KATE ATKINSON

 

Dans les coulisses du Musée

 

 

ROMAN TRADUIT DE L’ANGLAIS PAR JEAN BOURDIER

 

EDITIONS DE FALLOIS

 

CHAPITRE I

1951

CONCEPTION

Ça y est, j’existe ! Je suis conçue alors que minuit sonne à la pendule posée sur la cheminée, dans la pièce de l’autre côté du vestibule. La pendule a appartenu autrefois à mon arrière-grand-mère (une femme nommée Alice) et c’est sa sonnerie fatiguée qui salue mon entrée dans le monde. Ma fabrication commence au premier coup de minuit et s’achève au dernier, au moment où mon père se retire de sur ma mère, roule de côté et se retrouve subitement plongé dans un sommeil sans rêve grâce aux cinq pintes de bière John Smith qu’il a bues au Bol-de-Punch, avec ses amis Walter et Bernard Belling. Lorsque j’ai été arrachée au néant, ma mère faisait semblant de dormir – comme elle le fait souvent en ces circonstances. Mais mon père a de la santé et il ne se laisse pas décourager pour autant.

Mon père s’appelle George, et il a dix bonnes années de plus que ma mère, qui ronfle maintenant, le nez dans l’oreiller voisin. Ma mère a pour nom Berenice, mais tout le monde l’a toujours appelée Bunty.

« Bunty » ne me semble pas un nom très adulte. Ne serait-il pas préférable pour moi d’avoir une mère avec un autre prénom ? Un prénom tout simple comme Jane, ou très maternel comme Mary ? Ou bien quelque chose de romantique, quelque chose faisant un peu moins penser aux illustrés pour adolescentes sportives – Aurore, par exemple, ou Camille ? Trop tard maintenant. Le nom de Bunty va, bien sûr, être « Maman » pour les quelques années à venir, mais, au bout d’un certain temps, il ne restera plus aucune dénomination maternelle (maman, m’man, man, mama, ma, mmm) paraissant appropriée, et je renoncerai plus ou moins à l’appeler de quelque nom que ce soit. Pauvre Bunty !

Nous habitons dans un endroit qu’on appelle Au dessus de la Boutique, ce qui n’est pas rigoureusement exact, car la cuisine et la salle à manger sont au même niveau que la boutique, et ce niveau inclut également la zone satellite de l’Arrière-Cour. La Boutique (où l’on vend des animaux et tout ce qui est nécessaire à leur survie terrestre) se trouve dans l’une de ses rues anciennes qui se tapissent à l’ombre dominatrice de la cathédrale de York. Dans cette rue ont vécu les premiers imprimeurs et les premiers fabricants de vitraux venus colorier les rayons de soleil pénétrant par les fenêtres de la ville. La Neuvième Légion romaine, ayant conquis le nord de la grande île britannique, a arpenté notre rue, sa via praetoria, avant de s’évanouir dans les vapeurs du temps. Guy Fawkes est né là, Dick Turpin a été pendu quelques rues plus loin, et Robinson Crusoé, cet autre héros prestigieux, est aussi un fils de notre ville. Qui dira lesquels d’entre eux appartiennent à la réalité et lesquels à la fiction ?

Dans ces rues, l’histoire suinte de tous les murs. La maison où se trouve notre Boutique a des siècles, ses murs penchent et ses planchers se renflent. Une construction s’est toujours dressée là depuis la présence romaine, et inutile de dire que l’endroit a sa juste part d’occupants plus légers que l’air, dont les ectoplasmes viennent s’enrouler autour des piliers et des balustrades et se traîner misérablement derrière notre dos. Nos fantômes se pressent tout particulièrement dans les escaliers, qui sont nombreux. Ils ont beaucoup à se dire. On peut entendre, si l’on écoute bien, les divers bruits qu’ils font : celui des avirons vikings plongeant dans l’eau, celui des sabots de la chasse à courre d’Harrogate sur les pavés inégaux, le glissement des pieds d’antan à un bal de l’hôtel de ville, et le grattement de la plume d’oie du Révérend Sterne.

En même temps qu’un lieu géographique, Au-Dessus de la Boutique est aussi un royaume autarcique, avec ses propres lois primitives et deux prétendants rivaux à la couronne : George et Bunty.

La conception a rendu Bunty irritable, situation dans laquelle elle se complaît volontiers, et ce n’est qu’après s’être tournée et retournée de multiples fois dans son lit qu’elle succombe à un sommeil agité et traversé de rêves. Invitée à choisir librement dans le catalogue offert par l’empire des songes pour sa première nuit en tant que ma mère, Bunty s’est arrêtée sur les poubelles.

Dans son rêve, elle se trouve aux prises avec deux lourdes poubelles dans l’Arrière-Cour. De temps à autre un coup de vent vicieux vient lui plaquer les cheveux sur les yeux et la bouche. Elle se prend d’une méfiance toute particulière envers l’une des deux poubelles, en laquelle elle croit voir se développer une personnalité – une personnalité étrangement semblable à celle de George.

Soudain, alors qu’elle soulève avec effort l’une des poubelles, celle-ci lui échappe et retombe avec un horrible grincement de métal galvanisé, répandant son contenu sur le sol cimenté de la cour. Des détritus, provenant pour la plupart de la Boutique, se sont dispersés de tous côtés : sacs vides de pâte à biscuits Wilson, paquets vides de Trill, boîtes de Kit-e-Kat et de Chappie ouvertes et très proprement remplies de pelures de pommes de terre et de morceaux de coquilles d’œufs, pour ne pas parler de mystérieux paquets enveloppés de papier journal et semblant contenir des membres de bébés assassinés. Malgré tout ce désordre, Bunty, dans son sommeil, ressent une bouffée de plaisir en voyant combien ses ordures sont propres et nettes. Comme elle se penche et commence à les ramasser, elle sent quelque chose bouger derrière elle. Oh, non ! Sans même se retourner, elle sait que c’est la poubelle George, qui a pris les proportions d’un géant, se penche au-dessus d’elle et s’apprête à l’aspirer jusque dans ses profondeurs métalliques…

Je ne puis m’empêcher de penser que ce rêve n’augure pas bien de mon avenir. Je voudrais une mère dont les rêves soient différents. Qui rêverait de nuages en crème glacée, d’arcs-en-ciel en sucre filé, de soleils traversant le ciel comme des chariots d’or… N’importe, c’est le début d’une ère nouvelle. Nous sommes le 3 mai, et un peu plus tard aujourd’hui, le Roi va inaugurer officiellement le Festival de Grande-Bretagne. Sous la fenêtre, un chœur très matinal salue mon arrivée.

A ce concert des oiseaux, dans le jardin, viennent bientôt s’ajouter les criailleries du Perroquet dans la Boutique. Puis la sonnerie stridente du réveille-matin se déclenche. Bunty se réveille avec un petit cri, arrête la sonnerie d’une tape sèche sur le réveil. Elle reste une minute couchée, immobile, guettant les menus bruits de la maison. Le silence n’est rompu, pour le moment, que par les jacasseries occasionnelles des oiseaux. Même nos fantômes dorment encore, lovés dans les coins sombres ou étendus sur les tringles à rideaux.

Puis, soudain, George se met à ronfler dans son sommeil. Ce ronflement réveille tout au fond de lui un instinct primitif, et il projette un bras en travers du corps de Bunty, la clouant sur le lit, et commence à explorer la portion de chair sur laquelle sa main s’est abattue (un morceau de ventre sans intérêt particulier, mais qui se trouve m’abriter personnellement). Bunty s’arrange pour se faufiler hors de l’étreinte de George ; elle a déjà dû endurer un acte sexuel – celui qui m’a produit – durant les douze dernières heures, et un de plus sortirait de toutes les normes. Elle se dirige vers la salle de bains où la cruelle lumière du plafonnier vient ricocher sur le carrelage blanc et noir et sur le porte-serviettes en chrome, renvoyant à Bunty dans la glace son visage matinal, blafard et creusé d’ombres suspectes. Un instant elle ressemble à une tête de mort, et le suivant elle ressemble à sa mère. Elle se demande laquelle des deux images est la pire.

Elle se brosse les dents avec vigueur pour éliminer le goût de nicotine de la moustache de George, puis, afin de conserver les apparences (une notion importante pour Bunty, encore qu’elle ne sache pas très bien pourquoi elle les conserve), elle se peint sur les lèvres un sourire rouge vif en forme de cœur, qu’elle inspecte dans la glace en se montrant les dents. La glace lui renvoie d’impitoyables images, mais, dans ses rêves en 35 mm, elle se transforme en un sosie de Vivien Leigh pirouettant devant un miroir à pied.

La voilà prête à affronter sa première journée dans le rôle de ma mère. Elle descend en faisant craquer une à une les marches vétustés (dans son rêve éveillé, c’est le vaste escalier de la plantation avec sa courbe majestueuse – je découvre que Bunty passe beaucoup de temps dans le monde parallèle du rêve). Elle s’efforce de ne faire aucun bruit, car elle ne veut pas réveiller les autres – et particulièrement Gillian. Gil-lian exige de l’attention. C’est ma sœur. Elle a presque trois ans, et va être très surprise quand elle découvrira mon existence.

Bunty se fait une tasse de thé dans la cuisine jouxtant la Boutique, goûtant l’un de ses rares moments de solitude matinale. Dans une minute, elle va apporter à George une tasse de thé dans son lit – non par altruisme, mais pour l’avoir un peu plus tard dans les jambes. Ma pauvre mère est très déçue par le mariage ; cela n’a changé sa vie qu’en pire. Quand je capte ses ondes mentales, j’entends un incessant monologue sur les misères de la vie domestique. « Personne ne m’avait dit ce que ce serait ! La cuisine ! Le ménage ! Le travail ! » Je voudrais bien qu’elle arrête ces jérémiades et recommence à rêver, mais elle continue, inlassablement. « Et les enfants !… Les nuits interrompues ! Les caprices !… Et les douleurs de l’enfantement ! » Elle s’adresse directement au brûleur avant droit de la cuisinière, en dodelinant de la tête comme le Perroquet de la Boutique. « Cela au moins c’est fini !… » (Surprise !)

La bouilloire se met à siffler. Elle verse l’eau bouillante dans une petite théière brune et s’appuie contre la cuisinière en attendant que le breuvage infuse. Elle fronce légèrement les sourcils en tentant de se rappeler pourquoi, tout d’abord, elle a épousé George.

George et Bunty se sont rencontrés en 1944. George n’était pas le choix initial de Bunty, c’était Buck, un sergent américain (ma grand-mère avait eu un problème analogue de mariage en temps de guerre), mais Buck s’était fait sauter un pied en jouant avec une mine antipersonnel (« Toujours capables de n’importe quoi pour rigoler, ces Amerloques ! » avait fait remarquer avec dégoût Clifford, le frère de Bunty) et avait été réexpédié chez lui dans le Kansas. Bunty avait passé un temps considérable à attendre que Buck lui écrive pour l’inviter à venir partager sa vie dans le Kansas, mais elle n’avait jamais plus entendu parler de lui. Aussi George avait-il eu gain de cause. À la fin, Bunty s’était dit qu’un George avec deux pieds était peut-être préférable à Buck avec un seul, mais maintenant elle n’en est plus si sûre. (Buck et Bunty ! Cela aurait drôlement bien sonné.)

Songez un peu à la façon dont toutes nos vies auraient été différentes, si Buck avait fait venir Bunty au Kansas ! La mienne tout particulièrement. En 1945, le père de George s’est fait écraser par un tram lors d’une escapade à Leeds, et George a repris l’affaire familiale – la boutique d’animaux. Il a épousé Bunty, pensant qu’elle l’aiderait très efficacement à la Boutique (car elle avait déjà été vendeuse), sans savoir que Bunty n’avait aucune intention de travailler après son mariage. Le conflit ne faisait que commencer.

Le thé a infusé. Bunty explore l’intérieur de la théière avec sa cuillère et se verse une tasse. Ma toute première tasse de thé. Elle s’assied à la table de la cuisine et recommence à rêver, laissant derrière elle sa déception à l’égard de Buck et son mariage bâclé avec George, pour gagner un endroit où la brise d’été agite mollement un voile vaporeux. Sous ce voile il y a Bunty, toute vêtue d’organdi blanc, avec une taille de quarante-cinq centimètres et un nez différent. L’homme qui se tient à ses côtés est incroyablement beau et ressemble de façon frappante à Gary Cooper, tandis que Bunty elle-même a un faux air de Celia Johnson. Un énorme nuage de fleurs d’oranger menace de les envelopper tout entiers, tandis qu’ils se laissent aller à une étreinte passionnée – puis, brusquement, une intempestive note de réalité vient interrompre notre rêverie. Quelqu’un vient tirer la robe de chambre de Bunty en geignant de peu plaisante façon.

La voilà ! Voilà ma sœur ! Toute en jambes et en bras potelés et moelleux, en douces odeurs de lit, elle escalade l’Eiger du corps de Bunty et vient presser son petit visage ensommeillé dans la fraîcheur de son cou. Bunty desserre les petits poings qui se sont refermés sur ses cheveux et redépose Gillian sur le sol.

— Descends, dit-elle d’un ton maussade. Maman réfléchit.

(En fait, Maman se demande à quoi ressemblerait la vie si toute sa famille était subitement anéantie et si elle-même pouvait repartir à zéro.) Pauvre Gillian !

Mais Gillian ne se laisse pas ignorer longtemps – ce n’est pas son genre – et à peine avons-nous eu notre première gorgée de thé qu’il faut veiller à ses besoins. Bunty fait chauffer du porridge, prépare des toasts et des œufs à la coque. George ne peut supporter le porridge et adore le bacon, les saucisses et les rissoles, mais Bunty se sent l’estomac un peu barbouillé ce matin. (J’ai droit à toutes sortes d’informations de caractère intime.)

— S’il veut du bacon, il n’a qu’à se le faire lui-même, maugrée-t-elle en versant un plein bol de porridge (plutôt grumeleux) à Gillian.

Puis elle emplit un deuxième bol pour elle-même – elle pense qu’elle va pouvoir supporter un fond de porridge – puis un troisième. Pour qui donc ? Blanche-Neige ? Pas pour moi, sûrement ? Non, évidemment non – surprise : j’ai une autre sœur ! Momie nouvelle, bien qu’elle paraisse du genre un peu mélancolique. Elle est déjà lavée, vêtue de son uniforme scolaire et les cheveux brossés. Elle ajuste cinq ans et s’appelle Patricia. Elle contemple le porridge dans son bol avec une expression un peu bizarre sur son petit visage sans grâce. C’est qu’elle déteste le porridge. Gillian avale le sien comme le héros aquatique de son petit livre Le Vilain Canard gourmand.

— Je n’aime pas le porridge, se hasarde à dire Patricia.

C’est la première fois qu’elle tente une attaque frontale sur le porridge. Habituellement, elle se contente de le tourner et retourner avec sa cuillère jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour le manger.

— Pardon ? demande Bunty.

Ce simple mot tombe comme un glaçon sur le linoléum de la cuisine. (Notre mère n’est pas vraiment du matin.)

— Je n’aime pas le porridge, répète Patricia sur un ton déjà moins assuré.

Du tac au tac, Bunty siffle :

— Eh bien, moi, je n’aime pas les enfants ! Pas de veine, hein ?

Elle plaisante, évidemment. Ou est-ce que je me trompe ?

Et pourquoi ai-je cette curieuse sensation d’avoir mon ombre accrochée dans le dos, de ne pas être seule là où je suis ? Serais-je hantée par mon propre fantôme embryonnaire ?

*

— Occupe-toi de la Boutique, Bunt !

(Bunt ? C’est encore pire.)

Et sur ce il s’en va. Juste comme cela ! Bunty fulmine intérieurement. « Il pourrait au moins demander : "Bunty, est-ce que cela te gênerait de t’occuper un peu de la Boutique à ma place ? " Et bien sûr que cela me gênerait ! Beaucoup, même. Comment se pourrait-il que cela ne me gêne pas de rester comme une gourde derrière le comptoir ? »

Bunty n’aime pas la promiscuité de la Boutique. Elle a l’impression que ce n’est pas seulement de la nourriture pour chiens et chats et, de temps à autre, une perruche qu’elle vend, mais bien elle-même. Au moins, quand elle travaillait pour Mr. Simon (Mode-lia – Mode et couture de qualité pour dames), on vendait des choses raisonnables : des robes, des corsets, des chapeaux. Qu’est-ce qu’il y a de raisonnable dans une perruche ? Et, qui plus est, ce n’est pas normal d’être poli avec tout le monde toute la journée. (Pour George, en revanche, c’est une seconde nature : bavarder, faire la même remarque sur le temps vingt fois en une matinée, minauder, sourire et puis jeter le masque dès qu’on sort de scène. Les enfants de boutiquiers – Tchekov et moi, par exemple – restent meurtris à tout jamais d’avoir vu leurs parents s’humilier d’aussi outrageante façon.)

Bunty se dit qu’il va lui falloir parler à George, souligner qu’elle est une épouse et une mère, et non une vendeuse. Et, autre chose, où donc va-t-il ainsi tout le temps. Il ne cesse de « faire un saut dehors », vers de mystérieuses destinations. Tout cela va devoir changer. Assise derrière le comptoir, Bunty fait cliqueter ses aiguilles numéro neuf comme une tricoteuse attendant qu’on passe George à la guillotine alors qu’elle devrait tricoter mon avenir : une jolie petite layette avec de la dentelle et des rubans roses. Des chaussons rouges magiques pour m’accompagner dans mon voyage. Le Chat de la Boutique – un gros tigré castré qui passe ses journées installé sur le comptoir avec un air malveillant – saute sur les genoux de Bunty, qui le projette aussitôt à terre. Elle a parfois l’impression que le monde entier essaie de grimper sur elle.

— Boutique !

C’est George qui revient. Les perruches se réveillent et battent des ailes dans leurs cages.

« Boutique » ! Pourquoi « Boutique » ? George et Bunty disent toujours cela lorsqu’ils entrent dans la Boutique. S’adressent-ils à la Boutique au vocatif (« Ô Boutique ! ») ou au nominatif ? Veulent-ils la rassurer sur son existence ? Ou se rassurer eux-mêmes à ce sujet ? Font-ils semblant d’être des clients ? Mais pourquoi faire semblant d’être ce que l’on déteste ? « Boutique ! » J’ai bien peur que cette exclamation ne demeure un mystère permanent, existentiel.

Mais, maintenant, nous sommes libérées du comptoir (Bunty vient de vendre le Chat de la Boutique, mais elle ne l’a pas dit à George. Pauvre chat) et nous pouvons nous en aller à la découverte du monde. Il nous faut d’abord en passer par le rituel de l’habillage de Gillian, afin de permettre à celle-ci de survivre dans l’atmosphère extérieure à la Boutique. Le mois de mai n’inspire pas confiance à Bunty, et Gillian a donc son corselet en Liberty fermement ajusté sur sa petite peau toute neuve de chérubin. Suivent un jupon, un chandail d’épaisse laine rouge tricoté par les doigts inlassables de Bunty, un kilt aux couleurs du Royal Stewart et des chaussettes montantes en coton blanc qui viennent couper en deux ses petites pattes grassouillettes. Finalement, Bunty enfile à Gillian son petit manteau bleu pâle à col de velours et la coiffe de son petit bonnet de laine blanche, dont les rubans viennent entamer son double menton. Moi, de mon côté, je continue à flotter, libre et nue. Pas encore de moufles ni de bonnets pour moi, mais simplement les confortables entrailles d’une Bunty encore inconsciente du précieux fardeau qu’elle porte.

Patricia, l’ennemie du porridge, a déjà été, depuis deux heures, traînée par George jusqu’à l’école au bout de la rue. Elle est maintenant dans la cour de récréation, buvant son lait, repassant mentalement sa table des quatre (elle est très consciencieuse) et se demandant pourquoi personne ne l’invite à jouer. Cinq ans seulement et déjà un cas social ! Les trois cinquièmes de la famille remontent présentement Blake Street en direction des Jardins du Musée. Bunty marche, je flotte et Gillian, qui a insisté pour cela, chevauche son tricycle Tri-ang tout neuf. Bunty considère que les parcs représentent une espèce de gaspillage de l’espace et du temps – des trous de l’existence pleins d’air, de lumière et d’oiseaux, alors qu’ils pourraient être remplis par quelque chose d’utile, comme les travaux ménagers.

Les travaux ménagers, voilà quelque chose de réel et d’impératif ! Pourquoi gaspiller son temps dans les parcs ? D’un autre côté, les enfants sont censés jouer dans les parcs – Bunty l’a lu dans la section « puériculture » de son encyclopédie domestique, qui est formelle à ce sujet. En conséquence, un peu de temps doit être sacrifié, vaille que vaille, à l’air frais, et, en conséquence aussi, elle paie ses six pence à l’entrée des Jardins du Musée pour nous assurer en exclusivité ce précieux air.

Ma première journée ! Tous les arbres des Jardins du Musée arborent des feuilles neuves et, très haut au-dessus de la tête de Bunty, le ciel est d’un bleu soutenu : si elle étendait la main (ce qu’elle ne fera pas), elle pourrait le toucher. De petits nuages blancs dodus se catapultent comme des petits moutons trop pressés. Nous sommes dans des cieux du Quattrocento, avec des oiseaux virevoltant au-dessus de nos têtes, à tire-d’aile, tous leurs petits muscles contractés – anges de l’Annonciation en miniature, venus proclamer mon arrivée. Alléluia !

Non que Bunty remarque quoi que ce soit. Elle surveille Gillian, dont le tricycle épouse toutes les courbes et tous les tournants du parc, comme pour suivre quelque itinéraire mystérieux et magique. J’ai peur que Gillian ne finisse son parcours encastrée dans les massifs de fleurs. Au-delà des grilles du parc, aperçoit une large rivière aux eaux calmes et, juste devant nous, les ruines blanchâtres de Si Mary’s Abbey. Un paon saute de son mur en criaillant et vient atterrir lourdement sur l’herbe à nos pieds. Ce monde tout neuf est merveilleux, peuplé de tant de créatures diverses !

Deux hommes, que nous appellerons Bert et Alf, s’emploient à tondre la pelouse. À la vue de Gillian, ils interrompent leur travail et, s’appuyant une minute sur leur énorme tondeuse, la regardent évoluer avec un plaisir manifeste. Bert et Alf ont fait la guerre dans le même régiment, dansé aux mêmes bals sur la musique d’Al Bowlly, couru ensemble les femmes (des femmes très semblables à Bunty), et maintenant ils coupent l’herbe ensemble. Il leur arrive peut-être de penser que la vie a été quelque peu injuste envers eux, mais la vue de Gillian a la vertu de les réconcilier un moment avec l’existence. (On dit que les enfants nés le dimanche sont beaux, bons et gais. Gillian était née un dimanche et avait encore quelques-unes de ces qualités en 1951. Malheureusement, elle les perdit assez vite.) Propre et pimpante comme un sou neuf ou comme une savonnette encore intacte, elle représentait tout ce pour quoi Bert et Alf avaient combattu pendant la guerre – notre Gillian, la promesse des lendemains qui chantent. (En fin de compte, ils ne devaient pas chanter longtemps, Gillian étant appelée à se faire écraser par une Hillman Husky bleue en 1959, mais qui eût pu le savoir ? Dans la famille, nous sommes génétiquement enclins aux accidents, l’accident de la circulation et l’explosion étant les plus fréquents.)

Bunty (notre mère, la fleur de la féminité britannique) est irritée par l’attitude de Bert et d’Alf. (C’est à se demander si elle ressent jamais autre chose que de l’irritation.) « Ils ne pourraient pas s’occuper de leur saleté d’herbe ? » maugrée-t-elle intérieurement, en dissimulant ses pensées derrière un magnifique sourire totalement artificiel.

Temps de partir ! Bunty est lasse de cette oisiveté prolongée et il nous faut aller faire quelques emplettes dans les magasins des autres. Elle se prépare pour la Scène avec Gillian, car scène avec Gillian il va assurément y avoir. Elle parvient à l’extraire des massifs de fleurs pour la remettre sur le droit chemin de la vie, mais Gillian, sans savoir qu’elle gaspille ainsi un temps précieux, continue à pédaler lentement, s’arrêtant pour admirer les fleurs, ramasser des cailloux et poser des questions. Bunty garde une expression de sérénité angélique aussi longtemps qu’elle le peut, puis son impatience prend le dessus et elle saisit le guidon du tricycle pour le tirer brusquement en avant. Ce geste a pour désastreuse conséquence de projeter Gillian sur le sol, où elle se répand en un adorable petit tas blanc et bleu, ravalant son souffle et hurlant en même temps. Je n’en reviens pas : vais-je devoir apprendre à faire cela moi aussi ?

Bunty remet Gillian sur ses pieds en feignant d’ignorer qu’elle a les paumes et les genoux écorchés. (Bunty tend à se comporter comme si toute manifestation de douleur, ou, en fait, d’émotion quelconque, provenait d’un trouble de la personnalité.) Là, consciente d’être observée par Bert et par Alf, elle arbore un sourire hypocrite et murmure tout bas à (Jillian qu’elle aura des bonbons ultérieurement si elle arrête aussitôt de hurler. Gillian se plonge immédiatement le poing dans la bouche. Sera-t-elle une bonne sœur ? Bunty est-elle une bonne mère ?

Bunty sort du parc la tête haute, tirant Gillian d’une main et le tricycle de l’autre. Bert et Alf retournent en silence à leur tondeuse. Une brise légère fait bruire les feuilles toutes neuves sur les arbres et ouvre les pages d’un journal abandonné sur un banc. Une photographie de la tour Skylon oscille ainsi au vent d’un air racoleur – semblable à une cité de demain, une Oz de science-fiction. Cela n’a pas grand intérêt pour moi – je me tortille comme je peux dans un courant d’humeurs putrides libéré en Bunty par l’incident du tricycle et la contrariété qu’il a provoquée.

*

— Alors, chérie, qu’est-ce que je vous donne ?

La voix du boucher résonne dans toute la boutique.

— Un joli petit bout de viande bien rouge, hein ?

Il fait un clin d’œil salace à ma mère, qui feint de n’avoir rien entendu ni remarqué, alors que tous les autres clients se tordent de rire. Les clients de Walter l’aiment bien. Il se comporte comme un boucher de film comique, se singeant lui-même avec son tablier bleu marine et blanc taché de sang et son canotier. C’est un cockney de Londres, et cela seul suffit à lui donner un caractère particulier et un peu inquiétant pour nous, enfants du Yorkshire profond. Dans le bestiaire personnel de Bunty (tous les hommes sont des bêtes), Walter est un cochon, avec sa peau lisse et luisante, bien tendue sur sa chair grasse et compacte. Bunty demande un morceau de bœuf et un rognon de son ton le plus neutre, mais le boucher s’esclaffe comme si elle avait proféré la pire grivoiserie.

— Quelque chose pour donner du cœur à l’ouvrage au mari, hein ? tonitrue-t-il.

Bunty se penche en faisant semblant de renouer l’un des lacets de souliers de Gillian pour que nul ne voie ses joues s’empourprer.

— Pour vous, ma belle, tout ce que vous voudrez ! proclame Walter.

Et, soudain, il tire d’on ne sait où un énorme couteau, qu’il commence à affûter lentement et méticuleusement sans quitter Bunty des yeux. Elle reste penchée le plus longtemps possible sur Gillian, faisant mine de poursuivre une conversation en règle avec celle-ci ; souriant et hochant la tête comme si Gillian avait des choses passionnantes à raconter. (Alors que, bien entendu, Bunty n’a jamais prêté la moindre attention à ce que nous pouvions dire, sauf lorsque nous laissions échapper un mot grossier.)

Le boucher se met à siffler très fort l’air du Toréador de Carmen en soupesant très ostensiblement de la main un gros rognon rouge et luisant.

— Tu devrais faire du théâtre, Walter, fait une voix au fond de la boutique.

Un murmure approbateur s’élève du reste de la clientèle. Bunty, qui a dû finir par se relever, est assaillie par une pensée troublante : le rognon que brandit Walter présente une étrange ressemblance avec une paire de testicules. (Non que « testicules » soit un mot très familier pour elle ; elle appartient à une génération de femmes peu au fait de la terminologie anatomique véritable.)

Walter plaque avec un bruit sourd le rognon sur la dalle du comptoir et commence à le découper, maniant le couteau avec une incroyable dextérité. Son public laisse échapper un soupir collectif d’admiration.

Si Bunty avait le choix, elle irait chez un autre boucher, mais la boutique de Walter est toute proche de la nôtre. De plus, non content d’être collègue et voisin, Walter est un ami de George, tout en n’étant rien de plus qu’une relation pour Bunty. Celle-ci aime bien ce mot : « relation ». Cela fait chic et cela n’engage pas à tous les ennuis qu’entraîne l’amitié. Mais, relation ou non, Walter est difficile à tenir à distance, comme Bunty l’a appris à ses dépens les deux ou trois fois où il a réussi à la coincer derrière la machine à découper les saucisses, au fond de la boutique. George et Walter se rendent mutuellement des « services ». C’est ce que fait en ce moment Walter en se livrant, en pleine vue de la clientèle, à un numéro de prestidigitation avec la viande qui va donner à Bunty beaucoup plus que ce qui est prévu par ses coupons de rationnement. Walter ayant la réputation d’un homme à femmes, Bunty n’est guère contente de voir George le fréquenter. George prétend que ce genre de choses ne l’intéresse pas, mais Bunty est loin d’en être convaincue. Elle préfère l’autre ami de George, Bernard Belling, qui a un magasin de matériel de plomberie et qui, lui, ne truffe pas sa conversation de sous-entendus salaces.

Bunty prend le paquet de viande en évitant le regard de Walter et en adressant un sourire contraint à la carcasse de mouton pendue derrière l’épaule gauche de celui-ci. Elle sort sans rien dire, mais, à l’intérieur d’elle-même, Scarlett fait, de rage, virevolter ses multiples jupons.

En sortant de chez Walter, nous allons chez les Richardson, les boulangers. Nous achetons un gros pain blanc, mais pas de gâteaux, car Bunty estime qu’acheter des gâteaux dans le commerce au lieu de les faire soi-même marque la démission d’une maîtresse de maison. Puis nous allons chez Hannon acheter des pommes, des choux nouveaux et des pommes de terre, et chez Borders acheter du café, du fromage et du beurre, que l’homme derrière le comptoir prélève sur une grosse meule et met en forme devant nous avec une palette. À ce moment, nous sommes toutes, je pense, un peu fatiguées, et Bunty doit houspiller Gillian pour la faire pédaler le long de Gillygate et de Clarence Street jusqu’à noire dernière escale. Gillian est devenue de la couleur d’un homard trop cuit et souhaiterait sans doute n’avoir jamais demandé à prendre son tricycle. Il lui faut pédaler furieusement pour se maintenir à la hauteur de Bunty, qui n’est pas loin (je le sais) de perdre patience.

*

Nous atteignons enfin Lowther Street et la maison à façade étroite où habite Nell. Nell est ma grand-mère, la mère de Bunty, la fille d’Alice. Sa vie tout entière peut se définir par sa parenté avec d’autres.

Mère de : Clifford, Babs, Bunty, Betty, Ted.

Fille de : Alice.

Belle-fille de : Rachel.

Sœur de : Ada (morte), Lawrence (présumé mort), Tom, Albert (mort), Lillian (pratiquement morte).

Femme de : Frank (mort).

Grand-mère de : Adrian, Daisy, Rose, Patricia, Gillian, Ewan, Hope, Tim et maintenant… MOI !

L’estomac de Bunty fait des bruits de tonnerre à mes oreilles – c’est presque l’heure du déjeuner, mais elle ne peut supporter l’idée de manger quoi que ce soit. Ma grand-mère toute neuve donne à Gillian un verre de Kia-ora orange vif et, à nous, des biscuits et du café Camp, qu’elle fait bouillir dans une casserole avec du lait pasteurisé. Bunty a l’impression qu’elle va vomir. Il lui semble avoir encore sur la peau l’odeur composite de sciure de bois et de chair en décomposition provenant de la boucherie.

— Tout va bien, Maman ? demande Bunty, sans attendre une réponse.

Nell est petite et pratiquement à deux dimensions. Pour une aïeule, je ne la trouve pas très impressionnante.

Bunty remarque une mouche se dirigeant à pas comptés vers les biscuits. Elle s’empare sournoisement de la tapette que ma grand-mère conserve toujours à portée de la main et anéantit la mouche d’un souple mouvement de poignet. Il y a seulement une seconde, cette mouche était en parfaite santé, et maintenant elle est morte. Hier, je n’existais pas, et maintenant je suis là. La vie n’est-elle pas extraordinaire ?

La présence de Bunty commence à porter sur les nerfs de Nell, qui s’agite dans les profondeurs de son fauteuil, se demandant quand nous allons nous décider à nous en aller et à la laisser écouter la radio en paix. Bunty ressent à ce moment une vague de nausées due à mon arrivée inattendue. Gillian a bu son Kia-ora et est en train de prendre sa revanche sur le monde. Jouant avec la boîte de couture de sa grand-mère, elle y choisit un bouton, un bouton de verre rose en forme de fleur (voir Annexe I) et, lentement et délibérément, l’avale. C’est le mieux qu’elle puisse trouver pour remplacer les bonbons inconsidérément promis par sa mère dans les Jardins du Musée.

*

— Cette saleté de perroquet !

George brandit son doigt blessé sous les yeux d’une Bunty indifférente. (Comme je l’ai déjà précisé, elle n’est pas très sensible à la douleur des autres.) Elle est dans la farine et la levure jusqu’aux coudes, et son estomac donne de nouveau des signes de rébellion. Elle regarde avec dégoût George prendre l’un des petits gâteaux que nous avons passé la moitié de l’après-midi à faire et l’avaler d’une seule bouchée, sans même y jeter un coup d’œil.

L’après-midi a été quelque peu décevant. Nous sommes ressorties, mais simplement pour aller acheter de la laine grisâtre chez une vieille femme dont la timidité m’a fait regretter les techniques commerciales très particulières de Walter. J’espérais que nous irions chez un fleuriste pour célébrer mon arrivée avec quelques guirlandes de roses, mais non.

J’oublie toujours que personne ne sait encore rien de ma présence.

Nous sommes allées chercher Patricia à l’école, mais ce n’était pas passionnant non plus.

— Qu’est-ce que tu as fait aujourd’hui ?

— Rien.

(Réponse soulignée d’un haussement d’épaules.)

— Qu’est-ce que tu as eu pour déjeuner ?

— Me souviens pas.

(Nouveau haussement d’épaules.)

— As-tu joué avec des camarades ?

— Non.

— Ne hausse pas les épaules comme cela, Patricia !

*

Bunty sectionne en cubes le rognon ensanglanté, l’idée des testicules toujours présente à l’esprit. Elle déteste cuisiner : pour elle, c’est un peu l’obligation d’être gentille avec les autres. Et la voilà repartie dans ses récriminations intérieures : « Je passe ma vie à faire la cuisine… Je suis l’esclave de la maison. Enchaînée aux fourneaux… Tous ces repas, jour après jour… Et qu’est-ce qui leur arrive ? On les mange, sans un mot de remerciement, et c’est tout. » Parfois, quand Bunty est devant sa cuisinière, son cœur se met à cogner très fort à l’intérieur de sa poitrine et elle a l’impression que le sommet de sa tête va éclater, qu’un cyclone va lui déchirer le crâne et arracher tout ce qu’il y a en elle. (Heureusement qu’elle n’est pas allée au Kansas.) Elle ne comprend pas pourquoi elle se sent ainsi (demandez à Alice – voir de nouveau Annexe I), mais c’est en train de lui arriver en ce moment même. C’est pourquoi lorsque George revient dans la cuisine, prend un autre gâteau et annonce qu’il sort « pour affaires » (en se tapotant même le bout du nez – j’ai de plus en plus l’impression de me retrouver dans un mauvais film), Bunty tourne vers lui un visage convulsé par une rage meurtrière et lève le couteau comme si clic allait le poignarder. Serait-on en train de mettre le feu à Atlanta ?

— J’ai vraiment une affaire à régler, se hâte de dire George.

Bunty se ravise et poignarde le morceau de bœuf.

— Qu’est-ce que tu as, bon Dieu ? demande George. Qu’est-ce que tu crois que je vais faire ? Rencontrer une autre femme pour faire des galipettes sur le toit ? (Assez astucieuse question, puisque c’était précisément ce qu’il entendait faire.)

Va-t-on rejouer la guerre de Sécession dans la cuisine ? Va-t-on brûler Atlanta ? J’attends en retenant mon souffle.

Eh bien, non. Ce sera pour un autre jour. Sauvés par le gong, comme dirait Ted, le frère de Bunty, s’il était là. Mais il n’est pas là ; il est dans la marine marchande, en train de se faire chahuter par les mers de Chine. Bunty renonce soudain à la guerre et reporte son attention sur le bœuf et le rognon.

*

Eh bien, ma première journée est presque terminée, Dieu merci. Elle a été très fatigante pour certains d’entre nous, moi et Bunty en particulier. George n’est pas encore rentré, mais Bunty, Gillian et Patricia dorment à poings fermés. Bunty est retournée au pays des rêves. Elle rêve que Walter déboutonne son corsage de ses mains porcines et lui triture la chair avec des doigts ressemblant à des saucisses. Gillian ronfle, en proie à un cauchemar à la Sisyphe où elle doit pédaler sur son tricycle pour monter une côte qui n’en finit pas. Patricia dort profondément, les traits tirés, serrant contre elle son panda. Les fantômes vagabondent en s’efforçant de créer quelques ennuis domestiques au passage, faisant tourner le lait et répandant de la poussière sur les étagères.

Je suis bien éveillée moi aussi, flottant tout à loisir dans l’océan interne de Bunty. Je frappe l’un contre l’autre à trois reprises mes petits talons nus en me disant qu’on est décidément bien chez soi.

Le lendemain matin, George est d’une humeur exceptionnelle. (Sa nuit dehors – avec Walter – a été des plus satisfaisantes.) Il réveille ma mère :

— Le petit déjeuner au lit, cela te plairait, Bunt ?

Bunty grogne.

— Quelques saucisses ? Du boudin ?

Bunty laisse échapper un gémissement que George prend pour un « oui ». Tandis qu’il disparaît vers la cuisine elle se précipite vers la salle de bains. Pendant une seconde, elle croit voir, dans le miroir, Scarlett lui sourire en technicolor, mais elle se met à vomir et l’image disparaît. Comme elle appuie son front brûlant contre la porcelaine toute fraîche, une idée terrible se forme dans sa tête : elle est enceinte ! (Pauvre Bunty, condamnée à vomir chaque matin de chaque grossesse ! Pas étonnant qu’elle nous ait toujours dit que nous la rendions malade.) Elle s’assied brusquement sur le siège des toilettes en étouffant un hurlement – ce n’est pas possible ! (Mais si, mais si, mais si, Bunty va avoir un bébé. Moi !) Elle lance la première chose qui lui tombe sous la main (un soulier rouge) vers le miroir, qui se brise en un million de morceaux.

Je ne tiens que par un fil, comme un bouton. Au secours ! Où sont mes sœurs ? (Endormies.) Mon père ? (Préparant le petit déjeuner.) Où est ma mère ?

*

Mais gardons le moral – le soleil brille dans le ciel et il va encore faire très beau aujourd’hui. La foule va se presser au Parc des Expositions et sous le Dôme de la Découverte pour admirer la tour Skylon et la cité de demain. L’avenir ressemble à un placard plein de lumière et le tout est de trouver la clé qui en ouvre la porte. Les oiseaux bleus volent au-dessus de nous en chantant à tue-tête. Ce monde est merveilleux !

 

ANNEXE I

UNE IDYLLE CAMPAGNARDE

 

La photographie est insérée dans un cadre d’argent avec un fond de velours et un verre ovale derrière lequel mon arrière-grand-mère contemple le monde avec une expression ambiguë.

Elle se tient très droite, sa main gauche ornée d’une alliance reposant sur le dossier d’une chaise longue. Derrière elle on aperçoit le décor de studio typique de l’époque, avec des collines méditerranéennes baignées de brume derrière une balustrade en trompe-l’œil. Mon airière-grand-mère est coiffée en bandeaux bien répartis autour d’une raie médiane. Sa robe de satin à col montant comporte un corsage aussi rembourré qu’un coussin. Un médaillon est suspendu à son cou, et ses lèvres sont entrouvertes en une expression d’expectative. Elle a la tête légèrement renversée vers l’arrière, mais elle regarde droit vers l’appareil (ou vers le photographe). Ses yeux semblent noirs et leur expression est insaisissable. Elle semble sur le point de dire quelque chose, mais je serais bien incapable d’imaginer quoi.

Je n’avais encore jamais vu cette photographie. Bunty l’a fait apparaître un jour comme par magie. Son oncle Tom venait de mourir à la maison de retraite, et elle était allée chercher ses maigres affaires, qui tenaient toutes dans une boîte en carton. De la boîte, elle avait sorti cette photographie, et quand j’avais demandé qui elle représentait, elle m’avait dit que c’était sa grand-mère, mon arrière-grand-mère.

— Elle avait beaucoup changé, n’est-ce pas ? dis-je, en suivant du doigt le tracé du visage de mon arrière-grand-mère sur le verre du cadre. Elle est laide et grosse sur la photo que tu as – celle qui est prise dans la cour de Lowther Street, avec toute la famille.

Sur cette photographie au dos de laquelle 1914, Lowther Street est inscrit d’une encre bleue délavée, mon arrière-grand-mère est assise, grosse et massive, sur un banc de bois avec, d’un côté, Nell (mère de Bunty), et de l’autre Lillian (sœur de Nell). Debout derrière elles, il y a Tom, et, accroupi sur le sol, le plus jeune frère, Albert. Le soleil brille et il y a des fleurs grimpantes sur le mur derrière eux.

— Oh, non, fit Bunty. La femme qu’on voit sur la photo de Lowther Street, c’est Rachel – leur belle-mère, pas leur vraie mère. C’était une cousine ou quelque chose comme cela.

La femme dans le cadre d’argent – la vraie mère, la véritable épouse – continue à projeter à travers le temps son regard indéchiffrable.

— Comment s’appelait-elle ?

Bunty doit réfléchir une seconde.

— Alice, dit-elle enfin. Alice Barker.

Il apparaît que mon arrière-grand-mère nouvellement acquise est morte en donnant naissance à Nell. Peu après, mon bon à rien d’arrière-grand-père a épousé Rachel (la mère qui ne l’était pas, la fausse épouse). Bunty se souvenait vaguement que Rachel était venue, à l’origine, pour s’occuper des enfants, jouer le rôle d’une gouvernante très mal payée.

— Six enfants sans mère, expliqua-t-elle de sa voix la plus tragique. Il fallait bien qu’il épouse quelqu’un.

— Pourquoi ne m’as-tu jamais dit cela ?

— J’avais oublié.

Alice l’oubliée continuait à regarder droit devant elle. Je retirai la photographie de son cadre, dévoilant un peu plus du petit monde en sépia y figurant : un palmier en pot et un grand rideau drapé au coin d’un salon. À l’arrière de la photo, un tampon : J. P. Armand, photographe ambulant. Et, inscrite au crayon au-dessous, une date : 20 juin 1888.

— 20 juin 1888, dis-je à Bunty, qui me reprit la photo d’un geste vif et se mit à l’examiner méticuleusement.

— On ne peut vraiment rien remarquer, dit-elle. La chaise longue cache tout.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’elle cache ?

— Ma mère est née en 1888. Le 13 juillet. Sur cette photo, Alice est enceinte de huit mois. De ma mère, Nell.

Est-ce pour cela qu’elle a cet air impénétrable ? Sent-elle la mort venir, tourner autour de ses jupes sépia, caresser ses cheveux sépia ? Bunty continuait à examiner la photo.

— Elle te ressemble, me dit-elle d’un ton accusateur, comme si la défunte Alice et moi participions à une même conspiration visant à semer le trouble alentour.

J’ai envie d’éviter à cette femme le sort qui l’attend.

De plonger dans la photo pour l’y arracher…

*

Représentez-vous la scène…

Il y a cent ans. Par cette très chaude journée d’été, la porte du cottage est ouverte. Dans la cour, deux petits garçons luttent et roulent dans la poussière. Une jolie petite fille d’environ neuf ans, plus âgée que les garçons, est installée sur un tabouret près de la porte, apparemment indifférente au bruit que font ses frères. C’est Ada. Ses longs cheveux d’or pâle, qui retombent en boucles serrées, sont retenus par un ruban que la chaleur a rendu informe. À ses pieds, quelques poules picorent. Elle berce une poupée qu’elle tient dans ses bras, et son visage a revêtu une expression de piété maternelle rarement observée ailleurs que dans les représentations de la Nativité. Un chien dort dans l’ombre projetée par la grange, de l’autre côté de la cour, et un chat noir prend le soleil sur une charrue, en faisant de temps à autre une toilette paresseuse. Au-delà de la barrière, s’étendent les prés. Le long du côté sud du cottage, un potager a été creusé tant bien que mal dans le sol crayeux et ingrat. Des choux et des carottes y dépérissent en maigres rangées.

Tout se passe comme si quelqu’un avait pris une scène pastorale idyllique et en avait légèrement changé le caractère : le soleil est trop chaud, la lumière trop violente, les champs trop arides, les animaux trop maigres. Le cottage, bien que de délicieuse apparence, a un air curieusement artificiel. Qui sait ce qu’il y a dedans ?

Soudain, sans quitter pour autant son expression de Madone, la fillette saisit une pierre et la lance sur ses frères, atteignant le plus jeune, Tom, à la tête. Stupéfaits, les deux garçons se séparent d’un bond et s’enfuient en hurlant à travers champs, unis dans leur réprobation à l’égard de leur sœur. Ada, impassible, se remet à contempler sa poupée. Le soleil demeure au zénith, brûlant de rage. Dans la cuisine du cottage, une femme confectionne du pain, pétrissant la pâte sur une table en bois, la saisissant, la plaquant sur la table pour la malaxer de nouveau, la reprenant, la soulevant, puis la pétrissant encore. Un enfant de sexe encore indéterminé est assis sous la table. Il frappe sur des cubes de bois avec un marteau-jouet. (C’est donc probablement un garçon.) Il a les boucles angéliques de sa sœur aînée.

La femme, le visage congestionné par la chaleur du fourneau de cuisine, s’interrompt fréquemment pour redresser son dos endolori et passer la main sur son front. Elle se masse les reins à poings fermés.

Elle a une rage de dents. Son ventre, gros de son prochain enfant, la gêne dans son travail.

Cette femme, c’est Alice. Cette femme, c’est mon arrière-grand-mère. Cette femme est perdue dans le temps. Cette femme a de superbes cheveux blonds relevés tant bien que mal en un chignon moite de sueur. Cette femme en a assez. Cette femme est sur le point de glisser hors de la vie. L’une de ces curieuses vaguelettes génétiques qui glissent à travers le temps fait que, dans les moments de tension et de fatigue, nous (Nell, Bunty, mes sœurs, moi) passons toutes notre main sur notre front exactement comme vient de le faire Alice. Elle a un peu de farine sur le bout du nez.

Alice a trente et un ans et attend son septième enfant (elle en a déjà perdu un, William, le jumeau d’Ada, mort à trois mois de quelque fièvre mal identifiée). Alice venait à l’origine de York. Sa mère, Sophia, avait épousé un homme beaucoup plus âgé qu’elle, mais son père s’était vivement réjoui du beau parti qu’elle avait trouvé. D’autant plus que la sœur aînée de Sophia, Hannah, avait causé un affreux scandale en s’enfuyant avec un homme ignominieusement chassé de la Marine après être passé en cour martiale. À ce moment, les destins respectifs de ses filles n’auraient pu sembler plus différents – l’une vivant dans la fortune et la considération, et l’autre dans la pauvreté et le déshonneur. Le mari de Sophia avait fait fortune en achetant des terrains et les revendant aux compagnies de chemin de fer, réalisant d’énormes profits très rapidement et (comme on devait le découvrir après qu’il se fut pendu) frauduleusement. En conséquence, Alice était née dans une belle demeure de Micklegate, avec une nursery tout ensoleillée et plus de domestiques qu’il n’était nécessaire, mais lorsqu’elle avait eu quatorze ans, sa famille s’était trouvée ruinée et discréditée. Alice avait été une enfant unique, choyée par sa mère, mais celle-ci ne devait jamais se remettre du scandale suscité par la mort de son mari. Elle se mit à battre la campagne et finit par prendre, accidentellement, une dose mortelle de laudanum.

La pauvre Alice, à qui on avait seulement appris à jouer du piano et à paraître jolie, se retrouva à dix-huit ans orpheline et – bien pis – institutrice, n’ayant rien d’autre à son nom que la pendule de sa mère et un médaillon d’argent que son grand-père lui avait donné à sa naissance.

Elle avait vingt et un ans lorsqu’elle rencontra son mari. Elle se trouvait depuis près d’un an dans le village de Rosedale, où elle dirigeait l’école locale. C’était une toute petite école de campagne, avec une autre institutrice et un grand poêle à bois. Les élèves venaient principalement des fermes locales, et leur assiduité était problématique, car ils étaient fréquemment requis par leurs parents pour les travaux des champs. Alice détestait faire la classe, et les charmes citadins de York lui manquaient. Elle avait commencé à glisser dans un état de mélancolie morbide quand le destin la rattrapa, un samedi après-midi de mai.

Mon arrière-grand-mère était partie en promenade dans les chemins de campagne. La journée s’était annoncée magnifique. Le lilas et l’aubépine qui bordaient les petits chemins venaient juste de fleurir et tout respirait la fraîcheur printanière – ce qui n’avait fait que plonger Alice plus profondément encore dans la mélancolie. Puis, comme pour rejoindre ses sombres pensées, un orage avait éclaté de façon totalement imprévisible. Sans protection aucune contre la pluie, Alice était presque trempée lorsque Frederick Barker arriva à sa hauteur dans son cabriolet et lui offrit de la reconduire à l’école.

Il possédait une petite ferme non loin de là, un lopin de terre fertile à l’une des extrémités de la vallée de Rosedale, avec une jolie maison rurale aux murs couleur de miel, un troupeau de vaches rousses du Devon et un verger où son père, William, avait planté des pêchers en espalier contre un mur, ne récoltant d’ailleurs que des fruits durs et acides. Ma naïve arrière-grand-mère fut séduite. On ne sait au juste par quoi : la faconde naturelle de Frederick, sa ferme cossue ou ses pêchers en espalier. Il avait douze ans de plus qu’elle, et il lui fit une cour assidue pendant une année entière, la comblant de tout ce qu’il pouvait imaginer, du fromage blanc à la confiture de pêches en passant par les bûches pour le poêle de l’école. Il arriva un moment, au printemps de l’année suivante, où elle se retrouva en présence d’un choix inéluctable : continuer à enseigner (ce qu’elle détestait) ou accepter l’offre de mariage de Frederick. Elle choisit la deuxième solution et, moins d’un an plus tard, elle donna naissance aux jumeaux, Ada et William.

Pendant qu’il faisait la cour à Alice, Frederick s’était efforcé de ne montrer que le meilleur côté de sa personnalité, mais, dès que le mariage fut assuré, il se laissa aller et dévoila d’autres aspects beaucoup moins reluisants. Au moment où le petit cercueil de William fut transporté au cimetière, Alice avait déjà appris ce que tout le monde à Rosedale savait depuis des années (mais n’avait jamais jugé opportun de lui dire) : que son mari était un ivrogne invétéré, avec un insatiable goût du jeu, toujours prêt à parier sur n’importe quoi, pas seulement sur les chevaux, mais sur les combats de chiens ou les combats de coqs, sur le nombre de lapins qu’il pourrait tuer en une heure, sur le nombre de corbeaux qui allaient s’envoler d’un champ, sur l’endroit où se poserait une mouche dans une pièce. N’importe quoi.

Inévitablement, il finit par perdre la ferme, la terre qui avait été dans sa famille depuis deux cents ans, et il se transporta avec Alice et les enfants – Ada, Lawrence et le bébé nouvellement arrivé, Tom – à Swaledale, où il prit un emploi de garde-chasse. Il y a eu deux autres enfants depuis et un troisième est en route. Il ne se passe pas de jour sans qu’Alice se demande ce que serait la vie si elle n’avait pas épousé Frederick.

Alice découpe la pâte, la façonne, la place dans des moules métalliques, couvre les moules de chiffons humides et met la pâte à lever sur le fourneau. Par ce temps, ce ne sera pas long. Sous son tablier blanc, elle porte une jupe d’épaisse serge gris foncé et un chemisier rose délavé avec des boutons de verre rose en forme de fleurs. De marguerites. Elle sent la sueur ruisseler sur sa peau sous le chemisier. Elle a des cernes bleu-noir sous les yeux, et un bourdonnement persistant dans la tête.

Elle retire son tablier, se frotte de nouveau le dos et se dirige d’une démarche de somnambule vers la porte ouverte. S’appuyant contre le chambranle, elle étend la main vers sa fille Ada et lui caresse doucement les cheveux. Ada secoue la tête comme pour chasser une mouche – elle déteste qu’on la touche – et recommence à chantonner une berceuse à sa poupée, tandis que le vrai bébé, Nell, se met à s’agiter à l’intérieur d’Alice. Celle-ci pose un regard vague sur les soucis plantés près de la porte. Et alors – et c’est là la partie vraiment intéressante de l’histoire de mon arrière-grand-mère – quelque chose d’étrange commence à lui arriver. Elle se sent brusquement aspirée vers les soucis sur une trajectoire directe ; le phénomène échappe entièrement à son contrôle et elle n’a ni la force de résister ni le temps de réfléchir. Elle est attirée de plus en plus vite vers le centre d’une des fleurs, dont tous les détails lui apparaissent plus nettement à mesure qu’elle s’en rapproche : les couches de pétales allongés, le coussin marron de l’étamine, le vert velu des sépales. Tout cela se précipite vers elle et l’engouffre si bien qu’elle peut sentir sur sa peau le velouté des pétales et respirer l’odeur acide de la corolle.

Mais, soudain, ce cauchemar floral se termine. Alice sent une bouffée d’air frais lui balayer le visage et quand, avec effort, elle ouvre les yeux, elle se voit flottant dans un ciel bleu myosotis à une dizaine de mètres au-dessus du cottage.

La chose la plus curieuse est le silence : elle peut voir Lawrence et Tom s’invectiver de part et d’autre d’un champ, mais aucun bruit ne lui parvient. Elle peut voir Ada chanter une berceuse à sa poupée, mais aucun son ne sort des lèvres de la fillette. Et, plus singulier encore, elle peut se voir elle-même – toujours à la porte du cottage – parler à Ada, mais bien que sa bouche forme clairement des mots, nul d’entre eux ne lui parvient. Les oiseaux – des hirondelles, des martinets, une alouette, deux pigeons ramiers, un passereau – sont eux aussi sans voix. Les vaches et les moutons dans les champs n’émettent pas plus de sons. Des insectes de tous genres emplissent visiblement l’air mais rien ne vibre.

Ce que le monde a perdu en sons, il l’a gagné en couleurs, et Alice flotte au milieu d’un paysage où les teintes qui avaient été effacées par le soleil se trouvent restaurées avec une intensité presque surnaturelle. Les champs au-dessous d’elle forment un somptueux tapis d’émeraude et d’or, et les haies qui les séparent regorgent de fleurs multicolores, dont le parfum entêtant monte jusqu’à Alice et la projette, tout étourdie, en direction de la rivière argentée qui serpente au milieu de la sombre verdure des arbres.

Alice s’amuse beaucoup, flottant comme un duvet au vent, promenée d’un endroit à un autre – lovée une minute dans la fumée émanant de son propre cottage, planant la suivante au-dessus de la ferme en admirant le superbe plumage roux du coq. Partout où elle jette son regard, le monde semble s’ouvrir et s’épanouir sous ses yeux. Elle se sent soudain comblée et, regardant l’Alice terrestre restée au-dessous d’elle, mon arrière-grand-mère flottant se dit : « Je me suis trompée de vie ! »

Sur ces mots magiques, elle reprend son ascension, s’éloignant de plus en plus de la terre à travers l’air brillant et pur, montant vers le point où celui-ci vire à l’indigo.

*

Puis soudain, le son revient. Un bruit s’impose à Alice. C’est le grincement régulier des essieux d’une vieille carriole, accompagné du bruit des sabots d’un cheval sur le sol desséché du chemin. Au bout de quelques secondes, la source de ces sons devient visible ; un cheval et une carriole chargée d’objets aux formes mystérieuses entrent lentement dans le champ oculaire d’Alice, qui suit cette intrusion avec irritation. Mais la maigre caravane poursuit inexorablement sa route vers le cottage.

Déjà, le paysage a commencé à perdre ses couleurs. Les enfants d’Alice ont eux aussi aperçu le cheval et la voiture et les regardent tranquillement dépasser les bâtiments de ferme pour se diriger vers le cottage. L’homme conduisant la carriole soulève son chapeau en passant devant les deux garçons dans le champ, mais ils n’accueillent ce salut qu’avec des airs maussades. La carriole passe la barrière ouverte et tourne dans la cour. Ada se lève, mue autant par la peur que par la curiosité, et sa poupée roule à terre, abandonnée.

Alice sait reconnaître une menace lorsqu’il s’en présente une. Elle se sent ramenée vers la terre et tente de résister, se contractant de tous ses membres et se concentrant pour rester dans le monde du silence. Mais l’enfant qui se trouve sous la table de la cuisine (et que nous avions oublié) choisit ce moment pour se frapper sur un doigt avec son petit marteau de bois (oui, c’est bien un garçon !) et laisser échapper un hurlement à faire sortir les morts de leurs tombes – et sa mère de son état second.

Ses frères se précipitent, joyeux, dans la maison pour voir s’il y a au moins du sang répandu, le chien dans la cour se réveille en sursaut et commence à aboyer frénétiquement, et le bébé dans son berceau, clans un coin de la cuisine, que nous n’avions même pas remarqué jusque-là, se réveille également et vient ajouter ses hurlements au chaos ambiant.

La pauvre Alice se trouve réaspirée dans la vie, véhiculée d’autorité à travers le ciel bleu et brutalement projetée contre le chambranle de la porte. Vlan ! Nell, le bébé encore invisible, frappe du pied à l’intérieur en parfaite coordination avec les hurlements de l’enfant sous la table, qui, alors qu’Alice le soulève pour essayer de le consoler, lui saisit les cheveux tout en tirant sur les trois boutons de verre de son chemisier.

Finalement, au paroxysme de cette cacophonie, le cheval et la carriole arrivent dans la cour, mettant à son comble l’hystérie du chien. Un homme grand et efflanqué à l’allure étrangère, avec un nez en bec d’aigle et un faux air d’Edgar Poe – la redingote à l’ancienne mode et les longues mains blafardes –, descend de la voiture et s’approche de la porte ouverte. D’un geste théâtral, il ôte son chapeau et s’incline profondément.

— Madame, annonce-t-il en se redressant, Jean-Paul Armand, à votre service !

C’est un magicien, bien sûr, et les formes mystérieuses dans la carriole sont celles de ses accessoires : la toile de fond méditerranéenne dépliable, le pot de cuivre ouvragé avec son palmier en coton artificiel, les tentures de velours et l’extraordinaire appareil photographique. Seule la chaise longue n’a pas été fournie par lui, mais a été tirée dans la cour par Ada et Lawrence.

« La lumière y est meilleure », a-t-il expliqué.

— Rien à payer avant que je revienne avec les photographies.

C’est ainsi qu’il a ensorcelé Alice, qui, dans une crise d’optimisme tout à fait exceptionnelle, s’est dit qu’elle trouverait l’argent entre-temps. Les enfants ont donc été brossés, récurés et quelque peu transformés. Les larmes d’Albert (le garçon sous la table) ont été taries par un sucre d’orge offert par M. Armand – qui en a toujours plein les poches pour amadouer ses jeunes modèles récalcitrants. Le photographe a ensuite pris les enfants d’Alice en différentes situations : Ada avec Albert sur ses genoux ; Albert, Tom et Lawrence ensemble ; Ada tenant, au lieu de sa poupée, le vrai bébé Lillian (l’enfant oubliée du berceau) et ainsi de suite.

*

Pour M. Armand, Alice a comprimé ses rondeurs excessives dans sa plus belle robe et s’est coiffée en bandeaux. Le temps est beaucoup trop chaud pour cette robe et il lui faut rester longtemps en plein soleil tandis que M. Armand s’agite sous ce voile qui le fait ressembler, pense-t-elle, à un gros scarabée. Peut-être l’expression énigmatique d’Alice n’est-elle due qu’à la chaleur, à l’attente et aux coups de pied prodigués par Nell. M. Armand, lui, la trouve très belle – une véritable Madone rurale. Il se dit que lorsqu’il reviendra avec les photographies, il lui demandera de s’enfuir avec lui (il est un peu excentrique).

Et soudain, pan ! Une explosion de magnésium, et mon arrière-grand-mère est fixée pour l’éternité.

— Ravissant ! fait M. Armand dans le jargon des photographes de tous les temps.

*

Le sort des trois boutons de verre se résume comme suit…

Le premier fut trouvé le soir même par Ada, qui le fourra dans la poche de son tablier. Quand le tablier fut envoyé au lavage, elle transféra le bouton dans une petite boîte où elle conservait ses menus trésors (un ruban rouge, un morceau de fil d’or trouvé sur le chemin de l’école). Quand Alice disparut pour toujours, Ada sortit le bouton de la boîte, l’attacha à un fil de soie et le porta ainsi au cou. Quelques mois plus laid, la vilaine belle-mère, Rachel, rendue furieuse par les larmes et l’expression butée d’Ada, lui arracha le bouton du cou. Malgré tous ses efforts, Ada ne put le retrouver et sanglota toute la nuit, comme si elle avait perdu sa mère une deuxième fois.

Le deuxième bouton fut trouvé par Tom, qui le transporta dans sa poche pendant une semaine, avec un marron et une bille. Il avait l’intention de le restituer à sa mère, mais il le perdit et ne tarda pas à tout oublier.

Le troisième fut découvert par Rachel lorsqu’elle lit le ménage complet du cottage après y avoir emménagé. Il s’était logé entre deux dalles du carrelage. Rachel le mit dans sa boîte à boutons, d’où il fut transféré, bien des années plus tard, dans celle de ma Grand-mère – une boîte métallique des chocolats Rowntree – puis, de là, dans l’estomac de Gillian et qui sait où, ensuite ? Quant au destin des enfants, Lawrence quitta le domicile familial à l’âge de quatorze ans et on ne le revit jamais plus. Tom épousa une fille nommée Mabel et devint clerc de notaire. Albert fut tué durant la Première Guerre mondiale. La pauvre Ada succomba à une diphtérie quand elle avait douze ans. Lillian a mené une existence longue et assez étrange. Nell – qui en cette chaude journée n’est pas encore née et a toute la vie devant elle – allait devenir ma grand-mère, ayant toute la vie derrière elle sans savoir comment tout cela est arrivé (une autre femme perdue dans le temps).

 

CHAPITRE II

1952

NAISSANCE

Je n’aime pas cela. Je n’aime pas cela du tout. Qu’on me sorte d’ici, et vite ! Mon frêle petit squelette est en train d’être écrasé comme une coquille de noix. Ma tendre petite peau, encore épargnée par le contact de l’atmosphère terrestre, est mise à vif par ces manipulations barbares. (Ce n’est sûrement pas très naturel, tout cela !)

— Dépêchez-vous, ma petite ! tonne une grosse voix furieuse. J’ai un dîner !

La réponse de Bunty est totalement inarticulée, mais le sens général en est, je pense, qu’elle a tout aussi hâte d’en finir que notre aimable gynécologue. Docteur Torquemada, je présume ? L’angélique sage-femme commise à présider à ma naissance est amidonnée des pieds à la tête. Elle hurle littéralement ses ordres :

— POUSSEZ ! POUSSEZ MAINTENANT !

— C’est bien ce que je fais ! hurle à son tour Bunty.

Elle grogne et elle sue, en triturant de toutes ses forces ce qui ressemble à un petit bout de mammifère tout ratatiné, un médaillon de fourrure accroché à son cou. (Voir Annexe II.) C’est une patte de lapin destinée à porter chance. Pas au lapin, bien sûr, mais à ma mère, dont je commence à avoir hâte d’être un peu séparée. Neuf mois d’emprisonnement en elle n’ont pas représenté la plus enchanteresse des expériences. Et récemment, il commençait à n’y avoir vraiment plus de place. Je me fiche de ce qui m’attend dehors ; ce sera toujours mieux qu’ici.

— POUSSEZ, MA PETITE ! POUSSEZ !

Bunty pousse des hurlements très convaincants, et puis, tout à coup, c’est fini. Je glisse hors d’elle comme un petit poisson descendant la rivière. Même le docteur Torquemada est surpris.

— Bon-jour ! Qu’est-ce que c’est donc que cela ? fait-il, comme s’il ne s’était jamais attendu à me voir.

La sage-femme se met à rire.

Je suis sur le point d’être expédiée à la nursery lorsque quelqu’un suggère que Bunty aimerait peut-être jeter un coup d’œil sur moi. Ce coup d’œil est rapide, et le jugement tombe :

— On dirait un morceau de viande. Emportez cela !

Je mets cette attitude sur le compte de la fatigue ou de l’émotion. Elle n’a même pas précisé à quel genre de viande elle pensait. Aloyau ? Baron d’agneau ? Longe de porc, sans doute, ou bien quelque morceau anonyme mais sanguinolent. N’importe – rien ne me surprend plus. Après tout, je ne suis pas une nouveauté pour Bunty : elle a déjà produit la pâle Patricia et l’insupportable Gillian. Et je suis paisible et bien élevée en comparaison de celle-ci. Née agitée, Gillian était sortie du ventre de Bunty en gigotant frénétiquement et hurlant à pleins poumons, de peur qu’on ne la remarque pas. Il n’y avait guère de chances que cela arrive.

Au cas où vous vous poseriez la question, mon père absent est au pub Le Chien et le Lièvre de Doncaster, après une journée très satisfaisante aux courses. Il a une pinte de bière devant lui et il est précisément en train d’expliquer à une femme en robe vert émeraude qu’il n’est pas marié. Il ne sait pas que je suis arrivée, sinon il serait à la clinique. Non ? En fait, ma gestation a fait la liaison entre l’ancien et le nouveau, puisque je suis arrivée juste après la mort du Roi, ce qui fait de moi l’un des premiers bébés nés sous le règne de la nouvelle Reine. Une nouvelle élisabéthaine ! Je suis surprise qu’on ne m’ait pas appelée Elizabeth. En fait, on ne m’a rien appelé. Je suis le « bébé Lennox » ; c’est du moins ce qu’il y a sur mon étiquette. La sage-femme, qui a des cheveux roux et qui est très fatiguée, me porte jusqu’à la nursery de nuit et me dépose dans un petit berceau.

Il fait très sombre dans la nursery de nuit. Tout est très noir et très tranquille. Une faible lumière bleue brille dans un coin, mais, ailleurs, l’obscurité semble se prolonger jusqu’à l’infini. Si j’étendais mes petits doigts ridés qui ressemblent à des crevettes roses, je ne toucherais… rien. Et ensuite rien. Et après cela ? Toujours rien. Je ne pensais pas que ce serait ainsi… Ce n’est pas que j’espérais une fête populaire ou quelque chose de ce genre – des ballons, des confettis et des banderoles. Un sourire aurait suffi.

La sage-femme s’en va. Le bruit de ses chaussures noires à lacets sur le linoléum du corridor s’éloigne progressivement, et nous restons seuls entre bébés. Nous gisons dans nos paniers, empaquetés dans nos langes en coton à ruches comme des cocons ou comme des paquets. Qu’arriverait-il si les bébés-paquets perdaient leurs étiquettes et se trouvaient mélangés ? Les mères les reconnaîtraient-elles si on les leur présentait en vrac ?

Un froissement de tablier amidonné, et la sage-femme rousse reparaît avec un autre bébé-colis qu’elle pose dans le berceau voisin du mien. Elle épingle une étiquette sur son lange. Le nouveau bébé dort paisiblement, sa lèvre supérieure se retroussant à chaque inhalation d’air.

Il n’y aura plus d’autres bébés cette nuit. La nursery dérive dans la nuit d’hiver avec sa délicate cargaison. Une brume laiteuse vient envelopper les bébés endormis. Dès que nous aurons tous succombé au sommeil, les chats viendront nous étouffer en aspirant notre souffle.

Je vais disparaître dans ces ténèbres, je vais m’éteindre avant même d’avoir commencé à exister. La grêle vient battre contre les vitres glaciales. Je suis seule. Toute seule. Je ne puis le supporter – où est ma mère ? « ouah ! ouhahaha ! ouhahahahaha ! »

— Cette petite garce va tous les réveiller !

C’est la sage-femme rousse. Je pense qu’elle est irlandaise. Elle va me sauver, elle va me ramener auprès de ma mère. Non ? Non. Elle m’emmène dans une petite pièce à côté. Une sorte de placard, en fait. Je passe ma première nuit sur cette terre dans un placard.

Le plafond de la maternité au-dessus de nos têtes est peint en vert pomme brillant. La partie supérieure des murs est couleur de magnolia, et la partie inférieure évoque des champignons émincés. J’aurais préféré un azur céleste avec des nuages dorés et, jouant à cache-cache avec ceux-ci, des chérubins gras, roses et souriants.

Bunty se sent dans son élément à la maternité. Les mères, oisives dans leur lit, passent leur temps à se plaindre, et particulièrement de leurs bébés. Nous sommes presque tous nourris au biberon ; il semble tacitement entendu que nourrir au sein a quelque chose d’un peu vulgaire. Nous sommes alimentés très ponctuellement toutes les quatre heures, sans rien d’autre dans l’intervalle quel que soit le bruit que nous fassions. En fait, plus on fait de bruit, plus on risque de se retrouver relégué dans un placard, quelque part. Il y a probablement des bébés oubliés dans tous les coins.

Le système vise à ce que nous ne prenions pas de mauvaises habitudes. Le sentiment général parmi les mères est que les bébés ont ourdi un vaste complot contre elles. (Si seulement c’était le cas !) Nous pouvons hurler jusqu’à l’épuisement, cela ne change rien au cérémonial.

*

J’ai près d’une semaine et toujours pas de nom mais au moins Bunty m’accorde maintenant un vague intérêt. Elle ne va toutefois pas jusqu’à me parler, et son regard m’évite, glissant sur moi dès que j’entre dans le champ de vision. Maintenant que j’ai quitté le corps de ma mère, il m’est difficile de savoir ce qu’elle pense (et je n’ai plus accès non plus au monde de ses rêveries diurnes). Les nuits restent les moments les pires, chacune d’elles représentant un pénible voyage dans l’incertitude. Je ne crois pas que Bunty soit ma véritable mère. Ma véritable mère est quelque part dans un univers parallèle, prodiguant du lait maternel ayant la couleur de la crème du Devon. Elle part, à ma recherche, dans les corridors de l’hôpital, embrumant les vitres de son souffle brûlant. Ma véritable mère est la Reine de la Nuit, gigantesque personnage galactique arpentant la Voie lactée à la recherche de son enfant perdue.

Parfois, ma grand-mère, Nell, vient nous rendre visite dans l’après-midi. Les hôpitaux la rendent nerveuse car ils lui font penser à la mort, ce dont elle estime ne pas avoir besoin à son âge. Elle se perche sur le bord de la chaise des visiteurs comme une perruche malade. Elle a déjà eu plusieurs petits-enfants qui, à ses yeux, se ressemblent tous. Je ne puis donc la blâmer de ne pas être passionnée par moi. George amène Gillian et Patricia. Gillian me regarde sans rien dire par-dessus le rebord du berceau, l’air impénétrable. George n’a pas grand-chose à dire. Mais Patricia, cette bonne vieille Patricia, me touche d’un doigt prudent et dit :

— Bonjour, bébé !

Je la récompense d’un sourire.

— Regardez, elle me sourit, fait Patricia d’un ton émerveillé.

— Ce sont simplement des coliques, dit Bunty.

Je ne suis pas enchantée, mais j’ai décidé de prendre les choses avec philosophie. On ne m’a pas donné la bonne mère et je risque de m’embarquer dans une vie qui n’est pas la bonne non plus, mais je pense que tout cela va s’arranger et que je vais retrouver ma véritable mère. Entre-temps, je m’arrange comme je peux de Bunty.

La sœur de Bunty, Babs, fait tout le trajet de Dewsbury pour venir nous voir avec ses deux filles jumelles, Daisy et Rose. Celles-ci ont un an de plus que Gillian et sont impeccablement propres. Elles sont exactement semblables, sans un cheveu ou un ongle pour les différencier. C’est étrange, presque effrayant. Elles restent assises sur leur chaise dans un silence complet, balançant leurs petites jambes fragiles au-dessus du linoléum vert bileux. Bunty repose majestueusement entre ses draps blancs et sous son couvre-pieds saumon. Daisy et Rose ont des cheveux de la couleur d’un bonbon au citron.

Bunty ne cesse de tricoter, même lorsqu’elle a des visiteurs. Elle tricote mon avenir dans des couleurs tendres.

— Elizabeth ? suggère Tante Babs.

Bunty fait la grimace. Tante Babs revient à la charge.

— Margaret ? Anne ?

Elles pourraient m’appeler « Dorothy » ou « Miranda », ce ne serait pas mal. « Eve » aurait une certaine allure. Le regard acéré de Bunty scrute le plafond. Elle prend sa respiration et prononce le nom. Mon nom.

— Ruby.

— Ruby ? répète Tante Babs d’un ton dubitatif.

— Ruby, confirme résolument Bunty.

Mon nom est Ruby. Je suis une pierre précieuse. Je suis une goutte de sang. Je suis Ruby Lennox.

 

ANNEXE II

NATURES MORTES

 

Voici l’histoire des tentatives perpétuellement contrariées de ma grand-mère pour se marier. À vingt-quatre ans, Nell se fiança à un agent de police, Percy Sievewright, un grand et bel homme, joueur tir football assidu. Il jouait le samedi dans la même équipe que le frère de Nell, Albert, et c’est lui qui les lit se rencontrer. Quand Percy fit sa proposition, un genou en terre et la mine solennelle, le cœur de Nell se mit à déborder de bonheur et de soulagement – elle allait enfin devenir le personnage central de la vie de quelqu’un d’autre.

Malheureusement, l’appendice de Percy éclata, et il mourut de péritonite peu après qu’ils eurent fixé la date du mariage. Il n’avait que vingt-six ans, et ses funérailles furent de celles qui ne font qu’aviver encore la peine. Il était enfant unique et orphelin de père, et sa mère, ravagée par le chagrin, finit par s’évanouir au bord de la tombe. Nell, Albert et un autre homme se précipitèrent pour la remettre sur pieds : il avait plu pendant deux jours et le sol était semblable à une gigantesque flaque de boue. Ensuite, Albert et l’autre homme se placèrent de part et d’autre d’elle et la soutinrent pendant tout le reste île la cérémonie. Les gouttes de pluie accrochées au voile noir de Mrs. Sievewright tremblaient comme de petits diamants chaque fois que son corps se convulsait de chagrin. Nell avait l’impression que sa propre peine était minime à côté de celle de Mrs. Sievewright. Les garçons de l’équipe de football portaient le cercueil, et les camarades policiers de Percy formaient une garde d’honneur. C’était la première fois que Nell voyait des hommes adultes avec des larmes ruisselant sur le visage, et il lui semblait particulièrement affreux de voir des policiers en uniforme pleurer. Ensuite, tout le monde se mit à dire et à répéter quel type formidable était Percy, et Nell trouva que cela rendait les choses pires encore – de se dire qu’il était formidable et qu’elle-même n’était que sa fiancée et même pas sa veuve. Elle savait que cela n’aurait dû faire aucune différence, mais elle n’y pouvait rien. À la collation, après les obsèques, Lillian resta à ses côtés, pressant sans rien dire sa main gantée de noir dans la sienne.

Nell pensait que sa vie était terminée, mais, à sa grande surprise, celle-ci se poursuivit à peu près comme avant. À sa sortie de l’école, elle était entrée comme apprentie chez une modiste de Coney Street, et elle continua à passer ses journées dans les plumes et les voilettes comme si rien n’était arrivé. Il en était de même à la maison, où elle devait toujours faire la vaisselle et repriser les chaussettes, tandis que Rachel, sa belle-mère, la regardait du fond d’un rocking-chair devenu trop exigu pour sa corpulence en lui lançant des formules comme « Le travail est le meilleur des médecins », prélevées dans son almanach. Nell lui tournait le dos en essayant de ne pas écouter, car, autrement, elle aurait eu envie de lui envoyer le gros chaudron de fonte à la tête. Maintenant qu’elle n’avait plus Percy pour venir l’y arracher, il lui semblait qu’elle allait rester à tout jamais prise au piège dans la petite maison de Lowther Street. D’avoir été « Mrs. Percy Sievewright » lui eût donné une identité qui paraissait refusée à Nell Barker.

Nell fut surprise de constater la vitesse à laquelle Percy avait disparu de sa vie de tous les jours. Elle prit l’habitude de rendre visite tous les vendredis soir à Mrs. Sievewright, sachant que celle-ci était la seule personne sur laquelle elle pouvait compter pour entretenir le souvenir de Percy. Toutes deux s’installaient autour d’une théière et d’une assiettée de sandwiches à la pâte de hareng, parlant de Percy comme s’il avait été encore vivant, lui imaginant une vie qu’il n’aurait plus jamais : « Pensez un peu à ce que Percy en aurait dit. Percy a toujours aimé Scarborough… Percy aurait adoré avoir des fils… » Mais, quels que lussent leurs efforts, elles ne pouvaient le faire revenir.

Timidement, car il avait peur de paraître un peu sot, Albert frappa un soir à la porte de la chambre de Nell pour lui apporter la photographie de l’équipe de football, prise l’année précédente, l’année où ils avaient bien failli remporter la coupe amateurs.

— Et c’est ce que nous aurions fait si Frank Cook n’avait pas raté son tir, cette espèce de con… excuse l’expression. Jack Keech lui avait fait une passe impeccable, et le but était dans la poche…

Un an plus tard, Albert en secouait encore la tête d’un air incrédule…

— Lequel était Frank ? demanda alors Nell.

Et Albert se mit à lui énumérer les noms de tous les joueurs, s’arrêtant subitement lorsqu’il arriva à Percy.

— La mort est affreuse lorsqu’elle arrive à quelqu’un de jeune, déclara-t-il finalement.

C’était une remarque qu’il avait entendue au cimetière et non une opinion personnelle, car Albert ne croyait pas vraiment à la mort. Pour lui, les morts s’étaient simplement éclipsés quelque part ailleurs et ils allaient revenir tôt ou tard. Ils attendaient dans une chambre obscure et sa mère, qui était certainement devenue un ange avec le temps, s’occupait d’eux. Si fort qu’il se concentrât, Albert ne parvenait pas à se rappeler à quoi ressemblait sa mère, mais, même à trente ans, elle continuait à lui manquer.

Alice, Ada, Percy, le bâtard de lévrier qu’il avait lorsqu’il était enfant et qui s’était fait écraser par une charrette – tous allaient un beau jour surgir de leur salle d’attente et venir surprendre Albert.

— Bien, bonne nuit, Nelly, finit-il par dire.

A la façon dont elle regardait la photographie, il devinait que Nell, quant à elle, pensait que les morts étaient partis pour toujours et ne se cachaient pas dans un coin.

Nell avait une curieuse impression en contemplant Percy sur cette photo ; dans la vie, il lui avait toujours semblé si différent des autres, et là, il avait les mêmes traits vagues et un peu flous que tous les membres de l’équipe.

— Merci, dit-elle à Albert, mais celui-ci avait déjà quitté la pièce.

Debout au milieu du dernier rang, Frank Cook ressemblait à tous les autres, mais Jack Keech, couché à l’avant avec le ballon, était reconnaissable. Elle savait que c’était un grand ami d’Albert, mais c’est seulement lorsqu’un soir, en rentrant de son travail, elle les trouva ensemble dans la cour arrière qu’elle identifia Jack Keech comme l’homme qui les avait aidés à soutenir la mère de Percy lorsqu’elle s’était évanouie au cimetière.

Le soleil, dans la cour, était très chaud pour un mois de mai, et elle sentit les joues lui brûler.

— Ah, te voilà, Nell ! fit Albert comme si tous deux l’avaient attendue. Tu serais vraiment gentille si tu nous faisais un peu de thé. Jack est en train de réparer le banc.

Jack Keech, penché sur le banc, leva la tête, lui sourit et dit :

— Ce serait formidable, Nell.

Elle lui sourit à son tour et, sans rien dire, rentra dans la maison pour emplir la bouilloire.

Elle mit celle-ci sur le feu, puis retourna s’accouder à l’évier de pierre, sous la fenêtre, pour regarder Albert et Jack dans la cour. Portant ses mains à ses joues, elle s’aperçut que celles-ci étaient toujours brûlantes.

Le vieux banc de bois s’était toujours trouvé dans la cour depuis qu’ils avaient emménagé dans la maison de Lowther Street. Plusieurs lattes manquaient au dossier et l’un des accoudoirs avait commencé à se disloquer. Jack Keech, à genoux sur les pavés de la cour, sciait un bloc de bois de pin tout neuf, et, par la porte ouverte, l’odeur de résine parvenait jusqu’à Nell. Une épaisse mèche de cheveux bruns balayait le front de Jack. Debout auprès de lui, Albert riait. Albert était toujours en train de rire. Ses angéliques boucles blondes ne l’avaient jamais quitté, et ses yeux d’un bleu tendre semblaient presque trop grands derrière les cils jaune pâle, si bien qu’il paraissait n’être jamais sorti de l’enfance. Ou pouvait se demander à quel moment il cesserait de ressembler à un petit garçon pour paraître un vieillard.

Il y avait toujours quantité de filles pour s’intéresser à Albert, mais il n’en avait jamais choisi une en particulier. Son frère Tom était déjà marié et installé, mais Albert, lui, disait qu’il ne pensait pas en faire autant. Lillian et Nell s’accordaient à estimer que c’était vraiment stupide de dire cela, car on pouvait voir tout de suite qu’il aurait fait un mari sensationnel. Elles reconnaissaient en privé que s’il n’avait pas été leur frère, elles l’auraient bien épousé elles-mêmes.

De toute manière, au train où allaient les choses, ils allaient probablement tous terminer leur vie ensemble. Ni Nell ni Lillian ne semblaient capables de trouver un mari ; toutes deux avaient vu leurs fiançailles rompues, l’une par la mort et l’autre par line trahison. Et puis, un jour, Rachel allait bien se décider à mourir et à les laisser seuls, tranquilles.

— Si seulement… disait Lillian en tressant ses cheveux le soir dans la chambre de Nell.

Et Nell, pressant son visage contre l’oreiller, se demandait pour la millionième fois pourquoi on leur avait retiré leur mère pour leur donner Rachel en échange.

Nell ébouillanta la théière, faisant tourner l’eau chaude à plusieurs reprises au fond de celle-ci avant de la rejeter dans l’évier. Jack Keech avait abaissé ses bretelles, qui pendaient autour de sa taille, et retroussé les manches de sa chemise blanche, de sorte que Nell pouvait voir les muscles jouer sous la peau de ses avant-bras tandis qu’il sciait le bois. Le travail en plein air avait donné à ceux-ci la couleur du brou de noix. Penché au-dessus de Jack, Albert avait l’air d’un ange gardien, et Nell, qui les contemplait en serrant la théière contre sa poitrine, aurait voulu que cet instant se prolonge à jamais.

Quand elle se décida à sortir avec le plateau de thé et une assiette de pain et de beurre, Jack était en train d’inscrire des repères au crayon sur une pièce de bois. Au prix d’un effort extraordinaire, Nell lui dit d’un ton timide :

— C’est très gentil à vous de réparer notre banc comme cela.

Il leva la tête en souriant et fit :

— Ce n’est rien du tout, Nell.

Puis il se redressa en se frottant les reins et ajouta :

— C’est une jolie petite cour que vous avez là…

Du coup, Albert et Nell regardèrent autour d’eux avec surprise ; ils n’auraient jamais pensé, ni l’un ni l’autre, à qualifier de « jolie » l’arrière-cour de Lowther Street. Cependant, depuis que Jack avait dit cela, ils remarquaient soudain combien la cour était ensoleillée, et Nell se demandait comment ils avaient pu vivre là cinq années sans même voir la clématite un peu poussiéreuse qui grimpait le long du mur, encadrant la porte de la cuisine.

— Jack est menuisier, fit Albert avec admiration (bien qu’il fût lui-même conducteur de locomotive, profession que Nell et Lillian s’accordaient à trouver merveilleuse).

Jack se remit à genoux pour marteler un clou, et Nell, mobilisant tout son courage, resta une bonne minute à le regarder. Elle ne pouvait détacher son regard de ses pommettes hautes et bombées comme des coquillages.

Jack ne s’arrêta pour boire son thé que lorsqu’il eut fini sa besogne, et à ce moment le thé était froid. Nell proposa d’en refaire, mais Albert dit qu’il avait plutôt envie d’une bière et suggéra de se rendre à La Toison d’Or. Jack adressa à Nell un petit sourire attristé et dit :

— Une autre fois, peut-être. Elle se sentit rougir du visage à la pointe des seins, et détourna rapidement son regard, tandis qu’Albert aidait Jack à remballer ses outils.

Nell resta seule pour affronter Rachel lorsque celle-ci revint d’une réunion de la société de tempérance à l’église. Elle était de méchante humeur parce que personne n’avait mis le souper en route, et Nell et elle se retrouvèrent à manger du pain et du beurre sans dire un mot, car Lillian n’arriva que beaucoup plus tard. Travaillant à la chocolaterie Rowntree, elle avait dit être de l’équipe du soir, ce que Nell savait ne pas être vrai. Quant à Albert, il ne rentra tant bien que mal qu’à minuit passé ; Nell l’entendit s’arrêter au pied de l’escalier et s’asseoir sur une marche pour retirer ses bottines afin de ne réveiller personne en montant dans sa chambre.

Nell ne revit Jack que quelques dimanches plus tard, lorsqu’il vint, avec Frank, chercher Albert pour la sortie annuelle de l’équipe de football. Frank arborait une casquette en tweed et portait une canne à pêche (ils allaient à Scarborough). Frank était vendeur dans un magasin de tissus, mais ni Albert ni Jack ne lui faisaient jamais remarquer que ce n’était pas là un métier très reluisant, d’autant qu’à ce qu’ils pouvaient voir il en était bien conscient lui-même.

*

Jack s’appuya au mur de l’arrière-cour avec un sourire nonchalant. Il portait un canotier, et Albert se mit à rire en disant à sa sœur :

— Il est sapé comme un prince, hein, Nelly ?

Il accompagna cette remarque d’un tel clin d’œil que Nell ne sut plus où se mettre. Sous le canotier, Jack avait ses cheveux noirs bien lissés en arrière et il était rasé de si près que Nell aurait eu envie d’étendre la main pour lui toucher la peau, juste à l’endroit où celle-ci s’enfonçait dans la blancheur du faux col. Elle n’en fit rien, évidemment ; elle osait à peine le regarder.

— Si Albert ne se dépêche pas, dit Frank, nous allons rater le train.

— Le voilà ! fit Lillian en entendant les pas de son frère résonner dans l’escalier.

Sur quoi Lillian fixa Jack de ses yeux verts en amande, lui sourit et, donnant à Nell une petite poussée dans le dos, murmura :

— Vas-y, Nellie. Dis quelque chose…

Elle connaissait le faible de sa sœur pour Jack.

Mais, à ce moment, Albert surgit et dit :

— Allons-y, on va être en retard…

Les trois hommes étaient déjà à mi-chemin dans la ruelle longeant l’arrière de la maison lorsque Nell et Lillian pensèrent au déjeuner qu’elles avaient préparé et empaqueté pour eux.

— Attendez ! cria Lillian, si fort qu’une fenêtre s’ouvrit brutalement sur la ruelle et que Mrs. Harding s’y pencha pour voir ce qui se passait.

Nell se précipita dans la cuisine, rafla le vieux havresac de Tom posé sur la table, et ressortit en courant pour gagner la ruelle.

Ce repas froid avait été l’objet de longues discussions entre Lillian et Nell, car, à l’origine, il ne devait être destiné qu’à Albert. Puis elles avaient pensé que Frank, n’ayant pas de famille, ne saurait sans doute pas se préparer un déjeuner correct, et elles s’étaient dit ensuite qu’il ne serait pas gentil d’exclure Jack. À la fin, Lillian s’était mise à rire en disant que si cela continuait comme cela, elles allaient nourrir toute l’équipe de football. En fin de compte, elles avaient en lassé dans le vieux sac de Tom une douzaine de sandwiches au jambon enveloppés dans un torchon propre, six œufs durs dans leurs coquilles, un gros morceau de fromage, un sac de caramels maison, (rois pommes et trois bouteilles de limonade au gingembre (bien que sachant parfaitement que des caisses entières de bière accompagnaient l’équipe dans son déplacement). Inutile de dire que Rachel ignorait tout de ces largesses.

Laissant les deux autres, Jack revint vers Nell, lui prit le sac des mains en lui disant :

— Merci, Nell. C’est vraiment gentil à vous deux. Nous penserons à vous en mangeant tout cela sur la plage.

Puis il la gratifia de son sourire de petit garçon espiègle et ajouta :

— Peut-être qu’un soir de la semaine prochaine, on pourrait aller se promener ensemble ?

Nell hocha la tête, sourit et se donna intérieurement des coups de pied : si elle restait toujours ainsi, sans rien dire, il allait finir par penser qu’elle était sourde-muette. Finalement, elle réussit à articuler que « cela lui plairait bien » avec un petit sourire craintif.

C’est presque en courant qu’elle rejoignit Lillian à la porte, et, ensemble, encadrées par la clématite, elles regardèrent les trois garçons remonter la ruelle, se retourner pour les saluer de la main et disparaître.

— J’espère qu’ils seront prudents s’ils vont en bateau, dit Lillian.

En fait, elle avait peine à réprimer une véritable inquiétude : ces garçons étaient merveilleux et elle avait réellement peur qu’il leur arrive malheur. Nell ne dit rien. Elle pensait à la tristesse qu’aurait ressentie la mère de Percy Sievewright si elle avait été là à ce moment précis, voyant les trois camarades de son fils partir pour Scarborough et se disant que Percy n’était plus là pour se joindre à eux.

*

Nell se demandait si elle avait jamais aimé vraiment Percy ou si, simplement, elle n’arrivait plus à se rappeler ce que cet amour avait représenté pour elle mais, d’une manière ou d’une autre, elle avait l’impression que ce qu’elle ressentait pour Jack ne ressemblait en rien à ce qu’elle avait connu auparavant. Le seul fait de penser à lui la faisait frissonner de tout son corps, et elle priait chaque soir pour avoir la force de lui résister jusqu’à leur nuit de noces.

Elle continuait à aller voir la mère de Percy, mais le lundi, dorénavant, car elle passait les soirées du vendredi avec Jack. Elle n’avait pas dit à Mrs. Sievewright qu’elle était amoureuse de quelqu’un d’autre car un an à peine s’était écoulé depuis la mort de Percy, et elles continuaient à parler de celui-ci autour d’innombrables tasses de thé. Simplement, il faisait maintenant à Nell l’impression d’un personnage qu’elles auraient inventé ensemble plutôt que d’un homme ayant réellement existé. Un sentiment de culpabilité venait l’assaillir lorsqu’elle regardait la photographie de l’équipe de football, car son regard passait très vite sur le visage inanimé de Percy pour aller se fixer sur le sourire impudent de Jack.

Albert fut le premier à s’engager. Il dit à ses sœurs que cela allait être « un brin de rigolade » et une occasion de voir un peu le monde.

— Plutôt un brin de Belgique, pour commencer, avait remarqué Jack d’un ton sarcastique.

Mais rien n’aurait pu décourager Albert, et ils eurent à peine le temps de lui dire au revoir qu’il était déjà en route pour la caserne de Fulford afin d’y rejoindre le Ier East Yorkshire et passer de l’état de conducteur de locomotive à celui d’artilleur. On prit quand même une photo. C’était l’idée de Tom.

— Toute la famille ensemble, dit-il.

Peut-être avait-il la prémonition qu’il n’y aurait pas d’autre occasion. Tom avait un ami – un certain Mr Mattock – passionné de photographie. Il vint un bel après-midi et fit poser tout le monde dans la cour de Lowther Street, Rachel, Lillian et Nell assises sur le banc fraîchement réparé, Tom debout derrière elles et Albert allongé devant Rachel, comme Jack sur la photo de l’équipe de football. Tom dit qu’il était dommage que Lawrence ne soit pas là.

— Pour ce que nous en savons, fit Rachel, il est peut-être mort.

Si on regarde très attentivement la photographie, on peut voir la clématite comme une guirlande au sommet du mur.

Frank s’engagea le jour même où Albert traversait la Manche. Frank savait qu’il était un lâche et il était terrorisé à l’idée que d’autres puissent s’en apercevoir. Il décida donc de s’engager le plus vite possible, avant que personne n’ait rien remarqué. Il tremblait tellement en signant les papiers que le sergent recruteur se mit à rire et lui dit :

— J’espère que tu auras la main plus sûre quand il s’agira de tirer sur les Boches, mon garçon !

Jack était juste derrière dans la file. Faire la guerre était la dernière chose qu’il souhaitait – tout cela lui paraissait un peu aberrant – mais il avait scrupule à laisser Frank partir comme cela, tout seul. Il signa d’une main ferme.

— Bien joué, mon garçon, dit le sergent.

Lillian et Nell allèrent à la gare pour leur dire au revoir, mais il y avait tant de monde sur le quai qu’elles eurent seulement, à la dernière minute, une vision fugitive de Frank agitant la main à une portière en un salut qui ne s’adressait à personne en particulier, alors que le train s’ébranlait sous les voûtes métalliques. Nell avait envie de pleurer de déception : elle n’avait pu découvrir Jack dans cette foule qui transportait des sacs de paquetage et agitait des petits drapeaux, et elle n’était que trop heureuse d’avoir pu lui donner, lors de leurs tendres adieux, la veille au soir, la patte de lapin porte-bonheur. Au moment où elle s’était mise à pleurer, accrochée au bras de Frank, Rachel était intervenue d’un air dégoûté et lui avait mis la patte de lapin dans la main en lui disant :

— Arrête ces singeries. Voilà un porte-bonheur pour lui.

Jack s’était mis à rire bruyamment en s’exclamant :

— On devrait les donner avec le paquetage !

Et il avait glissé la patte de lapin dans sa poche.

*

Elles recevaient des lettres. Elles n’avaient jamais reçu autant de lettres de leur vie – des lettres d’Albert, joyeuses, expliquant combien les camarades étaient formidables. « Il dit que la cuisine de la maison lui manque, mais qu’il apprend un peu de français », expliquait Lillian à Rachel, car Albert n’écrivait jamais à celle-ci, bien qu’elle se répandît partout en racontant que « son fils » avait été parmi les premiers de la ville à s’engager. Cela avait le don de stupéfier Lillian et Nell, car si Rachel détestait tous ses beaux-enfants, c’était précisément Albert qu’elle abominait le plus.

Nell recevait aussi des lettres de Jack bien sûr, mais ni aussi joyeuses ni aussi longues que celles d’Albert. En fait, Jack n’était pas très épistolier et allait rarement au-delà de : « Je pense à toi et je te remercie de tes lettres. » Lillian et Nell avaient même des lettres de Frank.

— Bien sûr : il n’a personne à qui écrire, disait Nell.

Ses lettres étaient les plus amusantes, car il racontait toutes sortes de petits détails drôles sur ses camarades et sur leur vie quotidienne, et il arrivait que Lillian et Nell éclatent de rire en lisant son écriture tarabiscotée. Curieusement, aucun d’entre eux ni Frank ni Jack ni Albert – n’en disait très long sur la guerre elle-même ; les combats semblaient se dérouler sans qu’ils fussent directement impliqués.

« La bataille d’Ypres est terminée, écrivait Albert tir façon sibylline, et nous en sommes tous très heureux. »

Nell et Lillian passaient beaucoup de temps à répondre à ces lettres. Tous les soirs, elles s’installaient à la grande table, sous la lampe et son abat-jour à franges, pour tricoter des couvertures pour les réfugiés belges ou écrire des lettres sur du papier lilas qu’elles avaient acheté spécialement à cet effet. Lillian s’était découvert une passion inattendue pour les cartes postales sentimentales et en achetait des séries entières, comme Le baiser d’adieu, qu’elle envoyait indifféremment aux trois hommes, de telle façon qu’en fin de compte, aucun d’entre eux n’avait la collection complète. Il y avait aussi des colis, avec bonbons à la menthe, moufles de laine tricotées à la main et bottes de poudre désinfectante pour les pieds, achetées dix pence chez Coverdale, dans Parliament Street. Et, le dimanche, elles allaient souvent jusqu’à Leeman Road, voir le camp d’internement qui avait été installé pour loger les étrangers « ennemis ». Lillian avait coutume de leur lancer des pommes par-dessus la clôture car ils lui faisaient peine à voir.

— Ce sont des gens comme nous, disait-elle.

Comme l’un des internés était Max Brechner, le boucher de Haxby Road, Nell supposait que Lillian avait raison, mais il ne lui semblait pas moins étrange d’envoyer des fruits à un ennemi qui tentait de tuer leur propre frère. Encore que Max Brechner, qui avait au moins soixante ans et s’essoufflait dès qu’il courait plus de trois mètres, fût difficile à imaginer dans le rôle de l’ennemi.

*

La première personne de leur connaissance à revenir en permission fut Bill Monroe d’Emerald Street. Il fut suivi d’un garçon de Park Grove Street et d’un autre d’Eldon Terrace. Cela semblait injuste à l’égard d’Albert, qui s’était engagé avant eux. Il y eut une grande effervescence, un jour, car Bill Monroe n’avait pas regagné son corps au moment où il aurait dû le faire. On envoya la police militaire le chercher, sa mère tenta de barrer la porte avec un manche à balai et deux policiers militaires durent la soulever, en la tenant chacun par un coude, pour dégager le passage. Cela rappela à Nell, qui passait par là en rentrant de son travail, les funérailles de Percy.

Elle eut un deuxième choc quand un agent de police ordinaire surgit soudain de nulle part ; elle pensa une seconde que c’était Percy. Elle eut pendant un instant l’impression ridicule qu’il était venu lui demander pourquoi elle portait dorénavant à l’annulaire gauche un anneau avec une petite perle au lieu de la bague à éclats de saphir qu’il lui avait donnée et qui reposait maintenant au fond d’un tiroir, soigneusement enveloppée de papier de soie.

On emmena finalement Bill Monroe, et Nell ne s’attarda pas dans la rue. Elle se sentait gênée pour lui, car elle avait vu l’expression de terreur peinte sur son visage et se disait qu’il devait être affreux d’être un tel lâche – et de fuir ainsi son devoir patriotique. Elle fut surprise par le nombre de femmes qui allaient trouver Mrs. Monroe, enrageant, hurlant et pleurant sur le pas de sa porte, pour lui dire qu’elle avait eu raison.

*

Frank revint après la deuxième bataille d’Ypres ; il avait été hospitalisé à Southport avec de l’infection à un pied, et avait eu droit à quelques jours de permission avant de regagner le front. La chose curieuse était qu’avant la guerre Lillian et Nell l’avaient à peine connu et que, soudain, il semblait un vieil ami. Quand il vint frapper à la porte de la cuisine, elles lui sautèrent au cou et lui préparèrent du thé. Nell se précipita pour aller chercher des harengs, tandis que Lillian coupait le pain et sortait la confiture du placard. Même Rachel s’enquit de sa santé. Mais quand ils se retrouvèrent tous autour de la table, prenant le thé dans le plus beau service, celui dont les lasses et les soucoupes étaient cerclées d’or et décorées de petits myosotis bleus, Frank se retrouva inexplicablement muet. Il s’était d’abord proposé de leur raconter beaucoup de choses à propos de la guerre, mais, à sa grande surprise, il se retrouvait incapable, devant ces myosotis bleus et ces tartines si bien coupées, d’évoquer le « pied de tranchée » et les rats, sans parler des multiples façons de mourir qu’il avait appris à connaître. L’odeur de la mort n’avait, de toute évidence, pas sa place dans la salle à manger de Lowther Street, avec la nappe blanche, la lampe a abat-jour à franges et les deux sœurs, dont les cheveux semblaient si soyeux qu’on avait envie d’y enfouir son visage. Il ruminait toutes ces pensées en mâchonnant sa tartine et cherchant désespérément îles sujets de conversation. Puis il avala nerveusement une grande gorgée de thé et dit :

— Ce thé est formidable ! Vous devriez voir celui qu’on nous donne…

Quand il leur parla de l’eau pleine de chlore distribuée dans les tranchées, il vit l’horreur se peindre sur le visage de ses auditrices et eut honte d’avoir même eu l’idée d’évoquer la mort.

Elles lui parlèrent, de leur côté, de Billy Monroe, et il émit les onomatopées adéquates aux moments adéquats.

Mais il se disait en son for intérieur qu’il aurait bien voulu avoir une mère l’empêchant – d’une manière ou d’une autre – de regagner le front, car il était convaincu qu’il allait mourir s’il retournait à la guerre. Il les écouta poliment lui raconter tout ce qu’elles faisaient. Elles lui montrèrent leurs tricots – elles avaient cessé de tricoter pour les Belges et confectionnaient maintenant des chaussettes pour les soldats. Nell lui parla de son nouvel emploi ; elle faisait maintenant des uniformes, et avait été nommée contremaîtresse en raison de son expérience dans les chapeaux. Lillian travaillait comme receveuse de tramway, et quand il l’apprit, Frank leva les sourcils et s’exclama :

— C’est une blague !

Il ne pouvait imaginer une femme receveuse de tramway. Lillian se mit à pouffer de rire. Les deux sœurs étaient si pleines de vie qu’en fin de compte, la guerre fut à peu près passée sous silence. Frank se borna à dire que Jack allait bien et assurait tout le monde de son affection, qu’il n’avait pas eu l’occasion de voir Albert, mais que celui-ci était beaucoup plus en sûreté avec les gros canons qu’il ne l’aurait été dans les tranchées.

Alors, Rachel, tapie dans son coin, prit soudain la parole et lui dit :

— Cela doit être terrible dans ces tranchées ?

Frank haussa les épaules en souriant et répondit :

— Oh, en réalité, ce n’est pas si épouvantable que cela, Mrs. Barker.

Et il but une autre gorgée de thé dans sa tasse à myosotis.

*

Frank passa la plus grande partie de sa permission avec l’une ou l’autre des filles. Il emmena Nell au music-hall de l’Empire, et Lillian l’emmena à la Fondation pour l’Instruction, mais le débat lui passa légèrement au-dessus de la tête. Il n’y avait là que des quakers et des socialistes persistant à négocier entre eux la fin de la guerre. Frank pensa qu’ils n’étaient tous qu’une bande d’embusqués et se trouva content d’être en uniforme.

— Tu es sûre que tu fais bien de fréquenter des gens comme cela ? demanda-t-il à Lillian en la raccompagnant chez elle.

Elle se contenta de le regarder en riant. Plus agréable fut la soirée où ils allèrent tous trois voir Jane Shore au nouveau cinéma qui venait d’ouvrir dans Coney Street, et qui était somptueux, avec ses mille fauteuils à siège basculant.

Quand il lui fallut retourner au front, ce fut pis que lors de son premier départ, et il pouvait à peine supporter l’idée de laisser Nell et Lillian.

Mais celles-ci eurent largement de quoi s’occuper après son départ. Elles travaillaient de longues heures et devaient ensuite supporter Rachel, encore que celle-ci leur parût plutôt moins redoutable que les zeppelins. Elles avaient acheté chez Leak et Thorp du tissu bleu foncé afin de faire des rideaux bien opaques et étaient devenues des maniaques du camouflage, surtout depuis qu’une voisine, la pauvre Minnie Havis, avait comparu en justice pour avoir laissé filtrer une lumière la nuit. Tom venait régulièrement leur rendre visite, mais il était rare que sa nouvelle femme, Mabel, l’accompagne. Lillian soutenait que Mabel était une chiffe molle, mais Nell l’aimait bien. Quelqu’un provoqua leur indignation en leur demandant si leur frère n’était pas un embusqué, mais Nell trouvait en fait que ce n’avait pas été très courageux de sa part de se faire exempter. Lillian lui demanda si cela ne suffisait pas d’avoir déjà un frère qui risquait de se faire tuer. Sur quoi Nell lui jeta un coussin à la tête ; pour elle, Albert ne pouvait pas être tué, et parler de la sorte ne pouvait qu’attirer le mauvais sort. Tom les aida à installer les rideaux bleu foncé aux fenêtres tout en raillant leur crainte des zeppelins. Il ne se mit à y croire qu’après avoir eu la main arrachée par une bombe. Elles allèrent le voir à l’hôpital en se disant qu’au moins, personne ne le traiterait plus d’embusqué. Nell était sur le point d’écrire à Albert pour tout lui raconter lorsqu’il leur fit la surprise d’arriver en permission, l’ont ce que Rachel trouva à dire fut : Une bouche de plus à nourrir !

Elle n’avait vraiment jamais aimé Albert.

Les deux sœurs eurent l’impression qu’Albert avait grandi depuis son départ de la maison. Il avait de fines rides autour des yeux, et il aurait dormi toute la journée si on l’avait laissé faire. Quand ses sœurs lui posaient des questions sur la guerre, il répondait toujours par une plaisanterie n’engageant à rien. Elles étaient avides de sa présence et auraient passé tous les instants de la journée avec lui, simplement à le regarder. Albert s’était toujours occupé d’elles, et là, elles voulaient s’occuper de lui. Elles se pendaient à son cou et lui caressaient les cheveux comme s’il avait été leur bébé et non leur grand costaud de frère. Lorsqu’il dut s’en aller, elles l’accompagnèrent à la gare, et, dix minutes après que le train fut parti, elles étaient encore là, debout sur le quai, à regarder les rails vides. Elles avaient l’impression que tant qu’elles restaient sur le quai, Albert n’était pas complètement parti. Elles durent faire un effort déchirant pour rentrer à la maison, où Rachel leur dit :

— Elle est partie, hein, la lumière de votre vie !

*

Frank pensait que c’était sans doute le bruit qui avait fini par venir à bout de Jack. Pendant trois jours et trois nuits, le barrage d’artillerie ne s’était pas interrompu une minute, et, à mesure que le son des canons augmentait, Jack devenait de plus en plus silencieux et absent. Il ne devenait pas frénétique comme certains autres ; il était simplement trop calme. Curieusement, le bruit des canons avait pratiquement cessé de gêner Frank. Il pensait que c’était parce qu’il avait fini par s’y habituer, alors qu’en fait, il était devenu sourd de l’oreille droite.

De toute manière, ce n’était pas le bruit qui préoccupait Frank, c’était la mort – ou plutôt la façon dont il allait mourir. Il était hors de doute qu’il allait mourir ; après tout, il était là depuis près de deux ans, et les chances étaient de plus en plus contre lui. Frank avait toujours prié depuis qu’il était à la guerre, mais il ne priait plus pour demander de ne pas mourir – il priait pour demander simplement de voir la mort arriver. Il était terrifié à l’idée de trépassé sans le moindre avertissement, et priait pour voir au moins venir l’obus de mortier qui lui était destiné et pouvoir se préparer. Ou pour prévoir, par quelque procédé magique, la balle qui le décervellerait sans même que son corps en ait conscience. Et il suppliait Dieu de ne pas le laisser se faire gazer. La semaine précédente, dans une tranchée parallèle à la leur, presque tout un bataillon de Nottingham avait été surpris par une nappe de gaz qui avait rampé doucement vers lui et l’avait englouti sans que personne s’en aperçoive. Maintenant, les hommes du bataillon agonisaient presque sans bruit à l’hôpital, les poumons noyés.

La nuit précédant l’attaque, personne ne put dormir. À quatre heures du matin, alors qu’il faisait déjà jour, Frank et Jack étaient appuyés côte à côte contre la paroi de la tranchée. Frank roula des cigarettes pour chacun d’eux et pour Alf Simmonds, qui était en sentinelle au parapet, au-dessus d’eux. Puis Jack tira sur sa cigarette et, sans regarder Frank, déclara :

— Je n’y vais pas.

— Tu ne vas pas où ? demanda Frank.

Jack se mit à rire et tendit le bras en direction du no man’s land.

— Là-bas, bien sûr, fit-il. Je n’y vais pas.

Alf Simmonds se prit à rire lui aussi et dit :

— Là, je te comprends un peu !

Il pensait que c’était une plaisanterie, mais Frank sentit son estomac se tordre, car il savait, lui, que ce n’en était pas une.

C’est dans le silence que l’ordre arriva. Les canons s’étaient tus, et nul ne riait ni ne plaisantait plus. Seul régnait le silence de l’attente. Frank regardait les nuages passer dans le ciel bleu au-dessus de sa tête – ces petits flocons blancs qui s’en allaient flotter sur le no man’s land comme s’il s’était agi de n’importe quel morceau de campagne et non de l’endroit où il allait mourir sous peu. Le nouveau lieutenant semblait terriblement novice. On pouvait voir d’énormes gouttes de sueur ruisseler sur son front. Il n’avait jamais eu un chef de section aussi nerveux que celui-là. Ni aussi vachard. Frank se disait qu’il ne faudrait peut-être pas longtemps pour qu’il prenne une balle dans la peau, et que cette balle ne viendrait pas nécessairement d’en face. Les hommes regrettaient toujours Malcolm Innes-Ward, qui les avait commandés pendant six mois avant de se faire tuer d’une balle dans l’œil. Il était en train de tirer hors du no man’s land un blessé quand un tireur isolé l’avait eu. Le simple soldat qui l’aidait avait été tué lui aussi et le blessé était mort ensuite de gangrène gazeuse. Tout cela n’avait donc servi à rien.

Jack s’était bien entendu avec Malcolm Innes-Ward, passant de longues heures à discuter de politique ou des choses de la vie dans la cagna de l’officier, et il avait cruellement ressenti sa mort. Innes-Ward et le bruit, voilà ce qui, selon Frank, avait démoli Jack.

Quand l’ordre d’attaquer survint, ce fut plus un soulagement qu’autre chose, et tous escaladèrent le parapet, sauf trois personnes : Frank, Jack et le nouveau lieutenant. Frank ne savait pas pourquoi il n’avait pas bougé. Ce n’était qu’une hésitation momentanée : il voulait s’assurer que Jack venait avec lui. Mais, à ce moment, le nouveau lieutenant se mit à hurler en agitant son revolver, proclamant qu’il allait les abattre s’ils n’y allaient pas. Sur quoi Jack lui dit, avec une totale tranquillité :

— Les officiers se mettent habituellement devant, mon lieutenant.

Et, avant même de se rendre compte de ce qui lui arrivait, Frank se retrouva avec le Weblev du nouveau lieutenant braqué sous le nez.

Jack dit, de la même voix douce :

— Ce n’est pas la peine de faire cela, mon lieutenant. Nous y allons.

Il tira à moitié Frank hors de la tranchée et, avant même d’avoir franchi le parapet, il lui cria :

— Cours !

Frank obtempéra immédiatement ; il avait encore plus peur de se faire tirer dans le dos par le lieutenant que d’être mis en pièces par l’ennemi.

Frank était résolu à ne pas perdre Jack de vue, riant convaincu que le fait d’être avec lui diminuait, il ne savait pourquoi, ses chances d’être tué. Il avait les yeux fixés sur l’arrière de son ceinturon, mais, quelques secondes plus tard, Jack avait disparu et Frank se retrouvait seul à avancer à travers une nappe de brouillard qui semblait s’étendre à l’infini et n’était rien d’autre que la fumée produite par les gros canons.

Ce ne fut qu’au bout d’un long moment qu’il comprit enfin ce qui s’était passé. Il était mort – cela avait dû arriver lorsqu’il avait perdu Jack de vue – et ce n’était plus à travers le no man’s land qu’il avançait dans la fumée, mais à travers l’Enfer – et c’était bien là ce que l’Enfer pouvait représenter pour Frank : d’avancer sans cesse en terrain découvert vers les tranchées ennemies.

Alors même qu’il commençait à s’habituer à cette idée nouvelle, son pied glissa et il se retrouva dévalant la paroi boueuse d’un cratère d’obus, tenant son fusil à bout de bras et hurlant de toutes ses forces, car, en Enfer, le cratère ne pouvait être qu’un puits sans fond.

Puis, aux deux tiers de la pente, sa chute s’arrêta. Au fond du cratère, au-dessous de lui, stagnait une eau marron et boueuse où un cadavre flottait à l’envers. Un rat nageait autour du corps en décrivant de longs cercles paresseux. Cela rappela à Frank le jour d’été torride où Albert et lui avaient appris à nager tout seuls. C’était il y avait des années, et cela aurait aussi bien pu être dans une autre vie. L’Ouse, ce jour-là, avait la même couleur que l’eau au fond du trou d’obus. Ils n’étaient que deux dans la rivière ; Jack avait les oreillons. Frank ferma les yeux en calant bien son corps dans la boue du cratère et décida que le passé était l’endroit le plus sûr pour le moment.

Il se concentra de toutes ses forces et finit par sentir de nouveau le soleil sur ses maigres épaules nues de garçon de neuf ans, par respirer l’odeur de l’aubépine et du persil sauvage sur les bords de l’Ouse. Il retrouvait la sensation de l’eau lorsqu’on s’y plonge, le choc provoqué par le froid, la vase du fond entre les orteils nus, le frottement de la corde qu’ils s’attachaient à tour de rôle autour de la taille – l’autre, sur la rive, en tenant l’extrémité pour empêcher l’apprenti nageur de couler complètement. Il revoyait aussi le saule, sur la rive, avec son feuillage vert argenté traînant dans l’eau comme une chevelure de fille.

Frank passa plusieurs heures dans le cratère à recréer sa première baignade avec Albert, de son début jusqu’au moment où, vers la fin de la journée, ils réussirent l’un et l’autre à traverser la moitié de la rivière. Epuisés mais triomphants, ils restèrent ensuite allongés sur la terre dure et nue, à l’ombre du saule, jusqu’à ce que l’eau qui imprégnait leur peau se fût évaporée. Puis ils mangèrent des tartines de confiture de fraise toutes écrasées que Frank avait dans la poche de sa veste (c’était avant la mort de sa mère). Quand ils eurent fini, Albert tourna vers Frank son visage barbouillé de confiture et lui dit :

— Ç’a été une sacrée journée, hein, Frank ?

Il devait s’être endormi, car lorsqu’il leva soudain les yeux, il constata que la fumée avait disparu et que le ciel était bleu pâle. Albert se tenait debout au-dessus de lui, au bord du cratère, tout souriant, et Frank fut aussitôt frappé par sa ressemblance avec un ange, même ainsi, habillé de kaki, ses boucles blondes dissimulées par sa casquette. Il y avait une mince lime de sang et de graisse d’arme sur la peau dorée di sa joue, et ses yeux étaient aussi bleus que le ciel au-dessus d’eux, plus bleus encore que les petits myosotis sur le service à thé de la maison de Lowther Street.

Frank tenta de dire quelque chose à Albert, mais les mots n’arrivaient pas à franchir ses lèvres. Etre mort, c’était exactement comme être prisonnier d’un rêve. Puis Albert leva la main comme pour dire au revoir, se détourna et disparut de l’horizon de Frank. Celui-ci éprouva alors un terrible sentiment de désespoir, comme si une partie de lui-même lui avait été arrachée, et il se mit à frissonner, glacé. Au bout d’un moment, il se dit qu’il lui fallait essayer de retrouver Albert. Il se hissa tant bien que mal hors du cratère et se mit en marche dans la direction que semblait avoir prise son ami. Quand, un moment plus tard, il entra en titubant dans une infirmerie de campagne et annonça à un infirmier qu’il était mort, l’infirmier lui dit simplement :

— Alors, va te mettre dans le coin là-bas avec le lieutenant…

Frank alla jusqu’à une paroi de sacs de sable contre laquelle s’appuyait un sous-lieutenant sur des béquilles, regardant dans le vide d’un seul œil l’autre était recouvert d’un pansement. Frank fouilla dans sa poche et découvrit, à sa grande surprise, qu’il avait toujours son tabac. Il roula deux cigarettes, en donna une au sous-lieutenant et l’aida à l’allumer (le jeune officier avait beaucoup de mal à se faire à sa vision monoculaire). Puis les deux hommes se mirent, en silence, à tirer sur leurs cigarettes tandis que le soleil commençait à se coucher sur la première journée de la bataille de la Somme.

*

Lillian était en train de distribuer les tickets sur son tram en plein milieu de Blossom Street lorsqu’elle sentit soudain un immense froid l’envahir, malgré la chaleur de cette journée d’été. Sans même penser à ce qu’elle faisait, elle se débarrassa de la machine enregistreuse, la jeta sur un siège et descendit du tram, à la stupéfaction des voyageurs. Elle remonta Blossom Street et descendit Micklegate. Avant d’arriver au pont sur l’Ouse, elle se mit à courir – à courir comme si la mort était sur ses talons. Elle finit par tourner dans Lowther Street et vit Nell qui l’attendait, assise sur le pas de la porte. À ce moment, ses cheveux, ayant perdu toutes leurs épingles, étaient défaits et il y avait de grandes marques de sueur sur son corsage. Elle s’accrocha au portillon de bois en tentant de reprendre sa respiration. Et pendant ce temps, Nell était simplement là, immobile, adossée au montant de la porte, le visage levé vers le soleil. Elle n’avait pas couru, elle ; elle avait simplement quitté le sous-sol étouffant où, toute la journée, on cousait des uniformes, et elle avait remonté lentement Monkgate, comme si elle effectuait une simple promenade dominicale. Elles ne pouvaient entrer dans la maison, car Rachel était partie faire des courses et elles ne savaient pas où était la clé. Pendant une minute, elles se regardèrent, stupéfaites de la puissance de leur instinct.

Ce fut finalement Lillian qui rompit le silence.

— Il est mort, n’est-ce pas ? haleta-t-elle, en refermant le portillon et remontant lentement la petite allée pour aller s’effondrer à côté de Nell sur la marche.

Puis, après un long moment, alors que le soleil s’était éclipsé vers la rue voisine, elle ajouta :

— Il doit être au Ciel maintenant.

Nell se mit à fixer l’azur translucide comme si Albert allait soudain paraître dans la cohorte des anges, mais il n’y avait rien, pas même un nuage, pas même une hirondelle glissant dans le ciel.

Lillian et Nell étaient déjà en deuil depuis une semaine lorsqu’elles ouvrirent le télégramme pour le lire à Rachel :

« Avons le regret de vous informer qu’Albert Barker a été tué au combat le 1er juillet 1916. L’Etat-Major vous exprime toute sa sympathie. »

Un mortier avait ouvert le feu sur la position d’artillerie d’Albert et son obus était arrivé directement sur le canon, projetant en l’air les corps des servants, qui étaient retombés en étoile autour de ce qui restait de leur pièce. La seule marque apparente que portait Albert était une mince trace de sang et de graisse d’arme sur sa joue bronzée, et il arborait le sourire ravi d’un enfant qui vient d’apercevoir sa mère dans une foule. On pouvait se demander ce qui l’avait tué jusqu’au moment où, en le soulevant, on s’apercevait que tout l’arrière de sa tête avait disparu.

Ce qui parut étrange à Frank, c’est qu’Albert fût mort en paraissant tout à fait intact, alors que Jack, couvert de sang de la tête aux pieds comme un martyr des débuts de la chrétienté, était vivant. En revanche, que tous trois se retrouvent, ce jour-là, à la même infirmerie de campagne lui sembla, sur le moment, parfaitement naturel. Après tout, le seul cadavre qu’il ait vu de la journée (en exceptant le soldat flottant au fond du cratère, qui était là depuis plusieurs jours) avait été celui d’Albert. Jack ne parla pas à Frank ; il passa droit devant lui sans le voir, le sang dégoulinant sur son visage.

Quand Frank était tombé dans le cratère, Jack n’était en fait qu’à quelques mètres devant lui. Et Jack avait continué à marcher. Il avait traversé tout le no man’s land, avec les obus explosant autour de lui et les balles de mitrailleuses l’encadrant, jusqu’au moment où – à sa grande surprise – il s’était retrouvé directement contre les barbelés protégeant les tranchées allemandes. Comme anesthésié, insensible aux déchirures, il les avait traversés et s’était trouvé soudain, sans s’y attendre, dans une tranchée ennemie qu’il avait remontée jusqu’à un abri. Il avait trouvé celui-ci beaucoup mieux construit et soigné que la cagna de Malcolm Innes-Ward. Jack avait oublié qu’Innes-Ward était mort, et il s’attendait à moitié à le voir surgir au détour de la tranchée. Mais il ne découvrit que trois très jeunes soldats allemands tapis dans l’abri. L’un était très blond, l’autre était très grand et le troisième était très massif. Jack se mit à rire, car ils lui rappelaient un numéro de music-hall qu’il avait vu à l’Empire avant la guerre. Trois jeunes gens, qui ressemblaient à s’y méprendre aux soldats allemands, dansaient et chantaient une chanson que Jack n’arriva pas à se rappeler sur le coup. En même temps, ils faisaient passer un chapeau haut-de-forme d’une tête à l’autre, ce que le public avait adoré. Mais quelle était la chanson ? Jack aurait bien aimé se le rappeler. Il resta là un instant, riant, s’attendant à moitié à voir l’un des Allemands produire un haut-de-forme, mais aucun ne bougeait, et, à la fin, Jack épaula son Lee-Enfield et vida le chargeur. Chacun à son tour, les soldats rejetèrent la tête en arrière et glissèrent lentement le long de la paroi de l’abri. Le dernier avait une telle expression de surprise peinte sur le visage que Jack se remit à rire, estimant que ce numéro-là n’était pas mauvais non plus. Puis il se détourna et s’en alla, sachant qu’il ne se rappellerait jamais la chanson.

*

Jack eut droit à une permission après la Somme. C’était la première fois qu’il retournait chez lui depuis près de deux ans. Ses blessures, qui n’étaient finalement que des lacérations étonnamment superficielles, s’étaient guéries, lui laissant sur le visage et sur les mains de très fines cicatrices dont Nell était assez fière. En fait, Jack avait reçu une décoration pour avoir tué les trois Allemands, et Nell était déçue qu’il ne voulût pas la porter quand il sortait avec elle. Elle lui en fit plusieurs fois la remarque, jusqu’au moment où il se tourna vers elle et lui lança un regard tellement étrange qu’elle en eut presque peur.

Durant toute la durée de sa permission, il se montra difficile. Il se rendait chaque jour à la maison de Lowther Street, mais il parlait à peine, restant près de la table, la mine morose, au point que Nell faillit se mettre en colère, en l’accusant de manquer d’égards envers elle. Cependant, il parlait avec Lillian. Celle-ci avait adhéré à la section de l’Union pacifiste et se rendait à toutes sortes de conférences. Rachel avait dit à Jack qu’elle n’était qu’une amie des Moches, tout comme Arnold Rowntree, mais Jack n’était simplement mis à rire. Jack et Lillian semblaient d’accord sur la plupart des choses. Jack déclara même un jour qu’à son avis, les objecteurs de conscience avaient du courage, et Nell faillit en laisser tomber sa tasse de thé. Elle s’irritait de voir Lillian et Jack assis l’un près – très près – de l’autre, a parler de Dieu sait quoi. Pour la première fois de sa vie, Nell prenait sa sœur en grippe.

Nell et Jack faillirent se marier au cours de cette permission. Il fut question qu’ils demandent une licence spéciale. Jack était là pour une semaine, mais les jours passaient plus vite qu’ils ne s’y étaient attendus. Jack se montra, en fin de compte, réticent non parce qu’il ne l’aimait pas, lui dit-il, mais parce qu’il ne voulait pas faire d’elle une veuve. Nell pouvait difficilement lui dire qu’elle aurait préféré être une veuve plutôt que de redevenir une fiancée en deuil. Elle ne discuta donc pas.

Juste avant le retour de Jack au front, ils allèrent voir La Bataille de la Somme à l’Electric Cinéma de Fosagate. Nell ne pouvait s’empêcher de guetter l’apparition d’Albert, convaincue que son visage souriant allait surgir sur l’écran et attendant ce moment, tout en sachant qu’elle aurait bien du mal à s’en remettre si cela se produisait. Dans le film, tous les Tommies riaient comme si la guerre avait été une vaste plaisanterie. « Un brin de rigolade », avait dit Albert. On aurait presque pu entendre les cameramen leur disant : « Allez, souriez, les gars ! » alors qu’ils montaient vers le front. Et tous se retournaient et agitaient la main en souriant, comme si la Somme n’avait rien été de plus qu’une excursion à la campagne. On pouvait voir aussi les canons tirer et des nuages de fumée s’élever au loin, mais, comme il n’y avait pas de son, la Somme avait l’air d’une bataille bien paisible. En voyant des hommes en manches de chemise et bretelles charger les canons, Nell sentit sa gorge se serrer, car cela lui rappelait le jour où Jack avait réparé le banc dans la cour.

Il y avait de nombreuses vues de Tommies offrant des cigarettes à des prisonniers allemands et de blessés des deux camps claudiquant entre les tranchées, mais peu de véritable bataille dans l’intervalle. À un moment, des hommes recevaient l’ordre d’attaquer, et ils y allaient tous sauf un, qui arrivait au parapet et retombait lentement dans la tranchée. On montrait des chevaux morts, et le commentaire inscrit sur l’écran proclamait que « deux de nos amis à quatre pattes avaient fait le sacrifice suprême », mais, dans l’ensemble, la bataille de la Somme ne semblait pas avoir été si meurtrière.

Même Nell sentait que ce n’était pas là une représentation très fidèle des faits. Quand les lumières revinrent et quand les gens commencèrent à quitter leurs sièges pour sortir de la salle, Jack et Nell restèrent encore un moment assis. Jack se pencha vers Nell et lui dit d’un ton très calme :

— Ce n’était pas comme cela, tu sais.

Et Nell répondit :

— Non, je m’en doute.

Puis Jack s’en alla, non pas au front mais à Shœburyness. Frank n’en revenait pas : de façon mystérieuse, Jack avait réussi à se faire affecter à un centre d’entraînement récemment ouvert et destiné à former des maîtres-chiens pour le service cynophile de transmissions.

*

Jack n’entendait plus les canons. Ils étaient toujours là, mais lui, tout simplement, ne les entendait plus. Il se couchait le soir avec Betsy à ses pieds et avait l’impression que la respiration régulière de la petite chienne l’aidait lui-même à s’endormir. Dormir avec les chiens était absolument contraire aux consignes – les animaux étaient censés regagner leur chenil la nuit, mais Jack trouvait de plus en plus facile de violer le règlement. Betsy était sa favorite : une petite welsh-terrier qui aurait traversé les feux de l’enfer pour lui. Il aimait aussi les deux autres chiens, mais d’une façon différente. Bruno était un berger allemand, un grand chien flegmatique. Jack et Bruno se comprenaient ; tous deux savaient qu’ils allaient mourir, et, pour cette raison, maintenaient entre eux une sorte de distance empreinte de respect mutuel. Dans certains de ses moments de moindre lucidité, Jack se prenait à penser que l’esprit de Malcolm Innes-Ward s’était réincarné en Bruno. Il lui arrivait de rester assis la nuit devant les chenils avec Bruno, comme il avait coutume de s’installer dans la tranchée avec Innes-Ward, et il était parfois sur le point de rouler une cigarette pour la passer au grand chien fort poli installé à ses côtés.

Son troisième animal était Pep, un petit terrier qui était le plus rapide et le meilleur de tous. Pep prenait grand plaisir à ses missions de liaison ; la guerre était un jeu pour lui. Lorsqu’il revenait des tranchées avec un message dans le petit tube accroché à son collier, il bondissait tout au long du chemin, ses petites pattes touchant à peine le sol, contournait les cratères d’obus, sautait les obstacles en effectuant de véritables cabrioles et, finalement, se précipitait directement dans les bras de Jack, arrivant à sauter jusqu’à hauteur de l’épaule. Pep avait été le petit chien d’une famille. Jack avait vu la lettre l’accompagnant à son arrivée : « Papa est parti combattre le Kaiser. Nous envoyons Pep faire lui aussi son devoir. Baisers. Flora. » Beaucoup de chiens étaient dans ce cas. Jack en avait vu arriver à Shœburyness par camions entiers après qu’un appel eut été lancé. Certains venaient des fourrières, qui débordaient d’animaux devenus indésirables en raison du rationnement, mais d’autres arrivaient directement de familles. Jack se demandait ce que lesdites familles auraient pensé si elles avaient vu la façon dont les chiens étaient sélectionnés ensuite. Lui-même trouvait la chose difficile à avaler. Les chiens n’étaient nourris qu’une fois par jour, et de façon très particulière : ils pouvaient tous voir la nourriture préparée à leur intention, mais, juste avant qu’on les laisse sortir de leurs chenils, les instructeurs lançaient des grenades dans une fosse toute proche. Ces grenades faisaient un bruit effrayant et, de prime abord, aucun chien n’osait sortir pour aller chercher sa pitance. Mais, au bout de deux ou trois jours, tous étaient affamés, et les plus audacieux, ceux qui allaient être finalement envoyés au front, se décidaient à ramper au travers de leur version du no man’s land pour engloutir la nourriture aussi vite que possible avant d’aller se remettre à l’abri dans les chenils. Et le plus curieux était qu’au bout de quelques jours, ces mêmes chiens tiraient frénétiquement sur leur laisse pour demander à sortir dès que la première grenade explosait.

Les chiens qui ne s’adaptaient pas à ce régime étaient renvoyés, s’ils avaient de la chance, dans les fourrières ou chez leurs propriétaires, mais, souvent, ils étaient simplement abattus. Jack avait passé des nuits sans sommeil à penser à quelques-uns de ces chiens. L’un d’eux le hantait encore : une adorable petite chienne épagneule nommée Jenny, que les grenades terrorisaient et qui avait finalement été abattue derrière le champ de manœuvre. Revenu au front, il revoyait encore les grands yeux incrédules de la chienne braqués sur lui. Quand le souvenir de Jenny revenait l’assaillir, il tendait la main pour palper le chaud pelage de Betsy, qui, en signe de pardon, venait loger son nez humide au creux de sa paume.

Jack savait que Frank se considérait comme trahi par lui. Frank répétait à qui voulait l’entendre que s’occuper des chiens était facile, et que les chenils étaient situés assez loin derrière les lignes pour être a peu près sûrs – plus sûrs, en tout cas, que les tranchées. Il se demandait comment Jack s’était débrouillé pour obtenir cette planque, jusqu’au moment où celui-ci lui dit qu’il la devait à l’intervention du frère d’Innes-Ward.

— Tu es un sacré veinard, déclara Frank.

Ils s’étaient rencontrés dans une tranchée et Frank avait accompagné Jack, qui allait avec Bruno aider À installer une ligne téléphonique. Le chien avait un rouleau de câble attaché sur le dos et trottait, les oreilles dressées et la queue battant l’air, comme s’il se promenait dans un parc. Une partie de la ligne passait par le no man’s land, et Jack, couché à plat ventre sur le parapet, sifflait pour encourager son chien en feignant d’ignorer Frank, qui se refusait à se taire.

— Je vais mourir, répétait-il. Je vais être mis en pièces, tandis que toi et tes saletés de chiens, vous allez vous en tirer ! Ensuite, tu rentreras au pays, tu épouseras Nell et tout ira bien pour toi. Pendant ce temps-là, je pourrirai sous la terre, et tu sais pourquoi ? Parce que tu es un sacré veinard et pas moi !

Jack, lui, concentrait son attention sur le chien, qui, achevant sa tâche, n’était plus qu’à quelques mètres de lui.

— Si ce crétin de chien prenait une balle dans la tête, siffla Frank, tu serais plus embêté que si c’était moi !

Jack ne répondit rien car il n’y avait rien à répondre : c’était vrai. Il tenait plus à Bruno qu’à Frank.

Celui-ci continuait à attendre d’un air renfrogné.

A attendre que Jack lui dise quelque chose qui le rassurerait un peu. Mais la seule chose qui l’aurait rassuré aurait été de savoir qu’il n’allait pas mourir, et là, Jack n’y pouvait pas grand-chose. Il détacha le rouleau de câble du dos du chien et le mit dans son sac à dos. Puis il fouilla dans la poche de sa tunique et en sortit un petit objet à la forme bizarre qu’il mit dans la main de Frank. Pendant un instant, celui-ci crut qu’il s’agissait d’une patte de chien, mais quand il regarda, il s’avisa que c’était trop petit pour cela. :

— Une patte de lapin, dit Jack. Pour la chance.

Puis il appela son chien, tourna les talons et disparut à l’angle de la tranchée, suivi de son compagnon à quatre pattes, avant que Frank eût pu dire quoi que ce soit.

Jack pensa beaucoup, ensuite, à ce que Frank lui avait dit. Une partie de lui-même avait honte qu’il ne se souciât plus vraiment de personne, mais une autre partie se sentait absoute par la certitude de la mort. L’idée de rentrer au pays, d’épouser Nell, de devenir père, de vieillir, lui paraissait si absurde, si improbable, qu’elle le faisait rire. Il pouvait imaginer tout cela – se voir rentrant du travail et voir Nell, revêtue de son tablier, se précipitant pour servir le thé, se voir bêchant son jardinet les soirs d’été, emmenant ses fils à un match de football –, il pouvait parfaitement l’imaginer, mais cela n’allait pas arriver. De toute manière, ce n’aurait pas été une vie que de partager son existence avec Nell ; il avait été attiré par elle, au départ, parce qu’elle était très douce – douce, tranquille et paisible –, mais maintenant, cette douceur lui semblait surtout empreinte de stupidité. S’il pensait maintenant à une femme, c’était à Lillian. Lillian avait un peu plus de vie en elle – avec ses jolis yeux en amande, son regard félin, l’impression qu’elle vous donnait de rire secrètement de tout, comme si elle avait compris quel monument d’absurdité était la vie. Etendu tout éveillé dans le noir, il pensait aussi, bien sûr, à d’autres êtres. Il pensait Malcolm Innes-Ward et il pensait à Jenny, la petite chienne, et à son regard douloureusement stupéfait. Mais, surtout, il pensait à Albert.

Il pensait à Albert et à une journée torride où, longtemps auparavant, ils étaient allés se baigner dans l’Ouse. Albert s’était effondré à plat ventre sur la rive, luisant d’eau comme un poisson, et lui avait dit :

— C’est là que Frank et moi avons appris tout seuls à nager. À cet endroit précis.

Assis à côté de lui, Jack contemplait la peau du dos d’Albert, qui était plus belle que celle de n’importe quelle femme. Albert s’était soudain mis à rire – d’un rire étouffé, car il avait le visage enfoui entre ses bras.

— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? avait demandé Jack, en regardant les omoplates d’Albert qu’agitait son hilarité.

De ces omoplates, on aurait pu s’imaginer qu’à tout instant, des embryons d’ailes allaient surgir, et Jack eut presque envie d’étendre la main pour les caresser.

— Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? demanda-t-il de nouveau.

Mais Albert se leva d’un bond, piqua une tête dans la rivière, et Jack ne sut jamais ce qui l’avait fait rire ainsi. Peut-être était-ce tout simplement le bonheur. Albert avait une extraordinaire capacité de bonheur. Quand ils se séparèrent, l’un pour remonter Park Grove Street et l’autre pour continuer par Huntingdon Road, Albert cria à Jack :

— Nous avons passé une sacrément bonne journée, hein ?

Et, ensuite, après la mort d’Albert, Jack se rendit compte que celui-ci collectionnait les bonnes journées comme d’autres collectionnent les médailles ou les cartes postales.

*

Frank ne fut pas même surpris lorsqu’il apprit la mort de Jack. Elle lui fut racontée par un camarade qui avait assisté à tout. Pep, le petit chien, était revenu avec un message d’une tranchée de première en sautant et cabriolant comme à son habitude, agi tant joyeusement son tronçon de queue. Il avait été cueilli en plein bond, et il était retombé au sol, une patte arrière déchiquetée par les éclats, en émettant un horrible gémissement, et il n’avait cessé, ensuite, de tenter de se remettre sur pied pour reprendre sa course. Jack l’encourageait de la voix mais le pauvre petit chien était trop grièvement blessé. Malgré la grêle de balles qui passait au-dessus de sa tête, Jack entreprit de ramper vers le chien en continuant à lui crier des encouragements. Peut-être pensait-il à la petite Flora qui avait envoyé son chien afin qu’il fasse lui aussi son devoir. Une grenade explosa juste derrière lui, le mettant en pièces alors que le chien continuait à hurler frénétiquement. Heureusement, l’un des tireurs d’élite britanniques réussit à mettre fin aux souffrances du petit animal. Ce tireur était George Mason, qui raconta toute l’histoire à Frank, en lui disant que si le chien avait continué à hurler une minute de plus, il se serait lui-même mis une balle dans la tête.

Frank ne sut pas ce qui était arrivé à Bruno, mais le cas de Betsy devint désespéré. Elle se refusa à travailler avec un autre maître et, pendant un moment, elle passa son temps à courir des premières lignes aux chenils en cherchant Jack. Puis elle resta aplatie sur le sol, sans bouger. Finalement, un officier l’emmena au loin pour l’abattre, car plus personne ne pouvait supporter la tristesse de son regard.

Frank se trouva protégé par la chance dès qu’il eut la patte de lapin, et n’eut plus de problèmes avec la mort avant 1942. Il revint au pays après l’armistice et épousa Nell, qui avait déjà rangé sa petite perle montée en bague à côté des éclats de saphir de Percy. Elle ne regarda plus ces bagues avant le moment où, trente ans plus tard, elle les donna aux jumelles, Daisy et Rose, comme cadeau de baptême.

*

Le mariage se déroula dans l’intimité. Nell était en lilas et Lillian en gris, avec des gants aux boutons de perle et de grands chapeaux aux voilettes flottantes.

Frank aurait voulu pouvoir les épouser toutes deux, non parce qu’il aimait Lillian (elle était trop malicieuse, trop moqueuse), mais parce qu’il aurait voulu la protéger elle aussi. Il lui semblait important d’essayer de protéger tous ceux qui restaient. Quand Nell et lui se penchèrent par la portière du train qui les emmenait en lune de miel (dans la région des Lacs, car ni l’un ni l’autre ne pouvait plus supporter l’idée de Scarborough), Frank regarda le petit groupe leur disant au revoir sur le quai (Rachel, Lillian, Tom, Mabel et la mère de Percy Sievewright) et crut voir sa vieille amie la mort flottant au-dessus de lui. Il était convaincu, curieusement, que c’était Lillian qui était visée. Ensuite, bien sûr, il comprit que c’était Rachel, qui tomba morte dès que le train se lut éloigné.

*

Frank semblait avoir laissé derrière lui la Grande Guerre. Il était décidé à mener la vie la plus ordinaire et la moins mouvementée possible, une vie où les seuls problèmes seraient un enfant faisant ses dents ou des pucerons sur le rosier qu’il avait fait pousser à l’entrée de la maison de Lowther Street. Les souvenirs de la guerre n’avaient aucune place dans ce genre d’harmonie domestique. Un jour, toutefois, peu après la naissance de sa première fille, Barbara, Nell l’envoya chercher une épingle et, fourrageant dans un tiroir de commode, il tomba sur la photographie de l’équipe de football. Une chape de glace lui tomba sur les épaules lorsque, regardant tour à tour les membres de l’équipe figurant sur la photo, il se rendit compte qu’il n’y avait qu’un seul survivant et que c’était lui. Il regarda l’image de Percy et faillit se mettre à rire ; la disparition de Percy avait semblé immensément tragique sur le moment, et, ensuite, la mort était devenue si banale… Frank jeta la photo après l’avoir déchirée en petits morceaux, car il savait que s’il regardait encore les visages de Jack et d’Albert, il se dirait que c’étaient eux qui auraient dû être vivants, et non lui. Lorsqu’il redescendit, Nell s’aperçut qu’il avait oublié l’épingle, elle fut irritée mais s’efforça de ne pas le lui montrer. Trouver et garder un mari avait été une rude tâche, et elle ne voulait pas avoir à tout recommencer.

Frank et Nell eurent en tout cinq enfants : Clifford, Babs, Bunty, Betty et Ted. Quand Clifford naquit, il avait déjà un cousin. Le fils de Lillian, Edmund, était né au printemps 1917. Lillian ne voulut jamais dire qui était le père, même lorsque Rachel tenta, sans succès, de la jeter à la porte. Pendant un temps, Nell craignit que le bébé ne naquît avec d’épais cheveux noirs et des pommettes saillantes. La chose eût été déplorable, mais, d’une certaine façon, tout parut plus déplorable encore lorsque le bébé se révéla avoir d’angéliques boucles blondes et des yeux couleur de myosotis.

 

CHAPITRE III

1953

COURONNEMENT

Dans sa vaste robe blanche, la Reine ressemble à un ballon sur le point de s’envoler jusqu’au toit de Westminster Abbey et d’y rebondir entre les voûtes et les arcs de pierre. Pour l’en empêcher, on ne cesse de la charger d’hermine, de globes et de sceptres, et elle devient si lourde qu’il faut des évêques et des archevêques pour l’aider à se déplacer. Elle me fait penser à la poupée chinoise à remontoir que l’oncle Ted a rapportée de Hong Kong à Patricia ; toutes deux glissent sur le tapis sans montrer leurs pieds en arborant une expression de grave sérénité. La différence entre elles est que la poupée n’a pas de pieds, en fait, mais de petites roulettes, alors que nous devons supposer que la nouvelle reine en possède, et que ce sont eux qui lui permettent d’avancer sur l’épais tapis rouge. La couleur du tapis est elle aussi le fruit d’une supposition, bien sûr, car le Couronnement se déroule en réduction et en diverses teintes de gris sur le petit poste de télévision Ferguson installé dans un coin du salon.

Ce téléviseur est un cadeau de George à Bunty pour la consoler d’avoir à élever sa famille Au-Dessus de la Boutique et non dans une maison normale. Nous ne pouvons prétendre avoir eu le premier poste de télévision de la rue, car cet honneur revient à Miss Portello, du magasin de vêtements pour enfants. Mais nous sommes les deuxièmes, et les vainqueurs au sein de la famille, car nul, que ce soit du côté de George ou de celui de Bunty, n’y a encore acquis cet objet désirable entre tous.

Bunty se sent déchirée. D’un côté, elle est naturellement fière du poste de télévision et entend montrer celui-ci – et quelle plus belle occasion que le Couronnement ? En même temps, elle ne peut supporter d’avoir tous ces gens chez elle. Les sandwiches ! Le thé ! Combien de temps cela va-t-il durer encore ? Elle beurre des scones dans la cuisine et les entasse ensuite comme les cubes d’un jeu de construction. Elle a économisé pendant des semaines sa ration de beurre en vue du Couronnement et l’a stockée dans le réfrigérateur avec ce qu’elle a réussi à extorquer à sa mère, Nell, et à sa belle-sœur, Tante Gladys. Elle a préparé tout un assortiment de friandises les plus diverses, car « rien ne récompense mieux la bonne cuisinière que l’aspect séduisant et varié de ses créations », ainsi que le précise la bible personnelle de Bunty, Cuisine idéale, « manuel offert par les cuisinières à gaz Parkinson ».

En même temps que les scones, elle a préparé des sandwiches au jambon (jambon fourni par Walter, le boucher-satyre), des « madeleines à la noix de coco », des « petites pâtisseries au caramel » (très spécial !), pour ne pas parler des « piccaninnies » (origine australienne) et des « gâteaux nègres » – ces deux derniers en l’honneur, sans doute, de nos petits amis du Commonwealth. Tous ont un arrière-goût rance de beurre trop longtemps conservé dans le Frigidaire tout neuf de Bunty – autre lot de consolation offert par George. Elle a également fait des saucisses en croûte, Tante Gladys a apporté un énorme pâté de porc et Tante Babs deux flans aux fruits – vastes comme des roues de charrette, l’un débordant de pêches en conserve et de cerises au marasquin, et l’autre de poires en boîte et de raisins en bocaux. Ces chefs-d’œuvre suscitent admiration et envie et amènent Bunty à se dire que sa sœur n’est pas assez occupée et que si elle avait plus d’enfants… Bunty, elle, a tant d’enfants qu’elle ne sait qu’en faire.

— C’est la cohue, ici, dit-elle à George, qui traverse la cuisine à la recherche d’un supplément de Mère brune. Et il y a trop d’enfants.

Il est vrai qu’il y en a beaucoup. Et je suis du lot, me faufilant entre les jambes des adultes comme un chien à un concours de dressage. Ici, là et partout, je ne sais pas comment j’arrive à me déplacer aussi vile. À un moment, je suis près du poste de télévision, et au suivant je trébuche à la porte de la cuisine. En (lignant un instant de l’œil, on pourrait presque (mire que je suis deux. Les gens me regardent d’un œil dubitatif et disent à Bunty :

— Elle est très avancée pour son âge, n’est-ce pas ?

— Un peu trop pour son bien, confirme Bunty.

Notre liste d’invitations pour le Couronnement n’est pas aussi longue que celle de la Reine. Pour commencer, nous n’avons pas d’amis du Commonwealth à inviter, bien que Tante Eliza passe pour fréquenter un couple de Jamaïcains – l’un des nombreux sujets tabous portés sur une liste spéciale par George (Tante Eliza est la belle-sœur de George, mariée à son frère Bill). Il nous est aussi, entre autres choses, interdit de parler de l’opération de Tante Mabel, de la main d’Oncle Tom et de l’air souffreteux d’Adrian. Oncle Tom n’est pas notre oncle, c’est celui de Bunty et de Tante Babs, et il a été invité ici aujourd’hui parce qu’il n’a pas d’autre endroit où aller, Tante Mabel étant à l’hôpital pour cette opération dont il est interdit de parler. (La main d’Oncle Tom est une réplique en bois de celle qu’il a perdue il y a bien des années.) Adrian est notre cousin – le fils unique d’Oncle Clifford et de Tante Gladys – et nous ne savons pas, après tout, s’il est vraiment souffreteux, car nous n’avons pas d’autre garçon de dix ans avec lequel nous pourrions faire la comparaison. Il a amené son chien boxer. Dandy, et je pense que la taille des testicules dépassant entre les pattes arrière de Dandy est également un sujet interdit. Dandy a juste la taille adéquate pour me renverser, ce qu’il fait régulièrement, provoquant l’hilarité de Gillian et de Lucy-Vida.

Lucy-Vida est notre cousine, fille de Tante Eliza et d’Oncle Bill. (Bunty préférerait ne pas avoir à inviter cette partie de la famille.) Tante Babs a aussi amené son mari, Oncle Sidney, avec elle. C’est un homme aimable et enjoué que nous ne voyons presque jamais. Dans l’assistance, aujourd’hui, tout le monde est (malheureusement) apparenté d’une manière ou d’une autre à tout le monde, sauf le chien Dandy et Mrs. Havis, la voisine de Nell, qui n’a (imaginez un peu !) pas de famille à elle.

Gillian est dans son élément : elle dispose d’un public tout fait, prisonnier du salon. Son seul rival est le poste de télévision lui-même, aussi passe-t-elle un temps considérable à tenter d’en interdire la vision en dansant devant lui et exhibant sa culotte sous sa robe blanche à smocks et multiples jupons venue tout droit de la vitrine de Hapland. Notre cousine Lucy-Vida, avec ses cheveux raides et ses longues jambes en forme de poteaux, traite Gillian comme son petit chien et, lorsqu’elle importune par trop les adultes, l’appelle avec son violent accent de Doncaster : « Viens ici, la petite ! » Lucy-Vida est l’idole de Gillian car elle prend des vraies leçons de danse classique. Elle ne cesse d’ailleurs de taper des pieds comme un aveugle tape de sa canne.

Un soupir d’exaspération s’élève du public (mais non de l’Oncle Ted, qui a un faible pour les petites filles, surtout lorsqu’elles montrent leur culotte) quand Gillian se met à chanter et danser en même temps. Elle est la seule de ma génération à avoir hérité le gène chérubique : comme Ada et Albert avant elle, elle a une véritable toison de jolies boucles blondes. Elle ne peut encore savoir que le prix à payer pour cette joliesse supranaturelle est, d’une manière générale, une mort prématurée. Pauvre Gillian !

Lucy-Vida a droit à un gros caramel pour avoir évacué Gillian du salon et être allée lui enseigner les cinq postures de base de la danse classique dans le vestibule. Pendant ce temps, sur l’écran de télévision, la Reine reçoit le glaive symbolique de la monarchie, et Patricia, toujours prête à rendre service, complète le respectueux commentaire de Richard Dimblebv par quelques renseignements extraits du Livre cadeau du Couronnement pour les garçons et les filles publié par le Daily Graphie. Nous apprenons ainsi qu’il s’agit « d’un acte au symbolisme poignant : la mise du pouvoir de l’Etat au service de Dieu ». Sa voix aigrelette trébuche un peu sur le mot « symbolisme » – après tout, bien que première de sa classe en lecture et considérée comme très précoce, elle n’a quand même que sept ans – mais elle se rattrape en nous informant que l’épée de cérémonie figurant dans les attributs royaux a été confectionnée pour le couronnement de George IV. Elle déclenche ainsi une vive discussion dans tout un secteur du public adulte au sujet de la place de George IV dans la chronologie des souverains anglais. De toute évidence, il venait après George Ier, George II et George III, mais n’avait-il pas un prédécesseur direct ? Quelqu’un propose de glisser la Reine Anne entre George III et George IV, mais une nouvelle discussion intervient sur le point de savoir qui était exactement George IV. Oncle Bill affirme que c’est « le gros type qui a construit Brighton » tandis que l’Oncle Clifford soutient que « c’est celui qui a perdu l’Amérique ». (Ils devraient demander aux fantômes de la maison, qui doivent être parfaitement au courant.)

Patricia est invitée à trancher – une lourde responsabilité, j’en ai peur, pour une si jeune enfant.

Ardente royaliste, elle a déjà appris par cœur la moitié de la liste de nos souverains en commençant par Egbert (827-839). Malheureusement, elle n’en est encore arrivée qu’à Edouard II, et ne peut être d’aucun secours en ce qui concerne les mystérieux George.

D’autres membres de l’assistance (Nell, Mrs. Havis et Tante Gladys) sont déjà lancés sur les George qui restent (Cinq et Six), et une véritable orgie de nostalgie est déclenchée par l’apparition du livre de Bunty George V : soixante-dix ans de gloire et la découverte du fait que l’album du Daily Graphie si abondamment cité par Patricia, ayant évidemment été publié avant le Couronnement d’aujourd’hui, est bourré de photos de celui de George VI, « le vieux roi » ainsi que tout le monde l’appelle affectueusement, comme si l’Angleterre n’était qu’un vaste pays de conte de fées, plein de gardeuses d’oies, de méchantes reines et de « vieux rois » tétant leur pipe en pantoufles brodées de couronnes.

Le contingent des George Un à Quatre est aussi le contingent de la Bière Brune – société de maris réunissant Oncle Sidney, Oncle Clifford, Oncle Bill et George, avec un célibataire symbolique, l’Oncle Ted.

Les souvenirs des divers couronnements commencent maintenant à sortir de tous les coins. Le pot à eau « Couronnement d’Edouard VIII » de mon père, commémorant un événement qui n’a jamais eu lieu, donne à cet assortiment une curieuse valeur philosophique, pour ne pas parler de la cuillère à thé d’Ena Tetley « Couronnement de George VI », maintenant en la possession de Bunty et qui est, bien sûr – techniquement parlant –, un objet volé. (Voir Annexe III.)

C’est Patricia qui, en tant qu’enfant d’âge scolaire, a récolté la plus belle part du butin. Elle est traînée au centre de la scène pour exhiber, à la fois timidement et fièrement : 1) sa tasse du Couronnement, 2) ses pièces du Couronnement dans un porte-monnaie en matière plastique, 3) sa médaille du Couronnement (identique à celle que la nouvelle roi ne va épingler sur la petite poitrine du Prince Charles dans le courant de la journée), 4) des bonbons du Couronnement dans une superbe boîte pourpre et argent, 5) l’album du Daily Graphie déjà mentionné, et, pour couronner – si l’on peut dire – le tout, un drapeau britannique. Pour des raisons patriotiques, elle a revêtu son uniforme scolaire : robe de guingan marron et jaune, blazer marron, béret marron. Comme Gillian, je porte ma plus belle robe – en taffetas citron, avec une collerette et de courtes manches bouffantes. Lucy-Vida arbore l’une des créations très personnelles de Tante Gladys. Chaque fois qu’elle quitte les espaces désolés du Sud-Yorkshire pour visiter des contrées plus civilisées, elle a l’air de se rendre à un bal costumé. Cette fois, ses longues et maigres jambes ressemblent à la tige de quelque fleur exotique peu connue.

Nous savons toutes que Tante Eliza est « commune » – aussi commune qu’on peut l’imaginer, si l’on en croit Bunty. Nous savons que cela tient en partie au fait que ses cheveux blonds ont des racines très noires, qu’elle a d’énormes boucles d’oreilles en pierres du Rhin et peut-être aussi que – même un jour de Couronnement – elle ne porte pas de bas, et que ses jambes rondes et molles étalent de façon éhontée leurs varices. (Sans parler du fait qu’elle est fort bien accueillie par le clan des George Un-à-Quatre, où son rire rauque réconcilie un peu les hommes avec l’espèce féminine.) Tante Eliza semble avoir en permanence les mains pleines de verres et de cigarettes, et si, de temps à autre, elle en libère une, c’est pour attraper un enfant au passage afin de lui déposer un gros baiser mouillé sur la joue – comportement inhabituel dans notre famille, pour ne rien dire de plus.

Dans les coulisses du musées
1.html
2.html
3.html
4.html
5.html
6.html
notes.html