Tante Eliza a apporté à chaque petite fille un cadeau : une petite couronne de fleurs en papier confectionnée par elle et reproduisant celles que portent les Dames d’Honneur de la Reine. Elle nous organise même un petit couronnement pour nous seules en nous faisant aligner le long de l’escalier tandis qu’elle fixe nos couronnes avec des pinces qui nous tirent très désagréablement les cheveux. La douleur est compensée par l’allocation à chaque enfant d’un sac tout poisseux de bonbons aux fruits Barker et Dobson. La joue gonflée par un bonbon, le pauvre Adrian contemple tristement la petite cérémonie, dont il se trouve exclu par son sexe.

— T’en fais pas, dit Lucy-Vida. Si tu veux, je vais t’apprendre à faire des entrechats.

Et Adrian paraît tout à fait réconforté.

Dans l’ensemble, nous aimons assez Tante Eliza. Même la très sérieuse Patricia vient s’installer sur ses genoux pour lui confier certains de ses secrets les plus importants : sa matière favorite en classe (réponse : l’arithmétique), son repas favori à l’école (réponse : aucun), ce qu’elle veut être plus tard (réponse : vétérinaire).

Daisy et Rose participent peu aux festivités collectives. Petites et parfaites, elles constituent entre elles un monde autarcique. Elles sont habillées de façon identique, chacune finit les phrases de l’autre (quand elles condescendent à parler aux autres, car elles ont entre elles leur propre langage secret), et elles vous regardent avec un air froid et hautain qui leur obtiendrait facilement des petits rôles dans Les Envahisseurs venus de Mars. Adrian est trop jeune pour le club de la Bière Brune tout en n’étant pas très bien accueilli par la coterie essentiellement féminine du « Vieux Roi ». Celle-ci a été maintenant rejointe par Tante Babs et s’est embarquée dans un vibrant éloge de la Reine Mère (la « Vieille Reine », pourrait-on supposer, mais personne ne l’appelle ainsi). La « Reine Mère » – intéressante expression, n’est-ce pas ? La Reine des Mères, la Mère de toutes les Reines. Bunty aimerait bien être une Reine Mère.

« La Reine Bunty, la Reine Mère. » Je serais, à ce moment, la Princesse Ruby, ce qui est assez charmant. Certainement mieux que Princesse Gillian ou Princesse Lucy-Vida.

Les Reines Mères boivent du sherry, brun et poisseux comme un curieux sirop contre la toux. Tante Babs en descend un verre à Bunty, qui est en train d’arroser de lait un plateau de saucisses en croûte.

— Oh, je croyais qu’on m’avait oubliée ! fait Bunty en saisissant le verre et commençant à en siroter le contenu.

— Tu es en train de manquer le Couronnement, lui dit Tante Babs.

Bunty lui jette un regard de martyre-victime du devoir plus éloquent que tout discours.

— C’est l’onction ! clame du premier étage la voix pointue d’une Patricia toute excitée.

Et Tante Babs réussit à persuader Bunty de cesser, quant à elle, d’oindre les saucisses en croûte et de monter voir ce qui représente, selon le Daily Graphie, « la partie la plus solennelle et véritablement la plus importante de la cérémonie ». Si solennelle et importante que la Reine disparaît au milieu d’un essaim d’évêques et qu’on ne voit rien de son onction Au-Dessus de la Boutique.

— C’est un très joli poste de télévision, dit Tante Gladys d’un ton convaincu au moment où, pilotée par Tante Babs, Bunty entre dans la pièce.

Bunty en rougit presque et remercie.

— Un beau revêtement en noyer, fait Oncle Tom, suscitant un murmure général d’assentiment.

— C’est une robe formidable que tu as là, Bunty ! dit soudain Oncle Bill.

Et Bunty tressaille imperceptiblement, car elle n’aime pas Bill (antipathie entièrement fondée sur le fait qu’il est le frère de George), et si son beau-frère pense que c’est « une robe formidable », lui, un homme totalement dépourvu du moindre goût (ce qui est en bonne partie vrai), il doit y avoir quelque chose qui ne va pas du tout. En fait, c’est bel et bien une atrocité : une curieuse chose tricotée en rayure » alternant le marron et le jaune, qui fait ressembler Bunty à une guêpe en tenue de sortie.

— Maintenant, continue à lire Patricia, vient le moment qu’attendaient tous les citoyens de Grande-Bretagne, du Commonwealth et de l’Empire.

— Le moment suprême, susurre Oncle Ted, penché sur l’épaule de la récitante.

Sa main repose sans trop appuyer sur les basques arrière du blazer scolaire de Patricia, d’une façon qu’on pourrait dire avunculaire sans en être tout à fait sûr. De toute manière, il a mal choisi sa cible, car Patricia ne peut pas supporter qu’on la touche, et elle ne tarde pas à lui échapper en se tortillant.

C’est ce moment que choisit Gillian, brûlant de montrer ses talents chorégraphiques à l’assistance entière, pour faire une entrée bondissante dans la pièce et s’installer devant le téléviseur à l’instant précis où l’on pose la couronne sur la tête de la Reine. La clameur qui s’élève alors combine les « Dieu sauve la Reine ! » aux « Veux-tu bien foutre le camp d’ici, Gillian ! ». Sa lèvre inférieure se met à trembler, ses boucles blondes frémissent de détresse. Etendant une main maternelle, Lucy-Vida lui dit :

— Viens, ma chérie ! Viens avec moi.

Et toutes deux s’en vont retrouver leurs poupées. Ni Patricia ni moi n’avons de poupées. Patricia n’en veut pas, encore qu’elle emprunte souvent celles de Gillian pour jouer à la maîtresse d’école. Patricia joue beaucoup à la maîtresse d’école et, croyez-moi, elle ne plaisante pas sur la discipline – je le sais, car, de temps à autre, il me faut remplacer une poupée au pied levé.

Je dois l’avouer, j’aimerais bien avoir une poupée, bien qu’elles semblent toutes avoir des cheveux raides en plastique et des airs rébarbatifs. Les poupées de Gillian ont des noms comme « Jemima » ou « Arabella ». Patricia a son panda (qui s’appelle « Panda » – avec Patricia, pas de fantaisies) auquel elle est très attachée, et moi, j’ai un ours en peluche « Teddy », comme dans « teddy bear ») qui est plus proche de moi que tout membre de la famille. J’ai un vocabulaire étonnamment avancé de dix mots : Teddy figure sur cette liste, en compagnie de Maman, Papa, Pash (Patricia), Gug (Gillian), Gamma (Nell), Avoi (Au revoir), Boutique !, Dotty (terme générique couvrant tout le reste) et – le plus important de tous – Mobo.

D’instinct, je sais où Mobo se trouve en ce moment : dans l’Arrière-Cour. Bunty est de retour dans la cuisine, où elle s’emploie à mettre les saucisses en croûte au four. Lorsque Teddy et moi trot-linons de conserve vers la porte, elle nous l’ouvre avec une rare obligeance. Je respire profondément et – il est là ! La lumière de ma vie ! Le cheval Mobo est peut-être ce que l’homme a jamais fabriqué de plus beau. Cinq paumes et demie au garrot, il est en fer-blanc peint en gris pommelé, avec une crinière permanentée et une queue en panache. Ses yeux ont un regard amical, son dos est ferme, il a une selle et des rênes écarlates, avec des pédales (également en fer) de même couleur. Sous le soleil de l’Arrière-Cour (nous avons bien meilleur temps que la pauvre Reine), il est resplendissant. On s’attendrait presque à voir ses naseaux se dilater et ses sabots frapper le sol pavé. Patricia, emportée par sa gentillesse naturelle et le zèle que suscite chez elle le Couronnement, l’a décoré de rubans écossais.

Il a été acheté à l’origine pour Gillian (afin de la consoler de mon arrivée), mais elle est maintenant trop grande pour lui et je suis sa cavalière officielle. Cela ne change rien aux sentiments de Gillian, qui entend le garder jalousement et ne me laisse l’approcher que lorsqu’elle y est vraiment contrainte. Mais Gillian est présentement dans la maison avec Lucy-Vida, et ma monture est là, dans l’Arrière-Cour, sans gardes ni entraves, et, pour un bref moment, toute à moi.

Par une savante et incessante incantation – « DottydottydottydottydottydottyMOBO ! » – je finis par amener Bunty à me faire chevaucher l’objet de mon désir et je m’en vais joyeusement au trot tout autour de l’Arrière-Cour. Pour être tout à fait conforme à la vérité, ce n’est pas exactement un trot. Mobo est mû par ses pédales. On doit presser dur avec ses pieds, et il se met à avancer d’un mouvement quelque peu saccadé. Quoi qu’il en soit, je pédale avec volupté pendant dix minutes au moins avant qu’apparaisse notre némésis.

Un vent froid balaie soudain la cour comme s’ouvre de façon dramatique la porte de la cuisine, et une ombre noire se projette sur les pavés. L’ombre n’est pas seulement noire ; sa noirceur même est celle de la haine et de la jalousie meurtrière – eh oui, c’est notre Gillian ! Elle traverse la cour comme une torpille sûre de sa trajectoire, en prenant progressivement de la vitesse, de sorte que lorsqu’elle arrive sur l’objectif, elle ne parvient pas à s’arrêter, renverse le Mobo et moi avec, culbute par-dessus et atterrit lourdement sur le derrière. Le Mobo s’en va voltiger à travers la cour et s’immobilise, pantelant, sur le pavé, avec de vilaines éraflures sur ses flancs métalliques. Je reste étalée sur le dos, contemplant le ciel de juin en me demandant si je suis morte. J’ai une douleur persistante à l’arrière du crâne, mais je me sens trop assommée pour pleurer.

Ce n’est pas le cas de Gillian, dont les hurlements réveilleraient les morts – et finissent même par attirer l’attention de Bunty. Celle-ci se penche même sur le cas avec un rien d’intérêt.

— Tu pourrais faire un peu attention, dit-elle à Gillian.

Ce qui, dans sa bouche, pourrait presque passer pour de la commisération. Lucy-Vida surgit, exécutant un pas de claquettes attristé, et remet sur pied Gillian, dont la belle robe blanche a passablement souffert et dont la couronne en papier pend lamentablement autour du cou.

— Ma pauvre ! compatit Lucy-Vida avec son accent caractéristique. Viens avec moi, on va nettoyer cela…

Puis elles s’en vont, main dans la main, nous laissant, Mobo et moi, aux bons soins de Dandy, qui nous lèche du mieux qu’il peut. On peut déceler dans son haleine une vague odeur de saucisses en croûte volées.

*

Le reste de la journée se brouille un peu dans ma tête. Je suppose que j’ai une petite commotion. Lorsque j’opère ma rentrée dans le salon, c’est pour y découvrir quelques scènes d’aimable et légère débauche. Les membres du cercle de la Bière Brune sont, de toute évidence, ivres et jouent au poker dans un coin de la pièce sous le drapeau britannique de Patricia.

Le groupe des Reines Mères a été rejoint par Oncle Tom. Tous portent des chapeaux en papier surgis don ne sait où et parlent du jour de la Victoire, des bals dans les rues et de Tante Betty, qui est de l’autre côté de l’Atlantique et se rappelle à notre bon souvenir en continuant à nous envoyer des colis de victuailles. Les Reines Mères ont également fait plus ample connaissance avec la bouteille de sherry, et les devoirs de maîtresse de maison de Bunty l’ont amenée à se coiffer d’un tricorne de pirate et à organiser un jeu de devinettes qui porte ses participants au comble de l’hystérie. Adrian et Dandy sont dans l’Arrière-Cour et jouent à lancer et aller chercher un bâton, sans qu’on sache très bien qui fait quoi. Oncle Ted est en haut avec Gillian et Lucy-Vida, jouant à un jeu appelé « Surprise ! ». Le taux d’alcoolémie atteint des niveaux critiques Au-Dessus de la Boutique, et je me sens très soulagée lorsque Bunty, m’apercevant soudain, plaque sa main sur sa bouche en un geste horrifié avant de s’exclamer :

— Mais ils ne sont pas encore couchés !

Je crains toutefois que notre mère n’ait absorbé un peu trop de sherry pour pouvoir remédier efficacement à cette regrettable situation. Son chapeau de pirate a glissé sur son œil droit et seul le large dos de Tante Gladys l’empêche de tomber de l’accoudoir du divan sur lequel elle est installée en équilibre instable.

Version adulte de Lucy-Vida, Tante Eliza intervient, rassemble les enfants comme un chien de berger et les pousse vers les escaliers et les lits. Avec Tante Eliza, le cérémonial sanitaire d’avant-coucher est moins rigoureux qu’avec Bunty. Celle-ci nous aligne militairement dans la salle de bains et nous fait nous frotter jusqu’à ce que la peau menace de s’en aller, tandis que, pour Tante Eliza, un coup de gant de toilette sur les parties les plus crasseuses semble suffisant. Nous sommes ensuite expédiés vers nos couches improvisées. Lucy-Vida et Gillian partagent un lit, tête-bêche comme des sardines. Les jumelles ont atterri dans le lit de George et de Bunty – Dieu seul sait ce que celle-ci va en penser lorsqu’elle quittera le pont de son vaisseau pirate pour tituber vers sa cabine. Adrian a rejoint Dandy dans un chenil quelconque. Personne n’est volontaire pour partager la chambre de Patricia – à sept ans déjà, son appétit de solitude est aussi monumental que décourageant. Peut-être dort-elle accrochée la tête en bas, comme une chauve-souris, avec son panda sous une aile.

*

Quelques heures plus tard, je me réveille en sursaut, m’assieds toute droite dans mon lit et me souviens que Teddy est quelque part dans la cour, malencontreusement abandonné après ma chute de cheval.

Ma chambre donnant sur l’Arrière-Cour, je vais à la fenêtre pour essayer de le repérer. Le ciel est d’un bleu sombre magique, plein d’étoiles qui ressemblent aux boucles d’oreilles de Tante Eliza, et (compte tenu de l’heure tardive) la cour est remarquablement peuplée. Mobo reste allongé sur le flanc. J’espère qu’il dort – encore que la couronne de Patricia, posée sur sa tête, ait un aspect funèbre inquiétant. Teddy gît dans le parterre de soucis qui longe l’un des murs, les bras en croix comme un soldat mort. Dandy, dont les yeux brillent dans l’obscurité, monte la garde au-dessus de lui. George, le pantalon incongrûment baissé sur les chevilles, étreint vigoureusement une femme invisible contre la porte. Une jambe nue, sans bas, apparaît contre sa hanche et une voix rauque profère d’un ton joyeux :

— Vas-y, chéri. C’est bon.

Mieux vaut laisser pour le moment Teddy en cette douteuse compagnie et attendre le matin pour récupérer son corps trempé de rosée.

Un tapotement régulier vient de la chambre de Gillian. Peut-être Lucy-Vida fait-elle des claquettes en dormant.

Assise dans son petit lit étroit, Patricia lit à la lueur de sa lampe de chevet Bambi et ses amis. Elle a atteint le chapitre VII et dernier du Livre cadeau du Couronnement pour les garçons et les filles du Daily Graphic, celui intitulé « La nouvelle ère élisabéthaine ». Ce chapitre met en lumière les devoirs de tous les garçons et les filles appelés à « devenir les citoyens adultes d’une nouvelle ère élisabéthaine » dans un pays qui « demeure le phare de la civilisation occidentale ». Ces exhortations ne tombent pas en sol stérile. Patricia va être « Jeannette » et s’efforcer de conquérir tous les badges possibles avant de devenir Guide à part entière. Elle fréquentera le catéchisme et travaillera dur en classe (et, malgré toutes ces activités de groupe, elle demeurera étrangement dépourvue d’amis). Elle restera fidèle à ses principes. Mais les projections d’avenir du Daily Graphic ne peuvent débarrasser Patricia des deux gènes qui constituent son ADN, celui de la solitude et celui de la mélancolie. Le texte n’en est pas moins noble et exaltant : « Vous grandirez et quand votre enfance sera derrière vous, vous devrez vous conduire en adultes responsables. Cela peut sembler un peu effrayant, mais vous savez aussi bien que moi que si, en tant que nation, nous avons parfois fait des erreurs, nous n’avons jamais manqué de courage. »

Que nous sommes fiers, tous, en cette journée ! Combien nous vibrons à la pensée de ce magique voyage dans l’avenir en tant que citoyens d’un monde meilleur ! Patricia s’endort avec de royales bénédictions aux lèvres.

— Dieu bénisse la Reine, murmure-t-elle. Et Dieu bénisse tous les peuples du Royaume-Uni !

Et, en écho, le murmure des fantômes du lieu fait vibrer l’air vespéral. Ils célèbrent eux aussi à leur façon ce jour glorieux, à la lueur de chandelles suintantes et de candélabres graisseux. Ils dansent des menuets et des gavottes fantomatiques. Ils ont vu tant de choses se produire entre les murs antiques de la ville, sièges et raids aériens, incendies et massacres, l’avènement et la chute de royaumes et d’empires. Ils ont assisté, à un jet de pierre de la maison, au couronnement de l’empereur Constantin et à la disgrâce du roi des chemins de fer, George Hudson. Ils ont vu la tête du pauvre Richard d’York plantée sur une pique aux portes de la ville et les vaillants royalistes assiégés dans son enceinte. Ils ont pourtant encore la force de s’associer à Patricia en un ultime salut – levant leurs verres, soufflant dans leurs trompes et dressant de nouveau le grand aigle de la Neuvième Légion. Dieu nous bénisse tous !

 

ANNEXE III

LA VIE CONTINUE

 

Le problème pour Bunty, durant la Deuxième Guerre mondiale, ne fut pas tant de trouver un mari que de trouver une personnalité.

A la déclaration de guerre, Bunty travaillait dans une boutique appelée Modelia – Mode et couture de qualité pour dames. Elle occupait cet emploi depuis qu’elle avait quitté l’école, deux ans auparavant, et en appréciait l’aspect paisiblement routinier tout en s’adonnant à d’exaltantes rêveries sur ce que lui réservait sans nul doute l’avenir – sur, par exemple, le prince charmant qui allait surgir de nulle part pour l’entraîner vers une existence dorée, pleine de cocktails, de manteaux de fourrure et de croisières au clair de lune.

Modelia appartenait à Mr. Simon, mais la boutique était dirigée par Mrs. Carter. Mr. Simon présentait Mrs. Carter comme sa « gérante », et le père de Bunty disait qu’il n’avait encore jamais entendu appeler cela de cette façon. Bunty n’était pas tout à fait sûre de comprendre ce qu’il entendait par là, mais il était hors de doute que ses employeurs avaient un côté un peu particulier. Pour commencer, Mr. Simon était étranger, hongrois pour tout dire, bien qu’à la déclaration de guerre il eût commencé à clamer très haut sa nationalité britannique. Il était petit, avec une tête chauve luisante, et il était toujours impeccablement habillé, avec une grosse chaîne de montre en or en travers de son gilet.

— C’est un petit Juif, hein ? demanda Clifford, le frère de Bunty, lorsque celle-ci fut engagée.

Frank approuva de la tête, en frottant son pouce contre l’extrémité de ses autres doigts.

Bunty avait toujours pris Clifford pour un petit crétin prétentieux. Derrière son dos, elle convint avec Betty que « Petit Juif » était un terme qui n’allait pas du tout à Mr. Simon ; il n’avait rien d’un gamin et il ne se montrait jamais parcimonieux. Il évoquait plutôt pour Bunty un phoque très bien habillé.

Il adorait Mrs. Carter – ou Dolly, comme il l’appelait quand il n’y avait pas de clients dans la Boutique – et multipliait des baisemains et des regards veloutés qui en arrivaient parfois à mettre Bunty mal à l’aise. Elle ne se rappelait pas avoir vu son père et sa mère faire plus, à cet égard, qu’échanger un rapide baiser sur la joue. Clifford affirmait que Mr. Simon avait une femme « bouclée à l’asile », et que c’était pour cela qu’il n’épousait pas Mrs. Carter. Mais (d’après Clifford) il se passait encore plus de choses dans l’appartement de Mrs. Carter, au-dessus de la boutique, que dans la maison voisine de celle de la famille où, à travers le mur de la chambre que partageaient Bunty et Betty, on pouvait entendre des jeunes mariés, Maurice et Ena Tetley, faire grincer les ressorts de leur lit. Bunty et Betty se demandaient souvent, tard dans la nuit, ce que Maurice pouvait bien faire à Ena pour produire autant de bruit.

Bunty aimait bien Mr. Simon et Mrs. Carter – particulièrement Mrs. Carter, une grande femme à peu près de l’âge de sa mère, mais sans cette usure que les années semblaient avoir infligée à Nell. Mrs. Carter était blonde – très blonde –, se coiffait avec de grosses anglaises et se maquillait « avec une truelle », si l’on en croyait Frank. Elle avait aussi une énorme poitrine, dont on avait l’impression qu’elle allait éclater si on la piquait avec une épingle. Mais elle se comportait en véritable mère poule avec Bunty, la dorlotant, s’inquiétant constamment d’elle et lui donnant de discrets conseils sur la façon de s’arranger, de sorte que Bunty avait renoncé aux talons plats et aux chaussettes montantes pour des escarpins, des bas et même du rouge à lèvres.

— Notre petite dame ! avait dit Mr. Simon d’un ton approbateur lorsque Mrs. Carter avait fait pivoter devant lui Bunty, revêtue de sa première robe « adulte ».

Nell n’était pas douée pour les compliments et elle n’aimait pas voir les gens sortir de leur condition. Elle avait adopté la philosophie selon laquelle les choses tendent toujours à empirer plutôt qu’à s’améliorer. Cette vue pessimiste des choses constituait pour elle une grande source de consolation. Dans sa famille, de toute façon, les préférences de Nell se portaient aux extrémités : l’aîné et le plus jeune, Clifford et Ted – Ted en particulier, ce que Betty et Bunty s’accordaient à trouver étrange, car c’était le plus sale petit putois qu’on ait jamais vu. Babs avait réussi à s’assurer un certain prestige au sein de la famille en tant que fille aînée solide et réaliste, et Betty avait fait son trou comme petite préférée de Frank, mais la pauvre Bunty était restée sur la touche.

*

— Où est donc notre petite Bunty ?

— Je suis dans l’arrière-boutique, Mr. Simon. Je fais du thé. Vous en voulez ?

— Oui, ma chère. Merci beaucoup.

Bunty essayait alors un personnage largement inspiré de Deanna Durbin, charmeur et sérieux à la fois. Cela marchait très bien avec Mr. Simon et Mrs. Carter, mais ne remportait pas le moindre succès en famille.

Le magasin était désert. On était dimanche, et Bunty avait offert de venir spécialement pour aider à l’inventaire. Ils s’installèrent autour du poste de radio avec leurs tasses et leurs soucoupes sur les genoux et écoutèrent un programme intitulé « Comment tirer le meilleur parti des conserves en boîte » en attendant d’entendre le Premier ministre, qui devait faire une « déclaration d’importance nationale ». Quand Mr. Chamberlain déclara : « Je dois vous dire qu’aucune démarche de ce genre n’a été enregistrée et qu’en conséquence, notre pays est en état de guerre avec l’Allemagne », Bunty sentit un petit frisson lui passer dans la nuque. Mrs. Carter se mit à renifler bruyamment ; elle avait perdu un mari durant la Grande Guerre, et son fils, Dick, était juste en âge de se faire tuer dans la nouvelle.

— Eh bien, fit Mr. Simon en levant sa tasse de thé avec un petit toussotement, je crois que nous devrions porter un petit toast.

— Un toast ? répéta Mrs. Carter d’un ton dubitatif.

— Oui. À l’esprit combatif du bulldog anglais. Les Britanniques ne seront jamais des esclaves, et au diable M. Adolf Hitler !

Mrs. Carter et Bunty – la plus enthousiaste des deux – firent chorus en levant leurs tasses.

— Rule Britannia ! ajouta Bunty, dans le pur style de Deanna Durbin.

Bunty plaçait de grands espoirs en la guerre ; il y avait quelque chose de fort séduisant dans la façon dont elle balayait les certitudes et créait des possibilités nouvelles. Betty disait que c’était comme si l’on avait lancé des pièces de monnaie en l’air en se demandant où elles allaient retomber – et cela rendait beaucoup plus probable que quelque chose d’excitant finisse par arriver à Bunty. Peu importait, au fond, que ce soit un irrésistible séducteur ou une bombe incendiaire – d’une façon ou d’une autre, ce serait un changement.

Clifford fut mobilisé, et Frank en manifesta une délirante fierté, ayant apparemment oublié combien lit guerre pouvait être douloureuse. Clifford, lui, restait très discret. Sidney, le fiancé de Babs, reçut sa feuille de route en même temps que Clifford, et le mariage fut organisé avec ce qui eût semblé, avant la guerre, une hâte indécente.

Quand le jeune couple sortit de l’église, Mr. Simon et Mrs. Carter se trouvaient parmi les spectateurs sur les marches. Mrs. Carter tendit à Babs un petit brin île bruyère blanche, qu’elle prit avec une expression île légère répugnance, et Bunty entendit Clifford dire :

— Qu’est-ce que cette grosse pute fait ici ?

Elle en eut chaud, puis froid, et regarda vers Mr Simon en se demandant s’il avait entendu, mais il continuait à sourire béatement à tout le monde, et, quand il repéra Bunty, il lui fit un petit signe de la main.

La réception de mariage se déroula dans la salle paroissiale déjà choisie, en son temps, par Mrs. Sievewright pour la collation de funérailles de Percy. La partie masculine de l’assistance s’y enivra assez rapidement à l’aide d’une bière forte, noire et sirupeuse, sortie don ne sait où. Sidney, habituellement sobre et tranquille, participa largement aux agapes sous les cris d’encouragement éméchés de ses congénères. Babs était furieuse.

— Il faut nous pardonner, s’esclaffa Frank en s’appuyant lourdement sur Sidney, bien que celui-ci ne fût encore dans la position verticale que par miracle.

— Pourquoi ? glapit Babs avec un air de matrone offusquée.

Elle n’avait que dix-huit ans mais possédait déjà l’art de se comporter en femme mûre et installée.

— Parce que, répondit Frank d’un air sombre, nous allons tous mourir.

— Pas toi, vieil imbécile, siffla Babs.

Bunty se dit que si c’était elle qui avait dit cela à son père, elle aurait immédiatement reçu une paire de claques. Sandy Havis, le fils de la voisine, surgit alors et tenta de faire danser Babs, mais celle-ci se dégagea en lui disant :

— Danse plutôt avec Bunty. Moi, j’ai mieux à faire.

Et elle se précipita vers Clifford pour lui demander – en vain – d’essayer de rétablir l’ordre dans l’assemblée.

— Qu’est-ce que tu en dis, Bunty ?

Bunty aimait bien Sandy Havis. Lorsqu’elle était petite, il la promenait dans sa poussette, et il avait des manières franches et joyeuses qui séduisaient la plupart des gens. Il n’était pas beau du tout, bien au contraire, avec ses yeux bleus globuleux et son ridicule toupet de cheveux blond filasse. Il se propulsa avec Bunty dans un « two-step » effréné, l’accompagnement musical étant assuré par un vieux phonographe à remontoir et une sélection de la vaste collection de disques de Sidney. Sandy avait toujours évoqué pour Bunty un gentil toutou, doux, loyal et fidèle. Elle n’en fut que plus déconcertée de sentir soudain sur elle son haleine chargée de bière tandis qu’il tentait de la grignoter d’un peu toutes parts – et le tout à cent à l’heure sur une piste de danse improvisée.

Quand le disque s’acheva, Bunty, ruisselante de sueur, n’avait plus qu’une idée en tête : pousser Sandy hors de la piste avant que la musique reprenne. Se méprenant gravement sur les gestes de sa partenaire, il lui enlaça fermement la taille et commença à faire mouvoir ses doigts le long de ses côtes comme sur les touches d’un piano. Lorsqu’elle réussit à le pousser dans le corridor qui courait sur l’un des côtés de la salle, il était déjà tout excité et répétait :

— Tu reconnais cet air, Bunty ? Hein ? Hein ?

— Non, répondait fermement Bunty en tentant d’échapper à ses doigts inquisiteurs.

Il était d’une force surprenante, et Bunty se rappela alors qu’il avait été champion scolaire de natation.

— Vas-y, essaie de deviner. Vas-y ! la pressait-il.

— Le Lambeth Walk, le Beau Danube Bleu ? répondait Bunty au hasard.

— Oui, oui, faisait Sandy.

Sandy, qui servait dans la marine marchande, se trouvait en congé à terre, et il s’était juré de posséder une femme avant de regagner son navire, le lendemain. Il ne lui restait donc plus beaucoup de temps.

— C’est le mariage de ma sœur, protesta Bunty avec indignation lorsqu’il introduisit sa langue dans son oreille.

« C’est une salle paroissiale », rappela-t-elle lorsqu’il entreprit de lui explorer l’entrejambe avec son genou.

Finalement, elle lui mordit une main de toutes ses forces. Il fît un bond en arrière en secouant ladite main d’un air de stupéfaction. Puis il la regarda avec une expression admirative et proclama :

— Quelle tigresse !

Bunty regagna à toutes jambes la grande salle surchauffée où la réception se poursuivait dans le tumulte le plus total, mais le propos de Sandy lui restait à l’esprit. Etre qualifiée de « tigresse » était loin de lui déplaire. Intérieurement, elle était passée de Deanna Durbin à Scarlett O’Hara.

Un peu plus tard, les survivants de la réception se replièrent sur la maison de Lowther Street. Bunty avait subrepticement absorbé trois demi-pintes de bière forte afin de se mettre dans l’ambiance, et elle fut la première surprise de se retrouver – comme par magie – dans la cuisine en train de couper du pain. Deux bras musclés vinrent soudain encercler sa taille. Tout à son nouveau rôle, Bunty avait mis au point une moue de circonstance si Sandy tentait de nouveau quelque chose. Mais quand il se mit à la chatouiller en l’appelant « Mon petit chou à la crème », elle ne put s’empêcher de pouffer, et son fou rire redoubla quand il lui dit :

— Mais dis donc, Buntv, tu es complètement ronde !

Il la fit tant rire qu’il finit par réussir à la pousser dehors et à l’adosser au mur extérieur de la maison. Il avait des mains partout et donnait à Bunty l’impression de se trouver aux prises avec une pieuvre. À bout de résistance, elle se bornait à répéter faiblement :

— Ce n’est pas vrai !

A court d’autres arguments, Sandy finit par lui affirmer :

— Je t’aime, Bunty. Je t’ai toujours aimée. À ma prochaine permission, nous nous marierons.

Et Bunty, prenant sur le moment ses paroles au pied de la lettre et pensant avoir fait naître (cela arrive tout le temps) le grand amour, le laissa donner suite à ses honteux projets. Elle se disait que c’était peut-être là un ultime cadeau qu’elle lui offrait avant qu’il ne meure, et s’efforçait de s’abstraire en fixant son regard et ses pensées sur la clématite qui se mourait à petit feu de l’autre côté de la cour.

— Quelle fille ! s’exclama Sandy en aboutissant à une conclusion rapide et assez peu digne.

Bunty s’était sentie d’autant plus dégoûtée que, dans son excitation, Sandy lui cognait la tête contre la conduite d’écoulement des eaux, le long du mur. Mais elle avait au moins acquis une idée plus précise de la façon dont Maurice Tetley s’y prenait pour faire gémir les ressorts du lit (« Pas possible ! » fit Betty, les yeux écarquillés, quand Bunty lui raconta).

*

1942 fut l’année la plus mouvementée de la guerre pour Bunty. Elle avait alors quitté Modelia. Mr. Simon et Mrs. Carter lui avaient fait des adieux pleins d’émotion, lui disant qu’ils ne savaient ce qu’ils allaient faire sans leur petite Bunty. Mrs. Carter lui avait donné une paire de bas et un peu d’eau de Cologne à la lavande. Mr. Simon lui avait donné cinq livres et un gros baiser qui l’avait fait rougir. Les choses n’allaient pas très bien pour eux : le rationnement avait fait baisser le chiffre d’affaires et le fils de Mrs. Carter avait été porté officiellement disparu.

Comme Babs, qui remplissait des obus dans les locaux de la maison Rowntree, où l’on était passé de la confiserie aux explosifs, Bunty participait à l’effort de guerre. Son nouvel emploi était dans une usine de matériel optique ; avant la guerre on y fabriquait des microscopes, mais on s’était reconverti dans les viseurs et lunettes de tir. Le travail de Bunty consistait à vérifier les lentilles après assemblage. Au début, elle s’était amusée à imaginer qu’elle tirait sur des Allemands, mais l’intérêt s’était vite émoussé et elle devait surtout s’efforcer de ne pas loucher à la fin de la journée.

Au début de 1942, Bunty en avait plus qu’assez de la guerre. Elle en avait par-dessus la tête du docteur Carrot, de Potato Pete et de Mrs. Sew-and-Sew (Personnages inventés par les services de propagande officiels pour encourager les Britanniques à s’accommoder des restrictions). Elle aurait donné n’importe quoi pour une grosse boîte de chocolats et un manteau d’hiver neuf. Elle n’était pas vraiment dans la note.

Il n’y avait pas non plus d’idylle dans l’air. Sandy vint en permission en février. Bunty ne lui était restée fidèle que parce que personne d’autre ne s’était intéressé à elle. Elle le vit arriver, son sac marin sur l’épaule, sifflant d’un air désinvolte en poussant la porte arrière de la maison Havis, et plongea derrière la fenêtre de sa chambre pour ne pas être vue de lui. Il paraissait encore plus hideux que la dernière fois qu’elle l’avait vu et la seule pensée de ce qu’il lui avait fait le soir du mariage de Babs lui donnait la chair de poule.

Sandy, dont le navire parcourait les flots gris de l’Atlantique avec les convois, fut décontenancé par l’attitude distante de Bunty. Comme Frank avant lui, il était convaincu que ses chances de survie étaient minces. À la différence de Frank, il avait raison, et, trois semaines après son retour à bord, son navire fut coulé avec tout son équipage et une cargaison de bœuf en conserve. Mrs. Havis, naturellement, fut désespérée, et Bunty elle-même ressentit durement la chose. Betty éclata en sanglots en apprenant la nouvelle, car c’était « un si gentil garçon ».

— Ils sont tous gentils, fit Nell.

La maison de Lowther Street se trouvait prise entre deux foyers de deuil et de chagrin ; une semaine après que fut parvenue la nouvelle de la mort de Sandy, Ena Tetley, de l’autre côté, perdit son mari, Maurice. Elle avait un bébé de six mois, Spencer. Elle devint bizarre. Frank disait qu’elle avait perdu la tête et l’évitait, mais Nell se sentait tenue de lui rendre visite chaque jour, comme elle le faisait pour Minnie Havis.

Ena se refusait à quitter des yeux son bébé, ne fût-ce qu’une minute. Elle devint si obsédée par cette idée qu’elle ne posa même plus l’enfant dans son landau ou dans son berceau et refusa de laisser quiconque le toucher ; elle le portait dans ses bras toute la journée et le faisait dormir avec elle dans son lit toute la nuit. Elle passait de longs moments dans la cour, regardant le ciel et attendant le retour du père de Spencer (Maurice avait été navigateur sur un bombardier), ce qui était déjà pénible en plein jour mais devenait effrayant lorsqu’elle se trouvait encore là la nuit, avec le bébé pleurant et toussant dans le froid, et qu’on devait aller la persuader de rentrer. Même Mrs. Havis, qui pleurait son fils, en était arrivée à dire qu’il fallait contrôler un peu son chagrin.

Incapable de supporter cela plus longtemps, Nell repassa la corvée à Bunty (Babs vivait avec ses beaux-parents dans Burton Stone Lane) et celle-ci dut aller tous les matins, avant de se rendre à son travail, préparer une tasse de thé pour Ena et doser le lait en poudre pour le biberon de Spencer. Spencer était un enfant particulièrement disgracieux, hurlant constamment de rage et de l’irritation provoquée par ses couches. Il avait des marques rouges autour de la bouche et le nez bloqué par une matière épaisse et jaunâtre. Il sentait mauvais et ses couches étaient dégoûtantes. Nell avait dit à Bunty de le changer lorsqu’il était mouillé, mais il était toujours mouillé, et la seule idée de le changer rendait Bunty malade, aussi ignorait-elle les instructions maternelles. Bunty s’était juré qu’elle n’aurait jamais, jamais de bébés. C’était pénible d’avoir à commencer la journée entre une Ena à l’œil humide et un Spencer hurlant. Parfois, à l’usine, Bunty les imaginait tous deux dans le viseur qu’elle était en train de vérifier, à la place des Allemands, et elle les massacrait sans pitié.

Il y avait des mois qu’elle n’avait pas vu Mrs. Carter. Elle décida d’aller lui rendre visite pour lui demander conseil, entre autres choses à propos d’Ena. Mais le magasin semblait abandonné et, aux fenêtres du petit appartement de Mrs. Carter, au-dessus, les rideaux étaient tirés. Bunty s’évertua à sonner sans obtenir de réponse, et, quand elle redescendit, le coiffeur qui tenait boutique en face lui dit :

— Je crois qu’elle est partie. Son fils a été tué, vous savez…

Bunty se sentit brusquement glacée. Elle avait rencontré Dick Carter une fois ; c’était un beau garçon avec un sourire qui avait fait rougir jusqu’aux oreilles l’adolescente de quinze ans qu’elle était alors.

C’était à la mi-avril. Vers la fin du mois, un mardi, Bunty était allée avec son amie Vi Linvrood au cinéma Clifton voir Ainsi finit la nuit, avec Frédéric March. Toutes deux s’accordèrent à dire que le film n’était pas extraordinaire et qu’elles auraient sans doute mieux fait d’aller à l’Electric, où l’on donnait Hellzapoppin. Elles rentrèrent à pied en traversant Bootham Park au clair de lune.

— Une lune à bombardements, fit remarquer Vi.

Bunty frissonna et répliqua :

— Ne dis pas des choses comme cela, Vi.

Les sirènes avaient fait bondir Betty hors du lit comme un chat échaudé. Presque simultanément un grondement sourd et profond parvint jusqu’à la maison, qui se mit à trembler légèrement. Bunty ouvrit les yeux pour découvrir qu’une vive lumière blanche illuminait sa chambre. Elle crut d’abord que c’était la Lune, mais c’étaient des fusées retombant d’un peu toutes parts dans le ciel. En une minute, ils furent tous dans l’abri Morrison (Abri préfabriqué que l’on installait à l’intérieur des maisons) installé dans la salle de séjour. Ted serrait contre lui leur chat roux, Totty, et Mrs. Havis, coiffée de son filet, vint les rejoindre avec son petit chien Rex, que tout le monde détestait en raison de sa manie de mordre les mollets. Ted s’efforçait de parler, et tout le monde s’efforçait de le faire taire, comme si les bombardiers, dans le ciel, avaient pu entendre.

— Des Heinkel, proclama Ted, qui se posait en connaisseur.

— Ted ! fit Nell.

— Sans doute quelques Junker en tête. On les appelle les « crayons volants » parce que…

Betty le gifla.

— Quelqu’un devrait aller chercher Ena, souffla Nell.

Mais, à ce moment, les bombes commencèrent à exploser tout autour d’eux, et, entassés comme ils l’étaient dans l’abri Morrison, ils eurent bien du mal à garder leur raison intacte. Il y eut un « bang » terrifiant et, comme il apparut plus tard, toutes les portes furent arrachées de leurs gonds, puis un « bang » encore plus violent qui marqua, on le sut ensuite, la fin d’Ena et de Spencer.

Lorsqu’à l’aube, le signal de fin d’alerte retentit, Frank proclama :

— Jamais je n’ai été plus heureux d’entendre quelque chose.

Saint-Martin-le-Grand était détruit et le toit du vieil hôtel de Ville réduit en cendres. Les entrepôts le long de la rivière, les bureaux de l’Evening Press, le Musée d’Art, l’Institut des Aveugles étaient en flammes. Il ne restait plus un panneau de verre à la magnifique voûte de la gare. Il y avait des ateliers pulvérisés, des trains endommagés, des maisons et des écoles en ruine, cinq religieuses tuées au couvent et la morgue improvisée de Kent Street presque pleine.

Bunty traversa Bootham Park pour aller travailler, reprenant l’itinéraire qu’elle avait emprunté la veille au soir pour rentrer du cinéma. Il n’y avait plus une vitre intacte aux fenêtres des grandes maisons géorgiennes bordant le parc, et le seul bruit était celui des tonnes de verre brisé que l’on balayait. Mais, au-delà du parc, la cathédrale se dressait, intacte, et le cœur de Bunty se gonfla de ferveur patriotique tandis qu’à l’intérieur d’elle-même, Scarlett O’Hara cédait la place à Greer Garson dans Mrs. Miniver.

Un entonnoir de bombe bloquait une rue, et Bunty lit un détour l’amenant à passer devant l’endroit où se trouvait Modelia. Elle resta pétrifiée de voir la petite boutique et l’appartement au-dessus d’elle ouverts comme une maison de poupée dont on aurait brutalement ôté la façade. Elle pouvait voir, dans la cuisine, le fourneau à gaz et le buffet avec les assiettes en worcester de Mrs. Carter, et, plus bas, dans la boutique, un mannequin sans tête et sans bras et deux robes flottant au vent sur des cintres.

— Heureusement, il n’y avait personne, dit le coiffeur en balayant les éclats de verre sur le trottoir.

Dans sa vitrine éventrée, un écriteau proclamait : Ouvert comme d’habitude. La vie continue.

Mais la vie ne continuait pas pour Ena et Spencer. Ils étaient restés dans le lit d’Ena quand celui-ci avait traversé le plancher de la chambre pour aboutir dans la pièce en dessous. Les secouristes avaient dit combien il était déchirant de voir ce petit bébé immobile dans les bras de sa mère, enfin paisible.

Dans les débris qui jonchaient la cour, Nell ramassa une cuillère à thé en argent.

— C’est la cuillère du couronnement de George VI qu’avait Ena, dit-elle. Elle n’est même pas tordue.

Bunty se sentit soudain très mal à l’aise en se rappelant que, le matin précédent, elle s’était servie de cette même cuillère pour faire dissoudre avec réticence un peu de sucre dans le thé d’Ena.

Ce jour-là, le repas du soir fut sérieusement assombri par le souvenir des cadavres poussiéreux d’Ena et de Spencer extraits des décombres de la maison voisine. Ils mangeaient une tourte confectionnée à l’aide de pommes de terre et de choux récoltés dans le morceau de jardin alloué à Frank près du terrain de football. Bunty triturant son chou du bout de la fourchette, Frank lui demanda d’un ton sec :

— Quelque chose qui ne va pas avec ce chou, Bunty ?

Elle secoua la tête en se forçant à en avaler un morceau. Elle n’aimait pas les légumes récoltés par Frank parce qu’on y trouvait toujours, en les rinçant, quelques insectes morts ou quelques petites limaces tapies entre les feuilles. Ce soir-là, elle avait lavé elle-même le chou dans l’évier, et elle avait vu une limace flotter, en roulant sur elle-même, dans l’eau. Pour une raison ou pour une autre, elle avait alors pensé à Sandy Havis étouffant dans l’eau couverte de mazout, tentant désespérément de nager mais roulant de façon incessante sur lui-même dans les flots infinis de l’Atlantique. À quoi pensait-on quand on se noyait ? (A rien dans le cas de Sandy, car il avait été assommé par une caisse de boîtes de bœuf en tombant à l’eau.) « Ainsi finit la nuit », se dit Bunty.

— Pauvre Ena ! dit Betty, dont les yeux s’emplissaient de larmes.

— Putains de Boches ! fit Ted.

Vigoureuse expression, qui lui valut une non moins vigoureuse gifle de Frank.

Peu après le grand bombardement, la maison de Lowther Street reçut une visite inattendue. Tous étaient paisiblement installés autour de la radio pour écouter une émission de jeux lorsqu’on frappa à la porte. Bunty alla répondre.

Elle vit un grand jeune homme en uniforme d’officier de la RAF, dont la casquette, posée de façon désinvolte à l’arrière de la tête, révélait d’abondantes boucles blondes.

— Salut ! fit-il de façon très peu anglaise en souriant à Bunty.

— Bonjour, répondit celle-ci avec une plus grande retenue, en attendant que le visiteur explique sa présence.

Il était véritablement très beau garçon avec ses yeux extrêmement bleus et sa superbe chevelure, presque trop spectaculaire pour un homme. (Aucun des enfants de Nell n’avait hérité les boucles chérubiques de l’oncle Albert, et les efforts de Babs et de Bunty pour aider la nature à grand renfort d’eau oxygénée s’étaient révélés dérisoires.)

— Voyons, fit l’aviateur en souriant, vous devez être la fille de Tante Nell ?

— Tante Nell ? répéta Bunty.

L’homme lui tendit la main.

— Je suis votre cousin Edmund, dit-il.

— Qu’est-ce que c’est ? cria au loin Frank.

Au même moment, la voix aiguë d’un chef d’îlot féminin hurlait de la rue :

— Fermez cette foutue porte !

Sur quoi Bunty tira le visiteur dans le vestibule en criant à son tour :

 – C’est notre cousin Edmund !

Nell se précipita et freina net, pétrifiée à la vue de l’étranger. Celui-ci avança vers elle en lui tendant les bras :

— Tante Nellie ?

Et Nell tomba, évanouie.

— Qu’est-ce qu’il se passe ? grogna Frank en arrivant à son tour dans le vestibule. Les Boches ont débarqué ou quoi ?

Le visiteur repartit à l’assaut, tendant la main à Frank.

— Oncle Frank ? Je suis le garçon de Lillian.

— Edmund ? murmura Frank.

Il avait l’air perplexe et émerveillé tout à la fois, comme s’il venait d’assister à un miracle. Edmund lui secoua vigoureusement la main pendant quelques secondes, puis ils tournèrent leur attention vers Nell, toujours étendue sur le plancher. Bunty et Betty la remirent en position assise, et leur cousin Edmund s’accroupit à côté d’elle.

— Tante Nellie ? fit-il avec un magnifique sourire. Lillian vous envoie toute son affection.

Leur cousin Edmund était un personnage – officier bombardier stationné à la base de Croft et ravi de faire la connaissance de sa famille anglaise. Il était, affirma Frank, le « portrait tout craché » du frère de Nell, Albert, si bien que, lorsqu’il l’avait aperçu dans le vestibule, il avait cru voir un fantôme. Nell n’avait pas eu de nouvelles de sa sœur Lillian depuis vingt ans et une mystérieuse carte postale de Vancouver disant : « Tout va bien, ne t’inquiète pas pour moi. » Ce qui avait évidemment incité Nell à s’inquiéter d’autant plus. Aucune adresse ne figurait sur la carte, elle n’avait plus entendu parler de Lillian et avait continué à s’inquiéter. Elle avait fini par décider que sa sœur était morte, et, découvrant soudain qu’il n’en était rien, elle était furieuse contre elle pour ne pas avoir donné de nouvelles.

— Elle promet d’écrire, dit Edmund.

Il apparut que Lillian était mariée à un homme appelé Pete Donner et vivait dans une ferme dans la région des Prairies. Edmund avait un « petit frère » nommé Nathan.

— Nathan ? demanda Frank d’un ton soupçonneux. Ce n’est pas un nom juif ?

Edmund se mit à rire et dit :

— Je ne sais pas, monsieur.

A dix heures, il se leva pour prendre congé en disant :

— Il ne faudrait pas que je rate le car pour la base, hein ?

Et tous remarquèrent que c’était un « hein » canadien plutôt qu’un « hein » du Yorkshire. En fait, Edmund ne rentrait pas à la base ce soir-là ; il allait au Betty’s Bar où il avait rendez-vous avec une gentille petite infirmière irlandaise, mais il ne tenait pas à le dire devant ses cousins anglais. Il promit à ceux-ci de revenir les voir dès qu’il aurait une permission, et il se mit à rire. Il ne précisa pas que s’il riait, c’était qu’il s’attendait bien à être tué d’ici là.

Ce soir-là, Bunty et Betty eurent une longue conversation chuchotée à propos du cousin Edmund. Betty proclama son intention de l’épouser, mais Bunty n’était pas si sûre ; il y avait quelque chose d’un peu troublant dans la façon dont il vous regardait avec ses beaux yeux bleus rieurs, comme s’il pouvait lire en vous et découvrir qu’il n’y avait pas grand-chose à déchiffrer.

— De quelle couleur sont ses yeux, à ton avis ? demanda Betty. Couleur de ciel ? Couleur de mer ?

— Couleur de myosotis, répondit Bunty, pensant à la vieille soucoupe où l’on mettait la nourriture du chat, avec les myosotis aux tons passés et la bordure dorée ébréchée.

Toutes deux s’endormirent en pensant à Edmund, heureuses d’avoir trouvé un point de fixation pour leurs rêves romantiques.

Edmund, malheureusement, ne revint jamais les voir ; son avion fut abattu lors de la mission suivante.

— Putain de déveine ! dit Ted.

Tout le monde était trop bouleversé pour penser à le gifler.

*

La déveine de Frank fut plus remarquable encore. Rentrant chez lui en décembre, il s’engagea, pour emprunter un raccourci, dans une ruelle longue et étroite, bordée de deux hauts murs de briques. À ce moment, les sirènes retentirent et il tenta de marcher un peu plus vite, mais il se trouva rapidement à bout de souffle, car, bien qu’il n’en eût rien dit à Nell, il avait quelques ennuis avec son cœur. Puis un sentiment étrange commença à l’envahir : marchant dans la ruelle, il se trouva ramené des années en arrière, au moment où il traversait le no man s land dans les premiers jours de la bataille de la Somme, et, avant d’avoir pu savoir ce qui lui arrivait, il se sentit repris par les terreurs d’autrefois. Il porta la main à son cœur, convaincu qu’il allait mourir, et, comme il l’avait constamment fait dans les tranchées, pria Dieu à haute voix pour qu’il lui permette de voir le trépas arriver. Il regrettait d’avoir donné la patte de lapin porte-bonheur à Clifford.

Il se trouvait à peu près à mi-chemin dans la ruelle lorsqu’il entendit au-dessus de lui les ratés d’un moteur à bout de souffle. Puis, soudain, l’avion surgit, volant dangereusement bas, un moteur dégageant une fumée noire et huileuse. Il avait déjà largué la bombe qui fit disparaître Frank dans une ultime explosion de lumière. Pure malchance, car Frank n’était, bien sûr, pas visé. Le Heinkel avait dépassé son objectif (le dépôt de chemins de fer) et son équipage avait préféré larguer ses bombes avant de tenter un atterrissage forcé. L’avion fut abattu avant, et les corps relativement intacts des aviateurs enterrés dans le cimetière local. Frank y fut inhumé lui aussi, mais on avait dû auparavant réunir comme on le pouvait les débris de son cadavre.

Du coup, Bunty en avait vraiment assez de la guerre. Les choses empirèrent encore avec l’arrivée de Babs, chassée de Burton Stone Lane par les bombes, et toujours prête à imposer ses vues et ses méthodes personnelles, mais s’améliorèrent considérablement lorsque Bunty fit la connaissance d’un Américain nommé Buck et stationné à Grimsby. Ils s’étaient rencontrés à une soirée dansante. Bunty et son amie Vi avaient une vie mondaine tout à fait active ; elles allaient à tous les bals de chez de Grey et du dancing Clifton et étaient devenues des habituées du Betty’s Bar (dont Bunty précisait en plaisantant – c’était sa seule plaisanterie connue – qu’il n’avait aucun rapport avec sa sœur Betty). Il était de coutume pour tous les militaires, au Betty’s Bar, de graver leur nom sur la grande glace occupant l’un des murs. Bunty déplorait qu’Edmund ne soit pas resté assez longtemps à York pour aller au Betty s Bar et graver son nom sur la glace – et se trompait sur les deux points.

Buck, un grand ours de sergent venu du Kansas, courtisait donc Bunty, et Vi s’était trouvé un opérateur radio canadien. Betty, qui n’avait que dix-sept ans, était également courtisée par un Canadien, et passait beaucoup de temps chez Oncle Tom et Tante Mabel à Elvington, car c’était à l’aérodrome local que l’élu de son cœur (Will) était en poste. Buck n’était pas exactement ce dont Bunty avait rêvé. À la différence de Sandy, il avait à peu près figure humaine, mais cela n’allait guère au-delà. Et dès que leurs étreintes devenaient un peu précises, il se mettait à glousser d’un air gêné. Il se révéla qu’il était un fort strict baptiste, élevé par une mère veuve qui lui avait enseigné les bonnes manières et le respect de la femme. Après de multiples gloussements, il finit par demander à Bunty de l’épouser et il lui attacha autour du doigt un petit morceau de fil en lui disant :

— Quand je t’amènerai à la maison chez Maman, je t’achèterai une bague vraiment chère.

Ce fut peu après qu’il se fit sauter le pied dans un accident.

— Toujours capables de n’importe quoi pour rigoler, ces Amerloques ! remarqua Clifford.

Ce qui arracha un glapissement effaré à Betty, et amena Bunty à frapper si fort son frère qu’elle se fit mal à la main. Clifford se trouvait en permission Lowther Street, mais, Dieu merci, ce n’était déjà plus tout à fait sa maison, car il avait épousé une ATS nommée Gladys, déjà enceinte de ce qui devait être leur unique enfant. Buck fut réexpédié chez « Maman » aux Etats-Unis, promettant de faire venir dès que possible sa petite Bunty – ce qu’il ne fit jamais.

Bunty rencontra George vers la fin de 1944. Il était caporal dans l’intendance, cantonné à Catterick. Ils se firent une cour épisodique et se fiancèrent juste avant la fin de la guerre. Bunty n’était pas entièrement convaincue de faire le bon choix, mais, la guerre tirant à sa fin, les possibilités commençaient à s’évanouir et toutes les pièces lancées en l’air tendaient à retomber avec fracas en des endroits tristement prévisibles.

Tel n’était pas, cependant, le cas pour Betty : elle annonça son départ pour Vancouver. Bunty et elle cherchèrent dans l’atlas une carte du Canada pour voir où elle allait dorénavant vivre. Mais l’une et l’autre savaient que ce n’était pas le Canada qui importait, mais la vie nouvelle qui attendait Betty.

— C’est vrai pour toi aussi, Bunty, dit celle-ci en tapotant la bague de fiançailles ornant le doigt de sa sœur.

Mais Bunty n’en avait vraiment pas l’impression.

Clifford fut démobilisé, indemne grâce à la patte de lapin, et, sous l’influence de Gladys, devint un peu plus gentil. Il fit cadeau de la patte de lapin à Bunty le jour de son mariage. Il estimait qu’avec un homme comme George, elle allait en avoir besoin. Babs et Sidney attendirent jusqu’en 1948 pour avoir les jumelles, Daisy et Rose.

Betty divorça au bout de vingt ans, mais resta à Vancouver. Elle ne revint en visite en Angleterre qu’une fois, en 1975, et dit à sa fille, Hope, que, bien que c’eût été agréable de revoir Bunty, cette fois-là suffisait amplement.

Ce ne fut que des années après la guerre que Bunty apprit ce qui était arrivé à Mrs. Carter et Mr. Simon. Quand la boutique et l’appartement furent détruits par les bombes (le coiffeur s’était trompé : ils étaient encore là au moment du bombardement), ils allèrent vivre avec la sœur de Mrs. Carter à Leeds et ne revinrent jamais à York. Au cours de l’épouvantable hiver de 1947, alors que la sœur de Mrs. Carter était en visite chez sa fille à Newcastle, ils se suicidèrent au gaz dans la petite cuisine. Mr. Simon avait perdu un fils à Dachau – ce qui surprit beaucoup Bunty, car il n’avait jamais dit avoir un fils – et, bien sûr, Mrs. Carter avait aussi vu disparaître le sien. Bunty pouvait donc comprendre leur geste, mais elle aurait préféré qu’ils ne l’aient pas fait.

*

Ils allèrent tous à Liverpool voir Betty s’embarquer. Comme presque tout le monde sur le quai, Bunty pleura en voyant le grand paquebot larguer ses amarres. Elle n’avait compris combien Betty, avec son heureux caractère, allait lui manquer qu’en la voyant agiter la main au loin, sur le pont.

*

En fin de compte, la guerre n’avait été pour Bunty qu’une source de déception. Et, quelque part au fond d’elle-même, dans ses rêves, une autre guerre allait continuer à se jouer – une guerre où elle maniait des projecteurs la nuit et chargeait des canons antiaériens, une guerre où elle était toujours belle, brave et chanceuse, et où elle valsait interminablement entre les bras d’un fringant officier.

Nell donna à Bunty, avant son mariage avec George, le médaillon d’argent de sa mère. Elle avait projeté de le laisser, à sa mort, à sa fille aînée, Babs, mais Bunty semblait si déprimée qu’elle changea d’avis.

Bunty prit une autre chose dans la maison de Lowther Street. Nell avait conservé sur la cheminée la cuillère à thé d’Ena comme une sorte d’étrange memento mori. Elle ne parut pas trouver étrange que, la veille de son mariage, Bunty lui demande si elle pouvait emporter cette cuillère dans sa nouvelle vie. Ensuite, Bunty astiqua toujours la cuillère, la gardant nette et brillante comme un sou neuf.

 

CHAPITRE IV

1956

LES NOMS DES CHOSES

Je ne pense pas que ce soit le Kansas, Teddy. Mais où pouvons-nous bien être ? C’est ce que tu dis, Teddy ? Dewsbury ? Oh, mon Dieu, faites qu’il se trompe ! Mais il ne se trompe pas : c’est Dewsbury, minable capitale du Nord.

Mais pourquoi ? Pourquoi sommes-nous à Dewsbury – et pas seulement à Dewsbuiy, mais, pire encore, dans la mansarde du Numéro Douze, Mirthroyd Road, l’aire, le repaire, le nid intime des jumelles de l’enfer, Daisy et Rose ?

Elles me contemplent avec leurs petits yeux graves. Elles sont perchées au bord du grand lit qu’elles partagent, tandis que je suis installée dans un coin, près de la fenêtre, sur un vieux lit de camp en toile verte, avec des tubes métalliques rouillés. Il est recouvert d’une couverture gris foncé qui empeste la naphtaline. C’est le lit de l’invitée.

Mais le comment et le pourquoi de ma présence ici demeurent autant de mystères, car je ne me rappelle rien à ce sujet. En fait, même en faisant des efforts – ce qui n’est pas facile quand les jumelles me regardent –, je ne me souviens pas de grand-chose dans l’ensemble. Je m’efforce de me confirmer ma propre existence avec un sentiment croissant de panique : je m’appelle Ruby Lennox, j’ai une mère, un père, des sœurs. Ces deux-là ne sont pas mes sœurs. Peut-être Daisy et Rose sont-elles réellement des extraterrestres qui m’ont aspirée à bord de leur vaisseau spatial alors que je jouais innocemment dans l’Arrière-Cour et s’apprêtent à opérer sur moi toute une série d’expériences barbares ? Il me semble qu’elles commencent à prendre une curieuse teinte verte…

— Ruby ! Tu vas bien ?

Tante Babs se faufile dans la chambre – il est clair que le lit de camp prend beaucoup trop de place – et me regarde d’un air dubitatif. J’estime que la seule ligne de conduite pour une invitée est la plus grande politesse.

— Oui, merci, Tante Babs, dis-je d’un ton ferme.

— Pourquoi ne jouez-vous pas avec Ruby, les filles ? poursuit Tante Babs en regardant sa progéniture.

Je me recroqueville dans mon coin ; je ne suis pas du tout sûre de vouloir être initiée à leurs jeux. Tante Babs se retourne vers moi avec un beau sourire étincelant et artificiel que je reconnais aussitôt, car c’est celui de Bunty. Je me demande où elles l’ont pris. (Voir Annexe IV.)

— Est-ce que tu peux les reconnaître entre elles, Ruby ? demande-t-elle.

Peut-être est-ce comme dans l’un de ces jeux qui figurent dans un livre de Gillian, où l’on a deux images « identiques » et l’on doit « Repérer la différence ». Peut-être l’une des jumelles va-t-elle avoir six doigts, pas d’oreille et un ruban dans les cheveux ?

— Regarde le plafond, ordonne Tante Babs à l’une d’elles.

Elle désigne ensuite un petit grain de beauté sous le menton de la jumelle. Est-ce tout ? Pour ce qui est de « repérer la différence », c’est vraiment maigre.

— Celle-ci, c’est Rose.

Et Rose continue à fixer le plafond jusqu’au moment où Tante Babs lui dit :

— C’est très bien, Rose. Tu peux baisser la tête.

Rose porte sur moi un regard aussi vide que celui qu’elle avait précédemment accordé au plafond. Les jumelles ont une gamme d’expressions faciales très limitée. Celles, extrêmement variées, de Gillian, ou même, plus sobres, de Patricia, commencent déjà à me manquer.

— Un jeu ? Un jouet ? propose Tante Babs.

A contrecœur, Daisy se laisse glisser à terre et exhibe une boîte de jeux. Si je joue avec les jumelles, serai-je autorisée à rentrer chez moi ? Pour d’obscures raisons, je ne le pense pas.

J’ai avec moi une petite valise contenant un pyjama en finette, une brosse à dents, un gant de toilette, une paire de pantoufles écarlates, cinq culottes, un maillot de corps, un corselet en Liberty, deux corsages, un kilt, une robe-tablier en velours, un pantalon écossais, deux chandails tricotés à la main, un cardigan vert bouteille, un jupon et quatre paires de chaussettes. Plus, bien sûr, ce que je portais en arrivant : un maillot de corps, un corselet en Liberty, une culotte, une paire de chaussettes, un jupon, une paire de souliers, une jupe de laine bleue avec des bretelles, un chandail jaune, un manteau d’hiver, une paire de gants, une écharpe, un bonnet de laine. S’il y a une chose que nous savons faire, dans la famille, c’est nous habiller pour les grands froids.

A considérer cette somme de vêtements, on pourrait penser qu’un long séjour est prévu. Mais il y a cette anomalie : un seul pyjama. Les vêtements ne seraient-ils destinés qu’à impressionner Tante Babs, alors que l’unique pyjama traduirait la vérité ? Qui sait ? Pas moi, en tout cas. Et pourquoi suis-je ici ? Seraient-ce des vacances ? Je n’ai pas l’impression d’être en vacances. Outre Teddy, j’ai avec moi un petit livre de Gillian, Chiots et chatons, qu’elle doit m’avoir donné en un geste de générosité absolument sans précédent.

*

Il y a maintenant près d’une semaine que je suis là. Je ne pense pas que les jumelles dorment la nuit. Je crois qu’elles se tiennent simplement très, très tranquilles. Je n’arrive pas à dormir si je me dis qu’elles sont éveillées, et s’il m’arrive de sombrer dans le sommeil, c’est toujours pour m’éveiller au comble de la terreur. Je serre très fort Teddy contre moi sous les draps. Son petit corps chaud me rassure. Je sens sa petite poitrine velue se soulever et s’abaisser au rythme de ma respiration. Dans le même temps, l’édredon qui recouvre Daisy et Rose ne bouge pas, confirmant le fait qu’elles n’ont pas des poumons normaux d’humains. Et la façon dont elles regardent Teddy ne me plaît pas.

Dans le noir, les meubles prennent un aspect maléfique. Et les meubles, la chambre en est tout encombrée, de grands meubles massifs tout à fait déplacés dans une chambre d’enfants : outre l’immense lit des jumelles, une énorme armoire à deux portes et une commode semblant abriter un cadavre.

Dans un autre coin de la pièce se dresse la maison de poupée des jumelles – une bâtisse victorienne de quatre étages, avec des tableaux de la taille d’un timbre-poste et des lustres grands comme des boucles d’oreilles.

Cette maison de poupée est l’objet des convoitises de Gillian, qui a fréquemment tenté de convaincre les jumelles de la lui léguer par testament. Je doute qu’elles l’aient fait. Si la maison m’était léguée (ce qui est encore plus improbable), je refuserais de l’accepter. Elle a quelque chose de maléfique, avec ses microscopiques robinets de cuivre et ses minuscules livres reliés de cuir. J’aurais peur – j’ai déjà peur – de m’y retrouver prisonnière avec les figurines à bouclettes et à tablier blanc condamnées à jouer éternellement avec des poupées grosses comme des têtes d’épingle.

Peut-être les jumelles, avec leurs pouvoirs extraterrestres, vont-elles profiter de la nuit pour me miniaturiser. Tante Babs, entrant dans la chambre un beau matin, trouvera le lit de camp vide et l’un des lits de la maison de poupée (beaucoup plus somptueux) occupé par une Ruby Lennox de la taille d’un soldat de plomb serrant contre elle un ours en peluche gros comme une amibe.

Les escaliers sont ce qu’il y a de pire, tant dans la maison de poupée que dans celle de Mirthroyd Road. Il n’y a qu’une seule pièce par étage, et se rendre jusqu’à la mansarde implique une longue ascension dans une cage d’escalier étroite et sombre, avec des tournants et des recoins mystérieux où se tapissent des terreurs innombrables. Les aimables fantômes d’Au-Dessus de la Boutique ont été remplacés par des esprits hautement maléfiques et malveillants.

C’est moi qu’on envoie au lit au premier, et je dois opérer seule ce voyage plein d’embûches. J’ai mis au point, pour cela, certaines tactiques. Il est important, par exemple, que je garde en permanence une main sur la rampe (l’autre étant tenue par Teddy). De cette façon, nous ne pouvons être brusquement précipités dans les Ténèbres Extérieures par une force inconnue dévalant l’escalier à notre rencontre. Et nous ne devons à aucun moment regarder en arrière. En aucun cas, même lorsque nous pouvons sentir l’haleine brûlante des loups sur notre nuque et entendre leurs longues griffes racler le bois des marches là où s’arrête le tapis de l’escalier.

Des images terribles, apocalyptiques, surgissent devant mes yeux au moment où nous entamons notre ascension – la vision de Teddy dépecé, écartelé, déchiré membre après membre, par des loups dont les mâchoires dégoulinent de bave. Tandis qu’on arrache le rembourrage de son pauvre petit ventre, le regard suppliant de ses yeux couleur d’ambre se tourne vers moi…

— Qui est-ce ? profère une voix rauque.

Nous nous trouvons sur le palier, devant la chambre de « Grand-Papa », pas mon grand-père (je n’en ai plus, l’un ayant été écrasé et l’autre volatilisé par une bombe), mais celui des jumelles – le père de Sidney. Il occupe la chambre juste au-dessous de la nôtre.

— C’est Ruby, dis-je en reprenant l’ascension.

La dernière volée de marches gravie, nous en venons au plus difficile : se mettre au lit sans tomber dans aucun piège.

Nous nous attardons un moment sur le seuil de la chambre ; les seuils sont des endroits sûrs, mais, malheureusement, on ne peut pas y passer sa vie. À remarquer également que les loups qui campent dans les escaliers ne peuvent les franchir (sinon ils envahiraient toute la maison). Mais sous le lit de camp, il y a des choses : quelques crocodiles, un petit dragon mais surtout des choses sans nom, échappant totalement à la taxonomie. Un fait est toutefois certain : tout ce qui vit sous le lit, nommé ou innommable, a des dents. Des dents qui risquent toujours de se refermer sur les petites chevilles fragiles de ceux ou celles qui tentent de se coucher.

Là, la vitesse est le seul stratagème qui tienne. Prêt, Teddy ? On y va ! Les petits pieds frappent à toute vitesse le linoléum, et, comme nous approchons de la zone dangereuse – cinquante centimètres du lit –, les petits cœurs battent à pleine cadence. Nous nous lançons sur le lit de camp. Il s’effondre presque sous notre poids, mais nous sommes en sécurité. En sécurité tant que nous ne tombons pas du lit pendant la nuit. Par mesure de précaution, je glisse Teddy sous ma veste de pyjama.

Je veux rentrer chez moi ! Je veux Patricia. Je veux la télévision pour enfants de l’après-midi…

Je décide d’utiliser Chiots et chatons pour m’évader. Je vais apprendre à lire ! Cela fait d’ailleurs longtemps que j’essaie de lire : je dois commencer l’école à l’automne prochain, et je voudrais prendre un départ en voltige. J’ai ingurgité tout ce que j’ai pu toutes les fois où j’ai été mobilisée pour aider Patricia à jouer à l’école (pour dire la vérité, je ne crois pas qu’elle soit aussi bonne institutrice qu’elle l’imagine), mais, bien que je connaisse l’alphabet dans tous les sens, cela ne m’avance encore à rien.

Si j’apprends à lire, puis à écrire – je sais que l’un conduit à l’autre –, je pourrai adresser une lettre au monde extérieur, à Patricia, et elle viendra m’arracher à Mirthroyd Road. En cette entreprise, Tante Babs est mon alliée involontaire, car elle me donne pour m’occuper – je suis « dans ses jambes » toute la journée – les vieilles cartes d’alphabet de Daisy et de Rose. Les jumelles sont à l’école, et Tante Babs n’est visiblement pas ravie de se retrouver avec une jeune enfant dans la maison, d’autant qu’elle doit déjà s’occuper de « Grand-Papa ». Cela me confirme dans l’impression que j’ai été envoyée ici, non en vacances, mais bien en punition. Si j’étais en vacances, Tante Babs ne réagirait sans doute pas ainsi. Mais, au fond, je ne suis vraiment sûre de rien.

Dans la maison de Tante Babs, tout est réglé comme une horloge. Par exemple, il y a un ordre très strict pour l’occupation de la salle de bains le matin : Tante Babs y va la première, puis Oncle Sidney, puis les jumelles (ensemble), puis moi. Le soir, l’ordre est inverse.

Tante Babs est également l’esclave des travaux domestiques. Je le sais parce qu’elle me le dit. Souvent, même. Le lundi, elle fait la lessive. Elle fait chauffer une antique chaudière (toutes ses installations ménagères sont plus primitives que celles de sa sœur cadette) et toute la maison finit par se transformer en un immense bain turc à l’épaisse vapeur. Elle me fait rester près de l’effrayante chaudière, car j’ai une mauvaise toux et, me dit-elle, je « dois m’estimer heureuse de ne pas avoir pire ». Tante Babs a, vous le remarquerez, la même façon mystérieuse de communiquer que Bunty. Si les Allemands avaient utilisé Babs et Bunty au lieu de la machine Enigma{1}, ils auraient sans doute gagné la guerre. Le mardi, Tante Babs repasse tout le linge qu’elle a lavé le lundi. Le mercredi, elle époussette le bas, et le jeudi, elle époussette le haut. Le vendredi, elle lessive les plinthes et les planchers. Le samedi, elle fait les courses. Elle a exactement le même emploi du temps que sa consœur en esclavage domestique, Bunty…

Les repas sont simples et ponctuels. Oncle Sidney n’attend jamais son thé plus de deux minutes lorsqu’il rentre du travail. Tante Babs se targue d’être bonne cuisinière et ne connaît aucune des affres strindbergiennes qu’éprouve Bunty lorsqu’elle se retrouve aux fourneaux (ou peut-être est-ce ibseniennes, Bunty se retrouvant aussi prisonnière d’une maison de poupée ? Juste une idée comme cela…). Oncle Sidney est le premier à vanter les talents culinaires de Tante Babs. Il parle du « Yorkshire pudding de Babs » et de la « sauce aux oignons de Babs » comme s’il s’agissait de membres de la famille – « Bonjour, bonjour, voici qu’arrive le hachis Parmentier de Babs »… Et Tante Babs est, en plus, la reine des desserts. Il y en a un nouveau chaque soir : gâteau au caramel, gâteau roulé à la confiture (ce que Patricia appelle un « bébé mort », mais je préfère ne pas utiliser cette expression à la table de Tante Babs), meringue au citron, tarte à la rhubarbe, gâteau de riz. Je me demande ce que nous aurons dimanche. Et je me demande ce que nous ferons dimanche.

*

— Tu es prête pour l’église, Ruby ?

L’église ? Voilà qui est nouveau. Nous sommes pour la plupart des païens, dans la famille, encore que Patricia se rende d’elle-même au catéchisme tous les dimanches ; elle aurait probablement fini bonne sœur si elle ne répugnait pas tant au contact humain. Je sais à quoi ressemblent les églises, car Tante Gladys m’a emmenée dans la sienne (anglicane moyenne) et je ne suis pas hostile à cette idée. Il s’agit d’une sortie purement féminine, car « Grand-Papa » ne quitte presque jamais sa chambre et, le dimanche, Oncle Sidney s’enferme dans le salon et écoute des disques de Gilbert et Sullivan tout l’après-midi.

*

Cela ne ressemble pas du tout à l’église de Tante Gladys. D’abord, c’est en sous-sol, et il faut descendre un escalier en spirale et parcourir un couloir avec des tuyaux le long des murs pour arriver à une porte avec un petit écriteau annonçant : Eglise spiritualiste. Il fait très chaud dans ce sous-sol, où règne une odeur passablement écœurante de violette de Parme et de désinfectant mélangés. Beaucoup de gens sont déjà là, bavardant entre eux comme s’ils étaient au théâtre. Il faut un long moment pour que l’ordre s’installe, mais, finalement, un petit harmonium se met à jouer et nous chantons un cantique. Comme je ne puis lire les paroles dans le recueil de chants, il me faut ouvrir et fermer la bouche pour faire mine de participer.

Puis une femme, qui se présente comme Rita, invite un homme nommé Mr. Wedgewood à monter sur l’estrade. Tante Babs se penche vers moi pour m’informer que Mr. Wedgewood est un médium en communication avec le monde des esprits et qu’il va leur parler pour notre compte.

— Ce sont les morts, me précise Rose (comme elle a le menton levé, je puis voir son grain de beauté).

Elle m’observe soigneusement, guettant ma réaction. Elle ne peut pas me faire peur. Ou plutôt si, elle le peut, mais je ne vais certainement pas le lui laisser voir. Je me contente de lever les sourcils d’un air de surprise très éloquent. Je me demande si les morts auront quoi que ce soit à me dire, et Daisy – que je commence à croire capable de lire mes pensées – me dit :

— Les morts, tu sais, ne te parlent que si tu les connais.

Compte tenu de cette règle de protocole, je suppose que personne ne me parlera, car je ne connais personne qui soit mort (là, je me trompe lourdement).

Mr. Wedgewood demande alors aux esprits de venir nous parler et toutes sortes de choses étranges commencent à se produire – les morts semblent surgir de partout. Un mari mort depuis vingt ans vient dire à sa femme qu’il y a une lumière au bout du tunnel. Puis le père d’une autre femme, « passé » l’année précédente, l’informe que le cinéma lui manque. Une mère vient expliquer à sa fille « comment se débarrasser de cette marque sur la table basse » (à l’huile de lin) et derrière la chaise d’une personne se matérialise (au moins aux yeux de Mr. Wedgewood) une famille de six personnes – des voisins morts dans un incendie trente ans auparavant. De toute évidence, on n’échappe pas aux morts.

Pour moi, le monde des esprits ressemble un peu à une salle d’attente pleine de gens échangeant les pires banalités.

Je commence à sommeiller légèrement sous l’effet de la chaleur ambiante lorsque je me rends compte que Mr. Wedgewood, debout à l’extrémité de notre travée, me regarde fixement. J’avale ma salive et je contemple mes pieds ; il s’est peut-être aperçu que, pour le cantique, j’ai seulement fait semblant de chanter. Mais il me sourit d’un air bienveillant et déclare :

— Ta sœur dit qu’on ne s’inquiète pas pour elle.

Tante Babs laisse échapper un petit cri, mais, avant que j’aie pu reprendre mes esprits, l’harmonium entame un nouveau cantique, identique au précédent (tous les cantiques, à l’église spiritualiste, sont exactement semblables, phénomène que personne ne semble relever).

Je me pose des questions tout le reste de la journée. Même le Rosbif de Babs et la Tarte aux Pommes de Babs – ornements du menu dominical – ne parviennent pas à dissiper ma crainte que Patricia ou que Gillian ait passé de vie à trépas. J’essaie d’aborder le sujet avec Tante Babs, mais elle se borne à me dire :

— N’essaie pas de faire la maline, Ruby. Cela ne te va pas du tout. (En fait, je pense que cela me va très bien.)

*

Une autre semaine s’écoule. Une autre semaine de travaux domestiques bien réglés et programmés. Une autre semaine d’étude assidue de l’alphabet. Je tente de reproduire les mots figurant dans mon petit livre à l’aide des cartes alphabétiques, que j’étale sur la table comme une diseuse de bonne aventure, mais, comme il n’y a qu’une carte par lettre, les phrases sont inévitablement raccourcies : « Voici un chiot » devient « Voici un ht » et « Voici un chaton », « Voici un hat ».

Je me sens avalée par la maison de Mirthroyd Road et ses usages. Déjà, Tante Babs m’habille avec les vieux vêtements des jumelles et m’a coupé les cheveux comme les leurs. Bientôt, plus personne ne pourra voir la différence, et elles auront atteint leur objectif : s’emparer du corps d’une terrienne. Si j’apprenais à écrire, je pourrais au moins tracer à la craie « A-U-S-E-C-O-U-R-S » sur le trottoir bordant la maison. Que convoitent-elles en moi ? Mes pouvoirs telluriques ou mon ours en peluche ?

Le pire de tout, ce sont les cauchemars – des rêves terrifiants où Teddy et moi nous nous noyons, nous tombons ou nous volons, précipités, tête la première, du haut des escaliers vers le dallage du vestibule, sans aucun contrôle sur notre vertigineuse trajectoire. Nous nous éveillons au moment précis où nous allons défoncer les vitres teintées de la porte d’entrée.

Ces rêves sont déjà épouvantables lorsqu’ils prennent pour cadre les escaliers de la maison à Mirthroyd Road, mais ils sont pires encore lorsqu’ils se déroulent dans ceux de la maison de poupée. C’est si étroit que Teddy et moi nous réveillons avec les coudes écorchés et des bleus partout.

Puis, quelque chose de vraiment horrible arrive : je commence à marcher dans mon sommeil. Je ne rêve plus seulement d’escaliers – je m’y retrouve parfois, avec Tante Babs me secouant pour me réveiller. Une fois même, je me réveille pour me retrouver seule dans le noir, sans Tante Babs. Peut-être me suis-je secouée moi-même. Je suis debout devant la maison de poupée, et la faible lumière de la rue filtrant à travers les rideaux de la mansarde me montre ses minuscules pièces sens dessus dessous, comme si quelque petite créature avait frénétiquement cherché on ne sait quoi. Horreur !

*

Je tente de réconforter Teddy en lui racontant des histoires – des histoires qui finissent bien et où l’on vient à la rescousse des personnages en danger : Blanche-Neige, la femme de Barbe-Bleue, la Belle au Bois Dormant. J’y adjoins des morceaux choisis de Robin des Bois où je suis Marianne, Teddy est Frère Tuck et Tante Babs le sheriff de Nottingham. Parfois, nous sommes prisonniers sur un navire pirate et déjà poussés sur la planche fatale, au-dessus de la mer, lorsque apparaît à l’horizon le bateau de Sinbad. Ou bien, assiégés dans une cabane en rondins, nous lirons sur les Indiens en sachant que la cavalerie, conduite par Patricia chevelure au vent, viendra nous dégager à la dernière seconde. Je me rends compte maintenant que nous avions choisi le mauvais parti : si nous étions passés du côté des pirates ou de celui des Indiens, nous aurions été parfaitement tranquilles.

Quelquefois, nous nous installons sur le tapis devant la cheminée – un tapis moderne aux dessins géométriques noirs, rouges et gris – en prétendant que c’est un tapis volant qui va nous emmener loin de Mirthroyd Road, jusque chez nous. Mais, si fort que nous nous concentrions, nous ne parvenons à le faire décoller que de quelques centimètres au-dessus du sol. Après quoi il plane de façon indécise pendant une dizaine de secondes et retombe lamentablement.

Un autre dimanche survient. Nous allons à l’église. Cette fois, Rita nous présente un autre médium nommé Myra qui nous gratifie d’une petite causerie sur « les animaux dans le monde des esprits ». Elle soutient que les bêtes, tout comme les hommes, se muent en fantômes, laissant ainsi de nombreuses questions sans réponse. Comment, en particulier, peut-il y avoir assez de place pour tout le monde ? Si toutes les créatures vivantes continuent d’exister dans l’autre monde, il doit y avoir des millions de milliards d’amibes et de bactéries gagnant chaque jour le plan astral. Et si tel n’est pas le cas, où doit-on mettre la frontière ? Les chats et les chiens seulement ? Rien de plus petit qu’un teckel ? Qu’une guêpe ? Et sont-ils regroupés ? Les chiens avec les chiens ? Les girafes avec les girafes ? Les ht avec les hat ? Et qu’en est-il des ours en peluche ? Se retrouvent-ils tous ensemble ou sont-ils autorisés à rester avec leurs enfants ? Des questions, toujours des questions…

Je me consacre à l’alphabet. J’en étudie chaque jour les combinaisons secrètes, assise avec Teddy sur le tapis volant, devant la cheminée : « A comme dans Abeille », « B comme dans Bouton », « C comme dans Chat »… Je comprends très bien le sens ; c’est la forme qui m’échappe.

Mes rêves continuent. Ce sont peut-être les jumelles qui m’ont ensorcelée – me condamnant à voler sans ailes chaque nuit. Peut-être ont-elles fait de moi une figurine de cire qu’elles ont subrepticement glissée dans la maison de poupée pour, en exerçant la nuit leurs pouvoirs télékinésiques, la précipiter dans les petits escaliers étroits tout en restant « innocemment » dans leur grand lit. Quand je m’éveille le matin, elles sont là toutes deux, couchées côte à côte, me vrillant le crâne de leurs petits yeux fixes. Je ne vais pas les laisser lire mes pensées. Je vais leur résister.

L’une d’elles, le menton baissé pour éviter d’être identifiée, me montre l’un de leurs livres scolaires (je me demande pourquoi elles perdent leur temps à apprendre un quelconque langage alors que la télépathie leur suffirait amplement) où je découvre que « A » peut être aussi pour « Albert » et « B » pour « Béatrice ». Un après-midi, peu après, Tante Babs entre dans le salon et nous trouve, Teddy et moi, avec, étalées devant nous, des cartes formant ce mot mystérieux « p-e-a-r-l ». Le visage de Tante Babs se convulsé au point de la faire ressembler à un portrait peint par Picasso. Elle ramasse les lettres avec fureur et les jette dans le feu. Nous avons dû nous tromper, « P » ne doit pas être pour « Pearl ».

Depuis combien de temps avons-nous été emprisonnés dans la maison de Mirthroyd Road ? Un an ? Cinq ans ? Deux semaines et demie, en réalité, mais cela me paraît cent ans. Comment ma famille va-t-elle pouvoir me reconnaître lorsque je reviendrai ? Je n’ai pas de grain de beauté pour indiquer que je suis bien la Ruby Lennox qui est partie il y a si longtemps. Peut-être va-t-on me jeter à la porte comme un vulgaire imposteur.

*

Et puis soudain, nous sommes libres ! J’entre dans la cuisine et je vois Tante Gladys qui parle à voix basse à Tante Babs. Elle m’aperçoit et dit :

— Je suis venue pour te ramener chez toi, Ruby.

Chez moi ! Dans ma maison. Là où est resté mon cœur. Mon épreuve est enfin terminée. Patricia, debout dans le vestibule, constitue mon comité de réception.

— Salut, Ruby, me dit-elle, avec un petit sourire triste et doux.

Dans la cuisine, Bunty me donne du lait et des biscuits. Elle a les yeux bordés de rouge et un air un peu égaré. Elle me regarde – ou, plus exactement, elle fixe un point situé un peu à ma gauche – et, avec un effort visible, me dit :

— Vois-tu, Ruby, nous avons tous décidé que la vie continuait et qu’il fallait laisser l’accident derrière nous.

J’ai d’autant moins d’objections que je n’ai aucune idée de l’« accident » dont elle veut parler. Et, de toute manière, personne ne semble avoir été blessé – sauf Teddy, qui a une petite déchirure à la jambe, là où les loups l’ont mordu. Patricia la répare fort efficacement avec de la soie à broder. Elle fera un jour une très bonne vétérinaire.

Avant d’aller me coucher, je la harcèle pour qu’elle m’aide à traduire « Chiots et chatons ». Je regrette d’avoir douté de ses talents pédagogiques, car tout ce qu’elle m’explique prend soudain un sens : « C’est un chiot, c’est un chaton, ce sont des chiots et des chatons. » Je me sens toute-puissante. J’ai enfoncé les portes du Savoir et rien ne pourra plus m’arrêter ! Nous prenons des crayons et traçons des lettres. Plus besoin de s’arrêter à « ht » ou à « hat », il y a assez de lettres pour faire tous les « chiots » et tous les « chatons » que l’on veut, assez de lettres pour tout faire. Lentement, avec un crayon rouge, je forme mes propres hiéroglyphes : r-u-b-y, Ruby ! Mon nom est Ruby. Je suis une pierre précieuse. Je suis une goutte de sang. Je suis Ruby Lennox.

Je vais dormir dans mon propre lit pour la première fois depuis ce qui me paraît une éternité. Il me semble étrange de me retrouver seule dans ma chambre et j’ai distinctement l’impression que quelque chose – ou quelqu’un – y manque. Il y a dans la pièce un espace qui n’y existait pas auparavant, non un vide, mais un nuage de tristesse invisible qui y dérive, se heurtant aux meubles et s’attardant au pied du lit, comme si une nouvelle recrue s’était jointe aux fantômes familiers. Teddy a les poils de la nuque qui se hérissent, et il grogne sourdement.

Mon retour au bercail n’a pas fait cesser mes pérégrinations somnambuliques et Bunty me réveille souvent en sursaut en se plaignant de mes habitudes nocturnes. Mais que se passe-t-il quand elle ne me réveille pas ? Pourquoi ai-je le sommeil si peu tranquille ?

Quelque chose a changé Au-Dessus de la Boutique. Patricia, par exemple, n’est visiblement pas à son aise. Il y a quelque chose de curieusement pitoyable dans son regard. Le soir de mon retour, alors que je dévore jusqu’au bout Chiots et chatons, je m’aperçois qu’elle essaie de dire quelque chose. Elle se mord la lèvre et demande soudain d’une voix haletante :

— Etait-ce Gillian, Ruby ? Etait-ce la faute de Gillian ?

Mais je me contente de la regarder d’un air ahuri, car j’ignore totalement de quoi elle veut parler.

Quant à Gillian elle-même… Eh bien, Gillian est gentille avec moi ! Elle me dit que je peux garder Chiots et chatons et me servir autant que je le veux de Mobo (ce qui ne m’avance pas à grand-chose, car j’ai maintenant passé l’âge, et Mobo est pratiquement en route pour la casse). En plus, je puis lui emprunter l’une de ses marionnettes, Sooty et Sweep. Mais, au bout d’un moment, le naturel reprend le dessus et elle m’arrache de la main Sweep, que j’avais choisie. En fait, cela m’est égal : j’ai toujours Teddy et une bibliothèque digne de celle d’Alexandrie s’ouvre à moi – la section enfantine de la bibliothèque municipale d’York.

 

ANNEXE IV

MES BEAUX OISEAUX

 

En entrant dans la cuisine, Frederick se mit à rire.

— Ça bosse dur là-dedans, ma fille, fit-il en jetant un regard approbateur à l’énorme derrière de Rachel levé vers lui, tandis que sa propriétaire récurait le carrelage.

Rachel devint rouge comme une betterave mais ne se retourna pas, continuant à frotter à pleins bras, comme si elle voulait effacer du sol jusqu’au souvenir d’Alice Barker.

— Ce n’est pas si mal, ici, hein ! poursuivit Frederick.

Il tenait par les oreilles deux lapins fraîchement tués, qu’il alla poser à côté de l’évier, laissant un mince filet de sang sur le plan de travail méticuleusement récuré.

— Je fais de mon mieux, Mr. Barker, répondit Rachel, qui sentait son rougissement s’accentuer inconfortablement.

— Joli boulot, dit-il sur un ton où elle crut reconnaître une petite note égrillarde.

Elle sourit, les yeux toujours fixés sur le carrelage. Bientôt, il serait à elle. Elle prendrait la place d’Alice ; elle serait la deuxième Mrs. Barker ou tout comme. Elle aurait un homme à elle, une maison à tenir, une famille toute faite à diriger. Ils avaient tous besoin d’elle car ils étaient faibles et elle était forte.

— Je m’en vais relever les pièges vers Pengill Crags, reprit-il.

Rachel s’assit sur ses talons en essuyant d’un revers de main la sueur qui lui ruisselait sur le visage. Elle eut un mouvement de tête vers la table et dit :

— Je vous ai préparé un casse-croûte.

Frederick prit le pain et le fromage enveloppés dans un torchon propre et déclara :

— Vous êtes merveilleuse, Rachel.

C’est vrai, songea l’intéressée. Je suis merveilleuse, et je m’en vais tous les mettre au pas. Et il faudra bien qu’ils en passent par là, que cela leur plaise ou non. Elle était tout ce qui restait aux enfants, maintenant que leur idiote de mère était partie. Leur seule parente, d’ailleurs, car Rachel n’était pas une vulgaire domestique, mais une cousine d’Alice Barker. La mère d’Alice, Sophia, et la mère de Rachel, Hannah, étaient sœurs, mais Sophia s’était bien mariée et Hannah, elle, s’était mal mariée et avait été rejetée par son père. Et ainsi, alors que Rachel était placée à dix ans comme servante, la petite Alice continuait à brosser délicatement ses jolies boucles blondes et à prendre des leçons de piano. Et où cela l’avait-il conduite, cette belle éducation ? Dans une vraie porcherie, songea Rachel en regardant la cuisine autour d’elle. Avait-elle jamais sali, ici, ses jolis petits doigts blancs d’institutrice ? Pas à en juger par l’accumulation de suie et de graisse, par les marques noires sur les murs, par la poussière sur les planchers et le linge jamais rapetassé. Et Frederick Barker avait bien été obligé d’appeler Rachel après avoir si sottement perdu sa jolie petite femme.

Et les enfants ! Une véritable honte : insolents et désobéissants, ne connaissant même pas leur Bible, leurs vêtements pendant autour d’eux et leurs mouchoirs toujours crasseux quand ils avaient des mouchoirs… La fille, Ada, avait les cheveux si emmêlés que la première chose que Rachel avait dû faire avait été de lui en couper la moitié. Elle avait hurlé comme un porc qu’on égorge en voyant tomber ses mèches autour de ses pieds. Elle ressemblait tellement à sa mère que c’en était inquiétant. Pour le moment, ces enfants devaient la détester, mais, avant quelques mois, ils lui seraient reconnaissants de l’ordre qu’elle avait apporté dans leur vie – ce que cette sotte d’Alice Barker avait été incapable de faire.

De l’étage vint le vagissement du bébé, suivi des cris plus articulés d’un autre enfant. Rachel les ignora ; ils allaient devoir apprendre qu’elle n’était pas à leur service. Pour le moment, elle avait un carrelage à frotter. Quelque chose luisait entre deux des dalles, au faible soleil de novembre. Rachel extirpa l’objet de son logement. C’était un bouton – un bouton de verre rose ressemblant à une fleur, qui avait appartenu à Alice, sans aucun doute. Rachel le glissa dans sa poche afin de le mettre ultérieurement dans sa boîte à boutons. Tout ce qu’Alice Barker avait dans la sienne, c’étaient une pièce à l’effigie de George IV et un cachou à la violette. C’était ce genre de femme.

Un petit soldat de plomb vint rebondir sur le carrelage, et Albert se mit à battre des mains en riant. Il observait Rachel du couloir où il jouait avec ses soldats et ses cubes, attaché à l’aide de rênes improvisées au bas de la rampe d’escalier.

— Tu peux effacer ce sourire de ta petite gueule, fit Rachel en mettant également le soldat de plomb dans sa poche.

De tous les enfants, Albert était celui qui l’énervait le plus, toujours à mettre ses bras autour d’elle en essayant de l’embrasser. On aurait dit une petite fille, la réplique de sa mère et de sa sœur.

Rachel jeta le contenu de son seau dans la cour, et laissa la porte ouverte afin de faire sécher le carrelage, mais le soleil était déjà en train de disparaître derrière la colline. Elle revint vers l’évier et prit l’un des deux lapins. Elle s’apprêtait à le dépouiller et à le vider, mais elle s’interrompit soudain, s’empara du hachoir accroché au-dessus du fourneau et, d’un geste vif, trancha l’une des pattes. Une patte de lapin, cela portait chance, tout le monde savait cela. Le soir, elle allait aussi retourner une pièce d’argent de trois pence sous la lune nouvelle, et, s’il plaisait à Dieu, tout irait bien ensuite. Un bruit de galoches sur les pavés de la cour annonça l’arrivée des enfants les plus vieux, retour de l’école. Il semblait à Rachel qu’ils n’étaient partis que quelques instants plus tôt.

Tous trois se tenaient dans l’encadrement de la porte, comme dans un cliché de famille. Mais, soudain, Ada fit la grimace et dit :

— Les petits hurlent, vous ne les entendez pas ?

Elle se débarrassa de ses galoches et se précipita sur le carrelage mouillé. Quand elle vit Albert attaché au bas de l’escalier, elle devint toute rouge et cria à Rachel :

— Qu’est-ce qui vous a pris d’attacher ce pauvre gosse comme un chien ? C’est vous qu’on devrait mettre à sa place !

Et, détachant son frère, elle le prit dans ses bras en lui disant :

— Pauvre petit Bertie, pauvre petit Bertie, Addie est là !

Quand Rachel lui ordonna de lâcher Albert, elle se retourna vers elle et lui lança :

— Vous n’êtes pas ma mère ! Vous n’avez rien à me dire…

Et elle adressa à Rachel un sourire de triomphe et de défi qui lui illuminait le visage. Rachel ramassa la galoche qui gisait sur le sol et la projeta de toute la force de son bras sur Ada, qu’elle atteignit à la tête. Mais le choc ne fit pas taire celle-ci, qui, tenant toujours Albert dans ses bras, malgré le poids de l’enfant, un peu de sang filtrant sous ses cheveux massacrés, le visage blanc, continuait à crier hystériquement :

— Vous n’êtes pas ma mère !

L’ombre de Frederick vint alors obscurcir la porte, et lui aussi se mit à crier.

— Veux-tu bien la fermer ! hurla-t-il à Ada.

Puis il se mit à houspiller tous les enfants, à la seule exception du bébé Nelly.

— Ces enfants ont besoin d’une mère, dit-il à Rachel lorsqu’il eut fini.

— Tout juste, Mr. Barker, répondit-elle d’un ton solennel.

*

Un chaud soleil de septembre illuminait le cottage, lui prêtant des couleurs de miel. Rachel était dans la cuisine, occupée à mettre des haricots en conserve dans un grand pot de terre empli de sel. Elle avait fait pousser elle-même haricots blancs et haricots verts le long du mur le mieux exposé de la grange, utilisant le contenu de la fosse d’aisances pour fumer le sol. Elle avait maintenant un vrai potager, avec des pommes de terre, des oignons bruns, de la rhubarbe, des carottes et des choux frisés vert sombre. Elle n’aurait jamais cru avoir la main aussi verte.

C’était maintenant son cottage, sa cuisine, sa vie. Un étranger arrivant à l’improviste (ce qui avait peu de chances de se produire) n’aurait jamais pu penser qu’Alice avait existé. Il aurait pu simplement se demander comment une masse informe comme Rachel avait pu produire une aussi belle portée d’enfants.

Elle avait placé les photos de ceux-ci sur la cheminée, de part et d’autre de la pendule que – comme les enfants – l’épouse évanouie avait laissée en partant. Frederick n’avait jamais compris d’où sortaient ces photographies.

— C’est c’Français qui est venu et qui les a prises, avait dit Ada avec sa moue un peu dédaigneuse.

Mais elle n’était pas entrée plus avant dans les détails. Deux des photos étaient déjà encadrées – sans doute par « c’Français » et c’étaient celles-là que Rachel avait disposées sur la cheminée. L’une représentait les trois garçons ensemble, et l’autre montrait Lawrence et Tom avec le bébé Lillian. Les autres, celles qui n’étaient pas encadrées, avaient été reléguées au fond d’un tiroir. Aucun des enfants ne regardait jamais les photos posées sur la cheminée ; ils ne se rappelaient que trop bien qu’elles avaient fait leur apparition le jour où ils avaient vu leur mère pour la dernière fois.

— Je voudrais bien qu’on ait une photo de Maman, avait gémi un jour Ada.

— Tu sais bien que Rachel l’aurait flanquée au feu s’il y en avait eu une, avait répondu Lawrence.

Mais, un peu plus tard, Tom les avait emmenés à l’étage et leur avait montré le trésor qu’il avait dérobé sur la table de la cuisine le jour fatidique. Pendant une demi-heure, les trois enfants s’étaient extasiés sur la photographie d’Alice – la beauté de leur mère disparue, son expression mystérieuse et l’extravagance luxueuse du décor.

Bien que n’en pensant pas moins, les enfants avaient été, selon l’expression de Rachel, « pris en main » ; ils étaient brossés, récurés et astiqués, et ils avaient leurs tâches désignées. Ils lisaient la Bible, disaient leurs prières et toute la famille allait à la messe le dimanche, Frederick portant sa plus belle jaquette et son chapeau melon.

Tandis que Rachel mettait ses haricots en conserve, la porte de la cuisine était ouverte, et elle pouvait voir, au-dehors, Albert jouer avec ce stupide petit chien que Frederick, toujours trop faible avec lui, lui avait donné. Ada, assise sur l’herbe près de la clôture, racontait des histoires à Lillian et à Nell en faisant des gestes extravagants avec ses mains. Quand Rachel eut scellé son pot de terre, elle alla le placer sur une étagère dans le lardoire. Le lardoire, fiais et sombre, était le centre de la nouvelle vie de Rachel. Les étagères étaient chargées des produits de sa sagace industrie : pots de confitures, de cornichons et de chutney, grands bocaux de framboises et de groseilles à maquereau, un gros jambon, une jatte remplie d’œufs bruns, des flacons de vin de rhubarbe, des gâteaux et des pâtés enveloppés dans des torchons.

Rachel contemplait avec satisfaction ces rayons bien garnis tout en faisant tourner, sans s’en rendre compte, son alliance autour de son annulaire. Elle savait, quand Frederick la lui avait passée au doigt, que c’était l’alliance d’Alice – convenablement élargie pour son gros doigt – mais elle n’avait rien dit ; après tout, une alliance était une alliance, d’où qu’elle vienne.

— Pour faire de toi une honnête femme, lui avait dit Frederick en lui passant la bague au doigt.

Comme si cela suffisait ! Maintenant, honnête femme ou pas, elle allait récolter sa propre moisson. Elle était si grosse de cet enfant qu’il promettait d’être un colosse. Elle sentait qu’il allait être fort comme un bœuf et toujours bien portant, à la différence de ces gosses maladifs et fragiles qu’elle avait autour d’elle.

Lawrence et Tom traversaient la cour en direction du champ, Albert et son chien traînant derrière eux.

— Lawrence, ici ! cria Rachel. Il y a du travail à faire. Les samedis, ce n’est pas fait pour traîner : il y a les cabinets à vider.

Lawrence se retourna, avec une expression boudeuse directement empruntée à Ada.

— Maintenant ? demanda-t-il.

Il avait tout naturellement un rictus un peu dédaigneux qui exaspérait encore plus Rachel que le sourire artificiel d’Ada.

— Oui, mon garçon, maintenant ! Ou je te verse le seau d’aisances sur ta tête d’abruti !

Rachel s’empara de la lanière de cuir pendue derrière la porte.

— Tu vas faire ce que je te dis ? demanda-t-elle. Ou faut-il que je t’y oblige ?

Elle avança vers lui, tandis que les autres enfants se dispersaient comme des moineaux. Lawrence resta sur place, affrontant Rachel du regard. Il lui lança :

— Vide ta fosse toi-même, grande salope !

Le premier coup de la lanière le jeta à terre, et, ensuite, il ne put échapper à l’effroyable correction, qu’il subit en hurlant, tentant de se protéger la tête à l’aide de ses bras repliés. Si Ada n’avait pas envoyé Tom chercher à la pompe un seau d’eau à jeter sur leur belle-mère, celle-ci aurait sans doute continué à frapper Lawrence jusqu’à l’inconscience ou peut-être à la mort. Ce ne fut pas seulement l’eau qui la fit s’arrêter, car, au moment où elle levait le bras pour assener un coup particulièrement violent, elle se crispa, puis se courba en deux, se tenant le ventre à deux mains.

— Le bébé, siffla-t-elle. Le bébé arrive !

Frederick enferma Lawrence et Tom dans une grange pendant deux jours et deux nuits sans nourriture ni eau pour leur donner une leçon, et ils manquèrent ainsi l’arrivée de leur nouveau frère.

— Ce petit-là, on dirait qu’il ne veut pas venir au monde, remarqua Mrs. May, qui était venue du village pour aider à l’accouchement. Mais, là, pas moyen de faire demi-tour quand on a pris la route…

Mrs. May n’adorait pas Rachel. On pouvait dire tout ce qu’on voulait d’Alice Barker – et on ne s’en était pas privé – mais elle avait toujours un mot aimable, et ses accouchements étaient faciles, ce qui importait beaucoup à Mrs. May. Quand elle sortit de la chambre, elle butta presque sur Albert, qui jouait avec ses soldats devant la porte.

— Tu vas être soldat quand tu seras grand, Albert ? demanda-t-elle.

Le petit garçon sourit.

— Eh bien, Albert, reprit Mrs. May, tu as un nouveau frère.

Elle se souvenait, à ce moment, du jour où elle avait mis Albert nouveau-né entre les bras d’Alice Barker. Elle pouvait revoir nettement celle-ci prenant le bébé et disant :

— Bienvenue, mon bel oiseau !

Sur quoi Mrs. May s’était mise à rire, car il existait une chanson assez célèbre sur un bébé arrivant en surnombre dans une famille pauvre :

Bienvenue, mon beau petit oiseau,

Mais tu aurais pu venir à un autre moment…

Albert était véritablement un « beau petit oiseau » ; dans les bras de sa mère, il avait l’air d’un chérubin.

*

— C’est jaune comme du beurre, dit Frederick, quand il vit son dernier fils nouveau-né.

— « Il est », pas « c’est », rectifia aussitôt Rachel. « Il », et son nom est Samuel.

Mrs. May avait apporté des sucreries pour les enfants, et, un peu plus tard, Albert s’étant réveillé et ne voulant pas se rendormir, Ada lui donna un caramel, le prit sur ses genoux et entreprit de lui raconter l’histoire de Blanche-Neige et de sa méchante belle-mère, ainsi que d’autres histoires où les méchantes belles-mères étaient condamnées à danser à perpétuité avec des sabots chauffés au rouge. Les histoires se concluaient par : « Puis leur mère revint, et ensuite tous vécurent heureux. »

— Maman revient, se mit à chantonner Albert.

Ada plongea la main dans la poche de son tablier ; c’est là qu’elle gardait le petit médaillon d’argent de sa mère, de façon à pouvoir le toucher de temps à autre, comme un talisman. Elle n’arrivait pas encore à croire que leur mère avait pu partir en les abandonnant pour toujours.

*

Assise près du gros fourneau noir, Rachel actionnait du pied le lourd berceau de bois. On gardait le bébé dans la cuisine, auprès du fourneau, comme une miche de pain mise à lever, mais cette miche-là ne lèverait jamais. Mrs. May venait régulièrement au cottage, amenant avec elle des femmes du village ayant toutes des idées différentes sur la façon de soigner un bébé malade. Samuel n’était guère plus gros ni plus vivace que la vieille poupée d’Ada.

Durant les froides soirées de l’unique hiver vécu par Samuel, tous se rassemblaient dans la cuisine, Rachel et le berceau d’un côté, et les enfants de l’autre, serrés les uns contre les autres sur le banc de chêne. Entre les deux factions, la lampe à pétrole jetait une nappe de lumière qui faisait paraître plus noires encore les zones d’obscurité. La plupart du temps, Frederick était absent, occupé à boire au village. Parfois, Ada prenait Nell dans ses bras comme un bébé, et sa belle-mère et elle s’affrontaient du regard, comme des reines rivales.

Rachel se disait que, l’année suivante, elle placerait Ada comme servante quelque part et qu’on en finirait ainsi avec cette comédie. Cela flattait son sens personnel de la justice d’imaginer la fille d’Alice Barker récurant les fonds de casserole et vidant les seaux hygiéniques. Changeant d’avis sur sa condition, Rachel en était venue à haïr l’endroit où elle se trouvait. Fille de la côte, elle se sentait prisonnière au milieu de cette campagne s’étendant à perte de vue. Le cri des mouettes et l’odeur du sel et du poisson lui manquaient, et s’il n’y avait pas eu Samuel, elle aurait peut-être fait ses malles. Du mari ou des enfants, elle se demandait qui elle détestait le plus.

— Il est temps que vous alliez tous au lit, dit-elle sans regarder aucun d’entre eux.

— On ne peut pas attendre que Papa rentre ? demanda Lawrence, dont la seule voix mit Rachel hors d’elle.

— Quand je dis qu’il est l’heure d’aller se coucher, il est l’heure d’aller se coucher, fit-elle, les dents serrées.

Quelqu’un d’un peu plus malin que Lawrence aurait vu tout de suite qu’elle souhaitait l’épreuve de force.

— Pourquoi ? demanda-t-il.

Rachel étendit le bras, saisit Lawrence par les cheveux et le tira vers le faisceau de lumière que projetait la lampe. Alors, elle le regarda et le lâcha avec un petit cri d’horreur. Tous se rassemblèrent, rongés de curiosité, autour de Lawrence. Il avait de méchants petits boutons rouges sur toute la figure.

— Qu’est-ce que c’est ? C’est la peste ? demanda Tom en levant la tête vers Rachel.

Celle-ci secoua la tête avec dégoût et dit :

— Non, petit crétin, c’est la varicelle.

*

A deux heures du matin, le feu, bien attisé toute la journée, rougeoyait encore dans l’âtre. Ada avait écouté les heures et les demi-heures sonner à la pendule d’acajou qui avait appartenu à sa mère bien avant le mariage de celle-ci avec Frederick. Sa mère avait adoré cette pendule. Ada sortit de son lit, gagna sans bruit la porte et souleva le loquet en retenant sa respiration, redoutant le grincement qui la trahirait. Elle ouvrit tout grand la porte et une brusque bouffée d’air glacial vint soulever le pan d’un napperon sur la cheminée. Mais, à l’extérieur, l’air semblait immobile, comme gelé. Encore enfiévrée par la varicelle, Ada trouvait presque plaisante cette sensation de froid sur sa peau.

Une énorme lune blafarde teignait de bleu les champs au-dessous. Sur les branches des arbres, le givre évoquait le glaçage de quelque pâtisserie biscornue. Face à cette lune blanche, Ada formula un vœu – le seul vœu qui hantait tous les enfants : que Rachel meure et que son gros corps informe pourrisse dans la terre. Dire qu’elle ressemblait aux vaches dans les champs était injuste envers celles-ci, car les vaches dans les champs étaient des créatures du Bon Dieu, alors que Rachel était sûrement une créature du Diable.

Ada sortit de sa poche le petit médaillon d’argent et l’ouvrit dans le rayon de lune. À cette lueur, les cheveux, à l’intérieur, étaient sans couleur. Elle avait disparu dans la nuit. Elle les avait tous embrassés les uns après les autres lorsqu’ils s’étaient couchés, comme d’habitude, et, au matin, elle était partie. Ada avait retrouvé sous son oreiller le médaillon d’argent qu’y avait glissé dans la nuit le fantôme de sa mère. Dans la matinée, Frederick les réunit autour de la table de la cuisine et leur dit que leur mère était morte. Ada fut préposée à préparer le porridge pendant que Frederick allait au village pour tenter de trouver une nourrice pour Nellie, maugréant comme il s’en allait :

— Elle aurait pu emmener cette sacrée mioche avec elle !

Ada ne voyait pas bien comment sa mère avait pu mourir sans laisser de cadavre. Mais si elle n’était pas motte, où pouvait-elle bien être ?

Ada referma la porte aussi silencieusement qu’elle l’avait ouverte et alla sur la pointe des pieds jusqu’au berceau.

— Alors, Samuel, murmura-t-elle, tu as aimé cela ? Un petit peu d’air bien froid pour t’envoyer voir le Bon Dieu…

Puis, lentement et délibérément, elle creva du bout du doigt l’une de ses pustules de varicelle, se mordant la lèvre et tapant du pied sous l’effet de la douleur. Puis elle frotta son index barbouillé de pus sur le visage du bébé, comme un prêtre donnant l’onction.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Comme un vaisseau de haut bord sous pleine toile dans son immense chemise de nuit, Rachel fonçait sur Ada, qui fit un bond en arrière et dissimula machinalement sa main derrière son dos.

— Rien, fit-elle avec un sourire forcé.

— Petite menteuse ! Ne joue pas les innocentes avec moi. Et écarte-toi de ce berceau.

La voix de Rachel s’enflait sous l’effet d’une rage croissante.

— Si tu as posé un seul doigt sur ce bébé, je vais t’arracher les membres un à un ! Compris ?

Du fond du berceau, Samuel fit entendre un petit miaulement, et Rachel, saisissant Ada par le bras, la fit pivoter sur elle-même. Elle lui attrapa la main pour voir ce qu’elle pouvait y cacher.

— Il n’y a rien ! hurla Ada. Rien dans ma main. Je ne lui faisais rien ! J’ai cru que je l’entendais pleurer…

— Comme si cela pourrait te faire quelque chose ! dit Rachel en commençant à lui fouiller les poches.

Se rappelant le médaillon, Ada fit des efforts frénétiques pour se dégager, mais Rachel la tenait solidement.

— Et qu’est-ce que c’est que cela, mademoiselle ? fit-elle en brandissant triomphalement le médaillon. Je crois bien que je sais qui t’a donné cela !

— C’est ma mère qui me l’a donné ! Cela ne te regarde pas !

— Oh, mais si ! ricana Rachel.

Elle repoussa si violemment Ada que celle-ci alla s’effondrer contre le banc de bois. Elle tritura un moment le médaillon, qui finit par s’ouvrir brusquement. Elle en retira la mèche de cheveux blonds et la jeta dans l’âtre, sur les braises, où elle se consuma en sifflant. Crachant comme un chat, Ada était prête à se lancer, griffes en avant, sur Rachel, lorsque Frederick, le visage congestionné par la boisson, poussa la porte. Rachel retourna sa fureur sur lui :

— Regarde-toi un peu ! Bon à rien, saloperie d’ivrogne ! Je comprends pourquoi elle t’a quitté…

Le reste de la diatribe fut effacé par le gros poing rouge de Frederick.

*

Le bébé n’était mort que depuis une heure, mais il semblait déjà s’être rétréci. Et pourtant, Rachel continuait à le bercer comme s’il avait été encore vivant.

— J’vais chercher l’pasteur ? demanda Lawrence au bout d’un moment.

Tous étaient restés agglutinés dans un silence coupable, et nul ne s’était même soucié de remettre une bûche sur le feu.

— Je vais y aller, se hâta de dire Ada.

Et elle traversa la cour aux pavés gelés en trébuchant dans ses galoches. Tout au long de la route menant au village, elle priait Dieu qu’il lui pardonne ; bien qu’il fût mort sans la moindre pustule, elle était convaincue d’avoir assassiné Samuel.

*

Diphtérie. Elle pouvait entendre ce mot chuchoté à travers la porte. C’était un joli mot. Diphtérie : on aurait dit un nom de fille. Rachel avait envoyé chercher le vieux docteur Simpson. Il avait souri à Ada, entre ses favoris en côtes de mouton, regardé sa gorge et dit :

— A-ha, je vois ce que c’est, a-ha…

Il avait senti son haleine malodorante et vu la membrane en travers de sa gorge. Puis il lui avait pris la main et lui avait dit :

— Bientôt tu seras sur pied, Ada.

Après qu’il eut quitté la chambre, Ada avait pu saisir des fragments de sa conversation avec Rachel :

— La tenir éloignée des autres enfants… une évolution rapide… dans des cas comme celui-ci… ce sera la fin.

Rachel avait une voix bizarre, mais Ada n’avait pu comprendre ce qu’elle répondait. Puis il y avait eu des pas descendant l’escalier et le silence, seulement rompu par le tic-tac de la pendule de sa mère sur la cheminée. Elle avait demandé à l’avoir dans sa chambre, et Rachel, humble devant la mort, avait obtempéré. Au bout d’une minute ou deux, Ada avait entendu les sabots du grand cheval bai du docteur Simpson résonner sur les pavés de la cour. En s’éloignant dans l’éblouissante lumière hivernale, le vieux médecin se disait que la petite Ada était bien jolie, tout comme sa mère. Il revit les boucles blondes d’Alice Barker et ne fut arraché à cette vision que lorsqu’un lièvre débouchant sur la route fit faire un écart à son cheval, manquant le désarçonner. Ada entendit le bruit des sabots s’éloigner puis disparaître. Alors, la neige se mit à tomber.

*

Ada savait ce qu’annonçaient les râles s’échappant de sa gorge. La sœur d’une de ses camarades de classe était morte de diphtérie l’hiver précédent et, donc, elle savait. La mort n’était pas si effrayante lorsqu’on l’approchait. Les cloches de l’église sonnaient un glas étouffé, comme si elles avaient deviné son arrivée. En fait, c’était un seigneur des environs, mort peu avant, qu’on enterrait ce jour-là. Noël était venu et reparti sans même qu’on s’en aperçoive dans la chambre de la malade. Le froid qui avait contribué à emporter Samuel s’était intensifié, et le sol était devenu dur comme du fer et froid comme du plomb. Il allait falloir de robustes pioches pour enterrer Ada.

Reflétée par la neige, la lumière qui entrait par la fenêtre éblouissait ; elle semblait ondoyante et tremblante comme de l’eau. Albert, Lillian et Nell jouaient au-dehors, leurs voix aiguës perçant cet épais silence qui s’installe toujours avec la neige.

Il recommença à neiger. D’abord légèrement, puis de plus en plus fort et de plus en plus dru. Les flocons devenaient de plus en plus gros, finissant par ressembler à un duvet arraché au poitrail de quelque gros oiseau blanc ou à l’aile d’un ange. Ada était dehors, pieds nus dans la neige cristalline, seulement revêtue de sa chemise blanche, mais elle n’avait pas froid. Elle cherchait des yeux les petits mais il n’y avait pas trace d’eux. Regardant soudain les arbres, elle vit que leurs branches chargées de neige étaient également couvertes d’oiseaux blancs. Lorsqu’elle porta son regard sur eux, tous s’envolèrent ensemble, dans un grand bruissement d’ailes, et des plumes se mirent à flotter dans l’air, se muant en de gros flocons de neige qui venaient fondre doucement sur ses joues offertes. Puis la blanche escadrille fit demi-tour et revint voler au-dessus d’Ada, qui pouvait entendre les ailes brasser l’air, avec, quelque part au loin, le son étouffé des cloches, et, plus près, le tic-tac de la pendule de sa mère et le bruit des sabots du grand cheval du docteur Simpson trottant dans la cour pavée.

Les oiseaux descendirent ensuite vers elle, en décrivant de vastes cercles concentriques et, avant d’avoir pu se rendre compte de ce qui lui arrivait, elle se retrouva en train de voler avec eux vers un grand soleil arctique au cœur duquel sa mère lui tendait les bras.

*

Lawrence disparut deux ans plus tard, s’éclipsant de la maison un beau matin d’été pour aller prendre la mer. Tom fut pris d’une véritable hystérie, convaincu que son frère avait été emporté par quelque force surnaturelle.

— Petit crétin ! dit Frederick en le calottant vigoureusement.

Tom n’en persista pas moins dans sa conviction, arrivant même à la communiquer à ses jeunes frère et sœurs, pour qui la disparition de Lawrence demeura toujours entourée de mystère. Ils n’entendirent plus jamais parler de lui ; en fait, il avait tenté d’écrire, mais la famille, à ce moment, avait déménagé.

Lawrence s’était retrouvé à Hull, les souliers usés par la marche et l’estomac criant famine. Un vieux marin l’avait alors pris en pitié et fait embarquer sur son caboteur. Pendant les deux années qui suivirent, Lawrence alla ainsi de port en port sur la côte est de l’Angleterre, ainsi qu’en Hollande et en Allemagne, avant d’embarquer comme soutier à bord d’un navire se rendant en Amérique du Sud. Il y resta une quinzaine d’années, puis le mal du pays le ramena vers l’Angleterre. Lorsque le navire qui le transportait atteignit les eaux britanniques, la Grande Guerre avait commencé. Il ne revit jamais son pays, car son navire sauta sur une mine allemande dérivant en mer du Nord.

Un an plus tard, par une nuit glaciale de février, Frederick mourut d’hypothermie devant la porte de son propre cottage – trop ivre pour atteindre le loquet. Rachel décida alors qu’elle avait assez vu la campagne et opéra un retour vers la civilisation urbaine. Elle aurait naturellement préféré revenir vers le bord de mer, mais la belle-sœur du pasteur lui proposa une place de cuisinière à York, et elle estima qu’il serait bête de refuser. La famille s’installa d’abord en location dans un taudis de Walmgate, puis, quand la situation fut un peu rétablie, Rachel se procura un pavillon décent aux Groves. Les enfants allaient à l’église et avaient des mouchoirs propres. Ils avaient perdu leur accent du terroir et pratiquement oublié la campagne.

*

Quand Nell revint de son voyage de noces dans la région des Lacs pour découvrir que Rachel était morte (« Je n’ai pas vu de raison de gâcher ta lune de miel avec cela », lui dit sagement Lillian), sa sœur avait déjà jeté la plupart de ses affaires, mais non le médaillon d’argent qui s’y trouvait. Elle savait qu’il avait appartenu à leur mère, car sur la seule et unique photo de celle-ci que possédait Tom, il apparaissait clairement. Lillian donna le médaillon à Nell en lui disant :

— Tu n’étais qu’un bébé ; elle ne t’a jamais vraiment tenue dans ses bras.

Et toutes deux pleurèrent sur le médaillon vide et tout ce qu’il pouvait représenter.

Elles ne pouvaient savoir qu’à ce moment précis, leur mère était en pleine crise de rage dans une chambre de Whitby. En hurlant, elle lança à travers la pièce un gros vase, qui, malheureusement, atteignit en pleine tempe M. Jean-Paul Armand. La femme de chambre de l’hôtel dut multiplier les compresses sur l’énorme ecchymose qui ne tarda pas à se former.

 

CHAPITRE V

1958

INTERLUDE

Bunty et le Perroquet disparurent la même nuit, et ce ne fut qu’après leur retour au bercail que nous comprimes qu’il ne s’agissait là que d’une coïncidence et que Bunty ne s’était pas enfuie avec le Perroquet. Ce n’était pas non plus le Perroquet qui s’était enfui avec notre mère, idée fermement logée sous mon petit crâne ; Patricia s’était récemment employée à me lire les Contes extraits des Mille et Une Nuits, et je m’imaginais le Perroquet volant à travers les cieux avec Bunty tant bien que mal cramponnée, tel Sinbad, à l’une de ses pattes reptiliennes. Il n’apparut pas, sur le moment, à nos esprits enfantins combien il était improbable que Bunty ait choisi le Perroquet comme la seule chose à emporter avec elle en fuyant le domicile conjugal.

Il nous faut un certain temps pour nous rendre compte de l’absence de Bunty. Elle est notre réveille-matin vivant, et si elle ne se met pas à sonner, nous continuons tout simplement à dormir. Nous ne nous éveillons en fait, ce matin-là, qu’à neuf heures et quart, au moment où un client se met à frapper violemment à la porte de la Boutique, au-dessous de nous, réveillant en sursaut les animaux qui, eux aussi, ont continué à dormir. Patricia, qui déteste être en retard (elle est du genre à arriver à l’école avant le concierge), est furieuse. Elle réveille Gillian, et Gillian me réveille – en me bondissant dessus, hurlant que je lui ai volé sa poupée favorite, Denise – qui a remplacé Sooty et Sweep dans ses affections. Quant à moi, je réveille George en me précipitant en pleurs dans la chambre parentale pour exhiber la grosse marque rouge laissée sur ma joue par le pied de Gillian. Tout cela dépasse George, qui se dresse dans le lit avec un air parfaitement égaré, saisit le réveil sur la table de chevet, lui jette un regard incrédule, contemple la place vide à ses côtés dans la couche conjugale, et, finalement, se recouche en marmonnant :

— Va chercher ta mère !

Il apparaît très vite que c’est plus facile à dire qu’à faire. Nous jouons toutes trois à « Chercher la Mère » pendant une bonne demi-heure avant de retourner voir George pour lui avouer notre totale incompétence en ce domaine.

— Qu’est-ce que vous racontez, que vous ne la trouvez pas ?

Entre-temps, il s’est levé, et il se rase avec son appareil électrique tout en surveillant d’un œil le grille-pain. De temps à autre, la sonnette de la Boutique retentit, et il doit se précipiter pour aller servir un client. Bien qu’ayant réussi à mettre son pantalon, il est, toujours, pour le haut, en maillot de corps et veste de pyjama, et, à la Boutique, tout l’humour de rigueur se déchaîne.

— Pas encore les yeux en face des trous, Mr. Lennox. Ah, ah, ah !

— T’as trouvé une bonne raison pour rester au lit, George ?

Cette dernière remarque est, bien sûr, formulée avec l’inimitable accent cockney de Walter, venu acheter un os de seiche pour la perruche de sa mère. La nature de cette acquisition entraîne évidemment un redoublement d’allusions grivoises, mais George ne paraît pas d’humeur à les apprécier.

— Comment va Doreen ? demande Walter, avec un geste des deux mains semblant évoquer les contours d’une vaste poitrine.

L’air sombre, George marmonne quelque chose à propos de Bunty.

— Perdu ta femme ? répète Walter d’un ton incrédule. Eh bien, en voilà une bonne !

A en juger par son expression, George n’a pas l’air de la trouver si bonne que cela. Il jette un regard circulaire sur la Boutique et découvre simultanément deux choses : l’absence du Perroquet et la présence de Ruby.

— Va t’habiller immédiatement ! tonne-t-il.

A l’entendre, on croirait que je suis en train d’effectuer un numéro de strip-tease particulièrement provocant, alors que je suis simplement là, en chemise de nuit et pantoufles, avec un morceau de toast calciné à la main.

Dans la cuisine, Patricia fait brûler toast sur toast, avant de se mettre à hurler d’exaspération contre le grille-pain. La sonnette de la Boutique annonce enfin le départ de Walter, et George se précipite pour nous rejoindre.

— Où est-elle passée, Bon Dieu ? demande-t-il en nous regardant tour à tour.

— Elle a peut-être laissé une lettre, dit Patricia en visant soigneusement la poubelle avec un toast carbonisé.

— Une lettre ? répète George.

Il a l’air abasourdi. L’idée que Bunty a pu nous quitter au lieu de se perdre simplement dans la maison ne l’avait pas encore effleuré.

— Oui, une lettre, insiste Patricia en expédiant le toast dans la poubelle sur une impeccable trajectoire (elle est avant-centre de l’équipe de handball junior de son école). Une lettre, tu sais.

— Je sais ce que c’est qu’une lettre, merci ! rugit George avant de se précipiter de nouveau vers la Boutique.

Je soupire et m’empare de la boîte de flocons d’avoine dont Gillian s’est déjà largement servie. Ils se répandent un peu partout mais quelques-uns parviennent quand même dans le bol. Patricia se beurre un morceau de toast presque incandescent avec une sorte de délectation morose. Nous mangeons debout, en prenant notre temps, libérées des contraintes de la salle à manger, et cette situation entraîne pour nous une sorte de jubilation interne affectueusement partagée. Cet heureux sentiment disparaît lorsqu’il s’agit de nous rendre à l’école. Patricia vérifie son cartable et dit :

— Bon. Eh bien, j’y vais.

— Et moi ? braille alors Gillian en s’enfournant dans la bouche l’ultime morceau de toast (habituellement, c’est Bunty qui nous accompagne, Gillian et moi, jusqu’à l’école primaire).

— Tu dis ? demande Patricia de ce ton infiniment dédaigneux qui a le don de mettre Gillian hors d’elle.

— Comment j’y vais, moi, à l’école ? lui hurle Gillian en sautant sur place (je remarque qu’il est question, dans sa phrase approximativement construite, de « moi » et non de « nous »).

*

Patricia hausse les épaules.

— Je n’en sais rien, fait-elle d’un ton encore plus dédaigneux. Cela ne me regarde pas. De toute manière, tu as presque dix ans – tu devrais quand même pouvoir aller à l’école toute seule.

Sur quoi, elle prend son cartable et s’éclipse. Gillian commence à bouillir d’indignation, mais se calme soudain au moment où Patricia réapparaît.

— Je prends mon cartable, se hâte-t-elle de dire.

— Pas la peine de te fatiguer, fait alors Patricia. Je ne suis pas revenue pour toi. J’ai oublié de me faire un mot, c’est tout.

Patricia va écrire une lettre, elle aussi ? Et je demande aussitôt, horrifiée :

— Tu t’en vas aussi, Patricia ?

— Mais non, imbécile ! J’ai oublié de m’écrire un mot parce que je suis en retard.

Elle déchire une page de son cahier et écrit, en contrefaisant parfaitement l’écriture de Bunty :

 

Chère Miss Everard,

Veuillez excuser Patricia qui sera en retard ce matin. Mais notre chien a été écrasé par une voiture.

Bien à vous,

Mrs. G. Lennox.

 

Gillian et moi regardons par-dessus l’épaule de Patricia, et Gillian dit :

— Quel chien ? Nous n’avons pas de chien.

— Si, fait Patricia en pliant bien proprement sa lettre. Nous en avons des tas.

— Oui, mais ils sont à vendre, dit Gillian, interloquée. Et aucun ne s’est fait écraser.

Patricia la regarde avec exaspération.

— Gillian, dit-elle, tu passes ton temps à mentir. Alors je ne vois vraiment pas ce qui t’excite.

Mais Gillian, précisément, s’excite à vue d’œil. Comme toujours lorsqu’elle s’apprête à piquer une crise, sa peau se marbre curieusement de rose – comme les écailles d’une truite saumonée.

— Cette fois-ci, je m’en vais, déclare Patricia en l’ignorant royalement.

Elle se tourne vers moi et me dit d’un ton affectueux :

— À ce soir, Ruby.

Je l’en remercie en l’accompagnant jusqu’au portail de l’Arrière-Cour et en lui faisant un petit signe d’adieu de la main, ce que Bunty ne daigne jamais faire. Derrière moi retentit un beuglement de sirène de brume :

— Je veux Maman !

Mais, comme « Maman » elle-même le souligne fréquemment, « vouloir » et « avoir » sont deux choses totalement différentes. Nous ne nous rendons pas à l’école ce jour-là, mais nous avons soin de nous tenir très à l’écart de George. Nous restons surtout dans la chambre de Gillian, qui a entrepris de jouer elle-même les maîtresses d’école, installée sur le lit, tandis que Denise et moi nous retrouvons entassées derrière un minuscule bureau. Le plus clair de l’activité pédagogique de Gillian consiste apparemment à infliger des punitions, et lorsque je me hasarde à lui faire remarquer qu’avec Patricia, au moins, on apprend des leçons, je me retrouve au coin pendant plus d’une heure. On ne me libère que pour me faire chercher de quoi manger un peu. Tout ce que je puis trouver, c’est une demi-miche de pain complet et quelques biscuits, ce qui ne fait pas de moi le chouchou de l’institutrice. De temps à autre, George vient se placer au bas de l’escalier pour nous demander d’une voix tonitruante si tout va bien. Nous répondons par l’affirmative, ne voyant pas très bien ce qu’il pourrait faire dans le cas contraire.

*

— Vous êtes restées là toute la journée ? demande Patricia, effarée, en rentrant de l’école.

— Oui.

— Et pas de signe de Maman ? (Le terme était en voie de disparition dans le vocabulaire de Patricia, mais la situation de crise l’y a apparemment fait revenir.)

— Non.

Elle a disparu sans laisser la moindre trace. Ni un cheveu ni un ongle. Peut-être est-elle morte. Peut-être a-t-elle rejoint la cohorte de nos fantômes familiers, traversant les murs et glissant le long des escaliers. Si nous avions sous la main Mr. Wedgewood ou Myra, ils pourraient peut-être demander poliment à nos fantômes de chercher un peu. Cela permettrait à la Neuvième Légion de s’occuper un moment.

George sort un moment et nous rapporte du poisson et des frites. Il a l’air très préoccupé.

— Ce fichu Perroquet a mis les voiles aussi, vous savez, fait-il en secouant la tête. Vous croyez qu’il faudrait appeler la police ?

Nous le regardons toutes trois avec stupéfaction, car c’est la première fois qu’il daigne nous demander notre avis sur quoi que ce soit.

— Eh bien, fait Patricia prudemment, est-ce que tu as vraiment cherché s’il n’y avait pas une lettre ?

— Comme si j’avais eu le temps ! réplique-t-il d’un ton chagrin.

Une perquisition immédiate est ordonnée. Gillian suggère à Patricia d’écrire elle-même une lettre en imitant l’écriture de Bunty.

— Cela avancerait à quoi ? demande Patricia.

— Cela pourrait le calmer un peu, répond Gillian.

— De façon à ce qu’il nous fiche la paix ?

J’appuie le projet avec enthousiasme, tout en ayant un peu honte de constater que nous nous préoccupons plus, en ce moment, de notre petit confort que du sort de notre mère. De toute manière, le plan est abandonné car aucune d’entre nous n’a la moindre idée de ce que Bunty pourrait écrire à George pour le calmer un peu.

Nous fouillons le tiroir de la table de chevet de Bunty, qui est parfaitement rangé mais ne contient aucun message pour George. Nous y trouvons, en revanche, un petit médaillon d’argent.

— Qu’est-ce que c’est ? demandé-je à Patricia, qui hausse les épaules en signe d’ignorance.

« Oh, c’est moi ! » fais-je, ravie.

En ouvrant le médaillon, j’y ai trouvé, se faisant face, deux petites photos de bébés qui semblent l’une et l’autre me représenter. Je me retourne pour adresser un regard triomphant à Gillian, dont l’effigie est absente.

— Maman a ma photo près de son lit, lui dis-je.

— Ah, oui ! fait-elle d’un ton sarcastique. Elle a mis cela là parce qu’il y a une photo de P…

Elle ne termine pas la phrase, car Patricia vient de lui donner un violent coup dans les côtes.

Sur ce, Patricia découvre, dans le tiroir de George, ce qui paraît être une lettre authentique, voisinant avec un paquet de Craven A, un peu de monnaie et un paquet de préservatifs rose et rouge. Le nom « George » est griffonné en travers de l’enveloppe, que nous hésitons longuement à ouvrir.

Gillian suggère que nous la décollions à la vapeur, mais il nous paraît un peu risqué de nous rendre dans la cuisine. Sur quoi Patricia a l’idée de génie d’utiliser la bouilloire électrique que Bunty garde à côté de son lit.

Lorsque nous finissons par ouvrir la lettre, Patricia s’est ébouillantée, et l’enveloppe est toute détrempée et gondolée. De toute manière, nous sommes obligées de la déchirer.

— Qu’est-ce qu’elle raconte, Patricia ? demande avidement Gillian.

Patricia se met à lire à haute voix en imitant instinctivement Bunty, encore que le contenu de la lettre ne ressemble pas tellement à celle-ci. C’est un peu comme si elle avait trouvé les mots qu’elle emploie dans un livre – ou plus vraisemblablement dans un film.

 

Cher George,

Ma patience est à bout, et je ne puis plus continuer ainsi. Je pense qu’il est préférable que je passe quelque temps séparée de vous tous, si fort que j’aime, tu le sais, les enfants. Tu dis que tu ne fréquentes pas une autre que moi, et il faut bien que je te croie parce que tu es mon mari, mais, comme tu le sais, la vie n’a plus été la même pour moi depuis que P…

 

Patricia s’étrangle sur ce mot, lance un regard un peu étrange à Gillian et il y a une courte pause gênée avant que la lecture reprenne.

 

De toute manière, je m’en vais parce que j’en ai par-dessus la tête. (Cela ressemble plus à Bunty.) Ne t’inquiète pas pour moi. Mais là, il n’y a pas de danger.

Bunty.

 

Nous digérons ce texte en silence pendant un moment – surtout le passage où Bunty proclame son amour pour ses enfants. Puis Patricia renifle dédaigneusement et dit :

— Quel tas de bêtises !

Cela me surprend, car j’ai trouvé cela plutôt émouvant.

— Peut-être qu’il vaudrait mieux ne pas la lui donner ? suggère Gillian.

Mais Patricia, scrupuleuse jusqu’au bout, dit qu’il n’en est pas question et imite l’écriture de Bunty sur une autre enveloppe.

— Vous n’avez pas ouvert cette lettre ? demande George d’un ton suspicieux.

— Bien sûr que non, rétorque Patricia avec un air offusqué. L’enveloppe est fermée, non ?

George renifle longuement et fait mine de s’absorber dans la lettre alors qu’il est évident qu’il a fini de la lire.

— Bien, dit-il finalement. Votre mère a dû partir subitement voir Tante Babs parce qu’elle est malade. Je veux dire Tante Babs, pas votre mère.

Nous couvrons Tante Babs de murmures de compassion tout en nous regardant, les yeux exorbités. Nous nous contenons toutefois et, un peu plus tard, Patricia rappelle à George nos vacances imminentes ; nous avions oublié que nous devions nous rendre à Whitby pour les congés scolaires de la Pentecôte. Du coup, George va, de façon tout à fait spectaculaire, se frapper la tête contre la porte.

— Non, dit-il. Non, ce n’est pas possible ! Comment ai-je pu oublier ?

Nous entrons dans son jeu avec quelques mimiques interrogatives du plus bel effet.

— Je vais fermer la Boutique, proclame-t-il finalement, après avoir téléphoné partout pour chercher un remplaçant sans le trouver.

— Et qu’est-ce qui arrivera aux animaux si tu fermes la Boutique une semaine ? demande la sage Patricia.

— Je ne sais pas, fait George, qui semble soudain épuisé. Vous pourriez peut-être toutes aller chez Tante Babs, ou quelque chose comme cela…

— Non, lui rappelle Patricia d’une voix douce. Tante Babs est malade, tu te souviens ?

Il lui jette un regard encore plus affolé.

— Et Lucy-Vida ? demande Gillian, qui, entretemps, s’est mise à sangloter.

— Lucy-Vida ? Lucy-Vida ? Quoi donc, Lucy-Vida ?

— Elle est censée venir avec nous, précise Patricia. (Tante Eliza entre à l’hôpital pour se faire retirer ses varices.) Elle va arriver dans la matinée.

Cette fois, George tombe à genoux et se frappe la tête sur le plancher. C’en est trop pour lui. Il en a plus qu’assez : sa femme et le Perroquet disparus, quatre petites filles sur les bras, une Boutique dont s’occuper, des vacances… Soudain, il relève la tête. Une idée l’illumine.

— Ah ! fait-il.

Mais il ne précise pas plus avant sa pensée.

*

Patricia est assise à l’avant, tandis que Lucy-Vida, Gillian et moi sommes entassées sur le siège arrière de notre vieille Ford Anglia de 48. Nous allons toujours dans un appartement meublé à Whitby pour les vacances de la Pentecôte, comme il avait été prévu, mais, au lieu de nous diriger sur Pickering, nous effectuons un curieux détour. Nous apercevons un panneau annonçant Leeds, Mirfield, Dewsbury, et je me recroqueville d’horreur sur mon siège. Patricia lance à George un regard inquisiteur.

— Je croyais que nous n’allions pas chez Tante Babs, dit-elle.

— Nous n’y allons pas, fait George, sibyllin.

Après ce qui nous semble une éternité, nous nous arrêtons devant un petit pavillon assez sinistre de Chapeltown.

— J’en ai pour une minute, affirme George en sautant de la voiture avant de s’appuyer de tout son poids sur la sonnette électrique du pavillon.

La porte est ouverte par une main invisible, et George disparaît à l’intérieur. Il nous a informées qu’il a « trouvé quelqu’un pour s’occuper de nous », et les spéculations vont bon train quant à l’identité de ce « quelqu’un ». Nous avons toutes nos préférences : Lucy-Vida aimerait bien Margot Fonteyn, je veux Nana, la chienne de Peter Pan, et Patricia préférerait Mary Poppins (une femme capable de combler les nombreuses lacunes de notre éducation). De façon caractéristique, Gillian voudrait qu’une fée vienne s’occuper d’elle et mettre les autres à l’orphelinat. De toute manière, nous ne récoltons rien de tout cela. Nous récoltons Tante Doreen.

— À l’arrière, Patricia ! ordonne George comme s’il parlait à un chien.

Patricia se glisse à contrecœur sur le siège arrière déjà bondé, et nous lançons des regards hargneux à l’intruse du siège avant.

— C’est Mrs. Collier, présente George. Vous pouvez l’appeler Tante Doreen.

« Tante Doreen » se retourne pour nous sourire. C’est une femme rondelette et assez appétissante, plus vieille que notre mère mais moins maquillée.

Elle tend à une Patricia effarée une petite main grassouillette.

— Vous devez être Patricia, déclare-t-elle avec l’accent le plus extraordinaire que j’aie jamais entendu, puisque vous êtes la plus grande.

L’air dubitatif, Patricia serre la main tendue.

— Voudriez-vous être assez bonne, ma chère, poursuit Tante Doreen, pour me présenter aux autres petites filles ?

Elle nous serre la main à toutes d’un air solennel. George nous surveille d’un œil d’aigle dans le rétroviseur, à l’affût de la moindre entorse aux bonnes manières.

Les présentations terminées, il nous déclare :

— Votre Tante Doreen a très gentiment accepté de s’occuper de vous cette semaine afin que vous puissiez profiter de vos vacances. Qu’est-ce que vous en dites ?

— Merci, Tante Doreen, disons-nous toutes en chœur.

Toutes, à l’exception, en fait, de Patricia, qui hausse les sourcils et me murmure :

— Qu’est-ce que c’est que cela ? La Petite Maison dans la prairie ?

C’est un livre qu’elle abomine tout particulièrement. La manifestation de mauvais esprit de Patricia passe inaperçue de George, alors aux prises avec la capricieuse boîte de vitesses de l’Anglia. La présence de Tante Doreen semble prévenir le flot de jurons qui accompagne habituellement cette opération.

Dès que nous sommes en route, Tante Doreen sort un paquet de cigarettes et demande à George s’il en veut une. Il accepte avec des manifestations de gratitude si éperdues qu’on pourrait penser qu’elle vient de lui offrir un cigare de La Havane. Elle allume deux cigarettes et lui en passe une. Ce signe d’intimité ne passe pas inaperçu du siège arrière. Tante Doreen serait-elle une parente de George ?

Le trajet jusqu’à Whitby s’effectue sans incidents – ce qui est rarissime avec l’Anglia. Tante Doreen et George semblent connaître fort bien Whitby et, tout au long de la descente menant à la ville, se mentionnent l’un à l’autre des endroits familiers. Gloussant déjà de rire, Tante Doreen demande :

— Tu te souviens des harengs fumés ?

George, alors, rejette la tête en arrière et part d’un rire presque adolescent.

Whitby a vraiment l’air d’un endroit magique, avec ses ruines mystérieuses en haut de la falaise et ses minuscules maisons de pêcheur. Patricia est tout particulièrement ravie, parce que c’est là, dit-elle, que le Déméter, venant de Varna, a terminé son voyage.

— Le Déméter ? demande Tante Doreen.

— Oui, précise Patricia, le navire de Dracula est arrivé ici avec tout son équipage mort, au milieu d’une tempête surnaturelle, et ces falaises doivent être celles où il s’est réfugié sous la forme d’un chien noir. Un chien de l’enfer.

Elle se pourléche visiblement et, dévisageant Lucy-Vida qui est coincée entre elle et Gillian (je suis tout au bout, écrasée contre une portière qui va probablement se détacher si nous prenons un virage trop serré), suggère :

— Tante Eliza t’a peut-être appelée comme cela à cause de Lucy Harker. Elle était devenue vampire, tu sais ?

— P’têt bien, répond flegmatiquement Lucy-Vida.

Elle connaît Patricia depuis bien trop longtemps pour se laisser impressionner par elle.

— Mon Dieu, mon Dieu, fait Tante Doreen.

Elle se tourne vers Patricia et lui dit sans la moindre trace de sarcasme :

— Quelle belle imagination vous avez, Patricia !

Et Patricia se donne un mal fou pour ne pas paraître flattée.

Nous finissons par atteindre le Royal Crescent. Après avoir monté tous nos bagages jusqu’à l’appartement, au troisième étage, George ne reste que le temps d’une tasse de thé.

— Bien, dit-il, je ferais mieux de retourner à la Boutique.

Sur quoi il nous plaque et nous laisse en compagnie d’une totale étrangère.

— Bien, dit à son tour Tante Doreen, en mettant dans ce simple mot plus de voyelles que nous n’en avons jamais entendues à la fois, il faudrait peut-être défaire les bagages, les filles…

Chez Patricia, la curiosité finit par l’emporter sur la réserve.

— D’où êtes-vous, Tante Doreen ? demande-t-elle.

L’intéressée part d’un grand rire gloussant.

— De Belfast, Patricia, de Belfast !

Patricia ayant disparu avec le plateau à thé, Lucy-Vida et moi en sommes réduites à nous tourner vers Gillian pour la solution de notre problème géographique.

— C’est la capitale du Pays de Galles, précise Gillian avec la plus grande assurance.

Nous sommes toutes séduites par l’appartement ; il n’est pas encombré comme ceux que nous fréquentons habituellement, et il a juste assez d’un peu tout – draps, couvertures, casseroles et couteaux. Le papier à fleurs des murs est tout propre et n’a pas été imprégné par les miasmes des drames familiaux. Le tapis feuille morte et les rideaux orange de la salle de séjour n’expriment rien de plus que la joie des vacances. Le seul inconvénient est qu’il n’y a que deux chambres à coucher. Tante Doreen en prend une, ce qui nous laisse à quatre filles dans une seule chambre, avec deux grands lits. Il est plus simple de laisser Patricia prendre un des lits pour elle toute seule et de nous entasser à trois dans l’autre. Cela fait beaucoup de monde ensemble, en comptant Panda, Teddy, Denise et l’inqualifiable « Mandy-Sue » de Lucy-Vida, qui ressemble à un chat noir et blanc sortant des mains d’un taxidermiste particulièrement incompétent. En compensation, notre chambre jouit d’une vue magnifique sur Crescent Gardens, sur la Promenade, sur le Pavillon et, au-delà, sur une mer du Nord ondulant à l’infini – la limite du monde tel que nous le connaissons.

*

Il faut un jour ou deux à Tante Doreen pour faire la conquête de Patricia. Au début, elle est carrément hostile, et s’enfuit pendant plusieurs heures. On la retrouve finalement sur la plage, aidant le meneur d’ânes à promener ses bêtes. L’ânier est ravi d’avoir trouvé ainsi du personnel gratuit, ignorant que Patricia est simplement en train de créer chez lui un faux sentiment de sécurité de façon à pouvoir, le moment venu, libérer tous les ânes. Elle revient à la maison en larmes (chose très inhabituelle chez elle) et n’est même pas ramenée à de meilleurs sentiments par le fait que Tante Doreen s’abstient d’avoir recours à ces violences physiques dont Bunty est assez prodigue à notre égard. Le lendemain, au cours d’une sortie sur la Promenade, elle tombe de la chaussée – chute apparemment accidentelle, mais en laquelle je subodore ensuite une tentative de suicide adroitement déguisée.

Elle a simplement le poignet foulé, et est pansée avec une rare compétence par Tante Doreen.

— J’ai été infirmière pendant la guerre, explique celle-ci en souriant.

Cela la fait monter de plusieurs crans dans notre estime, car le métier d’infirmière a droit à toute notre considération bien qu’aucune d’entre nous ne s’y destine. Patricia veut à toute force être vétérinaire pour sauver tous les animaux de la Création. Lucy-Vida va être danseuse de music-hall : ses longues jambes peuvent effectuer d’incroyables entrechats, révélant des dessous dont la couleur arrache des exclamations d’horreur à Bunty et à Tante Babs. Moi, je serai comédienne quand je serai grande (« C’est déjà fait, Ruby », me dit aimablement Bunty), et Gillian va simplement être célèbre, et ne se demande même pas comment. À la différence de Bunty, Tante Doreen écoute nos puériles confidences avec un réel intérêt.

Patricia finit par capituler, impressionnée par l’affectueuse qualité des soins que lui prodigue Tante Doreen :

— Cela ne te fait pas mal, Patricia ? Oh, je suis désolée ! Là, tu es très courageuse…

Le contraste entre ce comportement et celui de Bunty ne peut que frapper. Et il y a bien d’autres domaines où la comparaison avec Bunty tourne en faveur de Tante Doreen. Sa façon de cuisiner, par exemple : sans la moindre histoire, elle nous sert de bons repas bien reconstituants, à base de ragoûts mijotés.

— De quoi bien te lester, Patricia. Pour que tu n’aies plus la force de t’enfuir.

Elle rit, et – chose effarante – Patricia rit avec elle. Tante Doreen n’a rien non plus contre les pâtisseries achetées dans le commerce (dont la seule idée fait frémir Tante Babs, Tante Gladys et Bunty), et nous les laisse choisir chaque jour.

— Nous sommes en vacances, après tout, proclame-t-elle.

Cela ne veut pas dire qu’elle cultive le laisser-aller. Bien au contraire, elle fait régner autour d’elle l’ordre et l’harmonie, et se montre aussi stable et solide que la digue du port quand les émotions de Gillian menacent de déborder. Elle a le don très particulier de nous persuader que les tâches domestiques les plus prosaïques – laver la vaisselle, faire les lits et le reste – sont autant d’occasions de jeux divers, tant et si bien que Gillian se bat pour s’emparer du balai avant tout le monde.

— Regardez un peu not’Gillian, s’émerveille Lucy-Vida. On ne l’aurait pas crue comme cela…

Il y a beaucoup de choses, en fait, que nous n’aurions pas crues comme cela. Même mon somnambulisme semble se calmer à proximité de Tante Doreen. (« C’est parce qu’elle ne te réveille pas, me dit dédaigneusement Gillian, et que, comme cela, tu ne t’en aperçois pas. » Merci, Gillian.)

Tante Doreen organise des jeux sur la plage, des concours de châteaux de sable, ainsi que de petites expéditions pédestres aux alentours ou, simplement, des promenades dans les rues de Whitby, qui ont souvent des noms aussi drôles que celles de York – comme la Place de la Porte Sombre et la Place de la Dispute (George et Bunty auraient dû habiter là).

Tante Doreen connaît d’innombrables jeux de cartes dont je n’aurais même pas soupçonné l’existence (Patricia est transportée de joie en apprenant qu’il y a tant de variétés de réussites), et, les après-midi pluvieux – il y en a plusieurs –, elle s’amuse vraiment à jouer avec nous, assise sur le tapis et nous passant biscuits au chocolat et verres de jus d’orange. Elle réussit même à persuader Gillian de ne pas tricher, ce que personne n’avait réussi à faire avant elle. Gillian, toutefois, continue à hurler à pleins poumons quand elle perd. À ce moment, Patricia a coutume de la frapper vigoureusement, mais Tante Doreen se contente de la prendre par la main, de la conduire dans la chambre et refermer la porte en disant :

— Laissons la pauvre petite se calmer un peu.

*

Pour la première fois de notre vie, nous disons nos prières avant d’aller au lit.

— Juste une petite prière, dit Tante Doreen, pour que Dieu sache que vous êtes là.

Elle nous fait ajouter un petit post-scriptum pour demander à Dieu de veiller sur Papa et Maman. Peut-être parce que George n’est pas tellement entré dans les détails, Tante Doreen semble croire que Lucy-Vida est notre sœur. Personne ne se soucie de la détromper : cela ne ferait guère de différence et, de toute manière, nous aimons bien avoir une sœur de plus.

— Quatre de nouveau, fait Patricia – d’un ton assez lugubre en mettant le couvert pour le petit déjeuner un matin.

Elle a apporté avec elle en vacances Les Quatre Filles du docteur March, dont elle nous lit les passages les plus tristes jusqu’au moment où nous commençons toutes à pleurer (sauf Gillian).

Tante Doreen fait souvent allusion à Bunty. Elle dit des choses comme « Je suis sûre que ta maman aimerait bien que tu fasses cela, Gillian » ou « Je crois que ta maman t’aime beaucoup, Patricia ». Mais quand nous lui demandons si elle connaît effectivement Bunty, elle s’étrangle de rire et nous dit :

— Moi ? Grands dieux, non…

Quand Lucy-Vida lui demande si elle a elle-même des enfants, Tante Doreen prend un air triste et lui répond :

— Non, ma chérie, j’ai eu une petite fille, mais je l’ai perdue.

— Comment s’appelait-elle, Tante Doreen ? fait doucement Patricia.

Tante Doreen la regarde d’un air absent et secoue la tête.

— Je ne sais pas, dit-elle.

C’est vraiment curieux de ne pas savoir le nom de son propre enfant ! Mais peut-être pas, après tout : Bunty doit toujours réciter tous nos noms avant de trouver le bon. « Patricia, Gillian, P…, Ruby… Comment t’appelles-tu, déjà ? » Peut-être que si Bunty ne revient pas, nous aurons une autre mère, Tante Doreen, de préférence, qui se rappellera mon nom.

*

George débarque le vendredi soir et nous annonce que nous rentrons à la maison le lendemain matin à la première heure. Il nous apporte du poisson et des frites pour le dîner – nous en avons déjà en au déjeuner, sur le port.

— Je ne sais pas ce que vous en pensez, les enfants, dit alors Tante Doreen, mais il se passera un moment avant que je mange une seule frite !

Nous sommes bien d’accord avec elle.

— Où vas-tu dormir, Papa ? demande innocemment Patricia.

— Oh, fait George avec un sourire à la Bunty, je vais dormir ici, sur le canapé.

Alors, tout va bien.

Je suis réveillée le lendemain matin de bonne heure par les cris d’une troupe de mouettes, et je vais en traînant les pieds dans la salle de séjour me poster derrière les rideaux orange de l’une des vastes fenêtres pour jeter un dernier coup d’œil à la mer, bleue et brillante comme un saphir. La matinée est superbe, et j’ai peine à croire que nous n’irons pas, comme d’habitude, jouer sur le sable mouillé en regardant la marée descendre. J’ai complètement oublié que George dort dans la pièce : il n’y a pas trace de lui sur le canapé, ni couverture ni oreiller. Je ne me souviens de lui qu’en entendant approcher sa toux matinale de fumeur. Cachée par les rideaux, je le vois entrer dans la pièce en se grattant longuement la nuque, vêtu d’un pyjama à rayures. Tante Doreen entre à sa suite, revêtue d’une combinaison de nylon rose sous laquelle ballottent mollement ses vastes seins. Subitement, elle entoure de ses bras robustes la taille de George sous la veste de pyjama, et il laisse échapper un curieux grognement.

— Bon Dieu, Doreen ! fait-il, tandis qu’elle se met à rire.

Puis Tante Doreen lui dit :

— Allez viens, Georgie-Porgie, allons préparer un peu le petit déjeuner des gosses !

George soupire et se laisse traîner vers la cuisine par le cordon de son pantalon de pyjama.

Sur le chemin du retour, nous déposons Tante Doreen à Leeds, après de multiples embrassades. Même Patricia a les yeux humides.

— Qui s’occupe de la Boutique ? demande-t-elle, après un long silence chargé d’émotion.

— J’ai fermé pour la journée, dit George.

Nous sommes très flattées qu’il ait placé sa famille avant Mammon.

Valise au poing, nous entrons dans la Boutique. « Boutique ! » crie Gillian sans attendre de réponse. Elle reste pétrifiée lorsqu’elle voit Bunty émerger de l’arrière-boutique.

— Maman ! faisons-nous en chœur.

Nous avons l’impression de ne pas l’avoir vue depuis des années.

— Bunty ! dit George, qui ajoute, de façon relativement superflue : Tu es revenue !

S’ensuit un silence gêné. Nous devrions, en bonne logique, nous précipiter vers Bunty et l’entourer de tous nos petits bras. Mais nous demeurons figées sur place, jusqu’au moment où George annonce :

— Je vais préparer le thé.

— Laisse, dit alors Bunty. Je vais le faire.

Et elle se dirige vers la cuisine d’un pas très naturel, comme si elle revenait d’une séance chez le coiffeur et non d’une fugue d’une semaine.

Tandis que Bunty disparaît, le sourire s’efface lentement sur les lèvres de George, et c’est un visage tragique qu’il tourne vers nous pour nous murmurer :

— Vous n’êtes jamais allées en vacances avec Tante Doreen. Compris ?

Nous hochons la tête sans bien comprendre.

— Et avec qui sommes-nous allées en vacances ? demande Patricia, intriguée.

George la regarde, muet et l’œil fixe – on pourrait presque voir les mouvements désordonnés de sa matière grise se refléter dans sa rétine.

— Avec qui, Papa ? insiste Patricia. Avec qui ?

A ce moment, la voix lointaine de Bunty nous parvient de la cuisine.

— À propos, demande-t-elle, qui s’est occupé de la Boutique, toute la semaine ? Elle était fermée quand je suis arrivée.

— Quand était-ce ? crie George avec un détachement très affecté.

— Il y a une demi-heure à peu près.

George laisse échapper un soupir de soulagement et répond :

— La mère de Walter. Mais je lui avais dit de fermer de bonne heure – elle se fatigue assez vite.

— La mère de Walter ?

Bunty ne semble pas très convaincue – ce qui n’a rien de surprenant. La mère de Walter est presque aussi gâteuse que Nell. Il est hors de doute qu’avec un petit encouragement de Walter (qui doit un service à George), elle pourra se convaincre qu’elle s’est bel et bien occupée de la Boutique toute la semaine.

George s’accroupit pour pouvoir nous regarder dans les yeux – à l’exception de Patricia – et nous chuchote :

— J’étais avec vous à Whitby. C’est moi qui me suis occupé de vous toute la semaine. Compris ?

— Compris, murmurons-nous en chœur, tandis que Bunty annonce que le thé est infusé.

— Offrons-nous une petite gâterie ce soir, suggère-t-elle un peu plus tard.

— Oh, oui ! fait Gillian. Quoi ?

— Du poisson et des frites, bien sûr, répond Bunty avec un sourire radieux.

*

Je suis réveillée en plein milieu de la nuit par un grattement à la fenêtre. Je reste couchée toute raide dans mon lit, pétrifiée d’horreur, imaginant qu’un vampire particulièrement affamé essaie d’entrer.

Combien de temps encore jusqu’à l’aube ? Très longtemps, à ce que je découvre en écoutant de mon lit les bruits fantomatiques de la vieille maison, les craquements des poutres et du plâtre, et les pas cloutés des légionnaires défunts dans l’escalier. Tous ces sons me paraissent inoffensifs à côté du bruit à ma fenêtre. Quand il fait enfin jour et que les oiseaux commencent à chanter, je trouve le courage d’écarter le rideau et de regarder à l’extérieur. Ce n’est pas du tout un vampire, mais le Perroquet, installé sur le rebord de la fenêtre, maigre et l’air abattu. Il a le même air de vaincu que George, comme s’il avait cherché toute la semaine l’Amérique du Sud et ne l’avait pas trouvée.

*

Les choses reprennent vite leur cours normal pour nous tous, y compris le Perroquet. Dès que George et Bunty ont leur première dispute, Lucy-Vida se rappelle, comme par magie, qu’elle n’est pas notre sœur et s’en retourne chez Oncle Bill et Tante Eliza. Les vacances prennent rapidement l’aspect d’un mythe. Nous avons presque l’impression que c’est à d’autres que tout cela est arrivé, dans quelque conte pour enfants. Pendant quelque temps, nous continuons à parler entre nous de Tante Doreen, puis, peu à peu, elle devient aussi irréelle que Mary Poppins. Au bout de quelques mois, Gillian en est même venue à croire qu’elle l’a vue voler au-dessus du port de Whitby, planant au-dessus du quai et tournant autour du phare, au bout de l’estuaire. Ce souvenir semble si cher à notre sœur que nous n’avons pas le cœur de la détromper.

 

ANNEXE V

VOYAGE DE NOCES

 

1958 : Ted posa la valise de sa mère sur le sol, dans sa chambre, et s’attarda un moment, passant son doigt sur le dessus de la cheminée en fredonnant un air sans musique. Ils venaient d’arriver dans la pension de famille, et Nell avait hâte que Ted quitte la chambre, pour pouvoir retirer son corset et ses bas et s’étendre sur le lit.

— Bien, finit-il par dire, je vais défaire ma valise, Mère. Je te retrouve en bas pour le thé.

Il mit encore un certain temps à sortir. Nell le regardait en se demandant ce qu’il voulait au juste. Le dernier fils de Nell avait près de trente ans, mais, quand elle le regardait, c’était toujours un petit garçon qu’elle voyait.

— Pour le thé, c’est entendu, Ted.

Ted venait de quitter la marine marchande après douze années de service, et cette semaine dans la pension de famille de Kendal était destinée à le réadapter à la vie à terre. Nell n’était venue qu’à contrecœur. Elle n’aimait plus sortir de chez elle.

Ted referma la porte tout doucement, comme s’il quittait la chambre d’une malade, et Nell se demanda soudain combien de temps il lui restait à vivre. La mort était une chose terrifiante, mais, de plus en plus, Nell se surprenait à penser qu’elle serait contente quand tout serait fini.

Bien que la fenêtre fût ouverte, il faisait chaud dans la chambre. Il y avait un lit dur et étroit, une table de chevet, une table de toilette, une armoire et une pendule sur le manteau de la cheminée. Elle marquait quatre heures moins dix, mais Nell ne savait pas si elle était à l’heure.

Dans les coulisses du musées
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