— J’ai déjà été dans la région des Lacs autrefois, avait dit soudain Nell dans la voiture qui les amenait à Kendal.
De surprise, Ted avait failli lâcher le volant ; il n’avait jamais imaginé sa mère allant plus loin que le marché d’York le vendredi matin.
— Vraiment ? Et quand cela ?
— En voyage de noces.
Ted n’imaginait pas non plus sa mère en voyage de noces. Pendant qu’il s’y efforçait, Nell repensait soudain à une carte que lui avait adressée, il y avait bien longtemps, Percy Sievewright pour la Saint-Valentin, une carte rose recouverte de dentelle. Il y avait inscrit, de sa grande écriture ronde de policier, Je suis à toi pour toujours. Et le pire, c’est que c’était vrai, car qui d’autre aurait voulu de lui dans l’état où il se trouvait ?
*
1919 : Nell savait qu’elle devait rêver, car elle ne se trouvait plus dans la chambre louée par les soins de Ted dans la pension de famille de Kendal. Elle se retrouvait soudain dans cet hôtel sinistre, avec vue sur le lac, où Frank l’avait amenée en voyage de noces. La nuit était chaude, étouffante. Toute la journée, Nell avait eu l’impression que l’air autour d’elle était une force qui allait finir par lui écraser le sommet du crâne.
— Il y aura de l’orage ce soir, Nellie, lui avait dit Frank, comme s’il lui faisait une promesse personnelle afin de lui redonner goût à la vie.
Mais comment pouvait-elle reprendre goût à la vie quand il se trouvait sur elle, pesant de toutes ses forces et la pressant contre le matelas ? Allait-il faire cela toutes les nuits de leur vie conjugale ? Ne serait-elle jamais délivrée de ses pyjamas en coton épais, des chatouillements de sa petite moustache et de cette autre partie de son anatomie dont la honte lui faisait détourner les yeux ?
Un étrange bourdonnement se fit alors entendre, et il fallut un certain temps à Nell pour comprendre que le bruit était dans la chambre et non à l’intérieur de son propre crâne. Elle secoua légèrement, pour le réveiller, Frank qui ronflait déjà doucement à côté d’elle. Elle ne comprenait pas comment on pouvait s’endormir aussi facilement. Lillian était pareille ; chaque soir, elle se tournait dans son lit, comme un petit animal cherchant la position la plus confortable, et elle s’endormait comme un bébé, tandis que Nell restait étendue dans son lit, à regarder le plafond en sachant qu’il lui faudrait des heures pour trouver le sommeil. Elle fut presque heureuse lorsque Lillian quitta leur chambre, après la mort d’Albert. Sans un mot d’explication ni d’adieu, elle avait pris ses affaires et les avait transportées dans l’ancienne chambre de son frère. La seule allusion qu’elle avait faite à ce changement avait été le lendemain au petit déjeuner.
— Oh, Nelly, avait-elle dit. Je regrette d’avoir changé ses draps quand il est reparti pour le front…
Rachel avait lancé une cuillère à la tête de Lillian en la traitant de dégoûtante, mais Nell avait compris ce qu’elle voulait dire ; elles auraient voulu pouvoir toucher et respirer quelque chose ayant été en contact avec lui.
Elle pinça Frank au bras, mais il la repoussa brusquement. Nell chercha à tâtons les allumettes sur la table de chevet et alluma la bougie pour voir quelle créature pouvait bien faire ce bruit.
Quand elle aperçut l’insecte, elle poussa un petit cri et secoua énergiquement Frank ; une énorme guêpe, une sorte de mutant noir et jaune aux allures de zeppelin, avançait d’un vol régulier vers leur lit.
Frank mit quelques secondes encore à émerger de sa torpeur, mais quand il l’eut fait, il s’exclama :
— Bon Dieu ! C’est un frelon !
Nell se pencha, ramassa une pantoufle et se mit à l’agiter autour de sa tète. Le frelon esquiva et s’en alla faire, toujours bourdonnant, le tour de la lampe à gaz accrochée au plafond.
— Tue-le ! Tue-le ! glapissait Nell, tandis que Frank se glissait prudemment hors du lit pour chercher sa propre pantoufle.
Il s’approcha lentement, courbé en deux, du frelon qui continuait à tourner frénétiquement autour de la lampe et tenta de l’abattre d’un coup de pantoufle. Le frelon esquiva et fonça vers Frank, qui plongea vers le sol les mains plaquées sur la tête. Nell, alors, surprit à la fois Frank et le frelon en éclatant de rire.
— Ce n’est vraiment pas drôle, Nell ! fulmina Frank, l’œil toujours fixé sur l’ennemi.
Nell glissa au fond du lit et se couvrit la tête des draps. Il avait raison : ce n’était pas drôle du tout. Ce frelon l’avait vraiment rendu fou de peur. Qui aurait pu croire qu’un homme ayant traversé toute la Grande Guerre était resté un lâche ? Percy aurait réglé le problème sans faire la moindre histoire – fermement, en vrai policier. Et Albert ? Albert se serait employé à rendre la liberté au frelon. Elle se rappela qu’un jour, il avait capturé un gros bourdon et que, le tenant entre ses mains fermées, il s’était tourné vers elle avec son magnifique sourire et lui avait dit :
— C’est une grosse bête, Nelly. Tu veux la voir ?
Puis il avait ouvert les mains et laissé s’envoler le bourdon. Et Jack ? Qu’aurait fait Jack avec le frelon ? Elle se le demandait. Elle se disait qu’elle ne l’avait jamais vraiment connu. Il lui arrivait de penser qu’il valait peut-être mieux qu’il fût mort, car elle n’arrivait pas à se représenter ce qu’aurait été sa vie avec lui. Se souvenant de l’air dubitatif avec lequel il la regardait durant sa dernière permission, elle se disait qu’il se serait vite lassé d’elle.
Au lit, parfois, quand Frank abaissait les épaulettes de sa chemise de nuit pour lui caresser les épaules, Nell pensait à Jack et à sa peau magnifique, pareille à un bois de noyer bien ciré – une peau qui devait maintenant avoir totalement pourri. Bientôt, il n’allait plus rester de Jack Keech qu’un squelette entièrement nu. Il ne semblait pas juste que quelqu’un cesse ainsi d’exister. Comme Percy, comme Albert. Comme leur mère.
La voix de Frank était triomphante :
— Je l’ai tué, cette fois, Nelly ! Nelly ? Pourquoi pleures-tu ? Qu’est-ce qui se passe ? Tout va bien, maintenant ; je te dis que je l’ai tué…
Frank l’entoura de ses bras en lui tapotant doucement le dos. Il ne savait jamais trop quoi faire quand les gens se mettaient à pleurer, et se demandait vraiment pourquoi Nell sanglotait ainsi et hurlait :
— Je veux ma mère !
Au loin, le tonnerre commençait à gronder.
*
1958 : debout dans l’encadrement de la porte, Ted demandait anxieusement :
— Mère, Mère ? Tu vas bien ? Tu ne descends pas ? On commence à servir…
Sa mère soupira et se mit en position assise.
— Je descends dans une minute, dit-elle.
Ted parti, Nell se leva avec quelque peine et entreprit de remettre son corset. Elle alla se repeigner et se repoudrer un peu devant le miroir et tenta de se rappeler l’odeur de la peau de Jack Keech, mais tout cela était si loin qu’elle ne parvenait plus à se souvenir de son visage. Il se mit à pleuvoir, une petite pluie légère d’été, et l’odeur de l’herbe de juin mouillée par l’averse vint soudain emplir Nell de nostalgie et de chagrin.
CHAPITRE VI
1959
DES PLUMES DE NEIGE
Le dernier jour de Gillian. C’est la veille de Noël qu’elle paie le prix de ses boucles angéliques ; il y a donc peu de chances qu’on oublie l’anniversaire de sa mort. Cela jettera une grande ombre sur le Noël de cette année-là, ainsi que sur les suivants. Ce 24 décembre, nous allons assister à une pantomime. J’aimerais penser que c’est une sorte de consolation pour Gillian (« Au moins elle a passé un bon moment avant de mourir » et le reste), mais, en réalité, c’est d’aller voir cette pantomime qui va la tuer.
— Ruby !
Ça, c’est George qui hurle du haut de l’escalier, s’efforçant de dominer de sa douce voix le bruit de la pluie martelant les vitres.
— RUBY !
En fait, il ne veut rien de particulier. Je sais reconnaître ce timbre de voix. Il est entré dans la cuisine et y a trouvé Bunty dans sa célèbre interprétation de la Femme Martyre (elle aurait vraiment dû faire du théâtre), et, maintenant, il cherche la première sur qui passer ses nerfs. Moi.
Bien qu’il fasse froid dans la chambre – il n’y a pas de chauffage dans nos chambres à coucher – je me suis réchauffée en me livrant à une séance de hula-hoop effrénée dans l’étroit espace séparant les lits. Maintenant, je suis douillettement recroquevillée sur mon dessus-de-lit rose avec un vieil exemplaire de Judy appartenant à Gillian. Mon dessus-de-lit est la réplique de celui de Gillian, de l’autre côté de la chambre, à part que celui de Gillian, qui a choisi la première, est couleur pêche. Il me faut partager la chambre de Gillian parce que Nell a quitté la maison de Lowther Street pour venir s’installer avec nous. La raison en est que, selon George, « elle n’a plus toute sa tête ». Elle n’est toutefois pas assez diminuée pour être mise dans un établissement spécialisé – ce qui serait le souhait le plus cher de George. Cependant elle l’est juste assez pour porter sur les nerfs de Bunty. Mais qu’est-ce qui ne porte pas sur les nerfs de Bunty ?
Comme on peut l’imaginer, Gillian est furieuse de cet arrangement, et, pour l’apaiser un peu, je dois raser les murs en faisant mine de n’être pas vraiment là. Je passe beaucoup de temps à apaiser Gillian, alors que Patricia (presque une adolescente, maintenant !) ne consacre pas une minute à cette tâche. Mais Patricia n’évolue plus tout à fait dans la même sphère que nous (si c’est vraiment cela, l’adolescence, alors je ne veux pas être adolescente).
— RUBY ! ! !
Il ne va décidément pas m’oublier. L’air coupable, je lisse mon dessus-de-lit. S’étendre sur les lits après qu’ils ont été faits est strictement contraire aux règles domestiques édictées par Bunty. Je pense que la vie lui paraîtrait plus ordonnée si nous ne nous y couchions pas du tout. Elle brûle toujours de nous en faire sortir dès le matin, tirant brutalement les rideaux et nous extirpant de nos draps bien chauds avec une hâte très proche du sadisme.
Notre chambre (Gillian n’use jamais de ce possessif pluriel. « Ma chambre », souligne-t-elle. Comme si je pouvais l’oublier…) comporte un tapis, du papier mural avec des fleurs roses grimpantes et une étroite armoire de chêne dont l’intérieur sent la vieille valise. Le meuble le plus important est une coiffeuse en forme de rognon, enjuponnée d’un tissu analogue à celui des rideaux. Gillian la considère également comme sa propriété personnelle, bien qu’elle ait été achetée pour « nous », en même temps que les dessus-de-lit, après mon arrivée dans la chambre. L’une des nombreuses raisons pour lesquelles Gillian déteste devoir partager une chambre avec moi est que je continue à marcher dans mon sommeil ; elle a très peur que je lui fasse les pires choses pendant qu’elle dort à poings fermés et se trouve donc incapable de se défendre. Si seulement…
Avant de descendre, je vérifie ma mise dans le miroir de la coiffeuse. On ne peut jamais savoir si on n’est pas en faute avec George et Bunty, qui ont toutes sortes de lois non écrites. Certaines sont bien connues, d’autres beaucoup moins, et les plus mystérieuses nous sont souvent révélées par hasard. J’ai appris ainsi hier que les filles ne devaient pas s’asseoir les jambes croisées (George) et que le Parti travailliste était encore plus dangereux que l’Eglise catholique (Bunty).
— Ruby ! Descends et va donner un coup de main à ta mère !
Je descends l’escalier avec beaucoup de réticence, surtout la dernière volée de marches où les plus agités des fantômes complotent leur retour en force. Ce sont les derniers jours que nous passons Au-Dessus de la Boutique – Bunty louche déjà sur un « gentil petit pavillon » dans les lointaines banlieues d’Acomb et notre déménagement va être considérablement accéléré par la mort de Gillian, cause première du Grand Incendie de la Boutique. La disparition de Gillian aura donc quand même un côté positif pour Bunty. Et pour moi, bien sûr, puisque je vais devenir seule propriétaire de la coiffeuse (légèrement abîmée par la fumée).
Je fais halte devant la porte de la cuisine et écoute avant d’entrer. Tout semble assez paisible. Il est important que tout le monde reste d’humeur acceptable à cause de la pantomime. Je suis déjà sortie avec George et Bunty alors qu’ils se disputaient, et ce n’est pas une partie de plaisir, croyez-moi.
Prudemment, j’ouvre la porte. Il semble faire chaud dans la cuisine, mais je me méfie. Il doit y avoir du givre partout, sur la nouvelle machine à laver English Electric, sur le réfrigérateur qui ronronne dans son coin, sur le mixeur Kenwood Chef.
— Tu pourrais aider un peu ta mère.
C’est très clairement une démonstration de force de la part de George. Comme il ne peut prétendre exercer le moindre pouvoir sur Bunty, il s’attaque au membre le plus faible et le plus désarmé de la famille – moi. À voir l’expression butée peinte sur le visage de Bunty, il est tout à fait évident qu’elle se débrouille très bien sans aide extérieure, merci. C’est avec une fureur démoniaque que, debout devant l’évier, elle pèle les pommes de terre, tous les muscles de son corps contractés. Quelque chose de terrible est visiblement en train de se produire entre George et elle. Quelque chose devant avoir trait, à ce que nous soupçonnons, à Ta Chérie.
Assis à la table de la cuisine et encore tout mouillé, George vient, de toute évidence, de rentrer. Je me demande pourquoi il était sorti. À cette heure-là, il devrait être à la Boutique. Peut-être nous achetait-il à toutes des cadeaux de dernière minute. Ou peut-être avait-il un rendez-vous secret avec Ta Chérie. Ta Chérie est nouvelle venue dans notre vie familiale. Seule Bunty l’appelle ainsi. George n’en parle jamais et s’efforce de se comporter comme si le personnage n’était que le fruit de l’imagination surchauffée de son épouse légitime. Un dialogue typique à ce sujet se présente à peu près ainsi :
Bunty (s’adressant à George) : Tu sais l’heure qu’il est ? Où étais-tu ? (Silence.) Avec Ta Chérie, je suppose ?
George (apaisant) : Ne sois pas ridicule. J’étais allé prendre une bière au Bol-de-Punch avec Walter.
Bunty : Je ne sais vraiment pas ce qu’elle te trouve. Cela ne peut pas être ton physique et ce n’est certainement pas ton argent. Qu’est-ce que tu lui fais ? Tu la paies ?
George : Personne n’a vu le journal ?
Nous, les Innocentes, nous demandons ce qu’est exactement Ta Chérie. Tout ce que nous savons, c’est qu’elle est mauvaise. Patricia dit que c’est une Jézabel, mais c’est aussi le nom de la chatte des voisins.
— Moyen d’avoir une petite tasse de thé, Bunt ?
George tente d’imiter la façon dont, pense-t-il, on se parle au sein des couples heureusement mariés. Il fait souvent cela quand Bunty est de mauvaise humeur (ou, tout au moins, de pire humeur que d’habitude) et cela ne contribue généralement qu’à la rendre un peu plus furieuse encore. Nous le savons toutes. Pourquoi pas lui ? Bunty cesse de peler les pommes de terre, s’essuie les mains et soupire bruyamment. Posant la bouilloire sur le fourneau, elle allume le gaz avec, sur le visage, l’expression qu’a la Vierge Marie lorsqu’elle se tient debout au pied de la Croix sur la peinture accrochée dans l’église catholique où m’a emmenée ma nouvelle amie Kathleen Gorman. (Personne, pas même Patricia, ne sait que j’y ai été.) Je n’ai pas aimé l’endroit ; c’était plein de cœurs sanglants et d’images de gens faisant d’horribles choses à d’autres gens. Je pense que Bunty aurait aimé l’église catholique si elle avait eu l’occasion de la connaître.
— La petite peut faire cela, dit George en désignant les pommes de terre abandonnées à côté de l’évier.
— Non, elle ne peut pas, rétorque Bunty d’un ton sec, au grand soulagement de la « petite ».
Bunty relève une mèche de cheveux sur son front en un geste séculaire de souffrance féminine. La vie d’une femme est rude, et il n’est pas question qu’on tente de la frustrer de son martyre.
George écrase sa cigarette avec une sorte de vague grognement et se renverse en arrière sur sa chaise en regardant Bunty lui préparer sa tasse de thé. Il trouve moyen de s’eclaircir la gorge et de cracher dans son mouchoir au moment précis où Bunty pose la tasse et la soucoupe devant lui avec un air glacial. C’est l’expression qu’elle adopte lorsqu’elle ramasse (avec des gants de caoutchouc) les chaussettes, caleçons et mouchoirs de George et les laisse tomber dans un seau de désinfectant où ils marineront avant d’être admis à rejoindre notre linge dans l’English Electric.
Bunty reprend son épluche-légumes tandis que je reste à la porte de la cuisine, incertaine quant à mon sort immédiat. George et Bunty semblent avoir oublié qu’on est la veille de Noël et, malgré la montagne de tartelettes sur le buffet, on ne peut pas dire qu’un climat de fête règne dans la pièce. Je remarque que le gâteau de Noël est encore sans glaçage au sommet du réfrigérateur. C’est mauvais signe. Je me jette à l’eau en oubliant toute prudence :
— Nous allons bien à la pantomime, ce soir ?
Bunty se retourne d’un mouvement brusque.
— Et pourquoi crois-tu que je me donne tout ce mal ? demande-t-elle.
Son épluche-légumes, fendant l’air, désigne d’un geste balayant les tartelettes, le gâteau de Noël, les pommes de terre et George.
— Et je n’ai pas eu le temps de faire un pudding, ajoute-t-elle d’un ton féroce. Il faudra vous contenter de fruits en conserve.
Elle marche d’un pas martial et résolu vers une boîte de pêches au sirop, l’éventre à grands coups d’ouvre-boîtes et verse les pêches dans un grand saladier de verre où elles nagent comme des poissons rouges. George ouvre le journal du soir et commence à siffloter doucement, entre ses dents, Vive le vent d’hiver.
— Tu n’as rien à faire, Ruby ? me demande sèchement Bunty.
Effectivement, je n’ai rien à faire. Je ne pensais pas qu’on devait avoir quelque chose à faire la veille de Noël.
— Et où est notre Gillian ? demande subitement George.
Favorite de Bunty de toute éternité, Gillian a réussi récemment à se rendre extrêmement populaire auprès de George. Je suppose qu’en se donnant du mal, on peut arriver à n’importe quoi.
— Leçon de piano, répond Bunty en baissant le gaz sous les pommes de terre.
— La veille de Noël ? dit George avec une note de surprise dans la voix.
Vous voyez cela d’ici ? Je suis censée « faire quelque chose », mais pas « notre Gillian ». Me considérant comme congédiée, je vais dans le salon regarder la télévision.
Gillian fait irruption dans la pièce, jette à terre sa serviette à partitions et s’effondre dans un fauteuil, les jambes croisées, exhibant sa culotte bleu marine.
— Tu ne dois pas croiser les jambes, lui dis-je aimablement.
Sans daigner me répondre, elle les décroise, puis les recroise lentement. Si je lui disais : « Ecoute, Gillian, c’est ton dernier jour sur la terre, alors sois un peu gentille, pour l’amour du Ciel », je me demande si elle en tiendrait compte. Probablement pas.
George passe la tête à la porte.
— Le thé est prêt, annonce-t-il.
Silencieusement, Gillian me tire la langue, décroise les jambes, se retourne et adresse à George un grand sourire radieux.
— Bonjour, Papa, lance-t-elle d’un ton chargé d’affection.
Si seulement elle voulait bien me donner la recette avant de partir !
*
La salle à manger. Une toute petite pièce à côté de la cuisine. Il y a juste assez de place pour la table, les chaises et quelques occupants. George, Gillian, Nell et moi sommes assis à table tandis que Bunty fait beaucoup de bruit dans la cuisine pour le cas où nous serions tentés de l’oublier. Il n’y a guère de danger. Patricia étudie longuement sa chaise avant de daigner s’y asseoir. George la regarde, visiblement énervé, et lui dit :
— Tu prends ton temps, dis donc.
Elle penche la tête comme le Perroquet de la Boutique, regarde à son tour George et déclare tranquillement :
— Oui, n’est-ce pas ?
George a visiblement envie de la gifler. Mais il ne le peut pas. Pas seulement parce qu’on est la veille de Noël, mais parce que Patricia a rencontré accidentellement Ta Chérie et pourrait aller tout révéler à la Reine des Neiges dans la cuisine. George, en conséquence, traite sa fille aînée comme une bombe amorcée risquant d’exploser à tout moment. Patricia savoure sa position de force.
Bunty fait son entrée dans la salle à manger en chantant d’une voix aiguë et discordante une chanson de Doris Day tout à fait déplacée en la circonstance (Les collines noires du Dakota), indiquant ainsi qu’elle a décidé d’ignorer tout ce qui a pu se passer entre George et elle. Après tout, les circonstances sont particulières : la pantomime, Noël et tout le reste. Elle circule autour de la table en tenant les assiettes à bout de bras, comme une serveuse de restaurant dans un film américain. Elle paraît ridicule.
— Le porc est un peu dur, dit George.
Pourquoi ne peut-il pas mâcher et avaler comme les autres, en s’abstenant de faire des remarques ?
D’autant que Bunty n’est pas d’humeur à se laisser faire.
— Vraiment ? dit-elle, avec des icebergs qui lui roulent sur la langue.
Ses sourcils se sont tellement levés qu’ils semblent lui planer au-dessus de la tête.
— Vraiment ?
George plie sous le poids de l’esprit de Noël et reste coi. Il a pourtant raison : cuit à la flamme de la mauvaise humeur de Bunty, le porc est dur. Dommage pour Gillian, dont c’est le dernier repas. Si nous avions su, nous aurions pu avancer d’un jour le dîner de Noël.
Le couteau de Nell glisse de la table et tombe sur le plancher. George et Bunty échangent des regards lourds par-dessus sa tête, comme elle se penche pour tenter, en vain, de ramasser le couteau. Finalement, George pousse un soupir et le remet bruyamment sur la table.
— Puis-je me mettre à côté de toi à la pantomime, Papa ? demande Gillian en braquant sur George son sourire le plus aguichant.
— Bien sûr, ma chérie, fait-il, ravi.
C’est assez écœurant, mais je suppose qu’il faut quand même admirer Gillian.
Assise à côté de Nell, je mâche ma viande sans rien dire, mais cela ne me met pas à l’abri pour autant. Bunty se tourne soudain vers moi comme un cobra trop longtemps désœuvré et siffle :
— Si tu ne te dépêches pas, Ruby, tu seras toujours là, à table, quand nous serons tous à la pantomime !
Elle me dit cela comme si elle était contente d’elle et de ses spirituelles remarques. Est-ce là ma vraie mère ? Pourquoi fait-elle cela ? Quel plaisir tire-t-elle de méchancetés de ce genre ? D’abord, nous avons tout notre temps. Et ensuite, ils n’iraient jamais à la pantomime sans moi. Il faut l’espérer…
— Oui, intervient soudain George. Arrête de traîner, Ruby. Tu ne peux pas passer ta vie à être en retard, tu sais.
Il est difficile de dire s’il fait cause commune avec Bunty pour l’apaiser ou pour l’irriter. Je commence à manger aussi vite que je le puis.
Bunty, tout en continuant à mâchonner péniblement un morceau de porc, commence à débarrasser les assiettes, ignorant les protestations de Nell, qui n’a encore rien réussi à manger. Bunty, à mon avis, préférerait commencer la vaisselle avant même que nous ayons dîné. Valsant avec le grand saladier de verre dans les bras, elle nous sert d’autorité les pêches en conserve qui s’y trouvent. Comme Patricia proteste, elle l’informe qu’elle a besoin du saladier pour autre chose. Patricia se résigne et accepte sa ration de pêches au sirop, non sans avoir murmuré à George :
— On dit que la discrétion est la plus grande vertu, n’est-ce pas ?
George paraît extrêmement mal à l’aise ; il ne sait pas exactement ce que veut dire Patricia, mais il est à peu près sûr que cela a quelque chose à voir avec Ta Chérie.
Il coupe un morceau de pêche en deux avec sa cuillère, verse un peu de crème dessus et le porte à ses lèvres.
— La crème est rance, proclame-t-il, après l’avoir à peine goûtée.
Et il regarde fixement Bunty, comme si, ayant soudain abandonné tout esprit de conciliation, il la mettait au défi de le contredire. Patricia, qui me fait face, prend une cuillerée de crème et grimace. Elle me fait un signe de tête et articule sans bruit le mot : « Rance ». Nell, craignant sans doute de mourir de faim, a déjà fini toute sa crème. Bunty, elle, fait mine de se pourlécher comme un chat.
— Elle me paraît très bonne, dit-elle tranquillement.
Elle fait bonne figure face à l’adversité, comme Deborah Kerr dans Le Roi et moi.
— Eh bien, tu n’as qu’à tout manger ! fait George en repoussant son assiette.
Cela pose un cruel dilemme à Gillian, qui, les joues enflées de morceaux de pêche et de crème rance, ne sait plus au juste quelle paire de souliers cirer. Elle réussit à recracher son dilemme dans son bol lorsqu’un ronflement sonore de Nell, qui s’est endormie la tête dans son assiette, vient détourner l’attention de George comme de Bunty.
*
— Elle est derrière vous ! Elle est derrière vous ! hurle frénétiquement Gillian. (Elle veut parler de la méchante sorcière.)
— Chut ! murmure Bunty, avec une moue de ses lèvres fraîchement repeintes. Pas si fort : on va t’entendre !
Réflexion dont l’absurdité n’échappe pas à Gillian, tout le jeune public du théâtre étant en effervescence alors que la sorcière, un elfe, un panda, une vache et un robuste jeune villageois se ruent simultanément sur la scène où Hansel et Gretel se cachent sous un tas de branchages. (Pourquoi un panda, au fait ? Pour faire plaisir à Patricia ? Elle me pousse du coude et me dit avec un ton de rare béatitude : « Regarde ! Un panda ! ») Point découragée, Gillian continue à brailler comme une sourde. Profite de l’occasion, Gillian !
Quand on demande des volontaires pour monter sur la scène, je me recroqueville dans mon fauteuil et Patricia a réussi à se rendre complètement invisible. Mais nul ne pourrait retenir Gillian ; avant même qu’on ait pu ouvrir la bouche, elle s’est précipitée sur la scène, dans un grand envol de jupons, pour faire du charme au panda et chanter à tue-tête.
— Eh bien, vraiment ! dit Bunty avec une fierté mal dissimulée à la femme assise à côté d’elle. (Je suis au milieu du sandwich Lennox : George à une extrémité, puis Gillian, moi, Patricia et, à l’autre extrémité, Bunty, Nell ayant été laissée à la maison.) Vraiment, elle est impayable, notre Gillian !
Plus pour très longtemps.
Quand Gillian revient à sa place, on peut tout de suite voir qu’elle est furieuse (la fille de sa mère) d’avoir eu à quitter les feux de la rampe.
— Les meilleures choses ont une fin, fait Bunty, les yeux fixés sur la scène.
Si Hansel et Gretel étaient restés perdus à tout jamais dans la forêt, nous serions restés bloqués avec eux, oubliant Ta Chérie, la crème rance et le gâteau sans glaçage. Et Gillian ne serait, quant à elle, pas morte. Mais on n’arrête pas le cours des choses : la sorcière est brûlée jusqu’au dernier morceau de haillon, la méchante belle-mère pardonnée, les enfants retrouvés. Hansel et Gretel découvrent le trésor de la sorcière : un coffre regorgeant d’émeraudes, de diamants, d’opales, de rubis – mais comment donc ! –, de saphirs, brillants comme les bonbons que Gillian et moi sommes en train de partager. La baguette magique de la Bonne Fée expédie dans la salle des étincelles qu’on a l’impression de pouvoir toucher.
— Eh bien, fait George, nous voilà tranquilles pour un an !
Il s’est levé de son siège avant même que les lumières ne se soient rallumées, et nous sommes toujours en train d’applaudir qu’il est déjà dans le hall, allumant une cigarette. Bunty, soudain frénétique, nous houspille tandis que nous nous efforçons désespérément de retrouver écharpes, bonnets et programmes. Pourquoi fait-elle cela ? Pourquoi s’emploie-t-elle à nous communiquer un tel sentiment de panique alors que, de toute évidence, nous allons devoir faire la queue pendant une éternité pour gagner la sortie ? Gillian, fascinée par la vue de la scène vide, éclate brusquement en sanglots. Bunty la saisit par la main, et, la tirant vicieusement le long de la travée, marmonne à l’adresse des gens alentour des morceaux de phrase tels que : « Très fatiguée », « Trop d’excitation », « Les enfants, vous savez… ». Et, tout bas, elle siffle à Gillian :
— Quand te décideras-tu à être sortable ?
Il est, à mon avis, dommage pour Bunty que ses derniers mots à Gillian soient ceux-là. Mais c’est le problème de Bunty, et pas le mien. Quant à moi, mes derniers mots à Gillian auront été, en lui tendant le sac de bonbons :
— Est-ce que tu veux le dernier bonbon rouge ou est-ce que je peux le prendre ?
Par bonheur, elle le prend (c’est Gillian, souvenez-vous), de sorte que je n’aurai aucune raison de me sentir coupable par la suite.
*
Devant le Théâtre Royal, George court en tous sens pour essayer de trouver un taxi (nous avons découvert, en partant pour le spectacle, que notre voiture avait un pneu crevé – un élément de plus dans le concours de circonstances appelé à tuer Gillian). La pluie tourne à la grêle. Patricia boude sous les arcades du théâtre, terrifiée à l’idée que quelqu’un pourrait la voir avec sa famille (pouvons-nous l’en blâmer ?). Bunty, pour quelque raison inconnue, me tient fermement par la main tandis que nous attendons, grelottantes, sur le trottoir. Elle est en train de commettre une lourde erreur : elle ne tient pas le bon enfant. Gillian s’efforce de prendre un air dégagé. Elle vient de repérer un groupe de camarades d’école – elle vient juste de terminer son premier trimestre à la Queen Anne’s School – de l’autre côté de la rue. Toutes crient et agitent la main comme un troupeau d’idiotes congénitales.
Je n’ai pas vu ce qui est arrivé ensuite, mais je suppose que Gillian a jailli en courant d’entre les voitures en stationnement sans regarder autour d’elle, car, tout à coup, il y a un grand bruit et une fourgonnette Hillman Husky bleue la soulève et la projette devant les roues du taxi que George vient de réussir à héler.
J’essaie d’échapper à Bunty, mais je n’arrive pas à arracher ma main à l’étreinte de ses doigts crispés ; elle s’est figée en une sorte de rigor mortis en voyant Gillian projetée en l’air. Les gens se précipitent avec de grandes exclamations, mais, au bout d’un moment, un espace se dégage, et nous voyons George assis sur le bord du trottoir, l’une de ses jambes de pantalon bizarrement relevée sur une chaussette de laine beige. Il vomit dans le caniveau. Alors, Bunty commence à hurler, très fort, d’abord, puis de façon de plus en plus aiguë, comme si l’onde sonore de sa voix s’amenuisait à mesure que montait la douleur.
*
Le matin de Noël, je m’éveille à côté de Patricia dans la vaste étendue, autrement désertique, du lit de George et de Bunty. Entre nous sont couchés Teddy et Panda. Il est extraordinaire de partager une chambre avec Patricia, et à plus forte raison un lit. Je pense que, comme moi, elle a eu peur de rester seule alors que devait rôder l’esprit vengeur de Gillian. À onze heures la veille au soir, George et Bunty ont téléphoné de l’hôpital pour dire que Gillian était morte, et depuis, ils semblent s’être totalement évaporés.
Nous restons un long moment étendues, Patricia et moi, sur les oreillers de nos parents, partageant une tablette de chocolat et jouant – par une ironie du sort qui ne nous échappe pas – au jeu des Sept Familles.
Finalement, nous nous rendons dans la chambre de Nell pour embrasser ses joues parcheminées. Un léger relent d’urine monte de ses draps. Elle porte une énorme liseuse rose pâle qui la fait paraître toute menue. Les mains qui jaillissent des manches ont des veines pourpres qui saillent comme des cordages.
— Joyeux Noël, Grand-Mère.
— Joyeux Noël, Patricia.
— Joyeux Noël, Grand-Mère.
— Joyeux Noël, Ruby.
Nous faisons un effort. J’allume les lumières de l’arbre de Noël, tandis que Nell met un tablier. Patricia nettoie l’âtre et tente vaillamment, mais vainement, d’allumer un feu de cheminée. Elle finit par aller chercher le radiateur électrique de la chambre de Nell, et nous nous blottissons toutes trois autour de l’engin, qui dégage une odeur âcre de cheveux brûlés.
Nous regardons d’un air dubitatif les cadeaux déposés sous le sapin.
— Autant les ouvrir, dit finalement Patricia.
Elle hausse les épaules pour bien montrer qu’elle ne s’en soucie pas le moins du monde, alors que, bien sûr, elle s’en soucie terriblement. Comme de tout.
J’ai plusieurs cadeaux. George et Bunty m’ont donné une collection annuelle de Girl, une toque blanche (neuve, et non héritée de Gillian), une paire de patins à roulettes, une barre de chocolat à l’orange et des petits bijoux en verroterie. Je me trouve gâtée de façon surprenante. Nell m’a donné une grande boîte de talc parfumé Yardley et Patricia un exemplaire neuf des Enfants du rail, acheté avec son argent de poche. D’outre-tombe, Gillian m’envoie un petit chien en nylon, avec un ruban rouge autour du cou et une petite bouteille d’eau de Cologne à la violette entre les pattes de devant.
— C’est dégoûtant, fait Patricia, sans égard pour la nouvelle situation de Gillian.
Il faut remarquer que si, hier soir, nous la pensions morte, il nous paraît presque impossible de penser qu’elle est toujours morte ce matin.
— Dégoûtant, dis-je à mon tour en mordant largement dans le chocolat à l’orange.
Patricia et Nell ouvrent aussi leurs cadeaux, mais les autres restent intacts sous l’arbre, comme des offrandes aux morts. Je pense que Patricia et moi devrions nous partager les cadeaux de Gillian, mais je m’abstiens de le dire.
Peu après, nous nous apercevons, Patricia et moi, que Nell a disparu. Partant à sa recherche, nous la trouvons dans la cuisine, en train de se livrer à des pratiques étranges sur la dinde, restée crue. Patricia lui prend le tablier, se l’attache d’autorité autour de la taille et me dit d’emmener Nell et de jouer avec elle. Réaliste, Patricia ne tente pas de faire cuire la dinde, mais se limite à une concoction de corned-beef, de haricots à la tomate et de purée de pommes de terre. L’ouverture de la boîte de corned-beef résulte toutefois en quelques douloureuses lacérations. Nous avons pour dessert des tartelettes et du gâteau de riz en conserve. Nous mangeons devant la télévision, avec nos assiettes sur les genoux, et tirons de ce repas de Noël plus de plaisir qu’il ne semble décent en la circonstance. Nell avale inconsidérément deux grands verres de rhum et s’endort dans son fauteuil. Patricia et moi plaçons entre nous la boîte de biscuits au fromage, et j’entreprends d’informer ma sœur de quelques données sur le Monde des Esprits récoltées lors de mon séjour d’exil à Dewsbury. Patricia est très séduite par l’idée d’une survie spirituelle des animaux, mais beaucoup moins par celle de Gillian se promenant éternellement dans l’air ambiant et apprenant la façon d’effacer les marques sur les tables basses.
Dès le lendemain de Noël, nous nous installons assez confortablement dans des habitudes de vie essentiellement fondées sur le sommeil, la télévision et les tartelettes. Patricia a même appris à faire un feu de cheminée correct.
*
Nous serions peut-être revenues toutes trois à l’état quasi sauvage, si Bunty et George n’étaient pas soudain réapparus le 31 décembre, avec les premiers flocons de neige. Ils avaient eu la décence de sonner à la porte avant d’entrer et avaient la mine un peu confuse, conscients d’avoir quelque peu abjuré les responsabilités parentales. Gillian, bien sûr, n’était pas avec eux.
Où étaient-ils allés ? Patricia et moi en discutâmes longuement. À ce que nous crûmes comprendre, ils avaient décampé chez Oncle Clifford et Tante Gladys (gâchant ainsi, sans nul doute, le Noël d’Adrian). Dieu sait pourquoi. Peut-être parce qu’ils voulaient qu’on s’occupe d’eux, ou (chose moins probable) parce qu’ils voulaient nous épargner le spectacle de leur chagrin. Ils avaient procédé à l’enterrement et à tout le reste sans nous. Ni Patricia ni moi ne regrettions d’avoir manqué cela, mais cela nous laissa pendant longtemps – peut-être pour toujours, en fait – l’impression que si Gillian n’était pas exactement vivante, elle n’était pas exactement morte non plus.
Pendant un certain temps, Bunty ne fut plus elle-même. Il était surprenant de voir combien la mort de Gillian l’avait affectée. Je la voyais par la porte de sa chambre, étendue à plat dos sur son lit, griffant l’édredon en poussant de petits gémissements. Parfois, elle répétait : « Mon bébé, mon bébé est parti », comme si elle n’avait jamais eu qu’un seul bébé. D’autres fois, elle se mettait à hurler longuement : « Gilliaaann ! »
*
Au bout de quelque temps, elle commença à se remettre. Les animaux de la Boutique, eux aussi, allaient mieux. Patricia et moi les avions oubliés pendant deux ou trois jours, et ce n’est que lorsque les chiens se mirent à hurler au milieu de la nuit que nous nous rappelâmes qu’ils n’avaient pas été nourris. Heureusement, aucun d’eux n’était mort de faim, mais le souvenir de notre négligence pesait lourdement sur nos consciences – et particulièrement sur celle de Patricia, inutile de le dire. Pendant le court temps qui lui restait à vivre, le Perroquet ne nous pardonna jamais.
*
Nous sommes la veille d’une nouvelle décennie, le dernier jour de 1959. Nos parents récemment retrouvés dorment à poings fermés dans leur chambre et mon réveil Blanche-Neige marque trois heures du matin. Je descends sans bruit dans le salon, éveillée et non en état de somnambulisme. Je préfère ne pas être dans ma chambre ; la vue du lit vide de Gillian me rend nerveuse. Morte ou non, elle est toujours là ; si je regarde son lit avec assez d’attention, je vois le dessus-de-lit pêche se lever et s’abaisser au rythme d’une invisible respiration.
La pendule, sur la cheminée du salon, égrène lentement ses trois coups. Les rideaux sont restés ouverts, et, dehors, je vois la neige tomber silencieusement. Il y a de gros flocons, semblables à des plumes d’oie, des petits, incurvés comme un duvet de cygne. On dirait que tous les oiseaux du monde ont secoué en même temps leurs plumes dans le ciel. Presque toutes les aiguilles du sapin de Noël sont maintenant sur le sol, mais j’allume quand même les lumières dans l’arbre. Puis je commence à faire tourner sur elles-mêmes les boules de verre. Si je m’applique vraiment, je puis arriver à les faire tourner toutes ensemble.
ANNEXE VI
LA SORTIE DU CATÉCHISME
La sortie à Scarborough du catéchisme promettait d’être un grand moment. Mrs. Mildred Reeves, qui avait la charge du catéchisme de St. Denys et de ses sorties annuelles, avait mobilisé ses collaborateurs à la gare bien à l’avance. Son adjointe, Miss Adina Terry, attendait déjà au contrôle des billets avec Lolly Paton, l’amie qu’elle avait amenée avec elle pour la journée. Le nouveau et zélé vicaire, Mr. Dobbs, était accompagné de sa fiancée, Miss Fanshawe, et tous deux montaient une garde vigilante devant le grand panier d’osier contenant le déjeuner des enfants. Presque tous les parents avaient contribué, mais, malheureusement, ils avaient surtout fourni des gâteaux et des sucreries, de sorte que Mrs. Reeves et Miss Fanshawe s’étaient employées depuis l’aube à confectionner des sandwiches (pâté de poisson et œufs durs).
— Quelle merveilleuse journée ! s’exclama l’amie de Miss Terry, Lolly Paton, en écartant les bras avec tant d’ardeur que le vicaire rougit légèrement et que Mrs. Reeves eut une petite moue désapprobatrice.
Lolly Paton n’en avait pas moins raison : c’était une merveilleuse journée, le dernier samedi ensoleillé de juillet, et l’on pouvait voir, si l’on regardait au-delà de la vaste verrière de la gare, que le bleu du ciel était là pour durer. De plus, contrairement à ce qui s’était produit les trois années précédentes, la marée serait propice, permettant aux enfants de jouer sur la plage sans craindre d’être emportés par la mer.
Dans son sac à main, Mrs. Reeves avait un morceau de papier sur lequel elle avait inscrit la liste des chansons à chanter dans le train et des jeux à jouer sur la plage : course en sac, concours de châteaux de sable, épreuve de traction à la corde, croquet sans arceaux et cricket de plage. Mrs. Reeves se réjouissait de la mâle présence de Mr. Dobbs, non seulement pour préciser les règles du cricket, un peu confuses pour elle, mais aussi pour maintenir l’ordre chez les petits garçons, souvent par trop turbulents, venus de familles passablement déshéritées et où la discipline régnait peu.
Miss Terry n’était pas tout à fait aussi organisée que Mrs. Reeves ; elle n’avait pas établi de listes, mais elle avait apporté quelques histoires à lire aux enfants, non point les habituels contes bibliques qu’elle répétait dimanche après dimanche, mais des extraits d’un livre intitulé Hirondelles et Amazones, chaudement recommandé par son jeune frère. Ce livre, en fait, ne devait jamais être utilisé, car Lolly Paton organisa une représentation tout à fait impromptue de Peter Pan, en faisant jouer les Petits Garçons Perdus à tous les enfants et en convainquant l’austère Mr. Dobbs d’incarner un Capitaine Crochet plein d’ardeur, tandis que Mrs. Reeves refusait énergiquement de faire le crocodile et que Miss Fanshawe boudait derrière ses bouteilles de limonade.
— Je vais aller prendre les billets, annonça Mrs. Reeves. Ce n’est pas la peine d’attendre que tous les enfants soient là. De toute façon, il y aura sûrement des retardataires, et il n’est pas question de manquer le train.
Déjà, une enfant particulièrement ponctuelle s’approchait, vêtue de blanc immaculé de la tête aux pieds et les cheveux attachés par un savant assemblage de rubans divers.
*
Cependant, dans la maison de Lowther Street, les enfants n’avaient même pas pris le départ, retardés à la fois par leur naturel profond et par leur mère, qui venait juste de s’aviser qu’elle n’avait rien fourni pour le pique-nique, oubliant les requêtes formulées par Mrs. Reeves. Nell avait jeté une brassée de scones dans le four, sans même attendre que celui-ci soit à la bonne température, et avait refusé de laisser Babs, Clifford et Bunty quitter la maison avant que tout soit cuit. Betty était au lit, dernière de la famille à succomber à une épidémie de coqueluche qui avait failli rendre folle Nell. Ted était encore jugé trop jeune pour les sorties du catéchisme.
— Il n’y a qu’à y aller comme ça, fit Clifford en cognant du pied contre le mur de la cuisine. Il y aura plein de trucs là-bas.
— Là n’est pas la question, rétorqua Nell avec colère. Qu’est-ce qu’ils vont penser ?
— Qui, qui va penser ? demanda Bunty, qui, assise sur le linoléum de la cuisine, se battait en se mordant la lèvre pour boutonner ses souliers.
— Mrs. Reeves, les gens du catéchisme, tout le monde…
Nell s’interrompit pour saisir Ted, qui glissait quelque chose dans sa bouche, et lui faire, de force, recracher un caillou. Babs se peignait à la hâte.
— Est-ce qu’on ne pourrait pas simplement y aller ? demanda-t-elle d’un ton inquiet.
Pas de rubans pour Babs et Bunty : leurs cheveux coupés au bol pendaient comme ils pouvaient. Pas non plus de robes blanches : Babs portait une tenue d’un vert bizarre et Bunty une robe sac marron.
— Le train part à dix heures cinq, poursuivit Babs, et il faut une bonne demi-heure pour aller à la gare…
— Surtout en remorquant Bunty, renchérit Clifford.
— Et Mrs. Reeves nous a dit d’être là à dix heures moins vingt, gémit Babs.
— Il est déjà moins vingt-cinq, fit Clifford, avec l’air d’un condamné à mort se résignant peu à peu à son sort.
— Taisez-vous, vous deux ! coupa Nell. Les scones vont être prêts dans une minute. Toi ! Attrape un torchon pour les envelopper !
S’efforçant de retenir ses larmes, Babs sortit d’un tiroir un torchon à carreaux verts et blancs, et Nell y déversa les scones à peine cuits.
— Il aurait fallu les laisser plus longtemps, fit-elle d’un ton agacé.
— Non, non, il faut qu’on y aille ! hurla Babs, qui ne pouvait plus s’empêcher de pleurer.
Elle noua ensemble les quatre coins du torchon et se précipita dehors à la suite de Clifford, qui avait déjà pris le départ. Bunty se mit elle aussi à pleurer, car elle n’avait encore réussi à boutonner que l’une de ses chaussures. Nell se pencha et lui donna une tape sèche sur le mollet avant de lui attacher son soulier. Bunty se précipita hors de la maison sur les traces des deux autres.
— Viens ! lui cria Babs en lui saisissant la main au vol avant de remonter au grand galop Lowther Street puis Clarence Street.
Bunty commençait à être torturée par un point de côté, mais Babs lui hurlait constamment de ne pas ralentir. Lorsqu’ils prirent à toute allure le pont de Scarborough pour franchir l’Ouse, un train roulait au-dessus d’eux.
— Ce doit être le nôtre ! haleta Babs, manquant dégringoler les escaliers métalliques jusque dans Leeman Road.
Elle continua à courir à la poursuite de Clifford, mais Bunty, elle, dut s’arrêter un moment pour reprendre sa respiration, avant de boitiller le long de Station Road. Elle vit la robe verte de Babs disparaître derrière les grandes portes de la gare.
Bunty sentait son épais jupon lui coller à la peau sous sa robe, tandis que les pleurs lui piquaient désagréablement les yeux. Terrifiée à l’idée d’être laissée sur place, elle trotta, essoufflée, jusqu’à la barrière où un employé l’arrêta d’un geste impérieux. Le chef de gare avait déjà sifflé, et le train, clairement visible de la barrière, commençait à s’ébranler lentement. Bunty le regarda avec des yeux pleins de désespoir. Puis, pétrifiée, elle vit Clifford courir de toutes ses forces sur le quai, le long du train, ouvrir au vol une portière et sauter à bord en tirant Babs derrière lui. Babs criait toujours le nom de Bunty, mais elle fut aspirée dans un compartiment. Au moment où elle y disparaissait, le torchon vert et blanc qu’elle tenait à la main se dénoua, et les scones se répandirent sur le quai et sur la voie. Comme le train prenait de la vitesse, Bunty aperçut à une portière le visage ahuri de Mrs. Reeves et se demanda si celle-ci allait tirer le signal d’alarme lorsqu’elle s’apercevrait qu’elle, Bunty, n’était pas à bord.
Mais rien ne se produisit. Le train siffla bruyamment, provoquant un envol de pigeons sous la verrière de la gare, et s’éloigna sous le ciel bleu. Bunty se mit à sangloter de toutes ses forces. Il y eut un bruit métallique, et le préposé aux billets quitta sa petite cabine pour venir prendre la main de Bunty, déjà trempée de larmes mais ayant aussi, à ses pieds, une flaque d’un liquide plus embarrassant.
*
Il fallut un certain temps au chef de gare pour extirper à une Bunty toujours sanglotante son nom et son adresse. Un jeune employé la reconduisit en tramway, la laissant dans Huntingdon Road, d’où elle fit le reste du trajet à pied. Elle avait l’impression d’être restée des heures en la seule compagnie d’étrangers et n’aspirait plus qu’à épancher sa douleur entre des bras familiers. Mais, dans la cuisine, un spectacle pour le moins troublant l’attendait : sa mère était apparemment en train de confectionner un gâteau de riz (il y avait des grains de riz éparpillés sur toute la table, comme de petites perles), mais elle ne semblait pas dans son état normal, car, alors que le grand plat d’émail qu’elle utilisait pour les crêpes et les flans débordait déjà, elle continuait à y verser du lait en marmonnant des paroles indistinctes.
Bunty sortit sans bruit de la cuisine et alla s’asseoir sur le banc, dans la cour. Elle avait épuisé toute sa provision de larmes, et elle resta tranquillement au soleil, en s’efforçant de ne pas penser à ce qui pouvait se passer pendant ce temps-là à Scarborough. Venant du premier étage, la toux spasmodique de Betty retentissait régulièrement à ses oreilles. En regardant par-dessus son épaule, elle pouvait apercevoir, par la fenêtre de la cuisine, Nell grattant une noix de muscade au-dessus du lait. Mais elle ne se contentait pas de saupoudrer légèrement celui-ci, comme à l’habitude ; elle raclait frénétiquement la noix, qui ne tarda pas à être entièrement pulvérisée. Elle ne s’arrêta que lorsqu’on entendit soudain un choc sourd, suivi de hurlements. Bunty supposa que Ted était encore tombé dans l’escalier.
Le dimanche suivant, Mrs. Reeves rassembla ses ouailles autour d’elle et leur permit de bavarder pendant cinq bonnes minutes à propos de la merveilleuse excursion de la semaine précédente. Puis elle regarda Bunty et dit :
— Quel dommage que tu aies manqué cela, Berenice. J’espère que cela t’a un peu appris la ponctualité.
Sur quoi elle fit signe à Adina Teny, qui, avec un petit soupir, ouvrit La Bible illustrée pour les enfants et annonça :
— Aujourd’hui, nous allons lire l’histoire du Bon Samaritain.
CHAPITRE VII
1960
AU FEU !
Nous avons rendu visite à Gillian. Elle est couchée, bien calme et bien gentille, sous une couverture de gazon vert qui ressemble à une table de jeu. Mais nous n’y jouons pas. Bunty pique des anémones dans une grosse pierre trouée à cet effet. Elle me rappelle la pierre de Burton Stone Lane – un gros roc noir qui marquait autrefois la limite de la ville, et où les paysans des environs laissaient leurs offrandes quand York était en proie à la peste. Notre Gillian est maintenant aussi intouchable qu’une victime de la peste. Nous ne pourrions la toucher, même si nous le voulions, à moins d’arracher le gazon vert et de creuser très profond la terre froide et amère du cimetière. Nous le ferons d’autant moins que nous avons, pour cette visite, revêtu nos plus beaux atours. Je suis en taffetas et Patricia porte une jupe de laine écossaise tendue à craquer sur un jupon empesé. Au-dessous, ses maigres jambes s’ornent de bas attachés à un authentique porte-jarretelles, tandis que se dessinent, sous son chandail Courtelle rose, les modestes contours de son soutien-gorge Miss Junior. Elle a une queue-de-cheval attachée par un ruban de satin rose. C’est parfois dur d’être une femme.
Devant nous, la pierre tombale annonce :
Gillian Berenice Lennox
14 janvier 1948 – 24 décembre 1959
Fille bien-aimée de George et de Bunty
Repose dans les bras de Jésus.
Bunty sort un chiffon de son sac et entreprend de frotter la pierre tombale. Toujours les travaux ménagers.
— On ne parle pas de nous, là-dessus, dis-je à voix basse à Patricia.
— De nous ?
— Il n’y a pas « sœur bien-aimée ».
— Ce n’était pas tellement notre cas, répond Patricia, non sans un certain bon sens.
Néanmoins, nous nous sentons immédiatement coupables d’avoir eu une telle pensée. Reviens, Gillian, tout est pardonné ! Reviens, et nous nous arrangerons pour que tu sois notre « sœur bien-aimée ».
Bunty sort maintenant des ciseaux et commence à égaliser le gazon. Que va-t-elle faire ensuite ? Passer l’aspirateur ? La pierre tombale de Gillian est toute simple et sans rien de bien excitant. Je suis déjà venue dans ce cimetière avec mon amie Kathleen et sa mère, voir la tombe de son grand-père. Kathleen et moi avons joué à cache-cache entre les tombeaux. Nous avons particulièrement aimé ceux qui avaient des anges de pierre – seuls ou par couples, un de chaque côté de la tombe, les ailes levées pour protéger l’occupant. Kathleen et moi avons passé quelque temps à jouer les anges protecteurs, avec les pans de nos blazers en guise d’ailes.
Est-ce qu’il faut être mort pour être dans les bras de Jésus ? Apparemment pas. Kathleen, qui m’avait déjà montré la très sanglante décoration intérieure de l’église catholique de St. Wilfred, m’explique que nous sommes tous dans les bras de Jésus, particulièrement les petits enfants. Et plus spécialement encore, ajoute-t-elle, ceux qui souffrent. Je pense que Patricia et moi souffrons assez pour remplir les conditions. De plus, me dit-elle, Jésus est un Agneau et nous sommes lavés dans Son Sang (je vous jure que quand Kathleen parle, j’entends les majuscules résonner). Je dois avouer que j’ai quelque réticence à être lavée dans du sang d’agneau, mais si cela doit m’éviter les flammes éternelles de l’enfer (ou de l’Enfer, car il me semble qu’une majuscule s’impose), je suppose que je peux m’en arranger.
Mrs. Gorman, la mère de Kathleen, se précipite tout le temps à l’église comme Bunty se précipite aux toilettes pour dames de St. Sampson’s Square quand elle fait des courses.
A un moment, nous nous promenons dans Duncombe Place en parlant tranquillement d’aller prendre un chocolat chaud quelque part, et la minute suivante, nous sommes à l’église. La mère de Kathleen trempe son doigt dans le bénitier, se signe et fait une génuflexion devant l’autel. Kathleen l’imite. Quelle est la procédure correcte, ici ? Est-ce que je fais comme elles au risque d’être foudroyée sur place par Dieu parce que je ne suis pas catholique ? Ou par Bunty pour la même raison ? Ni Kathleen ni Mrs. Gorman ne regardent ; elles allument des cierges. Alors, j’oublie l’eau bénite et fais une vague petite révérence dans la direction générale de l’autel.
— Viens allumer un cierge pour ta sœur, me dit Mrs. Gorman avec un sourire encourageant.
Les cierges à la cire crémeuse sont très jolis et fins comme des crayons, pointant tous vers le haut, vers une place inconnaissable où l’Ange Gabriel, l’Agneau et toute une troupe de colombes blanches vivent sur les nuages. Comment Gillian va-t-elle survivre à une telle compagnie ? (Elle doit déjà, sans doute, tyranniser les chérubins.) Elle va avoir besoin de toute l’aide qu’on pourra lui apporter. Alors, d’une main légèrement tremblante, j’allume un cierge, et la mère de Kathleen laisse tomber une pièce de six pence dans le tronc, tandis que je fais mine de dire une prière.
Pour Gillian, je ne sais pas, mais moi, je me sens incontestablement beaucoup mieux après avoir allumé ce cierge. Je me rends compte que ce rituel a du bon. Plus tard, à la maison, je retire les petites bougies de Noël du buffet où elles traînent encore malgré le passage du temps et les dispose respectueusement sur ma table de nuit Lloyd Loom rose. Chaque soir, je les allume et entreprends d’inventer des prières nouvelles.
Je prie tellement que je finis par avoir mal aux genoux. Si mal que même Bunty s’en aperçoit un samedi, alors que nous sommes allées acheter des chaussures neuves. Elle est tellement frappée par ma démarche d’infirme qu’elle cesse de me houspiller et me demande ce qui ne va pas (elle est un peu plus attentive à ses enfants maintenant qu’elle en a perdu une). Le résultat est que nous nous retrouvons dans la salle d’attente du médecin.
En fait, on s’installerait volontiers dans le salon d’attente du docteur Haddow, tant il est chaud et confortable, à la différence de celui de Mr. Jeffrey, le dentiste, qui est glacial et empeste le désinfectant pour cabinets. Il y a un feu de charbon, des fauteuils de cuir où l’on peut s’enfoncer jusqu’à s’y perdre, et aux murs sont accrochées des aquarelles peintes par la femme du docteur Haddow. Une grande horloge avec des roses sur le cadran fait un bruit digne et rassurant, beaucoup plus agréable que les sons aigrelets produits par la pendule de notre salon, et une vaste table bien cirée est chargée de magazines et de revues allant de Country Life à des vieux Dandy. Je préfère le Reader’s Digest. Bunty feuillette Woman’s Realm, tandis que je m’efforce d’étendre mon vocabulaire. J’aime aller chez le médecin. Je trouve que nous ne nous y rendons pas assez souvent.
De plus, le docteur Haddow est très gentil, et il vous parle comme à une véritable personne, même si, dans mon cas, Bunty répond à toutes les questions à ma place, me laissant assise là comme une poupée de ventriloque frappée d’hémiplégie.
— Eh bien, comment vas-tu, Ruby ?
— Ses genoux lui font mal.
— Et où, exactement, as-tu mal, Ruby ?
— Juste là, précise Bunty en me frappant le genou si fort que je pousse un cri.
— Qu’est-ce que tu as bien pu faire, Ruby ? me demande le médecin en souriant gentiment. Tu as trop prié ?
Il se met à rire.
— Il n’y a pas lieu de s’inquiéter, dit-il finalement, après beaucoup de « Hum » et « Hem ». Je pense que c’est simplement un hygroma.
— Un hygroma ? répète Bunty.
— Oui, un hygroma du genou.
Bunty me lance un regard soupçonneux. Elle m’en veut sans doute d’avoir une maladie au nom aussi savant.
Le docteur Haddow ne nous prescrit aucun médicament et aucun autre traitement qu’« un peu de repos ». Cette seule idée arrache à Bunty un reniflement de dédain, mais elle n’ose rien dire. Très gentiment, le médecin propose de lui faire une autre ordonnance pour des tranquillisants.
— Vous aussi, vous devriez vous reposer un peu, dit-il en rédigeant son ordonnance d’une écriture qui ressemble à de l’arabe.
« Le temps finit par tout guérir, ajoute-t-il (il parle de la mort de Gillian, pas de mes genoux). Je sais que Dieu a été cruel envers vous, ma chère, mais il y a une fin à toute chose. »
Il retire ses lunettes et frotte ses yeux bleu pâle, au regard un peu enfantin, en souriant à Bunty. Celle-ci est si noyée, pour le moment, dans le chagrin et les tranquillisants que ses réflexes sont extrêmement atténués. Mais, bien qu’elle regarde le médecin sans réagir, je sais que, d’une minute à l’autre, elle va se mettre en colère, car elle ne peut supporter ce genre de propos. Je me lève très vite, remercie le docteur et tire sur la main de Bunty. Elle me suit comme un petit agneau.
Nous cheminons comme nous pouvons vers la maison par Clifton Green et Bootham. L’hiver est encore partout présent. Les arbres de Clifton Green n’arborent encore ni feuilles ni bourgeons et projettent de grandes silhouettes noires sur le gris pâle du ciel. Une grêle fine commence à tomber. Je relève le capuchon de mon duffle-coat et, la tête baissée, traîne derrière Bunty le long de Bootham comme une petite Esquimaude boiteuse. Il est curieux que, si vite que je marche, Bunty soit toujours à un mètre au moins devant moi, comme si nous étions reliées par un invisible cordon ombilical pouvant s’étendre mais non se contracter. Rien de tel n’existe entre Bunty et Patricia. Ma sœur est libre de marcher résolument en tête, de traîner comme elle l’entend à l’arrière et même de disparaître de temps à autre dans une rue latérale.
Malgré le froid pénétrant, mes genoux sont brûlants et douloureux. Je prie Jésus de m’envoyer un tapis volant pour me transporter jusqu’à la maison, mais, comme à l’habitude, mes prières semblent se diluer dans l’air ambiant. Lorsque nous arrivons enfin à la Boutique, nous avons des roses de gel sur les joues et des lames de glace dans le cœur. Bunty pousse violemment la porte, faisant tinter longuement la sonnette, mais c’est moi qui lance à sa place : « Boutique ! » George lève un sourcil roux et demande :
— Alors ?
— Un hygroma, fait Bunty avec une moue significative.
— Un hygroma ?
— Un hygroma du genou, tiens-je à préciser.
Mais tous deux m’ignorent.
— Pourquoi n’as-tu pas allumé les radiateurs ? demande Bunty. On gèle, ici.
— Il n’y a plus de paraffine, répond George, qui enfile déjà son gros pardessus. J’attendais que tu reviennes pour aller en chercher.
Chacun d’eux est toujours en train d’attendre que l’autre revienne. Tout se passe comme s’il leur était impossible de se trouver tous deux au même endroit en un même moment. George prend de l’argent dans le tiroir-caisse et dit :
— Je ne serai pas long.
— Tu parles ! murmure Bunty, qui se trouve de nouveau bloquée derrière le comptoir.
« J’ai des tonnes de repassage à faire ! » clame-t-elle au moment où la porte de la boutique se referme sur George.
Pour Bunty, le repassage se mesure toujours en « tonnes ».
Je pose une main sur l’émail froid du radiateur, tentant de le conjurer de se remettre en marche. J’aime l’odeur de ces radiateurs à paraffine, si bienfaisants et si dangereux.
— Fais attention ! lance automatiquement Bunty.
Dans une autre vie, Bunty était une proche de Jeanne d’Arc, toujours attentive aux dangers d’incendie. Peut-être était-elle Jeanne d’Arc elle-même. Je l’imagine à la tête d’un bataillon de paysans transformés en soldats, leur lançant des ordres, les joues roses d’exaspération. Et je l’entends crier, à la fin, au moment où l’on approche un brandon enflammé des fagots empilés autour d’elle :
— Attention à ce brandon ! Regardez un peu où vous le mettez !
Au bout de quelques instants, je demande :
— Puis-je aller en haut ?
— Non, pas toute seule.
C’est d’un tel illogisme qu’il est inutile de discuter : j’ai neuf ans, et je suis montée à l’étage par mes propres moyens depuis que je sais marcher. Depuis la mort de Gillian, Bunty est devenue hypersensible aux dangers qui peuvent nous entourer. Et ce n’est pas seulement le feu qui nous menace – sous tous les prétextes pleuvent les avertissements maternels : « Fais attention avec ce couteau ! Tu vas te crever l’œil avec ce crayon ! Tiens-toi à la rampe ! Laisse ce parapluie ! » Je ne puis même pas prendre un bain en paix ; Bunty vient s’assurer que je n’ai pas glissé dans la baignoire et que je ne me suis pas noyée (« Fais attention à ce savon ! »). Il n’en est pas de même avec Patricia, qui se barricade et s’enferme à double tour dans la salle de bains. Pauvre mère ! Elle ne peut supporter ni de nous voir ni de ne pas nous voir…
Patricia rentre, en hurlant « Boutique ! » de façon si agressive que le Perroquet hurle de terreur. Patricia s’avance vers lui en mimant un étranglement, de sorte que le malheureux volatile tente de reculer sur son perchoir. Au fil des ans, il s’est révélé totalement invendable, de sorte qu’il a fini par devenir le Perroquet de la Boutique – partie intégrante du fonds et des meubles. Il se refuse obstinément à parler et attaque quiconque s’approche de sa cage. On ne lui a jamais fait la grâce de lui donner un nom. Même pas Jacquot. Nul – et pas même Patricia – ne le traite comme l’une des petites créatures du Seigneur. Comme moi, il est devenu une sorte de bouc émissaire. De perroquet émissaire, plus exactement.
— Fais attention à ce radiateur ! hurle Bunty.
Les pans du manteau de Patricia sont à cinquante centimètres de l’engin. Patricia se retourne et fixe sa mère.
— Il n’est pas allumé, dit-elle lentement, en détachant bien les syllabes.
— C’est pareil, réplique Bunty.
Sur quoi elle fait mine de trier des laisses pour chiens ; elle n’ose plus nous regarder, sachant qu’elle vient de se rendre ridicule. Patricia fait une grimace éloquente et se dirige vers l’escalier. Voyant là une occasion de m’échapper, je demande en toute hâte :
— Est-ce que je peux monter avec Patricia ?
— Non ! répondent-elles toutes deux, en chœur.
Après avoir repêché au fond de son sac son tube de tranquillisants, Bunty se calme un peu. Elle fait le tour de la Boutique comme une automate, sert quelques clients, puis, brusquement, au milieu d’une vente, elle porte la main à son front en murmurant qu’elle « en a assez ». Elle se précipite vers l’arrière-boutique en me déposant dans les bras en passant un énorme lapin des Flandres.
— Votre mère va bien ? me demande le client d’un ton inquiet.
— Oh oui ! dis-je. Elle vient simplement de se rappeler qu’elle avait une casserole sur le feu.
*
Je ne perds pas mon temps ce matin-là et vends deux chatons (un tigré et un roux), un petit chiot très mignon, deux gerbilles, une roue pour hamster, trois sacs de sciure, six livres de croquettes, un panier pour chien, un collier pour chat incrusté de pierreries (fausses) et le lapin des Flandres, que je revendique, car si Bunty a entamé la transaction, c’est moi qui l’ai conclue. Je me trouve quelque talent en la matière et rends compte de mes succès à George lorsqu’il se décide à revenir (sans paraffine, à ce que je remarque), mais il me regarde d’un air absent. Il semble parfois avoir les plus grandes difficultés à reconnaître les membres de sa propre famille.
Je ne suis pas totalement frustrée, toutefois, car, cinq minutes plus tard, George me donne une barre de chocolat au lait et m’autorise même à sortir les lapins de leurs cages pour les caresser (un à la fois, bien sûr, car, autrement, Dieu sait ce qui se passerait). J’enfouis mon visage dans leur fourrure et écoute les battements rapides de leur cœur. Je pense que si Jésus était un animal, il ne serait pas un agneau, mais un lapin, un gros lapin à l’épaisse et soyeuse fourrure.
— Où est ta mère ? me demande George au bout d’un moment.
— Tu as rapporté la paraffine ? fais-je d’un ton innocent.
C’est un service à lui rendre : s’il doit rencontrer « ma mère », il ferait mieux de penser à la paraffine. Il me gratifie d’un autre regard vide. Non seulement il n’a pas l’air de me reconnaître, mais, en plus, il ne semble pas comprendre ce que je dis. Puis, dix minutes plus tard, alors qu’il est en train de compter l’argent dans le tiroir-caisse, il lève la tête et dit :
— J’ai oublié cette foutue paraffine.
Il jette un regard dubitatif vers la porte de la Boutique et ajoute :
— Je ne peux pas aller la chercher si ta mère n’est pas là.
— Je peux tenir la Boutique.
— Non, impossible.
Qui, à son avis, a fait rentrer l’argent qu’il est en train de compter ? Mais ce n’est pas la peine de discuter ; il est capable d’être d’une totale mauvaise foi.
— Va chercher Patricia, dit-il. Elle tiendra la Boutique.
Mon cœur chancelle en entendant ces mots, « Aller chercher Patricia » est une tâche qui me revient régulièrement, et c’est là une besogne particulièrement ingrate. Dès que je lui transmets le message, Patricia sombre dans les humeurs les plus maussades et tend, en plus, à me rendre responsable de cette intrusion dans sa sacro-sainte intimité.
Je monte l’escalier avec lenteur et réticence, les genoux douloureux. En passant devant la chambre de Bunty, je la vois assise à sa coiffeuse, contemplant le miroir comme si elle attendait d’y voir apparaître Gillian. Mon reflet la fait sursauter. Elle se retourne brusquement, me voit et dit d’une voix lasse :
— Oh, ce n’est que toi…
Je reprends le refrain sur un ton un peu plus enlevé en frappant à la porte de Patricia :
— Ce n’est que moi ! Ce n’est que Ruby !
— Fiche le camp ! hurle-t-elle.
Du coup, j’ouvre la porte.
— Papa te demande, dis-je.
Elle est étendue sur son lit, les bras croisés sur sa poitrine naissante, l’air macabre.
— Fiche le camp, répète-t-elle sans même me regarder.
J’attends un moment, puis je lui délivre de nouveau mon message. Après un silence, elle tourne à moitié la tête dans ma direction et déclare d’une voix atone :
— Dis-lui que je suis malade.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
C’est, je le sais, la question que George va poser. Autant avoir la réponse dès maintenant plutôt que de devoir remonter en tirant la patte dans cinq minutes. Patricia se remet à fixer le plafond en adoptant cette expression d’ennui sublime que les peintres préraphaélites exigeaient habituellement de leurs modèles.
— J’ai mal à l’âme, proclame-t-elle.
— C’est cela que je dois lui dire ?
Je vois d’ici la réaction de George si je lui déclare tout de go : « Patricia ne peut pas descendre ; son âme est malade. »
Elle a alors une sorte de petit rire d’outre-tombe et lève une main pâle :
— Dis-lui que j’ai mes règles. Comme cela, il me fichera la paix.
Elle avait raison : ça marche.
— C’est bien le moment ! maugrée-t-il, comme si le cycle menstruel était partie d’une vaste conspiration dirigée contre lui. Bon, eh bien, je sors de toute façon…
Il s’en va en mettant l’écriteau Fermé derrière la vitre. Dès qu’il s’est vraiment éloigné, je retourne l’écriteau pour faire apparaître la mention Ouvert. Je passe deux heures très plaisantes à vendre diverses choses et à m’amuser avec les animaux. Je joue tout particulièrement avec un drôle de petit terrier blanc (baptisé Rags par Patricia) que personne ne semble vouloir acheter, malgré les efforts de George. Patricia et moi souhaitons de toutes nos forces qu’il trouve acquéreur, car George menace constamment de « le faire endormir », euphémisme entre tous. Rags figure en bonne place dans mes prières : « Cher Jésus, Agneau de Dieu, pardonnez-moi mes péchés et donnez-nous notre pain quotidien. Veillez sur Gillian, donnez un foyer à Rags, et je serai sage tant que je vivrai. Avec tout mon amour. Ruby. Amen. »
George se bat avec la porte de la Boutique, un énorme bidon de paraffine dans chaque main. Il les dépose avec fracas près du baril de sciure, dans un coin de la Boutique. Espérons qu’il ne va pas laisser tomber sa cigarette là-dessus.
— Attention ! clame Bunty quand j’entre dans la cuisine.
Elle est en train de faire cuire des saucisses, des œufs et des frites – un repas idéalement sain pour une femme sous médication. Son attention est concentrée tout entière sur les frites, au détriment des saucisses qui se calcinent doucement dans leur bain de graisse fumante, sans parler des œufs, dont les blancs s’entourent lentement de noir. Je rase les murs de la cuisine, évitant la zone de danger, pour aller me chercher un verre de lait dans le réfrigérateur.
— C’est prêt, annonce Bunty, en donnant une légère secousse au panier à frites. (Elle serait certainement plus tranquille si elle avait un extincteur dans l’autre main.) Va chercher Patricia.
— Elle ne se sent pas très bien, dis-je.
Bunty lève un sourcil.
— C’est son âme, dois-je expliquer.
— N’essaie pas de faire la maline, Ruby. Va la chercher immédiatement.
Le reste de la soirée se passe calmement. George est sorti, comme d’habitude. Patricia reste dans sa chambre – également comme d’habitude. Elle en est au troisième volume d’A la recherche du temps perdu, récemment emprunté à la bibliothèque.
Je suis moi aussi dans ma chambre, jouant au scrabble avec moi-même sous l’œil de Teddy, dorénavant trop vieux pour participer. Grand-mère Nell est dans son lit, où elle passe de plus en plus de temps. Bunty est dans la cuisine, avec ses Tonnes de Repassage pour compagnie.
Après trois parties de scrabble où je n’ai que très peu triché, j’estime qu’il doit être l’heure d’aller au lit. Depuis la mort de Gillian, tout le protocole d’avant coucher a disparu. Plus personne ne vérifie que je me suis brossé les dents et lavé la figure et les mains. Plus personne, en fait, ne vérifie que je me couche. Mais, fidèle aux habitudes anciennes, je me conforme à tout le cérémonial. Puis, je dis mes prières, agenouillée sur un oreiller à côté de mon lit. Je prie avec ferveur pour que Gillian soit heureuse au Ciel et se console d’être morte. J’allume ce qui reste des petites bougies rouges.
Pendant ce temps, dans la cuisine, la pauvre Bunty interrompt subitement son repassage en découvrant au milieu du linge ce qui lui paraît être une blouse rose de Gillian (ce n’est en fait qu’une des vastes culottes de Nell). Elle monte l’escalier au grand galop, en se tenant le front à deux mains, avale une double dose de somnifères et s’effondre sur son lit. Beaucoup plus tard, j’entends George rentrer en se heurtant aux meubles. Il y a un bruit de chasse d’eau, toutes les lumières s’éteignent et je dérive vers le sommeil en fredonnant sous mes draps Combien ce petit chien dans la vitrine ?
Je rêve de la fin du monde – rêve habituel chez moi et qui peut prendre les formes les plus diverses. Cette nuit, je vois dans le ciel d’énormes nuages qui se transforment en lapins. Ces grands nuages en forme de lapins planent dans les cieux comme des zeppelins (voir Annexe VII), et quelqu’un, derrière moi, me dit : « C’est la fin du monde, tu sais… »
En un sens, ça l’est. En bas, dans la cuisine, le fer abandonné par Bunty commence à s’attaquer à la planche à repasser. Bien sûr, Bunty ne peut savoir que le thermostat marche mal et que, pendant qu’elle dort, écrasée par les somnifères, le fer devient de plus en plus chaud, noircissant le tissu qui recouvre la planche à repasser et finissant par mettre le feu au rembourrage. Les flammes gagnent ensuite le bois, qu’elles mettent un certain temps à dévorer, et, finalement, des flammèches tombent sur le linoléum, qui s’embrase entièrement, communiquant le feu aux rideaux de guingan.
Mais les choses n’en restent pas là, et, bientôt, le feu sort de la cuisine pour gagner la Boutique, où, de la paraffine à la sciure, il ne tarde pas à trouver des aliments de choix.
*
— Ruby ! Ruby !
J’ouvre aussitôt les yeux, mais je ne suis pas encore vraiment réveillée. L’air est opaque et Patricia ressemble à une petite vieille, tout enveloppée de fumée. Il y a une odeur rappelant celle des saucisses brûlées. Nous avons été avalées par un grand nuage en forme de lapin. Et je murmure à Patricia :
— C’est la fin du monde.
— Lève-toi, Ruby ! me crie-t-elle. Sors de ton lit !
Elle arrache les couvertures et commence à me tirer hors de mon lit. Je ne comprends rien à ce qui se passe jusqu’au moment où elle se plie en deux et, en toussant violemment, réussit à dire :
— Le feu, Ruby, le feu !
D’un pas incertain, nous gagnons la porte de la chambre et Patricia murmure :
— Je ne suis pas sûre qu’on puisse passer par là.
En fait, elle ne murmure pas : c’est la fumée qui l’a prise à la gorge, comme je le découvre en essayant de parler. Nous ouvrons la porte avec d’infinies précautions, comme si faisaient rage derrière elle toutes les flammes de l’Enfer. Il n’y a que de la fumée, pas même assez épaisse pour cacher à notre vue la porte de la chambre de Nell, mais quand nous tentons de quitter ma chambre, nous nous mettons à étouffer, et nous devons battre en retraite, toussant et crachant, en nous accrochant l’une à l’autre. Nous sommes de véritables cheminées humaines, et cela ne peut qu’empirer, car le Cavalier Rouge de l’Apocalypse galope déjà vers le haut de l’escalier.
Patricia commence à prendre les draps et les couvertures de mon lit pour calfeutrer la porte. Puis elle vide frénétiquement ma commode pour trouver deux corsages dont nous nous entourons le visage façon Vengeur Masqué. En d’autres circonstances, cela pourrait être amusant.
— Aide-moi, croasse-t-elle derrière son masque en tentant de lever le panneau de la fenêtre à guillotine.
Celui-ci est irrémédiablement bloqué, et la panique commence à me saisir. Je me jette à genoux sans prendre garde à la douleur et me mets à prier frénétiquement Jésus de nous sauver de l’incinération. Patricia, plus pratique, saisit la lampe de chevet et en frappe la vitre jusqu’au moment où elle a réduit tout le verre en miettes. Puis elle prend la descente de lit et la place sur le rebord de la fenêtre, au-dessus des éclats de verre (Dieu merci, elle a été une Guide particulièrement attentive), et nous pouvons ainsi nous pencher au-dehors pour respirer à pleins poumons l’air froid de la nuit. C’est à ce moment seulement que je me rends compte que nous sommes terriblement haut au-dessus de l’Arrière-Cour.
Patricia se tourne vers moi et me dit :
— Tout va bien. Les pompiers seront bientôt là.
Nous n’y croyons ni l’une ni l’autre un seul instant.
Pour commencer, qui aurait appelé les pompiers ? Il n’y a pas un bruit dans la rue, pas une sirène au loin, et, à l’heure qu’il est, le reste de notre famille ne doit plus être qu’un tas de cendres. Le visage de Patricia se convulsé brusquement. Elle abaisse son masque et dit :
— Les animaux ! Il faut que quelqu’un s’occupe des animaux !
Nous savons toutes deux qui est ce quelqu’un (essayer de sauver notre famille ne semble pas nous venir à l’esprit).
Patricia passe par la fenêtre, et, dans un style très Robin des Bois, réussit à aller s’accrocher à un gros tuyau descendant jusqu’à terre. Elle s’arrête juste assez longtemps pour me lancer :
— Reste là ! Ne bouge surtout pas !
Puis, héroïque dans son petit pyjama baby-doll à broderie anglaise et avec deux gros rouleaux roses dans les cheveux, elle commence à descendre le long du tuyau. Je lui fais signe de la main et elle me crie de nouveau :
— Reste là, Ruby ! Les secours vont arriver. Je vais prévenir les pompiers.
Je la crois ; on peut faire confiance à Patricia. Si c’était Gillian qui était descendue le long de ce tuyau, elle aurait tout oublié dès qu’elle aurait eu pris pied sur terre. Arrivée sur le ciment de l’Arrière-Cour, Patricia me fait un grand signe, auquel je réponds en levant les pouces avec un optimisme un peu forcé.
En quelques minutes, l’Arrière-Cour est passée de l’état de désert de mort à celui de champ d’activités fébriles. Les pompiers sont partout, intelligents comme des fourmis, déroulant des tuyaux, installant des échelles, criant des encouragements. Bientôt, un pompier costaud et jovial apparaît à ma fenêtre, en haut de son échelle, et me dit :
— Bonjour, ma chérie ! Il est peut-être temps de s’en aller, non ?
Un instant plus tard, je me retrouve la tête en bas en travers de son épaule, descendant l’échelle. Je dois tellement faire attention à ne pas laisser tomber Teddy et Panda que je n’ai même pas le temps de prier pour remercier de notre délivrance. De mon observatoire privilégié, je puis voir Patricia criant des encouragements, Bunty hurlant quelque chose d’incompréhensible, sa bouche formant un cercle presque parfait, et George qui, debout à côté d’elle, lui crie également quelque chose (sans doute de « la fermer »).
La plus étrange de tous est Nell, qui erre dans la cour avec un chapeau de paille sur la tête et un filet à provisions à la main, comme si elle s’apprêtait à aller faire son marché.
Je comprends, avec un petit frisson d’excitation, que s’ils sont tous là, en bas, je me suis trouvée seule dans la maison en feu. Quelle histoire à raconter à mes petits-enfants ! Mais, comme nous continuons à descendre, l’excitation fait place à une crainte : serait-ce moi qui, par inadvertance, aurais provoqué l’incendie ? Je me rappelle soudain les restes de bougies rouges, puis je me demande si je n’aurais pas pu mettre le feu dans une crise de somnambulisme. C’est avec appréhension qu’arrivée à terre, je vois Bunty venir à moi. Mais elle ne dit rien, m’attire à elle, m’enveloppant dans les vastes pans de sa robe de chambre. Pour une fois, le cordon ombilical qui nous unit se tend et nous précipite l’une contre l’autre. Pendant ce temps, un pompier a enveloppé dans une couverture grise Patricia, qui, du coup, ressemble à un Indien près d’un (très grand) feu de camp. Elle sanglote de façon incontrôlable, presque hystérique : elle vient de voir les restes calcinés de la Boutique et sentir l’odeur atroce de la fouirure et des plumes brûlées – une odeur que nous n’oublierons jamais ni l’une ni l’autre.
Et puis un miracle se produit : un petit chien tout noir se précipite dans la cour en aboyant comme un fou, et Patricia rejette la couverture pour courir vers lui.
— Rags ! sanglote-t-elle. Oh, Rags !
Et elle serre le petit corps tout noirci par la fumée contre la broderie anglaise de son baby-doll.
*
Tout comme le Grand Incendie avait contribué à purger Londres de la Grande Peste, le Grand Feu de la Boutique contribua à nous purger de la mort de Gillian. Le feu était une purification, une épreuve qui nous permettait un changement et un renouvellement. Pour une raison ou pour une autre, Gillian ne pesait plus aussi lourdement sur nos consciences (« Si elle avait été encore vivante, raisonnait Patricia avec une tortueuse logique, elle aurait peut-être péri dans l’incendie, et elle serait donc morte de toute façon. Pas vrai ? »).
Notre séjour Au-Dessus de la Boutique est terminé, même si le rez-de-chaussée de la maison est seul à avoir été détruit et si le reste est simplement graisseux de suie. George a fait l’objet d’un ultimatum en règle, et, dès le lendemain, il est à la société immobilière de Leeds et Holbeck, en train de négocier une hypothèque pour le « gentil petit pavillon ». Dans quelques semaines, nous pourrons inspecter les nouvelles installations, toutes fraîches et pimpantes, de la Boutique.
Walter interroge George sur ses nouvelles activités commerciales.
— Matériel médical et chirurgical ? demande-t-il.
George est plein d’enthousiasme et d’esprit d’entreprise :
— Trousses médicales, fauteuils roulants, appareils acoustiques, bandages herniaires, cannes anglaises… Toutes les possibilités, Walter ! Il y aura les clients qui viendront avec des ordonnances médicales, ceux qui seront envoyés par les cliniques, ceux qui viendront simplement acheter du sparadrap ou des préservatifs…
— Des préservatifs, hein ? fait Walter, immédiatement intéressé. Il doit y avoir du pognon à se faire, là-dedans ! Tu feras des prix pour les amis ?
Tous deux partent d’un grand rire bien viril, et je demande à voix basse à Patricia :
— Qu’est-ce que c’est qu’un préservatif ?
— Je te dirai cela plus tard, murmure-t-elle.
Ce qu’elle ne fera jamais.
*
Mais, en attendant, Patricia et moi couchons tête-bêche dans le lit un rien défoncé de la chambre d’amis de Tante Gladys. (On dirait que nous sommes vouées à dormir ensemble après chaque drame.) Entre nous, les corps endormis d’un ours, d’un panda et d’un chien. De façon tout à fait inattendue, George et Bunty nous ont permis de garder Rags, non comme un chien à vendre, mais comme notre propre chien.
A l’aube, le sang de tous nos animaux morts dans l’incendie vient rayer le ciel de rouge. Des volées entières de perruches se transforment en anges et s’élancent à travers les cieux avec des ailes en technicolor. Dans le Monde des Esprits, le Paradis – quel que soit le nom de l’endroit où tous sont allés –, le Perroquet trouvera peut-être l’affection et le don des langues. Je prie en tout cas l’Agneau de rendre tout ce petit monde très heureux là où il est.
ANNEXE VII
ZEPPELIN !
Debout à la porte, Nell et Lillian faisaient au revoir de la main à Tom. Rachel, elle, n’aurait pas bougé de sa chaise pour dire au revoir à Jésus-Christ en personne. Tom était heureux de ne plus avoir à vivre avec elle, d’avoir maintenant une femme et un foyer à lui. Il avait de la chance d’avoir Mabel, tranquille et dévouée, un peu comme Nelly. Lillian n’appréciait que peu Mabel, et c’était pourquoi il allait seul voir ses sœurs la plupart du temps. Au bout de Lowther Street, il se retourna et les vit qui continuaient à lui faire signe. Il leur répondit en agitant les deux bras en demi-cercle, comme s’il avait eu des drapeaux de signalisation dans les mains.
Les deux sœurs s’inquiétaient des zeppelins, mais Tom estimait que personne n’oserait attaquer York. Il les avait rassurées avec de grands discours héroïques sur la lâcheté des Boches et le fait que la guerre serait bientôt finie. Il les avait aidées à installer leurs rideaux de camouflage, car elles avaient peur que la lumière ne filtre à leurs fenêtres. La pauvre petite Minnie Havis s’était retrouvée devant le tribunal pour avoir laissé voir de la lumière, et elle en était si honteuse qu’elle osait à peine se montrer depuis. Cela semblait d’autant plus pitoyable que son jeune époux était au front.
Nell et Lillian lui avaient servi du thé, du foie de veau et de la purée de pommes de terre, et elles lui avaient montré une carte d’Albert – une vieille carte postale en sépia montrant Ypres avant la guerre.
— Il dit, avait précisé Lillian, qu’ils ont un temps superbe.
Tom se mit à rire : c’était bien dans le style de son jeune frère. Parfois, il surprenait Nelly le regardant comme si elle le trouvait lâche comparé à Albert. Mais tous deux avaient toujours adoré celui-ci. Albert était le favori de tout le monde (sauf de Rachel, bien sûr), et il arrivait à Tom de se sentir un peu jaloux. Mais cela ne durait pas ; on ne pouvait avoir de mauvais sentiments envers Albert, même en essayant très fort. Il était beaucoup plus mitigé sur Jack Keech, qu’il trouvait un peu trop malin pour son propre bien. Ce n’était pas l’homme qu’il fallait à Nell – trop sûr de lui. En fait, il aurait mieux convenu à Lillian.
Mais Tom était lui-même un lâche, et cela, il le savait fort bien. La veille, une femme s’était approchée de lui dans la rue et l’avait traité d’« embusqué ». Il était devenu tout rouge. Alors, une autre femme était survenue, complètement ivre, et lui avait dit :
— T’as raison, mon garçon. Ne va pas dans cette putain d’armée !
Il était devenu encore plus rouge.
Tom savait que la première de ces deux femmes avait raison : il était bel et bien un embusqué. Il était embusqué car il était pétrifié de terreur à l’idée d’aller au front. Quand il pensait à la guerre, il avait l’impression que tout se liquéfiait à l’intérieur de lui. Et il ne voulait pas abandonner la pauvre petite Mabel ; il ne savait pas ce qu’elle ferait sans lui. Le patron de Tom était franc-maçon et, en intervenant auprès du conseil de révision, il avait réussi à lui obtenir une exemption en déclarant que tous ses autres employés avaient été mobilisés. Le conseil avait accordé une exemption de six mois, mais Tom savait qu’il y avait peu de chances de la voir renouveler. Il aurait peut-être pu se dire objecteur de conscience, mais il n’en avait pas le courage non plus ; tout le monde savait ce qui était arrivé à Andrew Brittan, l’instituteur de Park Grave, qui était dans ce cas.
Tom prit son temps pour rentrer chez lui, car la soirée était délicieuse. Mai était son mois favori, évoquant pour lui l’aubépine en fleurs dans la campagne. Il allait souvent s’y promener à bicyclette avec Mabel, et il parlait à sa jeune épouse de son enfance campagnarde et de sa mère. Il lui disait tout le chagrin qu’il avait ressenti quand celle-ci était morte – chose dont il ne parlait jamais à nul autre. Tom avait une photo de sa mère, qui avait été prise juste avant sa mort par un photographe ambulant, un Français. Il avait trouvé cette photo, avec toutes les autres, le matin où leur père leur avait annoncé que leur mère était morte. Les photos traînaient tout simplement sur la table de la cuisine. Son père était dans un tel état qu’il ne les avait même pas remarquées. Celle d’Alice était dans un joli cadre d’argent avec un fond de velours rouge. Tom l’avait prise et cachée sous son matelas car il voulait ce cadeau d’adieu pour lui seul. Plus tard, lorsqu’ils se retrouvèrent tous unis contre leur effrayante belle-mère, il montra la photo à Lawrence et à Ada, mais, malgré toutes leurs supplications, il se refusa à la leur donner. Elle se dressait fièrement sur le buffet de chêne de son salon et Mabel l’époussetait chaque jour. De temps à autre, elle murmurait : « La pauvre femme ! » Lorsque Tom surprenait le propos, il en avait soudain la gorge serrée.
Le ciel au-dessus de St. Saviourgate était d’un indigo sombre et, marchant les yeux levés, Tom crut y distinguer un point plus foncé qui y bougeait. Il regarda, intrigué, et se rendit compte qu’autour de lui, des gens s’arrêtaient pour faire de même. Puis quelqu’un dit, d’une voix où perçait la terreur :
— C’est un zeppelin !
Une autre voix se mit à jurer, deux ou trois femmes s’enfuirent en criant, mais plusieurs personnes restèrent sur place, fascinées. Ce zeppelin constituait un spectacle si insolite que personne ne semblait penser aux bombes qu’il pouvait lâcher. Mais il y eut soudain une sourde explosion et Tom sentit tout son coips vibrer, tandis qu’une lumière aveuglante envahissait la rue. Il pensa en un éclair à Nell et à Lillian, et à leurs rideaux de camouflage…
Pendant une seconde tout resta silencieux et immobile alentour, pendant qu’un nuage de fumée montait en tourbillonnant dans le ciel. Puis des gens se mirent à hurler et à gémir, et Tom vit un homme qui avait la moitié de la tête emportée, et un pied gisant, détaché, dans le caniveau. Une jeune fille était recroquevillée sur les marches de la chapelle méthodiste, gémissant comme un animal blessé. Tom alla vers elle pour tenter de la réconforter, mais, comme il se penchait sur elle, elle regarda sa main et se rejeta en hurlant de toutes ses forces. Quand Tom regarda à son tour sa propre main, il comprit pourquoi : en fait, il n’y avait plus de main, mais seulement un os gris-bleu, avec quelques morceaux de chair autour. Un soldat en uniforme se précipita vers lui et l’installa à l’arrière d’une charrette pour l’emmener à l’hôpital.
Le soldat produisit une gourde de poche et fit boire à Tom une gorgée d’alcool. Puis il le considéra avec inquiétude ; il avait vu bien des blessés, mais il n’en avait encore rencontré aucun qui riait à perdre haleine.
La douleur était incroyable. Tom avait l’impression que sa main était prise dans une chape de plomb en fusion, mais peu lui importait. Il savait que, maintenant, il ne serait jamais envoyé sur le front. Il allait pouvoir rester avec sa gentille petite femme, et brandir son moignon au visage de quiconque oserait le traiter d’embusqué.
*
A l’hôpital de Haxby Road, Nell et Lillian étaient assises de part et d’autre de son lit, lui souriant tendrement. Elles le traitaient comme s’il avait vraiment été un soldat blessé. Lillian se pencha sur lui pour l’embrasser en disant :
— Pauvre Tom !
Et Nell renchérit :
— Notre frère si brave ! Attends que j’écrive tout cela à Albert…
CHAPITRE VIII
1963
LES ANNEAUX DE SATURNE
Les femmes survivantes de la famille Lennox se trouvent en période de transition et d’incertitude. Pour moi, le fait est symbolisé par l’examen de fin d’études primaires que je m’apprête à passer, et qui décidera à jamais de mon sort. Pour Nell, c’est le passage de la vie à la mort. Bunty peut succomber ou non aux charmes de l’infidélité. Quant à Patricia… Patricia entre dans ma chambre un après-midi de janvier et me déclare fièrement qu’elle est sur le point de « perdre sa virginité ».
— Tu veux que je t’aide à la retrouver ? fais-je distraitement, car je n’ai pas tout à fait saisi ce qu’elle disait.
— Ne fais pas la maline ! lance-t-elle, avant de sortir en claquant la porte.
Comme j’ai, le jour même, lamentablement raté l’épreuve d’arithmétique de mon examen blanc, la remarque me frappe cruellement, et je considère un moment la porte que Patricia vient de claquer en m’interrogeant sur l’avenir. Suivrai-je mes sœurs – morte ou vivante – au lycée de filles Queen Anne ou serai-je condamnée au dépotoir du collège moderne de Beckfield Lane ? Sur la porte que je contemple est accroché le calendrier « Vieille Angleterre » que m’a donné à Noël Tante Gladys. Cette Vieille Angleterre-là est un pays que nous connaissons peu dans ma famille : page après page et mois après mois, ce n’est que cottages à toit de chaume, clochers au lointain, meules de foin et jolies vachères. Le calendrier est aussi une mine de précieuses informations. Sans lui, comment saurais-je quand tombe l’anniversaire de Nelson ? Ou celui de la bataille d’Hastings ? Si seulement tout cela pouvait m’être utile pour mon examen…
Je feuillette distraitement le numéro de lundi de Regarder et apprendre sans trouver la moindre chose que je souhaite regarder ou désire apprendre. Bien que le Gentil Pavillon soit équipé du chauffage central, Bunty se refuse à ouvrir les radiateurs dans les chambres, car elle pense que c’est malsain. Patricia s’évertue à souligner que l’hypothermie est également malsaine, mais, quand Bunty a une idée dans le crâne, elle ne l’a pas au bout du gros orteil. Il fait si froid dans ma propre chambre que je peux voir mes doigts devenir d’abord roses, puis bleus. Je pense que si je les regarde encore un peu, ils vont devenir noirs et tomber. Je n’ai pas l’occasion d’observer cet intéressant phénomène, car Patricia revient dans la chambre et me dit :
— Puis-je te parler ou as-tu l’intention de continuer à faire l’imbécile ?
Pauvre Patricia ! Elle a tellement besoin d’une confidente qu’elle est forcée de se rabattre sur moi. Depuis quelques semaines, elle est courtisée par Howard, un fluet binoclard à la mine sérieuse, élève à St. Peter, une école privée assez chère dont les terrains de sport donnent sur le terrain de hockey de Queen Anne. Ayant longuement épié Patricia – qui joue ailière droite –, il a fini par la persuader, juste avant Noël, de sortir avec lui.
— J’ai décidé de faire cela avec lui, dit-elle.
Avec elle, « cela » sonne comme l’extraction d’une dent de sagesse. Du bas de notre escalier veuf de tout fantôme, Bunty commence à appeler à grands cris Patricia, mais celle-ci l’ignore. Bunty continue à hurler, et Patricia continue à l’ignorer. Qui se lassera la première ?
Bunty.
— Les parents d’Howard s’en vont le week-end prochain, poursuit Patricia. Nous en profiterons pour le faire.
Elle a l’air particulièrement détendu, et je me hasarde à lui demander si elle est amoureuse d’Howard. Elle a un reniflement de mépris.
— Allons donc, Ruby ! fait-elle. L’amour romantique est une convention bourgeoise dépassée ! (Tiens donc ! On ne nous dit pas cela dans Regarder et apprendre !)
« Mais, ajoute-t-elle avec réticence, c’est bien agréable d’avoir quelqu’un qui vous désire, tu sais… »
Je hoche la tête d’un air approbateur. Ce doit être bien agréable. Nous célébrons ce rare moment d’intimité entre nous en faisant jouer mon tout dernier disque, acheté avec un bon de Noël, Chubby Cheeker Dancin’Party, et nous pratiquons solennellement le twist, danse où nous n’excellons guère – Patricia est trop raide et empruntée, et moi, je perds l’équilibre jusqu’au moment où nous nous effondrons côte à côte sur le lit, épuisées. Patricia tourne la tête vers moi et me dit :
— Je suppose que tu veux que je t’emmène au cinéma demain ?
Elle me pose cette question comme si elle me faisait une immense faveur, alors que je sais très bien qu’elle a aussi envie que moi de voir Kid Galahad, car l’une des rares choses que nous avons en commun est notre adoration pour Elvis Presley. Et qui plus est, demain, 8 janvier, est l’anniversaire d’Elvis, que j’ai marqué sur mon calendrier « Vieille Angleterre » par une série de petits cœurs dessinés en rouge. C’est moi que Patricia invite à l’Odéon plutôt qu’Howard, car elle sait que celui-ci passerait la séance à se gausser de notre idole chaussée de daim bleu.
Elle vient me chercher à la sortie de l’école, alors que je viens de rater un deuxième examen blanc, et me console avec des pâtés de chez Richardson et l’assurance que certains des plus grands – Gandhi, Schweitzer, Keats, Bouddha, Elvis – n’ont jamais eu leur certificat d’études. Sur quoi je fais remarquer d’un air sombre qu’ils n’ont jamais essayé de le passer. Patricia elle-même passe son premier bac cette année, mais, compte tenu du temps qu’elle consacre à sa préparation, on ne le dirait pas.
Kid Galahad me réconforte quelque peu. Les pâtés et la boîte géante de pop-corn que nous nous partageons dans le noir contribuent à compenser l’absence de dîner à la maison. Bunty faiblit ces temps-ci ; de plus en plus souvent, elle va se coucher sans raison apparente, disant seulement qu’elle « ne se sent pas bien ». Elle fait aussi d’étranges déclarations, qui feraient certainement frémir Tante Babs. Je l’ai, par exemple, surprise dans la salle de bains en train de récurer la cuvette des toilettes avec une vigueur démesurée, et, en me voyant, elle a retiré ses gants de caoutchouc et dit :
— Je ne vois pas pourquoi un ménage a besoin d’une ménagère.
Sans commentaire.
Le dimanche, les actions de Patricia ne sont pas au sommet de la cote chez les parents, car elle est arrivée au petit matin avec le laitier. Elle a sans doute fait « cela » avec Howard la nuit précédente. Bunty mène un interrogatoire en règle, mais, à mes yeux au moins, Patricia semble exactement la même que la veille.
— Si je pensais une minute, dit Bunty en tournant frénétiquement une sauce, que tu t’étais…
— Amusée ? demande Patricia avec une expression qui appelle les gifles.
Mais aucune gifle ne vient. Au contraire, à notre surprise teintée d’inquiétude, Bunty commence à trembler comme une gelée mal prise. Elle continue à tourner sa sauce comme si rien ne se passait, mais elle tremble maintenant des pieds à la tête. Décontenancée, Patricia laisse tomber sa garde :
— Il y a quelque chose qui ne va pas, Maman ? (Le « Maman » est significatif.)
Cette marque de compassion fait déborder la colère de Bunty.
— Quelque chose qui ne va pas ? hurle-t-elle. Toi ! Tu es la seule chose qui ne va pas !
Furieuse, les lèvres blanches, Patricia lui lance, avant de s’enfuir de la cuisine :
— Tu n’es qu’une vieille vache !
Bunty continue à s’occuper de sa sauce, et, sans même me regarder, me dit :
— Secoue-toi un peu, Ruby. Passe les assiettes.
— Comment cela s’est-il passé ? demande Patricia en me recueillant à la porte de l’école de Fishergate, où je viens de passer mon examen.
Je suis trop déprimée pour parler. Nous marchons le long de l’Ouse. Il a fait si froid que la rivière est restée gelée pendant une semaine, et que, maintenant encore, des blocs de glace y dérivent.
— C’est l’hiver le plus froid qu’on ait vu depuis 1947, fait Patricia d’un ton rêveur. Je n’avais encore jamais vu la rivière comme cela. Elle gelait presque tous les hivers, dans les jours anciens, tu savais cela ?
Bien sûr, je ne le savais pas – je ne sais rien.
Décidée à faire un pas en avant dans le domaine de la connaissance, je demande :
— Pourquoi « les jours anciens » ? Pourquoi pas « les anciens jours » ?
— Sais pas, fait Patricia avec un léger haussement d’épaules.
Puis, comme nous restons là, à observer la rivière et à penser aux « jours anciens », une curieuse impression commence à m’envahir, l’impression de quelque chose longtemps oublié. Ce sentiment a quelque chose à voir avec le froid et la glace, et aussi quelque chose à voir avec l’eau. Je tente de me concentrer sur lui pour le faire vraiment venir à la surface, mais, dès que je le fais, il s’évapore de mon cerveau. C’est l’impression que j’ai parfois en m’éveillant d’une crise de somnambulisme ; je sais qu’il existe quelque chose d’incroyablement important que j’ai perdu – une chose qui m’a été arrachée, laissant un vide en moi – et que cette chose est encore là, tout près, à portée de la main. Puis je suis complètement éveillée, et je n’ai plus la moindre idée de ce que je cherchais.
— Tu vas bien, Ruby ? me demande Patricia avec une nuance d’inquiétude dans la voix.
Mais le spectacle de deux cygnes approchant de la rive sur leur petit iceberg personnel vient faire diversion. Et, au bout d’un moment, je demande à Patricia :
— Qu’est-ce que tu fais ici, de toute façon ?
— L’école buissonnière. Est-ce que tu penses que ces cygnes sont en sécurité ?
— Je suis prête à changer de place avec eux dès qu’on voudra. Eux, au moins, le reste de leur vie ne dépend pas de leurs capacités en calcul mental.
— Et ils peuvent s’envoler s’ils le veulent, approuve mélancoliquement Patricia.
— Et chacun d’eux a l’autre, dis-je enfin, comme les cygnes nous dépassent sur leur morceau de glace.
Un grand frisson me parcourt tout entière.
— L’eau paraît si froide…
— Elle l’est, dit Patricia.
Puis elle me lance un curieux regard de côté et commence :
— Ruby ?
— Mmm ?
— Te souviens-tu…
Puis elle secoue la tête et me dit :
— Non, rien. Aucune importance. Je vais attendre le bus avec toi, si tu veux.
Et elle relève le col de son manteau.
*
Mon anniversaire est marqué par une petite sauterie, organisée à contrecœur par Bunty pour me faire oublier mes échecs en arithmétique. Tout ne se déroule pas à la perfection : une fille nommée Vanessa est violemment malade après avoir mangé trop de sandwiches à la sardine et quelqu’un trouve moyen de fracasser une lampe en dansant le twist. Mais le gâteau d’anniversaire remporte un grand succès. Fait sans précédent, il vient de chez le pâtissier ; auparavant, Bunty avait toujours confectionné nos gâteaux d’anniversaire, colmatant les brèches par trop voyantes avec de la crème au beurre et les piquant de bougies qui les faisaient ressembler à des hérissons en colère. Mais, cette année, elle a déclaré forfait, et, à la différence des siens, le gâteau de chez Terry est exquis dans tous les sens du terme. Cela valait-il, toutefois, que George doive se précipiter, un samedi à la dernière minute, pour l’acheter, en utilisant un langage qui fait sursauter même Patricia ? Et cela valait-il aussi que Bunty, ne se sentant une nouvelle fois « pas bien », se mette à hurler à Patricia :
— Tu n’es pas ma fille !
— Dieu merci ! répond Patricia, avant de s’en aller en claquant la porte au moment précis où elle devait commencer à organiser des jeux pour mes invités.
Je l’entends rentrer beaucoup plus tard ce soir-là, montant l’escalier à grand fracas, faisant aboyer Rags et crier Nell dans son sommeil. Contrairement aux instructions les plus formelles de Bunty, je lui ai laissé une part du gâteau sur son oreiller.
Je pense que si on nous laissait seules à Bunty, aucune de nous ne mangerait plus.
— J’en ai soupé, de la cuisine ! proclame assez cocassement Bunty, en ouvrant une boîte de bœuf et de rognons en conserve.
Il lui arrive de s’effondrer sur le canapé de la salle de séjour en clamant qu’elle « en a assez », mais sans préciser de quoi exactement. De George, peut-être. Ces tendances dépressives sont compensées par une anormale exubérance de Patricia, exubérance due, selon elle, à sa découverte avec Howard des joies de l’amour libre. Cette nouvelle activité la conduit à oublier de préparer son bac blanc, auquel elle échoue lamentablement.
Bunty revient un peu à la vie à l’occasion du Mardi Gras. Jusqu’au moment où elle envoie la cinquième crêpe se plaquer directement sur le mur de la cuisine au lieu de retomber dans la poêle. Elle reste collée au mur quelques secondes avant de retomber au sol. Il semble assez symbolique que ce soit la crêpe destinée à George.
Le début du carême marque aussi celui du déclin de Nell, qui ne peut même pas se lever pour Pâques. Vers le milieu de cette période, à l’occasion de la Fête des Mères, Bunty montre toute l’étendue et la puissance de ses sentiments maternels en verrouillant la porte au nez de Patricia, qui se trouve ainsi incapable de rentrer subrepticement à trois heures du matin comme elle a coutume de le faire le dimanche. Patricia, pour ne pas être en reste, se plante devant la maison en hurlant :
— Cochons de bourgeois ! Vivement la révolution ! Tu seras la première collée au mur, Bunty Lennox !
Ce qui, clamé en pleine nuit, cause quelque sensation dans notre paisible faubourg. Patricia a l’air de bien s’amuser, et elle semble presque déçue lorsque je lui lance ma clé par la fenêtre.
De mon côté, j’ai, la veille du Vendredi Saint, une séance pénible chez Mr. Jeffrey, le dentiste. J’y perds trois dents de lait auxquelles je tenais beaucoup.
Peut-être peut-on voir là un refus d’abandonner l’enfance (mais ce n’est pas tout à fait sûr). Patricia, très gentiment, me donne trois pièces de six pence à la place de mes dents et m’emmène retrouver Howard au café de l’Acropolis. On a peine à croire que ce personnage emprunté et couvert d’acné puisse être à l’origine des bacchanales que me rapporte Patricia le dimanche matin.
Pendant le week-end de Pâques, nous voyons débarquer un flot de membres de la famille venus faire leurs adieux à Nell, qui « n’en a plus pour longtemps ». Cette veillée funèbre collective et prématurée s’accompagne d’innombrables œufs de Pâques apportés en offrande. Tante Gladys, Oncle Clifford et Adrian sont là, ainsi que Tante Babs (seule, Dieu merci) et Oncle Ted. Adrian est tout à fait adulte, maintenant (vingt ans), mais il vit toujours chez ses parents. Il vient de commencer un apprentissage de coiffeur et fait figure de petite perle dans la maison, dressant la table et se proposant pour servir le thé à la place d’une Bunty perplexe. Debout derrière Adrian, Oncle Ted fait un clin d’œil à George et se pose délicatement une main sur la hanche en se dandinant. George éclate d’un gros rire, mais devient subitement muet quand Oncle Clifford lui demande ce qu’il y a de drôle. Adrian a amené son chien, un petit terrier blanc tout timide, que Rags tente de mettre en pièces.
Oncle Ted annonce à l’assemblée qu’il s’est finalement fiancé à sa petite amie de longue date, Sandra.
— Tu l’as fichue enceinte ? demande George.
Il est aussitôt réprimandé par l’élément féminin de l’assistance. Bunty demande qui seront les demoiselles d’honneur, et Tante Babs prend son air le plus suffisant, les jumelles étant très demandées pour ce rôle. Je suis moi-même contrainte d’admettre que Daisy et Rose sont un peu plus décoratives, pour un mariage, que Patricia et moi. Pour l’heure, elles sont trop occupées à réviser leur premier bac pour venir dire adieu à leur grand-mère. Elles ont quinze-ans-allant-sur-seize, et je ne les ai pas vues depuis longtemps. Patricia a seize-ans-allant-sur-dix-sept, et ses rares intérêts dans la vie sont Howard, la Campagne pour le Désarmement Nucléaire et les Beatles, qui ont rapidement remplacé Elvis dans nos versatiles affections. En l’espace de quinze minutes, Patricia réussit à se montrer odieuse envers tout le monde – deux tantes, deux oncles, un cousin et un chien –, ce qui me vaut trois œufs de Pâques supplémentaires, qui lui étaient primitivement destinés, mais qu’on se refuse à lui donner. Mais gagner trois œufs vaut-il de perdre une sœur ?
George, Oncle Ted et Oncle Clifford se réunissent autour de la table de la cuisine avec une bouteille de whisky apportée par Ted et engagent une discussion animée sur a) le point de savoir si George doit faire construire une terrasse couverte à l’arrière de la maison, b) le spectacle de notre nouvelle voisine, Mrs. Roper, donnant le sein à son bébé dans la serre à côté et c) le meilleur itinéraire pour aller à Scotch Corner.
Je monte à l’étage pour échapper à ces propos par trop adultes, mais, dans la chambre de Nell, une scène encore pire m’attend. Devant Bunty, Tante Gladys et Nell, prisonnière de son lit, Tante Babs se livre à un assez morbide numéro de strip-tease. Tournant sur elle-même devant son public féminin, elle ôte son cardigan bleu marine puis son corsage blanc pour révéler d’un côté un sein abondant et passablement affaissé, et de l’autre – rien, juste une étendue de peau en cours de cicatrisation. Je quitte rapidement la pièce. Je n’ai même pas encore appris comment les seins poussaient, et je ne tiens pas à savoir comment ils disparaissent. Je me bourre un moment de petits chocolats trouvés dans mes œufs de Pâques, puis, une certaine lassitude venant, je pars à la recherche de Patricia pour lui restituer en secret les œufs qui lui reviennent de droit.
Nos nouveaux voisins sont Mr. Roper, Mrs. Roper et leurs enfants, Christine, Kenneth et David, le bébé. Mr. Roper – Clive – est un ancien commandant d’aviation qui occupe maintenant un emploi administratif aux Chemins de Fer Britanniques – exactement le genre d’homme dont rêve ma mère. De fait, pendant les semaines qui suivirent l’arrivée des Roper, au Nouvel An, Bunty ne cessa de répéter à George :
— Tu ne pourrais pas être un peu plus comme Clive Roper ?
Ces propos cessent vers la Pentecôte ; elle n’a plus besoin de pousser George à ressembler à Clive Roper, car elle fait joujou avec l’original.
Mon amitié avec Christine Roper se fonde uniquement sur la proximité : je n’ai aucun moyen de lui échapper. Elle a un an de plus que moi, et c’est une fille particulièrement autoritaire ; à certains égards, elle est plus comme Gillian que Gillian elle-même, à part qu’elle est très quelconque physiquement, alors que Gillian était jolie (comme elle est morte, je peux le dire). Kenneth, mon cadet de deux ans, est le prototype même du petit garçon ressemblant à tous les petits garçons, avec chaussettes qui tombent et sucette à moitié sucée dans la poche. Il est agaçant mais inoffensif. On ne peut pas en dire autant de Bébé-David, qui déborde par tous les orifices et a toujours le visage écarlate à force de hurler ou de peiner à faire sa « grosse affaire », pour reprendre l’inélégante terminologie de Mrs. Roper. Mrs. Roper (Harriet) n’a que fort peu en commun avec ma mère. Elle ressemble plus à un commandant d’aviation que son mari. C’est une femme grande et osseuse, avec un grand air de certitude – elle est très péremptoire, très anglaise. On la verrait mieux avec une cravache ou une crosse de hockey qu’allaitant son insignifiant rejeton en dénudant un sein gonflé et tout veiné de bleu.
Je trouve ce spectacle répugnant et fascinant tout à la fois. Avant Mrs. Roper, je n’avais jamais vu personne donner le sein (ce n’est pas le genre de la famille). On peut aussi voir là un malheureux contraste avec Tante Babs, dont la poitrine est entièrement mutilée, maintenant. Elle gît, plus pâle que ses draps, dans un lit à l’hôpital St. James de Leeds, où Bunty et moi, usant d’un aller et retour à prix réduit, sommes allées la voir un samedi. Patricia était restée à la maison ; elle jeûnait pour protester contre la famine en Inde.
Ce fut peu après que je vis pour la première fois Bunty et Mr. Roper ensemble. Nous nous trouvions, Bunty et moi, dans la boutique ambulante de la Co-op, hésitant, au rayon des gâteaux en conserve, entre le riz et la semoule, lorsque Mr. Roper monta à bord du fourgon, à la recherche de lessive en poudre.
— Salu-ut, dit-il à ma mère.
Il était fort élégamment vêtu, en veston de tweed, pantalon de serge et cravate. Bunty me confia son sac afin que je paie à sa place pendant qu’elle allait retrouver Mr. Roper à l’arrière du fourgon. En réglant nos achats au chauffeur, je pus voir, reflété dans le pare-brise, Mr. Roper offrant cérémonieusement à Bunty la tulipe en matière plastique rouge accompagnant chaque paquet de Daz.
Et, en la personne qui acceptait en minaudant cette tulipe en plastique, je ne reconnaissais plus ma mère ; je voyais une sorte d’espiègle sosie de Debbie Reynolds avant le départ précipité d’Eddie Fisher.
J’ai peur pour ma mère. Elle pénètre en ce moment dans des espaces interstellaires encore inexplorés, où les chutes de météorites sont soudaines et fréquentes et où les Anneaux de Saturne dégagent un rayonnement mortel.
Un moment plus tard, à la fin du mois de juin, un miracle se produit ; George et Bunty reçoivent une lettre informant que je suis admise au lycée Queen Anne. Ouf ! En revanche, les résultats de Patricia au premier bac sont catastrophiques – en bonne partie parce qu’elle est partie avant la fin lors de la plupart des épreuves. (Quand Bunty, furieuse, lui demande pourquoi, elle hausse les épaules et répond : « Sais pas. »)
*
Nell expire peu après. Les derniers mots qu’elle m’adresse sont : « Attention à tes bottines, Lily ! » (Voir Annexe VIII.) Ses paroles tout à fait ultimes (rapportées par Patricia qui se trouvait, par hasard, seule avec elle au moment de la fin) sont aussi peu claires : « Dois-je préparer le thé de Percy maintenant, Mrs. Sievewright ? » Nous allons lui rendre visite chez l’entrepreneur de pompes funèbres, où son corps est exposé. L’endroit n’est pas ce que j’attendais. J’avais espéré quelque chose de plus impressionnant, de plus mystique, comme St. Wilfred avec des recoins, des ombres, de l’encens, de la musique d’orgue. Je ne m’attendais pas à cette salle bien éclairée, aux murs citron, aux rideaux marron et aux jardinières emplies de fleurs en matière plastique qui auraient pu être distribuées avec des paquets de Daz. Kathleen, qui nous a accompagnés, considère tout cela d’un air de suspicion.
— Pas de cierges ? murmure-t-elle, stupéfaite.
Qui éclairera la pauvre Nell dans son voyage au royaume des ombres ?
Patricia a les yeux rouges, mais elle a aussi un mauvais rhume et je ne pense pas que ce soit sur Nell qu’elle pleure. Morte, notre grand-mère est très semblable à ce qu’elle était durant les dernières semaines de sa vie. Sa peau est peut-être un peu plus jaune, et elle ressemble étrangement à la tortue de Christine Roper. Je suis désolée pour elle, et je me sens coupable de ne pas éprouver le chagrin qui m’a envahie lors de la mort des animaux de la Boutique.
En quittant la salle, Bunty se retourne et dit :
— C’était ma mère.
Je sens mes cheveux se dresser sur ma nuque, car je sais, avec la certitude née du pressentiment, qu’un jour, je dirai exactement la même chose.
*
L’été se déroule mollement, jour vide après jour vide. Mrs. Roper nous demande constamment de garder le Bébé-David, et nous passons un temps considérable à essayer de le perdre. L’une de nos distractions favorites consiste à jouer à cache-cache avec lui : nous le cachons quelque part – sous la haie, dans l’abri de jardin des Roper ou ailleurs – et nous allons nous occuper d’autre chose. En une occasion mémorable, nous avions complètement oublié où nous l’avions mis. Sans Rags, il y serait peut-être encore.
Par une chaude et accablante journée du milieu d’août, je m’aventure dans le garage à la recherche de je ne sais quoi – la balle du chien ou le Bébé-David – et je trouve de nouveau Bunty et Mr. Roper ensemble. Mais, cette fois, le spectacle est hautement instructif. Ne serait-ce que quant à la variété des sous-vêtements que Bunty dissimule habituellement sous sa robe. Et je vois aussi, dans la pénombre du garage, une chose étrange et menaçante pointer hors du pantalon de serge de Mr. Roper. Celui-ci s’agite beaucoup, et Bunty a une très curieuse expression sur le visage. Puis Mr. Roper – maintenant en pleine action – m’aperçoit du coin de l’œil, et son air passe de l’égarement à l’incrédulité.
— Salu-ut ! finit-il par haleter.
Je m’éclipse silencieusement des lieux du crime.
George se rend peut-être vaguement compte qu’il est en train de perdre sa femme, car il fait l’effort de lui proposer une sortie exotique – un dîner au restaurant chinois de Goodramgate. C’est là sa première erreur, car Bunty n’aime pas les nourritures étrangères. Elle n’en a jamais goûté aucune, mais elle sait qu’elle ne les aime pas. Sa deuxième erreur a été de nous inviter, Patricia et moi.
— Eh bien, dit Bunty en s’asseyant à table et contemplant la nappe rouge. C’est différent…
Des lanternes en papier rouge avec des franges dorées pendent du plafond, là où on pourrait s’attendre à voir des lampes normales. J’indique les lanternes à Patricia, qui me gratifie d’un sourire indulgent. Une petite musique piaillante se fait entendre en sourdine.
— Cet endroit est décoré comme un bordel, fait remarquer Bunty en grignotant, avec des mines prudentes, une galette soufflée à la crevette.
Elle pêche une petite fleur dans sa coupe de thé au jasmin et l’examine d’un œil critique à la faible lumière rouge de notre lanterne. George commande d’autorité le « dîner-de-trois-plats-pour-quatre » : salade de langoustines, chop-suey de bœuf, porc à la sauce aigre-douce, chow-mein de poulet, avec, pour suivre, des litchis en boîte et du café.
— Tu es déjà venu ici ! dit Bunty d’un ton accusateur.
— Ne sois pas bête ! fait George avec un rire forcé.
Mais il est évident qu’il est déjà venu, car le serveur lui fait un imperceptible signe de reconnaissance. En attendant, il épuise sur Bunty toutes les ressources de la conversation habituellement réservée aux clients de la boutique (« Beau temps pour la saison, hein ?… Espérons qu’on ne le paiera pas cet hiver… »). Mais Bunty ne se laisse pas attendrir.
— Est-ce que cela va prendre encore longtemps ? demande-t-elle, dix secondes après que la commande a été passée.
La salade de langoustines arrive. À vrai dire, il est assez difficile de repérer les langoustines au milieu de la salade.
— J’en ai trouvé une ! fais-je triomphalement. J’ai trouvé une langoustine !
— Ne fais pas la maline, Ruby, dit George.
Patricia aligne ses langoustines sur le rebord de son assiette, où elles gisent comme de grosses virgules roses.
— Ce sont des crevettes, pas des langoustines, proclame-t-elle en les triturant du bout d’un cure-dent.
— Pour l’amour du Ciel ! fait George. Crevettes, langoustines, cela n’a pas d’importance !
— Sauf si tu es une crevette, rétorque Patricia.
Le plat suivant arrive, et, tout excitée, je m’exclame :
— Des baguettes !
— Tu ne comptes quand même pas que je me serve de ça ! déclare Bunty à George.
— Pourquoi pas ? Des millions de Chinois le font, répond George en tentant avec les siennes quelques mouvements de ciseaux parfaitement vains.
Bunty extrait de son assiette une pâle et flasque pousse de soja et demande :
— Qu’est-ce que c’est que cela ?
— Si nous mangions, tout simplement ? s’énerve Patricia.
Mais elle n’a pas l’air à l’aise. Elle s’agite sur sa chaise, et la couleur de sa peau se met à changer à vue d’œil, passant d’abord au rose crevette, puis au rouge vif et enfin au blanc plâtreux. C’est à ce moment qu’elle tombe de son siège.
— Eh bien, lui dis-je lorsque je vais la voir à l’hôpital, on saura au moins que tu es allergique aux langoustines.
— Aux crevettes, rectifie-t-elle en m’offrant un chewing-gum aux fruits.
*
Intervient peu après une semaine d’achats frénétiques, Bunty venant de s’aviser qu’il me faut être équipée scolairement de pied en cap avant le début du trimestre. La liste fournie par Queen Anne est passablement effrayante, tant par la quantité d’articles qu’elle comporte que par le ton impératif sur lequel elle est rédigée. Des mots en capitales et des termes soulignés viennent mobiliser l’attention des parents enclins à la négligence ou au laisser-aller.
Exemple : « Jupe bleu marine, ample ou plissée, tin aucun cas droite, avec poches. » Rien ne vient expliquer le caractère formel et même féroce de la condamnation portée contre les jupes droites. De même, les souliers seront « de préférence à talons plats et à semelle de caoutchouc (les souliers à brides et à bout découvert sont proscrits) ». Curieusement, ce que porte habituellement Patricia n’a qu’un lointain rapport avec les effets mentionnés sur la liste – ce qui tendrait à confirmer la réputation de profonde dépravation dont elle a tenu à s’entourer – mais, pour moi, il n’est pas question d’échapper aux normes imposées, et des courses sans fin s’ensuivent.
Je ne sais pourquoi – mais probablement à cause des nouvelles distractions amoureuses de Bunty – ce sont là quelques-uns des moments les plus agréables que nous ayons jamais passés ensemble. Entre deux acquisitions de fragments d’uniforme scolaire, nous faisons halte dans des salons de thé, Bunty envoie promener ses chaussures sous la table, dévore d’énormes meringues à la fraise et paraît presque heureuse.
J’entre dans le secondaire comme un canard dans l’eau ; les cours de cinquante minutes, la discipline du réfectoire, les nouvelles amitiés et les menues brouilles, tout cela me paraît extrêmement reposant après le psychodrame permanent joué à la maison. La seule chose qui m’énerve est que, chaque fois qu’un professeur lit mon nom dans un registre, il lève la tête et demande d’un ton vaguement surpris :
— La sœur de Patricia ?
Comme si on n’avait jamais imaginé Patricia ayant une famille. Heureusement, nul ne semble se rappeler Gillian.
Quand je rencontre Patricia dans les couloirs, elle m’ignore complètement, ce qui est d’autant plus vexant que les autres « grandes » ayant des jeunes sœurs arrivant à l’école en font grand cas et les montrent à leurs amies comme des animaux familiers.
Le temps trotte, puis galope vers la fin du trimestre, et je m’emploie avec ardeur à tracer des cartes, faire des croquis du système de chauffage central des Romains et rédiger des phrases en français – une langue nouvelle, pensez donc ! Mon professeur de français dit que j’ai un don naturel des langues et je pratique ce ravissant langage qu’est le français à la moindre occasion. « Je m’appelle Ruby. Je suis une pierre précieuse". » J’arrive à persuader Patricia de me donner la réplique, mais cela a le don de déclencher la paranoïa de Bunty, qui pense que nous parlons d’elle.
— Notre mère, dit suavement Patricia, est une
vieille vache, n’est-ce pas{2} ?
*
Quand la radio annonce que Kennedy a été assassiné, je me trouve être la seule personne assise à la table de la salle à manger. Patricia, Bunty et George (dans l’ordre de disparition) ont tous quitté la pièce au fil d’une controverse ayant pris des proportions telles que tout ce qui a pu se passer à Dallas semble minime en comparaison. Le feu a été mis aux poudres par un paquet de cigarettes émergeant de la poche de poitrine du blazer de Patricia, derrière le blason de l’école et son encourageante devise Quod potui perfeci.
Je passe un temps appréciable à perfectionner mon twist en vue de la soirée de fin de trimestre que, traditionnellement, les élèves de première organisent pour les élèves de sixième. Patricia, qui n’a jamais été portée sur les soirées dansantes, s’abstient d’assister a celle-là, mais j’ai l’honneur d’être choisie par la chef de classe pour mener avec elle la gigue écossaise. Après les sandwiches à la confiture, nous dansons, mais malheureusement pas le twist : des danses languissantes et incertaines, où l’on traîne les pieds sans trop de cadence.
Mais tout cela n’a que peu d’importance ; j’ai un bulletin trimestriel superbe : « Ruby travaille très bien et c’est un plaisir de l’avoir dans la classe. » Je le mets sous le nez de Bunty, puis de George, puis de Patricia, mais aucun d’eux ne manifeste le moindre intérêt, même lorsque je finis par le coller au scotch sur la porte de ma chambre.
Peu avant le Nouvel An, nous passons dans la Cinquième Dimension avec l’arrivée de Daisy et de Rose, qui viennent de perdre leur mère. Elles dorment dans le lit, maintenant vide, de Nell et on ne les voit à aucun moment pleurer. Tante Babs leur a sûrement envoyé un message du Monde des Esprits, mais elles ne le divulgueront certainement pas. Bunty passe son temps à nous faire remarquer combien les jumelles sont bien élevées, mais je crois que ce qu’elle apprécie chez elles, c’est qu’elles ne disent jamais un mot.
Le soir du Nouvel An, je suis au lit et endormie bien avant les cloches, mais, peu avant l’heure fatidique, je suis réveillée par Patricia, ivre et avide de raconter sa vie. Elle a avec elle une bouteille de sherry doux aux trois quarts vide dont elle avale de temps à autre une gorgée. Elle m’en propose, mais je refuse. Elle avait projeté d’aller voir arriver la nouvelle année dans les collines, à l’arrière de la moto d’Howard, mais ils s’étaient disputés.
— Il a décidé de devenir comptable, explique-t-elle.
L’alcool la fait légèrement bredouiller. Elle allume tant bien que mal une cigarette, une expression de profond dégoût sur le visage. Je lui demande prudemment :
— Et qu’est-ce que tu vas être, toi, Patricia ?
Elle souffle sa fumée d’un air pensif et répand de la cendre un peu partout.
— Sais pas, dit-elle finalement.
Puis, au bout d’un moment :
— Je pense que j’aimerais simplement être heureuse.
De toutes les ambitions de Patricia, celle-ci semble la plus extravagante.
— Eh bien, lui dis-je, alors que la première cloche se met à sonner pour annoncer 1964, si j’avais pour un jour la lampe d’Aladin, Patricia, tu le serais !
Mais, la regardant de plus près, je m’aperçois qu’elle s’est endormie. Je lui retire sa cigarette d’entre les doigts, et je l’écrase sur la dernière page de mon calendrier « Vieille Angleterre », où figure un ravissant cottage à toit de chaume, avec des rosiers grimpants autour de la porte et de la fumée s’échappant de la cheminée.
ANNEXE VIII
LES BOTTINES NEUVES
La fin de la guerre des Boers ! Toute la journée, les rues avaient été pleines de gens célébrant l’événement. Par une heureuse coïncidence, une grande foire avait lieu à St. Georges Field, et Lillian et Nell comptaient bien s’y rendre. Albert était parti à la pêche avec son ami Frank, et Tom avait déjà quitté la maison pour un meublé de Monkgate. Lillian avait maintenant quinze ans, Nell quatorze, et toutes deux travaillaient. Lillian était employée au service d’emballage de Rowntree. Lorsqu’elle avait quitté l’école, Rachel l’avait d’abord placée comme servante, mais, un beau matin, elle s’était rebellée, et avait proclamé, les bras croisés et le menton levé, qu’elle ne cirerait les bottes de personne. Nell, ensuite, avait prié de toutes ses forces pour que sa sœur trouve un nouveau travail, car elles avaient désespérément besoin de bottines neuves, et Rachel disait qu’elles n’en auraient que lorsque Lillian rapporterait un salaire à la maison. Leurs vieilles bottines étaient si usées qu’elles pouvaient sentir les pavés sous leurs pieds.
Nell ne gagnait presque rien ; elle était en apprentissage chez une modiste de Coney Street, et, de toute manière, les deux filles devaient remettre chaque sou de leurs gages à Rachel, qui leur rétrocédait ensuite, à contrecœur, quelques petites pièces. Elles eurent toutefois leurs bottines neuves avant que Lillian eût retrouvé du travail, car celle-ci était un jour, à titre de protestation, sortie pieds nus dans la rue. Rachel, rouge de fureur, leur avait alors, pour ne pas perdre la face, donné l’argent nécessaire.
— Pouvons-nous aller à la foire après dîner ?
C’était bien sûr Lillian qui avait posé la question.
Nell était si timide qu’elle laissait sa sœur servir d’interprète. Rachel ignora complètement Lillian.
— Dis « s’il te plaît », lui murmura Nell à l’oreille.
Lillian fit un effort :
— Pouvons-nous aller à la foire après dîner, s’il te plaît ?
— Non.
— Et pourquoi non ?
— Parce que j’ai dit non, rétorqua Rachel, en les dévisageant tour à tour comme si elle avait eu à faire à de complètes idiotes.
Puis elle ramassa sur la table une pile de linge et sortit de la cuisine. Lillian ramassa une cuillère en bois et la lança sur elle. Pour se venger, Rachel attendit que les deux filles aient gagné leur chambre pour les y enfermer.
*
Assises sur le plancher, Lillian et Nell laçaient leurs bottines neuves. Faites de cuir noir très souple, c’étaient les plus belles qu’elles aient jamais eues.
— Elle va s’en apercevoir, dit Nell.
— Je m’en fiche, répondit Lillian en soulevant le panneau de la fenêtre à guillotine.
La famille habitait encore un appartement au premier étage d’une minable maison de Walmgate, et la chambre des deux filles ouvrait sur une cour humide, où la mousse recouvrait les pavés et d’où montait une tenace odeur d’égout. Mais, curieusement, au milieu de cette cour, avait poussé dans une fissure un grand lilas au tronc rugueux, aux branches puis santés et aux fleurs riches et parfumées. C’était sur lui que comptait Lillian pour s’évader de la chambre.
— Les branches vont sûrement se casser, fit Nell, comme sa sœur commençait à enjamber la fenêtre.
— Ne dis pas de bêtises, Nelly ! répondit à voix basse Lillian, qui, après s’être un instant balancée au bout d’une branche, avait déjà saisi le tronc du lilas.
— Attention à tes bottines, Lily ! souffla Nell alors que Lillian se laissait glisser le long du tronc rugueux.
— Allez, viens, Nelly ! C’est facile ! dit Lillian lorsqu’elle fut arrivée en bas.
Assise sur le rebord de la fenêtre, Nell se pencha, mais elle eut aussitôt un mouvement de recul. Elle avait toujours été sujette au vertige, mais elle savait lies bien que c’était moins la peur du vide que la crainte de Rachel qui la paralysait à ce moment. Elle secoua la tête misérablement et dit :
— Je n’y vais pas, Lily.
Lillian tenta de la convaincre, mais en vain. À la fin, excédée, elle lança :
— Que tu peux être trouillarde, ma pauvre Nelly ! Eh bien, moi, j’y vais quand même !
Elle partit sans se retourner, et Nell resta un long moment perchée à la fenêtre. La douce brise de » cite soirée de mai lui apportait les bruits de la foule célébrant, dans les rues, la fin de la guerre. Les larmes de Nell avaient fini par sécher et les étoiles paraissaient déjà dans le ciel bleu sombre lorsque Lillian revint, la coiffure en désordre et ses bottines neuves tout éraflées, mais un sourire triomphant aux lèvres.
Nell lui ouvrit la fenêtre et l’aida à regagner la chambre.
— C’était vraiment merveilleux, Nelly ! fit-elle, les veux brillants.
Dans la nuit, le vent se leva et il commença à pleuvoir. Nell fut réveillée par le bruit d’une branche de lilas frappant contre la vitre. Elle resta longtemps sans se rendormir, allongée, les yeux ouverts, dans le noir, écoutant la respiration tranquille de sa sœur dormant à côté d’elle.
Nell aurait bien aimé ressembler un peu plus à Lillian.
CHAPITRE IX
1964
VACANCES ÉCOSSAISES
Cette fois, nous sommes partis ! Partis en vacances.
— Nous sommes partis ! dis-je d’un ton enthousiaste à Patricia.
— Tais-toi, Ruby ! répond-elle aussitôt.
Taitoiruby, taitoiruby, cela semble être le refrain du monde patricien ces temps-ci. Patricia est très occupée à tracer des croquis obscènes dans la buée recouvrant les vitres de la voiture. Il fait froid et humide à l’intérieur comme à l’extérieur, ça ne semble pas d’excellent augure pour les vacances qui commencent. Mais les années de villégiature strictement régionale (Bridlington, Whitby) sont révolues et les destinations lointaines (comme le Pays de Galles) nous sont promises, en commençant par la plus exotique de toutes : l’Ecosse.
Qui plus est, nous voyageons en convoi – ou au moins en tandem. À la tête de notre caravane à deux chameaux, il y a la Ford Consul Classic de nos voisins et amis, les Roper. Bunty aurait pu faire une formidable joueuse de poker à en juger par le visage impassible qu’elle réussit à conserver quand George propose l’idée de vacances communes après « avoir taillé une bavette » avec Mr. Roper par-dessus la haie. Bunty et moi sommes occupées à faire griller toasts et crumpets pour le thé lorsque George entre dans la cuisine, venant du jardin et mettant de la boue un peu partout.
— Je viens de tailler une bavette avec Clive, annonce-t-il. Que dirais-tu d’aller en vacances avec les Roper cet été ?
Bunty affiche son sourire le plus faux et répète :
— Les Roper ?
A ce moment, un déclic se fait entendre et un toast jaillit de façon spectaculaire du grille-pain.
— Les Roper ? fais-je d’un ton horrifié tout en attrapant au vol le toast.
— Eh bien, pourquoi pas ? reprend Bunty, en s’emparant du toast, le beurrant et le proposant à George.
Il refuse et va se laver les mains dans l’évier. Bunty est, de toute évidence, en proie à quelque émotion violente, car elle ne fait même pas remarquer à son époux qu’il a laissé des traces boueuses sur son beau carrelage de vinyle rouge et blanc. Un mari un peu plus lucide aurait pu immédiatement comprendre qu’il était cocu.
*
De temps à autre, Kenneth apparaît derrière la vitre arrière de la voiture des Roper pour nous gratifier de toute une série de grimaces diverses, mais la partie féminine du clan Lennox l’ignore stoïquement. Bunty se contente visiblement de se convaincre de la chance qu’elle a eue de ne pas avoir de garçons, mais George, lui, finit par exprimer le fond de sa pensée :
— Sale petit con ! maugrée-t-il.
George, il est vrai, a besoin de tous ses pouvoirs de concentration pour rester dans la roue des Roper. Nous sommes terrifiés à l’idée de perdre notre chef d’escadrille, car il est le seul qui sache comment arriver en Ecosse. De temps à autre, Bunty pique une crise de panique et crie à George :
— Il double quelqu’un ! Vite, vite, mets ton clignotant !
Pourtant, suivre aveuglément et servilement les Roper est encore infiniment préférable à se fier à la navigation erratique de Bunty :
— B 125, B 126, quelle différence ?… Pourquoi saurais-je ce qu’il y a sur le panneau ? C’est toi qui conduis, après tout…
Il faut toutefois reconnaître qu’en ce moment, Mr. Roper ne semble pas faire beaucoup mieux ; apparemment, il nous fait tourner en rond à l’infini dans les faubourgs de Carlisle.
— Mais qu’est-ce qu’il fout ? marmonne George en reprenant pour la troisième fois le même rond-point.
— Je reconnais cette poissonnerie, dit Bunty.
— Et ce garage, fait George en secouant la tête. À quoi il joue ? Je savais bien qu’on aurait dû prendre par Newcastle…
— Eh bien, gros malin, si tu le savais, pourquoi ne l’as-tu pas dit ? rétorque Bunty avec irritation.
Je ne trouve pas très habile, de la part de notre mère, de défendre son amant avec cette véhémence. Je lance un regard de côté à Patricia pour voir ce qu’elle en pense, mais elle est très occupée à traduire le Kama Soutra dans la buée de la vitre. Je trouve ce comportement un brin puéril. Mais moins, sans doute, que celui de Bunty quelques secondes plus tard ; elle demande à George d’arrêter la voiture et de la laisser descendre. C’est fou ce qu’une querelle peut prendre comme proportions dès qu’on tourne un instant le dos !
— Et qu’est-ce que tu vas faire ? demande George. Rentrer à pied ?
Il n’a droit à aucune réponse, car, à ce moment précis, le clignotant de Mr. Roper entre en action.
— Il ralentit ! crie Bunty d’une voix aiguë. Il s’arrête !
George freine si brutalement que nous sommes presque éjectées de nos sièges.
George et Mr. Roper ont un conciliabule animé sur le trottoir, tournant en tous sens une carte routière jusqu’au moment où ils semblent tomber à peu près d’accord. Bunty s’agite sur son siège, pestant équitablement contre la stupidité de son mari et celle de son amant. Christine passe la tête à une portière et agite la main. La perspective de passer deux semaines – sans remise de peine – avec Christine Roper n’est pas des plus réjouissantes. Elle me traite comme une esclave, et si nous étions dans l’ancienne Egypte, je me retrouverais en train de lui bâtir une pyramide de mes propres mains. Je lui rends docilement son salut. On ne voit pas trace du Bébé-David ; peut-être l’ont-ils mis dans le coffre ?
Nous repartons et, au bout de quelques instants, je demande d’un ton plaintif :
— Quand allons-nous manger ?
— Manger ? dit Bunty avec une expression de totale incompréhension.
— Oui, manger, intervient Patricia d’un ton sarcastique. Tu sais : manger, se nourrir, s’alimenter. Tu as entendu parler de cela ?
— Ne parle pas à ta mère sur ce ton ! rugit George.
Patricia s’enfonce de nouveau dans son siège en répétant à plusieurs reprises : « Ne parle pas à ta mère sur ce ton. » Elle se coiffe maintenant en deux lourds bandeaux, équitablement répartis sur son front, conséquence de sa découverte de Joan Baez. Dans le même esprit, elle parle beaucoup d’« injustice » et de « discrimination raciale » (en Amérique, tout au moins, car, à York, nous ne regorgeons pas de gens de couleur, et, au lycée, ce qui s’en rapproche le plus est une Allemande très brillante, Susannah Hesse, qui est là pour un an à la suite d’un échange scolaire. Patricia ne cesse de lui courir après pour lui demander si elle se sent persécutée racialement, mais ses réponses ne sont guère encourageantes). Naturellement, Patricia a tout mon appui dans sa campagne contre l’injustice, mais George estime qu’elle ferait mieux de préparer son bac. Elle a récemment « éjecté » Howard, ce qui explique peut-être son air morose et ses propos amers.
Quelque part au sud de Glasgow, nous quittons la route principale pour aller déjeuner dans un hôtel. La chose est exceptionnelle : habituellement, nous emportons des sandwiches, que nous mangeons en continuant à rouler. Bunty se refait une beauté avant de descendre de la voiture ; après tout, elle s’apprête à aller déjeuner dans un hôtel avec son amant, ce qui constitue une situation assez excitante, malgré la présence intempestive d’un époux, d’une épouse et de cinq enfants. Mais justement, une petite seconde : il y a quelque chose qui manque à l’inventaire. Je me tourne vers Patricia et lui demande :
— Où est Rags ?
— Rags ?
Nous tournons toutes deux nos regards vers la nuque de notre mère, qui est en train de se repoudrer, de sorte qu’en plus de la nuque, nous pouvons entrevoir un morceau de visage dans la glace du poudrier.
— Qu’as-tu fait de Rags ? demandons-nous en chœur.
— Le chien ? dit-elle de ce ton détaché qui n’augure jamais rien de bon. Ne vous inquiétez pas : on en a pris soin.
Patricia est prompte sur la balle :
— Qu’est-ce que tu veux dire par « on en a pris soin » ? Comme Hitler a pris soin des Juifs ?
— Ne sois pas stupide, dit Bunty d’un air hautain, en achevant de se peindre un éblouissant sourire sur les lèvres.
Sur quoi George intervient en frappant à la vitre et criant qu’on « n’a pas toute la journée ».
— Oh, mais si ! fait Patricia. Nous avons toute la journée aujourd’hui, toute la journée demain, et toute la journée le jour d’après, crois-moi !
— Oh, pour l’amour du Ciel, Patricia ! s’exclame Bunty en refermant son poudrier avec un bruit sec. Allons déjeuner…
*
Je tirerai un voile pudique sur ce fameux déjeuner. Il me suffira de dire que le « potage à la tomate maison » fleurait bon la boîte de conserve et que Bunty et Mr. Roper passaient leur temps à échanger des regards énamourés, apparemment à l’insu de tout le monde sauf de moi. Bunty n’a jamais fait allusion au fait que je l’ai prise in flagrante delicto dans le garage avec Mr. Roper – ce qui est compréhensible : que pourrait-elle dire ? Je n’en ai pas non plus parlé à Patricia (on ne peut plus parler de rien à Patricia ces temps-ci), de sorte que je ne sais pas si elle est au courant du comportement adultérin de notre mère.
Nous remontons dans notre vieille Wolseley et nous repartons. Pour nous arrêter presque immédiatement (« Il a mis son clignotant ! Arrête ! Arrête ! ») afin que Kenneth puisse vomir sur le bas-côté de la route.
Les problèmes reprennent aux abords de Glasgow, ville dont nous semblons nous approcher en cercles concentriques.
— Je croyais qu’il avait été pilote dans la RAF, fulmine George, abandonnant toute retenue et toute complaisance. Je me demande comment il a fait pour trouver Dresde. Il n’est pas foutu de reconnaître sa droite de sa gauche…
— Toi non plus, fait Bunty, la bouche mauvaise.
Mais le vrai drame éclate quand les deux voitures se trouvent séparées par un feu rouge en haut de Sauchiehall Street.
Bunty pousse un beuglement de désespoir :
— On les a perdus ! On les a perdus !
A ce point, je juge préférable de faire la morte. Patricia simule déjà le coma dépassé.
Les choses s’arrangent un peu de l’autre côté de Dumbarton ; une autoroute nous garantit une relative tranquillité. Patricia nous lit à haute voix des passages de Tristram Shandy, ce qui a pour effet d’endormir à moitié Bunty.
Nous traversons Crianlarich sous une pluie battante, et ce n’est que quelques kilomètres plus loin que nous nous apercevons que nous sommes allés à droite au moment où nous aurions dû aller à gauche. (« Qu’est-ce qu’il fait ? Il tourne ! Il tourne ! »)
Où est l’Ecosse ? Qu’est-ce, l’Ecosse ? Est-ce de la pluie solidifiée en maisons et en collines ? Est-ce de la brume découpée en cafés et en auberges routières ? Nous nous rendons à un endroit qui sonne comme « Och-na-cock-a-leekie ». Les Roper et nos parents ont été aguichés par une brochure intitulée Vacances à la ferme en Ecosse, et se sont mis à rêver de scones tout chauds ruisselant de beurre jaune et salé et de porridge noyé de crème fraîche.
Je viens de m’endormir sur l’épaule osseuse de Patricia lorsque la voiture s’arrête de nouveau avec un terrible gémissement de freins martyrisés. (« Pourquoi diable s’arrête-t-il ? ») Sur la route, Mr. Roper fait de grands gestes d’excuse tandis que sa femme sort le Bébé-David de la voiture et le tient au-dessus de l’herbe du fossé. Une matière jaune et suspecte s’échappe de ses régions inférieures.
— Pourquoi a-t-elle besoin de faire des choses pareilles en public ? demande Bunty avec des accents de profond dégoût. Elle a peut-être été dans une école privée, mais, malgré son accent snobinard, cette femme n’est qu’un souillon !
Souillon ! Quel mot nouveau et merveilleux !
— Oui, un souillon ! répète fermement Bunty. C’est tout ce qu’elle est !
— Pas une traînée comme toi ? demande tout tranquillement Patricia.
Tout le monde entend, mais cela paraît tellement énorme que personne n’y croit – et que rien ne se passe. Il y a un long silence, puis Patricia et moi commençons à chanter en chœur de longues et tristes mélopées qui finissent par faire craquer pour de bon les nerfs déjà à vif de Bunty.
— Taisez-vous, toutes les deux ! hurle-t-elle.
Et elle nous donne des chips aux oignons pour nous occuper la bouche.
La route se fait de plus en plus étroite. Le temps se fait de plus en plus humide. Et, autour de nous, tout se fait de plus en plus sombre – sans qu’on puisse vraiment savoir si c’est dû à la tombée de la nuit ou à la pluie. Nous connaissons encore un arrêt brutal (« Ce n’est pas croyable ! ») et voyons Kenneth trottiner vers des buissons en déboutonnant la braguette de sa culotte de flanelle grise.
— Pourquoi n’a-t-il pas fait cela la dernière fois qu’ils se sont arrêtés ? s’exclame Bunty. Cette femme ne pense donc à rien ?
Sur quoi Christine sort de la voiture et va rejoindre son frère derrière les buissons, tandis que Mrs. Roper brandit de nouveau le Bébé-David au-dessus du fossé.
— Ils y sont pourtant tous allés à l’hôtel, remarque Bunty sur un ton voisin de l’incrédulité.
— Ce n’est pas la destination qui est importante, fait rêveusement Patricia, c’est le voyage.
(Elle lit Jack Kerouac en même temps que Tristram Shandy, ce qui explique son choix de formules.)
— Est-ce que cette route a un numéro ? demande George, penché sur son volant pour essayer de mieux y voir. J’aimerais qu’il se décide à allumer ses putains de phares !
Lui-même fait clignoter désespérément ses lumières. Peu après, un élément aussi nouveau qu’inquiétant apparaît sur la route sans nom ni numéro : les moutons.
— Ils sont partout, ces cons-là ! s’exclame George sur le ton de l’horreur.
Bunty doit se mettre en alerte constante (« En voilà un ! Attention au petit qui court ! Celui-là va traverser ! Un autre à gauche ! »).
Puis la catastrophe survient, occasionnée non par un mouton, mais par un pneu crevé du côté de la Consul Classic.
— Tu vois bien ! triomphe George, à qui Bunty n’a cessé de faire remarquer combien la voiture des Roper était plus moderne et élégante que la nôtre.
— Un pneu crevé, cela peut arriver à tout le monde ! réplique-t-elle d’un ton acide.
— C’est la route de la vie, proclame Patricia avec le sourire de Bouddha.
Avec beaucoup de réticence, George descend de la voiture et va aider Mr. Roper à changer sa roue. Plus exactement, Mr. Roper change la roue et George lui passe les outils, telle une infirmière assistant un grand chirurgien. Bunty est également descendue et se livre à des comparaisons partisanes entre la maladresse de George et la confondante maîtrise de Mr. Roper. Pendant tout ce temps, Kenneth tourne en rond, les bras étendus à l’horizontale, en émettant un bourdonnement régulier. Il fait mine d’être un avion, un insecte à ailes fixes ou les deux à la fois.
— Dieu merci, je n’ai que des filles ! fait Bunty en remontant en voiture.
C’est bien la première fois que notre existence semble lui inspirer quelque satisfaction.
Nous arrivons sans aucun doute à notre but ; nous traversons plusieurs villages en « Och-na-cockna » avant d’atteindre le bon. Là, nous prenons à gauche, nous faisons demi-tour, nous prenons à droite, nous refaisons demi-tour et nous reprenons à gauche.
— Quel con ! fait George, à la grande désapprobation de Bunty.
Mais, à la fin, nous y sommes ; au bout d’un chemin boueux, nous arrivons dans une cour également boueuse, semant la panique au sein d’une troupe de poulets particulièrement criards. Sur un côté s’étend un long bâtiment bas, sur un autre se dresse une grange en fort piteux état et, au fond, une grande maison de pierres grises – notre maison pour les infernales vacances qui s’annoncent.
*
Les fermiers, nos hôtes pour les deux semaines à venir, s’appellent von Leibnitz, ce qui ne me paraît pas très écossais. Pourquoi n’avoir pas plutôt choisi, dans la brochure, une ferme exploitée par un McAllister, un Macbeth, un McCormack, un McDade, un McEwan, un McFadde – voire même un MacLeibnitz ?
Nous apprenons plus tard que Mr. von Leibnitz (Heinrich) était un prisonnier de guerre allemand, qui, envoyé pour travailler dans cette ferme, avait fini par épouser la veuve du fermier, Aileen Mcdonald (actuelle Mrs. von Leibnitz), après que celui-ci eut été tué en Afrique du Nord. La chose, jointe au fait que Mrs. von Leibnitz venait à l’origine d’Aberdeen, avait contribué à les faire considérer comme de parfaits étrangers à Och-na-cock-a-leekie, ce qui expliquait peut-être leur côté rébarbatif et austère. Même Bunty pourrait passer pour pleine d’humour à côté de nos hôtes, qui semblent unir la mélancolie prussienne à la sévérité presbytérienne.
Une grande agitation entoure l’attribution des chambres à coucher. Comment se répartir ? Les garçons avec les garçons, et les filles avec les filles ? Les Roper avec les Roper, et les Lennox avec les Lennox ? Et pour les adultes ? Le mari avec la femme – ou non ? Finalement, Mrs. Roper expédie le problème avec une souveraine efficacité, tandis que Bunty échange avec Mr. Roper des regards lourds de sous-entendus.
Mrs. Roper met toutes les filles ensemble, dans une mansarde qui sent le moisi. Patricia se précipite aussitôt sur le petit lit, me laissant partager le grand avec Christine, qui passe la moitié de la nuit à nu-dire de me pousser alors que je suis déjà à l’extrême bord, et l’autre moitié à grincer des dents et à marmonner dans son sommeil.
Pour notre premier petit déjeuner, on nous sert, à une longue table de chêne sombre dans une salle à manger glaciale, des assiettées de porridge tiède, sans lait ni sucre, puis une tranche de bacon chacun avec un petit tas de haricots en conserve froids. Cela ressemble plus à un menu de prison qu’à un menu de vacances.
— Des haricots froids ? s’étonne Bunty.
— C’est peut-être comme cela que les Ecossais les mangent, dit Mr. Roper. Ou les Allemands…
C’est à ce moment que Patricia se lève de table en informant l’assemblée qu’elle va être malade, et, de fait, elle vomit avant même d’avoir gagné la porte. Et pourtant, elle n’avait encore rien mangé ! Nous sommes en vacances depuis moins de vingt-quatre heures, et trois personnes déjà ont restitué le contenu de leur estomac. Combien va-t-il y en avoir encore ? (Beaucoup.)
*
Il n’y a vraiment pas grand-chose à faire dans cette ferme. On peut contempler les cinq vaches, dont le lait va directement à la coopérative et non dans notre porridge, persécuter les quatre poules, et promener un regard distrait sur quelques champs d’orge aplatis par la pluie. Rien d’autre à voir, en dehors des moutons, éparpillés au loin sur l’herbe des collines.
Il semble que ce soit encore plus loin, au-delà des collines, au-delà, en tout cas, des limites de la propriété des von Leibnitz, que se situe la véritable Ecosse (j’ai lu Rob Roy, Waverley et La Jolie Fille de Perth pour me préparer à ce voyage). On voit se lever à l’horizon une masse pourpre et lilas qui vient se dissoudre dans le ciel, avec, sur un côté, une masse d’arbres vert sombre.
— Oui, dit Mr. von Leibnitz, d’humeur plus communicative qu’à l’habitude, z’est une bartie de l’anzienne Vorêt Kalétonienne…
Nous découvrons avec surprise que nous ne sommes pas du tout près de la mer, contrairement à des prévisions un peu trop optimistes. Dans la recherche des responsabilités pour ce fâcheux état de choses, les talents géographiques de Mr. Roper sont de nouveau mis en cause par George (sous les protestations de Bunty). Plusieurs excursions sont prévues, non seulement vers la mer, mais vers des endroits « d’intérêt historique ou architectural » – Mrs. Roper s’est munie d’un guide. Notre première expédition doit nous mener à Fort William en passant par le fameux site de Glencœ.
— Pourquoi « fameux » ? demandé-je à Mrs. Roper, qui tient son guide d’une main et une couche sale du Bébé-David de l’autre.
— Un massacre, répond-elle sans plus de détails.
— Un massacre, dis-je à Patricia.
— Oh ! Excellent ! fait-elle d’un air gourmand.
Si bien que je me hâte de préciser :
— Non, non ! Un massacre historique…
Mais, à l’expression de Patricia, on voit qu’elle ne pense nullement aux Campbell et aux McDonald{3}, mais bien aux Roper et aux Lennox. Ou peut-être seulement aux Lennox.
A notre arrivée à Glencoe, entre les collines sombres et menaçantes, un nuage noir s’installe au-dessus de nos têtes, tant au sens réel qu’au sens métaphorique. Nous arrivons à Fort William sous la pluie, mais sains et saufs et sans massacre derrière nous. Nous allons nous abriter des intempéries dans une « auberge », pleine de voitures d’enfant, d’imperméables humides et de parapluies dégoulinants. Les adultes, comme ils persistent comiquement à s’intituler, prennent du café dans des tasses en pyrex.
— Du sucre, Clive ? propose Bunty avec un sourire aguicheur en tendant à Mr. Roper la coupelle d’acier inoxydable comme si elle contenait les pommes d’or d’Aphrodite et non du simple cristallisé brun.
Comme fascinés, nous regardons tous Mr. Roper tourner inlassablement sa petite cuillère dans la tasse – jusqu’au moment où Mrs. Roper s’exclame :
— Mais, Clive, tu ne prends jamais de sucre !
Nous nous réveillons tous en sursaut.
Patricia boit à petites gorgées un verre d’eau, je prends une tasse de thé, Christine du lait, Kenneth un Fanta, et on octroie au Bébé-David un milk-shake à la banane que Mrs. Roper lui verse dans son gobelet. Le milk-shake à la banane a une couleur jaune des moins catholiques et je ne m’étonne nullement de voir le Bébé-David en régurgiter la majeure partie au bout de quelques minutes. Patricia se retire alors précipitamment derrière une porte marquée « Lassies »{4}, mais je suis heureuse et fière de dire que personne d’autre ne bouge.
Nous nous apercevons que nous avons laissé le guide à Och-na-cock-a-leekie et errons dans les rues à la vaine recherche d’un lieu d’intérêt historique ou architectural. Nous échouons finalement à la Wee Highland Gift Shop, où nous faisons emplette de nombreux objets totalement inutiles mais tous ornés de chardons et de bruyère. Mais je suis personnellement très satisfaite de mon Guide de poche illustré des tartans écossais, même si la moitié des tartans en question n’y sont reproduits que dans un noir et blanc assez flou. Très inconsidérément, nous achetons des sucreries en grande quantité : caramels au whisky, rocs d’Edimbourg et le reste. Une averse de grêle précipite notre retour au bercail.
Sur le chemin du retour, nous substituons au déjeuner la consommation de nos emplettes, et il ne nous faut pas longtemps pour voir la voiture des Roper s’arrêter et le Bébé-David en être propulsé pour achever de se vider l’estomac. Deux minutes plus tard, Patricia nous contraint à faire halte à notre tour. Même l’inébranlable Mrs. Roper doit aller « respirer un peu d’air frais » sous le ciel menaçant de Glencœ. Puis Patricia se remet à gémir, et nous devons nous arrêter de nouveau. Je tente de compatir mais n’obtiens qu’une réponse :
— Taitoiruby !
*
Chose peu surprenante, il se passe plusieurs jours avant que nous n’entreprenions une autre excursion. Entre-temps, nos passe-temps sont simples : nous regardons traire les vaches et Patricia devient très amie avec l’une des poules. Pour le soir, il y a un piano droit, très désaccordé, sur lequel Christine nous gratifie de ses interprétations très personnelles de My Bonnie lies over the océan et Home, sweet home{5}, chanson dont Patricia et moi n’avons jamais très bien compris la popularité. Pour la lecture, nous avons le choix entre des condensés de romans du Reader’s Digest et une énorme Bible reliée de cuir noir, assez lourde pour couler un croiseur cuirassé. Nous jouons, bien sûr, aux jeux habituels, et, en supplément, Mrs. Roper nous enseigne à tous le piquet. Un précédent vacancier a laissé un Cluedo, que nous utilisons abondamment, mais, au lieu d’apaiser nos instincts meurtriers, ce jeu semble bien les renforcer. Il n’y a, bien sûr, pas de télévision chez les von Leibnitz, ce qui nous permet d’apprécier plus pleine-mont encore les délices de la vie au sein d’un foyer bicéphale.
Nous passons quelques journées de tranquillité relative au Loch Sans-Fond.
— Vraiment sans fond ? demande Mr. Roper.
— Oui, sans fond, confirme Mr. von Leibnitz.