LIVRE II
LA MEI JHA
CHAPITRE PREMIER
Karyon emmena d'abord Alix à la ferme, pour qu'elle rassure Torrin sur son sort. Retrouvant des paysages familiers, la jeune femme éprouva un soulagement auquel se mêlaient de la tristesse et du regret, car elle savait que les quelques jours passés avec les Cheysulis avaient pour toujours changé sa perception des choses.
— C'est bizarre..., commença Karyon.
— Bizarre ?
— Torrin a vécu dans la maison du Mujhar, où il a partagé bien des secrets du royaume... Et il a abandonné tout cela pour mener la vie d'un fermier.
— Mon père... Torrin..., corrigea-t-elle, a toujours été un homme secret et silencieux... Je commence à comprendre pourquoi...
— Si l'histoire est vraie, il a porté un lourd fardeau au long de ces années.
Alix se redressa sur la selle lorsque s'ouvrit le portail blanchi à la chaux de la ferme. Torrin apparut et les regarda avancer vers lui.
— Par les dieux, dit-il, je croyais que tu avais été emportée par les bêtes sauvages, Alix !
Elle le vit avec de nouveaux yeux, remarqua les marques de l'âge sur son visage et ses cheveux grisonnants coupés court. Ses mains, autrefois puissantes,
étaient calleuses et tordues par le travail de la ferme, si différent du maniement des armes. Même ses larges épaules s'étaient affaissées, comme accablées par un poids immense.
Quel homme était-il avant de m'emmener loin du Mujhar ? se dit-elle. Quels changements cette responsabilité a-t-elle entraînés pour lui ?
Alix se laissa glisser du cheval dès que Karyon le fit stopper ; elle se tint droite devant l'homme qu'elle avait appelé père toute sa vie. Puis elle tendit la main vers lui, paume ouverte, et écarta les doigts.
— Savez-vous ce que ceci signifie ? demanda-t-elle.
Torrin regarda sa main, pétrifié. Toute couleur déserta son visage buriné, qui prit le ton du vieil ivoire.
— Alix..., dit-il doucement, je ne pouvais pas te le dire. J'avais peur que tu ne me quittes pour les rejoindre.
— Et pourtant, je suis revenue. J'ai été avec eux, et je suis revenue.
— Je ne pouvais pas te le dire, souffla-t-il.
Karyon avança vers eux, le visage tendu.
— Alors cette histoire de métamorphe est vraie ? Lindir est partie de son plein gré, pour suivre l'homme lige de Shaine ?
Torrin se passa une main dans les cheveux.
— C'était il y a longtemps, dit-il, j'avais presque réussi à oublier. Mais je dois tout vous dire, maintenant... ( Il eut un pauvre sourire. ) Mon seigneur prince, la dernière fois que je vous ai vu, vous aviez un an. Il est difficile de croire que le marmot braillard est devenu un homme !
Alix prit la main de Torrin dans la sienne.
— Je vais aller rejoindre mon grand-père, dit-elle, mais avant je voudrais connaître toute la vérité sur mes origines.
Torrin les conduisit à l'intérieur, où il fit asseoir Karyon à une table dont le bois portait la trace des ans.
Alix marchait de long en large dans la pièce comme un animal nerveux, désireuse de se rassurer en arpentant des lieux qu'elle avait toujours connus.
Elle finit par s'arrêter, et se campa face à Torrin.
— Racontez-moi. Je veux tout savoir.
II acquiesça, emplit un verre de vin pour Karyon et un autre pour lui. Puis il s'assit sur un tabouret et commença à parler, les yeux obstinément braqués sur le sol en terre battue.
— Lindir n'a jamais voulu épouser Ellic de Solinde. Elle ne voulait pas qu'on la donne à lui en gage de paix comme un chiot apprivoisé, disait-elle. Shaine entra dans une colère noire et lui ordonna d'obéir. Comme elle continuait de résister, il la menaça de l'envoyer à Lestra, la capitale de Bellam. Lindir était une femme déterminée, mais elle savait que son père mettrait ses menaces à exécution.
— Alors elle s'est enfuie, murmura Alix.
— Oui. Hale ne l'a pas enlevée. C'est le Mujhar qui a fait courir ce bruit pour sauver la face. Plus tard, quand Ellinda mourut et que Lorsilla ne put lui donner d'enfant, il décida que sa Maison était victime d'une malédiction cheysulie. Je crois que la fugue de Lindir l'a rendu à demi fou. Elle avait bien caché son jeu, nul ne se doutait de ses sentiments pour Hale.
— Il avait une femme à la Citadelle, dit Alix. Et pourtant, il l'a abandonnée pour Lindir.
Torrin la regarda en face.
— C'est une chose que tu comprendras plus tard, Alix, quand tu auras rencontré l'homme qui t'est destiné. Lindir était désirée par tous les mâles, mais elle n'en voulait aucun. A part Hale. Elle avait dix-huit ans, et elle était la plus belle fille que j'aie jamais vue. Si elle était née garçon, avec son tempérament et sa fierté, elle aurait été le meilleur héritier dont un roi puisse rêver.
— Mais elle a refusé Ellic.
Torrin ricana.
— Je n'ai pas dit qu'elle était docile ! Lindir a montré son caractère et son obstination quand Shaine a voulu la marier à l'héritier de Solinde.
Karyon but son vin, puis reposa la coupe.
— Mon oncle ne parle jamais de tout cela. Ce que j'en sais vient d'autres sources.
— Je m'en doute, dit Torrin. Le Mujhar était un homme fier, et Lindir lui a infligé une défaite cuisante.
— Que s'est-il passé ? demanda Alix.
— Le soir des Fiançailles, tous les notables de Solinde et d'Homana étant réunis dans le grand hall, Lindir est partie d'Homana-Mujhar déguisée en servante. Le Cheysuli a pris sa forme de renard, et personne ne les a vus quitter la cité. Nul n'a jamais plus revu Hale.
— Et Lindir ? demanda Karyon.
Torrin soupira.
— Elle avait disparu. Shaine a envoyé ses troupes à sa poursuite, en vain. Dame Ellinda est morte moins d'un an après, et dame Lorsilla, la seconde femme de Shaine, perdit l'enfant qu'elle attendait, et devint stérile. Shaine a ordonné la purification le lendemain de la naissance du garçon mort-né qui aurait pu devenir son héritier.
Alix frissonna.
— Et pourtant... Lindir est revenue.
Torrin serra les poings entre ses genoux.
— Huit ans après le début de la purification. Hale avait été tué, elle était malade. Le Mujhar l'a acceptée parce qu'il avait besoin d'un héritier, mais quand elle est morte après avoir mis au monde une fille, il a refusé l'enfant. Il a dit que la purification continuerait. La dame Lorsilla et moi l'avons supplié de ne pas abandonner le bébé dans la forêt comme il l'avait décidé. Alors il a dit que je pouvais le prendre si je quittais son service et jurais de ne jamais le laisser pénétrer à Homana-Mujhar. J'ai accepté.
— Vous avez tout abandonné pour une enfant de sang mêlé...
— Si j'avais laissé Shaine te tuer, je n'aurais pas pu continuer à le servir. Te prendre avec moi est la meilleure action que j'aie jamais faite.
— Les Cheysulis ne sont donc pas des démons ?
— Ils ne l'ont jamais été. Ils ont des talents que nous n'avons pas, et la plupart d'entre nous les craignent à cause de cela. Mais ils n'utilisent pas leur magie pour faire le mal.
— Pourquoi m'avoir laissé croire qu'ils étaient des démons, alors ?
— Je ne les ai jamais traités de démons, Alix, mais je ne pouvais pas t'en dire plus, car tu aurais pu attirer l'attention en les défendant. Je ne pouvais pas risquer que Shaine en entende parler et revienne sur sa décision.
— Et Hale ? demanda Alix.
— Il servait son seigneur avec une loyauté sans faille. C'est Lindir qui l'a détourné du droit chemin. Hale était un homme de bien. Inutile d'avoir honte de la mémoire de ton père.
Alix s'agenouilla devant le vieil homme, plaçant les mains dans ses paumes calleuses.
— C'est vous que j'appellerai toujours père, dit-elle d'une voie émue.
Torrin posa une main sur la tête de la jeune fille.
— Tu seras toujours ma petite, Alix. Mais si ton sang te montre une voie différente, je le comprendrai. L'âme des Cheysulis est magique.
— Je ne vous quitterai jamais !
— Alix, je crois que tu devras me quitter. J'ai servi avec les Cheysulis des années avant ta naissance. Je connais leur force, leur détermination et leur exceptionnel sens de l'honneur. Ils n'ont pas demandé le qu'mahlin, mais ils savent que cela fait partie de leur tahlmorra.
— C'est vous qui me parlez de tahlmorra ?
Il eut un sourire triste.
— J'ai accueilli une enfant cheysulie dans ma maison et dans mon cœur. Comment pourrais-je ne pas en parler ?
Un frisson glacé parcourut le corps d'Alix.
— Ainsi, vous saviez qu'un jour...
— Je l'ai toujours su. ( Il se pencha vers elle et lui embrassa le front. ) Une Cheysulie ne peut nier son tahlmorra. Cela provoque la colère des dieux.
— Je ne voulais pas de tout cela, dit-elle.
Torrin ôta ses mains de la tête d'Alix et recula sur son siège.
— Va avec le prince, Alix. Je souhaiterais te garder avec moi, mais ce n'est pas la volonté des dieux. Le chemin de ton tahlmorra ne passe pas près de moi, finit-il avec un sourire triste.
— Je resterai avec vous, murmura-t-elle.
Karyon se leva et s'approcha d'elle.
— Venez, ma cousine. Il est temps que vous rencontriez votre grand-père.
— Vous m'avez ramenée chez moi, Karyon. Je vous remercie.
Il se pencha et lui saisit le bras. Se dégageant, elle le regarda avec hauteur.
— Attention, mon seigneur, si vous commencez à me donner des ordres, vous me ferez penser que vous ne valez pas mieux que Finn!
Il sourit.
— Eh bien, il a peut-être raison après tout ! Que peut faire un homme quand une femme lui résiste, sinon l'obliger à obéir ?
Elle se recula.
— Je verrai le Mujhar une autre fois.
— Si vous ne venez pas maintenant, vous ne le ferez jamais.
Karyon regarda Torrin et vit que celui-ci pensait de même. Le prince sourit et lui prit le bras.
— Tu reviendras, dit Torrin.
Alix abandonna la partie. Elle regarda l’homme qui avait tout sacrifié pour sauver une petite bâtarde.
— Vous serez toujours dans mon cœur, murmura-t-elle.
Torrin se leva, la prit dans ses bras et lui embrassa le front.
Karyon l'emmena loin de la ferme où elle avait grandi.
Il la conduisit droit à Mujhara. Assise derrière Karyon, accrochée à lui comme si sa proximité lui apportait la confiance dont elle avait besoin, Alix parcourut pour la première fois les rues pavées de la cité. Elle n'avait que trop conscience de ses vêtements déchirés et sales et de ses pieds nus.
— Je ne fais pas partie de ce monde, marmonna-t-elle.
— Si vous avez envie d'y être, vous en faites partie, répondit Karyon. ( Il fit un geste circulaire. ) Voilà Homana-Mujhar.
Cachée derrière des murs de pierre nue délavée par le temps, la forteresse-palais avait été bâtie sur une petite butte à l'intérieur de la cité proprement dite. Devant eux se dressait un portail massif en bois et en bronze, gardé par huit hommes portant la livrée de la Maison du Mujhar, des tuniques rouges couvrant des cottes de mailles, et sur lesquelles était brodé un lion noir rampant. Le même emblème ornait la chevalière de Karyon, et la garde de son épée.
Les vantaux s'ouvrirent devant Karyon. Les gardes regardèrent Alix d'un œil amorphe ; elle se sentit rougir de honte.
— Karyon... Ramenez-moi à la ferme. Je n'ai rien à faire ici !
— Taisez-vous ! Ce lieu est vôtre par héritage.
— Et Shaine m'en a exilée !
Il ne répondit pas, continuant à chevaucher.
Duncan avait raison, se dit Alix. Homana-Mujhar n'est pas faite pour moi.
Karyon arrêta son cheval devant une volée de marches de marbre qui menait au palais des rois d'Homana. Il tendit les rênes à un serviteur, puis fit descendre Alix et la poussa sur l'escalier avant qu'elle puisse protester. Même s'il échappa à Karyon, elle vit le regard de mépris du serviteur. Fièrement, elle redressa la tête et suivit Karyon comme si de rien n'était. Mais elle devinait ce que tout le monde penserait.
L'intérieur du palais était splendide. Les tapis de haute laine et les rideaux richement brodés donnaient une impression de richesse et d'abondance.
Karyon la conduisit en haut d'un escalier en colimaçon, devant une porte en bronze martelé. Alix s'arrêta.
— Où m'amenez-vous donc ?
— Ce sont les appartements de dame Lorsilla.
— L'épouse de Shaine ?
— Elle va s'occuper de vous faire baigner et vêtir comme il convient avant votre rencontre avec le Mujhar, dit-il. Alix, je vous promets que vous serez en sécurité.
— Je me moque de votre sécurité. Je veux retourner à la ferme.
Il l'ignora, et frappa à la porte de bronze. Alix ferma les yeux, son assurance précaire l'abandonnant. Elle se sentait seule et minuscule dans l'immense palais.
— Karyon ! s'exclama une voix féminine quand la porte s'ouvrit. Tu es déjà de retour !
Alix ouvrit les yeux, et vit une servante, à la porte, faire sa révérence à Karyon ; derrière elle se tenait une petite femme blonde vêtue d'une robe de soie bleue bordée de fourrure blanche.
— J'ai ramené avec moi celle que j'étais parti chercher, et au diable les désirs de mon oncle !
La femme soupira, et eut un petit sourire.
— Parfois, tu ressembles vraiment à Shaine, sais-tu ! Allons, montre-la-moi.
Karyon poussa Alix en avant.
La femme s'assit sur un banc de pierre noire où des coussins étaient artistement jetés.
— Alix, tu es la bienvenue.
— Non, dit Alix. C'est faux. Shaine m'a jetée dehors autrefois ; je suis persuadée qu'il fera de même aujourd'hui.
Dame Lorsilla eut un sourire chaleureux.
— Il faut d'abord qu'il te voie. Je crois qu'il tiendra sa langue, ne serait-ce que par curiosité.
— Ou par haine.
— Alix, il ne peut pas te haïr sans te connaître. Sa colère n'était pas dirigée contre toi, mais contre lui-même, parce qu'il a perdu Lindir par sa faute. S'il avait été plus compréhensif quand elle a refusé Ellic, elle serait probablement encore parmi nous.
Alix montra ses vêtements déchirés et son visage égratigné.
— Je ne suis pas le genre de personne qu'un roi aime avoir pour parente, dit-elle.
Karyon partit d'un grand rire.
— Ne vous inquiétez pas, Alix, vous le serez quand elle en aura terminé avec vous ! ( Il se tourna pour partir, mais elle fit un geste pour le retenir. ) Je dois vous laisser, Alix. Il ne serait pas très correct que j'assiste à votre bain, n'est-ce pas ? Même si cela ne me dérangeait pas outre mesure...
Lorsilla leva un sourcil.
— Karyon, veuillez vous conduire avec plus de dignité, je vous prie.
Il lui sourit, puis s'inclina et sortit.
Lorsilla s'approcha d'Alix. Elle lui caressa la joue.
— Tu n'as pas besoin d'avoir peur de moi, Alix. Je me considère comme ta grand-mère.
— Mais je suis une sang-mêlé...
La femme eut un sourire triste.
— Je n'ai pas pu avoir d'enfants, et je n'aurai pas de petits-enfants de mon sang. Que la fille de Lindir les remplace, au moins pour un temps...
Lorsilla ordonna qu'on fasse couler un bain et qu'on prépare des vêtements. Puis elle se tourna de nouveau vers Alix.
— Tu as été élevée comme une fermière. Maintenant, je vais t'apprendre à réclamer l'héritage que Shaine a tenté de te refuser. Je ferai de toi une princesse, ma petite.
— Mais je suis une Cheysulie...
— Peu m'importe. Tu es la petite-fille de Shaine, cela me suffît.
Cela lui suffira-t-il, à lui ? se demanda-t-elle avec appréhension. Qu’en pensera le Mujhar ?
Alix se présenta devant son grand-père dans de riches vêtements de soie et de velours d'un brun profond, ornés d'or et de pierres précieuses. Dans ses cheveux avaient été entrelacés des perles et des petits grenats. Ses oreilles, fraîchement percées, lui faisaient un peu mal, mais les gemmes qui scintillaient dans ses lobes la consolaient de la douleur.
Il ne restait plus trace de la fermière dans la jeune beauté qui se présenta au Mujhar d'Homana ; Alix se demanda même si une partie d'elle n'était pas perdue à jamais.
Debout à son côté dans le grand hall de réception, Karyon rayonnait de fierté et de confiance. Mais Shaine dominait la pièce ; sa puissance innée et la force de sa volonté étaient presque palpables.
— Mon seigneur, dit Karyon, voici Alix. La fille de Lindir.
Le Mujhar se tenait sur une estrade basse de marbre noir de la largeur du hall. Derrière lui, un trône sculpté se dressait, orné de bronze et d'argent, ses pieds formés par des pattes de lion aux griffes apparentes. Des coussins de soie et de velours le couvraient. Le bois du trône était poli et brillant. L'odeur de la cire et celle, intangible, du pouvoir flottaient dans l'air. Vêtu de noir et d'or, Shaine arborait l'air de fierté indomptable d'un homme arrogant.
Ses yeux gris se plissèrent quand Karyon parla. Alix le regarda, tentant en vain de se persuader que ce n'était que son grand-père, pas le roi d'Homana.
Le souverain portait un diadème d'émeraudes et de diamants sur sa chevelure noire grisonnante, et sa barbe ne cachait pas sa détermination, ni ses lèvres serrées.
Cet homme n’a pas en lui la capacité de pardonner... comprit-elle soudain.
Elle releva la tête fièrement et chercha son regard. Au-delà de la peur ou de la réticence, elle laissa son instinct la guider.
— Je ne vois rien de Lindir en vous, dit enfin le Mujhar, mais la marque du métamorphe me crève les yeux.
— Et que vous dit cette marque, mon seigneur ?
Il la toisa du regard, l'air lointain et nerveux en même temps.
— Elle me dit que vous n'avez rien à faire ici. Elle me rappelle la traîtrise, la sorcellerie et la malédiction cheysulies.
— Mais vous admettez que je peux être la fille de Lindir.
Elle vit dans ses yeux le désir, vite écarté, de la rejeter entièrement. Mais la fierté de Shaine ne s'accommodait pas d'un mensonge.
— Karyon semble persuadé que vous êtes sa fille. Et que Torrin vous a élevée. Prétendez que vous êtes l'enfant de Lindir si vous voulez, cela ne changera rien. Je ne vous accepterai pas.
— Je ne m'attendais pas à être acceptée...
Il eut l'air incrédule.
— Non ? Je trouve cela difficile à croire.
Alix lutta contre sa nervosité.
— Je suis venue jauger l'homme capable de rejeter une enfant et de maudire une race. Je suis venue voir celui qui a commencé le qu'mahlin.
— Ne prononce pas des palinodies de métamorphe devant moi, jeune fille. Je ne le tolérerai pas.
— Cela n'a pas toujours été le cas.
Ses yeux gris brillèrent de rage.
— J'ai été trompé. Leur sorcellerie est puissante, mais je me vengerai.
Alix releva la tête, son attitude reflétant celle de l'homme.
— Ce que Lindir a fait justifie-t-il la destruction de toute une race, mon seigneur ? N'êtes-vous pas meilleur que Bellam de Solinde, qui rêve d'écraser ce pays ?
Elle soutint le regard de Shaine et sentit toute sa puissance, dont elle avait peut-être hérité en partie.
— Vous êtes cheysulie, dit le Mujhar durement. Donc condamnée à mort, comme cette race maudite.
— Vous me feriez tuer ?
Karyon s'approcha d'elle.
— Ce que Lindir a fait appartient à un passé qu'il vaut mieux oublier. Vous avez rejeté Alix une fois, ne la rejetez pas de nouveau.
— Ta place n'est pas ici, Karyon ! cracha Shaine. Quitte cette salle immédiatement.
— Non, mon seigneur.
— Obéis-moi !
— Non.
Shaine le foudroya du regard.
— Les Cheysulis t'ont fait prisonnier, ont lancé un loup sur toi... Cette fille est l'une d'entre eux. Comment oses-tu me défier ainsi ?
— Alix est ma cousine, mon seigneur. Je ne permettrai pas que vous la traitiez ainsi.
Le Mujhar avança vers lui, menaçant.
— Ne me parle pas de la sorte, Karyon ! Je suis ton seigneur, et j'ai fait de toi mon héritier. Dois-je penser que les métamorphes t'ont ensorcelé pour que tu te ranges à leurs côtés ? Serai-je obligé de te déshériter ?
Alix jeta un coup d'oeil à Karyon et vit que son visage était devenu blême.
— Faites comme vous l'entendez, mon seigneur, dit-il, mais il semble ridicule de renier le seul héritier possible du royaume d'Homana. N'avez-vous pas cherché pendant des années à obtenir un fils ? Vous m'avez désigné pour vous succéder, mais cela ne me prive pas de mon humanité.
— Karyon ! Quitte cette salle !
Alix fit un pas en avant.
— Pour que vous soyez libre de faire de moi ce que voua voulez ? Et que vous me fassiez sacrifier sur l'autel de votre fierté ?
Le visage de Shaine perdit toute couleur.
— Tu n'as pas le droit de me parler ainsi, sorcière métamorphe ! Tu feras ce que j'ordonne !
La réplique d'Alix lui fut ôtée de la bouche par une voix dorée résonnant dans son esprit.
La voix de Cai.
Je suis là, liren. Si cet homme s'enfle trop de son importance, nous lui donnerons une petite leçon. Toi et moi. Ce roitelet ne peut pas te faire de mal.
— Cai ! cria-t-elle, soulagée.
Karyon se raidit.
— Alix, que dites-vous ?
La jeune femme l'ignora. Avec une confiance nouvelle, elle s'adressa au Mujhar.
— Mon seigneur, dit-elle, vous régnez parce que les Cheysulis vous en laissent le loisir. Vous leur devez plus que vous n'imaginez.
— Je les chasserai de ce pays ! rugit-il, le visage soudain congestionné. Ce sont des démons, des sorciers, des serviteurs des dieux du mal, plus mauvais que les Ihlinis ! J'obtiendrai leur destruction !
— Et vous détruirez le cœur même d'Homana !
hurla-t-elle. Imbécile ! Vous ne méritez pas d'être le roi de ce pays !
Il leva une main pour la frapper ; avant que le coup l'atteigne, elle sentit une onde de pouvoir frémir dans son esprit. L'onde s'enfla, appela... Le magnifique faucon répondit.
L'oiseau piqua à travers une meurtrière et vola dans la salle, son passage faisant vaciller les flammes des torches murales, dont plusieurs s'éteignirent.
La main de Shaine retomba quand il vit l'oiseau. Un son étranglé s'échappa de sa gorge lorsque Cai fit un piqué et battit l'air de ses ailes devant son visage.
Puis l'oiseau de proie remonta jusqu'aux cintres de la grande pièce, tranquillement puissant. Le regardant, Alix sentit la fierté gonfler en elle, et comprit pour la première fois ce que c'était d'être une Cheysulie.
Ils ne m'ont pas menti... Mieux vaut faire partie d'une race pourchassée ayant en elle le don des dieux qu'être une Homanan sans lir...
Cai redescendit, ses yeux noirs brillant de menace à la lueur des candélabres. Il atterrit sur le dossier du trône, et resta perché là, silencieux et hiératique.
Voilà, liren / Crois-tu que cet homme nous ait remarqués ? railla la voix mentale du prédateur.
Alix lui répondit d'un rire.
Shaine recula en titubant, mais il n'approcha pas du trône et de son ornement vivant.
Il indiqua le faucon de la main.
— Est-ce là ton œuvre ? As-tu appelé le familier d'un démon ?
— C'est un lir, mon seigneur, répondit-elle calmement. Vous vous souvenez sûrement d'eux, je pense ? Hale en avait un...
— Va-t'en ! hurla-t-il. Je ne souffrirai pas plus longtemps la présence d'un démon à Homana-Mujhar !
— Volontiers, grand-père ! répliqua-t-elle à voix haute. Car je ne souffrirai pas plus longtemps la présence d'un vieil imbécile en face de moi !
Le visage du monarque se tordit de rage.
— Pars avant que je n'envoie mes gardes te rouer de coups !
Alix sentit sa colère grandir au point de presque l'étouffer. Elle courut jusqu'aux portes de la salle, et se retourna une dernière fois.
— Je comprends pourquoi Lindir s'est enfuie, mon seigneur ! Ce que je comprends moins, c'est qu'elle ait attendu aussi longtemps !
Alix se rua vers la porte de la forteresse. Comme elle relevait ses jupes pour aller plus vite, elle entendit tinter les joyaux et l'or dont elle était parée, et réalisa qu'elle s'était enfuie avec une partie des richesses du Mujhar. Peu importait, se dit-elle. Elle n'avait pas d'argent, mais les gemmes en tiendraient lieu, et ce n'était après tout qu'une partie de l'héritage de sa mère.
Alix regarda par-dessus son épaule avec appréhension, s'attendant à être suivie. Sans doute Shaine lancerait-il ses gardes à ses trousses. Il fallait qu'elle quitte Homana-Mujhar au plus vite.
Soudain, une ombre se détacha du mur, et un homme bondit sur elle, lui couvrant la bouche d'une énorme main. Elle se débattit vainement contre l'assaut.
— Silence ! siffla une voix familière. Vous allez nous faire prendre tous les deux !
— Duncan ? Que faites-vous ici ? Shaine vous fera tuer, et moi aussi !
— Il faut d'abord qu'il apprenne que je suis là, souffla Duncan. Mais ce ne sera pas difficile, si vous criez comme ça !
— Je ne crie pas, dit-elle en baissant la voix.
Il l'entraîna dans l'ombre d'un mur. Chuchotant, il demanda, sans cacher sa colère :
— Alors ? Avez-vous appris ce que ressent un Cheysuli face au Mujhar ?
Elle ne pouvait pas voir son expression dans l'ombre, mais le ton de sa voix en disait long.
— Duncan, c'est quelque chose que je devais faire. Et d'ailleurs, pourquoi êtes-vous ici ?
— Je vous répondrai plus tard. Avant tout, nous devons partir. Des chevaux attendent hors de la cité.
Alix se planta devant lui et résista quand il essaya de l'entraîner vers un portail de bois à demi caché par des broussailles.
— Duncan, je vous ai dit de me laisser tranquille quand Karyon est venu me chercher. Pourquoi êtes-vous là ?
— Vous êtes une Cheysulie. Votre place est auprès de nous.
— Non, cria-t-elle, je n'en veux pas ! Je refuse d'être des vôtres !
Il lui serra le bras à lui faire mal, ignorant son geste de recul.
— Alix, vous nous ferez arrêter si vous vous obstinez. Voulez-vous que nous mourions tous les deux ?
Elle allait répondre, quand le Cheysuli la fit taire de nouveau. Cette fois, il n'utilisa pas sa main pour la bâillonner.
Choquée jusqu'au fond de l'âme, Alix subit l'étreinte féroce de l'homme, qui l'embrassa comme s'il voulait absorber son esprit.
Elle tenta de le repousser en appuyant les mains contre sa poitrine, mais mesura pour la première fois la force physique d'un homme déterminé. Elle frissonna, prisonnière des bras qui lui comprimaient les côtes.
Mais le frisson qui la parcourut un instant plus tard, quand la bouche de Duncan écrasa la sienne, ne devait rien à la peur ou à l'appréhension.
Il est différent de son frère, pensa-t-elle, je n'ai pas peur de lui...
Quand les lèvres du métamorphe abandonnèrent les siennes, elle le regarda, et vit l'expression troublée de ses yeux pâles. Levant une main, elle lui toucha légèrement le menton.
— Est-ce votre tahlmorra ? demanda-t-elle. Est-ce la raison de... ceci 7.
La bouche de l'homme se détendit.
— Il ne faudra peut-être pas si longtemps, après tout, murmura-t-il.
— Duncan... Je ne comprends pas...
— Je ne me suis pas mieux comporté que Finn, avoua-t-il. Je vous ai forcée à m'embrasser. Ai-je gagné votre haine, comme vous l'avez dit ?
— Je ne sais plus ce que j'ai dit, murmura-t-elle.
— Auriez-vous oublié ? Vous ?
Elle détourna la tête, s'avisant tardivement qu'elle était toujours collée à lui. Ce manque de retenue la choqua.
Elle essaya de se dégager, mais il la pressa contre le mur.
— Alix, écoutez seulement ce qui bat en vous. Je ne vous forcerai plus.
Il la lâcha et s'écarta un peu. Alix sentit son impatience ; et une étrange anxiété mêlée de désir monta en elle.
Par les dieux, que m'a fait cet homme ? Pourquoi ai-je envie de l'avoir à mes côtés ? C'est Karyon que je veux, pas un guerrier cheysuli que je connais à peine !
— Alix, je suis désolé. Vous êtes trop jeune pour comprendre.
Elle ouvrit les yeux et le regarda, avide de sentir de nouveau la chaleur du corps de l'homme contre le sien.
— Duncan, dit-elle à voix basse, je crois qu'aucune femme n'est trop jeune pour comprendre.
Il eut l'air surpris, puis se mit à rire. La serrant de nouveau dans ses bras, il murmura quelque chose dans la Haute Langue. Alix aurait donné cher pour comprendre ce qu'il disait.
Un bruit de pas se fit entendre. La voix de Karyon retentit.
— Alix !
Duncan jura et se retourna. Sa main glissa vers le poignard qu'il portait à la ceinture.
— Non ! cria Alix en s'agrippant à son bras.
— Alix ! répéta Karyon.
— Ici, appela-t-elle, malgré le regard désapprobateur de Duncan.
Le prince fut près d'eux en un éclair. Il grimaça en voyant le Cheysuli, mais ne fit aucun geste hostile.
— Vous avez rendu le Mujhar fou de rage, dit-il à Alix. Il a juré de vous pourchasser, et de vous emprisonner sur l'Ile de Cristal. Il n'y a rien à faire. Venez, je vous ramène à la ferme.
— Elle vient avec moi, Homanan, dit Duncan.
— Parles-tu en son nom, métamorphe ? cracha Karyon.
— Vous n'avez rien à faire ici, prince, répondit Duncan. Cette femme ne vous est pas destinée.
Alix s'interposa.
— Karyon, dit-elle, quelque chose en moi a changé quand le Mujhar m'a traitée de sorcière et m'a maudite. Quelque chose... est venu à ma conscience. Je n'ai pas ressenti de honte ou de peur, seulement de la colère à l'idée qu'un homme puisse haïr aussi aveuglément, et faire tant de mal à une race. Je crois que ma moitié cheysulie s'est éveillée à ce moment-là.
— J'ai dit que je vous ramènerais à Torrin. Je viendrai vous voir chaque fois que je le pourrai.
Elle secoua la tête.
— Je crois... je crois que ce qui est entre nous restera tu à jamais, murmura-t-elle. Comprenez-vous mes paroles ?
— Non, fit-il d'un ton si dur qu'elle sut qu'il avait parfaitement saisi.
— Les Cheysulis ne sont pas vos ennemis, reprit-elle. Les Solindiens et les Ihlinis vous menacent. Ne vous laissez pas aveugler par la haine que Shaine nous porte. Vous m'avez dit que vous m'accepteriez, quoi que je sois. Je vous demande d'accepter aussi ceux de ma race.
— Alix, je ne peux pas ! Je veux vous garder en sécurité.
Elle lui sourit.
— Duncan se chargera de ma sécurité.
— Le suivez-vous de votre plein gré ? Ou vous a-t-il ensorcelée avec sa magie cheysulie ?
— C'est quelque chose en moi, dit-elle doucement. Je ne connais pas les mots, pourtant je sais que ça existe.
Duncan ne dit rien, mais il lui tendit la main dans le geste familier, la paume tournée vers le haut et les doigts écartés.
Elle comprit et s'éloigna de Karyon, dont les mains vides retombèrent. Elle lut de la confusion et de la douleur dans ses yeux, mais aussi de la compréhension.
— Je vais vous trouver des montures, dit-il tranquillement.
— J'ai des chevaux, répondit Duncan.
— Et comment passerez-vous par-dessus les murs de la forteresse ? Alix ne peut pas prendre la forme d'un faucon et s'envoler, comme vous.
— Non. Si nécessaire, les huit sentinelles ne seront pas difficiles à éliminer.
Karyon soupira.
— Métamorphe, je commence à comprendre l'arrogance de votre race... et sa force. Sur les cinquante hommes que Shaine a envoyés à vos trousses, onze seulement ont survécu, le saviez-vous ?
— Oui.
— Combien des vôtres avez-vous perdus ?
— Sur douze hommes, seulement deux. L'un a été tué, et l'autre est devenu sans âme.
Alix frissonna. S'il l'avait décidé, Duncan aurait pu aisément la forcer à le suivre.
— Je vous escorterai de l'autre côté des murs. Les gardes n'oseront pas m'arrêter, même si je marche aux côtés d'un métamorphe.
Duncan eut un rire amer.
— Il fut un temps où ce lieu était nôtre, prince. Mais je vous remercie tout de même.
Karyon se tourna vers la porte. Duncan le rattrapa par le bras.
— Karyon, il y a bien des choses que vous ne saisissez pas. Peut-être ne pouvez-vous pas encore les comprendre. Mais sachez ceci : Shaine ne sera pas toujours Mujhar.
— Que voulez-vous dire, métamorphe ?
— Que nous ne sommes pas vos ennemis. Nous ne pouvons rien changer au qu'mahlin tant que Shaine est de ce monde. Il a frappé vite et fort, et notre nombre ne cesse de diminuer. Karyon, ce sera à vous de mettre fin à tout cela.
Le prince sourit.
— J'ai toujours entendu parler de votre perfidie, de votre cruauté et de la magie noire que vous utilisez. Pourquoi devrais-je faire cesser la purification ?
Duncan posa une main sur l'épaule d'Alix.
— Pour elle, mon seigneur. Pour la femme que nous désirons tous les deux.
Alix resta immobile, incapable de résister à Duncan, car quelque chose en elle brûlait de lui céder.
Karyon les regarda.
— Il est vrai que mon oncle ne s'occupe pas assez des Ihlinis et des Solindiens. Sa haine de votre race m'inquiète. Pareille colère n'est pas naturelle.
— Hale l'a servi pendant trente-cinq ans, avec la loyauté que seuls les Cheysulis peuvent offrir. Ils étaient plus que des frères. Hale a brisé un lien d'allégeance héréditaire, et Shaine a perdu sa fille. Je comprends pourquoi il a réagi de cette façon, Karyon, même s'il est en train de détruire mon peuple.
— Dans ce cas, vous êtes bien plus compréhensif que lui.
— Et vous ? demanda calmement Duncan. Continuerez-vous le qu'mahlin quand vous serez roi ?
— Lorsque j'aurai la couronne, répondit aussi calmement Karyon, vous connaîtrez la réponse.
Il les accompagna jusqu'au portail. Les gardes obéirent à ses ordres et ouvrirent les vantaux. Duncan prit Alix par le bras et l'emmena hors d'Homana-Mujhar.
Duncan la guida jusqu'aux chevaux qui attendaient à l'ombre de hauts bâtiments. Il sortit un manteau à capuche du sac accroché à sa selle et la drapa dans ses plis.
— Vous portez des vêtements de prix et des joyaux, princesse. Je suis un homme seul, et d'aucuns pourraient être tentés de me tuer pour voler vos richesses. Ou même vous enlever.
Il fixa le manteau à son épaule avec une grande broche de topaze sculptée en forme de faucon et sertie d'or, puis tira le capuchon sur sa tête.
— Duncan, gémit-elle doucement, tremblant au plus léger contact de ses mains.
— Oui, petite ?
— Que m'arrive-t-il donc ? Quelle chose est tapie en moi ? Je ne me reconnais plus, dit-elle avec hésitation.
Il repoussa une mèche de cheveux tombée sur son front, laissant ses doigts s'attarder.
— Vous n'avez rien perdu, si ce n'est une partie de votre innocence, répondit-il. Vous comprendrez tout, le moment venu. Ce n'est pas à moi de vous le dire. ( Il retira ses doigts de son front. ) Allons, en selle. Nous avons un long chemin devant nous.
Le poids de ses vêtements d'apparat et du manteau la gênait un peu. Duncan l'aida à monter en selle ; elle s'installa aussi confortablement que possible pendant qu'il enfourchait sa propre monture. Puis elle le suivit à travers les rues de la cité, consciente de l'étrangeté de son comportement. Mais quelque chose en elle lui disait qu'elle ne courait aucun danger en sa compagnie : c'était la volonté des dieux qu'elle le suive.
— Duncan, demanda-t-elle soudain, vous avez raconté avoir perdu un guerrier parce qu'il est devenu sans âme. Que vouliez-vous dire par là ?
La lumière des torches se reflétait sur ses bracelets, mais ils passèrent dans les rues de Mujhara comme s'ils étaient invisibles. Elle se rappela combien les Cheysulis savaient se confondre avec les ténèbres.
— Je vous ai dit ce que cela signifiait de ne plus avoir de lir, répondit-il à voix basse. Un lir a été tué ; Borrs est parti dans la forêt pour le rituel de mort.
— Et vous l'avez laissé faire ?
— C'est la coutume, Alix. Nous respectons ce qui fait loi depuis des centaines d'années dans le clan.
Elle repoussa le capuchon et le laissa retomber sur ses épaules.
— Duncan, où m'emmenez-vous ?
— A la Citadelle.
— Et que va-t-il m'arriver ?
— Vous irez voir le shar tahl, et vous apprendrez à être une Cheysulie.
— Etes-vous si sûr que le clan m'acceptera ?
Il lui jeta un regard aigu.
— Il faudra bien. Je n'ai aucun doute sur votre place dans la prophétie.
— Ma place ?
— Le shar tahl vous expliquera. Ce n'est pas à moi de le faire.
Frustrée, elle éleva la voix.
— Duncan ! Ne saupoudrez pas vos paroles de mystère en espérant que je les prenne pour argent comptant ! Vous m'avez coupée de tout ce que je connaissais, et vous êtes en train de m'emmener vers des choses plus incompréhensibles encore. Dites-moi au moins à quoi je peux m'attendre !
II fit ralentir son cheval et la laissa arriver à sa hauteur. Elle vit l'expression décidée de son visage.
— Faut-il vraiment que vous sachiez les choses à l'avance ? Ne pouvez-vous attendre le moment idoine ?
— Non, affirma-t-elle.
Les yeux de l'homme se plissèrent.
— Très bien, dit-il. Je vous parlerai sans détour, afin que vous n'ayez plus aucun doute.
Elle acquiesça.
— J'ai vu dans mon tahlmorra que les anciens dieux nous ont destinés l'un à l'autre. Nous engendrerons le prochain maillon de la prophétie des Premiers Nés. Vous êtes cheysulie. Vous n'avez pas le choix.
Elle crut avoir un étranger devant elle. La compréhension dont il faisait montre auparavant avait disparu, remplacée par la dureté et la détermination. Alix frissonna.
Puis la signification de ses paroles la frappa tout à coup.
— Vous et moi...
— Si vous interrogez votre propre tahlmorra, vous le sentirez aussi clairement que moi.
Les mains d'Alix se refermèrent convulsivement sur les rênes.
— Il y a dix jours, dit-elle, je n'étais qu'une petite fermière s'occupant des animaux de son père. Maintenant, vous prétendez que je dois accepter cette calamiteuse prophétie et la servir en conséquence. ( Sa voix se brisa, puis se raffermit. ) Eh bien, je n'en ferai rien. Je choisirai mon destin.
— Vous ne le pouvez pas.
Elle le regarda avec colère.
— J'ai été rejetée du palais de mon grand-père, menacée d'emprisonnement et de mort. Même Torrin dit que je dois suivre ce tahlmorra ! Mais je n'en ferai rien ! Je ne suis pas un réceptacle vide que rempliront les désirs et les complots des autres ! Je suis plus que cela !
Duncan soupira.
— Ne savez-vous pas encore que tout humain est le réceptacle de la volonté des dieux ? Cheysula, ne vous rebellez pas ainsi contre votre sort. Il n'est pas si terrible !
— Comment m'avez-vous appelée ?
Il se dressa de toute sa hauteur sur sa selle.
— J'ai le sens de l'honneur, jeune fille. J'agirai suivant ce que me dicte mon tahlmorra, mais je respecterai aussi le vôtre. Connaissant le goût des convenances des Homanans, je renoncerai pour vous à mon vœu de solitude. Je vous prendrai pour épouse suivant les coutumes cheysulies.
— Il n'en est pas question !
— Alix...
— Non ! Quand je me marierai, ce sera par amour d'un homme avec qui je me sentirai à l'aise. Vous me terrorisez avec vos sombres coutumes et vos références incessantes à une prophétie à laquelle je ne comprends rien ! Laissez-moi tranquille !
Il fit approcher son cheval du sien et lui prit le bras. Alix se débattant, il la tira de sa selle pour la déposer sans effort devant lui, serrée contre son corps. Un instant, elle sentit en lui l'écho de la résolution inflexible de son frère, et cela la terrifia.
— Duncan, non !
— Vous l'avez cherché ! cracha-t-il en la juchant en travers de ses cuisses.
Cai descendit vers eux en tournoyant.
Tu ne devrais pas faire cela, lir.
Emprisonnée dans le cercle d'acier des bras de Duncan, Alix vit la stupéfaction s'inscrire sur son visage. Sa main lui emprisonnait la mâchoire, mais il s'immobilisa. Elle attendit, trop effrayée pour bouger, osant à peine respirer.
Duncan l'attrapa à bras-le-corps et la déposa sans douceur sur sa propre selle. Elle attrapa les rênes et le pommeau pour éviter de tomber, puis jeta un coup d'oeil anxieux vers son compagnon qui luttait visiblement pour maîtriser ses émotions. Bientôt son visage se figea en un masque d'impassibilité.
— Il semble, dit-il avec raideur, que tous les lirs soient de votre côté. Storr a empêché mon rujholli de vous prendre de force, et Cai fait de même avec moi ! Je crois qu'il y a davantage en vous que je ne pensais.
— Vous devriez peut-être écouter ce que les lirs ont à dire ! cracha-t-elle.
Duncan fit une grimace.
— Je crois que les dieux se sont moqués de nous quand ils ont décidé de quelle manière nous devrions servir la prophétie, vous et moi ! Apparemment, ce ne sera pas chose facile.
— Il ne se passera rien du tout, métamorphe. C'est moi qui ai décidé cela !
Il jura dans la Haute Langue, et avança vers elle, tout contrôle oublié.
Lir ! cria soudain Cai, alerté par l'arrivée de cavaliers.
Duncan se tourna vivement sur sa selle, la main sur son poignard, mais les hommes étaient déjà sur lui. Trois assaillants le firent tomber de son cheval.
Alix le vit s'adosser à sa monture et les affronter, le poignard à la main. Sa colère et sa frustration s'évaporèrent, remplacées par la peur qu'il ne soit tué.
Elle sentit des ailes lui effleurer les cheveux lorsque Cai vint à la rescousse, tombant du ciel nocturne comme une étoile filante.
Le cri du faucon effraya la monture d'Alix, qui eut grand mal à rester en selle. Ayant toujours voyagé avec quelqu'un d'autre, elle ne connaissait pas bien les chevaux. Ainsi elle ne parvint pas à voir si Duncan était sauf, car sa monture s'emballa et partit au galop.
Elle saisit les rênes avec difficulté, et tenta de calmer l'animal effrayé, qui sauta un obstacle et manqua la jeter au sol. Elle sentit les fils tressés de perles et de grenats se briser dans ses cheveux, qui retombèrent sur ses épaules. Puis le cheval s'écroula sous elle, lui infligeant une chute brutale.
Alix resta un moment immobile, puis elle se redressa avec peine. Elle avait le visage meurtri, mais, quand elle se releva, elle découvrit que la douleur était supportable. Elle retroussa ses jupes déchirées et salies et revint lentement sur ses pas.
Duncan avait disparu quand elle retrouva l'endroit. Un homme gisait sur le sol, une blessure profonde à l'abdomen. Un autre avait les mains crispées sur le ventre, la gorge déchirée par des serres.
Le troisième homme s'était volatilisé. Alix vacilla, et se fourra un poing dans la bouche pour ne pas vomir.
Une porte s'ouvrit en face d'elle, inondant de clarté l'endroit où elle se tenait. Un vieil homme passa la tête dehors, retenant d'une main un chien grondant ; il la vit, ainsi que les cadavres.
— Sorcière ! Sorcière métamorphe ! hurla-t-il.
Alix se passa une main tremblante sur le visage, réalisant tout à coup à quel point ses traits trahissaient son origine.
— Non, dit-elle à voix haute.
La main de l'homme bougea sur le collier du chien. Craignant qu'il ne le lâche sur elle, Alix s'enfuit. Elle courut jusqu'à ce que ses poumons semblent près d'éclater, et que ses jambes ne la portent plus. Alors elle s'appuya contre un puits, haletante à cause de la douleur qui traversait sa poitrine et ses côtes.
Quand elle eut un peu repris son souffle, elle remonta le seau du puits, et but longuement l'eau fraîche, qui apaisa sa soif.
— Auriez-vous un peu d'eau pour un cheval assoiffé, ma dame ? demanda une voix tranquille.
Elle se redressa d'un bond, lâchant le seau qui retomba dans le puits avec un grand fracas. Elle regarda l'homme.
Il se déplaçait en silence, ombre parmi les ombres. Un manteau sombre tombait jusqu'à ses pieds bottés. Une épée d'argent brillait à son flanc. Son visage était lisse et serein, et son sourire étrangement envoûtant. Malgré sa barbe et ses cheveux noirs, soigneusement entretenus, il semblait apporter la clarté avec lui.
— N'ayez pas peur de moi, ma dame. Je cherche de l'eau, pas une compagne facile pour la nuit.
Même fatiguée et endolorie, Alix ressentit vivement l'insulte. Elle se redressa, prête à le défier, mais leurs yeux se rencontrèrent et elle se sentit étrangement désarmée devant lui.
Il remonta le seau et attendit que son cheval ait bu à satiété.
— Vous avez eu des problèmes cette nuit, ma dame, dit-il doucement. Etes-vous blessée ?
— Non, je vais à peu près bien.
— Ne cherchez pas à me cacher la vérité. Je la lis dans vos yeux.
Elle recula, consciente de ses vêtements déchirés et de ses cheveux défaits.
— Des voleurs nous ont attaqués. Mon cheval s'est emballé, et je ne sais ce qu'il est advenu de l'homme qui m'escortait. Peut-être l’ont-ils tué, dit-elle, frissonnant à l'image que cela évoquait dans son esprit.
— Par ces mots, vous remettez votre sort entre mes mains, fit-il remarquer doucement.
L'appréhension la saisit, mais elle était trop fatiguée et meurtrie pour s'en soucier vraiment.
— Dans ce cas, mon seigneur, que ferez-vous de moi ?
Il laissa retomber le seau dans les profondeurs du puits, et caressa la tête soyeuse du cheval.
— Je vais vous apporter mon aide, ma dame, dit-il. Venez dans la lumière. Si vous ne me jugez pas digne de confiance, je vous laisserai partir. Sinon, vous êtes la bienvenue, et je vous accompagnerai.
Elle l'observa, et jugea qu'il avait l'air calme et doux. Son affection pour le cheval lui sembla de bon augure ; elle le regarda dans les yeux, cherchant une réponse.
Enfin elle soupira.
— Je suis si épuisée et endolorie, après tout ce qui s'est passé aujourd'hui, que je n'ai plus la force de me soucier de vos intentions, admit-elle. Où allez-vous, mon seigneur ?
— Où vous voudrez, ma dame. Je suis à votre service.
Alix le regarda de plus près. II était richement vêtu — même si le luxe de ses vêtements n'était pas ostentatoire —, et arborait les manières d'un haut personnage.
— Servez-vous le Mujhar ? demanda-t-elle, soudain anxieuse.
Il sourit de toutes ses dents.
— Non, ma dame. Je sers les dieux.
Cela la soulagea. Elle retira les pierres précieuses de ses oreilles, les seuls bijoux qui lui restaient, et les lui tendit. Mais il refusa de les prendre.
— Ce que je fais pour vous ne demande pas de paiement, dit-il. Où voulez-vous aller ?
— A ma ferme, dit-elle, dans la vallée. A dix lieues d'ici, environ.
— Vous n'avez pas l'air d'une fermière, ma dame. Je vois plus en vous que cela.
— Cherchez-vous à m'humilier, mon seigneur ? dit-elle, serrant les bijoux dans sa main. Je sais où est ma place.
Il s'approcha, la lumière semblant le suivre comme un halo.
— Le savez-vous ? dit-il d'une voix douce et profonde comme le puits où ils avaient bu. Connaissez-vous réellement votre place ?
Alix le dévisagea, perturbée par ses manières. Quand il leva la main droite, elle crut un instant qu'il allait faire le salut cheysuli. Mais un rayon de lumière pourpre jaillit de l'obscurité et vint se poser dans sa main comme un oiseau apprivoisé, éclairant de sa lueur violette leurs deux visages.
— Ainsi, reprit-il, vous avez appris quel est votre héritage. Après tout ce temps, j'avais cru que l'enfant de Lindir était perdue à tout jamais.
Alix poussa un petit gémissement.
La flamme pourpre se tordit dans la paume de l'homme.
— Votre connexion à la prophétie est la plus étroite que j'aie jamais vue. Et je guette depuis des années... J'attends.
— Que voulez-vous dire ? murmura-t-elle d'une voix brisée.
Ses yeux noirs se plissèrent ; elle resta prisonnière de leur pouvoir.
— Est-il possible que vous ne compreniez pas encore ? Les Cheysulis ne vous ont-ils pas liée à leur tahlmorra ?
— Qui êtes-vous ? cria-t-elle.
Il sourit.
— J'ai beaucoup de noms. La plupart m'ont été donnés par des hommes mesquins qui me craignent. Certains sont révérés, comme il se doit.
Alix frissonna.
— Quelle sorte d'homme êtes-vous ?
— Je suis un serviteur des dieux.
Elle aurait voulu fuir, mais ses yeux insondables la retenaient prisonnière.
— Que voulez-vous de moi ?
— Rien, dit-il calmement, si vous êtes toujours dans l'ignorance. Mais quand vous reconnaîtrez votre tahlmorra, je serai obligé de m'opposer à vous. De toutes les manières possibles.
— Vôus n'êtes pas cheysuli ?
— Non.
— Et pourtant vous parlez de leur tahlmorra, et de la prophétie. Que représentent-ils pour vous ?
— Le fléau de mon existence, ma fin, s'ils s'accomplissent. Et les Cheysulis le savent.
Tout à coup, la lumière se fit dans son esprit. Elle se força à rester calme.
— Je vous connais. Je sais qui vous êtes. Vous êtes un Ihlini !
— Oui, dit-il doucement.
— Tynstar...
— Oui, répéta-t-il.
— Que faites-vous ici ?
— C'est mon secret. Mais je vous dirai ceci : Bellam est en train de forcer les frontières d'Homana. Ce pays sera envahi, ma dame. Très bientôt. Et il tombera entre mes mains. ( Il sourit. ) Comme c'est écrit depuis le début des temps.
— Shaine ne le permettra pas.
— Shaine est un imbécile. Il a banni les Cheysulis, et sans eux il ne peut vaincre. Dans ce cas, la prophétie échouera. Et je serai le maître de ce royaume.
— Grâce à vos connaissances surnaturelles !
Le sorcier partit d'un grand rire.
— Vous avez aussi des connaissances surnaturelles, ma dame. Il vous reste à les maîtriser. Jusque-là, vous êtes insignifiante, et je vous laisserai donc vivre.
— Vous me laisserez vivre..., murmura-t-elle.
— Pour le moment, dit Tynstar d'un ton dégagé.
Une ombre ailée passa au-dessus d'eux. Tynstar observa un instant la silhouette de l'oiseau, puis son attention retourna à Alix.
— Vous appelez à vous les lirs, ma dame, même si vous ne le savez pas. Peut-être n'êtes-vous pas l'enfant naïve que vous voudriez me faire croire.
Cai ! implora-t-elle en un cri silencieux.
Tynstar fit un geste étrange de la main où sifflait la flamme pourpre. Lorsqu'il eut fini de dessiner la rune, la flamme avait disparu, et lui avec.
— Alix.
Elle se retourna vivement, et vit Duncan, le bras gauche taché de sang, debout près de son cheval. Un hématome noircissait sur sa joue et son front portait une coupure peu profonde ; à part ça il avait l'air intact.
Alix le regarda. Quelque chose murmurait dans son âme, des mots qu'elle commençait à mieux comprendre.
— Le cheval s'est échappé, dit-elle.
— Je l'ai retrouvé. Il boite, mais il se remettra.
— J'en suis heureuse.
Leurs mots, elle le savait, n'avaient pas grande importance. Ils communiquaient à un autre niveau.
— Acceptez-vous de chevaucher avec moi ? demanda-t-il. Je n'ai pas le temps de me procurer un autre cheval, le clan a besoin de moi.
Alix marcha vers lui. Une étrange faiblesse s'empara de ses membres tandis qu'il l'examinait calmement de son regard jaune.
Elle s'arrêta devant lui.
— C'était Tynstar.
— Je sais, je l'ai vu.
Elle tendit une main hésitante vers son bras et effleura le sang séché.
— Duncan, je ne voulais pas vous faire de mal, dit-elle.
Il frémit sous ses doigts, mais ce n'était pas de douleur. Quelque chose lui souffla que cet homme lui appartenait, et l'énormité de la révélation la fit vaciller.
— Duncan... ( Elle hésita un instant. ) Duncan, prenez-moi dans vos bras, ainsi je saurai que je suis réelle.
Il murmura quelque chose dans la Haute Langue et la serra contre lui.
Alix se sentit fondre et s'abandonna jusqu'à ce qu'elle ait l'impression que ses os étaient devenus liquides. C'était une sensation nouvelle, mais bienvenue.
Duncan plongea une main dans son abondante chevelure et lui inclina la tête en arrière.
— Niez-vous toujours le tahlmorra ? Ne le sentez-vous pas dans votre sang à présent ?
Elle ne répondit pas, mais agrippa les épais cheveux qui frisaient sur sa nuque, et attira la bouche de l'homme contre la sienne.
Duncan trouva une caverne sur les collines qui entouraient Mujhara. Ils s'y arrêtèrent pour la nuit. Alix s'assit, blottie dans sa couverture rouge, et le regarda faire un petit feu. Puis il prépara la grouse qu'il avait attrapée et la mit à cuire sur les flammes.
— Ton bras te fait-il souffrir ? demanda-t-elle.
Il plia l'avant-bras.
— Non. Ces hommes n'étaient pas très doués pour le combat.
— Ne peux-tu pas guérir ta blessure ?
— Non. Ces arts-là sont utilisés en cas d'urgence, et généralement pour les autres.
— Pourtant, Finn a guéri la morsure du poignet de Karyon.
— C'était pour le convaincre que nous n'étions pas les démons qu'il croyait.
Elle tenta de trouver une position plus confortable. Tout son corps était endolori.
— Que voulaient dire les mots que tu as adressés à Karyon quand nous sommes partis ? Tu avais l'air si sûr de toi...
— J'étais sûr de la prophétie. Karyon n'est pas nommé, personne ne l'est, mais je pense qu'il s'agit de lui.
— Pourrais-tu parler plus clairement ?
— C'est impossible. Tu ne connais pas la prophétie. Le shar tahl te la révélera, et tu comprendras.
— Pourquoi nimber tes paroles de tant de mystère ? J'en croirais presque que tu cherches à accomplir quelque sorcellerie !
— Ce n'est pas de la sorcellerie que servir les dieux.
— Comme Tynstar ?
— Tynstar sert les dieux du mal de l'autre monde. Il est mauvais. Il cherche à empêcher la prophétie de se réaliser.
— C'est ce qu'il a dit, soupira Alix. Où es-tu allé quand mon cheval s'est emballé ?
— J'ai tué deux voleurs, le troisième s'est enfui. Puis je t'ai cherchée.
— Pourquoi ne pas avoir envoyé Cai ? Ou être allé à ma recherche avec ta forme-lir ?
— Je ne pouvais pas prendre ma forme-lir, car j'ai senti la présence d'un Ihlini. Quant à Cai, je l'ai envoyé à Homana-Mujhar.
— Homana-Mujhar !
— Je pensais que tu étais retournée auprès de Karyon.
Elle le regarda, ébahie, puis une envie de rire monta en elle.
— J'ai l'impression que tu es jaloux de lui !
— Je ne suis pas jaloux, marmonna-t-il.
Elle sourit.
— Allons, tu ne me feras pas croire que les Cheysulis sont incapables d'une telle émotion ! Ton frère, qui est aussi le mien, en semble parfaitement capable !
— Finn est jeune.
— Et tu n'es pas beaucoup plus vieux que lui, remarqua-t-elle.
— Ma jeunesse m'a quitté quand la première Citadelle où j'ai vécu a été envahie par les hommes du Mujhar. C'est par la volonté des dieux que j'ai échappé au massacre ce jour-là. Tant d'autres ont été tués...
— Reste-t-il si peu d'entre vous ?
— Une cinquantaine de femmes, dont la moitié ne peuvent pas concevoir. Des vieillards, quelques enfants. Et il y a environ soixante guerriers.
L'horreur du qu'mahlin apparut à Alix pour la première fois.
— Duncan...
II eut soudain l'air plus vieux que son âge.
— Autrefois, ce pays était le nôtre. Plus de cinquante clans peuplaient Homana, de Hondarth, sur l'océan Idrien, jusqu'aux montagnes du Nord. Maintenant qu'ils sont tous morts, il ne reste que mon clan. Et nous ne sommes pas aussi forts qu'autrefois.
— Tout est la faute de Shaine...
Il tendit le bras vers elle et lui prit la main.
— Comprends-tu maintenant pourquoi nous enlevons des femmes pour les forcer à porter nos enfants ? Il s'agit de la survie de notre race. Ce n'est pas toi que le Conseil verra, mais ta race et ta jeunesse. Tu dois servir ton peuple, cheysula.
— Et diras-tu au Conseil que tu m'as appelée ainsi ?
— Je leur demanderai le droit de faire de toi ma cheysula, dit-il. C'est mon tahlmorra. Tu es la fille de Hale. Je pense qu'ils accepteront.
Elle se sentit soudain glacée.
— Ils auraient le droit de refuser ?
— Oui. D'abord, tu devras être reconnue par le clan, et apprendre les coutumes. Le shar tahl dira si tu es vraiment cheysulie.
— Tu me l'as affirmé !
Duncan eut un sourire triste.
— Il n'y a aucun doute, petite. Mais tu as été élevée en Homanan. Aux yeux du Conseil, tu resteras imparfaite, jusqu'à ce que le shar tahl te déclare débarrassée de l'impureté.
Elle ferma les yeux. Le sentiment de sécurité qu'elle avait senti croître à son contact venait d'être réduit à néant en quelques mots. Elle rouvrit les yeux.
— Ils n'oseraient tout de même pas me donner à Finn !
Duncan fronça les sourcils.
— Duncan, ils ne feraient pas ça ?
Il retourna l'oiseau embroché sur le feu.
— Je dirige le clan, mais je ne suis pas tout-puissant. C'est au Conseil de décider ce qui sera.
Elle se leva d'un bond et s'adossa à la paroi de la grotte, serrant sa couverture contre elle. Elle pensa à ce que Duncan signifiait désormais pour elle.
Je ne peux pas le perdre comme cela, alors que je viens de le trouver...
Les mains de Duncan se posèrent sur ses épaules.
— Je ne renoncerai pas à toi si aisément, dit-il.
— Mais s'ils voulaient me donner à un autre homme, pourrais-tu les en empêcher ?
— Non.
Elle murmura son nom. Puis elle le regarda et toucha son bras.
— Et si je me présentais au Conseil en portant déjà ton enfant ?
Il eut l'air surpris, mais sourit faiblement.
— Dans ce cas, ils ne pourraient pas faire grand-chose pour s'opposer à notre union.
Alix laissa tomber la couverture. Elle commença à défaire les attaches de sa robe. Duncan la regarda en silence, fasciné par sa résolution et sa force tranquille.
Quand elle eut délacé sa robe, elle la laissa glisser à ses pieds, et se tint devant lui, vêtue seulement de sa luxuriante chevelure.
— Ceci est nouveau pour moi, murmura-t-elle, tremblant d'une émotion qui n'était pas la peur. Duncan, il ne doit pas être si difficile de concevoir un enfant...
— Non, souffla-t-il en l'attirant à lui, ce n'est pas si difficile.
II l'emmena jusqu'à Elias, le royaume situé à la frontière est d'Homana. Ils chevauchèrent longtemps, les bras d'Alix possessivement enroulés autour de la taille de l'homme.
Quand Duncan s'arrêta enfin, Alix vit se dresser devant elle une grande enceinte de pierre semi-circulaire. L'entrée était gardée par trois guerriers et leurs lirs.
— La Citadelle, dit Duncan comme ils passaient à côté des gardes.
Des tentes de grande taille, sans comparaison avec celles qu'elle avait vues dans le camp, se trouvaient à l'intérieur. Elles étaient teintes de couleurs vives, un animal peint sur les côtés : l'image du lir qui vivait là.
Un grand foyer brûlait devant l'entrée de chaque tente ; d'après la fumée qui sortait des toits pointus, Alix comprit qu'il y avait aussi un feu à l'intérieur.
Le mur d'enceinte incurvé de la Citadelle s'adossait au flanc d'une montagne. Le demi-cercle de pierre était en grande partie dissimulé par des arbres. Ce camouflage, réalisa Alix, garantissait la sécurité des Cheysulis.
Duncan fit arrêter son cheval devant une tente verte. Alix vit, sur les côtés, l'image d'un loup, non celle d'un faucon, comme elle s'y attendait.
— Pourquoi nous arrêtons-nous là ? demanda-t-elle en descendant de cheval.
— Je voudrais voir mon rujho.
Elle se raidit.
— Pourquoi ? Je ne veux pas entendre parler de lui !
Duncan la regarda pensivement.
— La dernière fois que je l'ai vu, il était fiévreux à cause des blessures reçues dans la forêt en te protégeant.
Un peu honteuse, Alix se glissa contre lui et se laissa conduire dans la tente.
Finn s'y trouvait, allongé sur une couche de fourrure et enveloppé dans une couverture de laine. Quand il les vit, il se hissa sur un coude et sourit effrontément à Alix.
— Ainsi, mon rujho a réussi à te convaincre de quitter les fastes d'Homana-Mujhar... et Karyon.
Les bonnes intentions d'Alix s'évanouirent devant le ton moqueur de Finn.
— Je dois dire que je l'ai suivi assez volontiers, quand mon grand-père m'a traitée de métamorphe et m'a menacée de mort !
— Je te l'avais bien dit, ta place est parmi nous ! Pas dans le lit de ce petit prince !
Elle le regarda d'un œil suspicieux.
— Vous ne me semblez pas fiévreux.
Il se mit à rire.
— Je suis tout à fait remis, mei jha. Enfin, presque. Bientôt je serai sur pied, et je pourrai de nouveau t'ennuyer à loisir !
— Pas besoin de pieds pour cela. Votre seule présence suffit.
Finn sourit. Elle constata qu'il avait le regard vif, mais qu'il était un peu pâle. Intérieurement, elle se réjouissait que ses blessures ne soient pas plus graves. Bien sûr, elle n'avait pas l'intention de le lui dire.
— Allons, gronda Duncan, n'allez-vous pas bientôt faire la paix, tous les deux ?
— Elle est femme, rujho, dit Finn. Il n'y a pas de paix là où il y a une femme !
Il sourit en la regardant, les yeux brillants, puis il se tourna vers Duncan.
— Malina a conçu, dit-il d'une voix neutre.
La main de Duncan s'enfonça dans l'épaule d'Alix. Elle le regarda, surprise, et vit qu'il avait pâli. A son expression, elle comprit qu'il était profondément troublé.
— Est-ce certain ? demanda-t-il.
— Elle porte depuis quatre mois, dit Finn. N'est-ce pas il y a quatre mois qu'elle s'est détournée de toi et a pris Borrs pour cheysul ?
— Je sais compter, Finn ! siffla Duncan avec colère.
Le jeune homme regarda Alix d'un air triomphant.
— Et maintenant, Borrs fait partie des hommes sans âme cherchant à accomplir leur rituel de mort. Malina est libre.
Alix chercha la main de Duncan, mais il s'éloigna d'elle.
— A-t-elle officiellement déclaré l'enfant à naître devant le Conseil ? demanda-t-il d'une voix rauque.
Finn secoua la tête.
— Elle est en deuil depuis trois jours qu'elle a appris la nouvelle. Mais son chagrin sera bref si elle doit prendre un autre cheysul.
— Borrs était-il au courant pour l'enfant ?
— Il ne m'en avait rien dit, mais ce n'est pas étonnant. Il n'allait pas en parler au frère de l'homme qui a possédé sa cheysula avant lui, n'est-ce pas ?
— Elle n'a donc pas nommé le jehan.
— Peut-être Malina ne sait-elle pas qui est le jehan de son enfant. Le sais-tu ? dit-il, moqueur.
Alix s'avança vers lui.
— Que dites-vous ? Et en quoi cela concerne-t-il Duncan ?
— Il vaudrait mieux qu'il te l'explique lui-même. ( Finn jeta un coup d'œil à son frère, qui resta silencieux. ) Duncan avait prévu de prendre Malina pour cheysula- l'an prochain. Ils étaient ensemble depuis l'enfance. C'est ainsi chez les Cheysulis, les enfants sont proches dans les clans, et se marient souvent à l'âge adulte. Mais lorsque Duncan a décidé de retarder leur union parce qu'il était devenu chef du clan, Malina n'a pas voulu l'attendre. Elle a choisi Borrs, qui la désirait aussi, pour punir Duncan, je suppose. Les femmes font ce genre de choses... Maintenant, Borrs est parmi les hommes sans âme, et Malina est libre de choisir de nouveau. Ou d'être choisie.
Alix se tourna vers Duncan, cherchant une confirmation, mais il se détourna et quitta la tente.
— Pourquoi ? demanda-t-elle. Pourquoi me faire cela ?
Finn s'assit ; elle constata que sa poitrine était couverte de cicatrices. Sa blessure à l'épaule était en voie de guérison.
— Ainsi, dit-il d'un ton moqueur, je vois que tu reconnais le tahlmorra en toi, finalement ! Tu as choisi mon rujho. Tu as abandonné Karyon, et voilà que Duncan retourne à sa première femme ! Pauvre petite mei jha !
— Je ne veux pas de votre pitié !
— Duncan et moi sommes très différents, mei jha. Particulièrement en ce qui concerne les femmes. Moi, je prends celles que je veux. Aucune à part toi ne m'a encore repoussé. Mais Duncan s'attache pour la vie.
— Que voulez-vous dire ?
— Il était satisfait de Malina, et il n'avait pas d'autres femmes. Si elle lui propose de s'unir à elle, ayant prouvé sa fertilité, il serait idiot de refuser. Mais ne t'inquiète pas, mei jha, je te ferai une place sous ma tente... Tu ne seras pas seule !
Elle aurait voulu hurler, mais résista et lui répondit, avec fierté :
— Je suis la fille de Hale, et donc une Cheysulie. J'ai le droit de choisir l'homme que je veux, rujholli. Et je peux vous assurer que vous êtes le dernier au monde que j'envisagerais d'épouser. Le dernier.
L'expression de Finn procura un bref sentiment de satisfaction à Alix. Alors elle quitta la tente. Une fois dehors, elle resta immobile, désolée, se demandant où était passé Duncan.
Cai descendit du ciel en tournoyant.
Viens avec moi, liren. Viens auprès de mon lir.
Il recherche la compagnie d'une autre femme, répondit amèrement Alix.
Tu es troublée et fatiguée, dit gentiment Cai. Viens, suis-moi.
Il la conduisit jusqu'à la tente de Duncan. Elle entra, et regarda d'un œil morne les riches tentures et les fourrures qui la décoraient.
Elle s'agenouilla devant le foyer, tremblante et haletante.
— Par les dieux, murmura-t-elle, qu'ai-je fait ? J'ai quitté ma ferme... J'ai suivi cet homme jusqu'à ce lieu étranger... Je me suis donnée à lui... et voilà qu'il veut une autre épouse. Ô dieux, comment ai-je pu être aussi bête ?
Personne ne lui répondit, pas même Cai. Mais un enchevêtrement de voix résonna dans sa tête, murmurant, pressant, semblable à ce qu'elle avait entendu au moment de la bataille, mais en moins déplaisant.
— Je deviens folle, murmura-t-elle.
Les voix continuèrent ; elle commença à séparer les sons, qui ressemblaient à des conversations ordinaires. Fronçant les sourcils, elle se passa une main dans les cheveux, et réalisa qu'ils étaient emmêlés. Pour se donner une contenance, elle sortit le peigne en argent que Duncan lui avait donné et entreprit de se coiffer. Puis elle fit de sa chevelure une tresse épaisse qu'elle noua avec un morceau de velours arraché à sa robe. Le splendide vêtement était sale, en lambeaux, mais elle se moquait de son élégance défunte. Elle ne pensait qu'à regagner l'attention de Duncan.
Il arriva, ne lui offrant pas une once de la chaleur à laquelle il l'avait habituée.
— Il faut que tu viennes avec moi. Je vais te conduire chez Raissa.
— Qui est-ce ? demanda-t-elle.
Ce n'était pas vraiment la question qu'elle voulait poser.
— La femme avec qui tu resteras jusqu'à ce que tu rencontres le shar tahl et le Conseil.
— Ne puis-je rester avec toi ? demanda-t-elle d'une petite voix.
Duncan s'agenouilla devant le foyer. Il passa un moment à ranimer le feu, pensif.
— Non, dit-il enfin. Il est préférable que tu ne vives pas là.
— C'est donc vrai... ( Alix se mordit les lèvres pour lutter contre les larmes. ) Finn a raison. Il y a une autre femme...
Il cassa une branche et la jeta sur le feu.
— Quand je suis venu te chercher à Homana-Muj-har, Malina était la cheysula d'un autre homme. Je l'avais chassée de mon esprit et je ne pensais qu'à toi.
— Maintenant, dit-elle doucement, tu ne peux plus la chasser de ton esprit...
— Je ne t'abandonnerai pas, répondit-il, lui prenant le visage entre les mains.
Alix le regarda.
— Que veux-tu dire, Duncan ?
— Notre tahlmorra ne fait qu'un, Alix. Je prendrai Malina pour cheysula, comme je le lui ai promis quand nous étions enfants. Mais tu as une place dans mon âme. Les mei jhas sont honorées au sein du clan... Je te garderai auprès de moi.
Alix se leva et écarta les mains qui serraient son visage.
— Et peu importe ce que tu m'as promis, à moi ! Souviens-toi de ce que tu m'as dit dans la caverne, quand j'ai offert de porter ton enfant pour que le Conseil ne puisse pas nous séparer !
— Alix...
— Je ne serai pas ta maîtresse, Duncan ! Peut-être est-ce à cause de ma mauvaise éducation homanan ! Crois-tu que ce que j'ai fait était facile pour une jeune fille sans expérience ?
— Alix...
— Non !
Les mains de l'homme retombèrent.
— Que ferais-tu, si tu avais le choix ? demanda-t-il.
Elle comprit tout le poids de la question. Il était capable de l'empêcher de quitter le clan. Mais elle devait essayer.
— Je retournerais vers Karyon.
— Pour devenir sa maîtresse, dit-il, amer.
— Non. Pour qu'il m'aide. Je sais qu'il m'aidera, quoi que je lui demande.
— Tu ne peux pas quitter la Citadelle, petite. Je comprends ce que tu ressens, mais je ne peux te permettre de partir.
— Et pour quelle raison, chef de clan ?
— Tu as peut-être conçu.
Elle appuya un poing rageur sur son ventre.
— Si j'ai conçu, je déclarerai l'enfant sans père, et je l'élèverai seule !
Duncan pâlit ; il se jeta sur elle, la soulevant d'une seule main.
— Si tu as conçu, l'enfant m'appartient !
— Qu'as-tu besoin de mon bébé, métamorphe ? siffla-t-elle. N'en as-tu pas déjà un, dans le ventre de la femme que tu vas prendre pour cheysula ?
— S'il est de moi, je le garderai ; le tien aussi, si tu me donnes un fils.
— Tu ne peux pas prendre un enfant à sa mère !
— Tu es parmi les Cheysulis, et tu obéiras à nos coutumes. Si tu ne veux pas de moi, c'est ton droit, mais si tu as conçu, l'enfant m'appartient... Il est une des étapes de la prophétie.
— M'obligeras-tu à imiter ma mère ? M'obligeras-tu à fuir et à porter mon enfant dans la solitude ?
Il l'étreignit. Il n'y avait aucune douceur dans le baiser qu'il lui imposa. Elle tenta de se dégager, mais n'y parvint pas. Puis, lentement, contre sa volonté, sa main rampa vers les cheveux de l'homme et l'attira plus près.
— Cheysula, murmura-t-il.
Alix se dégagea.
— Ne te parjure pas ! Tu as dit que tu choisissais une autre femme... Et je refuse d'être ta maîtresse.
— Alors, tu ne seras cheysula d'aucun autre homme.
— Non.
— Ni mei jha.
— Non plus.
Il la regarda avec des yeux étrangement brillants.
— Acceptes-tu ton sang cheysuli, Alix ? Reconnais-tu nos coutumes ?
— Oui ! cria-t-elle amèrement.
Le poignard de Duncan brilla tout à coup dans sa main. Terrifiée, Alix se retourna pour fuir.
Duncan l'attrapa par sa tresse, qu'il sectionna au ras de sa nuque.
Alix tituba ; ses mains se portèrent vers ce qui restait de sa chevelure.
— Qu'as-tu fait ? cria-t-elle.
— C'est une coutume cheysulie, dit-il. Si une femme refuse sa place dans le clan, en tant que cheysula ou que mei jha, on lui coupe les cheveux pour que tous les hommes connaissent ses intentions. De cette façon, elle ne peut pas changer d'avis.
— Tu es désormais un étranger pour moi, murmura-t-elle.
Il jeta la tresse dans le feu, et rangea son poignard.
— Viens, Alix, dit-il en montrant la sortie de la tente, je vais te conduire à Raissa.
Duncan la guida jusqu'à une tente brune décorée d'un renard doré. Il lui fit signe d'entrer et elle le suivit en détournant les yeux. Elle se sentait effroyablement honteuse sans sa tresse.
Une femme sortit de derrière le rideau qui divisait la tente en deux. Ce n'était plus une jeune femme, mais elle était encore belle. Pour dissimuler le gris de sa chevelure, elle y avait habilement noué de nombreux rubans d'argent. Elle portait une robe de laine noire finement tissée, ornée d'un liseré rouge au col et aux poignets. Son visage était typiquement cheysuli, avec ses pommettes hautes, son nez étroit et son grand front. Elle regarda Alix avec bonté.
— Raissa, dit Duncan, c'est elle. Alix.
La femme lui sourit, puis se tourna vers son compagnon.
— Qui lui a coupé les cheveux ?
Il serra les mâchoires.
— Moi.
— Tu sais pourtant que c'est au Conseil de décider si elle restera solitaire.
Duncan baissa la tête, acceptant le blâme.
— Elle a pris sa décision. Je n'ai fait que l'entériner.
— Il ne m'a pas dit qu'il allait me couper les cheveux, gémit Alix avec amertume.
Raissa s'approcha d'elle, toucha les mèches bouclées qui entouraient son visage.
— Je suis désolée qu'il ait été aussi fougueux. Il aurait dû t'expliquer la coutume. Duncan n'agit pas sans raison, normalement. Il a dû être poussé à bout.
— Oui, par la jalousie !
— Duncan ? Pourquoi dis-tu cela ?
Alix jeta un regard de côté à Duncan.
— Il devait demander au Conseil l'autorisation de me prendre pour cheysula. Puis il a découvert que son ancienne compagne était de nouveau libre, et attendait un enfant. II m'a proposé de devenir sa maîtresse, au lieu de son épouse. Bien sûr, j'ai refusé.
Le ton de la femme se fit solennel quand elle répondit :
— Parmi nous, les mei jhas sont honorées, Alix. Trop peu d'entre nous restent pour que nous accordions pareille importance au statut d'une femme, qu'elle soit mariée ou non.
Alix releva le menton, têtue.
— J'ai encore beaucoup à apprendre des coutumes cheysulies, mais je n'accepterai pas d'être moins que la cheysula d'un homme.
— Ah ! dit Raissa, je vois. C'est tout ou rien, avec toi. Peut-être as-tu raison... J'ai un jour dit la même chose à mon cheysul. ( Elle se tourna vers Duncan. ) Tout cela sera réglé au Conseil. Jusqu'à ce qu'elle ait été acceptée comme l'une des nôtres, je la garderai avec moi, et je lui apprendrai ce qu'elle doit savoir. Merci, Duncan, d'avoir ramené parmi nous un de nos enfants perdus.
Il inclina la tête et sortit.
Raissa montra à Alix un tapis de fourrure grise, et lui fit signe de s'asseoir. Elle obéit ; Raissa prit place en face d'elle.
— Je connais Duncan, commença-t-elle. Il n'est pas homme à troubler ainsi une jeune fille.
— Il n'était pas au courant pour Malina jusqu'à notre arrivée ici, dit-elle, mais Finn a fait en sorte qu'il l'apprenne très vite !
— Finn a toujours été jaloux de Duncan, dit Raissa.
— Pourquoi ?
— Le fils aîné est toujours favorisé par son père. Pour Finn, cela a été encore plus dur, car son père par le sang a toujours préféré son fils adoptif. Duncan a mûri plus vite, il a senti le poids du qu'mahlin davantage que Finn... et voilà que tu donnes à Finn une raison supplémentaire de jalouser Duncan.
— Moi ?
— Prendrais-tu Finn pour cheysul ?
— Jamais !
— Tu vois ? Tu veux Duncan, ou personne. De nouveau, son rujholli a pris le pas sur lui, et ce n'est pas facile à admettre. Pourtant, il pourrait faire un excellent cheysul.
— Finn m'a enlevée. Il m'aurait violée si Storr ne l'en avait pas empêché. Comment pouvez-vous dire qu'il ferait un bon époux ?
Raissa sourit.
— Tu ne connais pas tout sur les hommes, petite. Mais ce n'est pas à moi de t'apprendre ces choses-là. Avec le temps, tu comprendras.
Alix se souvint du ton déterminé de Finn lorsqu'il avait déclaré qu'il la voulait pour épouse.
— Raissa, dit-elle, soudain effrayée, ils ne m'obligeraient pas à accepter Finn, n'est-ce pas ?
Raissa ne répondit pas tout de suite.
— Cela sera difficile pour toi, Alix, je sais. Mais il reste trop peu de Cheysulis. Nous avons besoin d'enfants, et de femmes pour les porter. Tu es cheysulie, Alix, tu dois assurer l'avenir de notre clan... son tahlmorra. Si tu ne veux pas de Duncan, ni de Finn, il faudra que tu acceptes un autre guerrier.
— Vous m'obligeriez à... ?
Raissa lui prit les mains.
— Aucune femme n'apprécie d'être considérée comme une reproductrice, Alix ! Mais notre race est en train de mourir... Nous ne te forcerons pas à partager la couche d'un guerrier, néanmoins la désapprobation du clan sera lourde à porter.
— Alors je partirai... Je retournerai à ma ferme.
Raissa lui serra les mains.
— Par les dieux, Alix, tu es la fille de Hale ! Nous avons besoin de son sang !
— Moi et Finn ? Oubliez-vous qu'il est mon demi-frère ?
— Vous n'avez pas été élevés ensemble. Et l'héritage de Hale doit revenir dans le clan.
— Et si j'attendais déjà un enfant ? demanda Alix en désespoir de cause.
— Quoi? As-tu partagé la couche de Duncan ?
Elle fit signe que oui.
— Ai-je eu tort ? demanda la jeune fille d'une toute petite voix.
La femme sourit.
— Non, Alix, tu n'as pas eu tort. La chasteté est un fardeau pour tout humain... Mais cela changera les choses... Le Conseil te laisserait peut-être vivre seule si tu as conçu un enfant... Mais c'est à lui de décider.
— Je n'aurais jamais dû suivre Duncan, se plaignit Alix. Karyon voulait me ramener à la ferme...
— Tu es ici chez toi, la consola Raissa. Tu verras, ce sera moins difficile quand tu seras habituée. Nous sommes ton peuple, Alix.
La jeune fille soupira, examinant le visage typique de la femme. Ses propres traits étaient moins accusés, mais elle savait, dans son cœur, qu'elle était une Cheysulie.
— Où est la tente de Malina ?
Raissa eut l'air étonnée, mais n'en dit rien.
— Près des portes. C'est celle de Borrs, bleue avec le symbole de son lir, un chat des forêts. Il n'y en a qu'un dans le clan.
Alix sortit le peigne d'argent de son corsage.
— Je dois rendre ceci à sa propriétaire. Merci de votre accueil.
Alix quitta la tente de Raissa.
Elle trouva la tente bleue, et entra. Elle ne fut pas étonnée de trouver Duncan, mais Malina la surprit.
Elle n'avait pas le physique cheysuli. Fort belle, elle arborait des cheveux blond foncé et des yeux bleus.
Duncan se leva ; Alix alla vers la jeune femme et lui tendit le peigne.
— Ceci vous appartient, je crois. Il me l'a prêté... quand j'avais les cheveux assez longs pour en avoir besoin... Mais il m'a dit qu'il était à vous.
Elle posa le peigne dans la main de la jeune femme et sortit silencieusement.
Duncan la suivit et la rattrapa. Il la fit pivoter, puis passa une main dans ses cheveux courts.
— Pardonne-moi, cheysula. Je n'avais pas le droit de faire cela.
— Ne m'appelle pas ainsi, Duncan. Tu as donné ce titre à une autre.
Il lui prit le visage dans ses mains, la regardant d'un air grave.
— Tu n'as qu'un mot à dire, Alix. C'est à toi de décider, mais nous ne serons pas heureux, séparés.
— Je ne serai pas heureuse si je dois te partager avec une autre. Et je ne crois pas que Malina apprécie, non plus.
— Elle sait que je veux te prendre pour mei jha, dit-il.
— Elle sait ?
— C'est chose courante parmi nous.
— Je ne peux pas, soupira-t-elle, une larme coulant le long de sa joue.
— Et si tu as conçu ?
— C'est la seule chose qui les empêchera peut-être de m'obliger à accepter Finn pour époux.
— Que dis-tu ?
— C'est ce que m'a confié Raissa. Oh, Duncan, pourquoi faut-il que tu reprennes Malina ?
— Je suis désolé, petite. Je n'avais pas prévu tout cela. Oui, tu pourrais vivre seule avec l'enfant... Ou accepter de devenir ma mei jha.
— J'ai déjà dit que je ne serais la mei jha de personne, Duncan. Pas même la tienne.
— Ni de Finn...
— Je ne veux personne, à part toi.
— Tu sais de quelle manière tu peux m'avoir.
— Et j'ai refusé.
Elle recula.
— Duncan, je ne comprends pas toutes les coutumes cheysulies. Mais il y a aussi des choses en moi que tu ne comprends pas... Ne me demande plus d'être ta mei jha, car je ne peux pas accepter.
Elle se tourna et partit, consciente que Duncan la désirait au moins autant qu'elle le désirait ; mais sa fierté l'empêchait de la suivre.
Elle réfléchit pour conclure qu'il lui était impossible de partager l'homme qu'elle aimait.
La décision, une fois prise, ne lui apporta aucune paix intérieure.
Elle prit soudain conscience des voix. Différentes de celles de la Citadelle, elle les entendait dans sa tête avec des tonalités similaires à ce qu'elle percevait lorsque Cai ou Storr lui parlaient.
Alix s'arrêta, regarda autour d'elle, mais ne vit rien. Elle ferma les yeux et appuya ses doigts contre ses tempes alors que la pression augmentait dans son crâne. Elle avait de nouveau le sentiment de perdre l'esprit.
Liren, ne lutte pas ainsi contre ta nature, dit la voix de Storr.
Elle rouvrit les yeux et vit le loup devant elle.
Storr, gémit-elle, est-ce une punition des dieux ? Une malédiction ?
C'est un don des dieux, liren. Nouveau pour toi, c'est tout. Tu dois apprendre à contrôler tes dons. Viens avec nous. Viens, et nous t'apprendrons.
Alix leva la tête : la silhouette de Cai se détachait haut dans le ciel.
Les lirs l'emmenèrent hors de la Citadelle, vers un grand chêne dont le tronc s'ouvrait sur un énorme trou laissé par la foudre. Elle s'y glissa. Storr se coucha à ses pieds tandis que Cai se perchait sur une branche.
— Que dois-je apprendre ? demanda-t-elle.
A accepter. A ne pas te rebeller contre ton tahlmorra.
— Tu es le lir de Duncan, accusa-t-elle. Tu soutiendrais toutes ses assertions.
Je suis son lir, mais aussi une personne à part entière. Les lirs ne sont pas des chiens sans cervelle obéissant aveuglément à leur maître. Nous sommes les élus des dieux.
Storr acquiesça.
Je suis le lir de Finn, mais je ne partage pas ses faiblesses.
Alix rit sans bruit.
— C'est vrai !
Vas-tu nous écouter, dans ce cas ?
— Oui, soupira-t-elle.
Cai reprit la parole :
Tu possèdes le sang des Anciens, liren. Il doit revenir dans le clan. Tu l'y ramèneras.
— En portant des enfants ?
Oui, répondit Cai. Quel cadeau plus précieux une femme peut-elle faire ? De plus, tu as envie d'avoir des enfants, liren. Simplement, tu souhaites choisir leur père.
— Oui ! cria-t-elle. Sur ce point, je suis bien d'accord !
Nous ne pouvons pas te conseiller qui choisir, dit Cai, ignorant son éclat. Tu dois prendre ta décision. Mais nous pouvons t'aider à accepter ton tahlmorra, et les dons que les dieux t'ont accordés.
— Et quels sont-ils ? demanda-t-elle, prévoyant la réponse.
La capacité de nous entendre. Tu entends tous les lirs de la Citadelle. Personne d'autre ne peut en faire autant. Tu n'es pas folle, mais tu dois apprendre à ne pas tenir compte des voix jusqu'à ce que tu en aies besoin. Sinon, cela pourrait finir par affecter ta santé mentale.
— Alors, dit Alix, c'est une malédiction !
Non, pas plus que la capacité de prendre la forme-lir.
Elle ouvrit de grands yeux.
— Tu veux dire que je peux me métamorphoser ?
Tu as le sang ancien, dit Cai. Et tu disposes de tous les dons des anciens dieux.
— Mais... je n'ai pas de lir.
Tu n'en as pas besoin, expliqua Storr. Les dons du sang ancien signifient précisément cela. Tu peux parler à tous les lirs, et prendre la forme que tu veux.
— Personne d'autre dans le clan n'en est capable ? demanda-t-elle.
Non. Les Cheysulis ont pris épouse parmi les Homanans, et le sang s'est affaibli. Il te revient de ramener les anciens dons parmi nous.
— Tu m'as déjà dit cela, commenta-t-elle, soupçonneuse.
Mais ça reste vrai, répliqua le faucon.
Elle releva la tête.
— Alors, dit-elle, apprenez-moi. Montrez-moi comment me métamorphoser.
Tu dois d'abord décider avec lequel d'entre nous tu te lieras.
Elle réfléchit un instant.
— J'aurais du mal à voler. Pour la première fois, je resterai terrestre.
Sage décision, liren. Mon lir a failli se casser un bras la première fois qu'il a pris son envol.
Alix sourit à l'idée de Duncan battant des ailes comme un grand oiseau maladroit.
— Je vais devenir un loup, dit-elle.
Storr approuva sa décision.
Ecoute bien, liren. Ta vue n'est plus le premier de tes sens. Laisse ton odorat prendre la relève. Juge le monde à ses odeurs. La terre... Sens-tu les effluves de la terre, et de ses milliers de petits habitants ? Les insectes, les oiseaux ?
Elle ferma les yeux, se concentrant sur la myriade d'odeurs que Storr évoquait.
Maintenant, sens la pierre sous tes pattes, la boue qui s'accroche à tes griffes. Attention aux pierres pointues qui pourraient blesser tes coussinets délicats.
Alix se mit à quatre pattes sur le sol moussu.
L'hiver est proche. Ta fourrure est épaisse et chaude, et une couche de graisse protectrice se forme sous ta peau. Tu as assez d'endurance pour parcourir plusieurs lieues par jour. Tes muscles et tes tendons sont puissants ; tu es joyeuse et libre. Et tu es belle, liren.
Alix sentit un sang plus chaud courir dans ses veines, la joie l'envahit. Elle ouvrit les yeux et vit ceux de Storr devant elle. Alors elle comprit qu'elle se tenait désormais sur quatre pattes, comme lui. Le monde tournait autour d'elle ; voulant tendre la main vers Storr pour lui demander son aide, elle aperçut une patte griffue.
Alix cria : le son sortit de sa gorge sous la forme d'un hurlement de loup.
Désorientée, elle se prit la tête dans les mains... et réalisa qu'elle était humaine de nouveau.
— Storr... dit-elle faiblement.
C'était trop rapide, liren. Tu ne dois pas avoir peur de te métamorphoser. Il n'est pas bon d'aller trop vite, l'esprit n'a pas le temps de s'adapter.
Lentement, sa nausée s'estompa, ainsi que, dans sa tête, la douleur résiduelle. Elle leva les yeux, rencontra le regard avisé du loup et lui sourit triomphalement.
— J'y suis arrivée !
Et tu y arriveras de mieux en mieux, dit Storr. Peut-être, souffla Cai, surprendras-tu même mon lir...
Alix était assise sur un tronc d'arbre mort. Les fines chaussures qu'elle portait à Homana-Mujhar étaient maintenant abîmées et sales. Sa tenue d'apparat avait été remplacée par une robe en laine orange clair, mais elle gardait les chaussures en souvenir de la brève splendeur connue à Homana-Mujhar.
Ses journées étaient bien remplies. Raissa lui apprenait ce qu'elle devait savoir des coutumes cheysulies. Elle lui montrait aussi comment tisser une tapisserie, cuisiner des plats cheysulis, entretenir les feux... et se préparer à prendre un cheysul. Le shar tahl ne l'avait pas encore rencontrée en personne, mais il s'occupait de vérifier son ascendance, afin que nul ne puisse mettre en doute sa naissance.
Ils sont en train de m’emprisonner, pensa-t-elle. Ils m'engluent dans leurs coutumes et leur prophétie, pour que je n'aie pas le choix, et que je sois obligée de faire ce qu'ils veulent.
Elle toucha avec un rien d'étonnement le tissu soyeux de sa robe. Elle avait découvert avec surprise que les Cheysulis n'étaient pas des barbares sans connaissances et sans raffinement, comme on le lui avait laissé croire. Après cinq jours avec le clan, elle avait déjà changé d'opinion.
Alix avait également découvert que les Cheysulis fabriquaient des bijoux si beaux que même les artisans les plus doués d'Homana-Mujhar ne pouvaient espérer les égaler.
Il est étrange, pensa-t-elle, qu'une race si guerrière puisse fabriquer des objets aussi délicats et splendides.
Des mains se posèrent soudain sur ses épaules, les pouces caressant sa nuque. Alix mesura à quel point Duncan lui avait manqué. Elle baissa la tête. Elle aurait préféré qu'il s'abstienne de jouer ainsi avec ses sentiments.
— Tu m'as manqué, dit la voix de Finn.
Elle se leva d'un bond, repoussant les mains de l'homme.
— Que voulez-vous de moi ? demanda-t-elle, sur la défensive.
— Tu le sais déjà, je crois, dit Finn avec un demi-sourire.
Elle resta immobile, distante.
— Pourquoi êtes-vous venu ?
— Je veux te parler de ce qui te concerne. Ce soir, le Conseil se réunit. ( Il vit son regard méfiant. ) Je ne vais pas te sauter dessus, mei jha. Assieds-toi, si tu veux.
Elle accepta l'invitation, arrangeant les plis de sa robe autour d'elle.
— Je suis venu afin de t'éviter des problèmes.
Elle leva le menton.
— Autant que je sache, Finn, je vous dois tous mes problèmes !
Il eut la grâce de rougir.
— C'est peut-être vrai... Je le reconnais. Ce qui ne veut pas dire que je m'en excuse. Je fais ce que j'estime juste.
— Finn, vous feriez mieux de parler clairement.
— Tu n'attends pas d'enfant, dit-il abruptement.
— Qu'en savez-vous ? répliqua-t-elle, choquée.
— Parmi nous, ces choses ne sont pas secrètes, Alix. Si une femme a conçu un enfant, tout le clan se réjouit. Raissa m'a dit que tu n'attendais pas d'enfant.
— Elle n'en avait pas le droit ! Ni vous celui de le lui demander ! cria-t-elle.
— Au contraire, j'en ai parfaitement le droit. J'ai l'intention de prier le Conseil de te donner à moi.
Alix releva la tête.
— Non !
— Duncan ne veut pas de toi, dit-il, impitoyable. Il prendra Malina, comme il l'a toujours prévu. Tu n'as plus d'espoir.
— Il y a toujours un espoir! s'insurgea-t-elle.
Mais elle savait qu'il avait raison.
Il s'approcha et lui prit les mains avant qu'elle puisse s'écarter.
— Je ne suis pas entièrement insensible à tes besoins, Alix. Tu as dit que tu ne voulais être la mei jha de personne ; alors je sacrifierai une partie de ma liberté pour toi.
Elle essaya encore de se libérer, mais il emprisonnait entre ses mains chaudes les poignets glacés de la jeune fille.
— Finn... Je ne peux pas. Il n'y aura jamais de paix entre nous. Vous avez rendu cela impossible dès le début. Je ne serai pas une cheysula docile et accommodante.
Il sourit.
— Si je voulais ce genre de cheysula, je ne t'aurais pas choisie !
— Et pourquoi m'avoir choisie ?
— Je te désire depuis le premier jour, dit-il avec aplomb. Je te prendrai, peu importe la manière !
Elle recula.
— Jamais je ne voudrai de vous... Jamais ! Par les dieux, Finn, vous êtes mon demi-frère ! Vous m'avez enlevée, vous m'avez pris tout ce que j'avais ! Et je ne veux rien de vous, rien de la vie que vous vous proposez de choisir pour moi ! C'est Duncan que je désire !
Son visage devint mortellement pâle ; il resta très calme, mais ses yeux brillants trahissaient son agitation intérieure.
— Duncan désire Malina. Sinon, il aurait renoncé à sa promesse, et il t'aurait prise pour cheysula. Tu verras, ton amour pour Duncan disparaîtra avec le temps. Tu t'es détournée de Karyon pour lui. Tu finiras par te tourner vers moi.
— Vous ne pouvez pas me forcer ! cria-t-elle.
— Ce ne sera pas nécessaire. J'ai parlé au shar tahl. Tu seras acceptée par le clan. Quand tu en feras officiellement partie, tu devras suivre nos coutumes. Tous les guerriers ont le droit de te vouloir pour cheysula. Et si ce n'est pas moi, ce sera un autre, acheva-t-il plus gentiment.
— Je veux Duncan, répéta-t-elle, sachant que c'était là une arme contre Finn.
— Je lui ai parlé, rujholla. Il est chef de clan. Il doit savoir quelle femme sera demandée, et par qui.
Elle le regarda fixement.
— Le chef de clan peut refuser une femme à un guerrier. Pour prendre une cheysula, il faut avoir sa permission.
Alix se senti défaillir.
— Et Duncan... ?
— Il m'a donné son autorisation. Il n'interviendra pas, dit-il d'un ton très doux.
Elle le regarda. Jamais il ne lui avait parlé de la sorte. Elle s'approcha, et prit sa main gauche dans la sienne. Elle remarqua une lueur de surprise dans ses yeux.
— Finn... Rujho... Ramenez-moi chez moi.
Il se raidit et retira sa main.
— Chez toi ?...
— A la ferme de Torrin. A la vie que je connais.
— Tu es ici chez toi, répondit-il. Je ne t'emmènerai nulle part.
— Finn... Je vous donne une chance de réparer le tort que vous m'avez causé. Ramenez-moi chez moi.
Il se leva et la regarda.
— Tu oublies que je t'ai enlevée parce que je te désirais, fit-il. Je ne renoncerai pas à toi maintenant que tu es presque mienne. Je ne pourrais pas te laisser partir.
— Et si je refuse devant le Conseil ? Si je leur dis que je ne veux pas de vous ?
— Si tu n'acceptes pas, le Conseil te forcera à t'incliner.
— Je vous en prie, implora-t-elle.
Finn la regarda de nouveau.
— Non, dit-il.
Puis il la laissa.
Alix rassembla son courage avant de gratter timidement au rideau de la tente du chef. De l'intérieur, Duncan lui cria d'entrer.
Penché sur un établi, un stylet à la main, il travaillait un bijou en or.
— Oui ? dit-il sans lever la tête.
— Duncan.
Pendant un moment il ne bougea pas. Puis il repoussa le bijou et laissa tomber l'outil.
— Je suis là pour voir le chef de clan, dit-elle enfin.
— Je t'écoute, Alix.
Elle s'agenouilla de l'autre côté de l'établi, sans le regarder.
— Finn est venu me voir. Je sais qu'il t'a parlé, et qu'il va me demander au Conseil.
— Oui.
Elle prit une inspiration.
— Duncan... Tu sais que je ne veux pas de Finn.
— Cette question a été réglée, dit-il, lointain. Et si tu veux en reparler, je ne puis être seulement un chef de clan face à toi.
Alix sourit intérieurement : il ressentait encore quelque chose pour elle.
— Je ne suis pas venue te demander de réfléchir à l'offre que tu m'as faite, dit-elle. Tu as dit clairement ce que tu me proposais, et j'ai fini de te supplier de m'offrir davantage.
— Que veux-tu alors, Alix ?
— J'entends que tu retires ton autorisation à Finn. Je ne veux rien avoir à faire avec lui. Si nous sommes forcés de nous marier, ce sera la mort pour l'un de nous... La sienne, je crois !
Duncan sourit.
— Voilà au moins une union qui promet de ne pas être ennuyeuse. Et quelles raisons aurais-je de lui retirer ma permission ?
— Je ne veux pas de lui !
— Impossible ! dit-il. Ce n'est pas une raison, simplement un caprice de femme.
Elle le regarda.
— Tu ne peux pas souhaiter que je veuille de lui !
— Non, dit-il, c'est vrai. Mais je ne peux lui refuser mon aval pour cette raison. Un chef ne peut pas faire preuve de partialité. Et cette union sera profitable au clan.
— Est-ce là tout ce que tu as à dire ? Ne penses-tu à rien d'autre qu'au clan ? Par les dieux, Duncan, je croyais qu'il y avait plus que cela entre nous ! Et qu'en est-il de ton précieux tahlmorra, dont tu m'as rebattu les oreilles ?
Le visage de l'homme s'empourpra.
— Accepteras-tu un autre guerrier ?
— Tu sais qu'il existe un seul guerrier que je puisse accepter.
— Dans ce cas, dit-il doucement, le choix t'appartient. Tu peux devenir ma mei jha... ou la cheysula d'un autre guerrier.
— Pourquoi ?
— J'ai fait une promesse à Malina quand elle avait huit ans. Un tel serment vous lie pour la vie.
— Mais elle a rompu le sien !
— Elle n'a pas cru ce que je lui disais quand je lui ai expliqué que je souhaitais attendre un an avant de l'épouser. Et elle est allée vers Borrs, pensant me faire changer d'avis. Comme je n'ai pas réagi, elle a été prise au piège. Le chef de clan avait donné sa permission à Borrs, et cela l'engageait. J'ai fait comme toi... J'ai demandé au chef de retirer son autorisation à Borrs, afin de pouvoir réclamer Malina. Mais il a refusé...
— Je croyais que tu étais chef de clan... N'était-ce pas pour cela que tu n'avais pas voulu épouser Malina ?
Tout à coup, il eut l'air épuisé.
— Tiernan a mis des mois à mourir de la maladie qui l'a emporté. Je savais que je lui succéderais, c'est pourquoi j'ai pris la décision de rester seul avant. Mais il était toujours chef de clan. Quand il est mort, Malina était déjà la cheysula de Bons.
— L'enfant...
— Il est peut-être de moi, ou peut-être de Borrs... Nous ne sommes pas un peuple pour qui la fidélité est primordiale.
— Mais elle était mariée à lui ! dit-elle avec dégoût.
Duncan sourit.
— Je pensais bien que tu ne comprendrais pas.
— Veux-tu dire que tu es prêt à prendre Malina et moi, et que tu chercherais encore d'autres femmes ?
— Je n'en sais rien. Qui peut dire ce qu'il fera ?
Cet aspect nouveau de sa personnalité la choqua. Elle l'examina, troublée.
— Duncan... est-ce vraiment ce que tu veux dire ?
Il haussa les épaules.
— Je n'ai jamais été homme à poursuivre toutes les femmes. Une me suffit. Je crois que je ne t'aurais pas causé trop de soucis de ce côté-là.
— Duncan !
— Alix, elle porte un enfant, qui est peut-être le mien.
— Et moi non, dit-elle tristement. Si elle n'avait pas conçu, serais-tu aussi impatient de la prendre pour cheysula ?
Il détourna le regard.
— Si Borrs avait vécu, et que l'enfant soit de moi... ( Il soupira. ) Je crois que je n'aurais rien dit.
— Alors, c'est bien l'enfant...
— J'ai toujours eu beaucoup d'affection pour Malina.
— Et si l'enfant n'est pas de toi ?
— Je ne peux pas courir ce risque, dit-il, serrant les mâchoires.
— Et pourtant, elle veut bien te partager avec moi ?
— Je lui ai dit que j'acceptais de la prendre pour le bien de l'enfant... A condition qu'elle t'accepte comme mei jha.
— Duncan !
— Si elle avait refusé, petite, j'aurais fait de toi ma cheysula. Mais il y a beaucoup de souvenirs entre Malina et moi. Je ne pouvais pas l'abandonner ainsi.
— Tu n'as pas hésité à m’abandonner. Et tu m'as donnée à Finn !
— Parce qu'il t'a demandée. Je n'avais aucune raison valable de refuser.
— Je ne veux pas de lui. Je suis cheysulie, chef de clan, tu ne peux pas me forcer.
— Nous ferons ce qu'il faut, Alix, dit-il doucement. Même à l'une d'entre nous.
— Il te sera impossible de me contraindre, Duncan. Tu verras.
Elle sortit de la tente.