiers proches. Excédé, Abdul la cueillit du plat de la main. Cela produisit sur la vitre un éclatement écœurant, tel un gros furoncle dont on vient d’exprimer l’humeur. Le terminus était en vue. Abdul essuya sa main souillée sur son pantalon.
Il dut faire un effort surhumain pour s’arracher à la succion du Skaï amolli, imbibé de sueur, et eut la sensation d’avoir laissé accroché un lambeau de peau. Cette pensée le fit frémir. Pourquoi l’avait-elle traversé, précisément celle-ci ? Comment avait-elle pris corps ? Toujours ce sombre pressentiment, cette oppression indéfinissable qui distillait son venin dans ses veines et gelait son âme.
Serrant sa précieuse sacoche contre lui, Abdul tituba jusqu’à l’arrière du car. Il lui sembla que l’objet pesait une tonne. Il lui tardait de s’en débarrasser enfin : ce n’était pas une compagnie de charme pour un tel voyage. Et cette odeur, cette maudite odeur putride qui s’en exhalait, achevait de le rendre malade. Il s’essuya le front d’un revers de manche. Sa chemise était bonne à essorer.
Lorsque les soufflets s’écartèrent devant lui avec un râle d’agonisant, il se jeta à corps perdu dans la cohue, cherchant des yeux un téléphone. Il avisa une buvette peinte en bleu ciel, devant laquelle des vieux siégeaient à même le trottoir, indifférents à la canicule et au passage des voitures. Il faisait encore plus chaud à l’intérieur qu’en plein soleil. D’une voix éteinte, Abdul commanda un citron pressé avec de la glace. Quelqu’un lui répondit de l’autre côté du comptoir qu’il n’y avait plus de glace, ni de citron, ni rien du tout à part du Coke, Abdul abdiqua. L’important était de s’emparer du téléphone avant que l’un de ces abrutis en ait l’idée.
Il bouscula les buveurs, s’attirant quelques quolibets relatifs à l’odeur intenable qu’il dégageait. Il ne répondit rien. Pauvres imbéciles. S’ils savaient. Si seulement ils savaient. Dans deux heures, lui, Abdul, serait dans les bras de la plus merveilleuse créature créée par Allàh pour le plaisir de l’homme. Et en plus, il serait riche. Immensément riche.
Dans la touffeur frelatée du troquet, il composa fébrilement son numéro. Le déclic fut immédiat. Il reconnut sa voix grave, fruitée comme une grenade mûre. Et le voyage interminable, et la poussière du désert, et la douleur dans son crâne, et la terreur dans son cœur s’évanouirent comme brume sous le soleil.
— Oui, princesse, s’entendit-il répondre. Nous l’avons. Je… je veux dire… je l’ai pour vous. Il est là, contre moi… Oui… Votre promesse ? Non, Allàh m’est témoin, je n’ai pas oublié votre promesse. Elle m’a accompagné tout le temps… Dans une heure, à Carthage ? Aux ruines ? Pourquoi pas à votre hôtel, tout de suite ?… Non, bien sûr, il sera fait comme vous voudrez. Vous êtes la maîtresse.
Abdul raccrocha, ruminant les perversités qu’il lui ferait endurer pour tous les tourments subis, quand il la tiendrait enfin entre ses bras, prisonnière sous son corps, à sa merci. À cet instant, il se rendit compte que l’argent promis comptait moins que la perspective de cette extase à venir.
Il ressortit, en oubliant son Coke sur le comptoir souillé par les cancrelats.
*
* *
Abdul renvoya promptement le taxi. Il attendit que le bêlement du moteur s’efface dans le silence pour se glisser le long du grillage qui cernait le site. De jour, les vendeurs de coraux et de bimbeloteries disposaient leurs étals un peu partout et haranguaient les touristes en visite. À présent, il ne subsistait plus trace de cette effervescence bon enfant. Juste le calme d’une banlieue résidentielle rendue à son intimité, inondée par la clarté blême de la pleine lune.
Il se faufila par une trouée qu’empruntaient les gamins pour mendier dans le parc voisin. Lauriers et eucalyptus l’enserrèrent d’un étau tiède et odorant. Il suivit un sentier cahoteux qui plongeait vers le rivage. La mer luisait comme une fondue d’argent dans le creuset des collines. Les vestiges crayeux de l’antique cité émergeaient des îlots de végétation frissonnant sous la brise. Çà et là, des colonnes intactes ponctuaient le remous figé des murailles ébréchées. Abdul se réfugia à l’ombre de l’une d’entre elles. Il refusait de s’engloutir dans les méandres ténébreux des passages et des voussures : il avait le sentiment qu’une myriade de regards le transperçaient de leur haine millénaire. Il n’aimait pas beaucoup cet endroit, que l’affluence touristique n’avait jamais totalement exorcisé des terreurs anciennes. Moins encore ce soir qu’aucun autre soir.
Il déposa la sacoche à ses pieds pour frictionner ses bras engourdis de fatigue. La tension qui l’avait habité toute la journée devenait quasiment insupportable. Il cligna des yeux afin de chasser les hallucinations qui troublaient à nouveau sa vue et crut déceler un mouvement sous les arcades. Quelque chose avait filé par là, avec la rapidité de l’éclair. Il fut bien près d’abandonner son poste et de s’enfuir à toutes jambes. Les frayeurs de son voyage avaient déjà largement entamé sa résistance nerveuse.
Seul le souvenir de la princesse l’enracina à sa place.
Le temps passa.
Un instant, il lui sembla qu’une silhouette immense interceptait la clarté lunaire, projetant sur le rivage une ombre gigantesque et glaciale. Quand il leva les yeux, gorge nouée, lèvres sèches et tremblantes, cela avait passé. L’air avait fraîchi. Loin au large, un éclair de chaleur incendia l’horizon.
Abdul sursauta. Des cailloux venaient de rouler par là, sur sa gauche. Il sortit de son repaire, l’odieuse sacoche sous le bras.
— Est-ce vous, princesse ? lança-t-il à tout hasard. Je suis ici, près de la colonne… Venez… J’ai la chose… Je l’ai…
Il n’y eut pas de réponse. Pourtant, il était maintenant certain d’une présence, non loin de lui. Il scruta avec avidité l’esplanade baignée de cette lumière glaireuse plus effrayante que la pire des obscurités. Attendit en vain d’apercevoir la longue silhouette féline de la princesse.
Un mouvement d’air le fit soudain se retourner.
De saisissement, il laissa tomber le sac. Il entrevit la forme d’un homme de haute taille, revêtu d’une djellaba sombre et dont le bas du visage était dissimulé sous une écharpe. Il fut frappé par l’éclat rougeoyant de ses yeux, qui brillaient telles des braises au-dessus de lui. Un grand froid l’envahit tout entier. Il voulut crier, mais seul un son faible tomba de ses lèvres séchées par l’épouvante. Une terrible poigne le souleva de terre. Il se débattit comme un fou, prévenu par son instinct que sa vie même était en danger – et sans doute davantage. Mais il n’était qu’un fétu entre les mains de ce spectre vomi par les profondeurs de la cité assassinée. En un clin d’œil, il fut jeté à terre, sur le ventre. Son front heurta une saillie avec un bruit mou. L’univers lui parut tournoyer comme un manège pris de démence.
Il sentit que ses vêtements lui étaient arrachés avec une brutalité sans nom puis se retrouva nu, sans pouvoir s’y opposer d’aucune manière. Humain ou génie de la malédiction d’Allàh, l’être le tenait à sa merci, maintenant. Comprenant que seul un miracle pourrait lui épargner la plus atroce des morts, il bredouilla des supplications désespérées, qu’il n’aurait jamais imaginé proférer un jour. La plus vile, la plus odieuse des terreurs le poussait à s’infliger les pires humiliations.
Tout son corps ruisselait d’un suint malodorant et glacé dont l’effluve âcre remontait jusqu’à ses narines. Le suint du mourant, qui a les suaires et poisse les doigts des pleureuses.
Une griffe s’abattit sur son dos. Il s’attendit à mourir. Mais seul un ongle acéré comme une lame s’enfonça d’un pouce, d’un tout petit pouce, dans le gras de son épaule. Surpris, Abdul émit un hoquet. Avec un soin infini, la pointe de corne crissa dans les chairs ; elle traça un sillon écarlate de l’omoplate jusqu’au bas des reins, rectiligne comme un fil à plomb, puis visa pour entamer une ligne perpendiculaire au sillon fessier, avant de remonter sur le flanc opposé.
La souffrance explosa dans le cerveau d’Abdul. On l’écorchait comme un bestiau après l’abattage ! Mais lui était encore en vie. En vie !
Ses gémissements s’amplifièrent en un cri démentiel, coupé net par un objet gluant qui lui fut enfoncé dans la bouche. Il mordit à pleines dents ce bâillon qui dégoulinait d’une sève tiède et salée… et se rendit compte qu’il s’agissait de sa main. Sa propre main, tranchée, dont les doigts serraient sa langue comme pour l’arracher. Un flot de bile monta dans sa gorge, s’accumula dans son œsophage, arrêté par l’obstacle immonde. La folie vida son cerveau de toute chose hormis la douleur, l’impossible douleur qui le submergeait tel un flot de lave.
Quatre estafilades… L’ongle avait achevé un rectangle parfait.
Alors, le démon crocha la peau en dessous de la nuque, et tira avec une vigueur insensée, inimaginable, qui souleva littéralement Abdul du sol. Libéré par la secousse, la bile projeta la main hors de sa bouche. Au-dessus de lui, l’abomination à forme humaine brandit triomphalement le lambeau de chair, tel un étendard de cauchemar, en éclatant d’un rire fou.
*
* *
L’écho du hurlement inhumain atteignit Laszlo alors qu’il brassait encore les massifs de lauriers, à la recherche d’un passage pour atteindre les ruines sans être vu. Malgré sa constitution de géant et son cœur endurci par une existence de crimes et d’exactions en tout genre, il s’immobilisa instantanément. Jamais, au grand jamais, il n’avait entendu plainte aussi abominable, aussi désespérée ; il doutait même qu’elle ait été proférée par un homme.
Quelque chose voila soudain la lune, une ombre immense et indistincte, et durant une fugitive seconde, un souffle délétère, acide, traversa la nuit. Le temps pour Laszlo de lever les yeux, cela avait fui, mais l’impression de danger primitif, de menace ténébreuse, persista dans l’air un moment. Il sentit alors le remugle des pires superstitions, la frayeur noire des abîmes entrouverts remonter de son subconscient, lui, le tueur sans pitié qui avait broyé bon nombre de victimes entre ses mains d’acier.
Il dut consentir un effort impensable pour reprendre sa progression. Quand il déboucha sur l’esplanade envahie par les herbes, il ne put s’empêcher de frissonner. Une odeur de maléfice et de mort s’était mêlée à la fragrance des vieilles pierres rongées d’humidité. Il attendit un instant que ses yeux s’accoutument à l’alternance de clarté lugubre et d’obscurité poisseuse puis découvrit sans surprise la forme humaine prostrée au pied d’une colonne solitaire, à l’orée du dédale de vestiges silencieux.
Il s’en approcha à grandes enjambées, tous les muscles tendus par l’appréhension. Il avait beau être habitué à l’aspect des cadavres, celui-ci, dépecé comme un lapin à l’étal et tordu en une posture impossible à décrire, lui fit passer une langue sèche sur ses lèvres. Seul un concasseur aurait pu arranger un corps de cette façon, lui étirer les membres ainsi pour les nouer derrière le dos, et faire reposer la tête dans l’entrecuisse avec le sexe enfoncé dans la bouche. Abdul n’était plus que difficilement identifiable.
Très vite, Laszlo se détourna, cherchant l’essentiel. Sans illusion. Il retrouva presque aussitôt la sacoche, vidée de son contenu.
La perspective d’éprouver la colère de la princesse l’inquiéta plus que tout le reste.
Il se dressa soudain, l’oreille aux aguets. Des pas accouraient dans sa direction. Il se hâta de regagner l’abri des fourrés. Deux militaires, délégués sans doute par la sécurité du palais présidentiel tout proche, le frôlèrent sans deviner sa présence. À coup sûr, le cri de l’agonisant avait donné l’alerte. Bientôt, le site grouillerait d’uniformes en tout genre. Mieux valait ne pas s’attarder.
Il ressortit sans être vu.
La limousine de location patientait quelques rues plus haut, tous feux éteints. À son approche, l’une des vitres arrière s’abaissa à demi, dévoilant un visage de femme aux yeux limpides mais froids. Le petit menton cruel pointait sous une bouche pulpeuse à la sensualité dangereuse. La question fusa sans ambages :
— L’as-tu ?
— Non, krasavitsa, répondit Laszlo avec amertume. Abdul est mort. Comme une bête. Quelqu’un savait et nous a devancés.
Il ne broncha pas sous la gifle percutante qui s’abattit sur sa pommette, ni n’esquissa le geste d’essuyer la coupure due au chaton de la bague hérissée de pointes en diamant. Il se contenta de baisser la tête, honteux d’avoir failli à sa tâche et mécontenté sa maîtresse.
— Je me fiche qu’Abdul soit mort. Nous l’aurions tué de toute façon, n’est-ce pas ? Rien d’autre m’importe que le…
Laszlo eut un geste pour la bâillonner de sa main, large comme un battoir. Au dernier moment, pourtant, il n’osa effleurer ses lèvres.
— Il vaudrait mieux ne pas parler de ça ici, krasavitsa. Non, vraiment. Je n’ai pas l’habitude de trembler pour un simple mort. Mais celui-là était dans un état… Nous ne devrions pas nous éterniser dans le coin. D’autant que l’alerte a été donnée au palais présidentiel.
La princesse Marfa dévisagea son garde du corps avec un sourire qui se voulait moqueur. Mais au-dedans d’elle-même, elle était fâcheusement impressionnée. Il semblait réellement terrifié par ce qu’il avait vu là-bas. Lui, le géant chauve aux muscles saillants qui avait appartenu à l’élite des mercenaires et fréquenté les pires crapules du milieu new-yorkais. Lui qui ne disait mot sous les supplices qu’elle aimait à lui infliger selon son humeur. Lui qui ne reculait devant aucune tâche, fût-elle la plus sordide.
— Veux-tu me faire croire que nous avons un ennemi surnaturel ? Laszlo, j’ai bien entendu ? Sache que je ne quitterai pas Tunis sans avoir récupéré le Bashamay.
Elle avait parlé d’une voix ferme et résolue. Elle laissa ensuite passer un silence, comme pour entendre le nom qu’elle venait de prononcer éveiller un écho dans la nuit. Puis ajouta :
— Même si je dois pour ça retourner toute la ville.
— Krasavitsa, cela devient dangereux. Nous ne sommes plus seuls au courant. Pourtant, personne ne pouvait deviner que…
— Abdul aura trop parlé. Il se sera vanté devant quelqu’un durant son voyage. Ici, le vent porte les nouvelles aussi vite que le sable. Et d’ailleurs, je me fiche de savoir qui nous a joué ce tour. Il paiera pour ça.
La colère, le désir de vengeance, avaient subitement enlaidi son visage anguleux.
— Tu es une brute et un imbécile, Laszlo. Le Bashamay est à moi. (Elle répétait le nom interdit avec une ivresse enfantine, savourant l’inquiétude grandissante de son compagnon.) À moi seule ! On le dit perdu à jamais, enfoui dans le ventre de la Terre. Nous savons que c’est faux. Nous l’avons cherché et retrouvé. Je ne me laisserai pas doubler par qui que ce soit. Même si c’est le diable en personne. Reconduis-nous à l’hôtel. J’ai besoin de réfléchir.
Laszlo obéit, nullement fâché d’abandonner cet endroit maudit. En se remettant au volant, il sentit la bague de sa maîtresse lui effleurer la nuque. Il songea que la nuit risquait de s’achever pour lui dans la souffrance et les tourments.