LIVRE III
LA CHEYSULA
Debout devant la tente de Raissa, Alix appela Cai et Storr. Les lirs lui répondirent et l'accompagnèrent jusqu'à l'arbre creux. Ils ne lui dirent rien, mais elle aurait juré qu'ils connaissaient ses intentions. Elle voulait s'entraîner à prendre la forme-lir. Pour impressionner le Conseil avec ses capacités, c'était indispensable.
Cai se percha au-dessus d'elle, sur une branche épaisse, et entreprit de se lisser les plumes. Storr s'assit et l'observa.
— Aide-moi, dit-elle.
Tu n'as pas besoin d'aide. Il te suffit de te penser sous ta forme-loup, et tu en deviendras un.
Elle se souvint des sensations qui l'avaient aidée à se penser loup, et les éprouva de nouveau. Une partie d'elle-même était toujours effrayée, cependant elle reconnaissait le don pour ce qu'il était. Il lui permettrait d'échapper à Finn, du moins si elle montrait au Conseil ce qu'elle pouvait faire.
Alix ouvrit les yeux et se glissa hors du tronc creux en secouant sa fourrure gris-roux. Les sons parvenaient plus clairement à ses oreilles, et les odeurs lui apprenaient plus de choses qu'elle n'aurait cru possible quand elle avait forme humaine.
Storr et la jeune louve avancèrent épaule contre épaule à travers le sous-bois. Alix se réjouit des myriades de sensations auxquelles elle n'avait habituellement pas accès. Elle n'avait pas perdu conscience d'elle-même en tant que personne, ses perceptions s'étant plutôt étendues jusqu'à englober les deux formes de vie. Son intelligence n'avait pas augmenté, mais elle comprenait son environnement comme une humaine et comme une louve.
Elle avait perdu le don de la parole, par bonheur inutile pour dialoguer avec les lirs. Les pensées de Cai et de Storr étaient toujours aussi claires dans son esprit. Avec fierté, elle comprit alors pour de bon ce que signifiait être cheysulie.
Au même instant, elle réalisa pourquoi Shaine haïssait sa race.
Il pense que les Cheysulis utiliseront leurs pouvoirs pour se venger de lui. Jamais il n’acceptera de faire cesser le qu'mahlin !
Maintenant, tu comprends tout, liren, dit Cai. Shaine ne peut renoncer à son orgueil, ni à sa peur.
Tout à l'émerveillement de ses nouveaux sens de louve, Alix ne comprit pas ce que signifiait le bruit de brindilles se brisant dans le sous-bois. Cai s'envola et Storr se glissa à couvert. Elle resta au milieu du chemin, proie facile pour le chasseur à cheval.
Quand elle se tourna pour fuir, c'était trop tard. La flèche s'enfonçait dans la fourrure de son épaule. Elle gémit de peur et de douleur.
Le chasseur mit pied à terre pour achever la louve qu'il venait de blesser ; il se trouva face à face avec une femme aux yeux dilatés par la colère.
Elle arracha la flèche de son épaule et la lui lança. Puis elle comprima la blessure, le sang coulant entre ses doigts. Elle lui hurla des injures, les mots se bousculant sur ses lèvres. Le chasseur fit demi-tour et s'enfuit à travers le sous-bois.
Elle resta agenouillée, gémissante, une main toujours sur son épaule d'où le sang coulait à flots, l'autre pressée contre son estomac.
Tu dois retourner à la Citadelle, dit Storr, alarmé.
— Je... Je ne peux pas... haleta-t-elle.
Liren, il faut que tu ailles à la Citadelle.
C'était Cai, posé sur une branche basse.
Alix répéta faiblement qu'elle n'y arriverait pas.
Puis elle glissa sur le sol, évanouie.
La douleur la réveilla quand des bras la soulevèrent et la tinrent pressée contre une mâle poitrine. Elle ouvrit les yeux à grand-peine, et vit Duncan, pâle, les traits tirés, la peur brillant dans son regard.
— Duncan...
— Chut, petite. Je vais te ramener à la Citadelle. Cai est venu me chercher...
— Et le Conseil ?
— Ne t'en soucie pas pour le moment.
Il la porta jusqu'à la tente de Raissa et la coucha sur les fourrures. L'esprit d'Alix était étrangement confus, sa vision brouillée.
— Si tu me laisses faire, petite, j'utiliserai pour toi les dons de guérison des Cheysulis. Mais il ne te reste pas beaucoup de temps pour décider...
— Je ne veux pas mourir, murmura-t-elle. Fais ce qu'il faut.
Il s'assit à son côté, les jambes croisées. Il ne la toucha pas, mais son regard était rivé sur elle, impressionnant de détermination et de possessivité.
Un tremblement la saisit. Elle ne sentit plus les fourrures, ni la chaleur du sang en train de quitter son corps. Ses mains se crispèrent, ses doigts entrant en contact avec la terre. Elle s'y agrippa et se laissa submerger par une sensation généreuse et riche qui sembla pénétrer jusqu'à la moelle de ses os.
Elle tenta de bouger, mais son corps ne répondait plus à ses ordres. Duncan lui caressa le front.
— C'est fait, petite. Je te promets que tu vas te sentir mieux. La blessure est guérie, mais il faudra du temps pour que tes forces reviennent. La magie de la terre n'est pas toute-puissante.
— Qu'as-tu fait ? chuchota-t-elle.
— J'ai invoqué le contact guérisseur de la terre. C'est une magie qui existe partout, mais seuls les Cheysulis peuvent l'utiliser.
— Je vais rater le Conseil, dit-elle.
— Oui.
— Tant mieux, murmura-t-elle en fermant les yeux. Ainsi je ne te verrai pas demander Malina en mariage.
— Ni Finn te demander en mariage !
— Duncan... Ne sois pas cruel.
— Ce n'est pas de la cruauté, dit-il doucement. ( Il lui prit la main. ) Finn ne te demandera pas en mariage. Un autre guerrier a la préséance sur lui.
— Un autre ! ( Elle se raidit. ) Duncan...
— Ecoute-moi, petite. Ne lutte pas contre moi, ce n'est pas nécessaire. Je suis allé voir Malina après votre départ, et elle m'a avoué la vérité sur l'enfant. C'est celui de Borrs, elle le sait. Elle n'avait rien dit pour ne pas me perdre. ( Il eut un petit sourire. ) Je n'aurais jamais cru être le genre d'homme dont deux femmes se disputeraient les faveurs. Mais qu'importe, j'ai décidé d'accepter la sagesse des dieux.
Alix sourit, amusée par son arrogance masculine.
— Si tu ne prends pas Malina...
— Je te prendrai, cela ne se discute pas. ( Il se pencha et l'embrassa tendrement. ) Si tu veux toujours de moi.
— Cela ne se discute pas, dit-elle en écho à ses paroles, luttant contre l'épuisement qui l'envahissait.
Il posa quelque chose dans sa main ; rouvrant les yeux, elle vit un collier d'or pur, travaillé en centaines de facettes brillantes, un faucon aux ailes déployées gravé en son centre.
— C'est une coutume cheysulie. Le guerrier offre un collier à son élue, et si elle accepte, ils sont considérés comme mariés.
— Et l'autorisation du Conseil ?
Il sourit.
— Je te demanderai officiellement au Conseil, mais cela ne fera de mal à personne que nous accélérions un peu les choses. Si tu le souhaites.
Elle caressa d'une main tremblante le faucon d'or.
— Je dois te demander une chose, Duncan.
— Oui ?
— Tu as dit que ta race n'accorde pas grande valeur à la fidélité...
Il sourit.
— Je savais que cela t'inquiéterait. Tu n'as rien à craindre, petite. Je respecte tes idéaux homanans, cheysula. Je ne te donnerai aucune raison de me chasser de ton cœur.
Elle ferma les yeux pour cacher ses larmes.
— Duncan... Si ceci est le tahlmorra dont tu m'as parlé, je crois que je pourrai m'y tenir.
Il se baissa et lui embrassa le front.
— Je dois assister au Conseil, mais je reviendrai après. Repose-toi, cheysula.
Lorsqu'il fut parti, Raissa posa une couverture sur elle.
— Maintenant, tu vois la force qui est en lui, Alix. Même si le qu'mahlin de Shaine a changé sa vie, sa puissance a fait de lui un guerrier.
— Vous parlez comme si vous le connaissiez depuis très longtemps.
Raissa sourit.
— C'est le cas. Je l'ai mis au monde.
Alix sursauta.
— Vous êtes la mère de Duncan ?
— Et de Finn.
— Vous ne m'avez rien dit !
— Ce n'était pas nécessaire. Il m'était ainsi plus facile de t'écouter. Et je crois que tu en avais besoin.
— J'ai honte, ma dame. Je vous ai dit au sujet de Finn des choses qu'une mère n'aurait pas dû entendre...
— Je connais les défauts de ce galopin, petite. Et ceux de Duncan ! Ne crois pas qu'il en est exempt
— Je n'en ai vu aucun.
La femme partit d'un rire amical.
— Parce que tu ne veux pas les voir ! N'as-tu pas perdu une grande partie de ta chevelure à cause de sa jalousie ?
Alix sourit.
— C'est peut-être un défaut que je suis prête à accepter...
— Repose-toi maintenant, petite, dit Raissa. Il va revenir.
— Comment pouvez-vous montrer autant de gentillesse pour la fille de Hale, qui vous a quittée pour une autre femme ?
— C'est du passé, Alix. Cela n'a plus d'importance. Tu es la bienvenue sous ma tente. Et si je peux retrouver un peu de Hale en toi, j'en serai heureuse.
Alix se laissa glisser dans un sommeil sans rêves, bercée par l'idée qu'elle allait devenir l'épouse de Duncan.
Deux jours plus tard, elle était installée dans la tente du jeune homme, maintenue assise sur sa couche par des monceaux de fourrures. Il était un peu étrange d'être là, sachant que désormais c'était aussi son chez-elle, mais jamais elle ne s'était sentie aussi heureuse.
— Je vais bien, Duncan, dit-elle.
Il la regarda sévèrement.
— Dans ce cas, explique-moi comment tu as reçu une blessure par flèche.
— C'était un jeune chasseur. Un Ellasien, je pense. Il m'a prise pour une louve.
— C'est absurde ! s'écria Duncan. Il a dû voir Storr, et rater son coup. Je ne vois pas comment il aurait pu te confondre avec une louve.
C'était le moment d'expliquer ce qu'elle aurait voulu montrer au Conseil. Elle déglutit péniblement.
— Il n'a pas raté son coup. Il m'a prise pour une louve parce que j’étais une louve.
Duncan roula de grands yeux.
— Tu ne me crois pas ? demanda-t-elle.
— Tu me racontes des histoires, cheysula.
— Je dis la vérité, Duncan. Je peux parler avec tous les lirs... et prendre la forme-lir de mon choix.
Il resta silencieux un moment.
— Alix, tu voudrais que je croie...
— Tu ferais bien de me croire ! lança-t-elle. Je ne mentirais pas sur un tel sujet. Je peux te le prouver.
Elle fit mine de se lever. Duncan bondit.
— Ne bouge pas, cheysula ! Attends d'aller mieux.
— Je vais mieux !
— Encore mieux, dans ce cas, sourit-il. Ce ne sera pas long, je pense.
Elle se radossa aux fourrures.
— Je ne mens pas. Demande à Cai. Lui et Storr m'ont appris comment faire.
Duncan s'agenouilla auprès d'elle.
— Est-ce possible ? Déjà, tu es la seule à pouvoir parler à tous les lirs... Peux-tu aussi prendre la forme-lir que tu veux ?
— Oui.
— Cela n'a pas été fait depuis des siècles ! Notre histoire raconte qu'autrefois les Cheysulis pouvaient prendre n'importe quelle forme-lir, mais uniquement les hommes ; puis cela ne leur fut plus possible qu'avec un lir. Seuls les Premiers Nés possédaient tes capacités. Mais...
— Ceux qui ont fait la prophétie ?
— Oui. Hélas, le sang des Premiers Nés a depuis longtemps quitté notre race... A moins, dit-il en fronçant les sourcils, que tu n'en aies hérité.
II se leva d'un bond, surprenant Alix.
— Je vais revenir, dit-il.
Elle le regarda quitter la tente, stupéfaite de son départ, mais persuadée qu'il avait une bonne raison.
Duncan revint peu après avec un Cheysuli qu'Alix ne connaissait pas, un homme âgé, à la chevelure d'un blanc pur retenue par un cercle de bronze. Il ne portait pas les vêtements des guerriers, mais une tunique de laine blanche serrée à la taille par une ceinture de cuir.
Alix jeta un regard interrogateur à Duncan, qui, montrant une grande déférence, fit signe à l'homme de s'asseoir devant le foyer sur une fourrure brune. Celui-ci posa un rouleau de parchemin devant lui et attendit.
Duncan prit place à côté d'Alix.
— Voici le shar tahl. Il est le gardien des traditions et des rituels du clan, et de son histoire. Tous les enfants apprennent de sa bouche le nom de leurs ancêtres, et ce qui s'est passé avant leur naissance. Tu es venue tard parmi les tiens, pourtant il va te dire ce que tu dois savoir. ( Il sourit. ) Peut-être connaît-il la réponse à ma question.
Le shar tahl déroula le parchemin. Alix vit les symboles runiques onduler comme des serpents sur le sol de la tente. L'homme tapota le parchemin de sa main ridée.
— Voici votre ascendance, dit-il. Vous vous trouvez là, comme votre jehan, et son jehan avant lui, jusqu'aux Premiers Nés. Voilà, ajouta-t-il en indiquant une ligne de runes, la réponse est ici.
— Où ? demanda Alix sans comprendre.
— Si vous connaissez mal l'histoire de votre clan, il faudra que vous veniez me voir pour que je vous instruise, dit le shar tahl.
Alix hocha la tête.
— J'apprendrai, promit-elle.
Le shar tahl toucha les runes rougeâtres.
— C'est ici, dans votre ascendance. Il y a cinq générations, le Mujhar prit une mei jha cheysulie dont le clan descendait en droite ligne des Premiers Nés. Tous pouvaient prendre la forme-lir, même les femmes. ( Le vieil homme eut soudain l'air plus vieux encore. ) Depuis, ce clan a été détruit par le qu'mahlin.
Alix ne répondit pas immédiatement, occupée à un rapide calcul mental.
— L'arrière-arrière-grand-père de Shaine ?
— Oui. La mei jha du Mujhar lui a donné une fille. Elle a été élevée à Homana-Mujhar, et elle a épousé un prince d'Errin. La première femme de Shaine était une princesse errinienne, et la lignée est revenue en Homana-Mujhar.
— Je suis donc cheysulie par mes deux parents, dit Alix. Et Shaine a du sang cheysuli !
— Mais il est dilué. Les unions étrangères ont oblitéré les traits cheysulis. La lignée est revenue par les femmes. Ellinda a donné naissance à Lindir, qui vous a transmis le sang ancien, perdu depuis longtemps.
Duncan toucha l'épaule de la jeune fille.
— Peut-être que Lindir, sans le savoir, suivait son propre tahlmorra. Alors Hale ne s'est pas parjuré pour l'amour d'une princesse homanan, mais parce que les dieux l'avaient destiné à prendre ce chemin. ( Il sourit. ) Si Lindir t'a transmis ce don, tu peux le faire renaître dans notre clan.
— Je ne comprends pas.
A l'étonnement d'Alix, le shar tahl sourit.
— Il est temps que vous appreniez ce que dit la prophétie.
— Je suis prête...
Le vieil homme se redressa ; ses yeux fatigués prirent un éclat nouveau.
— Il y a des siècles, Homana était la terre des Cheysulis. Ce pays nous avait été donné par les Premiers Nés, les enfants des anciens dieux. Les Cheysulis régnaient sur Homana. Ils ont construit Mujhara et le palais d'Homana-Mujhar. Ils étaient les souverains de ce pays.
— Mais les Mujhars sont des Homanans !
Le vieillard la regarda sévèrement.
— Si vous voulez comprendre, ne m'interrompez pas.
Elle se tut.
— Le mot Mujhar est d'origine cheysulie. Ainsi que Homana. Nous étions là avant les Homanans. Les Ihlinis ont commencé à apparaître en Solinde, et à nous menacer. Alors les Cheysulis ont été forcés d'utiliser leurs arts pour défendre leur pays. Les Homanans, effrayés par la magie, se mirent à nous craindre. Une centaine d'années après, leur peur se mua en haine, puis en violence. Voilà près de quatre siècles, nous leur avons abandonné le trône pour qu'ils connaissent la sécurité et la paix, et nous avons juré de servir les Mujhars d'Homana.
Alix se concentrait pour assimiler toutes ces connaissances. Elle fit signe à l'homme de continuer.
— Jusqu'à ce que Hale s'enfuie avec Lindir, les Mujhars ont toujours eu des conseillers cheysulis, ainsi que des guerriers pour protéger le pays. Les hommes liges cheysulis consacraient leur vie au service du Mujhar. Hale était l'un d'eux.
— Et Shaine a mis fin à tout cela, murmura-t-elle.
— Shaine a lancé le qu'mahlin. ( Le visage du shar tahl se durcit. ) Cela était dit dans la prophétie, mais nous avions choisi de l'ignorer. Nous ne pouvions pas croire que les Homanans se retourneraient contre nous. Nous avons étés imprudents, et nous en payons le prix.
— Que dit la prophétie ?
L'amertume disparut du visage du vieil homme, remplacée par la fierté et une grande dignité.
— Un jour, un homme, héritier de toutes les lignées, unira quatre royaumes ennemis, et deux races ayant les dons des anciens dieux.
Alix le regarda intensément.
— De qui s'agit-il ?
— La prophétie n'indique pas de nom. Elle nous montre seulement le chemin, afin que nous préparions Homana à l'arrivée de cet homme. Mais il semble que nous approchions du but.
— De quelle manière ?
— Nous avons de nouveau le sang ancien dans notre clan. La prophétie dit qu'un Mujhar cheysuli remontera sur le trône d'Homana après quatre cents ans. Les temps sont proches.
— Karyon sera le prochain Mujhar.
— Oui. Son tahlmorra est de préparer le chemin de la prophétie.
— Karyon ? dit-elle, étonnée. Mais il ne fait pas confiance aux Cheysulis !
Le shar tahl haussa les épaules.
— Cela est écrit.
Duncan soupira.
— C'est ce que je voulais dire quand je lui ai parlé à Homana-Mujhar, cheysula. Il faut l'aider à vaincre la haine que Shaine a instillée en lui, et lui montrer que Homana a besoin de nous. Il est temps que nous servions la prophétie des Premiers Nés.
Elle le regarda sans comprendre.
— Et quel est mon rôle dans tout cela ?
— Il te revient de nous rendre notre fierté et la magie des anciens temps.
— Comment ?
Il sourit avec douceur.
— En donnant naissance à d'autres Cheysulis comme toi.
Concentrée sur son ouvrage, Alix essayait de transformer l'épaisse fourrure d'un chat des montagnes en bottes d'hiver. Elle n'en avait pas cru ses yeux quand Duncan lui avait apporté la peau, l'avait taillée sous ses yeux à la forme voulue, et lui avait dit d'en faire une paire de bottes.
Elle ne s'en sortait pas très bien et sa maladresse l'irritait. En train d'apprendre à tenir sa place dans le clan en qualité de cheysula du chef, elle manquait d'expérience en de nombreux domaines. Les bottes en peau de loup gris qu'elle portait avaient été confectionnées par Duncan au début de l'hiver. Et elle aurait certes préféré qu'il se charge de fabriquer toutes les autres !
Mais il a mieux à faire, pensa-t-elle avec un peu d'amertume. Il passe son temps à la chasse, ou en grandes discussions avec le Conseil, ou à parler sans cesse de la guerre contre Solinde !
Elle eut aussitôt honte de ses pensées, car elle savait à quel point le conflit inquiétait les Cheysulis. Un flot continu d'informations leur arrivait, porté par les lirs des Cheysulis cachés à Mujhara pour percer à jour les intentions de Shaine. Déjà les Solindiens, soutenus par les Ihlinis de Tynstar et les troupes de Keough, seigneur d'Atvia, avaient enfoncé certaines des défenses d'Homana.
Et j'étais si sûre que Bellam ne pourrait jamais nous conquérir, pensa-t-elle. Moi et tous les autres, nous nous sommes trop fiés aux victoires passées.
Quelques jours auparavant, Duncan avait parfaitement résumé la situation.
— Homana tombera si Shaine ne se consacre pas à cette guerre. Il se souvient de la victoire sur Bellam d'il y a vingt-six ans, et il compte toujours sur la force de son armée. L'imbécile oublie qu'il avait les Cheysulis à ses côtés à l'époque ; aujourd'hui, ils ne sont plus là.
Alix s'était rapprochée de lui, posant une main sur sa cuisse.
— Le Mujhar a sûrement conscience de la menace solindienne. Il règne depuis longtemps, et il a conduit de nombreuses batailles.
— Il s'intéresse plus au qu'mahlin qu'à l'armée solindienne. Je commence à croire que son fanatisme l'a rendu fou. C'est maintenant son frère, Fergus, qu'il envoie commander ses troupes. Lui, il reste à l'abri derrière les murs d'Homana-Mujhar.
— Il est vieux. Peut-être estime-t-il que Fergus est désormais un meilleur soldat, suggéra Alix.
— Peut-être. Et peut-être ne veut-il plus faire les sacrifices que la guerre demande à un homme.
Alix regarda la fourrure brune sur laquelle ils étaient assis.
— Il a envoyé Karyon se battre, dit-elle, essayant de cacher sa peur. C'est un sacrifice que d'expédier son héritier sur le champ de bataille.
— Karyon doit apprendre à mener les hommes, s'il est destiné à devenir Mujhar. Shaine a négligé son éducation. Je crois que le prince pourrait faire un bon Mujhar, mais il n'a pas eu beaucoup d'occasions d'exercer ses responsabilités. Pas étonnant qu'il ait compté fleurette à une innocente fermière pour passer le temps !
Alix rougit et retira sa main. Par bonheur, elle vit la lueur amusée de ses yeux, et comprit qu'il la taquinait. Elle sourit.
— Je ne suis plus aussi innocente, Duncan. Tu y as veillé !
— Mieux vaut un chef de clan qu'un banal guerrier comme Finn, dit Duncan avec une fausse solennité.
— Brute ! cria-t-elle. Ne me parle pas de lui ! Il ne cesse de me tourmenter en me demandant de devenir sa mei jha !
Duncan leva les sourcils.
— Il ne cherche qu'à t'agacer, cheysula. Il ne serait pas assez bête pour courtiser la femme du chef de clan, si elle ne veut pas de lui. ( Il marqua une pause. ) Du moins, je le crois.
— Finn a toutes les audaces, affirma Alix.
Il sourit.
— S'il n'était pas ainsi, il ferait un rujholli bien ennuyeux.
— Je le préférerais ennuyeux !
— Ou mort ?
Elle sursauta.
— Non, Duncan ! Jamais ! Je ne souhaite la mort d'aucun être, pas même de Shaine, qui voudrait nous faire assassiner tous.
II posa une main sur la tête d'Alix, caressant sa chevelure. Elle repoussait, mais n'atteignait encore que ses épaules.
— Je sais, cheysula. Je ne parlais pas sérieusement. ( Il soupira et laissa retomber sa main. ) Si nous nous joignons à l'armée du Mujhar, il y aura beaucoup de morts.
— Le Mujhar ne veut pas de vous !
— Il se peut qu'il soit obligé de nous accepter, le moment venu.
Percevant de la fatigue dans sa voix, Alix avait appuyé sa tête sur son épaule et essayé de penser à autre chose.
Elle baissa de nouveau les yeux sur les bottes qui refusaient de prendre forme, et pensa à Karyon, curieuse de savoir comment le jeune homme s'en tirait.
Elle avait toujours de l'affection pour lui, malgré les trois mois passés avec le clan cheysuli. Karyon était le premier homme à avoir éveillé ses émotions et nourri ses rêves, même si elle avait toujours su qu'ils étaient impossibles. Ce premier amour, pour immature et enfantin qu'il ait été, avait existé.
Duncan lui avait montré ce que c'était d'être une femme, une Cheysulie, et d'avoir un tahlmorra. L'âme d'Alix s'était mêlée à celle de son cheysul si profondément qu'elle ne pourrait plus jamais être entière sans lui. Etait-ce semblable au lien avec un lir ?
L'adaptation n'avait pas été facile. Alix regrettait Torrin, la ferme et les paysages verdoyants qu'elle avait toujours connus. La nuit, elle s'éveillait avec un étrange sentiment de désorientation, effrayée par l'étranger qui dormait à côté d'elle. Mais, avec le jour, la peur s'effaçait. Duncan lui apportait le réconfort et la sécurité dont elle avait besoin.
Elle pensa de nouveau à Karyon. On disait que le prince était sur le champ de bataille avec son père. Duncan parlait peu de Karyon, car il savait qu'elle lui était toujours attachée, mais Finn lui donnait des nouvelles, histoire d'irriter son frère.
Comme s'il avait lu dans ses pensées, Finn vint s'asseoir devant elle, à côté du grand foyer. Elle s'attendait à son ton moqueur habituel, mais, levant les yeux, elle découvrit une expression nouvelle sur son visage.
— Les temps sont venus, Alix...
— Que voulez-vous dire ?
— Il faut que les Cheysulis défient le qu'mahlin et retournent à Mujhara.
— Mujhara ! C'est impossible ! Le Mujhar...
Elle le dévisagea, effrayée par le ton grave de sa voix.
— Shaine sera trop occupé à lutter contre les vrais sorciers pour se soucier de nous. Les Ihlinis ont pénétré dans la cité.
— Oh non ! Pas Mujhara !
Il se leva et lui tendit la main.
— Duncan m'a envoyé te chercher. Le Conseil réunit le clan dans la tente commune. C'est la guerre, mei jha.
Elle prit sa main et se leva. Ils marchèrent en silence jusqu'à la tente. Immense, elle portait sur ses flancs la représentation de tous les lirs existants.
Duncan était assis devant le foyer. Il regardait les membres du clan entrer les uns après les autres. A sa droite, se trouvait un tapis rouge ; Finn y amena Alix. Elle s'assit dans un silence oppressant. Le guerrier prit place à côté d'elle.
Quand tout le monde fut entré, Duncan regarda le shar tahl, assis en face de lui, et se leva.
— Vychan, qui est à Mujhara, nous a envoyé son lir. Tynstar et ses sorciers ont envahi la cité. Les frontières de l'ouest sont tombées il y a trois mois. Keough d'Atvia, qui combat pour Bellam, avance vers Mujhara où l'attendent les Ihlinis. Seule Homana-Mujhar résiste encore.
Alix ferma les yeux, se souvenant de la salle d'apparat et des splendeurs de la forteresse.
— Si Homana-Mujhar tombe, le royaume est perdu. Les descendants de ceux qui ont construit le palais et la cité ne peuvent pas permettre que cela arrive.
Finn s'agita.
— Tu vas nous envoyer dans la cité du Mujhar, rujho, pour combattre deux ennemis ?
— Deux ?
— Oui. Oublies-tu Shaine ? Il nous enverra ses troupes, au lieu de les utiliser contre les Ihlinis.
— Je n'oublie pas Shaine. Mais je mettrai de côté nos conflits personnels pour sauver Homana.
— Le vieux fou ne sera pas disposé à en faire autant !
— Alors nous ne lui laisserons pas le choix. ( Duncan examina les visages attentifs de l'assistance. ) Tous ne partiront pas. Nous devons laisser des guerriers à la Citadelle. J'ai besoin d'hommes forts prêts à pénétrer dans la cité et à lutter contre les Ihlinis avec toutes les armes dont nous disposons. Nous ne sommes pas nombreux, et nous devrons combattre leur ruse par la nôtre. Une guerre ouverte entraînerait trop de morts. Les meilleurs partiront ; certains n'en reviendront pas.
Finn eut un sourire sarcastique.
— Ma foi, rujho, je crois que j'étais déjà informé de ce que tu nous dis là. Je pars, bien sûr.
D'autres guerriers suivirent l'exemple de Finn et se déclarèrent prêts à s'engager dans une guerre où ils ne seraient pas les bienvenus. C'était pour cela, comprit Alix, que Duncan avait souhaité rester célibataire. Il savait depuis toujours que les Cheysulis tenteraient un jour de sauver leur terre ancestrale.
C'est le tahlmorra, se dit-elle. Encore et toujours !
Alix retourna seule à leur tente, perdue dans ses peurs et ses inquiétudes. Depuis qu'elle vivait avec Duncan, elle avait mesuré la force de sa volonté et sa détermination à servir la prophétie. Elle ne pourrait pas lui demander de rester. Il était peut-être moins agressif que Finn, mais il partageait sa fierté sauvage.
Le foyer n'était plus que cendres. Alix s'occupa de le rallumer. Elle se sentait chez elle comme avant, à la ferme de Torrin. La tapisserie qui ornait la tente signifiait beaucoup à ses yeux depuis que Duncan lui avait expliqué en détail le sens des runes et des symboles. Une grande partie des coutumes cheysulies étaient inscrites dans les riches tons de bleus de l'ouvrage.
Duncan entra ; il regarda Alix avec gravité.
— Duncan, dit-elle à voix basse, quand dois-tu partir pour Mujhara ?
Il ne répondit pas, mais ouvrit le coffre où il gardait ses armes. Il en sortit son arc de guerre, une arme du même type que son arc de chasse, mais peinte en noir, avec des incrustations d'or et de pierres semi-précieuses. Il sortit également ses flèches, et entreprit de les examiner une à une.
Alix attendit.
— Au matin, lâcha-t-il enfin.
— Si vite...
— La guerre n'attend pas, cheysula.
Elle lissa les plis de sa robe verte et s'agenouilla près de lui.
— Duncan, je veux venir avec toi. A Mujhara.
— Non, petite. Ce n'est pas ta place.
— Je t'en prie. Je ne supporterai pas de rester ici et d'attendre sans savoir ce qui se passe.
— Je t'ai dit que c'est impossible.
— Je ne te gênerai pas. Je peux prendre une forme-lir. Je ne te causerai aucun souci.
Il la regarda un instant, puis s'autorisa un demi-sourire.
— Tu es toujours un souci pour moi, Alix.
— Duncan !
— N'insiste pas. Je ne veux pas risquer ta vie.
— Pourtant, tu n'hésites pas à jouer la tienne !
Il posa une flèche, en ramassa une autre.
— Les Cheysulis ont toujours risqué leur vie. Pour Homana, cela en vaut la peine.
— Et pour Shaine ?
— Le Mujhar représente Homana. Shaine veille à la sécurité du pays depuis plus de quarante ans. Nous n'en avons pas bénéficié, certes, mais les autres Homanans lui doivent beaucoup. Nous devons l'aider... et penser à celui qui lui succédera.
— Laisse-moi aider aussi, dit-elle. Shaine est mon grand-père... Karyon, mon cousin.
Il posa la flèche et croisa les mains. Alix évita son regard. Elle se concentra sur les bracelets épais qui entouraient ses biceps, détaillant le faucon et les symboles runiques qui les ornaient. Quand elle releva la tête, elle lut de la fierté dans les yeux de l'homme.
— Cheysula, dit-il gentiment, je connais ta détermination, et je t'en suis reconnaissant. Mais je ne peux pas te laisser braver le danger pour l'homme qui t'a rejetée à la naissance, et qui a eu le front de te repousser de nouveau, si longtemps après.
— Et pourtant, tu vas risquer ta vie !
— C'est le sort d'un guerrier, cheysula, et le tahlmorra d'un chef de clan.
Elle ramassa l'arc et caressa sa surface patinée.
— Tu seras prudent ? dit-elle à voix basse.
— Finn prétend que je le suis trop.
— Très prudent ?
— Oui. Je te le promets.
— Bien. Je n'aimerais pas que notre premier né ne connaisse jamais son père.
Il resta sans voix. Les yeux baissés, faisant montre d'une soumission qui ne lui était ni habituelle ni naturelle, Alix attendit ses manifestations de joie.
Duncan lui serra l'épaule presque brutalement. Il la regarda, la colère déformant son visage.
— Et tu étais prête à risquer la vie de notre enfant en me suivant dans une cité en guerre ?
— Duncan...
— Je n'aurais pas supposé que tu étais aussi irresponsable, Alix !
Il la lâcha.
Elle le regarda, ébahie.
— Je croyais que tu serais content, Duncan !
— Content ! Tu me supplies de t'emmener à la guerre, puis tu me dis que tu as conçu ! Veux-tu vraiment perdre cet enfant ?
— Non !
— Dans ce cas, reste ici, comme je te l'ai ordonné, et conduis-toi comme le doit la cheysula du chef de clan ! hurla-t-il.
Alix resta sans voix, dépassée par l'ampleur de sa colère. Elle frissonna. Les bras serrés autour de son ventre encore plat, elle laissa couler ses larmes en silence. Duncan sortit sans un mot.
Quand Alix entendit du bruit à l'entrée de la tente, elle essuya ses larmes et se redressa, sûre qu'il s'agissait de Duncan. Mais c'était Finn ; elle perdit son calme.
— Duncan n'est pas là !
— Non, je le sais. Je l'ai croisé il y a un moment. Il était d'humeur très sombre ! Avez-vous eu votre premier accrochage, mei jha ?
Elle lutta contre l'envie de se remettre à pleurer.
— Cela ne vous regarde pas !
— Oh mais si ! Il est mon rujholli, et toi ma rujholla.
— Partez ! cria-t-elle, éclatant en sanglots.
Finn ne bougea pas.
— Etait-ce vraiment si grave ?
— Vous êtes la dernière personne au monde à qui j'en parlerais !
— Pourquoi pas ? Mes oreilles fonctionnent parfaitement, et je peux écouter comme n'importe qui.
— Mais vous ne faites jamais attention à ce que disent les gens.
Finn soupira et s'assit près d'elle, évitant avec soin de la toucher.
— C'est mon rujho, Alix, mais il n'est pas parfait pour autant ! Tu peux me raconter à quel point il a été abominable si tu veux, je t'écouterai.
— Duncan n'est jamais abominable ! s'insurgea-t-elle.
— Mais si. N'oublie pas que j'ai grandi avec lui, je le connais !
Quelque chose dans le ton de sa voix fit tomber les dernières défenses d'Alix.
— C'est la première fois qu'il se met en colère contre moi, murmura-t-elle.
— Et tu croyais qu'il en était incapable ? Il porte en lui autant de rage et d'amertume que moi. Il les cache mieux, c'est tout.
Elle pensa à la raison de la colère de Duncan, dont elle ne pouvait pas parler à Finn. C'était trop personnel.
— C'est trop difficile, chuchota-t-elle.
— D'être sa cheysula ? demanda-t-il, surpris. Eh bien, tu aurais pu être ma mei jha, mais tu as refusé...
— Ce n'est pas ce que je voulais dire, rétorquât-elle. Je parlais de l'apprentissage de vos coutumes, de savoir comment me comporter en femme cheysulie.
— Tu as peut-être raison. Je n'y ai jamais pensé, je ne connais que cette vie...
— Moi j'en connais deux. A cause de vous... Par moments, j'aimerais que vous ne m'ayez pas aperçue...
— Tu aurais pu devenir la maîtresse du petit prince ?
— Peut-être. Mais vous avez veillé à rendre cela impossible !
— Tu ferais mieux de ne pas dire ça devant Duncan, conseilla Finn.
— Pourquoi ? Duncan sait ce que je ressentais pour Karyon. Je ne le lui ai jamais caché.
— Il a toujours peur que tu ne retournes vers ce damoiseau petit prince...
— Pourquoi ?
— Karyon peut t'offrir bien plus que les Cheysulis. La splendeur d'Homana-Mujhar, la richesse, l'honneur d'être la maîtresse d'un prince...
— Je ne choisis pas un homme pour ce qu'il peut me donner, mais par amour. Duncan dit que c'est notre tahlmorra qui nous a réunis... Mais ce n'est pas ce qui nous fait rester ensemble.
— Alors tu ne quitteras pas le clan ?
— Duncan ne me laisserait pas partir ; ni vous, je pense. Et je n'ai pas vraiment envie de m'en aller... Plus maintenant. Ma place est avec Duncan.
— Même s'il est difficile d'apprendre nos coutumes ?
Elle soupira.
— J'apprendrai... Un jour.
Finn lui prit la main.
— Si ce que tu ressens pour lui s'étiole, Alix, ou s'il est tué à la guerre, tu pourras te tourner vers moi. ( Il l'empêcha de répondre. ) Oh, pas à cause de mon désir, même s'il est intact. Non, je veux dire pour t’abriter, si tu en avais besoin.
— Finn...
— Je ne suis pas toujours aussi intraitable, rujholla. Mais tu ne m'as jamais donné l'occasion de te le montrer.
Il partit avant qu'elle ait pu répondre. Alix le regarda quitter la tente, se demandant si elle ne l'avait pas jugé trop hâtivement.
Duncan revint de meilleure humeur, mais toujours résolu à ce qu'elle ne tente rien qui puisse les mettre en danger, elle ou l'enfant. Elle fit semblant d'accepter sa décision, décidant in petto qu'elle prendrait sa forme-lir pour le suivre.
A sa grande déception, Alix découvrit que les adieux aux guerriers se faisaient en public, non dans l'intimité de la tente. Cette coutume, expliqua Duncan, était destinée à faciliter la séparation, car il était pénible de quitter une femme en larmes.
Alix ne dit rien et le regarda sortir de la Citadelle de pierre. Elle vit Cai prendre de la hauteur, et Storr courir auprès de Finn. Tous les autres guerriers se mirent en chemin avec leurs lirs.
Et moi, je peux prendre la forme-lir de mon choix, pensa-t-elle avec assurance.
Son plan n'était pas simple. Elle partirait sous sa forme de faucon, plus discrète que celle de louve. Elle n'avait été loup que deux fois, avec des résultats désastreux. Devoir assumer une forme qu'elle ne connaissait pas l'inquiétait beaucoup.
J'aurais aimé que Cai m'apprenne à voler, pensa-t-elle. Il doit être effrayant de prendre son envol pour la première fois.
Mais elle était décidée.
Elle fit ses préparatifs rapidement, car elle voulait partir l'après-midi même. Elle prit dans le coffre à vêtements une paire de jambières et une tunique de cuir appartenant à Duncan et les retailla pour les adapter à sa carrure. Puis elle chaussa ses bottes en peau de loup.
Je ressemble plus à un petit garçon jouant à la guerre qu'à un soldat, constata-t-elle quand elle se fut équipée. Mais il faudra bien que ça fasse l'affaire...
Elle s'assit près du foyer et regarda les cendres fumantes.
Et maintenant, comment devenir oiseau ?
En esprit, elle se détacha des lieux où elle était. Elle pensa aux nuages, au ciel, à la cime des arbres... Puis pensa à un faucon, rapide et vif, visualisant les plumes et les serres, le bec crochu, les os creux et légers, la merveilleuse liberté du vol.
Quand elle jaillit de la tente et sentit l'air gonfler ses ailes, elle sut qu'elle avait réussi.
Un moment, elle tournoya dans le ciel, exultante. Puis elle se concentra sur son but : entrer en contact avec un lir qui la conduirait vers la troupe.
Elle se fatigua rapidement. Ses muscles n'étant pas habitués au vol, elle dut vite s'avouer vaincue. Elle s'arrêta et se percha sur une branche. L'effort de maintenir sa forme-lir était considérable. Elle quitta la branche, se posa et reprit apparence humaine. Elle s'émerveilla une fois de plus des capacités à se métamorphoser, d'autant que ses vêtements disparaissaient quand elle prenait sa forme-lir pour réapparaître ensuite.
Encore heureux qu'il en soit ainsi, pensa-t-elle ironiquement. J'aurais l'air maligne, nue au milieu de la forêt !
Elle grimpa sur une petite butte et s'arrêta quand elle avisa un minuscule abri dont l'entrée était à demi cachée par une porte faite de feuilles et de branches tressées, donc de fabrication humaine. Elle se glissa dans la petite caverne pour y découvrir une couverture en laine brune et un sac en cuir fermé par une agrafe de bois. Un feu crépitait. Elle hésita, se disant qu'elle ne serait peut-être pas la bienvenue.
Le son de brindilles cédant sous des pas humains la fit se retourner d'un bloc.
L'homme baissa la tête pour entrer dans la caverne. Il portait un arc rudimentaire et une dague à la ceinture. Sous son bras ballottait le cadavre d'un lièvre fraîchement tué.
Alix recula contre la paroi, un mouvement qui alerta l'homme. Il lâcha le lièvre, tira sa dague d'un seul mouvement, et se mit en position d'attaque.
Sa mâchoire s'affaissa quand il s'aperçut que l'intrus était une femme.
Il jura à voix basse, rengaina la dague et s'accroupit, comme s'il craignait de l'effrayer.
— Je ne vous ferai pas de mal, ma dame, dit-il. Si vous vous abritez ici, vous êtes sans doute une réfugiée qui fuit les troupes de Bellam, comme moi.
— Une réfugiée ?
— Oui. De la guerre. Vous en avez sûrement entendu parler ?
— J'en ai entendu parler.
Elle regarda ses vêtements de cuir craquelé, sales et déchirés, qui portaient l'emblème du Mujhar, le lion noir rampant. Sa cotte de mailles était rouillée, comme si elle avait trempé trop longtemps dans le sang. Alix frissonna, prise d'un pressentiment.
— Je m'appelle Oran, dit-il. Je suis un soldat d'Homana.
— Alors que faites-vous là ? Ne devriez-vous pas combattre aux côtés de votre seigneur ?
— Mon seigneur a été tué. Keough d'Atvia, le maudit complice de Bellam, a mis l'armée en déroute, il y a vingt jours de cela.
— Où, Oran ? A Mujhara ?
Il eut un rire amer.
— Non, pas à Mujhara ! Je suis un soldat ordinaire, pas un garde du Mujhar ! Avant, j'étais un fermier de Fergus, le frère du souverain.
Elle s'approcha de lui.
— Fergus... C'était lui que vous serviez lors de cette bataille ?
— Oui. A sept jours de cheval de Mujhara, le prince Fergus a été tué.
— Pourquoi avoir renié votre parole ? Car vous avez déserté...
Il cracha, son visage sale et barbu tordu par une grimace hideuse.
— J'en avais assez de me battre. Je suis un fermier, qui n'est pas fait pour tuer d'autres hommes sur les ordres de quelqu'un qui reste en sécurité derrière ses murs. Shaine a utilisé la magie pour garder l'enceinte de Homana-Mujhar et empêcher les sorciers ihlinis d'entrer. Il reste à l'abri, pendant que des milliers de soldats meurent pour lui.
Alix serra ses poings contre ses genoux.
— Et Karyon ? Qu'est-il arrivé au prince ?
— Il est prisonnier de Keough.
— Prisonnier !
— Oui. Je l'ai vu se battre comme un démon, et se défaire de deux soldats qui voulaient le capturer. Mais le fils de Keough, Thorne, a réussi à le désarmer, et il l'a livré à son père. Ils le tueront, je pense, ou le remettront à Bellam, quand ils atteindront Mujhara.
— Non...
Il haussa les épaules.
— C'est ce qui l'attend, ma dame. Il est l'héritier de Shaine, il a de la valeur... Keough le gardera prisonnier, afin de l'offrir à Bellam, ou à Tynstar.
Alix ferma les yeux et se souvint du visage du jeune prince, de son sourire, de son regard chaleureux.
Oran fit un mouvement ; elle ouvrit les yeux. Il sourit, attrapa la bourse de cuir et l'ouvrit pour répandre le contenu sur la couverture : des broches et des bagues d'or et d'argent, ornées de gemmes chatoyantes, et un bracelet de cuivre martelé.
— Ces bijoux sont solindiens, ma dame, et de belle qualité, comme vous le voyez.
— Où les avez-vous trouvés ?
Il eut un rire gras.
— Je les ai pris à des hommes qui n'en avaient plus besoin.
— Vous avez détroussé des morts ?
— Comment croyez-vous qu'un soldat pauvre puisse faire son chemin ? Je ne suis pas un prince, moi !
Le regard avide de l'homme détailla les bijoux d'Alix.
— Ainsi, vous allez me tuer aussi pour prendre mes richesses ?
— Il ne sera pas nécessaire de vous tuer, ma dame. Donnez-moi vos bijoux, cela suffira. ( Il se passa la langue sur les lèvres. ) Je ne vous avais encore jamais vue. Etes-vous la maîtresse d'un seigneur ?
L'insulte la laissa de marbre. Cet homme était trop grossier pour se rendre compte de ce qu'il disait. D'ailleurs la perception que la Cheysulie avait de ces questions était en train de changer.
— Non, dit-elle en se raidissant. Ces joyaux, mon cheysul me les a donnés.
— Parlez homanan, ma dame ! Qu'avez-vous dit ?
— Que mon époux a fabriqué ces bijoux pour moi.
Il sourit.
— Dans ce cas, il en refera d'autres. Allez, donnez-les-moi !
— Non. ( Elle le regarda avec défi. ) De plus, il n'est pas très intelligent pour un Homanan de posséder des objets cheysulis.
— Cheysulis ! Vous vivez parmi les métamorphes ?
— J'en suis une.
Un instant, elle reconnut la peur dans ses yeux. Puis l'avidité la remplaça.
— Les métamorphes ont été condamnés à mort par le Mujhar. Je pourrais vous tuer, et vous prendre tout ce que vous possédez.
Prise d'une colère froide, elle lui répondit :
— Je doute que cela vous soit possible !
— Et pourquoi pas ? Seuls vos guerriers peuvent se métamorphoser ; vous ne représentez pas un bien grand danger !
Il tira sa dague et se plaça de façon à bloquer l'entrée de la caverne. Alors il avança sur elle.
— Sorcière, qu'en dites-vous, maintenant ?
— Ne faites pas cela, murmura-t-elle.
Oran se mit à rire et posa une main sale sur le collier de la jeune femme.
Alix fit appel à la magie, qui la changea en louve.
L'homme laissa tomber sa dague et poussa un cri d'horreur. La louve bondit, renversant le voleur sur son passage.
Elle s'arrêta un instant dehors, et lança un hurlement de triomphe dans l'obscurité. Sûre de son fait, elle continua son chemin sous sa forme-lir.
La louve se glissa en silence dans le camp cheysuli. Elle vit les guerriers endormis, enveloppés dans leurs couvertures, leurs lirs à côté d'eux. Elle envoya des pensées rassurantes aux animaux afin qu'ils ne donnent pas l'alarme et avança vers le feu.
Elle entendit Cai, perché dans un arbre, lancer un avertissement à son lir.
Duncan se leva sur un coude. Le mouvement éveilla Finn, qui dormait à ses côtés. Tous deux furent debout en un instant, dagues au clair, prêts à affronter la louve.
Alix comprit qu'ils la prenaient pour une bête sauvage. Elle reprit prestement sa forme humaine,
Finn jubila.
— Eh bien, rujho, je n'aurais pas cru qu'elle ne puisse pas se passer de tes... services... pendant deux jours !
Fatiguée par les tensions des heures précédentes, Alix ne répondit pas mais se dirigea vers le feu. Elle tomba à genoux et promena les mains au-dessus des cendres encore rougeoyantes.
Duncan rengaina son arme, taciturne.
Finn ramassa sa couverture et la jeta sur les épaules d'Alix.
— Tiens, rujholla ! Je ne vais pas te laisser mourir de froid, même si ce rustre s'en moque !
Elle lui lança un regard mauvais, mais s'enveloppa dans la couverture. Finn haussa les épaules et retourna s'asseoir à l'endroit où il dormait.
Duncan vint se camper derrière elle, si près qu'elle sentit ses genoux contre son dos.
— Je suppose que tu vas me dire pourquoi tu es là...
— Ce n'est pas ce que Finn pense !
— Eh bien, dit Duncan, je suppose que c'était folie de croire que tu allais m'obéir. Si j'avais su, je t'aurais forcée à rester avec une incantation magique.
Elle sursauta si fort que la couverture glissa.
— Tu peux faire ça ?
Il rit et s'accroupit près d'elle. Etonnée, elle le regarda remuer les cendres encore fumantes du feu.
— Tu ne connais pas tous les dons des Cheysulis, dit-il. Ils sont au nombre de trois. Les Cheysulis peuvent se métamorphoser, faire appel à la magie de la terre pour guérir, et plier à leur volonté toute créature, à part les Ihlinis. Mais nous n'utilisons ce troisième don qu'en cas d'extrême urgence.
— Duncan !
— Je ne l'aurais pas fait, cheysula. Mais ce n'est pas faute d'être tenté. Ta désobéissance à de quoi énerver.
Elle fronça les sourcils.
— Duncan, tu sais que je suis venue à cause de toi. ( Elle hésita. ) Mais je suis aussi venue pour Karyon.
Il cessa d'attiser le feu.
— Pourquoi ?
— Il a besoin de notre aide.
— Comment le sais-tu ? Peux-tu lire dans l'esprit des hommes, en plus de ceux des lirs ?
Son ton moqueur lui déplut profondément.
— Non, Duncan, et tu le sais ! Mais j'ai rencontré un homme dans la forêt, qui m'a dit avoir vu Fergus se faire tuer et Karyon être capturé par Thorne, le fils de Keough. Nous devons retrouver le prince !
— Ce n'est pas un petit garçon, Alix ! Et même si sa captivité est déplaisante, il ne risque rien. Bellam le gardera en vie, car il est un otage de valeur.
Elle le foudroya du regard.
— Permettras-tu à ta jalousie de nous empêcher de le sauver ?
— Je ne suis jaloux de personne ! cracha-t-il.
Il rougit en entendant Finn éclater de rire.
— Duncan, nous devons aider le prince !
— Nous allons à Mujhara combattre les Ihlinis. Ils sont une menace pire que Keough.
— Dans ce cas, tu condamnes Karyon à mort !
Duncan soupira.
— Si sa mort est écrite, rien ne l'empêchera. Il n'est pas cheysuli, mais il a une sorte de tahlmorra, lui aussi.
— Duncan ! cria-t-elle, incrédule. Tu ne peux pas l'abandonner ainsi !
Il la regarda durement.
— Les Ihlinis ont pris Mujhara. Si le palais tombe, Homana sera entre les mains de Tynstar. Tu ne comprends pas ? Karyon restera en vie tant que Bellam aura besoin de lui, mais si Homana-Mujhar ne tient pas, il tuera tous ceux qui menaceront sa position ; d'abord Shaine, puis Karyon. ( Il soupira. ) Je sais que tu as de l'affection pour lui, cheysula, mais nous ne pouvons pas partir à la rescousse d'un seul homme alors qu'une cité entière est menacée.
— C'est votre prince, murmura-t-elle.
— Et je suis ton cheysul.
— Vas-tu me renvoyer, dans ce cas ?
— Obéiras-tu si je te demande de partir ?
— Non.
Il poussa un grognement exaspéré.
— Dans ce cas, j'économiserai mon souffle ! ( Il la remit debout, la conduisit à l'endroit où il dormait, et la renversa gentiment sur la couche rudimentaire. ) Dors, cheysula. Nous partons tôt, demain.
— Dormir, vraiment ? dit-elle quand il se coucha contre elle et l'entoura de ses bras puissants.
— Dormir, oui ! Veux-tu donner à mon rujholli une occasion supplémentaire d'émettre un commentaire sarcastique ?
— Toujours lui, marmonna-t-elle en tirant une couverture sur eux.
Duncan cala la tête d'Alix sur son épaule. Puis il soupira.
— Si tu veux, petite, j'enverrai Cai auprès du prince. Il pourra nous dire comment il va.
— Oui, fit-elle au bout d'un moment. Ce sera toujours ça.
La main de Duncan se referma en douceur sur la gorge de son épouse.
— N'es-tu donc jamais satisfaite, Alix ?
— Si je te disais oui, tu cesserais d'essayer de me faire plaisir, le taquina-t-elle.
Elle posa une main au creux du cou de son aimé, là où battait le pouls.
— Duncan, murmura-t-elle, comment se fait-il que tu ne m'aies jamais dit que tu m'aimais ?
Il se figea.
— Parce que les Cheysulis ne parlent pas d'amour.
Elle se redressa d'un bond.
— Comment ça ?
Il l'attira de nouveau contre lui.
— J'ai dit que nous ne parlons pas d'amour, cela affaiblit les guerriers, qui doivent se concentrer sur d'autres sujets... Mais il n'y a pas que les mots...
— Alors, je suis censée deviner ?
Il sourit, et tira de nouveau la couverture sur eux.
— Ce n'est pas nécessaire, Alix. Je crois t'avoir donné la réponse plusieurs fois...
Il posa la main sur le ventre de son épouse et murmura :
— Tu portes notre fils. N'est-ce pas suffisant ?
Son regard se perdit dans les ténèbres.
— Pour le moment...
Les jours suivants se passèrent en chevauchée, Alix entourant de ses bras la taille de Duncan. Elle avait décidé de ne plus lui demander d'aller sauver Karyon, car il avait envoyé Cai, comme promis, quatre jours plus tôt, et ses arguments ne manquaient pas de poids. Elle savait que Karyon lui-même aurait été d'accord, car il accordait plus d'importance à la sécurité d'Homana-Mujhar qu'à sa vie.
Duncan était particulièrement attentionné pour elle, si bien que Finn, qui chevauchait près d'eux, finit par demander une explication. Alix comprit que Duncan ne lui avait pas parlé de l'enfant.
— Alors, mei jha ? Es-tu malade, ou quoi ? Ou bien mon rujho est-il simplement en train de s'inquiéter pour rien, maintenant qu'il a une cheysula ?
— Je ne suis pas malade ! s'écria Alix.
— Laisse-la tranquille, Finn, coupa Duncan. Tu l'as assez ennuyée comme ça !
— Etes-vous en train de me faire comprendre ce que je crois ? demanda-t-il, soupçonneux.
— Non, répondit Alix.
Duncan se mit à rire.
— Allons, dit-il, autant le lui dire. Tu ne pourras pas le cacher très longtemps, cheysula.
— Duncan..., protesta-t-elle.
— Alix a conçu, Finn, dit Duncan. Dans six mois, elle donnera naissance à mon fils.
Stoïque, elle attendit les railleries de Finn, mais il ne dit rien. Il la regarda du coin de l'œil, puis il baissa la tête. Son visage était impénétrable, comme s'il tentait de cacher une émotion qu'il ne pouvait maîtriser.
Duncan fronça les sourcils.
— Finn ?
— Je te souhaite que tout aille bien, Duncan. C'est une bonne chose que notre clan s'accroisse, même d'un seul membre.
— Un suffit pour l'instant, dit fermement Alix.
Le sourire revint sur le visage de Finn.
— Oui, mei jha, je serais heureux d'être oncle pour la première fois !
Elle le regarda, sidérée. Il avait changé. Elle le vit fixer Duncan, et remarqua son étrange petit sourire, plein de regret, lui sembla-t-il. Voyant qu'elle l'observait, il fit un petit geste de la main.
C'est le tahlmorra.
Alix ouvrit la bouche pour le questionner, mais elle sentit Duncan tendre soudain ses muscles. Un tremblement violent le parcourut.
— Duncan !
II ne répondit pas, mais arrêta son cheval d'un mouvement si brusque qu'Alix tenta en vain de rester en selle. Elle glissa le long de la croupe lisse et se reçut maladroitement sur les pieds, contrainte de s'accrocher aux étriers pour ne pas tomber.
Elle vit que Duncan tenait les rênes d'une main molle. Il se pencha sur le pommeau et frissonna de nouveau.
Alix recula pour éviter les sabots du cheval.
— Duncan ?
Elle tira sur ses jambières pour essayer d'attirer son attention. Finn arrêta son cheval et tendit la main vers lui.
— Rujho ?
Duncan se laissa glisser maladroitement de sa monture. Il appuya son front contre la selle et respira comme un homme en train de se noyer.
— Duncan ! cria Alix.
Finn descendit de cheval ; il écarta doucement Alix.
— Que se passe-t-il ?
Son frère le regarda d'un œil vide. Il avait l'air étrangement perturbé.
— Cai... dit-il, d'une voix rauque.
Il se remit à trembler.
Finn le prit par le bras, l'éloigna du cheval qui piaffait, et le fit asseoir sur un tronc d'arbre. Puis il s'agenouilla devant son frère, le regardant droit dans les yeux.
— Il est mort ? murmura-t-il.
Alix, toujours debout à côté du cheval, comprit immédiatement l'importance de la question. Elle tomba à genoux à côté de Finn.
— Duncan... Non !
Pâle, les traits tirés, Duncan baissa les yeux et fixa le sol sans le voir.
Alix lui prit la main. Elle était glacée.
— Duncan, je t'en prie. Dis-moi que tu vas bien.
Finn lui fit signe de se taire ; il agrippa les avant-bras de Duncan.
— Rujho, est-il mort ?
Duncan releva la tête. II avait toujours un regard étrange, presque animal, son corps à la fois rigide et inerte.
Mais la couleur revint lentement à ses joues.
— Non, dit-il enfin. Il est... blessé. Et très loin d'ici. Sa force-lir est si faible que je peux à peine l'atteindre.
Alix appela le faucon, mais elle n'obtint aucune réponse. Afin d'être en paix dans son propre esprit, elle avait travaillé à établir des barrières intérieures contre la voix mentale des lirs. Maintenant, cet entraînement semblait jouer contre elle.
Finn lui jeta un coup d'œil.
— Nous camperons ici cette nuit. ( Il se tourna vers Alix, mais son sourire ne fut pas d'un grand réconfort pour la jeune femme. ) Cai n'est pas mort. Duncan va se remettre.
Elle sentit un peu de sa peur la quitter, mais la plus grande partie continua de la harceler. Elle regarda Finn remettre Duncan debout. Elle aurait voulu pleurer de voir la force de son époux ainsi sapée.
C'est cela avoir un lir, pensa-t-elle. C'est là le prix du don que nous ont fait les anciens dieux...
Finn bâtit un petit feu et força Duncan à se coucher à côté, enveloppé dans plusieurs couvertures. Le chef du clan se ressaisit suffisamment pour protester :
— Nous devrions continuer, rujho. Nous n'atteindrons pas Mujhara comme ça.
Finn secoua la tête.
— Je sais comment tu te sens, rujho. Rappelle-toi la fois où j'ai failli mourir, quand Storr a reçu une flèche. Tu n'as jamais eu à affronter cela, alors tais-toi et attends d'être remis. Je suis le chef, après toi, ne l'oublie pas !
Duncan s'emmitoufla dans les couvertures, mortellement épuisé.
— Tu n'as pas l'habitude de commander, rujho, dit-il. Comment être sûr que tu ne nous entraîneras pas vers des ennuis ?
Alix sourit, soulagée de voir Duncan et Finn se disputer comme à leur habitude.
Finn eut un sourire démoniaque et croisa les bras sur sa poitrine.
— C'est l'occasion ou jamais de le découvrir, rujho. Peut-être suis-je un meilleur chef que toi, qui sait ?
Duncan lui jeta un regard noir, puis ferma les yeux et s'allongea. Alix le regarda s'endormir.
— Il va se remettre ? demanda-t-elle doucement.
— Il ressent la douleur de Cai, dit Finn. Quand son lir est blessé, le Cheysuli partage tout ce qui lui arrive, en tout cas au début. Cela va passer. II n'a besoin que de repos.
— Et de Cai, dit-elle.
— Oui. Et de Cai.
Duncan se remit rapidement, mais son attention semblait errer quelque peu. Il cherchait Cai. Alix essaya de le pousser à se reposer plus longtemps, mais il se déclara assez vaillant pour continuer vers Mujhara. Finn, après avoir protesté, finit par céder. Alix remonta sur le cheval, s'accrochant à Duncan plus étroitement encore qu'auparavant.
Ils étaient à deux jours de la cité quand Cai réapparut dans le ciel. Elle sentit Duncan se raidir et passa une main sur son dos, comme pour calmer un enfant nerveux. Il arrêta le cheval et attendit.
Lir, dit l'oiseau d'un ton satisfait, je ne savais pas à quelle distance nous étions l'un de l'autre.
Alix sourit de soulagement, car la voix mentale du faucon était normale. Duncan tendit le bras gauche, où Cai se posa. Ses serres s'enfoncèrent dans la chair vulnérable, un filet de sang coula, mais Duncan ne sembla pas y prêter attention.
L'oiseau s'installa confortablement.
Je suis désolé de t'avoir troublé, lir. Je vais bien maintenant.
Finn amena son cheval contre celui de Duncan, et attendit. Une fois de plus, Alix s'émerveilla du don spécial qu'elle possédait. Point ne lui était besoin d'attendre que Duncan transmette les paroles de son lir. Elle les entendait directement.
Duncan posa les rênes sur son pommeau, et caressa la tête de Cai.
— Je ne voudrais pas te perdre, murmura-t-il.
Moi non plus, répondit l'oiseau. J'apporte des nouvelles, lir. Les armées du Mujhar sont presque détruites. Les hommes qui n'ont pas fui devant les troupes solindiennes ont été faits prisonniers par Keough d'Atvia, qui domine la bataille. Ce sont des archers atviens qui m'ont tiré dessus, mais mon aile n'a presque rien, et je suis de nouveau fort.
Cai s'envola, et fit à plusieurs reprises le tour de la clairière.
Tu vois ?
Les muscles de Duncan perdirent de leur rigidité. Mais Alix vit que le récit de Cai l'inquiétait.
Cela va très mal, lir. Sur les milliers d'hommes envoyés par Shaine, seuls quelques centaines ont survécu, la plupart captifs du seigneur d'Atvia, comme Karyon.
Les doigts d'Alix s'enfoncèrent dans le dos de Duncan.
— Comment va le prince ?
Cai hésita.
Il n'est pas blessé, mais il est si bien enchaîné qu'il ne peut bouger... Les soldats de Solinde et d'Atvia le tournent en ridicule. Il ne doit pas être en très bonne forme.
Angoissée, Alix appuya son front contre le dos de Duncan. Elle entendit à peine son époux rapporter aux autres les paroles de Cai.
Finn eut un sourire sans joie.
— Ainsi, Karyon est en train d'apprendre ce que c'est que d'être un homme !
Alix lui lança un regard choqué.
— Ne dites pas cela ! Karyon était un homme avant que vous m'enleviez !
Finn leva la main pour la calmer.
— Je ne voyais aucun mal à cela, mei jha. Je voulais dire qu'il ne s'était jamais battu pour son royaume, et qu'il n'est pas facile pour lui d'être prisonnier de l'ennemi.
Elle ne répondit pas, continuant à l'observer.
Duncan regarda les autres guerriers.
— Nous devons aller à la cité.
— Non ! cria Alix.
Hélas, Cai était d'accord avec Duncan.
Le seigneur d'Atvia marche sur Mujhara en ce moment même. Si vous partez maintenant, vous pourrez défendre l'ancienne cité.
— Non ! attaqua Alix. Nous devons trouver Karyon.
Duncan soupira.
— Rien n'a changé, cheysula. Mujhara est tombée, et Shaine est bloqué dans le palais. C'est là que nous allons.
— Karyon est prisonnier !
— Tu le savais il y a plusieurs jours. Il fut convenu que j'avais raison.
— J'ignorais qu'il était enchaîné. Nous devons l'aider !
Finn ricana.
— Il ne voulait rien avoir à faire avec nous auparavant, mei jha. Pourquoi cela changerait-il maintenant ?
— Par les dieux, jura Alix, on dirait que vous souhaitez sa mort !
— Non, dit Finn. Cela ne servirait pas la prophétie.
Le sérieux de son beau-frère la troubla. Il parlait rarement du tahlmorra ou de la prophétie, et sa gravité, lorsqu'il en était autrement, la perturbait.
Duncan fit avancer son cheval.
— Nous allons à Mujhara.
— Duncan !
— Tais-toi, Alix. Tu es là parce que je t'y ai autorisée.
— Ce n'est pas juste, dit-elle. Karyon mérite qu'on l'aide.
— La guerre est rarement juste, répondit Duncan en reprenant la route.
Cette nuit-là, Alix ne put dormir. Elle resta allongée à côté de son époux, les yeux grands ouverts. Répugnant à interroger Cai tant que Duncan était éveillé, elle avait fait semblant de dormir jusqu'à ce qu'il sombre dans le sommeil. Ensuite elle commença à élaborer son plan. Si je pars chercher Karyon, ils seront obligés de me suivre. Duncan ne me laissera pas longtemps seule dans le camp ennemi, surtout depuis que je porte l’enfant qui ramènera le sang ancien dans notre clan. J'irai, et Karyon recevra l'aide dont il a besoin. Et même si les autres ne me suivent pas, peut-être parviendrai-je à le délivrer toute seule.
Couché aux côtés de Finn, Storr releva la tête.
Tu ne devrais pas, liren. C'est dangereux.
Elle scruta les ténèbres, mais ne vit pas le loup.
Storr, je dois agir. Karyon en aurait fait autant pour moi
Ton cheysul ne sera pas d'accord.
Eh bien, qu'il me batte, dans ce cas ! Mais il faudra d'abord qu'il me retrouve.
Duncan ne te battrait jamais, s'insurgea Storr. Liren, tu es têtue.
Alix sourit.
Je suis une Cheysulie.
Cai agita ses ailes.
Cela suffira peut-être.
J'en suis sûre, répondit-elle.
Puis elle attendit l'aube.
Avant le lever du soleil, Alix se glissa hors des couvertures. Duncan ne bougea pas. Cai s'adressa à elle d'un ton las.
Tu pars tout de même, liren ?
Elle tira sur son justaucorps froissé et resserra sa ceinture.
Oui, je pars. Karyon mérite qu'on l'aide.
Tu portes un enfant.
Oui. Et je le protégerai à tout prix.
La voix mentale du faucon exprima sa tristesse.
Je ne peux pas t'en empêcher, liren, dit-il.
Cai, ne parles pas de ça à ton lir. Pas tout de suite, en tout cas.
Je n'ai pas le droit de lui cacher des choses.
Cai, je partirai de toute façon. Même si Duncan se réveille et cherche à m'en empêcher. Comprends-tu ?
L'oiseau sembla soupirer.
Je comprends, liren. Pars, si tu le dois.
Alix lui sourit, puis prit son envol sous sa forme de faucon.
Le voyage fut long, et la fatigue la menaça vite. Mais elle continua à aller de l'avant, ignorant la tension de ses ailes, résolue à trouver Karyon. Le crépuscule approchait quand elle arriva dans la plaine, laissant les arbres derrière elle. Alors elle se demanda si elle parviendrait à rejoindre les troupes avant la nuit...
Mais elle se trouva vite en vue du camp atvien. Elle vola en cercle au-dessus, cherchant à analyser la situation. Il y avait des fantassins et des archers ; elle reconnut des armures solindiennes au milieu des hommes d'Atvia.
Les troupes étaient en train de se restaurer ; personne ne sembla se soucier d'un faucon solitaire.
Elle se rapprocha, et prit position sur un poteau. Epuisée, elle craignit un moment de ne pas pouvoir conserver sa forme-lir. Pourtant, elle ne devait pas risquer d'être découverte.
S'ils m'attrapent, pensa-t-elle, ils me feront subir le sort réservé à une sorcière métamorphe.
Elle aperçut une forme attachée à un poteau devant une tente et redouta un instant que ce ne fût Karyon. C'était un jeune garçon qui avait été fouetté. Il était, immobile ; Alix ne put déterminer s'il était mort ou évanoui.
Survolant un tombereau à deux roues où était assis un prisonnier, elle reconnut la chevelure fauve du prince.
Il avait les yeux fermés et ne bougeait pas. Alix s'approcha.
Le prince s'agita. Quand il leva les bras, elle entendit le cliquetis métallique des fers qui l'entravaient. Il avait le visage tuméfié et ensanglanté, mais il était vivant.
La colère submergea Alix. Elle faillit crier mais se retint, car il n'était pas judicieux d'attirer l'attention sur elle. Alors elle se posa sur le tombereau et attendit.
Sous sa forme-lir, elle ne pouvait pas parler à Karyon, et elle n'osait pas se transformer immédiatement. Attendre et le regarder, voilà tout ce qu'elle pouvait faire.
Karyon bougea de nouveau. Sous les fers qui encerclaient ses poignets, la chair était à vif.
Keough est un démon ! ragea l'âme-faucon d'Alix.
Karyon la regarda, pâle et épuisé.
— Eh bien, l'oiseau, dit-il, es-tu venu me voir mourir ? Attends-tu que je sois une charogne pour picorer ma chair ?
Non ! cria silencieusement Alix.
— Tu n'auras peut-être pas longtemps à patienter, reprit le prince. A moins que Keough ne me destine à Bellam.
Alix le regarda, angoissée.
— Tu peux rester, l'oiseau, dit Karyon. Cela me fera toujours une compagnie...
Quand la nuit fut tombée et que le garde eut pris le large, Alix se laissa glisser du tombereau et, soulagée, reprit sa forme humaine. Elle aurait été incapable de conserver plus longtemps son apparence de faucon. Karyon avait fermé les yeux ; il ne la vit donc pas.
Elle posa une main sur sa jambe bottée.
— Karyon, murmura-t-elle.
Il ouvrit les yeux et la regarda, l'incrédulité s'affichant sur son visage.
— Alix !
Elle leva la main.
— Ne faites pas de bruit, Karyon, dit-elle. Vous ne voulez pas qu'ils m'attrapent aussi ?
— Alix... Suis-je devenu fou, ou est-ce bien vous ?
— C'est moi, chuchota-t-elle. Je suis venue vous aider, si je peux.
Il secoua la tête.
— C'est impossible. Personne n'aurait pu pénétrer dans le camp de Keough...
— Je suis venue sous ma forme-lir, Karyon.
— Vous ?
— Oui. Quelque chose en moi me permet de prendre la forme de l'animal de mon choix. Le shar tahl dit que c'est le sang ancien, qui me vient de Lindir. Lindir avait du sang cheysuli, Karyon ! Et elle m'a transmis la magie des Premiers Nés. Vous aussi, vous avez peut-être un peu de sang cheysuli...
— Je n'arrive pas à y croire !
— N'avez-vous pas remarqué l'oiseau qui vous a tenu compagnie ce soir ?
— Ce n'était qu'un oiseau !
— Je suis un oiseau, si je le souhaite. ( Elle lui caressa la joue. ) Je suis venue vous aider à vous évader. Préférez-vous discuter toute la nuit de mes capacités ?
Il l'attira à lui ; sa bouche s'écrasa sur la sienne. Alix s'étonna de son absence complète de réaction.
Et pourtant, n'avais-je pas rêvé de ce moment ? pensa-t-elle.
Elle se redressa. Karyon lut dans ses yeux la réponse à la question qu'il ne poserait pas.
Et il l'accepta.
— Je ne peux aller nulle part avec ces... ornements, dit-il en montrant ses chaînes.
— Si je parviens à vous enlever vos fers, pourrez-vous vous emparer d'un cheval ?
— Je suis enchaîné depuis des semaines. Je ne pense pas pouvoir tenir debout, moins encore chevaucher. Alix, c'est trop dangereux. Je ne veux pas que vous risquiez votre vie pour moi.
— On croirait entendre Duncan ! Ma vie m'appartient, et je la risque pour qui me chante !
— Quel est le rapport du métamorphe avec tout ça, Alix ? demanda-t-il.
— Il est mon époux, Karyon.
— Vous n'auriez pas dû quitter Homana-Mujhar avec lui ! J'aurais pu calmer Shaine, et vous garder auprès de moi.
— J'ai choisi de suivre Duncan. ( Elle tenta de se détendre. ) Karyon, nous parlerons de tout cela plus tard. Pour l'instant, je vais vous aider à vous échapper. Dites-moi où ils gardent les clés de vos chaînes.
— Non.
— Karyon, siffla-t-elle, ils vont vous emmener à Mujhara. Tynstar s'y trouve avec Bellam. Ils vous feront tuer !
Il ne répondit pas.
Alix jeta un regard furieux autour d'elle.
— J'ai fait tout ce chemin pour vous, et vous ne voulez pas me laisser agir ! J'ai défié mon époux, risqué la vie de l'enfant que je porte, tout ça pour que vous refusiez que je vous aide !
— L'enfant ? dit-il en se redressant brusquement. Vous êtes enceinte ?
— Oui, et j'ai pris la forme d'une louve, puis celle d'un faucon. Je n'ai aucune idée de l'effet que cette magie peut avoir sur le bébé... Mais je l'ai fait pour vous, Karyon.
Il ferma les yeux.
— Alix, vous vous êtes comportée comme une écervelée !
— Peut-être, mais je suis là. Changeriez-vous d'avis, si je vous disais que les Cheysulis vont venir ?
— Les Cheysulis ?
— Nous étions en route vers Mujhara, pour aider Shaine. Mais Duncan va sans doute me suivre, dès que Cai lui dira ce que j'ai fait malgré son interdiction. Et ils viendront vous libérer.
Le prince leva un sourcil.
— Alix, vous êtes la femme la plus têtue que je connaisse ! Moi aussi, je vous aurais interdit de venir ! Duncan et moi nous ressemblons peut-être plus qu'il n'y paraît.
Elle posa une main sur son bras.
— Les Cheysulis ne sont pas si différents des Homanans. Ils ont simplement bénéficié des dons des anciens dieux... Ne nous maudissez pas pour cela.
— J'ai été élevé dans la crainte et la haine des Cheysulis... J'ai vu comment ils se conduisent dans une bataille... De quelle façon ils tuent.
— C'est la guerre, Karyon. Vous devriez savoir quel prix la guerre exige d'un homme. Mais vous connaissez les Cheysulis. Vous me connaissez.
Karyon se redressa.
— S'ils se montrent... Ils auront prouvé leur allégeance à l'héritier du Mujhar. Mais je ne crois pas qu'ils viendront.
— Je suis bien là, moi ! dit-elle.
Elle étudia son visage, comprit le conflit qu'il vivait.
— Alix, peut-être pourrai-je croire un jour ce que vous dites. Mais c'est encore trop tôt.
— Si je ne peux pas vous libérer, peut-être puis-je faire quelque chose d'autre, dit-elle en se levant. Vous trouver à manger, par exemple ?
— Je n'ai pas faim. L'inactivité et la captivité m'ont coupé l'appétit. Il est un seul service que vous pourriez me rendre, mais je ne peux pas vous le demander.
— Dites-moi, murmura-t-elle.
— Cela concerne un jeune garçon, dit-il au bout d'un moment, du nom de Rowan. Il doit avoir douze ans au plus. Il servait de courrier entre les capitaines. Il a été pris, et le fils de Keough l'a obligé à servir les seigneurs d'Atvia. Il a fait de son mieux, mais il était fatigué. Il a fini par trébucher, renversant du vin sur Keough. Par les dieux, j'ai supplié d'être puni à la place de Rowan... Je me suis traîné à genoux devant Keough, alors que je n'avais pas accepté de le faire plus tôt, quand ils ont essayé de m'y contraindre...
— Et ils ont refusé, devina Alix.
— Oui. Thorne, le fils de Keough, a emmené Rowan dehors et l'a fait fouetter jusqu'à ce que son dos ne soit plus qu'une plaie. Puis, il l'a attaché à un poteau.
— Je l'ai vu, dit Alix.
— Ce n'est qu'un enfant, qui voulait servir son seigneur. Voilà ce que cela lui a rapporté...
Elle vérifia la présence du couteau qu'elle avait caché dans sa botte droite. Puis elle sourit à Karyon.
— Je vais le libérer, mon seigneur. Pour vous.
— Alix ! cria-t-il.
Elle avait déjà disparu dans l'obscurité.
Alix vola jusqu'au poteau et s'y percha. Toujours inconscient, le jeune garçon respirait encore. Son dos était ensanglanté.
Alix examina les alentours. La tente écarlate était la plus grande et la plus belle. Des torches plantées dans le sol en illuminaient l'entrée. Deux tentes plus petites la flanquaient, mais la clarté des torches ne les atteignait pas. Alix vérifia qu'il n'y avait pas de gardes près du poteau ; elle se posa sur le sol et reprit forme humaine.
Elle s'approcha du jeune garçon et posa une main sur son épaule, essayant d'éviter les chairs déchirées.
Je vais le conduire à l'orée de la forêt, se dit Alix. Quand Duncan arrivera, il s'en occupera.
Le garçon gémit, ses yeux s'ouvrirent tout grands. La terreur déforma son visage meurtri.
— Non, Rowan, dit Alix. Je ne suis pas ton ennemie. Le prince Karyon m'a chargée de te libérer.
Il avala péniblement sa salive.
— Le prince Karyon ?
— Il sait que tu as bien servi sa Maison, dit-elle pour le calmer. Il ne veut pas que tu sois maltraité de la sorte, et il m'a demandé de te libérer.
— Mais je n'en vaux pas la peine, gémit le jeune garçon. Je me suis enfui... et j'ai été capturé.
— Karyon aussi. Il s'est battu, hélas il a été vaincu. Il n'y a pas de honte à cela.
Elle coupa ses liens, puis l'aida à s'asseoir.
La lumière éclaira ses traits pour la première fois. Dans le visage meurtri et sale, elle vit que les yeux qui la fixaient étaient aussi jaunes que ceux de Duncan.
— Tu es un Cheysuli ! s'écria-t-elle.
— Non, cria Rowan, je ne suis pas un démon !
Elle caressa le visage de l'enfant.
— Oh non, tu n'es pas un démon ! Ce n'est pas une malédiction, Rowan.
— Que signifie ce raffut ? demanda une voix rude derrière elle.
Elle bondit sur ses pieds pour se trouver face à un homme barbu aux cheveux sombres. Avant qu'elle puisse bouger, il lui saisit un bras.
— Qui es-tu ? demanda-t-il.
Elle se félicita d'être habillée en guerrier.
— Je sers le prince Karyon, dit-elle.
L'homme regarda Rowan, frissonnant sur le sol. Il sourit sinistrement, puis tira Alix vers la lumière des torches, près de la tente écarlate.
Le reître avait à peu près l'âge de Duncan, mais la ressemblance s'arrêtait là. Il était grand, mince et cependant musclé. Alix vit de la cruauté sur son visage. Il était vêtu de noir à l'exception d'une tunique bleue qui portait pour blason une main écarlate tenant un éclair blanc. Sa cotte de mailles scintillante ressemblait à une armure de parade.
— Ah, mais tu n'es pas un garçon ! dit-il en l'examinant dans la lumière. Pas un garçon du tout !
En vain, elle tenta de se libérer. Bientôt elle cessa de se débattre et attendit.
— Qui es-tu donc ? Et pourquoi libérer ce gamin sans importance ?
— Il n'est pas sans importance ! Il a servi son prince loyalement, et vous le punissez pour cela !
— Je l'ai puni parce qu'il a renversé du vin sur mon père. Il a de la chance que je ne l'aie pas fait égorger.
Alix se figea.
Thorne... Cet homme est l'héritier de Keough !
— Pourquoi t'en es-tu mêlée ? insista l'homme.
— Parce que Karyon le souhaitait, dit-elle en le défiant du regard.
— Karyon est un prisonnier. Ses désirs importent peu.
— Laissez-moi partir, fit-elle, sachant que sa requête était inutile.
— Il n'en est pas question ! Je pense que mon père voudra te voir.
Sur quoi il l'entraîna sous la tente écarlate.
Keough, seigneur d'Atvia, était assis à une grande table. Des feux brûlaient pour lutter contre le froid. Alix le regarda, sentant la peur l'envahir pour la première fois.
L'homme était énorme. Son corps débordait de la chaise où il était assis.
Il avait des cheveux roux et une barbe en désordre. Ses yeux profondément enfoncés se posèrent sur elle.
— Que m’amènes-tu là, Thorne ?
— Une femme déguisée en garçon. Si vous voulez savoir pourquoi, il faudra le lui demander !
Les yeux de Keough se plissèrent.
— Elle n'a pas l'air d'une fille à soldats, car elles portent des robes. Es-tu une de ces luronnes qui préfèrent les femmes ?
— Non ! siffla Alix malgré elle.
Le petit sourire de Keough l'irrita.
— Je suis une Homanan, mon seigneur. C'est tout ce que vous devez savoir.
— Alors, tu es mon ennemie.
— Oui ! rugit-elle du fond du cœur.
Il sourit de toutes ses dents.
— Es-tu venue pour te battre ? Dans ce cas, tu arrives trop tard. Le prince Fergus et ses généraux sont morts, ainsi que la plupart des capitaines. Et Karyon est entre mes mains. ( Il fit une pause. ) Il ne te reste pas grand-chose à espérer.
Alix en avait assez. Elle invoqua la magie qui lui permettrait de prendre sa forme-lir, mais Thorne se douta de quelque chose. Il lui tordit le bras jusqu'à ce que ses os craquent. La douleur détruisit la concentration nécessaire à la métamorphose.
— Que dois-je faire d'elle ? demanda Thorne. La voulez-vous, ou puis-je la garder pour moi ?
Keough la regarda de haut en bas.
— Laisse-la-moi, et va vérifier si Karyon est toujours notre invité.
Thorne la lâcha et sortit. Alix était sans défense pour le moment.
— Tu n'es pas une fille légère, ni un soldat, déclara Keough. Qu'es-tu donc ?
— Une femme qui cherchera votre perte, Atvien, dès qu'elle en aura l'occasion.
— Je pourrais te faire tuer, jeune fille, ou m'en charger moi-même. Crois-tu que tu vivrais longtemps avec mes doigts autour de ta gorge ?
— Votre cœur ne battrait pas très longtemps avec une flèche cheysulie fichée dedans, dit Duncan d'une voix calme.
Alix se retourna. Il la regarda un instant, puis se concentra de nouveau sur Keough. Il tenait son arc de guerre noir et argent.
Keough gémit. Il fixa Duncan comme si les démons voulaient s'emparer de son âme. Ses yeux volèrent du guerrier à Alix, qui entendit de la hargne dans sa voix quand il parla de nouveau :
— Ainsi, tu es une métamorphe envoyée pour me distraire pendant que les autres travaillent contre nous.
— Non, dit-elle. Je suis une Cheysulie, c'est vrai, mais je suis là pour Karyon. Vous le traitez indignement, mon seigneur. Votre cœur ne connaît pas l'honneur.
Keough se mit à rire.
— Sais-tu ce qu'on dit de moi, sorcière ? Que je n'ai pas de cœur !
Duncan vint se camper près d'Alix.
— Ma cheysula a raison. Karyon mérite mieux.
Keough se leva.
— Je te préviens, Cheysuli, je ne suis pas facile à tuer !
— Vous ne mourrez pas cette nuit, seigneur, ce n'est pas votre tahlmorra. Cela ne servirait pas la prophétie.
— Que veux-tu dire ?
— Peu importe. Tout ce que je demande, c'est la liberté de Karyon.
L'énorme Atvien sourit.
— Si tu veux sa liberté, à toi de la gagner. Je ne te faciliterai pas la tâche !
Alix se retourna, car elle avait senti un mouvement derrière elle. C'était Finn, accompagné de Storr. Il lui sourit.
— Alors, mei jha, tu es venue faire ce que nous avons refusé d'entreprendre ?
— J'ai demandé, dit-elle, tendue. Vous ne m'avez pas écoutée.
— Taisez-vous ! leur ordonna Duncan.
Thorne entra, l'épée brandie, mais Finn se retourna en sortant son poignard et lui fit sauter l'arme de la main. Il s'écroula, la lame cheysulie contre sa gorge.
Duncan regarda Keough.
— Je vous offre la vie de votre fils en échange de la liberté de Karyon, mon seigneur.
Keough lâcha un juron atvien, puis se saisit de clés qui se trouvaient dans un coffre ouvert. Il les lança à Duncan. Alix suivit son époux dehors. Finn et Storr restèrent pour surveiller les chefs atviens.
— Où est-il ?
— A côté des chevaux. Duncan...
— Nous en parlerons plus tard.
— Que pouvais-je faire d'autre ?
— Nous en parlerons plus tard.
Elle cessa de protester, s'apercevant ainsi de l'étrange silence qui régnait dans le camp : pas un soldat n'était en vue.
— Comment avez-vous fait ? dit-elle, intriguée.
— Nous avons utilisé le troisième don des dieux, Alix. Nous avons soumis les capitaines à notre volonté, et ils ont empêché leurs troupes de se battre. Tous les captifs homanans ont été libérés.
— Par les dieux... Ce pouvoir est si puissant ?
— Nous nous en servons rarement. Les Cheysulis refusent d'asservir un autre homme s'ils peuvent faire autrement. ( Réprobateur, il ajouta : ) C'est toi qui nous y as forcés, cheysula.
Elle ferma les poings.
— J'aurais fait pareil pour toi ! Je donnerais ma vie s'il fallait sauver la tienne. Comment as-tu pu me refuser la liberté de Karyon ?
Il soupira.
— Alix, nous en parlerons plus tard. Tu m'as contraint à venir libérer le prince ; laisse-moi m'en occuper.
Elle fit mine de le suivre, mais s'arrêta devant le poteau où Rowan avait été attaché.
— Le petit ! dit-elle. Il était là. Je l'ai libéré, mais je n'aurais pas cru qu'il aurait la force de s'enfuir. ( Son visage s'éclaira. ) Il est cheysuli, il est vrai que...
Duncan lui prit le bras.
— Viens, cheysula. S'il est libre, tant mieux pour lui.
Ils rejoignirent Karyon.
Le prince était toujours assis dans le tombereau. Le clair de lune accentuait les cernes de ses yeux.
— Vous êtes saine et sauve !
— Oui.
Karyon regarda avec méfiance le guerrier cheysuli qui suivait Alix.
— Pourquoi es-tu venu, métamorphe ?
— J'avais perdu quelque chose, mon seigneur. Je suis venu le récupérer. Et, puisque je suis là, j'en profiterai pour vous libérer. Ma cheysula m'a obligé à en passer par où elle avait décidé !
Karyon tenta de ne pas sourire, histoire de garder ses distances avec les Cheysulis. Mais le soulagement l'emporta.
— Oui, elle est obstinée ! Mais toutes les femmes ne sont-elles pas des créatures volontaires ?
Duncan sourit à son tour.
— Oh oui, surtout celle-ci ! Ce doit être le sang royal qui parle.
Karyon rit de bon cœur. Alix foudroya Duncan du regard, exaspérée par leur complicité.
— As-tu apporté les clés pour les contempler, Duncan ? Occupe-toi du prince !
Duncan se pencha et ôta les fers qui entravaient les jambes de Karyon. Puis il défit les anneaux qui entouraient ses mains.
Alix poussa un petit cri lorsqu'elle vit les plaies sanguinolentes autour des poignets de Karyon. Il étira ses mains avec précaution et tenta de les faire bouger.
Duncan l'arrêta d'un geste.
— Ne faites pas ça. Si vous êtes d'accord, je pourrai supprimer la douleur dès que nous aurons quitté ces lieux. Accepterez-vous ?
— Il semble que je le doive, soupira Karyon. Alix a critiqué la méfiance que je témoigne à votre race. Peut-être devrais-je l'écouter...
— Si elle vous a fait mettre en doute la façon dont la plupart des Homanans nous considèrent, alors sa bêtise aura eu du bon ! dit Duncan, les yeux brillants.
— Duncan ! s'indigna Alix.
Il leva un sourcil.
— Comment puis-je appeler cela autrement ? Tu as quitté la Citadelle, où je t'avais ordonné de rester, puis tu as refusé d'y retourner. Et maintenant, tu te balades dans le camp ennemi ! Que dois-je penser de ta conduite ?
Alix se planta devant lui, les mains sur les hanches.
— Ma conduite ne regarde que moi ! Que je t'aie épousé selon tes coutumes barbares et que je porte ton enfant métis ne t'autorise pas à me donner des ordres !
— Alix ! s'écria Karyon. ( Il se tourna vers Duncan. ) Parle-t-elle toujours ainsi ?
— Quand l'envie l'en prend... Je n'ai pas une cheysula très diplomate !
Karyon secoua la tête.
— Effectivement. Vous auriez dû entendre ce qu'elle m'a dit quand j'ai galopé par erreur dans son jardin !
Alix repoussa ses cheveux en arrière.
— Je commence à penser que je n'aurais pas dû venir à votre secours !
Duncan sourit. Il laissa tomber les clés et tendit la main vers Karyon.
— Venez, mon seigneur. Il est temps de quitter ces lieux.
Avec l'aide de Duncan, Karyon se leva. Mais il pâlit et gémit de douleur, ne restant debout que parce que Duncan l'empêchait de s'effondrer.
— Donnez-moi une épée, dit-il. Il y a quelqu'un ici que je voudrais tuer !
— Je n'en ai pas, répondit Duncan. La dernière épée que les Cheysulis aient possédée était celle de Hale. Et vous, mon seigneur, vous l'avez perdue.
Karyon blêmit à ce reproche.
— Je n'ai pas pu y faire grand-chose ! Thorne m'a désarmé, et il m'a pris l'épée. Je le tuerai ! Il m'a forcé à le regarder assassiner mes hommes, et il a ri tout le temps ! Le pire, c'est ce qu'il a fait à ce petit. A cause de lui, et de tout le reste, je jure que Thorne mourra de ma main !
Alix s'approcha de lui.
— J'ai vu le petit de près, Karyon. Est-il cheysuli ?
Le prince soupira.
— Je crois, oui. Il en a l'air, mais il a nié quand je lui ai posé la question. Il prétend avoir été élevé en Homana par des parents adoptifs. Ce doit être le bâtard d'une Cheysulie, je suppose. ( Il regarda Duncan. ) Si je ne peux avoir d'épée, métamorphe, prêtez-moi au moins un poignard.
— J'ai un nom, petit prince. Il serait convenable que vous l'utilisiez. J'ai engagé mon clan pour votre survie, et celle d'Homana. Nous avons passé le stade de l'inimitié. Si vous voulez gagner le respect des Cheysulis, et sauver Homana, gardez votre haine pour les Ihlinis.
Alix craignit un instant qu'ils n'en viennent aux coups. Elle posa une main sur le bras droit de chacun.
— Venez. Nous devons fuir.
Comme Duncan ne faisait pas mine de bouger, elle insista :
— Cheysul, n'oublie pas que je porte ton enfant. Emmène-moi loin d'ici.
Les deux hommes se mirent en mouvement. Karyon se mit tant bien que mal debout et essaya de marcher. Duncan lui prit le bras et l'aida à avancer, son autre main tirant Alix, dont il avait capturé le poignet.
Satisfaite d'avoir atteint son but, elle sourit et suivit son époux sans rechigner.
Duncan vola un cheval atvien et aida Karyon à le monter. Le visage du prince était tordu par la douleur, et par ses efforts pour la cacher. Alix le regarda saisir les rênes de ses mains enflées et exsangues.
— Reste auprès de lui, cheysula, dit Duncan.
— Je n'ai pas besoin qu'une femme m'aide à tenir en selle, métamorphe ! lança Karyon, acide.
— Cette femme est responsable de votre sauvetage, petit prince, lui rappela Duncan. (. Il se tourna vers Alix. ) Les autres partiront sous leur forme-lir. Je marcherai à côté des chevaux. Monte en selle, Alix. Même si tu ne t'en rends pas compte, tu es fatiguée.
Alix dut reconnaître qu'elle était épuisée. Elle aurait aimé protester, mais elle ne dit rien, et se laissa hisser sur le cheval. Elle glissa les doigts dans la ceinture de Karyon.
— Où allons-nous ? demanda-t-elle.
— Pas très loin. Deux lieues environ.
Silencieux comme une ombre, Duncan les conduisit dans la forêt. De temps en temps, elle apercevait la silhouette d'un animal, et comprit que les lirs et leurs guerriers veillaient sur le chef du clan. Elle s'en sentit rassurée.
Duncan fit stopper les chevaux dans une petite clairière bien dissimulée. Il aida Karyon à descendre de sa monture.
— Je peux me débrouiller seul, grogna le prince.
Duncan ne le lâcha pas.
— Il n'y a pas de honte à avoir besoin d'assistance après avoir été enchaîné si longtemps. Ou est-ce parce que je suis un Cheysuli que vous refusez mon aide ?
Alix soupira.
— Ne pouvez-vous pas oublier votre race, et vous comporter l'un envers l'autre comme des humains ?
Karyon la regarda, l'expression adoucie. Il se tourna de nouveau vers Duncan.
— Vous avez prouvé votre loyauté, dit-il. Il serait infâme de vous rejeter parce que vous êtes cheysuli.
Duncan sourit et le conduisit jusqu'à un arbre abattu.
Le prince se laissa aller contre le tronc et soupira.
— Fais un feu, cheysula, dit Duncan. Karyon ne peut pas aller plus loin, cette nuit.
Inquiète de la proximité des Atviens, elle obtempéra pourtant. Relevant les yeux, elle vit que la clairière était pleine de guerriers cheysulis. Leurs lirs les entouraient, silencieux.
Cai ? appela-t-elle mentalement.
Oui, liren ?
J'ai fait ce que j'avais décidé.
Oui. Tu es une vraie cheysulie !
Tes paroles m'honorent, Cai.
Il fut pourtant un temps où tu refusais de l'admettre. Tu as beaucoup appris, liren, mais il te reste encore à apprendre...
Elle essaya de distinguer la forme de l'oiseau dans le branchage où il était perché.
Que veux-tu dire ?
Tu le sauras en temps utile.
Son attention fut attirée par une exclamation étouffée de Karyon.
— Ne pouvez-vous laisser mes poignets tranquilles ? Ils guériront.
— Assez gémi, prince. Si je m'en occupe, la guérison sera rapide. ( Duncan continua à manipuler les mains de Karyon. ) Vous pourrez vite tenir une épée.
— Oui, et je la plongerai dans le cœur noir de Thorne.
— Quelle épée utiliseras-tu, petit prince ? dit Finn, moqueur. Tu as perdu celle que mon jehan a donné au Mujhar.
— C'est vrai, admit Karyon en rougissant.
Finn eut l'air perplexe.
— Quoi, pas d'excuses ou de reproches ? Tu me surprends, petit prince !
Il s'approcha de Karyon et sortit de derrière son dos un fourreau de cuir travaillé. La garde de l'épée brilla sous la lumière du feu ; le rubis qui y était enchâssé eut des reflets de sang.
— L'épée de Hale était destinée à un homme en particulier. J'ignore si c'est toi, mais, dans ce cas, tu devrais faire attention. Tu l'as déjà perdue deux fois. La prochaine, il se peut que je décide de ne pas te la rendre.
Karyon sembla vexé, mais il finit par tendre la main.
— Pourquoi persistez-vous à me restituer cette lame ? Elle pourrait être beaucoup plus puissante entre vos mains.
Finn haussa les épaules et croisa les bras.
— Un guerrier cheysuli ne porte pas d'épée.
Karyon posa l'arme sur ses genoux, la regardant jusqu'à ce que la fatigue ait raison de lui. Alors il s'endormit en serrant l'acier contre sa poitrine.
Alix le regarda dormir, si différent du jeune homme insouciant qu'elle avait connu dans la forêt, à côté de sa ferme. La seule chose qui rappelait son rang était la chevalière ornée d'un rubis qu'il portait toujours à la main droite.
Duncan se leva et vint se planter en face d'elle ; un moment elle eut une impression des plus étranges. Son époux ne fut plus qu'un austère guerrier cheysuli qui l'avait entraînée de force dans son clan.
Puis cette sensation disparut.
C'est Duncan, pensa-t-elle, rassurée. Mon cheysul...
Il la prit par la main et la tira vers lui.
— Suis-moi, dit-il.
Il la fit s'asseoir sur une souche à demi pourrie.
— Duncan ?
— Je ne peux critiquer tes actes. Tu as décidé ce qui était nécessaire, comme le font tous les guerriers. Et je sais ce que c'est de se soucier si profondément du sort d'un autre, si profondément qu'il faut agir. Je me sacrifierais sans hésiter pour toi, pour Finn ou pour tout autre guerrier de mon clan.
Elle releva la tête et s'humecta les lèvres.
— Si tu as l'intention de te mettre en colère, Duncan, vas-y. Ne me fais pas attendre toute la nuit !
Il eut l'air étonné.
— Je ne suis pas en colère contre toi, Alix. Ce que tu as fait n'était pas mal, seulement... irréfléchi.
— Irréfléchi ?
— As-tu pensé à l'enfant ? Et à la magie que porte ton sang ?
— Duncan...
— Je ne veux pas risquer de te perdre si tu donnes le jour trop tôt à notre enfant. Et je refuse de perdre le bébé, qui a le droit de grandir pour devenir un guerrier. Alix, tu as pris la forme-lir alors que ton corps abrite une vie. As-tu pensé aux conséquences possibles ?
Soudain, Alix eut très peur.
— Cela fera-t-il du mal à l'enfant ? Duncan, je ne veux pas le perdre non plus !
Il caressa son front soucieux d'un doigt léger.
— Non, je pense que tout ira bien, cheysula. Mais ça ne peut pas faire grand bien à une âme immature de se métamorphoser alors qu'elle ne connaît pas encore la sienne.
Elle appuya ses mains contre son ventre.
— Duncan... J'y avais pensé. Et j'ai très peur.
— L'enfant est cheysuli, petite. Je crois qu'il ira bien.
— Et si je lui avais fait du tort ?
Duncan marmonna quelque chose d'indistinct et l'attira contre sa poitrine.
— Je suis désolé de t'en avoir parlé. Je ne voulais pas t'effrayer.
— Mais tu as bien fait, dit-elle. J'ai été irresponsable, c'est vrai.
— En dirais-tu autant à Karyon, qui est libre grâce à toi ? Si tu ne m'avais pas désobéi, je serais allé droit à Mujhara.
— Vas-tu me renvoyer à la Citadelle ? demanda-t-elle.
Il ricana.
— Pourquoi ne peux-tu pas être comme les autres femmes, au lieu de t'habiller en homme et de jouer les guerriers ?
— Je ne sais pas. Je suis comme ça, c'est tout.
Il sourit.
— Je sais. Cela n'est pas pour me déplaire. Oui, tu viens avec nous. Je ne veux pas que tu reprennes une forme-lir, et je ne peux envoyer personne pour te raccompagner.
Elle resta silencieuse un long moment.
— Je ne sais si j'en suis contente, dit-elle enfin. J'aurais du mal à attendre à la Citadelle, mais il me sera pénible de te voir risquer ta vie pour la cité de Shaine.
— Ce n'est pas la cité de Shaine. Autrefois, elle était cheysulie. Il nous faut regagner ce que nous avons jadis possédé.
— Duncan... Si les Cheysulis n'avaient pas abandonné le trône aux Homanans, aurais-tu pu être Mujhar ?
Il sourit.
— Je suis chef de clan, cheysula. Cela me suffit.
— Duncan...
— Chut. Il est temps de laisser notre enfant se reposer ! dit-il en la ramenant vers le petit camp.
Je ne suis pas la femme qu'il lui faut, pensa-t-elle avec un vif regret.
Cai, caché dans les ombres, lui envoya une caresse mentale.
Tu es la seule femme qui lui convienne, affirma-t-il.
Alix se serra contre Duncan, espérant que le faucon avait raison.