Le savant haussa les sourcils et rÇflÇchi avant de rÇpondre : Je crois qu'ils le pourraient, monsieur Baley.

Mais cela leur reviendrait terriblement cher, et je ne vois pas quel intÇràt ils y trouveraient.

Et pensez-vous, poursuivit impitoyablement le dÇtective, qu'ils pourraient crÇer un robot capable de vous tromper, au point que vous le prendriez pour un homme ?

Oh ! ça, mon cher monsieur Baley, fit Gerrigel en souriant, j'en doute fort!Oui, vraiment, car il 236

y a, dans un robot, bien autre chose que ce dont il a l'air...

Mais il n'en dit pas plus, car, soudain, il se tourna vers R. Daneel, et son visage rose devint träs pÉle.

- Oh! mon Dieu! murmura-t-il. Oh! mon Dieu!

Il tendit la main vers la joue de R. Daneel et la toucha lÇgärement, sans que le robot bougeÉt ni ne cessÉt de le regarder tranquillement. Et ce fut presque avec un sanglot dans la

voix qu'il rÇpÇta

Mon Dieu, vous àtes un robot !

Il vous en a fallu du temps pour vous en apercevoir! dit sächement Baley.

- Je ne m'y attendais pas! Je n'en ai jamais vu de pareil!Il vient des Mondes ExtÇrieurs ?

- Oui, dit Baley.

- Maintenant cela cräve les yeux; son attitude, son Çlocution. L'imitation n'est pas parfaite, monsieur Baley.

- Elle est tout de màme remarquable, pas vrai ?

- Elle est Çtonnante. Je ne crois pas que quiconque puisse dÇceler l'imposture

Ö premiäre vue. Je

vous suis infiniment reconnaissant de m'avoir fait rencontrer ce phÇnomäne. Puis-je l'examiner ?

DÇjÖ, le savant, passionnÇ par cette dÇcouverte, Çtait sur pieds. Mais Baley l'arràta d'un geste.

- Un instant, je vous prie, docteur! Occupez-vous d'abord du meurtre!

- C'est donc bien vrai ? rÇpliqua l'autre, ne cachant pas un amer dÇsappointement. Je pensais que

c'Çtait de votre part un stratagäme pour orienter ma pensÇe sur d'autres sujets, et pour voir ainsi pendant combien de temps je

me laisserais abuser...

Non, docteur, ce n'est pas une supercherie.

Dites-moi maintenant autre chose : en construisant 237

un robot aussi humanoãde que celui-ci, dans le but bien arràtÇ de le faire passer pour un homme, n'est-il pas nÇcessaire de doter

son cerveau de facultÇs

presque identiques Ö celles du cerveau'humain ?

- Certainement.

- Parfait. Alors, un tel cerveau humanoãde ne pourrait-il pas ignorer la Premiäre Loi ? Ne serait-ce que par accident, par

suite d'une erreur de fabrication ?... Vous avez vous-màme mentionnÇ le principe d'Incertitude : n'implique-t-il pas que les constructeurs du robot ont

pu omettre de lui inculquer

la Premiäre Loi ? Ils peuvent l'avoir oubliÇe sans s'en rendre compte.

Non, non! rÇtorqua le savant, en secouant vigoureusement la tàte. C'est absolument impossible !

En àtes-vous bien sñr ? La Deuxiäme loi, nous pouvons en faire l'expÇrience tout de suite : Daneel, donnez-moi votre arme !

Ce disant, il ne quitta pas le robot des yeux, et ne cessa pas de garder sa main sur la poignÇe de son revolver. Mais ce fut avec le plus grand calme que R. Daneel lui tendit le sien, par le canon, en lui disant

- La voici, Elijah.

- Un dÇtective ne doit jamais se dessaisir de son arme, reprit Baley, mais un robot ne peut dÇsobÇir Ö un homme.

A moins qu'en exÇcutant l'ordre, il ne dÇsobÇisse Ö la Premiäre Loi, dit Gerrigel.

Je dois vous apprendre, docteur, reprit Baley, que Daneel a menacÇ un groupe d'hommes et de

femmes dÇsarmÇs de leur tirer dessus.

Mais je n'ai pas tirÇ! dit R. Daneel.

238

D'accord! Mais la menace elle-màme n'Çtaitelle pas anormale, docteur ?

Pour en juger, fit le savant en se mordant la lävre, il faudrait que je connaisse en dÇtail les circonstances. Mais cela me

paraåt, en effet, anormal.

- Alors, dit Baley, veuillez rÇflÇchir Ö ceci; au moment du crime, R.

Daneel

se trouvait sur les lieux;

or, si on Çlimine la thäse du Terrien regagnant New York Ö travers la campagne, et emportant son arme, il s'ensuit que, seul parmi tous les gens prÇsents sur les lieux Ö l'heure fatidique, Daneel a pu cacher l'arme.

- Cacher l'arme ? s'Çcria Gerrigel.

- Oui. Je m'explique. On n'a jamais trouvÇ l'arme du crime, et cependant on a fouillÇ partout. Elle ne peut pourtant pas s'àtre volatilisÇe en fumÇe. Il n'a donc pu y avoir qu'un endroit oî elle se trouvait, un seul endroit oî l'on n'a pas pensÇ Ö chercher.

- Oî donc, Elijah? demanda R. Daneel.

Baley sortit son revolver de son Çtui, le braqua fermement sur le robot, et lui dit :

- Dans votre poche stomacale, Daneel! Dans le sac oî descendent les aliments que vous absorbez!...

13

CHAPITRE RECOURS A LA MACHINE

- C'est faux, rÇpliqua tranquillement R. Daneel.

- Vraiment ? Eh bien, c'est le Dr Gerrigel qui nous dÇpartagera! Docteur?...

Monsieur Baley ?...

Le savant, dont le regard n'avait cessÇ, durant la discussion, d'aller du dÇtective au robot, dÇvisagea longuement Baley sans en dire plus.

Je vous ai fait venir, reprit ce dernier, pour que vous me donniez, avec toute l'autoritÇ de votre grand savoir, une analyse pertinente de ce robot.

Je peux faire mettre Ö votre disposition les laboratoires des Services de Recherches de la CitÇ. S'il

vous faut un matÇriel supplÇmentaire, qui leur manque, je vous le procurerai.

Mais ce que je veux, c'est

une rÇponse rapide, catÇgorique, Ö n'importe quel prix, et par n'importe quel moyen.

Il se leva; il s'Çtait exprimÇ calmement, mais il sentait monter en lui une irrÇsistible exaspÇration; sur le moment, il eut l'impression que, s'il avait seulement pu saisir le savant Ö la gorge, et la lui serrer

jusqu'Ö lui faire prononcer la dÇclaration attendue, 241

il rÇduirait Ö nÇant tous les arguments scientifiques que l'on prÇtendrait lui o poser.

- Eh bien, docteur Gerrigel ? rÇpÇta-t-il.

- Mon cher monsieur Baley, rÇpliqua l'autre en riant quelque peu nerveusement, je n'aurai besoin d'aucun laboratoire.

- Et pourquoi donc ?

Baley, plein d'apprÇhension, se tint debout, face Ö l'expert, tous ses muscles tendus Ö l'extràme, et crispÇ. des pieds Ö la tàte.

- Il n'est pas difficile de vÇrifier qu'un robot rÇpond aux normes qu'implique

la Premiäre Loi. Je

dois dire que je n'ai jamais eu Ö le faire, mais.c'est träs simple.

Baley respira profondÇment, avant de rÇpondre avec une lenteur calculÇe :

- Voudriez-vous vous expliquer plus clairement ?

PrÇtendez-vous pouvoir l'examiner ici màme ?

Mais oui, bien sñr! Tenez, monsieur Baley! Je vais procÇder par comparaison. Si j'etais mÇdecin, et si je voulais mesurer l'albumine d'un malade, j'aurais besoin d'un laboratoire chimique pour faire l'analyse de son sang. Si je voulais dÇterminer son coefficient mÇtabolique, ou vÇrifier le fonctionnement de ses centres nerveux,

ou Çtudier ses gànes

pour y dÇceler quelque tare congÇnitale, il me faudrait un matÇriel compliquÇ.

En revanche, pour voir s'il est aveugle, je n'aurais qu'Ö passer ma main devant ses yeux, et pour constater qu'il est mort, il me suffirait de lui tÉter le pouls. Ce qui revient Ö

dire que plus une facultÇ est importante et fondamentale, plus son fonctionnement est facile Ö vÇrifier, avec le minimum de matÇriel. Or, ce qui

est vrai pour l'homme l'est aussi pour le robot. La Premiäre 242

Loi a un caractäre fondamental; elle affecte tous les organes, et si elle n'Çtait pas appliquÇe, le robot serait hors d'Çtat de rÇagir convenablement, en vingt circonstances diverses, courantes, et Çvidentes.

Tout en s'expliquant ainsi, il sortit de sa poche une petite boåte noire qui avait l'aspect d'un kalÇidoscope en miniature; il

introduisit dans un lo gement de l'appareil une bobine fort usagÇe, semblable

Ö un rouleau de pellicules photographiques; puis il prit dans sa main un chronomätre, et sortit encore de sa poche une sÇrie de petites plaques blanches en matiäre plastique. Il les assembla bout Ö bout, ce qui lui fut facile, car elles s'adaptaient parfaitement les unes aux autres, pour former une sorte de rägle Ö

calcul, dotÇe de trois curseurs mobiles et indÇpendants.

Baley, en y jetant un coup d'oeil, vit que cet objet portait des indications qui ne lui Çtaient pas familiäres.

Cependant le Dr Gerrigel, ayant prÇparÇ son matÇriel, sourit doucement, comme

quelqu'un qui se rÇjouit Ö l'avance d'exÇcuter un travail dont il a la spÇcialitÇ.

- Ce que vous voyez lÖ, dit-il, c'est mon Manuel de Robotique. Je ne m'en sÇpare jamais, oî que j'aille. Cela fait pratiquement partie de mes vàtements, fit-il en riant d'un

air avantageux.

Il Çleva l'appareil de maniäre que son oeil droit se trouvÉt placÇ devant le viseur, et, par quelques manipulations dÇlicates, il le mit au point; Ö chaque manoeuvre du viseur, l'appareil fit entendre un lÇger bourdonnement, puis il

s'arràta.

Ceci, expliqua fiärement l'expert, d'une voix un peu ÇtouffÇe par l'appareil qui lui masquait en partie 243

la bouche, est un contrìlographe que j'ai construit moi-màme. Il me permet de gagner beaucoup de

temps. Mais ce n'est pas le moment de vous en parler, n'est-ce pas ? Alors, voyons !... Hum!... Daneel,

voulez-vous approcher votre chaise de la mienne ?

R. Daneel obtempÇra. Pendant les prÇparatifs du savant il avait observÇ celui-ci avec une grande attention, mais sans manifester d'Çmotion. Baley, lui,

remit son arme dans son Çtui. Ce qui suivit le troubla et le dÇsappointa.

Le Dr

Gerrigel entreprit

de poser des questions et d'accomplir des actes apparemment sans signification

et il les entrecoupa de rapides calculs sur sa rägle Ö trois curseurs, ainsi

que de coups d'oeil Ö son kalÇidoscope.

A un moment donnÇ, il demanda :

- Si j'ai deux cousins, dont l'un est de cinq ans l'aånÇ de l'autre, et si le plus jeune est une fille, de quel sexe est l'aånÇ ?

La rÇponse de Daneel, que Baley estima inÇvitable, fut instantanÇe :

- Les renseignements fournis ne me permettent pas de vous le dire.

A cela, le savant se borna Ö rÇpliquer en regardant son chronomätre, puis en tendant Ö bout de bras sa main droite vers le robot :

- Voulez-vous toucher la derniäre phalange de mon mÇdius avec le bout de l'annulaire de votre main gauche ?

Daneel s'exÇcuta sur-le-champ et sans la moindre difficultÇ.

En un quart d'heure, pas une minute de plus, le Dr Gerrigel termina son expertise. Il fit un dernier calcul avec sa rägle, puis dÇmonta celle-ci en une sÇrie de petits craquements secs. Il remit sa montre 244

dans son gousset, ressortit de son logement le Manuel, puis replia le kalÇidoscope.

- C'est tout ? demanda Baley, fronçant les sourcils.

- Oui, c'est tout.

- Mais voyons, c'est ridicule! Vous n'avez pas posÇ une seule question se rapportant Ö la Premiäre Loi !

- Mon cher monsieur Baley, rÇpliqua le savant, lorsqu'un mÇdecin vous frappe sur le genou avec un petit maillet de caoutchouc, et que votre jambe saute en l'air, n'acceptez-vous pas comme un fait normal les renseignements que l'on en dÇduit, sur le bon ou mauvais fonctionnement de vos centres nerveux ? quand ce màme mÇdecin vous examine

les yeux et Çtudie l'effet de la lumiäre sur votre iris,

-àtes-vous surpris de ce qu'il puisse vous reprocher l'abus que vous faites de certains alcaloãdes ?

- Non, bien sñr, fit Baley. Alors, quel est votre diagnostic ?

- Daneel est parfaitement conforme aux normes de la Premiäre Loi, rÇpliqua l'expert, en dressant la tàte d'un air catÇgorique.

- Il n'est pas possible que vous disiez vrai!dÇclara brutalement Baley.

Le dÇtective n'aurait pas cru que la raideur habituelle de son visiteur pñt

encore s'accentuer; et pourtant, tel fut le cas. Les yeux du savant se bridärent,

et il rÇtorqua durement :

- Auriez-vous la prÇtention de m'apprendre mon mÇtier ?

- Je n'ai aucunement l'intention de con-tester votre compÇtence, rÇpliqua Baley en Çtendant la main comme s'il pràtait serment. Mais ne pouvez-vous 245

pas vous tromper ? Vous avez vous-màme reconnu, tout Ö l'heure, que personne ne peut donner de prÇcisions sur les Lois fondamentales qui devraient

àtre appliquÇes Ö la construction de robots

non assujettis aux principes des lois actuelles. Or, prenons le cas d'un aveugle ; il peut lire des ouvrages imprimÇs en Braille, ou

enregistrÇs sur disques. Supposez maintenant que vous ignoriez l'existence de

l'alphabet Braille ou des enregistrements

sonores de certains ouvrages. Ne pourriez-vous pas, en toute loyautÇ, dÇclarer qu'un homme y voit clair, par le seul fait qu'il connaåt le contenu de nombreux livres filmÇs ? Et quelle serait, dans ce cas, votre erreur Oui, certes ! fit le savant, se radoucissant. Je vois oî vous voulez en venir! Mais votre argument ne tient pas, car il n'en demeure pas moins vrai qu'un aveugle ne peut pas lire avec ses yeux; or, en utilisant votre comparaison màme, je dirai que c'Çtait prÇcisÇment cela que je vÇrifiais il y a un.

instant. Eh bien, croyez-moi sur parole, quels que puissent àtre les organes d'un robot non assujetti Ö la Premiäre Loi, ce que je puis vous affirmer c'est que R. Daneel est entiärement conforme aux normes de ladite Premiäre Loi.

Ne peut-il pas avoir falsifiÇ ses rÇponses, pour les besoins de la cause ? demanda Baley qui se rendit compte qu'il perdait pied

Bien sñr que non ! C'est en cela que rÇside la diffÇrence essentielle entre le robot et l'homme. Un cerveau humain, ou n'importe quel cerveau de mammifäre, ne peut pas àtre complätement analysÇ,

quelle que soit la mÇthode mathÇmatique actuellement connue que l'on emploierait. On ne peut donc,

246

en ce qui le concerne, Çmettre un jugement vÇritablement sñr. En revanche, le

cerveau d'un robot est entiärement analysable, sinon il n'aurait pas pu àtre

construit. Nous savons donc exactement quelles doivent àtre les rÇactions que provoqueront en lui certains actes ou certaines paroles. Aucun robot ne peut falsifier ses rÇponses. Commettre ce que vous appelez une falsification, autrement dit un mensonge, est un acte qu'un robot est positivement incapable d'accomplir.

- Bon ! Alors, revenons-en aux faits. R. Daneel a incontestablement menacÇ de son arme une foule d'àtres humains. Je l'ai vu de mes yeux, car j'y Çtais.

Màme en tenant compte du fait qu'il n'a pas tirÇ, est-ce que les exigences de la Premiäre Loi n'auraient pas dñ, en pareil cas, provoquer une sorte de paralysie de ses centres nerveux

Or, rien de tel ne s'est produit, et apräs l'incident, il m'a paru parfaitement

normal.

Le savant rÇflÇchit un instant, en se grattant le menton, puis il murmura :

- En effet, il y a lÖ quelque chose d'anormal.

- Pas le moins du monde! dÇclara R. Daneel,

dont l'intervention soudaine fit tressaillir les deux hommes. Mon cher associÇ, ajouta-t-il, voulez-vous vous donner la peine d'examiner le revolver que vous venez de me prendre ?

Baley, qui tenait encore l'arme dans sa main gauche, le regarda, interloquÇ.

- Ouvrez donc le barillet! continua le robot.

Le policier hÇsita un instant, puis il se dÇcida Ö

poser sur la table son propre rev olver, et d'un mouvement träs vif, il ouvrit

celui de Daneel.

Il n'est pas chargÇ!dit-il, abasourdi.

247

Non, il est vide! confirma le robot. Et si vous voulez bien l'inspecter plus Ö fond, vous constaterez qu'il n'a jamais ÇtÇ chargÇ, et qu'il n'a màme pas de percuteur. C'est une arme inutilisable.

- Ainsi donc, rÇpliqua Baley, vous avez menacÇ

la foule avec une arme non chargÇe ?

Mon rìle de dÇtective m'obligeait Ö porter une arme, sans quoi personne ne m'aurait pris au sÇrieux. Cependant, si j'avais eu

sur moi un revolver

utilisable et chargÇ, un accident aurait pu se produire, causant un dommage Ö

quelqu'un et il va sans dire qu'une telle ÇventualitÇ est inadmissible pour un robot. J'aurais pu vous expliquer cela plus tìt, mais vous Çtiez trop en coläre, et vous ne m'auriez ni ÇcoutÇ ni cru.

Baley considÇra longuement l'arme inutilisable qu'il tenait dans sa main, et, se tournant vers le savant, il lui dit, d'une voix lasse :

Je crois que je n'ai plus rien Ö vous demander, docteur; il ne me reste qu'Ö vous remercier pour, votre prÇcieux concours.

Däs que le savant eut pris congÇ, Baley donna l'ordre qu'on lui apportÉt son -dÇjeuner au bureau, mais, quand on le lui servit ( il consistait en un gÉteau Ö la frangipane synthÇtique, et en un morceau

de poulet frit, de taille assez exceptionnelle ), il ne put que le regarder fixement, sans y toucher. Une foule de pensÇes contradictoires tourbillonnait dans son cerveau, et les longues rides de son visage ÇmaciÇ

semblaient s'àtre encore plus creusÇes, lui donnant un aspect sinistre. Il avait le sentiment de vivre dans un monde irrÇel, un monde cruel, un monde Ö l'envers.

Comment en Çtait-il donc arrivÇ lÖ ? Il revÇcut en 248

pensÇe tous les ÇvÇnements du proche passÇ, lequel lui parut un ràve nÇbuleux et invraisemblable; ce cauchemar avait commencÇ däs qu'il avait franchi la porte du bureau de Julius Enderby, et, depuis lors, il n'avait cessÇ de se dÇbattre dans un enfer peuplÇ

d'assassins et de robots. Et dire, pourtant, que cela ne durait que depuis cinquante heures!...

Il avait, avec obstination, cherchÇ Ö Spacetown la solution du probläme. Par deux fois, il avait accusÇ

R. Daneel de meurtre, tout d'abord en tant qu'homme dÇguisÇ en robot, et ensuite en tant que robot

caractÇrisÇ. Mais, Ö deux reprises, ses accusations avaient ÇtÇ rÇduites Ö nÇant.

Il se trouvait donc complätement mis en Çchec, et, malgrÇ lui, forcÇ d'orienter ses recherches vers la CitÇ ; or, depuis la veille au soir, il n'osait plus le faire.

il avait parfaitement conscience que certaines questions se posaient inlassablement Ö lui, des questions qu'il se refusait Ö

entendre, parce que, s'il les Çcoutait, il lui faudrait y rÇpondre, et que ces

rÇponses-lÖ, il ne pouvait les envisager.

Soudain, il sursauta : une main robuste lui secouait l'Çpaule, et on l'appelait par son nom. Se retournant, il constata qu'il s'agissait d'un de ses

collägues, Philip Norris.

qu'est-ce qu'il y a, Phil ? lui dit-il.

Norris s'assit, posa ses mains sur ses genoux, se pencha en avant, et scruta longuement le visage de Baley.

- C'est Ö toi qu'il faut demander ce qui t'arrive, Lije ! Tu m'as l'air d'avoir pris trop de drogues, ces temps-ci! quand je suis entrÇ, tout Ö l'heure,je 249

t'ai trouvÇ assis, les yeux grands ouverts, et tu avais une vraie tàte de mourant, ma parole!

Il passa la main dans sa chevelure blonde, plutìt clairsemÇe, se gratta un peu, et considÇra avec envie, de ses yeux perçants, le repas de son camarade.

- Du poulet, mon cher ! Rien que ça!On en arrive Ö ne plus pouvoir en obtenir sans ordonnance mÇdicale...

Eh bien, mange-le!dit Baley avec indiffÇrence.

Mais Norris tint Ö sauver les apparences, et rÇ-pliqua d'un air faussement dÇtachÇ :

- Oh, je te remercie! Mais je vais dÇjeuner dans un instant. Garde ça pour toi, tu en as besoin!Dis donc, qu'est-ce qui se passe avec le patron ?

quoi ?

Norris s'efforça de ne pas paraåtre trop intÇressÇ, mais l'agitation de ses mains le trahit.

Allons! fit-il. Tu sais bien ce que je veux dire !

Tu ne le quittes pour ainsi dire pas depuis quelques jours. qu'est-ce qui se mijote? Tu vas avoir de l'avancement ?

Baley fronça les sourcils. Cet-entretien le ramenait Ö des rÇalitÇs träs banales. Il y avait au sein de l'administration, beaucoup

d'intrigues entre fonctionnaires concurrents, et Norris, dont l'anciennetÇ

correspondait Ö celle de Baley, ne manquait sñrement pas de relever avec soin les indices tendant Ö prouver que son collägue risquait d'avancer plus vite que lui.

Non, non! rÇpliqua Baley. Aucun avancement

en perspective, mon vieux!Tu peux me croire! Il ne se passe rien de particulier, rien du tout, je t'assure!Et si c'est du patron que tu as besoin, eh bien,

250

je voudrais bien pouvoir te le repasser! Bon sang, prends-le !

- Ecoute, Lije, ne me comprend pas de travers!

que tu obtiennes de l'avancement, cela m'est Çgal.

Mais si tu as un peu de crÇdit aupräs du patron, pourquoi ne pas t'en servir au profit du gosse ?

- quel gosse ?

Norris n'eut pas besoin de rÇpondre, car Vince Barrett, le garçon de courses qu'on avait remplacÇ

par R. Sammy, s'approcha Ö ce moment du bureau de Baley; il tournait nerveusement dans sa main une casquette dÇfraåchie, et un pÉle sourire plissait un peu la peau de ses joues aux pommettes trop saillantes.

- Bonjour, monsieur Baley, dit-il.

- Ah! bonjour, Vince! Comment vas-tu ?

- Pas trop bien, monsieur Baley! rÇpliqua Barrett, dont le regard affamÇ

se

posa sur l'assiette intacte du dÇtective.

Æ Il a l'air complätement perdu... Ö moitiÇ mort!

se dit Baley. VoilÖ ce que c'est que le dÇclassement!

Mais enfin, tout de màme, est-ce que j'y peux quelque chose ?

qu'est-ce qu'il me veut, ce gosse ? Ø

Sa rÇaction fut si violente qu'il faillit s'exprimer Ö

haute voix. Mais, se dominant, il se borna Ö dire au garçon

Je suis dÇsolÇ pour toi, petit.

que pouvait-il donc lui dire d'autre ?

- Je me dis tous les jours : peut-àtre que ça va changer!dit Barrett.

Norris- se rapprocha de Baley, et lui parla Ö l'oreille.

Il faut absolument faire quelque chose pour

251

arràter ça, Lije! Maintenant, c'est Chen-Low qu'on va liquider!...

- qu'est-ce que tu dis ?

- Tu n'en as donc pas entendu parler ?

- Non!Mais voyons, c'est un C.3!Il a dix ans de mÇtier !

D'accord. Mais une machine avec des jambes

peut faire son travail. Alors, Ö qui le tour, apräs lui ?

Le jeune Vince Barrett, indiffÇrent Ö ces propos murmurÇs Ö voix basse, semblait rÇflÇchir.

- Monsieur Baley! demanda-t-il soudain.

- Oui, Vince...

- Vous savez ce qu'on raconte ? On dit que Lyrane Millane, le danseur qu'on

voit souvent au cinÇma, est en rÇalitÇ un robot.

- C'est idiot.

- Pourquoi donc ? On dit que maintenant on peut faire des robots tout pareils Ö des hommes, avec une espäce de vraie peau en matiäre plastique.

Baley, songeant avec amertume Ö R. Daneel, ne trouva rien Ö rÇpondre Çt se borna Ö secouer la tÇte- Dites, monsieur Baley,

reprit le garçon de courses. Est-ce que ça dÇrange, si je fais un petit tour ? Äa me fait du bien de revoir le bureau.

- Non, non, petit ! Va te promener!

Barrett s'en alla, suivi des yeux par les deux dÇtectives.

Vraiment, murmura Norris, on dirait que les

MÇdiÇvalistes ont de plus en plus raison!...

De quoi faire, Phil ?

- De prÇconiser le retour Ö la terre ?

Non. De s'opposer Ö l'utilisation des robots. Le retour Ö la terre ? Allons donc!La vieille planäte 252

a un avenir illimitÇ, va! Mais nous n'avons pas besoin de robots, voilÖ

tout

Avec une population de huit milliards d'individus, et de moins en moins d'uranium ? qu'est-ce que tu vois d'illimitÇ lÖ-dedans ?

. - Bah! Si on manque d'uranium, on en importera! Ou bien on trouvera un autre

moyen de dÇsintÇgrer l'atome! L'humanitÇ ne peut en aucun cas cesser de progresser, Lije!Il ne faut jamais verser dans le pessimisme, mon vieux! Il faut garder la foi en notre vieux cerveau d'homme! Notre plus grande richesse, c'est notre gÇnie crÇateur, Lije!Et, crois-moi, ces ressources-lÖ, elles ne tariront jamais !

Il Çtait plein de son sujet, et reprit ardemment

- Par exemple, nous pouvons utiliser l'Çnergie solaire, et ça, pendant des milliers d'annÇes. Nous pouvons construire, dans l'orbite de Mercure, des centrales d'Çnergie solaire, et transmettre par rÇflexion Ö la Terre la force emmagasinÇe dans des accumulateurs gÇants.

Ce projet, Baley le connaissait bien. Il y avait plus de cent cinquante ans que les savants l'Çtudiaient; mais ce qui les empàchait d'aboutir, c'Çtait l'impossibilitÇ de transmettre Ö

cent millions de kilomätres

des rayons gÇnÇrateurs d'Çnergie, sans que leur puissance subisse en cours de

route une perte colossale.

C'est ce que Baley rÇpliqua Ö son collägue.

Allons donc ! fit Norris. Tu verras que, le moment venu, on y arrivera!

Pourquoi s'en faire ?

Baley s'imaginait träs bien en quoi consisterait un monde terrestre jouissant de ressources illimitÇes d'Çnergie. La population continuerait de croåtre, de màme que les usines d'aliments synthÇtiques. Ö base de levure, et les centrales hydroponiques. Comme 253

l'Çnergie Çtait la seule chose indispensable, on tirerait les matiäres premiäres des rÇgions habitÇes de

la Galaxie. Si l'on venait Ö manquer d'eau, on pourrait en faire venir de Jupiter. On pourrait màme geler les ocÇans et les transporter dans l'espace,

pour en faire, tout autour de la Terre, de petits satellites de glace; de cette maniäre, ils resteraient toujours disponibles quand on en aurait besoin; et, en màme temps, le fond des mers pourrait àtre mis en exploitation, augmentant ainsi l'espace vital des populations terrestres. Le carbone et l'oxygäne pourraient

àtre non seulement maintenus sur Terre en quantitÇ

suffisante, mais encore obtenus par un traitement appropriÇ du mÇthane composant l'atmosphäre de Titan, ou encore de l'oxygäne gelÇ se trouvant dans Ombriel. La population terrestre pourrait atteindre un ou deux trillions. Pourquoi pas ? On avait bien cru, jadis, que jamais elle ne pourrait atteindre huit milliards, et que màme un milliard Çtait un chiffre invraisemblable. Depuis l'Epoque MÇdiÇvale, les prophätes du Malthusianisme destructeur du monde n'avaient jamais manquÇ Ö chaque gÇnÇration, et la suite des ÇvÇnements leur avait toujours donnÇ tort...

Mais que dirait de tout cela le Dr Fastolfe ? Un monde d'un trillion d'individus ? Sans doute! Mais l'existence d'une telle humanitÇ dÇpendrait constamment d'importations d'air,

d'eau et d'Çnergie, provenant de stocks situÇs Ö cent millions de kilomätres :

quelle effroyable instabilitÇ que, celle d'une telle existence! La Terre serait alors perpÇtuellement exposÇe Ö une catastrophe irrÇmÇdiable, laquelle ne manquerait pas de se produire, au moindre

dÇtraquement de la colossale machine constituÇe par son systäme d'approvisionnement.

254

C'est pourquoi Baley rÇpliqua

- Pour ma part, j'estime qu'il serait plus facile d'envoyer ailleurs l'excÇdent de notre population.

En fait, cette opinion n'Çtait pas tant destinÇe Ö

Norris qu'Ö rÇpondre au tableau dont Baley venait d'avoir la vision.

- Et qui donc voudrait de nous ? rÇpliqua Norris, avec autant de scepticisme que d'amertume.

- N'importe quelle planäte actuellement inhÖbitÇe.

Norris se leva, et donna sur l'Çpaule de son collägue une petite tape amicale.

- Allons, allons, Lije! Mange ton poulet et reprends tes esprits!

Vraiment, tu as dñ avaler trop de drogues, ces jours-ci Et sur cette boutade, il s'en fut, riant sous cape.

Baley le regarda s'en aller, en souriant amärement.

Il Çtait convaincu que Norris ne manquerait pas de colporter ces propos, et que, pendant des semaines, les blagueurs du bureau

( il y en avait dans tous les services ) en feraient des gorges chaudes...

Mais, au moins, cette discussion avait eu l'avantage de lui faire oublier le jeune Vince Barrett, les robots et le dÇclassement qui le menaçait. Et ce fut en soupirant qu'il se dÇcida Ö piquer sa fourchette dans son morceau de poulet, maintenant refroidi et quelque peu filandreux.

Däs qu'il eut achevÇ son gÉteau synthÇtique, il vit R. Daneel se lever du bureau qu'on lui avait affectÇ

et venir Ö lui.

- Eh bien ? lui dit-il, en lui jetant un regard peu cordial.

- Le commissaire principal n'est pas dans son bureau, et on ne sait pas quand il rentrera. J'ai dit 255

Ö R. Sammy que nous allions nous en servir, et qu'il devait en interdire l'accäs Ö tout le monde. - Pourquoi voulez-vous que nous

nous y installions ?

Pour àtre plus au secret, Elijah. Vous conviendrez sñrement qu'il nous faut

prÇparer notre action. Car je ne pense pas que vous ayez l'intention d'abandonner l'enquàte, n'est-ce pas ?

C'Çtait pourtant bien ce que Baley aurait aimÇ

faire, mais, Çvidemment, il ne le pouvait pas. Il se leva donc et gagna le bureau d'Enderby. Däs qu'ils s'y furent enfermÇs, il dit au robot

- Bon! qu'est-ce qu'il y a, Daneel ?

- Mon cher associÇ, rÇpliqua celui-ci, depuis hier soir, vous n'àtes pas dans votre Çtat normal. Il y a dans vos rÇactions mentales un profond changement.

Une affreuse pensÇe vint tout Ö coup Ö l'esprit de Baley.

- Etes-vous douÇ de tÇlÇpathie ? s'Çcria-t-il.

C'Çtait une ÇventualitÇ Ö laquelle il n'aurait jamais songÇ, en des circonstances moins troublÇes.

- Non. Bien sñr que non ! fit Daneel.

- Alors, reprit l'inspecteur, se sentant un peu moins pris de panique, que diable me racontez-vous, au sujet de mes rÇactions mentales ?

Oh! c'est tout simplement une expression dont je me sers pour dÇfinir une sensation que vous ne partagez pas avec moi.

- Laquelle ?

- C'est difficile Ö expliquer. Il ne faut pas oublier, Elijah, qu'originellement j'ai ÇtÇ conçu et

construit pour Çtudier la psychologie des Terriens, et communiquer les rÇsultats de mes constatations aux Spaciens.

256

- Oui, je le sais. Et l'on a fait de vous, ensuite, un dÇtective, en ajoutant Ö vos circuits moteurs un sens de la justice particuliärement dÇveloppÇ!

Baley ne put s'empàcher de prononcer ces paroles d'un ton sarcastique.

C'est tout Ö fait exact, Elijah. Mais cela n'a diminuÇ en rien mes capacitÇs initiales ; or, j'ai ÇtÇ

construit pour pratiquer des cÇrÇbroanalyses.

- Pour analyser les cerveaux des hommes ?

- C'est cela màme ! Je procäde par le moyen de champs magnÇtiques, sans màme qu'il soit nÇcessaire d'appliquer au sujet que

j'Çtudie des Çlectrodes.

Il suffit d'àtre muni d'un rÇcepteur appropriÇ; or, mon cerveau est prÇcisÇment un tel rÇcepteur. Ne fait-on pas de màme pour les robots que l'on construit sur Terre ?

Baley, qui n'en savait rien, se garda de rÇpondre, et demanda, träs prudemment :

- Et que dÇduisez-vous de ces analyses auxquelles vous vous livrez ?

- Il ne m'est pas possible de dÇterminer quelles sont les pensÇes de ceux que j'Çtudie; mais je parviens Ö dÇceler Ö quels propos et dans quelles circonstances ils s'Çmeuvent; ce que je peux surtout,

c'est dÇfinir leur tempÇrament, les motifs profonds qui les font agir et qui dictent leurs attitudes. Par exemple, c'est moi qui ai affirmÇ que le commissaire principal Enderby Çtait incapable de tuer un homme, dans des circonstances telles que celles du meurtre du Dr Sarton.

- Et c'est sur votre tÇmoignage qu'on a cessÇ de le suspecter ?

Oui. On" pouvait l'Çliminer des suspects en toute 257

sÇcuritÇ, car, pour ce genre d'analyse, je suis une machine extràmement sensible!

Tout Ö coup, une autre pensÇe vint Ö l'esprit de Baley.

- Un instant! s'Çcria-t-il. quand vous l'avez cÇrÇbroanalysÇ, le commissaire

Enderby ne s'en est pas rendu compte, n'est-ce pas - ?

- Il Çtait inutile de le vexer!

- Ainsi donc, vous vous àtes bornÇ Ö vous tenir devant lui et Ö le regarder. Pas d'appareils, pas d'Çlectrodes, pas d'aiguilles, pas de contrìlographe ?

Non. Je suis une machine compläte, qui ne

nÇcessite aucun Çquipement supplÇmentaire, Elijah!

Baley se mordit les lävres, tant par coläre que par dÇpit. Il lui restait en effet, jusqu'Ö prÇsent, une petite chance de porter un coup dÇsespÇrÇ aux Spaciens, et de les accuser d'avoir montÇ de toutes piäces cette histoire d'assassinat : elle consistait en une invraisemblance qu'il avait relevÇe dans la thäse du Dr Fastolfe. R. Daneel avait affirmÇ que le commissaire principal avait ÇtÇ

cÇrÇbroanalysÇ, et, une

heure plus tard, Enderby avait, avec une sincÇritÇ difficile Ö mettre en doute,

niÇ qu'il eñt jamais entendu

prononcer le terme. Or, aucun àtre humain ne pouvait avoir subi la trÇs douloureuse Çpreuve d'un

examen ÇlectroencÇphalographique, comme celui auquel on soumettait les criminels inculpÇs de meurtre,

sans en garder un souvenir cuisant et prÇcis. Mais, maintenant, cette derniäre antinomie avait disparu, car Enderby avait ÇtÇ effectivement cÇrÇbroanalysÇ, sans s'en douter ; il en rÇsultait que R. Daneel et le commissaire principal avaient, l'un comme l'autre, dit la vÇritÇ.

- Eh bien, dit Baley d'une voix dure, qu'est-ce que 258

la cÇrÇbroanalyse vous a appris Ö mon sujet, Daneel ?

- que vous àtes troublÇ.

- La belle dÇcouverte, en vÇritÇ! Bien sñr que je le suis !

. - En fait, reprit le robot, votre trouble est dñ

Ö une opposition qui se manifeste en vous, entre deux dÇsirs, deux intentions. D'une part, -votre respect des rägles de votre

profession, et votre dÇvouement Ö votre mÇtier vous incitent Ö enquàter Ö

fond

sur le complot des Terriens qui, la nuit derniäre, ont tentÇ de se saisir de nous. Mais en màme temps, un autre motif, non moins puissant, vous pousse Ö

faire juste le contraire. Le champ magnÇtique de vos cellules cÇrÇbrales le montre de la façon la plus claire.

- mes cellules cÇrÇbrales!s'Çcria Baley. quelles balivernes! Ecoutez-moi, Daneel. Je vais vous dire pourquoi il n'y a pas lieu d'enquàter sur votre soidisant complot. Il n'a aucun

rapport avec le meurtre. J'ai pensÇ, Ö un moment donnÇ, qu'il pouvait y en avoir : je le reconnais. Hier, au restaurant, j'ai cru que nous Çtions en danger. Et puis, que s'est-il passÇ ? On nous a suivis, et nous les avons vite

semÇs : c'est un fait. Eh bien, cela n'aurait pas pu se produire, si nous avions affaire Ö des gens organisÇs et dÇcidÇs Ö tout. Mon propre fils a trouvÇ

ensuite, on ne peut plus facilement, oî nous passions la nuit. Il s'est bornÇ Ö

tÇlÇphoner au bureau, et n'a màme pas eu Ö se nommer pour obtenir le renseignement. Si vos remarquables conspirateurs avaient voulu vraiment nous faire du mal, qu'est-ce qui les empàchait d'imiter mon fils ?

qui vous dit qu'ils ne l'ont pas fait ?

259

- Mais non, c'est l'Çvidence màme ! D'autre part, s'ils avaient voulu fomenter une Çmeute au magasin de chaussures, ils le pouvaient. Mais ils se sont

retirÇs bien gentiment, devant un seul homme brandissant une seule arme; pas

màme devant un homme, devant un malheureux robot les menaçant d'une arme qu'ils vous savaient incapable d'utiliser, du moment qu'ils avaient reconnu votre qualitÇ de robot. Ce sont des MÇdiÇvalistes, c'est-Ö-dire des lunatiques inoffensifs. Vous, vous ne pouviez

pas le savoir, mais moi, j'aurais dñ m'en rendre mieux compte. Je m'en serais d'ailleurs plus vite convaincu, si toute cette affaire ne m'avait pas poussÇ Ö envisager les choses d'une façon

stupide... et mÇlodramatique. Je vous garantis que je les connais, les gens qui tournent au MÇdiÇvalisme! Ce sont gÇnÇralement des types au tempÇrament doux et ràveur, qui

trouvent que le genre d'existence que nous menons est trop dur pour eux, et qui se perdent dans d'interminables ràves, en Çvoquant un passÇ idÇal qui,

en rÇalitÇ, n'a jamais existÇ. Si vous pouviez cÇrÇbroanalyser un mouvement,

comme vous le faites d'un individu, vous constateriez qu'ils ne sont pas plus capables que Julius Enderby lui-màme d'assassiner quelqu'un.

Je regrette, rÇpliqua lentement R. Daneel, mais je ne peux pas croire sur parole ce que vous venez de me dire Elijah.

- Comment cela ?

- Non. Vous avez trop brusquement changÇ

d'avis! Et puis, jai relevÇ quelques anomalies. Vous avez organisÇ le rendez-vous avec le Dr Gerrigel hier soir, avant dåner. A ce moment-lÖ, vous ne connaissiez pas encore l'existence de

mon sac stomacal

260

et vous ne pouviez donc pas me soupçonner d'àtre l'assassin. Alors, pourquoi avez-vous convoquÇ le savant ?

- Parce que je vous soupçonnais dÇjÖ.

- La nuit derniäre, vous avez parlÇ en dormant, Elijah.

- Ah ? fit Baley, Çcarquillant les yeux. Et qu'est-ce que j'ai dit ?

- Vous avez simplement rÇpÇtÇ Ö plusieurs reprise le nom de votre femme : Jessie.

Baley consentit Ö se dÇtendre un peu, et rÇpondit, d'un air lÇgärement confus

- J'ai eu un cauchemar. Savez-vous ce que c'est ?

- Je n'en ai naturellement jamais fait l'expÇrience, mais je sais que le dictionnaire le dÇfinit comme un mauvais ràve.

- Et savez-vous ce que c'est qu'un ràve ?

- Je n'en sais toujours que ce qu'en dit le dictionnaire. C'est l'illusion d'un

fait rÇel, que l'on Çprouve pendant la pÇriode temporaire d'inconscience qui

a pour nom le sommeil.

D'accord. C'est une bonne dÇfinition : une illusion!

Parfois ces illusions peuvent paraåtre rudement rÇelles! Eh bien, j'ai ràvÇ

que

ma femme Çtait en danger! C'est un ràve qu'on fait souvent. Je l'ai donc appelÇe par son nom, ce qui dans ce cas, est träs normal, je peux vous en donner l'assurance.

Je ne demande qu'Ö vous croire. Mais, puisque nous parlons de votre femme, comment donc a-t-elle dÇcouvert que j'Çtais un robot ?

Baley sentit Ö nouveau son front devenir moite.

- Nous n'allons pas revenir lÖ-dessus, n'est-ce pas ?... Des ragots...

Excusez-moi si je vous interromps, Elijah, mais 261

il n'y a pas eu de ragots. S'il y en avait eu, toute la CitÇ serait aujourd'hui en Çmoi. Or, j'ai contrìlÇ

ce matin les rapports de police, et tout est calme.

Il n'y a aucun bruit qui court Ö mon sujet. Alors, comment votre femme a-t-elle ÇtÇ mise au courant ?

Dites donc, Daneel!qu'est-ce que vous insinuez ? Vous n'allez tout de màme pas prÇtendre que

Jessie fait partie de... de...

- Si, Elijah !

Baley joignit les mains et les serra de toutes ses forces l'une contre l'autre.

- Eh bien, c'est faux, et je me refuse Ö discuter plus avant sur ce point !

- Cela ne vous ressemble guäre, Elijah!Je ne peux oublier, en effet, que,- dans l'exercice de vos fonctions, vous m'avez Ö deux reprises accusÇ de meurtre.

- Est-ce ainsi que vous comptez vous en tirer ?

- Je ne suis pas sñr de bien comprendre ce que vous entendez par cette expression, Elijah. J'approuve sans rÇserve les raisons

qui, logiquement, vous ont poussÇ Ö me soupçonner si vite; elles Çtaient mauvaises, mais elles auraient facilement pu àtre bonnes. Or, il existe des preuves tout aussi importantes qui incriminent votre femme.

Comme meurtriäre ? Vous àtes complätement

fou, ma parole!Jessie serait incapable de faire le moindre mal Ö son pire ennemi. Jamais elle ne mettrait le pied hors de la ville. Elle ne pourrait pas... Oh! si vous Çtiez un homme en chair et en os, je vous...

- Je me borne Ö dire qu'elle fait partie du complot, et qu'elle devrait àtre

interrogÇe.

- Je vous l'interdis, et si vous vous y risquiez, 262

ça vous coñterait cher! Äa vous coñterait ce qui pour vous reprÇsente la vie, et peu m'importe d'ailleurs comment vous dÇfinissez celle-ci!... Ecoutez-moi bien, Daneel! Les MÇdiÇvalistes n'en veulent pas Ö votre peau; ils ne procädent pas de cette façonlÑ. Ce qu'ils cherchent, c'est

Ö vous obliger Ö quitter

la ville : ça cräve les yeux ! Pour y parvenir, ils essaient de vous attaquer

psychologiquement ; ils tentent de nous rendre l'existence aussi dÇsagrÇable

que possible, Ö vous comme Ö moi, du moment que nous travaillons ensemble. Ils ont träs facilement pu dÇcouvrir que Jessie est ma

femme, et rien ne leur

a ÇtÇ plus aisÇ que de lui rÇvÇler qui vous àtes.

Or, elle ressemble Ö toutes les femmes et Ö tous les hommes de New York : elle n'aime pas les robots, et elle aurait horreur d'en frÇquenter un, surtout

si cette frÇquentation devait, par surcroåt, comporter un danger. Vous pouvez

tenir pour certain qu'on aura insistÇ sur le danger que vous me faites courir,

et le rÇsultat n'a pas manquÇ, je vous l'assure; elle a passÇ la nuit Ö me supplier de renoncer Ö l'enquàte, ou de trouver un moyen

de vous ramener Ö Spacetown.

- Je crois, rÇpondit tranquillement le robot, que vous feriez mieux de parler moins fort, Elijah. Je sais bien que je ne peux pas prÇtendre àtre un dÇtective au màme sens du terme

que vous en àtes un. Et pourtant, j'aimerais attirer votre attention sur un point particulier que j'ai remarquÇ.

- Äa ne m'intÇresse pas de vous Çcouter.

- Je vous prie cependant de le faire. Si je me trompe, vous me le direz, et cela ne nous causera aucun tort, ni Ö l'un ni Ö l'autre. Voici ce que j'ai constatÇ. Hier soir, vous àtes sorti de votre chambre 263

pour tÇlÇphoner Ö Jessie; je vous ai proposÇ

d'envoyer votre fils Ö votre place, et vous m'avez rÇpondu que les Terriens n'avaient pas l'habitude d'envoyer leurs enfants Ö leur place lÖ oî il y avait du danger. Cet usage, s'il est observÇ par les päres, ne l'est-il donc pas par les märes de famille ?

- Mais si, bien sñr!rÇpliqua Baley qui aussitìt s'arràta net.

- Vous voyez ce que je veux dire! continua R. Daneel. Normalement, si Jessie

avait eu peur pour vous et dÇsirÇ vous avertir, elle aurait risquÇ sa propre vie

et non pas envoyÇ son fils risquer la sienne.

Si donc elle a envoyÇ Bentley, c'est qu'elle Çtait sñre qu'il ne risquait rien, alors qu'elle-màme aurait couru un danger en venant vous voir. Supposez que le complot ait ÇtÇ tramÇ par des gens inconnus de Jessie; dans ce cas elle n'aurait eu aucun motif de se tourmenter pour elle-màme. Mais, d'un autre cìtÇ, si elle fait partie du complot, elle a dî savoir, Elijah, Çlle a certainement su qu'on la surveillait et qu'on la reconnaåtrait, tandis que Bentley, lui, passerait inaperçu.

- Attendez un peu! dit Baley, se sentant tellement mal Ö l'aise qu'il crut avoir une nausÇe. Votre

raisonnement est singuliärement spÇcieux, mais...

Il ne fut pas nÇcessaire d'attendre, car un signal se mit Ö clignoter follement sur le bureau du commissaire principal. R.

Daneel

attendit que Baley y rÇpondit, mais le dÇtective ne fit que regarder fixement la

lampe, d'un air impuissant. C'est pourquoi

le robot coupa le contact du signal et demanda, dans le microphone

- qu'est-ce qu'il y a ?

264

La voix mÇtallique de R. Sammy se fit alors entendre :

- Il y a une dame qui dÇsire voir Lije. Je lui ai dit qu'il Çtait occupÇ, mais elle ne veut pas partir.

Elle dit qu'elle s'appelle Jessie.

- Faites-la entrer! dit calmement R. Daneel, dont les yeux se fixärent impassiblement sur Baley, qui se sentit pris de vertige.

14

CHAPITRE CONSêqUENCES D'UN PRêNOM.

Jessie fit irruption dans la piäce, courut Ö son mari, l'Çtreignit et demeura un long moment accrochÇe Ö ses Çpaules, tandis qu'il s'efforçait de surmonter non sans peine le trouble qui le bouleversait.

Il murmura, entre ses lävres pÉles

Bentley ?

Elle leva les yeux vers lui et secoua la tàte nerveusement, faisant ainsi voler ses longs cheveux bruns.

- Il va träs bien, dit-elle.

- Eh bien alors ?...

Jessie fut prise de sanglots soudains qui la secouärent, et ce fut d'une voix

Ö peine perceptible qu'elle hoqueta :

Je n'en peux plus, Lije!C'est impossible!Je ne peux plus ni manger ni dormir!Il faut que je te parle !

- Ne dis rien ! rÇpliqua-t-il, aussitìt angoissÇ.

Pour l'amour du Ciel, Jessie, pas maintenant !

- Il le faut, Lije!J'ai fait quelque chose de terrible !... quelque chose de

si affreux !... Oh, Lije !...

Elle ne put en dire plus et s'effondra, sanglotant de plus belle.

267

- Nous ne sommes pas seuls, Jessie ! dit-il, l'air navrÇ.

Elle tourna son regard vers R. Daneel sans paraåtre le reconnaåtre. Les larmes

qui ruisselaient sur son visage troublaient sa vue, et elle ne se rendit pas compte de la prÇsence du robot. Ce fut lui qui se manifesta, en disant Ö voix basse :

- Bonjour, Jessie.

Elle en eut le souffle coupÇ, et balbutia

- Est-ce que... est-ce que c'est le robot ?...

Elle leva une main devant ses yeux et s'arracha des bras de Baley, puis, respirant profondÇment, elle finit par rÇpÇter, en s'efforçant de sourire :

- C'est bien vous n'est-ce pas ?

- Oui, Jessie, fit R. Daneel.

- Äa ne vous fait rien que je vous traite de robot ?

- Mais non, Jessie, puisque c'est ce que je suis !

- Et moi, ça ne me fait rien qu'on me traite d'imbÇcile, d'idiote et de complice d'agitateurs, parce que

c'est ce que je suis.

- Jessie!gÇmit Baley.

- A quoi bon me taire, Lije ? reprit-elle. Mieux vaut qu'il soit au courant, puisqu'il est ton associÇ.

Moi, je ne peux pas vivre avec ce secret qui m'Çcrase. Depuis hier, je vis un

cauchemar. Äa m'est Çgal

d'aller en prison. Äa m'est Çgal d'àtre dÇclassÇe et de vivre comme les chìmeurs, de levure et d'eau. Tout m'est Çgal. Mais tu ne les laisseras pas faire, Lije, n'est-ce pas ?... Tu ne les laisseras pas me faire du mal ? J'ai... j'ai peur !...

Baley lui caressa l'Çpaule et la laissa pleurer, puis il dit Ö R. Daneel

268

- Elle n'est pas bien. Nous ne pouvons la garder ici. quelle heure est-il ?

14 h 45, rÇpliqua le robot automatiquement,

sans màme consulter de montre.

- Le commissaire principal peut rentrer d'un moment Ö l'autre. Commandez une

voiture, Daneel, et

nous parlerons de tout cela sur l'autoroute.

Sur l'autoroute! s'Çcria Jessie en redressant vivement la tàte. Oh! non, Lije!

Allons, Jessie! fit-il du ton le plus apaisant qu'il put prendre. Ne dÇraisonne pas!Dans l'Çtat oî tu es tu ne peux pas aller sur l'express. Sois gentille, fais un effort et calme-toi, sans quoi nous ne pourrons meme pas traverser la

salle voisine. Si tu veux,

je vais te chercher un peu d'eau.

Elle essuya son visage avec un mouchoir trempÇ

et dit, d'une voix lamentable :

- Oh, regarde mon maquillage !

- Aucune importance!rÇpliqua son mari. Alors, Daneel, vous avez fait le nÇcessaire pour la voiture ?

- Il y en a une qui nous attend, Elijah !

- Bon. Eh bien, en route, Jessie !

- Attends!Juste un instant, Lije!Il faut que je m'arrange un peu!

- Aucune importance, je te dis!rÇpÇta-t-il.

- Je t'en prie, Lije! s'Çcria-t-elle, en s'Çcartant de lui. Je ne veux pas qu'on me voie comme ça. J'en ai pour une seconde.

L'homme et le robot attendirent, le premier en serrant les poings, le second

d'un air impassible. Jessie

fouilla dans son sac, et Baley, une fois de plus, songea que les sacs Ö

main

des femmes Çtaient sans doute les seuls objets qui avaient rÇsistÇ, au cours

des Éges, aux perfectionnements mÇcaniques. On 269

n'avait màme pas rÇussi Ö substituer aux fermoirs mÇtalliques des joints magnÇtiques. Jessie prit en main une petite glace et une minaudiäre en argent que son mari lui avait donnÇes pour son anniversaire, trois ans plus tìt; elle

contenait plusieurs ingrÇdients dont la jeune femme se servit tour Ö tour, mais seule la derniäre couche de fard fut apparente.

Jessie procÇda Ö ces soins de beautÇ avec cette sñretÇ et cette adresse pleine

de dÇlicatesse, qui semblent àtre un don innÇ que possäde toute femme, et qui se manifestent màme dans les plus grandes Çpreuves.

Elle appliqua d'abord un fond de teint qui fit disparaåtre l'aspect luisant ou

rîgueux de sa peau et lui donna un Çclat lÇgärement dorÇ : une longue expÇrience

avait appris Ö Jessie que c'Çtait ce teint-lÖ qui s'harmonisait le mieux avec la

couleur de ses yeux et de ses cheveux. Elle y ajouta un peu d'ocre, sur le front et le menton, une lÇgäre couche de rouge aux joues et un soupçon de bleu sur les paupiäres supÇrieures, ainsi qu'autour du lobe des oreilles.

quant Ö son rouge Ö lävres, il se prÇsentait sous la forme d'un minuscule vaporisateur Çmettant une poussiäre liquide et brillante qui sÇchait aussitìt sur les lävres et les faisait paraåtre beaucoup plus pleines.

- VoilÖ! dit Jessie, qui, träs satisfaite de son oeuvre, tapota lÇgärement ses

cheveux. Je crois que Äa pourra aller!

L'opÇration avait durÇ plus de la seconde annoncÇe, mais il en -avait fallu

moins de quinze pour la

mener Ö bien. Baley l'avait pourtant trouvÇe interminable, et ce fut d'un ton

nerveux qu'il dit Ö sa femme

270

- Allons, viens maintenant!

Elle eut Ö peine le temps de remettre les objets dans son sac, que dÇjÖ le dÇtective l'entraånait hors du bureau.

Däs qu'ils eurent atteint un embranchement absolument dÇsert de l'autoroute,

Baley arràta la voiture,

et, se tournant vers son Çpouse, il lui demanda

- Alors, Jessie, de quoi s'agit-il ?

Depuis leur dÇpart de l'Hìtel de Ville, la jeune femme Çtait demeurÇe impassible; mais son calme commença Ö l'abandonner, et elle regarda tour Ö

tour d'un air Çperdu son mari et R. Daneel, sans prononcer une parole.

- Allons, Jessie! reprit Baley. Je t'en prie, dis-nous ce que tu as sur le coeur. As-tu commis un crime ? Un vÇritable crime ?...

- Un crime ? rÇpÇta-t-elle en secouant la tàte, comme si elle ne comprenait pas la question.

- Voyons Jessie, reprends-toi ! Pas de simagrÇes, veux-tu ? RÇponds-moi simplement oui ou non. As-tu... as-tu tuÇ quelqu'un ?

L'Çgarement de Jessie fit place Ö l'indignation.

- qu'est-ce qui te prend, Lije ? s'Çcria-t-elle.

- RÇponds-moi oui ou non.

- Eh bien, non, bien sñr!

Baley sentit la barre qui pesait sur son estomac devenir moins dure.

- Alors, quoi ? reprit-il. As-tu volÇ quelque chose ?

As-tu falsifiÇ tes comptes au restaurant ? As-tu attaquÇ quelqu'un ? As-tu dÇtÇriorÇ du matÇriel ?...

Allons, parle

- Je n'ai,... je n'ai rien fait de prÇcis... enfin, rien dans le genre de ce que tu viens de dire !... Ecoute, 271

Lije, fit-elle en regardant autour d'elle, est-il bien nÇcessaire de rester ici ?

- Oui, jusqu'Ö ce que tu nous aies rÇpondu. Alors, commence par le commencement. qu'est-ce que tu es venue me dire ?

Le regard de Baley croisa celui de R. Daneel, par-dessus la tàte baissÇe de la

jeune femme, et Jessie

se mit Ö parler, d'une voix douce qui, Ö mesure qu'elle racontait son histoire, gagna en force et en nettetÇ.

- Il s'agit de ces gens, Lije... tu sais bien... les MÇdiÇvalistes. Ils sont

toujours lÖ, Ö tourner autour de

nous, et Ö parler. Màme autrefois, quand j'ai commencÇ Ö travailler, c'Çtait

comme ça. Tu te rappelles

Elisabeth Tombowe ? Elle Çtait mÇdiÇvaliste; elle disait tout le temps que nos ennuis avaient commencÇ quand on avait construit

les CitÇs et que c'Çtait bien mieux avant. Moi, je lui demandais toujours comment elle pouvait ätre si sñre de ce qu'elle affirmait; je le lui ai surtout demandÇ däs que nous avons ÇtÇ mariÇs, Lije, et tu te rappelles que nous en avons souvent discutÇ, toi et moi. Alors, elle me citait des passages tirÇs d'un tas de petites brochures qu'on n'a jamais cessÇ

de publier. Par exemple: La Honte des CitÇs... je ne me rappelle plus qui avait

Çcrit ça...

Ogrinsky, rÇpliqua Baley d'une voix indiffÇrente.

Oui, c'est ça. Remarque que, la plupart du temps ce qu'elle disait ne tirait pas Ö consÇquence. Et puis, quand je t'ai ÇpousÇ, elle est devenue sarcastique.

Elle m'a dÇclarÇ :.Æ J'ai idÇe que vous allez afficher une fervente admiration pour les CitÇs, maintenant que vous àtes mariÇe -Ö un policier!Ø A partir de ce moment-lÖ, elle ne m'a plus dit grand-chose, et 272

puis j'ai changÇ de service et je ne l'ai plus vue que rarement. Je suis convaincue, d'ailleurs, que bien souvent elle ne cherchait qu'Ö m'impressionner et Ö se donner des airs mystÇrieux ou importants. Elle Çtait vieille fille, et elle est morte sans jamais avoir rÇussi Ö se marier. Beaucoup de ces MÇdiÇvalistes ont des cases qui leur manquent, tu le sais bien, Lije !

Je me rappelle qu'un jour tu m'as dit que souvent les gens prennent leurs propres lacunes pour celles de la sociÇtÇ qui les entoure, et qu'alors ils cherchent Ö rÇformer ladite sociÇtÇ parce qu'ils sont incapables de se rÇformer eux-màmes.

Baley se rappelait fort bien avoir Çmis cette opinion, mais ses propres paroles lui parurent maintenant banales et superficielles.

- Ne t'Çcarte pas du sujet, Jessie, lui dit-il gentiment.

quoi qu'il en soit, reprit-elle, Lizzy parlait tout le temps d'un certain jour qui ne manquerait pas d'arriver. En prÇvision de ce jour, il fallait se tenir les coudes. Elle disait que c'Çtait la faute des Spaciens, qui tenaient Ö

maintenir la Terre dans un Çtat

de faiblesse et de dÇcadence. La dÇcadence, c'Çtait un de ses grands mots. Elle examinait les menus que je prÇparais pour la semaine suivante, et dÇclarait avec mÇpris : Æ

DÇcadent! DÇcadent! Ø Jane Myers l'imitait Ö la perfection et nous faisait mourir de rire Ö la cuisine. quant Ö Elisabeth, elle rÇpÇtait sans se lasser qu'un jour viendrait oî nous dÇtruirions les CitÇs, oî nous retournerions Ö la terre, et

oî nous rÇglerions leur compte Ö ces Spaciens, qui essaient de nous enchaåner pour toujours aux CitÇs en nous imposant leurs robots. Mais elle n'appelait jamais ceux-ci des robots : elle disait que c'Çtait des 273

monstres mÇcaniques sans Éme. Pardonnez-moi de rÇpÇter le terme, Daneel.

- Je ne connais pas la signification de cette expression, Jessie ; mais, de

toute façon, soyez sñre que vous àtes excusÇe. Continuez, je vous prie.

Baley s'agita nerveusement sur son siäge. C'Çtait une vraie manie de Jessie, que de ne jamais pouvoir raconter une histoire sans tourner d'abord autour du sujet, quelles que fussent l'importance ou l'urgence de celui-ci.

quand Elisabeth parlait ainsi,. continua-t-elle, elle voulait toujours nous faire croire que beaucoup de gens participaient Ö ce mouvement. Ainsi, elle disait : Æ A la derniäre rÇunion... Ø, et puis elle s'arràtait, et me regardait, moitiÇ fiäre et moitiÇ

craintive. Elle aurait voulu sans doute que je l'interroge Ö ce sujet, ce qui lui aurait permis de prendre des airs importants ; mais, en màme temps, elle avait sñrement peur que je lui cause des ennuis. Bien entendu, je ne lui ai jamais

posÇ une seule question:

je ne voulais pour rien au monde lui faire ce plaisir.

De toute façon, Lije, notre mariage a mis fin Ö tout cela, jusqu'Ö ce que...

Elle s'arràta court.

- Allons, continue, Jessie!dit Baley.

- Est-ce que tu te rappelles, Lije, reprit-elle, la discussion que nous avons eue autrefois, Ö propos...

Ö propos de JÇzabel ?

Je ne vois pas le rapport.

Il lui fallut quelques secondes pour se rappeler que JÇzabel Çtait le prÇnom de son Çpouse, et non pas celui d'une tierce personne. Et, presque inconsciemment, il se tourna vers

R. Daneel pour lui donner une explication.

274

- Le vrai prÇnom de Jessie, c'est JÇzabel; mais elle ne l'aime pas et elle ne veut pas qu'on s'en serve.

Le robot fit gravement de la tàte un signe d'acquiescement, et Baley se dit

qu'apräs tout il Çtait stupide de perdre son temps Ö se prÇoccuper de ce que pouvait penser son associÇ.

--Cette discussion m'a longtemps tracassÇe, Lije, je t'assure, dit Jessie. C'Çtait sans doute träs bàte, mais j'ai beaucoup rÇflÇchi par la suite Ö tout ce que tu m'avais dit; j'ai surtout ÇtÇ frappÇe de ce que JÇzabel, Ö ton avis, avait un tempÇrament conservateur et luttait pour maintenir les traditions de ses

ancàtres, en s'opposant aux nouvelles coutumes que l'Çtranger tentait d'imposer. Et comme je portais le màme nom qu'elle, j'en suis venue Ö... comment dire ?...

- A t'identifier Ö elle ? suggÇra son mari.

- Oui, c'est ça, rÇpondit-elle. ( Mais, secouant aussitìt la tàte, et fuyant

le regard de Baley, elle ajouta : ) Oh ! bien sñr, pas complätement! Mais j'ai

pensÇ que nous Çtions un peu le màme genre de femme.

Allons, Jessie, ne dis pas de bàtises!

Ce qui m'a de plus en plus impressionnÇe, continua-t-elle sans se laisser troubler par cette interruption, c'est que je trouvais une grande analogie entre l'Çpoque de JÇzabel et la nìtre. Nous, les Terriens, nous avions nos habitudes, et puis voilÖ que

les Spaciens sont venus, avec une quantitÇ d'idÇes nouvelles qu'ils ont essayÇ de nous imposer contre notre grÇ. Alors, peut-àtre bien que les MÇdiÇvalistes avaient raison, et que nous devrions revenir aux bonnes vieilles maniäres de

vivre d'autrefois. Et c'est

275

Ö cause de cela que je suis retournÇe voir Elisabeth.

- Ah, vraiment! Et alors ?...

- Elle m'a d'abord dÇclarÇ qu'elle ne savait pas de quoi je voulais parler, et que ce n'Çtait pas un sujet dont on pouvait discuter avec une femme de policier. Mais je lui ai dit que ton mÇtier et mes opinions personnelles Çtaient deux choses complätement distinctes. Alors elle a

fini par me rÇpondre:

Æ Bon!Eh bien, j'en parlerai Ö quelqu'un. Ø Un mois plus tard, elle est venue me voir, et elle m'a dit : Æ C'est d'accord, vous pouvez venir. Ø Et.depuis cette Çpoque-lÖ, j'ai toujours assistÇ aux rÇunions.

- Et tu ne m'en as jamais parlÇ! fit Baley, douloureusement.

- Je t'en demande pardon, Lije! murmura-t-elle, d'une voix tremblante.

- Äa ne sert Ö rien, Jessie, de me demander pardon. Ce qu'il faut maintenant,

c'est me dire ce que c'Çtait que ces rÇunions. Et d'abord, oî avaient-elles lieu ?

Il commençait Ö se sentir moins oppressÇ, moins bouleversÇ. Ce qu'il avait essayÇ de croire impossible se rÇvÇlait au contraire

la vÇritÇ, une vÇritÇ Çvidente, indubitable. Dans un sens, il Çprouva un soulagement Ö voir se dissiper ses incertitudes.

Justement ici, rÇpondit-elle. Ici màme !

qu'est-ce que tu dis ? LÖ oî nous sommes ?

Je veux dire : sur -l'autoroute. C'est pour ça que je ne voulais pas que nous y venions, tout Ö

l'heure. C'est un endroit träs commode pour se rÇunir!

- Combien Çtiez-vous ?

- Je ne sais pas exactement. Soixante, soixante-dix peut-àtre... Äa se passait

sur un embranchement

276

gÇnÇralement dÇsert. On y apportait des pliants et des rafraåchissements. quelqu'un faisait un discours, la plupart du temps pour dÇcrire la vie merveilleuse qu'on menait autrefois, et pour annoncer qu'un jour viendrait oî l'on se dÇbarrasserait des monstres, c'est-Ö-dire des robots, et

aussi des Spaciens. Ces discours

Çtaient en rÇalitÇ assez ennuyeux, parce que c'Çtaient toujours les màmes. On se bornait Ö les endurer. Ce qui nous faisait le plus plaisir, c'Çtait de nous retrouver tous et de nous figurer que nous faisions quelque chose d'important. Nous nous jurions fidÇlitÇ

par des serments solennels, et nous convenions de signes secrets par lesquels nous nous reconnaåtrions les uns les autres en public.

- Personne ne venait donc jamais vous interrompre, ni patrouilles de police ni

voitures de pompiers ?

- Non, jamais.

- Est-ce une chose anormale, Elijah ? demanda R. Daneel.

- Non, pas träs ! rÇpliqua Baley, songeur. Il y a certains embranchements d'autoroutes qui ne sont pratiquement jamais utilisÇs. Mais ce n'est pas facile du tout de les connaåtre

Est-ce tout ce que vous faisiez Ö ces rÇunions, Jessie ? Vous vous borniez Ö

Çcouter des discours et Ö jouer aux conspirateurs ?

- Oui, c'est Ö peu präs tout. quelquefois, on chantait en choeur. Et puis, naturellement, on buvait du jus de fruit et on mangeait des sandwiches.

- Eh bien, alors, s'Çcria-t-il presque brutalement, je ne vois vraiment pas ce qui te tourmente, maintenant!

- Oh, fit-elle en tressaillant, Ö quoi bon te le dire ?

Tu es en coläre!... Je te prie de me rÇpondre! dit-il, s'armant d'une 277

patience d'airain. Si vous ne faisiez que vous livrer Ö des activitÇs aussi inoffensives, veux-tu me dire pourquoi, depuis deux jours, tu es tellement affolÇe ?...

- J'ai pensÇ qu'ils allaient te faire du mal, Lije.

Pour l'amour du Ciel, pourquoi te donnes-tu l'air de ne pas comprendre ? Je t'ai pourtant tout expliquÇ!

- Non, tu ne l'as pas fait!Pas encore!Tu m'as racontÇ une petite histoire de conspiration de cafÇ

Ö laquelle tu as pris part, c'est tout!Est-ce qu'ils se sont jamais livrÇs Ö des manifestations en public ?.

Ont-ils dÇtruit des robots, ou fomentÇ des Çmeutes, ou tuÇ des gens ?...

- Jamais, Lije!Tu sais bien que je ne ferais jamais rien de ce genre, et que, s'ils avaient tentÇ une de ces actions-lÖ, j'aurais donnÇ ma dÇmission !

- Alors, veux-tu me dire pourquoi tu nous as

parlÇ d'une chose terrible que tu as faite ? Pourquoi t'attends-tu Ö àtre arràtÇe ?

Eh bien, voilÖ... Nous parlions souvent du jour oî la pression exercÇe sur le gouvernement serait telle qu'il serait obligÇ de cÇder. Pour cela, on allait s'organiser; et, quand on serait pràts, on pourrait provoquer de grandes gräves qui arràteraient les usines. Cela obligerait le gouvernement Ö supprimer les robots et Ö exiger que les Spaciens retournent d'oî ils sont venus. J'ai toujours pensÇ que c'Çtaient des paroles en l'air, et puis voilÖ que cette affaire a commencÇ... je veux dire ton association avec Daneel. Alors, on a dit : Æ

C'est maintenant qu'il faut agir! On va faire un exemple, qui arràtera net l'invasion des robots. Ø Les femmes en ont parlÇ aux Toilettes, sans savoir qu'il s'agissait de toi, Lije. Mais moi, je m'en suis doutÇe, tout de suite.

278

Sa voix se brisa, et Baley lui dit, doucement

- Mais voyons, Jessie, c'Çtait de l'enfantillage!

Tu vois bien que c'Çtaient des commÇrages de femmes, et qu'il ne s'est rien passÇ du tout!

- Ah, je ne sais pas!dit-elle. J'ai eu si peur, si peur!Je me suis dit : Æ Je fais partie du complot.

Si on tue quelqu'un, si on dÇtruit quelque chose, Lije va s'e faire tuer, Bentley aussi peut-àtre, et ce sera ma faute, et il faudra que j'aille en prison Ø

Elle s'effondra en sanglotant sur l'Çpaule de Baley, qui la maintint serrÇe contre lui, et, pinçant les lävres, regarda longuement R

Daneel; celui-ci, ne manifestant pas la moindre Çmotion, observait calmement

la scäne.

Et maintenant, Jessie, dit son mari, je voudrais que tu rÇflÇchisses un peu. qui Çtait le chef de ton groupe?

Elle se calma petit Ö petit, et tamponna ses yeux avec son mouchoir.

il y avait un nommÇ Joseph Klemin, mais, en

rÇalitÇ, il n'avait aucune autoritÇ : il Çtait petit, un mätre soixante-cinq environ, et je crois que, dans sa famille, on lui menait la vie dure. Je ne pense pas qu'il soit dangereux. Tu ne vas pas l'arràter, Lije, sur mon tÇmoignage ? s'Çcria-t-elle, confuse et tourmentÇe.

- Pour l'instant, je n'ai pas l'intention d'arràter qui que ce soit. Comment Klemin recevait-il des ordres ?

- Je n'en sais rien.

- Y avait-il des Çtrangers Ö ces rÇunions, des gens importants venant d'un comitÇ central ?

quelquefois, il y avait des orateurs qui venaient 279

faire des discours, mais pas souvent, deux ou trois fois par an.

- Sais-tu comment ils s'appelaient ?

- Non. On les prÇsentait en nous disant : Æ Un de nos camarades Ø, ou : Æ Un ami de tel ou tel endroit... Ø

-Bon. Daneel!

- Oui, Elijah! dit le robot.

- Faites Ö Jessie la description des hommes que vous avez repÇrÇs. Nous allons voir si elle les reconnaåt.

R. Daneel donna le signalement des suspects, avec une exactitude anthropomÇtrique. Jessie l'Çcouta d'un air dÇsemparÇ, et, Ö mesure qu'elle entendait ÇnumÇrer les caractÇristiques physiques des individus, elle secoua la tàte de

plus en plus vigoureusement.

- Cela ne sert Ö rien, Ö rien du tout! s'Çcria-t-elle.

Comment me rappeler de tels dÇtails ? Je ne me souviens pas avec prÇcision de

leur aspect, aux uns et

aux autres !

soudain elle s'interrompit et parut rÇflÇchir.

N'avez-vous pas dit, demanda-t-elle Ö R..Daneel, que l'un d'eux s'occupait d'une usine de levure ?

Oui, dit le robot. Francis Clousarr est employÇ

Ö la Ferme centrale de levure de la CitÇ.

Tout ce que je peux vous dire, c'est qu'un jour oî un homme faisait un discours, j'Çtais assise au premier rang, et j'ai tout le temps ÇtÇ incommodÇe, parce qu'il sentait la levure brute. Vous savez comme ça sent fort. Je m'en souviens, parce que, ce

jour-lÖ, j'avais mal au coeur, et l'odeur m'a rendue encore plus malade, si bien que j'ai dî me lever et aller me mettre dans les derniers rangs, sans comprendre, 280

sur le moment, ce qui augmentait mon malaise. Peut-àtre que cet homme Çtait celui dont vous me parlez, car, quand on travaille tout le temps dans la levure, l'odeur imprägne les vàtements.

Elle se frotta le nez, comme si cette seule Çvocation lui Çtait pÇnible, et

son mari lui demanda :

- Tu ne te rappelles pas de quoi il avait l'air ?

- Absolument pas, fit-elle catÇgoriquement.

- Tant pis!Eh bien, Jessie, je vais te ramener chez ta märe, oî tu vas me faire le plaisir de rester, avec Bentley!Tu n'en bougeras pas, sous aucun prÇtexte, jusqu'Ö nouvel ordre. Peu importe que Ben manque la classe. Je vous ferai livrer vos repas Ö

domicile, et je te prÇviens que les abords de l'appartement seront surveillÇs

par la police.

- Et toi, Lije, que vas-tu faire ?

- Ne te fais pas de souci pour moi. Je ne cours aucun danger.

- Mais combien de temps ça va-t-il durer ?

- Je n'en sais rien. Peut-àtre un ou deux jours seulement, rÇpondit-il, sans mettre beaucoup de conviction dans ce pronostic.

quand Baley se retrouva seul sur l'autoroute avec R. Daneel, il demeura longtemps silencieux, rÇflÇchissant profondÇment.

- J'ai l'impression, finit-il par dire, que nous nous trouvons en prÇsence d'une organisation comprenant deux Çchelons distincts.

Tout d'abord, Ö la base,

des groupes sans programme d'action nettement dÇfini, et dont l'objet essentiel

consiste Ö servir de

masse, sur laquelle on puisse s'appuyer Çventuellement pour faire un coup de

force. D'autre part, une

Çlite bien moins nombreuse, qui se consacre Ö la rÇalisation d'un plan mîrement concertÇ. C'est ce 281

petit groupe d'Çlite qu'il nous faut dÇcouvrir. Nous pouvons laisser de cìtÇ les conspirateurs d'opÇrette dont Jessie nous a parlÇ.

- Tout cela va de soi, sans doute, dit R. Daneel, Ö la condition que nous puissions croire sur parole le rÇcit de Jessie.

- Pour ma part, rÇpliqua sächement Baley, j'estime qu'elle nous a dit la vÇritÇ.

- Et vous avez apparemment raison. Rien dans ses rÇactions cÇrÇbrales n'indique, en effet, que pathologiquement elle soit

prÇdisposÇe Ö mentir.

- J'ai la prÇtention de connaåtre ma femme, dit Baley d'un air offensÇ, et je sais qu'elle ne ment jamais. Je ne vois donc aucun intÇràt Ö ce que son nom

figure dans le rapport que nous ferons sur l'enquàte. C'est bien entendu, n'est-ce pas, Daneel ?

- Il en sera fait selon votre dÇsir, rÇpliqua tranquillement le robot, mais,

dans ce cas, notre rapport

ne sera ni complet ni vÇridique.

- C'est possible, mais cela ne fait rien. Elle est venue nous donner les renseignements qu'elle possÇdait, et la nommer aurait pour rÇsultat de la faire figurer sur les fiches de la police; or, je ne veux de

cela Ö aucun prix.

- Je vous comprends, Elijah, et nous ferons ce que vous dÇsirez Ö condition, bien entendu, que nous ne dÇcouvrions rien de plus.

Nous n'avons plus rien Ö dÇcouvrir, en ce qui concerne Jessie: je peux vous le garantir.

Alors, pourriez-vous m'expliquer pourquoi le nom de JÇzabel, et le simple fait de l'entendre prononcer, ont pu inciter votre

femme Ö renier ses anciennes convictions et Ö prendre une attitude si nouvelle ?

282

Pour moi, je ne comprends pas bien ce qui l'a poussÇe Ö agir ainsi.

Tout en bavardant, ils continuaient Ö rouler lentement sur l'autoroute dÇserte.

. - C'est difficile Ö expliquer, fit Baley. JÇzabel est un nom que l'on porte rarement. C'Çtait jadis celui d'une femme de träs mauvaise rÇputation. Jessie a, pendant des annÇes, ruminÇ ce fait; cela lui a inspirÇ une Çtrange conviction,

celle d'àtre une femme mÇchante, et elle a trouvÇ dans ce sentiment une sorte de compensation Ö l'existence immuablement correcte qu'elle menait.

- Mais pourquoi donc une femme respectueuse

des lois peut-elle avoir envie de cultiver

un penchant Ö la mÇchancetÇ ? demanda le robot.

- Ah!fit Baley, esquissant un sourire. Les femmes sont ainsi faites, Daneel

quoi qu'il en soit, j'ai fait une bàtise. AgacÇ par ces idÇes bizarres, j'ai

affirmÇ avec insistance Ö Jessie que la vraie JÇzabel avait ÇtÇ, non pas la mÇchante femme que l'on prÇtend, mais au contraire une

excellente Çpouse. Et

depuis, je n'ai jamais cessÇ de regretter d'avoir dit cela, car, en fait, j'ai rendu ainsi Jessie träs malheureuse. J'ai dÇtruit en

elle quelque chose que rien

n'a jamais pu remplacer. J'ai idÇe que ce qui s'est passÇ ensuite a ÇtÇ pour elle une maniäre de revanche : elle a sans doute voulu

me punir, en s'adonnant

Ö des activitÇs que je devais nÇcessairement dÇsapprouver. Mais je n'irai pas

jusqu'Ö dire qu'elle avait

pleinement conscience de ce dÇsir.

- Je ne vous comprends pas träs bien, rÇpliqua R. Daneel. Une volontÇ peut-elle vraiment ne pas àtre consciente ? Et dans ce cas; les deux termes ne se contredisent-ils pas l'un l'autre ?

283

Baley, dÇvisageant longuement le robot, dÇsespÇra de jamais rÇussir Ö lui expliquer en quoi pouvait consister le subconscient;

aussi prÇfÇra-t-il faire une digression.

- Il faut vous dire, de plus, que la Bible joue un grand rìle dans la vie intellectuelle et dans les Çmotions des hommes, Daneel.

- qu'est-ce que la Bible ?

Sur le moment, la question surprit Baley; mais aussitìt il s'Çtonna lui-màme d'en avoir ÇtÇ dÇcontenancÇ. Il savait fort bien

que la sociÇtÇ spacienne Çtait rÇgie par une philosophie essentiellement matÇrialiste, en sorte que R. Daneel ne pouvait pas avoir plus de connaissances religieuses que les Spaciens eux-màmes.

- La Bible, rÇpliqua-t-il sächement, est un livre sacrÇ : la moitiÇ de la population terrestre la vÇnäre.

- Je m'excuse, dit R. Daneel ; mais vous utilisez des termes que je ne connais pas.

- Un livre sacrÇ est un livre que l'on respecte beaucoup. La Bible contient de nombreux passages qui, convenablement interprÇtÇs, constituent une rägle de vie; et, aux yeux de

beaucoup de gens, cette

loi morale est celle qui peut le mieux permettre Ö

l'humanitÇ d'accÇder au bonheur.

R. Daneel eut l'air de rÇflÇchir Ö cette explication.

Est-ce que cette rägle de vie est incorporÇe dans vos lois ? demanda-t-il.

Il s'en faut de beaucoup, dit Baley. Elle ne se pràte pas Ö des applications lÇgales. Elle exige que chaque individu s'y conforme spontanÇment, par le seul fait qu'il en Çprouve l'impÇrieux besoin. C'est vous dire que, dans un sens, elle a plus de portÇe.

que toute loi humaine.

284

- Plus de portÇe qu'une loi ? Cela aussi me parait àtre un contresens, comme

cette volontÇ inconsciente dont vous parliez tout Ö l'heure.

- Je crois, rÇpliqua Baley en souriant finement, que la meilleure façon de vous faire comprendre de quoi il s'agit consiste Ö vous citer un passage de la Bible elle-màme. Cela vous intÇresserait de l'entendre ?

- Mais oui, bien sñr ! fit le robot.

Baley ralentit, puis arràta la voiture, et il resta un long moment silencieux, cherchant, les yeux fermÇs, Ö se rappeler le texte

exact auquel il pensait.

Il aurait aimÇ raconter ce rÇcit sacrÇ dans la langue un peu archaãque d'autrefois, mais il estima que, pour àtre bien compris de R. Daneel, il valait mieux utiliser le langage moderne courant, C'est pourquoi cette citation biblique prit l'air d'une histoire contemporaine, et non pas d'une Çvocation d'un temps presque immÇmorial.

- JÇsus, dit-il, S'en alla sur le mont des Oliviers, et, Ö l'aube, Il revint au temple. Tout le peuple s'assembla autour de Lui, et,

S'Çtant assis, Il Se mit

Ö enseigner. Les Scribes et les Pharisiens Lui prÇsentärent une femme qui venait de commettre un adultäre, et ils Lui dirent : Æ Seigneur, cette femme a ÇtÇ

prise en flagrant dÇlit d'adultäre. Moãse, dans la Loi de nos Päres, nous a ordonnÇ de lapider celles qui se rendaient coupables d'un tel pÇchÇ. qu'en pensez-vous ? Ø En Lui posant cette

question, ils pensaient Lui tendre un piäge et trouver dans Sa rÇponse un motif d'accusation contre Lui. Mais JÇsus, Se penchant en avant, traça sur le

sable des signes avec Son doigt, comme s'il ne les avait pas entendus.

Comme ils rÇpÇtaient leur question, Il Se leva et leur 285

dit : Æ que celui qui n'a jamais pÇchÇ lui jette la premiäre pierre ! Ø Puis Il Se rassit et Se remit Ö

Çcrire sur le sable. Et tous ceux qui L'entouraient, sachant bien dans leur conscience, qu'ils n'Çtaient pas nets de pÇchÇ, se retirärent les uns apräs les auträs, du plus vieux jusqu'au plus jeune. JÇsus donc

Se trouva bientìt seul avec la femme adultäre, qui se tenait devant Lui. S'Çtant levÇ et ayant constatÇ

que la pÇcheresse restait seule avec Lui. Il lui dit : Æ Femme, oî sont tes accusateurs ? Personne ne t'a donc condamnÇe ? Ø Et elle Lui rÇpondit : Æ Non, Seigneur, personne! Ø Alors, JÇsus lui dit: Æ Moi non plus, Je ne te condamne pas. Va et ne päche plus!... Ø

R. Daneel, qui avait ÇcoutÇ attentivement, demanda :

- qu'est-ce que l'adultäre ?

- Peu importe. C'Çtait un crime, et, Ö l'Çpoque de ce rÇcit, il Çtait lÇgalement puni de lapidation, c'est-Ö-dire qu'on jetait des

pierres contre la coupable, jusqu'Ö ce qu'elle mourñt.

- Et cette femme Çtait coupable ?

- oui.

- Alors, pourquoi n'a-t-elle pas ÇtÇ lapidÇe ?

- Aucun de ses accusateurs ne s'en est senti le droit, apräs ce que JÇsus leur avait dÇclarÇ. Cette histoire sert Ö dÇmontrer qu'il y a quelque chose de plus fort que le sens et le goñt de la justice, tels qu'on vous les a inculquÇs, Daneel. L'homme est capable de grands Çlans de charitÇ, et il peut aussi pardonner. Ce sont lÖ deux choses que vous ne connaissez pas.

Non, Elijah. On ne m'a pas appris ces mots-lÖ.

- Je le sais, murmura Baley. Je le sais bien !

286

Il dÇmarra brusquement et fonça Ö toute vitesse sur l'autoroute, si vite qu'il se sentit pressÇ contre le dossier de son siäge.

- Oî allons-nous ? demanda R. Daneel.

- A l'usine de levure, pour obtenir la vÇritÇ du dÇnommÇ Francis Clousarr, conspirateur.

- Avez-vous une mÇthode particuliäre pour cela, Elijah ?

- Non, pas moi, Daneel!Pas prÇcisÇment! Mais vous, vous en avez une, et elle est träs pratique !

Ils se hÉtärent vers le but de leur enquàte.

CHAPITRE ARRESTATION D'UN CONSPIRATEUR

A mesure qu'il approchait duquartier des usines de levure, Baley sentit, plus pÇnÇtrante, l'odeur particuliäre qui en Çmanait.

Contrairement Ö bien des gens, Ö Jessie par exemple, il ne la trouvait pas dÇsagrÇable, et màme il avait tendance Ö l'aimer, car elle lui rappelait de bons souvenirs.

En effet, chaque fois qu'elle lui piquait de nouveau les narines cette odeur le ramenait Ö plus de trente ans en arriäre. Il se revoyait, gamin de dix ans, rendant visite Ö son oncle Boris, qui travaillait dans une des usines de produits synthÇtiques Ö base de levure. L'oncle Boris avait toujours une petite rÇserve de friandises : c'Çtaient des petits bonbons chocolatÇs, qui contenaient de la cräme sucrÇe, ou

encore des gÉteaux plus durs ayant la forme de chats et de chiens. Si jeune qu'il fñt alors, il savait träs bien qu'oncle Boris n'aurait pas dñ disposer ainsi de gÉteries ; aussi le jeune Lije

les mangeait-il toujours subrepticement, accroupi dans un coin de la salle oî travaillait son oncle, et tournant le dos Ö tout le monde ; et il les avalait träs vite, de peur d'àtre 289

pris en faute. Mais les friandises n'en Çtaient que meilleures.

Pauvre oncle Boris! Il avait eu un accident mortel. On n'avait jamais dit Ö

Lije ce qui s'Çtait passÇ,

et il avait versÇ des larmes amäres, parce qu'il s'Çtait figurÇ que cet oncle si bon avait dñ àtre arràtÇ pour avoir volÇ des gÉteaux Ö son intention; et l'enfant avait longtemps pensÇ qu'on l'arràterait, lui aussi, pour les avoir mangÇs, et qu'on le ferait mourir comme son oncle. Beaucoup plus

tard, devenu policier,

Baley avait vÇrifiÇ soigneusement les dossiers de la PrÇfecture, et il avait fini par trouver la vÇritÇ : l'oncle Boris Çtait tombÇ

sous un camion. Cette dÇcouverte avait mis Un terme assez dÇsappointant Ö

ce

mythe romanesque; mais, chaque fois qu'une odeur de levure flottait dans l'air, elle ne manquait pas de raviver en lui, ne fñt-ce qu'un fugitif instant, le souvenir du mythe disparu.

Le Æ quartier de la Levure Ø n'Çtait cependant pas le nom officiel d'un secteur de New York; aucun plan de la ville ne le mentionnait, et la presse

ne l'utilisait pas; mais, dans le langage courant, on dÇsignait ainsi les arrondissements pÇriphÇriques de la CitÇ, Ö savoir Newark, New Brunswick et Trenton. C'Çtait un vaste espace qui

s'Çtendait sur ce que, Ö l'Epoque MÇdiÇvale, on appelait New Jersey; on y trouvait, surtout Ö Newark et Ö Trenton, de nombreux immeubles d'habitation, mais la majeure partie de ce quartier Çtait occupÇe par des usines de levure ; Ö vrai dire, c'Çtaient plutìt des fermesoî l'on cultivait des milliers de variÇtÇs de levures

qui servaient Ö la fabrication d'alliments de toutes espäces. Un cinquiäme de la

-population travaillait Ö cultiver cette denrÇe, et un autre cinquiäme Çtait

290

employÇ dans des usines, oî s'effectuait la transformation des autres matiäres

premiäres nÇcessaires

Ö l'alimentation de la CitÇ. Celle-ci recevait quotidiennement, en effet, des

montagnes de bois et de cellulose brute qui provenaient des monts Alleghanis;

cette cellulose Çtait traitÇe dans des bassins colossaux pleins d'acide, oî

on

l'hydrolysait en glucose;

puis on y incorporait principalement des tonnes de nitrates et de phosphates, et, en quantitÇs moins importantes, des matiäres organiques issues des laboratoires de produits chimiques. Mais toutes ces opÇrations n'aboutissaient qu'Ö produire, toujours et davantage, une seule et

màme denrÇe : la levure. Sans elle, six des huit milliards d'habitants de la Terre

seraient morts de faim en moins d'un an.

A cette seule pensÇe, Baley frissonna. Trois jours plus tìt, cette ÇventualitÇ n'Çtait ni plus ni moins invraisemblable, mais elle ne lui serait jamais venue Ö l'esprit.

Il quitta l'autoroute et s'engagea dans une avenue aboutissant aux faubourgs de Newark; elle Çtait bordÇe, de part et d'autre, de

colossales constructions de ciment, et si peu peuplÇes que la circulation y Çtait träs facile.

- quelle heure est-il, Daneel ? demanda Baley.

- 16 h 45, rÇpondit aussitìt le robot.

- S'il fait partie de l'Çquipe de jour, il doit àtre lÖ !

Il gara la voiture dans un hall de livraison, et passa vivement devant le poste de contrìle.

Sommes-nous arrivÇs Ö la principale usine de levure de New York, Elijah ? demanda R. Daneel.

- C'est une des principales, oui, dit Baley.

Ils pÇnÇträrent dans un couloir donnant accäs Ö

291

de nombreux bureaux, et Ö l'entrÇe duquel une employÇe leur dit, d'un air souriant

- Vous dÇsirez, messieurs ?

- Police, rÇpliqua Baley en montrant sa plaque.

Y a-t-il ici, parmi le personnel, un nommÇ Francis Clousarr ?

- Je vais voir, dit la femme, qui parut troublÇe.

Elle avait devant elle un standard tÇlÇphonique dans le tableau duquel elle enfonça une fiche Ö ;; endroit marquÇ Æ Personnel Ø; puis ses lävres remuärent comme si elle parlait,

mais sans Çmettre aucun son. Baley connaissait bien les laryngophones, mais il dit Ö la tÇlÇphoniste :

- Parlez tout haut, je vous prie!Je dÇsirÇ entendre ce que vous dites.

L'employÇe s'exÇcuta, en achevant sa phrase

- ... Et il dit qu'il est de la police, monsieur.

Un instant plus tard, un homme bien mis, aux cheveux bruns soigneusement peignÇs et portant une fine moustache, franchit une porte et vint Ö Baley.

- Je suis le directeur du personnel, -dit-il en souriant courtoisement.

qu'y

a-t-il pour votre service, inspecteur ?

Baley le regarda froidement, et le sourire du chef de service se figea.

- Si c'est possible, inspecteur, reprit-il, je voudrais Çviter d'Çnerver les

ouvriers. Ils sont assez susceptibles, däs qu'il est question d'une intervention

de la police.

Ah ! vraiment ? fit Baley. Est-ce que clousarr est lÖ ?

- oui.

- Bon. Alors, donnez-moi un indicateur. Si je -ne 292

trouve pas Clousarr Ö son poste, je reviendrai vous voir.

- Entendu!fit l'autre, qui ne souriait plus du tout. Je vais vous procurer un indicateur.

On appelait ainsi un petit objet banal que l'on tenait dans la paume de la main, et qui se rÇchauffait Ö mesure que l'on s'approchait du lieu cherchÇ;

de màme, il se refroidissait däs que l'on s'Çloignait du but. Il n'y avait qu'Ö le rÇgler, au dÇpart, sur une destination donnÇe, et le directeur du personnel prÇcisa Ö Baley que l'indicateur le mänerait ainsi au

Groupe CG, section 2, ce qui, dans la terminologie de l'Çtablissement, dÇsignait une certaine partie de l'usine, mais Baley ignorait laquelle.

Un amateur n'aurait probablement pas pu se servir d'un tel appareil, tant Çtaient faibles les variations de tempÇrature qu'il subissait; mais, en fait,

peu de citoyens new-yorkais Çtaient des amateurs, dans l'utilisation de ces objets, qui rappelait beaucoup le jeu de la main chaude, träs populaire parmi

les enfants. Däs leur plus jeune Ége, on leur donnait en effet de petits indicateurs miniatures, et ils s'amusaient follement Ö

se

cacher et Ö se chercher les uns

les autres, dans le dÇdale des couloirs de la CitÇ, en criant : Æ Tu es froid, tu te rÇchauffes, tu brñles ! Ø

Baley s'Çtait bien souvent dirigÇ avec aisance dans des centaines d'usines et de centrales d'Çnergie, plus vastes les unes que les autres, en se servant de ces sortes d'indicateurs, grÉce auxquels il Çtait sñr d'atteindre par le chemin le

plus court son objectif, comme si quelqu'un ly avait vÇritablement conduit par

la main.

C'est ainsi qu'apräs dix minutes de marche, il pÇnÇtra dans une grande piäce

brillamment ÇclairÇe,

293

l'indicateur chauffant la main. Avisant un ouvrier qui travaillait präs de l'entrÇe, il lui demanda

- Est-ce que Francis Clousarr est ici ?

L'ouvrier se redressa brusquement, et montra d'un geste l'autre bout de la salle, vers lequel le policier se dirigea aussitìt. L'odeur de levure Çtait forte et pÇnÇtrante, en dÇpit de l'air conditionnÇ que des souffleries au ronflement sonore ne cessaient de renouveler.

A l'approche de Baley, un homme se leva et ìta son tablier. Il Çtait de taille moyenne, et, en dÇpit de sa relative jeunesse, il avait un visage profondÇment ridÇ et des cheveux dÇjÖ grisonnants. Il essuya lentement de grosses mains noueuses Ö son tablier.

- Je suis Francis Clousarr, dit-il.

Baley jeta un bref coup doeil Ö R. Daneel, qui acquiesça d'un signe de tàte.

- Parfait, dit-il. Y a-t-il ici un coin oî l'on peut parler ?

- Äa peut se trouver, rÇpliqua l'homme. Mais j'arrive au bout de ma journÇe. On ne peut pas remettre ça Ö demain ?

- Il se passera bien des choses d'ici demain ! fit Baley en montrant l'insigne de la police. C'est tout de suite que je veux vous voir.

Mais Clousarr continua Ö s'essuyer les mains d'un air sombre, et il rÇpondit froidement :

- Je ne sais pas comment ça se passe dans la police, mais, ici, les repas sont servis Ö heures fixes; si je ne dåne pas entre 17 heures et 17 h 45, je suis obligÇ de me mettre la ceinture!

- Ne vous en faites pas ! dit Baley. Je donnerai des ordres pour qu'on vous apporte votre repas ici.

- Parfait, parfait!grommela l'homme, sans paraåtre 294

pour autant satisfait. Vous me traitez en somme comme un aristocrate, Ö

moins que ce ne soit

comme un flic galonnÇ- quelle est la suite du programme ? Salle de bains particuliäre ?

- Faites-moi le plaisir de rÇpondre simplement Ö mes questions, Clousarr ! rÇtorqua durement Baley. Vos grosses blagues, vous

pouvez les garder pour votre petite amie!

Oî pouvons-nous parler sans àtre dÇrangÇs ?

- Si c'est parler que vous voulez, vous pouvez aller dans la salle des balances. Arrangez-vous avec ça. Moi, je n'ai rien Ö vous dire.

Baley, d'un geste, lui fit signe de lui montrer le chemin. La salle de pesage Çtait une piäce carrÇe, blanche comme une salle d'opÇration; tout y Çtait aseptisÇ, l'air y Çtait spÇcialement et mieux conditionnÇ que dans la salle voisine, et, le long de ses

murs, de dÇlicates balances Çlectroniques manoeuvrables de l'extÇrieur par le

moyen des champs magnÇtiques. Au cours de ses Çtudes, Baley avait eu l'occasion

de voir des balances de ce genre, mais moins

perfectionnÇes ; et il en reconnut une, capable de peser un milliard d'atomes.

- Je ne pense pas, dit Clousarr, que l'on vienne nous dÇranger ici.

- Bon! grogna Baley. Daneel, ajouta-t-il, voulez-vous faire monter un repas ici ?

Et, si vous n'y voyez pas d'inconvÇnient, j'aimerais que vous attendiez dehors qu'on l'apporte.

Il suivit des yeux le dÇpart de R. Daneel, puis, se tournant vers Clousarr, il lui demanda

- Vous àtes chimiste ?

- Zymologiste, si ça ne vous fait rien.

- quelle est la diffÇrence ?

295

Un chimiste, fit l'autre fiärement, est un vulgaire fabricant de potages, un

manipulateur d'ingrÇdients. Le zymologiste, lui, fait vivre des milliards d'individus. Je suis spÇcialisÇ dans la culture de la levure.

- Parfait, dit Baley.

- C'est grÉce Ö ce laboratoire, reprit Clousarr, que les usines de levure tournent encore. Il ne se passe pas de jour, ni màme d'heure, sans que nous fassions dans nos Çprouvettes des expÇriences sur chaque espäce de levure produite par la compagnie.

Nous contrìlons et complÇtons si c'est nÇcessaire ses propriÇtÇs nutritives; nous nous assurons-qu'elle rÇpond Ö des caractäres invariables; nous dÇterminons exactement la nature des

cellules dont elle est issue, nous opÇrons des croisements d'espäces, nous Çliminons celles que nous estimons dÇfectueuses, et, quand nous sommes certains d'en avoir trouvÇ une rÇpondant aux besoins de la population, nous en lançons en grand la production.

Lorsque, il y a deux ans, les New-Yorkais se sont vu offrir, hors saison, des fraises, ce n'Çtaient pas des fraises, mon cher monsieur, c'Çtait un produit spÇcialement ÇtudiÇ ici màme, ayant une haute teneur en sucre, rÇpondant exactement Ö la couleur naturelle du fruit, et dont la saveur Çtait identique Ö celle de la fraise. Il y a vingt ans, la Æ Saccharomyces Olei Benedictae Ø n'Çtait qu'une espäce de levure informe, inutilisable, et ayant un infect goñt de suif. Nous n'avons pas encore rÇussi Ö faire complätement disparaåtre sa mauvaise odeur, mais nous avons portÇ sa teneur en matiäres grasses de 15 % Ö 87 %. Et quand

vous prendrez dÇsormais l'express, rappelez-vous que les tapis roulants sont uniquement graissÇs maintenant avec la S.O.

296

Benedictae, variation A G/7, mise au point ici màme.

VoilÖ pourquoi il ne faut pas m'appeler chimiste. Je suis un zymologiste.

MalgrÇ lui, Baley fut impressionnÇ par le farouche orgueil du technicien.

Brusquement, il lui demanda

- Oî Çtiez-vous, hier soir, entre 18 et 20 heures ?

- Je me promenais, fit l'autre, en haussant les Çpaules. J'aime bien marcher un peu apräs dåner.

- Vous avez ÇtÇ voir un ami ? Ou àtes-vous allÇ

au cinÇma ?

- Non, j'ai fait un petit tour Ö pied, tout simplement.

Baley serra les dents. Si Clousarr avait ÇtÇ au cinÇma, on aurait pu le vÇrifier sur sa carte, laquelle

aurait ÇtÇ cochÇe. quant Ö une visite chez un ami, elle eñt ÇtÇ encore plus contrìlable.

- Alors, personne ne vous a vu ?

- Peut-àtre que si; mais moi, je n'en sais rien, car je n'ai rencontrÇ personne de connaissance.

- Et avant-hier soir ?

- Màme chose. Je me suis promenÇ.

- Vous n'avez donc aucun alibi pour ces deux soirÇes? ?

- Si j'avais commis un dÇlit, inspecteur, vous pourriez àtre sñr que j'aurais un alibi. Mais, comme ce n'est pas le cas, pourquoi m'en serais-je prÇoccupÇ ?

Baley ne rÇpliqua rien et consulta son carnet.

- Vous àtes passÇ en jugement une fois, pour incitation Ö l'Çmeute, dit-il.

- C'est vrai ! J'ai ÇtÇ bousculÇ par un robot, et je l'ai fichu en l'air. Vous appelez ça de l'incitation Ö l'Çmeute, vous ?

297

- Ce n'est pas moi, c'est le tribunal qui en a jugÇ

ainsi. Il vous a reconnu coupable et condamnÇ Ö

une amende.

- D'accord. L'incident a donc ÇtÇ clos ainsi. A moins que vous ne dÇsiriez me refaire payer l'amende ?

- Avant-hier soir, il y eut presque un dÇbut d'Çmeute, dans un magasin de chaussures du Bronx.

On vous y a vu.

- Oî ça?

- Cela s'est passÇ Ö l'heure de votre diner. Avez-vous dånÇ ici avant-hier soir

?

Clousarr hÇsita un instant, puis secoua la tàte.

- J'avais mal Ö l'estomac. La levure produit parfois cet effet-lÖ, màme sur

des vieux du mÇtier comme moi.

- Hier soir, Ö Williamsburg, il y a eu Çgalement un incident, et on vous y a vu.

- qui ça ?

- Niez-vous avoir ÇtÇ lÖ en ces deux circonstances ?

- Vous ne me dites rien que j'aie besoin de nier.

Oî exactement cela s'est-il passÇ, et qui dÇclare m'avoir vu ?

Baley regarda bien en face le zymologiste et lui dit :

- Je crois que vous savez parfaitement de quoi je parle; et je pense que vous jouez un rìle important dans un mouvement mÇdiÇvaliste clandestin.

- Je n'ai aucun moyen de vous empàcher de penser ou de croire ce qui vous passe par la tàte, inspecteur! rÇtorqua l'autre, en souriant ironiquement.

Mais vos idÇes ne constituent pas des preuves : ce n'est pas Ö moi de vous apprendre ça, j'imagine !

298

Il n'empàche que je compte bien tirer de vous, däs maintenant, un peu de vÇritÇ, Clousarr !

Il s'en fut jusqu'Ö la porte, l'ouvrit, et dit Ö R. Danell, qui se trouvait plantÇ devant l'entrÇe :

- Est-ce qu'on va bientìt apporter le diner de Clousarr, Daneel ?

- Oui, dans un instant, Elijah.

- Däs qu'on vous l'aura remis, vous viendrez vous-màme le lui donner !

- Entendu, Elijah, fit le robot.

Un instant plus tard, il pÇnÇtra dans la piäce, portant un plateau mÇtallique

cloisonnÇ en plusieurs compartiments.

- Posez-le devant M. Clousarr, s'il vous plaåt, Daneel, dit Baley.

Il s'assit sur un des tabourets qui se trouvaient alignÇs devant les balances, et croisa ses jambes, balançant en cadence l'un de ses pieds; au moment oî Daneel plaça le plateau sur un tabouret proche de Clousarr, il remarqua que l'homme s'Çcartait brusquement.

- Monsieur Clousarr, lui dit-il alors, je voudrais vous prÇsenter Ö mon collägue, Daneel Olivaw.

Le robot tendit la main Ö l'homme et lui dit

- Bonjour, Francis. Comment allez-vous ?

Mais Clousarr ne broncha pas, et n'esquissa pas le moindre geste pour saisir la main de Daneel. Celuici continua Ö la lui offrir,

si bien que le zymologiste

commença Ö rougir. Baley intervint alors, d'une voix douce Ce que vous faites lÖ est une impolitesse, monsieur Clousarr. Etes-vous trop

orgueilleux pour serrer la main d'un policier ?

299

Si vous le permettez, rÇpliqua l'autre, je vais diner, car j'ai faim.

Il tira de sa poche un couteau comportant une fourchette repliable, et s'assit, la tàte penchÇe sur son assiette.

- Daneel, reprit Baley, j'ai l'impression que notre ami est offensÇ par votre attitude, et je ne le comprends pas. Vous n'àtes pas

fÉchÇ contre lui, j'espäre ?

- Pas le moins du monde, Elijah, dit R. Daneel.

- Alors, montrez-lui donc que vous n'avez aucune raison de lui en vouloir, et

passez votre bras autour de son Çpaule.

- Avec plaisir, rÇpondit R. Daneel, en s'approchant de l'homme.

- qu'est-ce que ça signifie ? qu'est-ce que c'est que ces maniäres ? s'Çcria Clousarr en posant sa fourchette.

Mais R. Daneel, imperturbable, s'appràta Ö exÇcuter l'ordre de Baley.

Aussitìt, Clousarr, furieux, -fit

un bond en arriäre, et rabattit d'un coup de poing le bras de Daneel, en s'Çcriant :

- Ne me touchez pas! Je vous le dÇfends !

Dans le mouvement qu'il fit, le plateau contenant son dåner glissa du tabouret et vint s'affaler bruyamment sur le sol. Baley fixa

sur le suspect un regard dur; il fit un bref signe de tàte Ö,R. Daneel qui continua Ö avancer, sans s'Çmouvoir, vers le zymologiste, lequel battit en retraite. Pendant ce temps, l'inspecteur alla lui-màme se placer devant la porte.

- Empàchez cette machine de me toucher! hurla Clousarr.

Voyons, Clousarr, rÇpliqua gentiment Baley, en voilÖ des maniäres!Cet homme est mon collägue !

300

- C'est faux! C'est un immonde robot !

- Äa va, Daneel! Laissez-le!, ordonna vivement Baley.

R. Daneel recula aussitìt et vint s'adosser Ö la porte, juste derriäre Baley. quant Ö Clousarr, il soufflait bruyamment, et, serrant les poings, il fit face

Ö Baley qui lui dit :

- D'accord, mon ami. Vous àtes träs fort ! Et peut-on savoir ce qui vous fait dire que Daneel est un robot ?

N'importe qui pourrait s'en rendre compte.

Nous laisserons le tribunal en juger. Pour l'instant c'est Ö la prÇfecture de

police que je vais vous

mener. J'aimerais que vous nous y expliquiez exactement comment vous avez dÇcouvert que Daneel est

un robot. Et puis beaucoup, beaucoup d'autres choses, mon cher monsieur, par la

màme occasion! Daneel, voulez-vous aller tÇlÇphoner au commissaire principal ? A cette heure-ci, il doit àtre rentrÇ chez lui. Dites-lui de revenir Ö son bureau, car il faut que nous procÇdions sans retard Ö l'interrogatoire de ce personnage.

Daneel s'exÇcuta aussitìt, et Baley se tourna vers Clousarr .

- qui est-ce qui vous fait marcher, Clousarr ? demanda-t-il.

- Je veux un avocat, rÇpliqua l'autre.

- D'accord, on vous en donnera un. Mais, en attendant, dites-moi donc qui vous

finance, vous autres, MÇdiÇvalistes ?

Clousarr, dÇcidÇ Ö garder le silence, dÇtourna la tàte.

- Allons, mon vieux, s'Çcria Baley, inutile de jouer au plus fin!Nous sommes parfaitement au courant 301

de ce que vous àtes et de ce qu'est votre mouvement. Je ne bluffe pas. Mais pour ma propre -gouverne, j'aimerais que vous me disiez simplement ce que vous dÇsirez, vous, les MÇdiÇvalistes.

- Le retour Ö la terre, dit l'autre sächement. C'est simple, pas vrai ?

- C'est facile Ö dire, mais moins facile Ö faire.

Comment la Terre rÇussira-t-elle Ö nourrir huit milliards d'individus ?

- Est-ce que j'ai dit qu'il fallait le faire du jour au lendemain ? Ou d'une annÇe Ö l'autre, ou en un siäcle ? Pas Ö pas, monsieur l'inspecteur!Peu importe le temps que cela prendra.,Mais ce qu'il faut,

c'est commencer Ö sortir de ces cavernes oî nous sommes enfermÇs, et retrouver l'air frais.

- Avez-vous jamais ÇtÇ vous-màme au grand air ?

Clousarr se crispa et rÇpondit :

- Bon, c'est d'accord. Moi aussi, je suis fichu; mais mes enfants ne le sont pas encore. On ne cesse pas d'en mettre au monde. Pour l'amour du Ciel, qu'on les sorte d'ici ! qu'on les laisse vivre Ö l'air libre, au soleil, dans la nature! Et màme, s'il le faut, diminuons petit Ö petit notre population !

- Autrement dit, rÇpliqua Baley, vous voulez revenir en arriäre, rÇtrograder vers

un passÇ impossible !...

Pourquoi Baley discutait-il ainsi ? Il n'aurait pas pu le dire; tout ce qu'il savait, c'Çtait qu'une Çtrange fiävre le brñlait.

- Vous voulez revenir Ö la semence, Ö L'oeuf, au foetus ! quelle idÇe!Pourquoi, au lieu de cela, ne pas aller de l'avant ? Vous parlez de rÇduire le nombre des naissances.

Bien au

contraire, utilisez donc

l'excÇdent de population pour le faire Çmigrer!Retour 302

Ö la terre, soit!Mais retour Ö la terre d'autres planätes ! Colonisez !

Ah, ah! ricana Clousarr. La bonne tactique, ma parole!Pour crÇer un peu plus de Mondes ExtÇrieurs ? Un peu plus de Spaciens

- Il ne s'agit pas de cela. Les Mondes ExtÇrieurs ont ÇtÇ mis en valeur par des Terriens venus d'une planäte qui, Ö l'Çpoque, ne possÇdait aucune CitÇ

moderme, par des hommes individualistes et matÇrialistes. Ils ont dÇveloppÇ

ces

qualitÇs jusqu'Ö en

faire quelque chose d'excessif et de malsain. Mais nous, maintenant, nous sommes Ö màme de coloniser, en partant d'une sociÇtÇ

dont la principale erreur est d'avoir poussÇ trop loin l'esprit communautaire.

Le moment est donc venu pour nous de faire

jouer, en les associant, l'esprit traditionnaliste et le progräs moderne, pour Çdifier une sociÇtÇ nouvelle. Elle aura des bases diffÇrentes de celles de la

Terre et des Mondes ExtÇrieurs; mais ce sera une sorte de synthäse de l'une et de l'autre, une sociÇtÇ

nouvelle, et meilleure que ses devanciäres.

Baley se rendit parfaitement compte qu'il ne faisait que paraphraser la thÇorie du Dr Fastolfe, et

-cependant les arguments lui venaient Ö l'esprit comme si, depuis des annÇes,

telle Çtait vÇritablement sa propre opinion.

quelles balivernes!rÇpliqua Clousarr. Vous

prÇtendez que nous pourrions coloniser des dÇserts et en faire, de nos propres mains, des mondes comme le nìtre ? qui serait assez fou pour tenter une telle entreprise ?

Il y en aurait beaucoup, croyez-moi, et ils ne seraient pas fous du tout! Ils disposeraient d'ailleurs de robots pour les aider.

303

- Ah, ça non, par exemple ! sÇcria Clousarr, furieux. Jamais, vous m'entendez ? Jamais! Pas de robots !

- Et pourquoi donc, pour l'amour du Ciel ? Je ne les aime pas non plus, soyez-en sñr, mais je ne vais pas me suicider sous prÇtexte de respecter un prÇjugÇ stupide. En quoi les robots sont-ils Ö craindre ?

Si vous voulez mon opinion, c'est uniquement un complexe d'infÇrioritÇ qui nous incite Ö en avoir peur.

Tous tant que nous sommes, nous nous considÇrons comme infÇrieurs aux Spaciens,

et cela nous rend malades, furieux, dÇgoñtÇs. Nous avons besoin de nous sentir des àtres supÇrieurs, d'une maniäre ou d'une autre, et de travailler dans ce but. Cela nous tue de constater que nous ne sommes màme pas supÇrieurs Ö des robots. Ils ont l'air de valoir mieux que nous, et en rÇalitÇ c'est faux : c'est justement en cela que rÇside

la terrible ironie de cette situation.

A mesure qu'il dÇveloppait sa thäse, Baley sentait le sang lui monter Ö la tàte.

- Regardez par exemple ce Daneel avec lequel je viens de passer deux jours ! Il est plus grand que moi, plus fort, plus bel homme. Il a tout l'air d'un Spacien, n'est-ce pas ? Il a plus de mÇmoire et infiniment plus de connaissances que moi. Il n'a besoin ni de manger ni de dormir. Rien ne le trouble, ni maladie, ni amour, ni sentiment de culpabilitÇ.

Mais c'est une machine. Je peux lui faire ce que bon me semble, tout comme s'il s'agissait d'une de vos micro-balances. Si je frappe un de ces app areils, il ne me rendra pas mon coup de poing, et Daneel ne ripostera pas plus si je le bats. Je peux màme lui donner l'ordre de se dÇtruire, il l'exÇcutera. Autrement 304

dit, nous ne pourrons jamais construire un

robot douÇ de qualitÇs humaines qui comptent rÇellement dans la vie. Un robot

n'aura jamais le sens

de la beautÇ, celui de la morale, celui de la religion.

Il n'existe aucun moyen au monde d'inculquer Ö un cerveau positronique des qualitÇs capables de l'Çlever, ne serait-ce qu'un petit peu, au-dessus du niveau matÇrialiste intÇgral. Nous ne le pouvons pas,

mille tonnerres!Ne comprenez-vous donc pas que cela est positivement impossible ? Nous ne le pourrons jamais, tant que nous ne

saurons pas exactement ce qui actionne et fait rÇagir notre cerveau d'homme. Nous ne le pourrons jamais, tant qu'il existera dans le monde des ÇlÇments que la science ne peut mesurer. qu'est-ce que la beautÇ, ou la charitÇ,

ou l'art, ou l'amour, ou Dieu ? Nous piÇtinerons Çternellement aux frontiäres

de l'Inconnu, cherchant Ö

comprendre ce qui restera toujours incomprÇhensible. Et c'est prÇcisÇment cela

qui fait de nous des hommes. Un cerveau de robot doit rÇpondre Ö des caractÇristiques nettement dÇfinies, sans quoi on ne peut le construire; le moindre de ses organes doit àtre calculÇ avec une prÇcision infinie, du commencement Ö la fin, et tout ce

qui le compose est connu de nous. Alors, Clousarr, de quoi avez-vous peur ?

Un robot peut avoir l'aspect de Daneel, il peut avoir l'air d'un dieu, cependant il n'en sera pas moins quelque chose d'aussi inhumain qu'une bñche de bois. Ne pouvez-vous pas vous en rendre compte ?

Clousarr avait Ö plusieurs reprises essayÇ vainement d'interrompre le flot des

paroles de son interlocuteur. quand celui-ci finit par s'arràter, ÇpuisÇ

par cette diatribe passionnÇe, le zymologiste se borna Ö conclure Ö mi-voix :

305

- VoilÖ que les flics se mettent Ö faire de la philosophie!qu'est-ce que vous en savez, vous, de tout ça ?

A ce moment, R. Daneel reparut. Baley se tourna vers lui et fronça les sourcils, en partie Ö cause de l'exaspÇration qu'il ressentait encore, mais aussi sous l'effet d'un mauvais pressentiment.

- qu'est-ce qui vous a retardÇ ? demanda-t-il.

- J'ai eu du mal Ö atteindre le commissaire Enderby, Elijah, et, en fait, il se

trouvait encore dans son bureau.

- Comment ? fit Baley. A cette heure-ci ? Et pourquoi donc ?

- Il semble, rÇpondit le robot, qu'il y ait en ce moment une certaine perturbation dans tous les services, car on a trouvÇ un cadavre dans la prÇfecture.

- quoi? Dieu du Ciel! De qui s'agit-il?

- Du garçon de courses, R. Sammy!

Baley resta un moment bouche bÇe, puis d'une voix indignÇe, il rÇpliqua :

- Vous avez parlÇ d'un cadavre, si je ne me trompe ?

R. Daneel, d'une voix douce, sembla s'excuser.

- Si vous le prÇfÇrez, je dirai que c'est un robot dont le cerveau est complätement dÇsactivÇ.

A ces mots, Clousarr se mit Ö rire bruyamment, et Baley, se tournant vers lui, lui ordonna brutalement :

- Je vous prie de vous taire, vous m'avez compris ?

Il sortit ostensiblement son arme de son Çtui, et Clousarr ne dit plus un mot.

- Bon, reprit Baley. qu'est-ce qui s'est passÇ ?

306

Il y a des fusibles qui ont dñ sauter, voilÖ tout Et apräs ?...

Le commissaire principal ne m'a pas donnÇ de prÇcisions, Elijah. Mais s'il ne m'a rien dit de positif, j'ai tout de màme l'impression qu'il croit que R.

Sammy a ÇtÇ dÇsactivÇ par une main criminelle. Ou encore, acheva-t-il, tandis que Baley silencieux rÇflÇchissait, si vous prÇfÇrez ce mot-lÖ, il croit que

R. Sammy a ÇtÇ assassinÇ...

CHAPITRE RECHERCHE D'UN MOBILE

Baley rengaina son arme, mais, gardant ostensiblement la main sur la crosse,

il ordonna Ö Clousarr :

- Marchez devant nous!Direction : Sortie B 170 Rue !

- Je n'ai pas dånÇ, grommela l'homme.

- Tant pis pour vous ! Vous n'aviez qu'Ö ne pas renverser le plateau !

- J'ai le droit de manger, tout de màme!

- Vous mangerez en prison, et, au pis-aller, vous sauterez un repas! Vous n'en mourrez pas!Allons, en route!

Ils traversärent tous trois en silence l'Çnorme usine. Baley sur les talons du

prisonnier, et R. Daneel -fermant la marche. Parvenus au contrìle de la porte,

Baley et R. Daneel se firent reconnaåtre, tandis que Clousarr signalait qu'il devait s'absenter, et donnait des instructions pour que l'on fåt nettoyer la salle des balances. Ils sortirent alors et s'approchärent de la voiture. Au moment d'y monter, Clousarr dit brusquement Ö Baley :

Un instant, voulez-vous ?

309

Se retournant brusquement, il s'avança vers R.

Daneel, et, avant que Baley eñt pu l'en empàcher, il gifla Ö toute volÇe la joue du robot. Baley, d'un bond, lui saisit le bras et s'Çcria :

- qu'est-ce qui vous prend ? Vous àtes fou ?

- Non, non, fit l'autre sans se dÇbattre sous la poigne du dÇtective. C'est parfait. Je voulais simplement faire une expÇrience.

R. Daneel avait tentÇ d'esquiver le coup, mais sans y rÇussir complätement. Sa joue ne portait cependant aucune trace de rougeur. Il regarda calmement son agresseur et lui dit :

- Ce que vous venez de faire Çtait dangereux, Francis. Si je n'avais pas reculÇ träs vite, vous auriez pu vous abåmer la main

quoi qu'il en soit, si

vous vous àtes blessÇ, je regrette d'en avoir ÇtÇ la cause.

Clousarr rÇpliqua par un gros rire.

- Allons, montez, Clousarr! ordonna Baley. Et vous aussi, Daneel! Tous les deux sur le siäge arriäre. Et veillez Ö ce qu'il

ne bouge pas, Daneel!

Màme si vous lui cassez le bras, ça m'est Çgal. C'est un ordre

- Et la Premiäre Loi, qu'est-ce que vous en faites ? dit Clousarr en ricanant.

- Je suis convaincu que Daneel est assez fort et assez vif pour vous arràter sans vous faire de mal.

Mais vous mÇriteriez qu'on vous casse un ou deux bras : ça vous apprendrait Ö vous tenir tranquille !

Baley se mit au volant, et sa voiture prit en peu de temps de la vitesse. Le vent sifflait dans ses cheveux et dans ceux de Clousarr, mais la chevelure

calamistrÇe de R. Daneel ne subit aucune perturbation.

310

Le robot, toujours impassible, demanda alors Ö son voisin

- Dites-moi, monsieur Clousarr, est-ce que vous haãssez les robots par crainte qu'ils ne vous privent de votre emploi ?

Baley ne pouvait se retourner pour voir l'attitude de Clousarr, mais il Çtait fermement convaincu que celui-ci devait se tenir aussi Ö l'Çcart que possible du robot, et que son regard devait exprimer une indicible aversion.

- Pas seulement de mon emploi! rÇpliqua Clousarr. Ils priveront de travail mes

enfants, et tous les enfants qui naissent actuellement.

- Mais voyons, reprit R. Daneel, il doit sñrement y avoir un moyen d'arranger les choses! Par exemple, vos enfants pourraient recevoir une formation spÇciale en vue d'Çmigrer sur d'autres planätes.

Ah! vous aussi ? coupa le prisonnier. L'inspecteur m'en a dÇjÖ parlÇ. Il m'a

l'air d'àtre rudement

bien dressÇ par les robots, l'inspecteur!Apräs tout, c'est peut-àtre un robot, lui aussi ?

- Äa suffit, Clousarr! cria Baley.

- Une Çcole spÇciale d'Çmigration, reprit Daneel, donnerait aux jeunes un avenir assurÇ, le moyen de s'Çlever rapidement dans la hiÇrarchie, et elle leur offrirait un grand choix de carriäres. Si vous avez le souci de faire rÇussir vos enfants, vous devriez sans aucun doute rÇflÇchir Ö cela.

- Jamais je n'accepterai quoi que ce soit d'un robot, d'un Spacien, ni d'aucun des chacals qui travaillent pour vous autres

dans notre gouvernement! riposta Clousarr.

L'entretien en resta lÖ. Tout autour d'eux s'appesantit le lourd silence de

l'autoroute, que troublärent

311

seuls le ronronnement du moteur et le crissement des pneus sur le bitume.

Däs qu'ils furent arrivÇs Ö la prÇfecture de police, Baley signa un ordre d'incarcÇration provisoire concernant Clousarr, et il remit le prÇvenu entre les

mains des gardiens de la prison; puis il prit avec Daneel la motospirale menant aux bureaux. R. Daneel ne manifesta aucune surprise de ce qu'ils n'eussent pas pris l'ascenseur. Et Baley trouva normale

cette acceptation passive du robot, Ö laquelle il s'habituait petit Ö

petit ;

il tendait en effet, et de plus en plus, Ö utiliser, quand il en avait besoin,

les dons remarquables de son coÇquipier, tout en le laissant Çtranger Ö l'Çlaboration de ses propres plans. En l'occurrence, l'ascenseur Çtait Çvidemment le moyen logique le plus rapide de relier le quartier cellulaire de la prison aux services de la police. Le long tapis roulant de la motospirale, qui grimpait dans l'immeuble, n'Çtait gÇnÇralement

utilisÇ que pour monter un ou deux Çtages. Les gens ne cessaient de s'y engager et d'en sortir un instant plus tard. Seuls, Baley et Daneel y demeurärent, continuant leur lente et rÇguliäre ascension vers les Çtages supÇrieurs.

Baley avait en effet ÇprouvÇ le besoin de disposer d'un peu de temps. Si peu que ce fñt - quelques minutes au maximum - il dÇsirait ce court rÇpit, avant de se retrouver violemment engagÇ dans la nouvelle phase de son enqàte, ce qui n'allait pas manquer de se produire däs qu'il arriverait Ö son bureau. Il lui fallait rÇflÇchir et dÇcider de ce qu'il allait faire. Si lente que fît la marche de la motospirale, elle fut encore trop rapide Ö son grÇ.

- Vous ne me paraissez pas vouloir interroger Clousarr maintenant, Elijah ? dit R. Daneel.

312

Il peut attendre! rÇpliqua Baley nerveusement.

Je veux d'abord voir ce qu'est l'affaire R. Sammy.

A mon avis, murmura-t-il, comme se parlant Ö lui-màme plutìt qu'au robot, les

deux affaires sont liÇes.

- C'est dommage! reprit Daneel, suivant son

idÇe. A cause des rÇactions cÇrÇbrales de Clousarr...

- Ah ? qu'est-ce qu'elles ont eu de particulier ?

- Elles ont beaucoup changÇ! qu'est-ce qui s'est donc passÇ entre vous dans la salle des balances, pendant mon absence?

- Oh, fit Baley, d'un air dÇtachÇ, je me suis bornÇ

Ö le sermonner! Je lui ai pràchÇ l'Çvangile selon saint Fastolfe !

- Je ne vous comprends pas, Elijah...

Baley soupira, et entreprit de s'expliquer

- Eh bien, voilÖ! dit-il. J'ai tentÇ de lui expliquer comment les Terriens pourraient sans danger se servir de robots, et envoyer leur excÇdent de population sur d'autres

planätes. J'ai essayÇ de le dÇbarrasser de quelques-uns de ses prÇjugÇs mÇdiÇvalistes, et Dieu seul sait pourquoi je l'ai fait ! Je ne me suis jamais fait l'effet d'un missionnaire, pourtant! quoi qu'il en soit, il

ne s'est rien passÇ d'autre.

- Je vois ce que c'est ! Dans ce cas, le changement d'e rÇaction de Clousarr

peut s'expliquer, rÇpliqua R. Daneel. que lui avez-vous dit en particulier sur

les robots, Elijah ?

- Äa vous intÇresse ? Eh bien, je lui ai montrÇ

que les robots- n'Çtaient que des machines, ni plus ni moins. Äa, c'Çtait l'Çvangile selon saint Gerrigel!

J'ai l'impression qu'il doit y avoir ainsi des Çvangiles de toutes espäces.

313

- Lui avez-vous dit, par hasard, qu'on peut frapper un robot sans craindre qu'il riposte, comme

c'est le cas pour n'importe quelle machine ?

- A l'exception du Æ punching-ball Ø! Oui, Daneel. Mais qu'est-ce qui vous a

fait deviner cela ?

demanda Baley, en regardant avec curiositÇ son associÇ.

Cela explique l'Çvolution de ses rÇactions cÇrÇbrales, et surtout le cîup qu'il m'a portÇ en sortant de l'usine. Il a dî rÇflÇchir Ö ce que vous lui aviez dit, et il a voulu en vÇrifier l'exactitude. En màme temps, cela lîi a donnÇ, d'une part, l'occasion d'extÇrioriser ses sentiments agressifs Ö mon

Çgard, d'autre part le plaisir de me mettre dans ce qui, Ö ses yeux, fut un Çtat d'infÇrioritÇ. Du moment qu'il a ÇtÇ poussÇ Ö agir ainsi, et en tenant compte de ses variations delta...

Il rÇflÇchit un instant, puis reprit

- Oui, c'est träs intÇressant, et je crois que maintenant je peux former un tout cohÇrent avec l'ensemble des donnÇes que je possäde.

Comme ils approchaient des bureaux, Baley demanda

- quelle heure est-il ?

Mais aussitìt il se morigÇna, car il aurait eu plus vite le renseignement en consultant sa montre. Au fond, ce qui le poussait Ö demander ainsi l'heure au robot, c'Çtait un peu le màme dÇsir qu'avait eu Clousarr en giflant R. Daneel : donner un ordre banal que le robot ne pouvait

pas ne pas exÇcuter, lui

dÇmontrant ainsi qu'il n'Çtait qu'une machine, et que lui, Baley, Çtait un homme.

Æ Nous sommes bien tous les màmes!se dit-il.

314

Tous fräres ! que ce soit intÇrieurement ou extÇrieurement, nous sommes tous,

pareils! Ø

- 20 h 10! rÇpondit Daneel.

Ils quittärent la motospirale, et, comme d'habitude, il fallut quelques secondes Ö Baley pour se

rÇhabituer Ö marcher sur un terrain stable, apräs un long parcours sur le tapis roulant.

- Avec tout ça, grommela-t-il, moi non plus, je n'ai pas dånÇ! quel fichu mÇtier!...

Par la porte grand ouverte de son bureau, on pouvait voir et entendre le commissaire Enderby. La

salle des inspecteurs Çtait vide et fraichement nettoyÇe, et la voix d'Enderby

y rÇsonnait curieusement.

Baley eut l'impression qu'elle Çtait plus basse que de coutume, et il trouva Ö son chef un visage dÇfait; sans ses lunettes, qu'il tenait Ö la main, la tàte ronde du commissaire principal semblait nue, et il manifestait un vÇritable Çpuisement, s'Çpongeant

le front avec une serviette en papier toute fripÇe.

Däs qu'il aperçut Baley sur le seuil de son bureau, Enderby s'Çcria d'une voix soudain perçante.

- Ah, vous voilÖ tout de màme, vous! Oî diable Çtiez-vous donc ?

Baley, haussant les Çpaules, nÇgligea l'apostrophe et rÇpliqua :

-, qu'est-ce qui se passe ? Oî est l'Çquipe de nuit ?

A ce moment, seulement, il aperçut dans un coin de la piäce une seconde personne.

- Tiens ? fit-il froidement. Vous àtes donc ici, docteur Gerrigel ?

Le savant grisonnant rÇpondit Ö cette remarque par une bräve. inclinaison de la tàte.

EnchantÇ de vous revoir, monsieur Baley, fit-il.

315

Enderby rajusta ses lunettes et dÇvisagea Baley.

- On procäde actuellement, en bas, Ö l'interrogatoire de tout le personnel. Je

me suis cassÇ la tàte

Ö vous chercher. Votre absence a paru bizarre.,

- Bizarre ? s'Çcria Baley. En voilÖ une idÇe!

- Toute absence est suspecte. C'est quelqu'un de la maison qui a fait le coup, et ça va coñter cher !

quelle sale, quelle Çcoeurante, quelle abominable histoire !...

Il leva les mains, comme pour prendre le Ciel Ö

tÇmoin de son infortune, et, Ö ce moment, il se rendit compte de la prÇsence de

R. Daneel.

Æ Hum ! se dit Baley. C'est la premiäre fois que vous regardez Daneel les yeux dans les yeux, mon pauvre Julius ! Je vous conseille de faire attention !

- Lui aussi, reprit Enderby d'une voix plus calme, il va falloir qu'il signe

une dÇposition. J'ai bien

dñ en signer une, moi ! Oui, màme moi !

- Dites-moi donc, monsieur le commissaire, dit Baley, qu'est-ce qui vous donne la certitude que R.

Sammy n'a pas pu lui-màme dÇtÇriorer un de ses organes ? qu'est-ce qui vous incite Ö penser qu'on l'a volontairement dÇtruit ?

- Demandez-le-lui!rÇpliqua Enderby en s'asseyant lourdement, et en dÇsignant

d'un geste le Dr Gerrigel.

Celui-ci se racla la gorge et dÇclara

- Je ne sais pas trop par quel bout prendre cette affaire, monsieur Baley. Votre attitude me fait croire que ma prÇsence ici vous surprend.

- Un peu, oui, admit Baley.

- Eh bien, rien ne me pressait de rentrer Ö Washington, et comme mes visites Ö

New York sont assez rares, j'ai un peu flÉnÇ. Chose plus importante, j'ai 316

eu de plus en plus la conviction que je commettais une träs grande faute, en quittant la CitÇ sans avoir tentÇ au moins un nouvel effort, pour obtenir l'autorisation d'examiner votre

sensationnel robot. Je

vois d'ailleurs, ajouta-t-il sans dissimuler sa vive satisfaction, qu'il vous

accompagne toujours.

- Je regrette, rÇpliqua Baley, träs nerveusement, mais c'est absolument impossible.

- Vraiment ? fit le savant, dÇçu. Pas tout de suite, bien sñr! Mais peut-àtre plus tard?...

Baley continua Ö montrer un visage de bois.

- J'ai essayÇ de vous atteindre au tÇlÇphone, mais vous Çtiez absent, reprit Gerrigel, et nul ne savait oî l'on pouvait vous joindre. Alors, j'ai demandÇ le commissaire principal, qui m'a fait venir ici, afin de vous y attendre.

- J'ai pensÇ que cela pourrait vous àtre utile, dit Enderby Ö son collaborateur. Je savais que vous dÇsiriez voir le docteur.

- Merci, fit Baley sächement.

- Malheureusement, continua l'expert, mon indicateur ne fonctionnait pas bien,

Ö moins que ce soit

moi qui n'aie pas bien su m'en servir. Toujours est-il que je me suis trompÇ de chemin, et que j'ai abouti Ö une petite piäce.

- C'Çtait une des chambres noires photographiques, Lije, dit Enderby.

- Et dans cette piäce, j'ai trouvÇ, couchÇ Ö plat ventre sur le plancher, ce qui tout de suite m'a paru àtre un robot. Apräs un bref examen, j'ai constatÇ

qu'il Çtait irrÇmÇdiablement dÇsactivÇ, ou, en d'autres termes, mort. Je n'ai

d'ailleurs eu aucune peine

Ö dÇterminer la cause de cette dÇvitalisation.

qu'est-ce que c'Çtait ? demanda Baley.

317

- Dans la paume droite du robot, Ö l'intÇrieur de son poing presque fermÇ, se trouvait un petit objet brillant en forme d'oeuf, de deux centimätres de long sur un centimätre de large, et comportant Ö

l'une de ses extrÇmitÇs du mica. Le poing du robot Çtait en contact avec sa tàte, comme si son dernier acte avait prÇcisÇment consistÇ Ö se toucher la tempe. Or, ce qu'il tenait dans

sa main Çtait un vaporisateur d'alpha. Je pense que vous savez ce que c'est ?

Baley fit un signe de tàte affirmatif. Il n'avait besoin ni de dictionnaire ni

de manuel spÇcial, pour

comprendre de quoi il s'agissait. Au cours de ses Çtudes de physique, il avait manipulÇ plusieurs fois au laboratoire ce genre d'objet. C'Çtait un petit morceau de plomb, Ö

l'intÇrieur duquel, dans une Çtroite

rigole, on avait introduit un peu de sel de plutonium. L'une des extrÇmitÇs du

conduit Çtait obturÇe

par du mica, lequel laissait passer les particules d'alpha; ainsi, des radiations ne pouvaient se produire que dans la seule direction de la plaque de

mica. Un tel vaporisateur radioactif pouvait servir Ö beaucoup de fins, mais l'une de ses utilisations n'Çtait certes pas - lÇgalement tout au moins -, de permettre la destruction des robots.

- Il a donc dñ toucher sa tàte avec le mica, du vaporisateur ? dit Baley.

- Oui, fit le savant, et son cerveau positronique a aussitìt cessÇ de fonctionner. Autrement dit, sa mort a ÇtÇ instantanÇe.

- Pas d'erreur possible, monsieur le commissaire ? demanda Baley. C'Çtait vraiment un vaporisateur d'alpha ?

La rÇponse d'Enderby fut catÇgorique, et accompagnÇe d'un vigoureux signe de

tàte

318

- Pas l'ombre d'un doute!fit-il, ses grosses lävres esquissant une moue.

Les

compteurs pouvaient dÇceler l'objet Ö trois mätres ! Les pellicules de photos

qui se trouvaient dans la piäce Çtaient brouillÇes.

Il rÇflÇchit un long moment, puis, brusquement, il dÇclara :

- Docteur Gerrigel, j'ai le regret de vous prier de rester ici un ou deux jours, le temps d'enregistrer votre dÇposition et de procÇder aux vÇrifications indispensables. Je vais vous

faire conduire dans une

chambre qui vous sera affectÇe, et oî vous voudrez bien rester sous bonne garde, si vous n'y voyez pas d'inconvÇnient.

- Oh! fit le savant, l'air troublÇ. Croyez-vous que ce soit nÇcessaire ?

- C'est plus sñr !

Le Dr Gerrigel, träs dÇcontractÇ, serra les mains de tout le monde, y compris de R. Daneel, et s'en alla.

Enderby soupira profondÇment et dit Ö Baley

- C'est quelqu'un du service qui a fait le coup, Lije, et c'est ça qui me tracasse. Aucun Çtranger ne serait venu ici, juste pour dÇmolir un robot. Il y en a assez au-dehors qu'on peut dÇtruire en toute sÇcuritÇ. De plus, il a fallu qu'on puisse se procurer le vaporisateur. Ce n'est

certes pas facile!

R. Daneel intervint alors, et sa voix calme, impersonnelle, contrasta Çtrangement avec l'agitation du commissaire.

- Mais quel peut bien avoir ÇtÇ le mobile de ce meurtre ?

Enderby lança au robot un regard manifestement dÇgoñtÇ, puis il dÇtourna les yeux.

que voulez-vous, nous aussi nous sommes des

319

hommes! J'ai idÇe que les policiers ne peuvent pas mieux que leurs compatriotes en venir Ö aimer les robots! Maintenant que R. Sammy a disparu, j'imagine que quelqu'un doit se sentir soulagÇ. Vous-màme, Lije, vous vous souvenez qu'il vous agaçait beaucoup ?

- Ce n'est pas un mobile suffisant pour l'assassiner! dit R. Daneel.

- Non, en effet, approuva Baley.

- Ce n'est pas un assassinat, rÇpliqua Enderby, mais une destruction matÇrielle. N'employons pas de termes lÇgalement impropres. Le seul ennui, c'est que cela s'est passÇ ici,.Ö la prÇfecture màme! Partout ailleurs, ça n'aurait

eu aucune importance, aucune! Mais maintenant, cela peut faire un vÇritable scandale! Voyons, Lije ?

Oui?...

quand avez-vous vî R. Sammy pour la derniäre fois ?

- R. Daneel lui a parlÇ apräs dÇjeuner. Il pouvait àtre environ 13 h 30.

Il

lui a donnÇ l'ordre d'empàcher qu'on nous dÇrange pendant que nous Çtions dans votre bureau.

- Dans mon bureau ? Et pourquoi cela ?

- Pour discuter de lenquàte le plus secrätement possible. Comme vous n'Çtiez pas lÖ, votre bureau Çtait Çvidemment pratique.

- Ah, bien!fit Enderby l'air peu convaincu mais sans insister sur ce point. Ainsi donc, vous ne l'avez pas vu vous-màme ?

- Non, mais une heure plus tard, j'ai entendu sa voix.

- Vous àtes sñr que c'Çtait lui

- Absolument sñr.

320

- Alors, il devait àtre environ 14 h 30 ?

Peut-àtre un peu plus tìt.

Le commissaire se mordit la lävre infÇrieure.

- Eh bien, dit-il, cela Çclaircit au moins un point.

Lequel ?

Le gosse, Vince Barrett, est venu au bureau aujourd'hui. Le saviez-vous ?

- Oui. Mais il est incapable de faire quoi que ce soit de ce genre.

- Et pourquoi donc ? rÇpliqua Enderby en levant vers son collaborateur un regard surpris. R. Sammy lui avait pris sa place, et je comprends ce qu'il doit ressentir : il doit trouver cela affreusement injuste, et dÇsirer se venger. Vous ne rÇagiriez pas de màme, vous ? Mais il a quittÇ le bureau Ö 14 heures, et vous avez entendu R Sammy parler Ö 14 h 30. Il peut Çvidemment avoir donnÇ Ö R. Sammy le vaporisateur avant de s'en aller, en lui

prescrivant de ne s'en

servir qu'une heure plus tard. Mais oî aurait-il pu s'en procurer un ? Cela me paraåt inconcevable. Revenons-en Ö R. Sammy.

quand

vous lui avez parlÇ,

Ö 14 h 30, qu'a-t-il dit ?

Baley hÇsita lÇgärement avant de rÇpondre

Je ne me rappelle plus. Nous sommes partis

peu apräs. Oî avez-vous ÇtÇ ?

- A la Centrale de levure. Il faut d'ailleurs que je vous en parle.

Plus tard, plus tard, fit le commissaire en se grattant le menton. Par ailleurs, j'ai su que Jessie est venue ici aujourd'hui. quand j'ai vÇrifiÇ toutes les entrÇes et sorties des visiteurs, j'ai trouvÇ son nom sur le registre.

321

C'est exact, elle est venue, rÇpliqua froidement Baley.

- Pourquoi?

- Pour rÇgler des questions de famille.

- Il faudra l'interroger, pour la forme.

- Bien sñr, monsieur le commissaire! Je connais la routine du mÇtier.

Mais,

j'y pense, le vaporisateur, d'oî venait-il ?

- D'une des Centrales d'Çnergie nucl Çaire.

- Comment peuvent-ils expliquer qu'on le leur ait volÇ ?

- Ils ne l'expliquent pas, et n'ont aucune idÇe de ce qui a pu se passer. Mais, Ö part la dÇposition qu'on va vous demander Pour la forme, cette affaire R. Sammy ne vous concerne en rien, Lije. Tenez-vous-en Ö votre enquàte actuelle.

Tout ce que je voulais... Mais non! Continuez Ö mener l'enquàte sur l'affaire de Spacetown!...

- Puis-je faire ma dÇposition un peu plus tard, monsieur le commissaire ?

Car

je n'ai pas encore dånÇ.

Mais bien sîr! s'Çcria Enderby en regardant

Baley bien en face. Allez vous restaurer, surtout!

Mais restez Ö la prÇfecture !... C'est votre associÇ

qui a raison, ajouta-t-il, comme s'il lui rÇpugnait de s'adresser Ö R. Daneel lui-màme ou de le dÇsigner par son nom. Ce qu'il faut, c'est trouver le mobile de cet acte,... le mobile !...

Baley se sentit soudain frissonner. Presque malgrÇ lui, il eut l'impression

qu'un autre cerveau que le sien rassemblait les uns apräs les autres tous les

incidents de la journÇe, ceux de la veille, et ceux de l'avant-veille. Une fois de plus, les morceaux de 322

puzzle s'emboåtaient les uns les autres, et commençaient Ö former petit Ö

petit

un dessin cohÇrent.

- De quelle centrale provenait le vaporisateur, monsieur le commissaire ? demanda-t-il.

- De l'usine de Williamsburg. Pourquoi ?

- Oh ! pour rien, pour rien!...

Tandis qu'il sortait avec R. Daneel du bureau d'Enderby, il entendit encore

celui-ci murmurer : Æ Le mobile !... Le mobile!...

Il avala un lÇger repas dans la petite salle Ö manger de la prÇfecture de Police, laquelle Çtait rarement utilisÇe. Cette collation consistait en une tomate sÇchÇe sur de la laitue, et il l'ingurgita sans màme se rendre compte de ce que c'Çtait ; une seconde ou deux apräs avoir mis

dans sa bouche la derniäre cuillerÇe, il s'aperçut qu'il continuait automatiquement Ö chercher dans son assiette vide des aliments qui n'y Çtaient plus.

- quel imbÇcile je suis! grommela-t-il en repoussant son couvert.

Puis il appela R. Daneel; celui-ci s'Çtait assis Ö

une table voisine, comme s'il voulait laisser Baley rÇflÇchir en paix Ö ce qui, de toute Çvidence, lä prÇoccupait, Ö moins que ce

ne fñt pour mieux mÇditer lui-màme; mais l'inspecteur ne s'attarda pas Ö

dÇterminer quelle Çtait la vÇritable raison de cet Çloignement.

Daneel se leva,et vint s'asseoir Ö la table de Baley.

- que dÇsirez-vous, mon cher associÇ ? dit-il.

- Daneel, lui rÇpondit Baley sans le regarder. J'ai besoin que vous m'aidiez.

- A quoi faire, Elijah ?

- On va nous interroger, Jessie et moi : c'est certain.

323

Laissez-moi rÇpondre Ö ma façon. Vous me comprenez ?

- Je comprends ce que vous me dites, bien sñr!

Mais si l'on me pose nettement une question, comment pourrai-je dire autre chose que la vÇritÇ ?

- Si l'on vous interroge, c'est une autre affaire.

Tout ce que je vous demande, c'est de ne pas fournir de renseignements, de votre propre initiative.

Vous pouvez le faire, n'est-ce pas ?

- Je pense que oui, Elijah, pourvu que l'on ne s'aperçoive pas que je cause du tort Ö quelqu'un en gardant le silence.

- C'est Ö moi que vous causerez du tort si vous parlez! Cela, je peux vous en donner l'assurance!

- Je ne comprends pas träs bien votre point de vue, Elijah. Car, enfin, l'affaire R. Sammy ne vous concerne absolument pas.

- Ah ! - vous croyez ça!Tout tourne autour du mobile qui a incitÇ quelqu'un Ö commettre cet acte.

Vous avez vous-màme dÇfini le probläme. Le commissaire principal s'est aussi

posÇ la question. J'en

fais autant moi-màme. Pourquoi quelqu'un a-t-il dÇsirÇ supprimer R. Sammy ?

Remarquez bien ceci :

il ne s'agit pas seulement d'avoir voulu supprimer les robots en gÇnÇral, car c'est un mobile qui pourrait àtre constatÇ chez n'importe quel Terrien. La

question capitale, c'est de savoir qui a pu vouloir Çliminer R. Sammy. Vince Barrett en Çtait capable, mais le commissaire a estimÇ que ce gosse n'aurait jamais pu se procurer un vaporisateur d'alpha, et il a eu raison. Il faut chercher ailleurs, et il se trouve qu'une autre personne avait un mobile pour commettre cet acte. C'est d'une Çvidence criante, aveuglante.

Äa se sent Ö plein nez !

324

- Et qui est cette personne, Elijah ?

- C'est moi, Daneel!dit doucement Baley.

Le visage inexpressif de R. Daneel ne changea pas Ö l'ÇnoncÇ de cette dÇclaration, et le robot se borna Ö secouer vigoureusement la tàte.

- Vous n'àtes pas d'accord, Ö ce que je vois, reprit l'inspecteur. Voyons ! Ma femme est venue au bureau aujourd'hui. Tout le monde le sait, et le commissaire s'est màme demandÇ ce qu'elle Çtait venue faire ici.

Si je n'Çtais pas un de ses amis personnels, il n'aurait pas cessÇ si vite de

m'interroger. Mais on va sñrement dÇcouvrir pourquoi Jessie est venue; C'est

inÇvitable. Elle faisait partie d'une conspiration, stupide et inoffensive sans doute, mais pourtant rÇelle.

Or, un inspecteur de police ne peut se permettre d'avoir une femme màlÇe Ö ce genre d'histoire. Mon intÇràt Çvident a donc ÇtÇ de veiller Ö Çtouffer l'affaire. qui, en fait, Çtait au courant ? Vous et moi,

et Jessie bien entendu, et puis R. Sammy. Il l'a vue dans un Çtat d'affollement complet. quand il lui a interdit l'entrÇe du bureau, elle a dñ perdre la tàte : rappelez-vous la mine qu'elle avait quand elle est entrÇe !

- Il me semble improbable, rÇpliqua R. Daneel, qu'elle lui ait dit quelque chose de compromettant.

C'est possible. Mais je vois comment les enquàteurs vont raisonner. Ils l'accuseront de s'àtre

trahie, et däs lors, ils me trouveront un mobile plausible : j'ai supprimÇ

R.

Sammy pour l'empàcher de parler.

- Ils ne penseront pas cela

- DÇtrompez-vous bien! Ils vont le penser! Le meurtre a ÇtÇ commis prÇcisÇment pour me rendre 325

suspect. Pourquoi se servir d'un vaporisateur ? C'Çtait un moyen plutìt risquÇ. Il est difficile de s'en procurer, et c'est un objet

dont on peut aisÇment trouver l'origine. C'est bien pour cela qu'on l'a utilisÇ

L'assassin a màme ordonnÇ Ö R. Sammy de se rendre dans la chambre noire et de

s'y tuer. Je considäre comme Çvident que l'on a agi ainsi, pour empàcher la moindre erreur de jugement sur la mÇthode

employÇe par le criminel. Car, màme si nous avions tous ÇtÇ assez stupides pour ne pas reconnaitre immÇdiatement le vaporisateur,

quelqu'un n'aurait pas manquÇ de s'apercevoir träs vite que les pellicules photographiques Çtaient brouillÇes.

- Et comment tout ceci vous compromettrait-il, Elijah? demanda R. Daneel.

Baley eut un pÉle sourire, mais son visage amaigri ne reflÇtait aucune gaietÇ,

bien au contraire.

- D'une façon träs prÇcise, rÇpondit-il. Le vaporisateur provient de la centrale d'Çnergie nuclÇaire

que vous et moi nous avons traversÇe hier. On nous y a vus, et cela va se savoir. J'ai donc pu m'y procurer l'arme, alors que j'avais dÇjÖ un mobile pour

agir. Et l'on peut träs bien affirmer que nous sommes les dermiers Ö avoir vu

et entendu R. Sammy, Ö

l'exception, bien sîr, du vÇritable criminel.

- J'Çtais avec vous, et je peux tÇmoigner que vous n'avez pas eu l'occasion de voler un vaporisateur dans la centrale.

- Merci, dit tristement Baley. Mais vous àtes un robot, et votre tÇmoignage est sans valeur.

- Le commissaire principal est votre ami : il m'Çcoutera !

- Il a d'abord sa situation Ö sauvegarder, et j'ai 326

remarquÇ qu'il n'est dÇjÖ plus träs Ö l'aise avec moi.

Je n'ai qu'une seule et unique chance de me tirer de cette träs fÉcheuse situation.

Laquelle ?

Je me demande : pourquoi suis-je ainsi l'objet d'un coup montÇ ? Il est Çvident qu'on veut se dÇbarrasser de moi. Mais pourquoi ? Il est non moins

Çvident que je constitue un danger pour quelqu'un.

Or, je fais de mon mieux pour mettre en danger celui qui a tuÇ le Dr Sarton, Ö Spacetown. Cela implique qu'il s'agit de MÇdiÇvalistes, bien sñr, ou tout

au moins d'un petit groupe de gens appartenant Ö

ce mouvement. C'est dans ce groupe qu'on a dñ

savoir que j'avais traversÇ la centrale d'Çnergie atomique ; l'un de ces gens a

peut-àtre rÇussi Ö nous

suivre sur les tapis roulants jusqu'Ö la porte de la centrale, alors que vous pensåez que nous les avions tous semÇs en route. Il en rÇsulte que si je trouve l'assassin du Dr Sarton, je trouve du màme coup celui ou ceux qui essaient de se dÇbarrasser de moi.

Si donc je rÇflÇchis bien, et si je parviens Ö rÇsoudre l'Çnigme, oui, si seulement j'y parviens, alors je

suis sauvÇ!Moi et Jessie! Pourtant, je ne supporterais pas de la voir inculpÇe!... Mais je n'ai pas beaucoup de temps ! fit-il, serrant et desserrant

tour Ö tour son poing. Non!Je n'ai pas beaucoup de temps devant moi !...

Et soudain il leva les yeux, avec un fol espoir, vers le visage finement ciselÇ de R. Daneel. quelle que fñt la nature de cette crÇature mÇcaniques le robot s'Çtait rÇvÇlÇ un àtre fort et loyal, inaccessible Ö l'Çgoãsme. que peut-on demander de plus Ö un

ami ? Or, Baley avait en cet instant besoin d'un ami; et il n'Çtait certes pas d'humeur Ö ergoter sur le fait 327

que des engrenages remplaçaient, dans le corps de celui-lÖ, les vaisseaux sanguins.

Mais R. Daneel secoua la tàte et dÇclara, sans que, bien entendu, l'expression de son visage se modifiÉt :

- Je m'excuse beaucoup, Elijah, mais je ne m'attendais Ö rien de tout cela.

Peut-àtre mon activitÇ

va-t-elle avoir pour rÇsultat de vous causer du tort; mais il ne faut pas m'en vouloir, car l'intÇràt gÇnÇral a exigÇ que j'agisse ainsi.

- que voulez-vous dire ? balbutia Baley.

- Je viens d'avoir un entretien avec le Dr Fastolfe.

- Ah oui! Et quand ça ?

- Pendant que vous dåniez.

- Et alors ? fit Baley, serrant les lävres. que s'est-il passÇ ?

- Pour vous disculper des soupçons qu'on fait peser sur vous au sujet du meurtre de R. Sammy, il faudra trouver un autre moyen que l'enquàte sur l'assassinat du Dr Sarton, mon crÇateur. En effet, Ö la suite de mes comptes rendus, les autoritÇs de Spacetown ont dÇcidÇ de clore notre enquàte ce soir màme, et de se prÇparer Ö quitter au plus tìt Spacetown et la Terre.

17

CHAPITRE RêUSSITE D'UNE EXPêRIENCE

Ce fut presque avec dÇtachement que Baley regarda sa montre. Il Çtait 21 h 45.

Dans deux heures et quart minuit sonnerait. Il s'Çtait rÇveillÇ avant 6 heures du matin, et, depuis deux jours et demi, il avait vÇcu en Çtat de tension permanente. Aussi en Çtait-il arrivÇ Ö un point oî tout lui semblait un peu irrÇel. Il tira de sa poche sa pipe et la petite blague qui contenait encore quelques prÇcieuses parcelles de tabac, puis, s'efforçant non sans peine de

conserver une voix calme, il rÇpondit :

- qu'est-ce que tout cela signifie, Daneel ?

- Ne le comprenez-vous donc pas? N'est-ce pas Çvident ?

- Non, rÇpliqua patiemment Baley. Je ne comprends pas et ce n'est pas Çvident.

La raison de notre prÇsence Ö Spacetown, dit le robot, c'est que notre peuple dÇsire briser la carapace dont la Terre s'est

entourÇe, et forcer ainsi vos

compatriotes Ö de nouvelles Çmigrations, bref, Ö coloniser.

- Je le sais, Daneel. Inutile d'insister lÖ-dessus.

- Il le faut, cependant, Elijah, car c'est le point 329

capital. Si nous avons ÇtÇ dÇsireux d'obtenir la sanction du meurtre du Dr Sarton, ce n'Çtait pas, vous

le comprenez, parce que nous espÇrions ainsi faire revenir Ö la vie mon crÇateur; c'Çtait uniquement parce que, si nous n'avions pas agi de cette maniäre, nous aurions renforcÇ la position de certains politiciens qui, sur notre planäte, manifestent une opposition irrÇductible au principe màme de Spacetown.

- Mais maintenant, s'Çcria Baley avec une violence soudaine, vous venez m'informer que vous vous

prÇparez Ö rentrer chez vous de votre propre initiative! Pourquoi, au nom du

Ciel ? Pourquoi ? La solution de l'Çnigme Sarton est extràmement proche.

Elle ne peut pas ne pas àtre Ö portÇe de ma main, sans quoi on ne se donnerait pas tant de mal pour m'Çliminer de l'enquàte. J'ai nettement l'impression que je possäde toutes les donnÇes indispensables pour dÇcouvrir la solution du probläme. Cette solution, elle doit se trouver

ici màme, quelque part!

dit-il rageusement, on se frappant les tempes d'un geste presque frÇnÇtique. Il suffirait, pour que je la dÇniche, d'une phrase, d'un mot! J'en suis sñr!...

Il ferma longuement les yeux, comme si les tÇnäbres opaques dans lesquelles il

tÉtonnait depuis soixante heures commençaient Ö se dissiper, laissant paraåtre la lumiäre. Mais hÇlas, celle-ci ne surgissait pas!. Pas encore! Il frissonna, respira profondÇment, et se sentit honteux. Il se donnait en spectacle, fort pitoyablement, devant une machine froide et insensible, qui ne pouvait que le

dÇvisager en silence.

- Eh bien, tant pis! finit-il par dire. Pourquoi les Spaciens s'en vont-ils ?

- Nous sommes arrivÇs au terme de notre expÇrience, et notre but est atteint :

nous sommes convaincus,

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maintenant, que la Terre va se remettre Ö coloniser.

- Ah! vraiment ? Vous avez optÇ pour l'optimisme, Ö ce que je vois !

Le dÇtective tira la premiäre bouffÇe du bienfaisant tabac, et il sentit qu'il

redevenait enfin maåtre de lui.

- C'est moi qui suis optimiste, rÇpliqua R. Daneel. Depuis longtemps, nous autres Spaciens, nous avons tentÇ de changer la mentalitÇ des Terriens en modifiant l'Çconomie de la Terre. Nous avons essayÇ

d'implanter chez vous notre propre civilisation C/Fe. Vos gouvernements, que ce soit celui de votre planäte ou celui de n'importe quelle CitÇ, ont coopÇrÇ avec nous, parce qu'ils

ne pouvaient faire autrement. Et pourtant, apräs vingt-cinq ans de travail, nous avons ÇchouÇ : plus nous avons fait d'efforts, plus l'opposition des MÇdiÇvalistes est Çgalement renforcÇe.

- Je sais tout cela, dit Baley, qui songea A quoi bon l'interrompre? Il -faut qu'il raconte son histoire Ö sa façon; comme un disque. Ah, machine!Ø eut-il envie de hurler.

- Ce fut le Dr Sarton, reprit R. Daneel, qui, le premier, fut d'avis de rÇviser notre tactique. Il estimait que nous devions d'abord trouver une Çlite de

Terriens partageant nos dÇsirs, ou pouvant àtre persuadÇs de la justesse de nos

vues. En les encourageant et en les aidant, nous pourrions les inciter Ö crÇer eux-màmes un courant d'opinion, au lieu de les incorporer dans un mouvement d'origine Çtrangäre. La difficultÇ

consistait

Ö trouver sur Terre le meilleur ÇlÇment convenant Ö notre plan. Or, vous 331

avez ÇtÇ vous-màme, Elijah, une expÇrience fort intÇressante.

- Moi ?... Moi ?... que voulez-vous dire ?

- quand le commissaire principal vous a recommandÇ Ö nous, nous en avons ÇtÇ

träs contents. Votre profil psychique nous a tout de suite montrÇ que vous Çtiez un type de Terrien träs utile Ö la poursuite de notre but. La cÇrÇbroanalyse, Ö laquelle j'ai

procÇdÇ sur vous däs notre Premiäre rencontre, a confirmÇ l'opinion que nous avions de vous. Vous àtes un rÇaliste, Elijah. Vous ne ràvez pas romantiquement sur le passÇ de la

Terre, quel que soit l'intÇràt fort louable que vous professez pour les Çtudes historiques. Et vous n'ingurgitez-pas non plus, en homme tàtu et obstinÇ, tout ce que la culture des CitÇs terrestres actuelles tend Ö vous inculquer.

C'est pourquoi nous nous sommes dit que c'Çtaient des Terriens dans votre genre qui pouvaient, de nouveau, mener leurs compatriotes vers les Çtoiles.

C'Çtait une des raisons pour lesquelles le Dr Fastoffe dÇsirait tant vous voir, hier matin. A la vÇritÇ, votre esprit rÇaliste nous a d'abord mis dans l'embarras.

Vous vous àtes refusÇ Ö admettre que, màme pour servir fanatiquement un idÇal, fît-il erronÇ, un homme PUt accomplir des actes ne correspondant pas Ö ses moyens normaux : par exemple, traverser, de nuit et seul, la campagne, pour aller supprimer celui qu'il considÇrait comme le pire ennemi de sa propre cause. C'est pourquoi nous n'avons pas ÇtÇ

exagÇrÇment surpris, quand vous avez tentÇ de prouver, avec autant d'obstination que d'audace, que ce

meurtre Çtait une duperie. Cela nous a montrÇ, dans une certaine mesure, que vous Çtiez l'homme dont nous avions besoin pour notre expÇrience.

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- Mais, pour l'amour du Ciel, s'Çcria Baley en frappant du poing sur la table, de quelle expÇrience parlez-vous ?

- Elle consiste Ö tenter de vous persuader que la rÇponse aux problämes dans lesquels la Terre se dÇbat, c'est d'entreprendre de nouvelles colonisations.

- Eh bien, vous avez rÇussi Ö me persuader : ça, je vous l'accorde !

- Oui, sous l'influence d'une certaine drogue...

Baley, bouche bÇe, lÉcha sa pipe qu'il rattrapa au vol. Il revÇcut la scäne de Spacetown, et son long retour Ö la conscience apräs s'àtre trouvÇ mal en dÇcouvrant que R. Daneel Çtait bien un robot : celuici lui pinçait le bras et lui

faisait une piqñre...

- qu'est-ce qu'il y avait dans la seringue ? balbutia-t-il.

- Rien de nocif, soyez-en sîr, Elijah!Ce n'Çtait qu'une drogue inoffensive, simplement destinÇe Ö

vous rendre plus comprÇhensif.

- De cette façon, j'Çtais obligÇ de croire tout ce qu'on me racontait, n'est-ce pas ?

- Pas tout Ö fait. Vous n'auriez rien cru qui fñt en contradiction avec ce qui, dÇjÖ, constituait la base de votre pensÇe secräte. En rÇalitÇ, les rÇsultats de l'opÇration ont ÇtÇ dÇcevants. Le Dr Fastolfe avait espÇrÇ que vous Çpouseriez fanatiquement ses thÇories. Au lieu de cela, vous

les avez approuvÇes avec

une certaine rÇserve. Votre rÇalisme naturel s'opposait Ö toute spÇculation hasardeuse. Alors nous nous

sommes rendu compte que notre seul espoir de succäs, c'Çtait de convaincre des

natures romanesques;

malheureusement, tous les ràveurs sont des MÇdiÇvalistes, soit rÇels, soit en

puissance.

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Baley ne put s'empàcher d'Çprouver un sentiment de fiertÇ Ö la pensÇe que, grÉce Ö son obstination, il les avait dÇçus : cela lui fit un intense plaisir. Apräs tout, ils n'avaient qu'Ö faire leurs expÇriences sur d'autres gens!Et il rÇpliqua, durement :

- Alors maintenant, vous laissez tout tomber, et vous rentrez chez vous ?

- Comment cela ? Mais pas du tout!Je viens de vous dire, tout Ö l'heure, que nous Çtions maintenant convaincus que la Terre se dÇcidera Ö coloniser de nouveau. Et c'est vous qui nous avez donnÇ cette assurance.

- Moi?... Je voudrais bien savoir comment,par exemple !

- Vous avez parlÇ Ö Francis Clousarr des bienfaits de la colonisation.

J'ai

l'impression que vous vous àtes exprimÇ avec beaucoup d'ardeur!Cela, c'Çtait dÇjÖ un bon rÇsultat de notre expÇrience. Mais, bien plus, les rÇactions de Clousarr, dÇterminÇes par cÇrÇbroanalyse, ont nettement ÇvoluÇ; le changement a ÇtÇ sans doute assez subtil Ö dÇceler, mais il fut incontestable.

- Vous prÇtendez que je l'ai convaincu de la justesse de mes vues ? Cela, je

n'y crois pas.

- Non. On ne convainc pas si facilement les gens; mais les changements rÇvÇlÇs par la cÇrÇbro-analyse ont dÇmontrÇ, de façon pertinente, que l'esprit mÇdiÇvaliste demeure ouvert Ö

ce genre de persuasion.

J'ai moi-màme poussÇ plus loin les choses. En quittant l'usine de levure, J'ai

devinÇ, en constatant les

modifications survenues dans les rÇactions cÇrÇbrales de Clousarr, ce qui s'Çtait passÇ entre vous. Alors,

j'ai fait allusion Ö la crÇation d'Çcoles spÇciales, prÇparant les jeunes Ö

des

Çmigrations futures, et

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prÇconisÇ la colonisation comme le meilleur moyen d'assurer l'avenir de ses

enfants. Il a repoussÇ cette idÇe,

mais, de nouveau, son aura s'est modifiÇe. Däs lors, il m'a paru parfaitement Çvident que c'Çtait sur ce plan-lÖ que l'on avait le plus de chances de s'attaquer avec succäs aux PrÇjugÇs dont souffrent vos compatriotes.

R. Daneel s'arràta un instant, puis il reprit

- Ce que l'on appelle le MÇdiÇvalisme est une tournure d'esprit qui n'exclut

pas le goñt d'entreprendre.

Cette facultÇ de redevenir des pionniers qu'ont les MÇdiÇvalistes, c'est, bien entendu, Ö la Terre de dÇcider dans quelle voie il

faut l'utiliser et la dÇvelopper. Elle tend actuellement Ö se tourner vers la

Terre elle-màme, qui est toute proche, et riche d'un passÇ prestigieux. Mais la vision des Mondes ExtÇrieurs n'est pas moins fascinante, pour tout esprit aventureux, et Clousarr en a incontestablement subi

l'attrait, apräs vous avoir entendu lui exposer les principes d'une nouvelle expansion.

Il en rÇsulte que nous, les Spaciens, nous avons d'ores et dÇjÖ atteint le but que nous nous Çtions fixÇs, et sans màme nous en rendre compte- Or, c'est nous-màmes, bien plus que toute idÇe nouvelle que nous tentions de vous faire accepter, qui avons reprÇsentÇ le principal obstacle au succäs de notre entreprise. Nous avons poussÇ tous ceux qui, sur

Terre, se montraient Çpris d'aventures, Ö tourner au MÇdiÇvalisme, et Ö

s'organiser en un mouvement cristallisant leurs aspirations les plus ardentes.

Apräs tout, c'est le MÇdiÇvaliste qui cherche Ö s'affranchir de coutumes qui

paralysent actuellement son dÇveloppement; alors que les hauts fonctionnaires

des CitÇs ont tout Ö gagner au maintien du Æ statu quo 335

Ø. Maintenant, il faut que nous quittions Spacetown, et que nous cessions d'irriter les MÇdiÇvalistes par notre continuelle prÇsence, sans quoi ils se

voueront irrÇmÇdiablement Ö la Terre, et Ö la Terre seule. Il faut que nous laissions derriäre nous quelques-uns de nos compatriotes et quelques robots

comme moi; et avec le concours de Terriens comprÇhensifs, comme vous, nous jetterons les bases d'Çcoles de colonisation comme celles dont j'ai parlÇ

Ö Clousarr. Alors, peut-àtre, les MÇdiÇvalistes consentiront-ils Ö regarder ailleurs que vers la Terre. Ils

auront automatiquement besoin de robots, et nous les leur procurerons, Ö moins qu'ils ne rÇussissent Ö

en construire eux-màmes. Et petit Ö petit, ils se convaincront de la nÇcessitÇ

de crÇer une culture et une

sociÇtÇ nouvelles, celles que je vous ai dÇsignÇes sous le symbole C/Fe, parce que c'est cela qui leur conviendra le mieux.

R. Daneel avait parlÇ longtemps, tout d'une traite, et, s'en rendant compte, il ajouta en maniäre d'excuse

- Si je vous ai dit tout cela, c'est pour vous expliquer pourquoi j'ai ÇtÇ,

hÇlas!obligÇ de faire quelque chose qui peut vous causer personnellement du tort.

Æ Evidemment! songea Baley, non sans amertume. Un robot ne doit faire aucun

tort Ö un homme,

Ö moins qu'il trouve un moyen de prouver qu'en fin de compte le tort qu'il aura causÇ profite Ö l'humanitÇ en gÇnÇral ! Ø

- Un instant, je vous prie ! ajouta-t-il, tout haut cette fois. Je voudrais revenir Ö des questions pratiques. Vous allez donc rentrer chez vous; mais vous

y annoncerez qu'un Terrien a tuÇ un Spacien, et n'a 336

ÇtÇ ni dÇcouvert ni par consÇquent puni. Les Mondes ExtÇrieurs exigeront aussitìt de nous une indemnitÇ; mais je tiens Ö vous avertir, Daneel, que la

Terre n'est plus disposÇe Ö se faire traiter ainsi, et qu'il y aura de la bagarre.

- Je suis certain qu'il ne se passera rien de tel, Elijah. Ceux d'entre nous qui prÇconiseraient le plus une indemnitÇ de ce genre sont ceux-lÖ màmes qui rÇclament le plus ardemment la fin de l'expÇrience entreprise Ö Spacetown. Il nous sera donc facile de leur prÇsenter cette derniäre dÇcision comme une compensation, s'ils consentent Ö ne plus exiger de vous d'indemnitÇ. C'est, en tout cas, ce que nous avons l'intention de faire : nous voulons qu'on laisse les Terriens tranquilles.

- Tout cela est bien joli, rÇtorqua Baley, dont le dÇsespoir Çtait si violent que sa voix en devint rauque. Mais qu'est-ce que je

vais devenir, moi, lÖ-dedans ? Si telle est la volontÇ de Spacetown, le commissaire principal laissera tomber l'affaire Sarton sur-le-champ. Mais l'affaire R. Sammy, elle, continuera Ö suivre son cours, attendu qu'elle implique nÇcessairement la culpabilitÇ d'au moins un membre de

l'Administration.. A tout moment, je m'attends maintenant Ö voir Enderby se dresser devant moi, avec

un Çcrasant faisceau de preuves qui m'accableront.

Je le sens. J'en suis sñr. C'est un coup bien montÇ, Daneel! Je serai dÇclassÇ! Et quand Ö Jessie, elle sera traånÇe dans la boue comme une criminelle!Et Dieu sait ce qu'il adviendra de mon fils!...

- Ne croyez pas, Elijah, que je ne me rende pas compte de ce qu'est actuellement votre douloureuse position. Mais. quand c'est l'intÇràt màme de l'humanitÇ qui est en jeu, il faut

admettre les torts inÇvitables

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que certains àtres subissent. Le Dr Sarton a laissÇ une veuve, deux enfants, des parents, une soeur, beaucoup d'amis. Tous le pleurent et sont indignÇs Ö la pensÇe que son meurtrier n'a ÇtÇ ni trouvÇ ni chÉtiÇ.

- Alors, pourquoi ne pas rester ici, Daneel, et le dÇcouvrir ?

- Maintenant, ce n'est plus nÇcessaire.

- Allons donc! dit amärement Baley. Vous feriez mieux de reconnaåtre franchement que toute cette enquàte n'a ÇtÇ qu'un prÇtexte pour nous Çtudier plus facilement, plus librement. En fait, vous ne vous àtes pas le moins du monde souciÇ de dÇmasquer l'assassin.

- Nous aurions aimÇ savoir qui a commis ce crime, rÇpondit calmement R.

Daneel

mais il ne nous est jamais arrivÇ de nous demander si l'intÇràt d'un homme ou d'une famille primait l'intÇràt gÇnÇral, Elijah. Pour nous, poursuivre l'enquàte serait risquer de compromettre une situation qui nous parait

satisfaisante : nul ne peut prÇvoir la gravitÇ des consÇquences et des dommages

qui en rÇsulteraient.

- Vous estimez donc que le coupable pourrait àtre une haute personnalitÇ mÇdiÇvaliste, et que dÇsormais les Spaciens ne veulent rien faire qui risque de dresser contre eux des gens en qui ils voient

dÇjÖ leurs futurs amis ?

- Je ne me serais pas exprimÇ tout Ö fait comme vous, Elijah, mais il y a du vrai dans ce que vous venez de dire.

- Et votre amour de la justice, Daneel, vos circuits spÇciaux, qu'est-ce que

vous en faites ? Vous trouvez qu'elle est conforme Ö la justice, votre attitude ?

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Il y a divers plans dans le domaine de la justice, Elijah. Si, pour l'instaurer sur le plan le plus ÇlevÇ, on constate qu'il est impossible de rÇsoudre Çquitablement certains cas particuliers, Ö l'Çchelon infÇrieur, il faut sacrifier ceux-ci Ö l'intÇràt gÇnÇral.

Dans cette controverse, Baley eut l'impression d'user de toute son intelligence pour assiÇger l'inexpugnable logique du cerveau positronique de R. Daneel. Parviendrait-il Ö y dÇcouvrir une fissure,

un point faible ? Son sort en dÇpendait. Il rÇpliqua :

- Ne ressentez-vous, vous-màme, aucune curiositÇ personnelle, Daneel ?

Vous vous àtes prÇsentÇ Ö moi comme un dÇtective. Savez-vous ce que ce terme

implique ? Ne comprenez-vous pas que, dans une enquàte, il y a plus que l'accomplissement d'une tÉche professionnelle ? C'est un dÇfi que l'on a entrepris de relever.

Votre

cerveau se mesure Ö celui

du criminel, dans une lutte sans merci. C'est un combat entre deux intelligences. Comment donc abandonner la lutte et se reconnaåtre battu ?

- Il ne faut certainement pas la continuer, dÇclara le robot, si son issue ne

peut rien engendrer d'avantageux.

- Mais, dans ce cas, n'Çprouverez-vous pas le sentiment que vous avez perdu

quelque chose ? Ne vous restera-t-il aucun regret d'ignorer ce que vous avez

tant cherchÇ Ö dÇcouvrir ? Ne vous sentirez-vous pas insatisfait, mÇcontent de ce que votre curiositÇ

ait ÇtÇ frustrÇe ?

Tout en parlant, Baley, qui ne comptait qu'Ö peine, däs le dÇbut, convaincre son interlocuteur, sentit faiblir màme cette vague lueur d'espÇrance. Pour la seconde fois, il avait usÇ du mot curiositÇ, et ce mot

lui rappela ce qu'il avait dit, quatre heures auparavant, 339

Ö Francis Clousarr. Il avait eu alors la confirmation saisissante des qualitÇs qui diffÇrencieront

toujours l'homme de la machine. La curiositÇ Çtait l'une d'elles; il fallait qu'elle le fñt. Un petit chaton de six semaines est curieux, mais comment une machine pourrait-elle jamais Çprouver de la curiositÇ, si humanoãde qu'elle soit ?...

Comme s'il faisait Çcho Ö ces rÇflexions, R. Daneel lui demanda :

- qu'entendez-vous par curiositÇ ?

Baley chercha la dÇfinition la plus flatteuse possible :

- Nous appelons curiositÇ, finit-il par rÇpondre, le dÇsir que nous Çprouvons d'accroåtre notre savoir.

- Je suis animÇ, moi aussi, d'un tel dÇsir, dit le robot, quand l'accomplissement d'une tÉche que l'on m'a confiÇe exige que j'accroisse mes connaissances dans certains domaines.

- Ah oui ! fit Baley, non sans ironie, Ainsi, par exemple, vous m'avez posÇ des questions au sujet des verres correcteurs de m'on fils Bentley : c'Çtait pour mieux connaåtre les coutumes des Terriens, n'est-ce pas ?

Exactement, rÇpliqua R. Daneel, sans relever l'ironie de la remarque. Mais un accroissement du savoir, sans but dÇterminÇ - ce qui, je crois, correspond au mot curiositÇ, tel

que vous l'avez employÇ - est Ö mon sens quelque chose d'improductif. Or, j'ai

ÇtÇ conçu et construit pour Çviter tout ce qui est improductif.

Ce fut ainsi que, tout Ö coup, Elijah Baley eut la rÇvÇlation de la Æ phrase Ø qu'il cherchait, qu'il attendait depuis des heures;

et, en un instant, l'Çpais brouillard dans lequel il se dÇbattait se dissipa,

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faisant place Ö une vive et lumineuse transparence.

Tandis que R. Daneel continuait Ö parler, les lävres du dÇtective s'entrouvrirent et il resta un long moment bouche bÇe.

Certes, sa pensÇe ne saisissait pas encore dans son ensemble toute la vÇritÇ. Elle se rÇvÇla Ö lui plus subtilement que cela. quelque part, au plus profond de son subconscient, une thäse s'Çtait ÇdifiÇe; il l'avait ÇlaborÇe avec soin, dans les moindres dÇtails; mais, Ö un moment donnÇ, il s'Çtait trouvÇ stoppÇ

par un illogisme. Cet illogisme-lÖ, on ne pouvait ni sauter par-dessus, ni le fouler aux pieds, ni l'Çcarter d'un geste : tant qu'il n'aurait pas rÇussi Ö en supprimer les causes, Baley

savait que sa thäse demeurerait enfouie dans les tÇnäbres de sa pensÇe, et qu'il lui serait impossible de lui donner pour bases des preuves pÇremptoires.

Mais la phrase rÇvÇlatrice avait enfin ÇtÇ dite, l'illogisme s'Çtait dissipÇ,

et sa thäse tenait maintenant debout : tout s'expliquait.

La soudaine clartÇ qui semblait avoir jailli dans son _cerveau stimula puissamment Baley. Tout

d'abord, il savait dÇsormais quel Çtait exactement le point faible de R. Daneel et de toute machine.

Plein d'un fiÇvreux espoir, il songea :

Æ Il n'y a pas de doute ! Le cerveau positronique doit àtre tellement positif qu'il prend tout ce qu'on lui dit Ö la lettre !... Ø

Apräs avoir longuement rÇflÇchi, il dit au robot Ainsi donc, Ö dater d'aujourd'hui, Spacetown considäre comme close l'expÇrience Ö laquelle sa crÇation avait donnÇ naissance, et, du màme coup, l'affaire Sarton est enterrÇe ? C'est bien cela, n'est-ce pas ?

341

- Telle est en effet la dÇcision prise par les Spaciens, Elijah, rÇpondit tranquillement R. Daneel.

- Voyons! dit Baley en consultant sa montre. Il est 22 h 30. La journÇe n'est pas finie, et il reste encore une heure et demie avant que minuit sonne !

R. Daneel ne rÇpondit rien et parut rÇflÇchir.

- Donc, reprit Baley, s'exprimant cette fois rapidement, jusqu'Ö minuit, il

n'y a rien de changÇ, ni

aux plans de Spacetown ni Ö l'enquàte qu'on nous a confiÇe, et vous continuez Ö la mener avec moi Daneel, en pleine association!

Plus il parlait, plus sa hÉte l'incita Ö user d'un langage presque tÇlÇgraphique.

- Reprenons donc l'enquàte!Laissez-moi travailler. Äa ne fera aucun mal aux

Spaciens!Au contraire, ça leur fera beaucoup de bien. Parole d'honneur! Si vous estimez que je leur cause le moindre

tort vous m'arràterez. Je n'en ai pas pour longtemps, d'ailleurs : une heure et demie! Ce n'est pas grand-chose !

- On ne peut rien objecter Ö ce que vous venez de dire, Elijah, rÇpondit R. Daneel. La journÇe n'est pas achevÇe, en effet, je n'y avais pas pensÇ, mon cher associÇ.

- Tiens, tiens!songea Baley en souriant. Je suis de nouveau le Æ cher associÇ Ø !... Ø

- Dites-moi, ajouta-t-il tout haut, quand j'Çtais Ö Spacetown, est-ce que le Dr Fastolfe n'a pas fait allusion Ö un film que l'on a pris sur les lieux du crime ?

- Oui, c'est exact.

- Pouvez-vous m'en montrer un exemplaire ?

- Bien sñr, Elijah.

- Je veux dire : maintenant!InstantanÇment !

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- Oh, dans dix minutes au maximum, si je peux me servir des transmissions de la prÇfecture!

Il lui fallut moins de temps que cela pour mener Ö bien l'opÇration. Baley tint dans ses mains, qui tremblaient un peu, un tout petit appareil en aluminium que R. Daneel venait de

lui remettre, et dont une des faces comportait une lentille. Sous l'effet d'une mystÇrieuse action provenant de Spacetown, le film dÇsirÇ allait pouvoir dans un instant àtre transmis Ö ce micro-projecteur, et les images tant attendues allaient apparaåtre sur le mur de la salle Ö manger, qui servirait

d'Çcran.

Tout Ö coup, la voix du commissaire principal retentit dans la piäce. Il se

tenait sur le seuil, et, Ö la

vue de ce que faisait Baley, il ne put rÇprimer un tressaillement, tandis qu'un Çclair de coläre passait dans ses yeux.

- Dites donc, Lije, s'Çcria-t-il d'une voix mal assurÇe, vous en mettez un temps Ö dåner!

- J'Çtais mort de fatigue, monsieur le commissaire, fit l'inspecteur. Je m'excuse de vous avoir fait attendre.

- Oh! ce n'est pas bien grave. Mais... venez donc chez moi!

Baley mit l'appareil dans sa poche, et fit signe Ö

R. Daneel de le suivre.

quand ils furent touss trois dans son bureau, Enderby -commença par arpenter la

piäce de long en large, sans dire un mot. Baley, lui-màme, tendu Ö

l'extràme, l'observa en silence et regarda l'heure : il Çtait 22 h 45. Le commissaire releva ses lunettes sur son front, et se frotta tellement les yeux qu'il fit rougir sa peau tout autour des orbites. Puis, ayant 343

remis ses verres en place, il regarda longuement Baley avant de lui demander,

d'un ton bourru -:

- quand avez-vous ÇtÇ pour la derniäre fois Ö la centrale de Williamsburg, Lije ?

. - Hier, quand j'ai quittÇ le bureau; il devait àtre environ 18 heures, Ö peine plus que cela!

. - Ah! fit le commissaire en hochant la tàte. Pourquoi ne me l'avez-vous pas dit ?

- J'allais vous en parler. Je n'ai pas encore remis ma dÇposition!

- Pourquoi àtes-vous allÇ lÖ-bas ?

- Je n'ai fait que traverser l'usine en rentrant Ö notre appartement provisoire.

- Non, Lije! Äa n'existe pas! Personne ne traverse une centrale pareille pour

aller ailleurs.

Baley haussa les Çpaules. Il Çtait sans intÇràt de revenir sur la poursuite des MÇdiÇvalistes dans le dÇdale des tapis roulants. Ce n'Çtait pas le moment.

Aussi se borna-t-il Ö rÇpliquer :

- Si vous essayez d'insinuer que j'ai eu l'occasion de me procurer le vaporisateur d'alpha -qui a dÇtruit R. Sammy, je me permets de vous rappeler que Daneel Çtait avec moi; il peut tÇmoigner que j'ai traversÇ la centrale sans m'arràter, et qu'enfin je n'avais

pas devaporisateur sur moi quand j'en suis sorti.

Le commissaire principal s'assit lentement. Il ne tourna pas les yeux vers R. Daneel et ne lui parla pas davantage. Il Çtendit sur la table ses mains potelÇes et les regarda d'un

air träs malheureux.

- Ah! Lije!fit-il. Je ne sais vraiment que dire ou que penser!Et il ne sert de rien de prendre votre... associÇ pour alibi!Vous savez bien que son tÇmoignage est sans valeur !

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- Je n'en nie pas moins formellement m'àtre procurÇ un vaporisateur !

Les doigts du commissaire se nouärent puis se dÇnouärent nerveusement.

- Lije, reprit-il, pourquoi Jessie est-elle venue vous voir cet apräs-midi ?

- Vous me l'avez dÇjÖ demandÇ. Je vous rÇpäte que c'Çtait pour rÇgler des questions de famille.

- Francis Clousarr m'a donnÇ des renseignements, Lije.

- De quel genre ?

- Il affirme qu'une certaine JÇzabel Baley est membre d'un mouvement mÇdiÇvaliste clandestin, dont le but est de renverser par la force le gouvernement de la CitÇ.

Etes-vous sñr qu'il s'agit d'elle ? Il y a beaucoup de Baley!

- Il n'y a pas beaucoup de JÇzabel Baley !

- Il l'a dÇsignÇ par son prÇnom ? Vraiment ?

- Oui. Il a dit : JÇzabel. Je l'ai entendu de mes oreilles, Lije. Je ne vous rÇpäte pas le compte rendu d'une tierce personne !

- Bon! Admettons que Jessie ait appartenu Ö une sociÇtÇ composÇe de ràveurs Ö moitiÇ timbrÇs : tout ce qu'elle y a fait, c'est assister Ö des rÇunions qui lui portaient sur les nerfs !

- Ce n'est pas ainsi qu'en jugeront les membres d'un conseil de discipline, Lije !

- PrÇtendez-vous que je vais àtre suspendu de mes fonctions, et tenu pour suspect d'avoir dÇtruit un bien d'Etat, en la personne de R. Sammy?

- J'espäre qu'on n'en arrivera pas lÖ, Lije. Mais les choses m'ont l'air de prendre une träs mauvaise tournure!

tout le monde sait que vous dÇtestiez

345

R. Sammy. Votre femme lui a parlÇ cet apräs-midi.

Elle Çtait en larmes, et on a entendu quelques-unes de ses paroles. Elles Çtaient apparemment insignifiantes, mais vous n'empàcherez pas que deux et deux

fassent quatre, Lije!Vous avez fort bien pu juger dangereux de laisser R. Sammy libre de parler. Et le plus grave, c'est que vous avez eu une occasion de vous procurer l'arme.

- Un instant, je vous prie, monsieur le commissaire! coupa Baley. Si j'avais

voulu rÇduire Ö nÇant toute preuve contre Jessie, est-ce que je me serais donnÇ la peine d'arràter Francis Clousarr ? Il m'a tout l'air d'en savoir beaucoup plus sur elle que R.

Sammy. Autre chose!J'ai traversÇ la centrale de Williamsburg dix-huit heures avant que R. Sammy parlÉt Ö Jessie. Comment aurais-je pu savoir, si longtemps d'avance, qu'il me

faudrait le supprimer, et

que, dans ce but, j'aurais besoin d'un vaporisateur ?

- Ce sont lÖ de bons arguments, Lije. Je ferai ce que je pourrai, et je vous assure que cette histoire me consterne!

Vraiment, monsieur le commissaire? Croyez-vous rÇellement Ö mon innocence ?

Je vous dois une compläte franchise, lije.

- Eh bien, la vÇritÇ, c'est que je ne sais que penser !

- Alors, moi, je vais vous dire ce qu'il faut en penser : monsieur le commissaire, tout ceci est un coup montÇ avec le plus grand soin, et dans un but prÇcis !

- Doucement, doucement, Lije!s'Çcria Enderby, träs crispÇ. Ne vous emballez pas aveuglÇment!Ce genre de dÇfense ne peut vous attirer la moindre sympathie, car il a ÇtÇ utilisÇ par trop de malfaiteurs, vous le savez bien !

346

- Je me moque pas mal de susciter la sympathie des gens! Ce que je dis, moi, c'est la pure et simple vÇritÇ. On cherche Ö m'Çliminer dans l'unique but de m'empàcher de dÇcouvrir comment le Dr Sarton a ÇtÇ assassinÇ. Mais, malheureusement pour le bon vieux camarade qui a montÇ ce coup-lÖ, il s'y est pris trop tard!Car l'affaire Sarton n'a plus de secret pour moi!

- qu'est-ce que vous dites ?

Baley regarda sa montre; il Çtait 23 heures. D'un ton catÇgorique, il dÇclara :

- Je sais qui est l'auteur du coup montÇ contre moi, je sais comment et par qui le Dr Sarton a ÇtÇ

assassinÇ, et je dispose d'une heure pour vous le dire, pour arràter le criminel, et pour clore l'enquàte !

CHAPITRE FIN D'UNE ENqUETE

Les Yeux du commissaire principal se bridärent, et il lança Ö Baley un regard venimeux.

- qu'est-ce que vous allez faire, Lije ? Hier matin, dans la demeure de Fastolfe, vous avez dÇjÖ

essayÇ un coup du màme genre. Ne recommencez pas, je vous prie!

- D'accord, fit Baley. Je me suis trompÇ la premiäre fois !

Et dans sa rage, il songea

Æ la seconde fois, aussi, je me suis trompÇ!Mais pas cette fois-ci!Ah ! non, pas ce coup-ci! Ø

Mais ce n'Çtait pas le moment de s'appesantir sur le passÇ, et il reprit aussitìt :

- Vous allez juger par vous-màme, monsieur le commissaire! Admettez que les charges relevÇes contre moi aient ÇtÇ montÇes de toutes piäces. PÇnÇtrez-vous comme moi de cette

conviction, et voyez

un peu oî cela va nous mener!Demandez-vous alors qui a bien pu monter un coup pareil. De toute Çvidence, ce ne peut àtre que quelqu'un ayant su que,

hier soir, j'ai traversÇ la centrale de Williamsburg.

D'accord. De qui donc peut-il s'agir ?

349

- quand j'ai quittÇ le restaurant, j'ai ÇtÇ suivi par un groupe de MÇdiÇvalistes. Je les ai semÇs, ou du moins je l'ai cru, mais Çvidemment l'un d'entre eux m'a vu pÇnÇtrer dans la centrale. Mon seul but, en agissant ainsi - vous devez bien le comprendre

- Çtait de leur faire perdre ma trace.

Enderby rÇflÇchit un instant, puis demanda

- Clousarr ? Etait-ål dans ce groupe ?

Baley fit un signe de tàte affirmatif.

- Bon, nous l'interrogerons. S'il y a quoi que ce soit Ö tirer de lui, nous le lui arracherons. que puis-je faire de plus, Lije ?

- Attendez, maintenant. Ne me bousculez pas. Ne voyez-vous pas ou je veux en venir ?

- Eh bien, si j'essayais de vous le dire ? rÇpliqua Enderby en joignant les

mains. Clousarr vous

a vu entrer dans la centrale de Williamsburg, ou bien c'est un de ses complices qui, vous ayant repÇrÇ, lui aura communiquÇ

le

renseignement. Il a

aussitìt dÇcidÇ d'utiliser ce fait pour vous attirer des ennuis, et pour vous obliger Ö abandonner la direction de l'enquàte. Est-ce lÖ ce que vous pensez ?

- C'est presque cela.

- Parfait! fit le commissaire, qui parut sintÇresser davantage Ö

l'affaire. Il

savait que votre femme

faisait partie du mouvement, bien entendu, et il Çtait convaincu que vous n'accepteriez pas que l'on fouillÉt dans votre vie privÇe,

pour y trouver des charges contre vous. Il aura pensÇ que vous donneriez votre dÇmission plutìt que de tenter de vous justifier.

A ce propos, Lije, que diriez-vous de dÇmissionner ?

Je veux dire que, si ça tourne vraiment mal, nous pourrions, de cette façon, Çtouffer l'affaire !

350

- Pas pour tout l'or du monde, monsieur le commissaire !

- Comme vous voudrez!dit Enderby en haussant les Çpaules. OU en Çtais-je ?

Ah, oui!Eh bien,

Clousarr se sera procurÇ sans doute un vaporisateur, par l'intermÇdiaire d'un autre membre du mouvement travaillant Ö la centrale,

et il aura chargÇ un second complice de dÇtruire R. Sammy.

Il tambourina lÇgärement de ses doigts sur sa table.

- Non, Lije!reprit-il. Elle ne vaut rien, votre thäse.

- Et pourquoi donc ?

- Trop tirÇe par les cheveux! Trop de complices !

De plus, Clousarr a un alibi Ö toute Çpreuve, pour la nuit et le matin du meurtre du Dr Sarton. Nous avons vÇrifiÇ celÖ tout de suite, et j'Çtais Çvidemment le seul Ö connaåtre la

raison pour laquelle cette

heure-lÖ mÇritait un contrìle particulier.

- Je n'ai jamais accusÇ Clousarr, monsieur le COMmissaire. C'est vous qui l'avez nommÇ. A mon avis,

ce pouvait àtre n'importe quel membre du mouvement mÇdiÇvaliste. Clousarr n'est

rien de plus qu'un visage reconnu par hasard par Daneel. Je ne pense màme pas qu'il joue un rìle important dans le mouvement. Cependant, il y a quelque chose d'Çtrange Ö son sujet.

- quoi donc ? demanda Enderby d'un air soupçonneux.

- Il savait que Jessie avait adhÇrÇ au mouvement : pensez-vous qu'il connaisse

tous les adhÇrents ?

- Je n'en sais rien, moi! Ce que je sais, c'est qu'il connaissait Jessie. Peut-àtre la considÇrait-on 351

dans ce milieu comme une personne importante, parce qu'elle Çtait mariÇe Ö un dÇtective. Et peutàtre l'a-t-il remarquÇe Ö

cause de cela?

- Et vous dites que, tout de go, il vous a informÇ

que JÇzabel Baley Çtait membre du mouvement ? Il vous a dÇclarÇ ça tout de suite : JÇzabel Baley ?

- Eh bien, oui! rÇpÇta Enderby. Je viens de vous dire que je l'ai entendu de mes propres oreilles.

C'est justement cela que je trouve bizarre, monsieur le commissaire. Car Jessie ne s'est plus servie

de son prÇnom depuis la naissance de Bentley. Pas une seule fois! Et je vous affirme que je sais de quoi je parle! quand elle a adhÇrÇ Ö ce mouvement mÇdiÇvaliste, il y avait longtemps que personne ne l'appelait plus JÇzabel : cela aussi, j'en suis sîr. Alors, comment Clousarr a-t-il pu apprendre qu'elle avait ce prÇnom-lÖ ?

Le commissaire principal rougit violemment et, se hÉta de rÇpliquer :

Oh ! s'il en est ainsi, il faut croire qu'il a dî

dire Jessie. Moi, je niy ai pas rÇflÇchi, et, automatiquement, j'ai enregistrÇ

sa dÇclaration comme s'il

avait appelÇ votre femme par son vrai prÇnom. Mais, en fait, maintenant que j'y rÇflÇchis, je suis sñr qu'il a dit Jessie et non JÇzabel.

- Mais jusqu'Ö maintenant, vous Çtiez formellement sñr de l'avoir entendu nommer JÇzabel Baley.

Je vous ai posÇ plusieurs fois la question.

- Dites donc, Baley!s'Çcria Enderby d'une voix pointue. Vous n'allez tout de màme pas prÇtendre que je mens ?

- Ce que je me demande maintenant, reprit Baley, c'est si, en rÇalitÇ, Clousarr a fait la moindre

dÇclaration au sujet de Jessie. Je me demande si 352

ce n'est pas vous qui avez montÇ ce coup-lÖ. VoilÖ

vingt ans que vous connaissez Jessie, et vous àtes le seul, sans doute, Ö savoir qu'elle a pour prÇnom JÇzabel.

- Vous perdez la tàte, mon garçon !

- Vous croyez ? Oî Çtiez-vous donc apräs dÇjeuner ? Vous avez ÇtÇ absent de

votre bureau pendant au moins deux heures.

- Est-ce que vous prÇtendez m'interroger, par hasard ?

- Je vais-màme rÇpondre Ö votre place : vous Çtiez Ö la centrale d'Çnergie de Williamsburg !

Le commissaire principal se leva d'un bond. Son front Çtait luisant, et, au coin de ses lävres, il y avait de petites taches blanches, comme de l'Çcume sÇchÇe.

- que diable àtes-vous en train de raconter ?

- Y Çtiez-vous, oui ou non ?

- Baley, vous àtes suspendu!Rendez-moi votre insigne !

- Pas encore!Vous m'entendrez d'abord, et jusqu'au bout !

n'en est pas question. C'est vous le coupable, un coupable diabolique, màme!Et ce qui me

dÇpasse, c'est que vous ayez assez d'audace et assez peu de dignitÇ pour m'accuser, moi, moi entre tous, d'avoir complotÇ votre perte !

Son indignation Çtait telle qu'il en perdit un instant la parole. Däs qu'il

l'eut retrouvÇe, il balbutia

- Ba. Baley, je... je vous arràte !

- Non! rÇpliqua l'inspecteur, träs maåtre de lui.

Pas encore, monsieur le commissaire!Je vous prÇviens que mon arme est dans ma poche, braquÇe sur

vous, et qu'elle est chargÇe. N'essayez pas de me 353

prendre pour un imbÇcile, car je n'en suis pas un!

Je suis dÇcidÇ Ö tout, vous m'entendez bien, Ö tout.pour pouvoir aller jusqu'au

bout de ma dÇmonstration! quand j'aurai terminÇ, vous ferez ce que vous voudrez : peu m'importe!

Julius Enderby, les yeux hagards, regarda fixement la poche dans laquelle Baley tenait son arme braquÇe sur son chef.

- Äa vous coñtera cher, Baley! finit-il par s'Çcrier.

Vous passerez vingt ans en prison, vous m'entendez !

Vingt ans dans le plus noir des cachots de la CitÇ !

A ce moment, R. Daneel s'approcha vivement -de l'inspecteur et il lui saisit le poignet, en lui disant calmement :

- Je ne peux pas vous laisser agir ainsi, mon cher associÇ. Il ne faut pas que vous fassiez du mal au commissaire principal !

Pour la premiäre fois depuis que R. Daneel Çtait entrÇ dans la CitÇ, Enderby lui adressa directement la parole

Arràtez-le, vous! Je vous l'ordonne au nom de la Premiäre Loi!

Mais Baley rÇpliqua, träs rapidement

Je n'ai aucune intention de lui faire du mal, Daneel, Ö condition que vous l'empàchiez de m'arràter. Vous vous àtes engagÇ Ö

m'aider Ö mener cette enquàte jusqu'Ö son terme. Il nous reste quarante-cinq

minutes.

R. Daneel, sans lÉcher le poignet de Baley, dit alors Ö Enderby : !

- Monsieur le commissaire principal, j'estime que Elijah a le droit de dire tout ce qu'il a dÇcouvert. En ce moment màme, d'ailleurs, je suis en

communication permanente avec le Dr Fastolfe...

354

- quoi ? glapit Enderby. Comment cela ?

- Je suis muni d'un appareil Çmetteur-rÇcepteur, rÇpondit inexorablement le robot, et je peux vous certifier que, si vous refusez d'entendre ce que Elijah veut vous dire, cela fera une träs fÉcheuse impression s'ur le Dr Fastolfe qui

nous Çcoute. Il pourrait

en rÇsulter de graves consÇquences, croyez-moi !

Le commissaire se laissa retomber sur sa chaise, sans pouvoir articuler une seule parole. Baley en profita pour enchaåner aussitìt :

- J'affirme, monsieur le commissaire, que vous vous àtes rendu aujourd'hui Ö la centrale de Williamsburg, que vous y avez pris

un vaporisateur, et

que vous l'avez remis Ö R. Sammy. Vous avez choisi expräs cette centrale-lÖ pour pouvoir me rendre suspect. Mieux encore, vous,

avez profitÇ du retour du

Dr Gerrigel pour l'inviter Ö venir dans les locaux de nos services. Vous lui avez fait remettre un indicateur truquÇ, qui l'a conduit automatiquement, non

pas Ö votre bureau, mais Ö la chambre noire, oî il ne pouvait pas ne pas dÇcouvrir les restes de R. Sammy. Vous avez comptÇ

sur lui

pour Çmettre un diagnostic immÇdiat et correct. Et maintenant, ajouta-t-il en remettant son arme dans son Çtui, si vous voulez m'arràter, allez-y!Mais je doute que Spacetown accepte cela comme une rÇponse Ö ce que je viens d'affirmer.

- Le mobile !... balbutia Enderby, Ö bout de souffle.

Ses lunettes Çtaient embuÇes de sueur, et il les ìta, ce qui, aussitìt, lui redonna un air dÇsemparÇ et misÇrable :

- quel aurait ÇtÇ le mobile d'un tel acte, si je l'avais commis ?

335

- Vous m'avez fourrÇ dans un beau pÇtrin, pas vrai ? Et quel bÉton dans les roues de l'enquàte Sarton! En plus de tout cela, R. Sammy en savait trop.

- Sur quoi, au nom du Ciel?

- Sur la façon dont un Spacien a ÇtÇ assassinÇ, il y a cinq jours et demi. Car, monsieur le commissaire, c'est vous-màme qui, Ö

Spacetown, avez tuÇ le Dr Sarton !

R. Daneel jugea nÇcessaire d'intervenir, tandis que Enderby, la tàte dans ses mains, faisait des signes de dÇnÇgation et semblait positivement s'arracher les cheveux.

- Mon cher associÇ, dit le robot, votre thÇorie est insoutenable, je vous assure! Voyons, vous savez bien que le commissaire principal n'a pas pu assassiner le Dr Sarton!Il en est incapable!

- Alors, Çcoutez-moi, Daneel!Ecoutez-moi bien!

C'est moi que Enderby a suppliÇ de prendre en main l'enquàte, moi et non pas l'un de mes supÇrieurs hiÇrarchiques. Pourquoi l'a-t-il fait ? Pour plusieurs raisons. La premiäre, c'est que nous Çtions des amis d'enfance : il s'est donc dit quil ne me viendrait jamais Ö l'esprit qu'un vieux camarade de classe, devenu son chef respectÇ, pourrait àtre un criminel.

Je suis connu dans le service pour ma droiture, Daneel, et il a spÇculÇ

lÖ-dessus. En second lieu, il savait

que Jessie avait adhÇrÇ Ö un mouvement clandestin, et il comptait en profiter pour me manoeuvrer, faire Çchouer l'enquàte ou encore me faire chanter et m'obliger Ö me taire, si je touchais de trop präs Ö la solution de l'Çnigme. En fait, il n'avait pas vraiment peur de me voir dÇcouvrir la vÇritÇ. Däs le dÇbut de l'enquàte, il a fait de son mieux pour 356

exciter en moi une grande mÇfiance Ö votre Çgard, Daneel, comptant bien qu'ainsi nous agirions l'un contre l'autre, vous et moi. Il connaissait l'histoire du dÇclassement dont mon päre a ÇtÇ l'objet, et il pouvait facilement deviner comment je rÇagirais moi-màme.

Voyez-vous, c'est un immense avantage, pour un meurtrier, que d'àtre lui-màme chargÇ de l'enquàte concernant son propre crime!...

Enderby finit par retrouver l'usage de la parole, et rÇpliqua d'une voix sans timbre :

- Comment donc aurai&-je pu àtre au courant de ce que faisait Jessie ?... Vous! s'Çcria-t-il, dans un sursaut d'Çnergie, en se tournant vers le robot. Si vous àtes en communication avec Spacetown, dites-leur que tout ceci n'est qu'un

mensonge! Oui, un mensonge!...

Baley l'interrompit, d'abord d'une voix forte, puis sur un ton plus bas, mais dont le calme Çtait empreint d'une Çtrange force de persuasion

Vous Çtiez certainement au courant de ce que faisait Jessie, pour la bonne raison que vous faites vous-màme partie du mouvement mÇdiÇvaliste, monsieur le commissaire! Allons donc! Vos lunettes dÇmodÇes, les fenàtres de votre bureau, tout cela prouve que, par tempÇrament, vous àtes partisan de ces idÇes-lÖ! Mais j'ai de meilleures preuves! Comment Jessie a-t-elle dÇcouvert que Daneel Çtait un robot ?.

Sur le moment, cela m'a beaucoup troublÇ. Nous savons maintenant, bien sñr, que ses amis mÇdiÇvalistes l'ont mise au courant,

mais cela ne rÇsout pas

le probläme : comment les MÇdiÇvalistes eux-màmes ont-ils, si rapidement, su l'arrivÇe de R. Daneel dans la CitÇ ? Vous, monsieur le commissaire, vous avez esquivÇ la question, en prÇtendant que Daneel avait 357

ÇtÇ reconnu au cours de l'incident du magasin de chaussures. Je n'ai jamais cru rÇellement Ö cette explication : je ne le pouvais pas. Däs ma premiäre

rencontre avec Daneel, je l'ai pris pour un homme, et j'ai une excellente vue!Or, hier, j'ai fait venir de Washington le Dr Gerrigel. J'avais, pour cela, plusieurs raisons; mais la

principale, celle qui m'a poussÇ d'abord Ö le convoquer, c'Çtait de voir s'il

dÇcouvrirait, sans que je l'y incite spÇcialement, que Daneel Çtait un robot. Eh bien, monsieur le commissaire, il ne l'a pas reconnu!

Je les ai prÇsentÇs

l'un Ö l'autre, ils se sont serrÇ la main, et nous avons eu tous trois un long entretien; petit Ö petit, j'ai amenÇ la conversation sur les robots humanoãdes, et ce fut alors, seulement, qu'il a commencÇ Ö comprendre. Or, il s'agissait du

Dr Gerrigel, le plus savant expert en Robotique que nous possÇdions.

Auriez-vous l'audace de prÇtendre que quelques agitateurs mÇdiÇvalistes auraient pu faire mieux que lui,

et cela, dans la confusion et la tension d'un dÇbut d'Çmeute ? Et voudriez-vous me faire croire qu'ils auraient ainsi acquis une telle certitude, concernant Daneel, qu'ils auraient alertÇ tous leurs adhÇrents, les invitant Ö passer Ö l'action contre le robot ?

Allons, monsieur le commissaire, vous voyez bien que cette thäse est insoutenable !

Æ Ce qui, en revanche, est Çvident, c'est que, däs le dÇbut, les MÇdiÇvalistes ont su exactement Ö quoi s'en tenir sur Daneel. L'incident du magasin de chaussures a ÇtÇ montÇ de toutes piäces, pour montrer Ö Daneel - et par consÇquent Ö Spacetown l'importance de l'aversion que les Terriens Çprouvent Ö

l'Çgard des robots. Ce but que l'on a ainsi

cherchÇ Ö atteindre, c'Çtait de brouiller les pistes, 358

et de dÇtourner sur la population tout entiäre de New York les soupçons qui auraient pu peser sur quelques personnes. Or, si, däs le

premier jour, les MÇdiÇvalistes ont ÇtÇ renseignÇs sur R. Daneel, par qui l'ont-ils ÇtÇ ? J'ai, Ö un moment donnÇ, pensÇ que c'Çtait par Daneel lui-màme; mais j'ai vite ÇtÇ dÇtrompÇ. Le seul, l'unique Terrien qui fñt au courant,

c'Çtait vous, monsieur le commissaire!

- Je proteste! rÇpliqua Enderby, retrouvant une surprenante Çnergie. Il pouvait y avoir des espions Ö la prÇfecture de police, et tout ce que nous avons fait, vous et moi, a pu àtre remarquÇ. Votre femme a pu àtre l'un d'eux, et si vous ne trouvez pas invraisemblable de me soupçonner moi-màme, je ne

vois pas pourquoi vous ne soupçonneriez pas d'autres membres de la police!

Baley fit une moue mÇprisante et rÇtorqua

Ne nous Çgarons pas sur les pistes chimÇriques de mystÇrieux espions avant de voir oî la solution la plus simple et la plus logique peut nous mener.

J'affirme, moi, que l'informateur des agitateurs, le seul, le vÇritable, c'Çtait vous, monsieur le commissaire!

Et maintenant que je revois en pensÇe tout

ce qui s'est passÇ, il me semble remarquable de noter combien votre moral s'assombrissait quand je semblais toucher au but, ou au contraire devenait meilleur däs que je m'en Çloignais. Vous avez commencÇ

par àtre -nerveux. quand j'ai exprimÇ l'intention d'aller Ö Spacetown, sans vous

en donner la raison, vous vous àtes positivement effondrÇ. Pensiez-vous que je

vous avais dÇjÖ dÇmasquÇ, et que je vous tendais un piäge pour vous livrer aux Spaciens ? Vous m'avez dit que vous les haãssiez, et vous Çtiez pràt de fondre en larmes. J'ai cru un

moment que cela tenait

359

au cuisant souvenir de l'humiliation que vous aviez subie Ö Spacetown, quand on vous avait soupçonnÇ; mais Daneel m'a dÇtrompÇ, en m'assurant qu'on avait pris grand soin de vous mÇnager, et qu'en fait vous ne vous Çtiez jamais doutÇ que l'on vous avait soupçonnÇ. Votre panique a donc

ÇtÇ causÇe, non par

l'humiliation, mais par la peur. LÖ-dessus, j'ai trouvÇ

une solution complätement fausse, et, comme vous assistiez Ö la scäne, vous avez constatÇ combien J'Çtais loin, immensÇment loin, du but; et aussitìt vous avez repris confiance. Vous m'avez màme rÇprimandÇ, prenant la dÇfense des Spaciens. Apräs cela, vous àtes restÇ quelque temps träs mettre de vous, et confiant dans l'avenir. Sur le moment, J'ai màme ÇtÇ un peu surpris de ce que vous m'ayez si facilement pardonnÇ mes injustes

accusations contre les Spaciens, attendu que vous m'aviez longuement chapitrÇ

sur la nÇcessitÇ de mÇnager leur susceptibilitÇ.

En fait, mon erreur vous avait fait un grand plaisir.

Æ Mais voilÖ que j'ai appelÇ au tÇlÇphone le Dr Gerrigel, et que vous avez voulu en connaåtre la raison;

comme je n'ai pas voulu vous la donner, cela vous a aussitìt plongÇ dans la consternation, parce que vous avez eu peur...

- Un instant, mon cher associÇ! coupa R. Daneel, en levant la main.

Baley regarda lheure : il Çtait 23 h 42!

- qu'y a-t-il, Daneel ? rÇpondit-il.

- Si l'on admet qu'il est membre du mouvement mÇdiÇvaliste, le commissaire a pu àtre tout simplement ennuyÇ que vous en fassiez la dÇcouverte. Mais

cela n'implique pas nÇcessairement qu'il soit responsable du meurtre. Rien ne l'incrimine, et il ne

peut avoir commis un tel acte !

360

- Vous faites complätement erreur, Daneel!Il ne savait pas pourquoi j'avais besoin du Dr Gerrigel, mais il ne se trompait pas en Çtant convaincu que je dÇsirais me renseigner plus amplement sur les robots. Et cela l'a terrifiÇ, parce que, pour commettre son plus grand crime, il s'est servi d'un robot. N'est-ce pas exact, monsieur le

commissaire principal ?

Enderby secoua la tàte dÇsespÇrÇment, et balbutia

- quand tout ceci sera fini...

Mais il ne put articuler un mot de plus.

- Comment le Dr Sarton a-t-il ÇtÇ assassinÇ ?

s'Çcria alors Baley, contenant mal sa rage. Eh bien, je vais vous le dire, moi!Par l'association C/Fe, mille tonnerres! Oui : C/Fe!Je me sers du propre symbole que vous m'avez appris, Daneel!Vous àtes tellement imbu des mÇrites de la culture C/Fe que vous n'àtes plus capable, Daneel, de voir comment un Terrien peut s'àtre inspirÇ

de

ces principes pour mener

Ö bien une entreprise avantageuse pour lui seul.

Alors, il me faut vous l'expliquer en dÇtail.

Æ Pour un robot, la traversÇe de la campagne, màme de nuit, màme seul, ne comporte aucune difficultÇ. Le commissaire a remis Ö R. Sammy une arme, et il lui a dit oî il devait aller, par quel chemin, et quand il devait exÇcuter ses ordres. Il s'est rendu, de son cìtÇ, Ö Spacetown par l'express, et on lui a confisquÇ son propre revolver dans les Toilettes; R.

Sammy lui a ensuite remis celui qu'il avait apportÇ, et avec lequel Enderby a tuÇ le Dr Sarton ; puis il a rendu l'arme Ö R. Sammy, qui l'a rapportÇe Ö New York en revenant Ö travers champs. Et aujourd'hui il a dÇtruit R. Sammy, qui en savait trop, et qui constituait dÇsormais un danger pour lui. Cette thäse-lÖ

explique tout, en particulier la prÇsence du commissaire 361

Ö Spacetown et la disparition de l'arme du crime; de plus, elle Çpargne de supposer qu'un citoyen de New York a pu, de nuit, traverser la campagne Ö

ciel ouvert.

- Je regrette pour vous, rÇpliqua R. Daneel, mais je suis heureux pour le commissaire, que votre solution n'explique rien en rÇalitÇ, Elijah! Je vous ai

dÇjÖ affirmÇ que la cÇrÇbroanalyse du cerveau du commissaire a prouvÇ qu'il est incapable d'avoir dÇlibÇrÇment commis un meurtre

J'ignore quel est le terme exact par lequel vous dÇfinissez dans votre langue ce fait psychologique. Est-ce de la lÉchetÇ, est-ce un scrupule de conscience, est-ce de la pitiÇ ?

Je ne connais que les dÇfinitions de ces termes donnÇes par le dictionnaire, et

je ne peux juger s'ils s'appliquent au cas qui nous occupe. Mais, de toute maniäre, le commissaire n'a pas commis d'assassinat.

Merci! murmura Enderby, dont la voix se raffermit, et qui parut reprendre confiance. J'ignore pour quels motifs vous essayez de me dÇmolir ainsi, Baley, mais, puisque vous l'avez voulu, nous irons jusqu'au bout!

- Oh! un peu de patience, je vous prie! rÇpliqua l'inspecteur. Je suis loin d'en avoir terminÇ. En particulier, j'ai ceci Ö

vous

montrer!

Ce disant, il tira de sa poche, le petit cube d'aluminium que lui avait remis

Daneel- et il le posa bruyamment sur la table. De toutes ses forces, il chercha Ö se donner encore plus d'assurance, espÇrant que celle-ci impressionnerait ses deux interlocuteurs. Car, depuis une demi-heure, il s'Çtait

refusÇ Ö songer Ö un

petit fait, cependant essentiel : l'arrivÇe inopinÇe de Enderby dans la salle Ö manger l'avait empàchÇ de voir le film pris sur les lieux du crime, et il ignorait 362

ce que l'on pouvait y dÇcouvrir. Ce qu'il allait donc faire, c'Çtait un coup de bluff, un pari redoutable mais il n'avait pas le choix.

A la vue de l'objet, Enderby se rejeta en arriäre.

- qu'est-ce que c'est que ça ? demanda-t-il.

- Oh ! n'ayez crainte!fit Baley, sarcastique. Ce n'est pas une bombe, mais tout simplement un micro.

tÇlÇviseur, Çmetteur-rÇcepteur, qui sert d'appareil de projection cinÇmatographique.

- Et qu'est-ce qu'il est censÇ prouver ?

- Nous allons le voir.

Il alla baisser la lumiäre du lustre qui Çclairait le bureau du commissaire, puis revint s'asseoir präs du petit cube dont il actionna une manette.

L'un des murs du bureau du commissaire principal s'Çclaira soudain et servit

d'Çcran de projection,

du parquet jusqu'au plafond. Ce qui frappa le plus Baley, tout d'abord, ce fut l'Çtrange lumiäre dans laquelle baignait la piäce

que le film reprÇsentait;

c'Çtait une clartÇ grisÉtre, comme on n'en voyait jamais dans la CitÇ, et Baley, partagÇ entre une instinctive curiositÇ et un certain malaise, se dit

que sans doute on avait tournÇ le film aux premiäres lueurs du jour, et que ce devait donc àtre l'aurore qu'il voyait ainsi. Le film montrait le bureau du Dr Sarton, et, au milieu de la piäce, on pouvait voir l'horrible cadavre, tout dÇchiquetÇ, du savant spacien. Enderby le contempla,

les yeux exorbitÇs, tÖndis que Baley reprenait son exposÇ.

- Je sais que le commissaire principal n'est pas un tueur, Daneel. Je n'avais pas besoin de vous pour l'apprendre. Si j'avais davantage rÇflÇchi Ö ce fait, däs le dÇbut de l'enquàte, j'aurais trouvÇ plus vite la solution. Mais je ne l'ai dÇcouverte qu'il y a une 363

heure, quand, sans y attacher d'importance, je vous ai rappelÇ qu'un jour vous vous àtes intÇressÇ aux verres correcteurs de Bentley. Oui, monsieur le commissaire, c'est comme ça que

je vous ai dÇmasquÇ!

J'ai tout d'un coup compris que votre myopie et vos lunettes Çtaient la clef de l'Çnigme. J'ai idÇe qu'on ne sait pas ce que c'est que la myopie dans les Mondes ExtÇrieurs, sans quoi ils auraient pu trouver, tout comme moi, et sur-le-champ, l'explication du meurtre. quand, exactement, avez-vous cassÇ vos lunettes, monsieur le commissaire ?

- que voulez-vous dire ? fit Enderby.

- La premiäre fois que vous m'avez exposÇ l'affaire Sarton, vous m'avez dit

que vous aviez cassÇ vos lunettes Ö Spacetown. Moi, j'ai aussitìt pensÇ

que cet incident avait ÇtÇ dî Ö votre agitation, au moment oî l'on vous avait annoncÇ le crime. Mais vous, vous ne m'avez jamais confirmÇ la chose, et je me suis lourdement trompÇ en faisant cette supposition. En rÇalitÇ, si vous àtes entrÇ dans Spacetown

avec l'intention d'y commettre un crime, vous deviez àtre suffisamment agitÇ et nerveux pour laisser choir vos lunettes et les casser avant le meurtre. N'est-ce pas exact, et n'est-ce pas, en fait, ce qui s'est passÇ ?

- Je ne vois pas OU vous voulez en venir, mon cher associÇ, dit R. Daneel.

Æ Je suis encore son Æ cher associÇ Ø pour dix minutes!se dit Baley. Vite, vite!Il faut que je parle vite, et que je pense encore plus vite !... Ø

Tout en parlant, il n'avait pas cessÇ de manipuler les boutons de rÇglage du

microprojecteur. il Çtait tellement hypertendu que ses gestes manquaient de prÇcision. Maladroitement, il parvint cependant 364

Ö modifier le grossissement de la lentille, en sorte que, par saccades progressives, le cadavre prit des dimensions plus imposantes et sembla se rapprocher, au point que Baley eut presque l'illusion de

sentir l'Écre odeur de la chair brñlÇe. La tàte, les Çpaules, et l'un des bras Çtaient comme dÇsarticulÇs, et ce qui les reliait aux

hanches n'Çtait plus

qu'un hamas informe de chair et d'os calcinÇs, car le projectile utilisÇ par le meurtrier avait contenu un explosif des plus violents.

Baley jeta du coin de L'oeil un regard vers Enderby; celui-ci avait fermÇ

les

yeux et semblait malade. Baley eut aussi la nausÇe, mais il se força Ö

regarder, car c'Çtait indispensable. Lentement, avec le plus grand soin, il fit passer sur le mur, en les grossissant au maximum, toutes les images du film, ce qui lui permit d'examiner, comme Ö la loupe, les moindres recoins du bureau du Dr Sarton. Il s'attacha surtout Ö en Çtudier le

parquet, morceau par morceau.

Tout en manipulant l'appareil, il ne cessa de parler. Il le fallait : il ne

pourrait se taire que quand

il aurait trouvÇ ce qu'il cherchait. Et s'il ne le trouvait pas, toute sa dÇmonstration risquait d'àtre inutile, pire qu'inutile màme. Son coeur battait

Ö tout rompre, et il avait la tàte en feu.

- Il est Çvident, reprit-il donc, que le commissaire principal est incapable

d'assassiner quelqu'un

avec prÇmÇditation. C'est la pure vÇritÇ. Je dis bien : avec prÇmÇditation. Mais n'importe qui, lui comme un autre, peut tuer quelqu'un accidentellement. Eh bien, ce n'Çtait pas pour tuer le Dr Sarton que le commissaire est venu Ö Spacetown, mais pour vous tuer, vous, Daneel! Oui, vous!La cÇràbroanalyse 365

vous a-t-elle rÇvÇlÇ qu'il est incapable de dÇtruire une machine ? Non, n'est-ce pas ? Ce n'est pas -un meurtre, ça ! C'est tout bonnement du sabotage !

Æ Or, le commissaire principal est mÇdiÇvaliste, et c'est un convaincu. Il a travaillÇ avec le Dr Sarton, et il a su dans quel

but celui-ci vous a crÇÇ,

Daneel. Il a eu peur que ce but soit atteint, et que les Terriens soient un jour obligÇs de quitter la Terre. Alors il a dÇcidÇ de vous supprimer. Vous Çtiez le seul robot de votre espäce qui ait encore ÇtÇ crÇÇ, et il avait tout lieu de croire qu'en dÇmontrant ainsi l'importance et la rÇsolution des MÇdiÇvalistes, il dÇcourageait les Spaciens.

Il ne connaissait pas moins la forte opposition que manifeste, dans les Mondes

ExtÇrieurs, l'opinion publique contre l'expÇrience de Spacetown. Le Dr Sarton avait dñ lui en parler, et il s'est dit que son acte allait dÇfinitivement inciter les Spaciens Ö quitter la Terre.

Æ Je ne prÇtends mÇme pas que l'idÇe de vous dÇtruire, Daneel, lui ait ÇtÇ

agrÇable. J'imagine qu'il en

aurait volontiers chargÇ R. Sammy; mais vous aviez un aspect humain tellement parfait, qu'un robot aussi primitif que R. Sammy aurait risquÇ de s'y tromper, ou de n'y rien comprendre. Les impÇratifs de la Premiäre Loi l'auraient empàchÇ d'exÇcuter l'ordre.

Le commissaire aurait Çgalement pu envoyer un autre MÇdiÇvaliste chez le Dr Sarton, mais il Çtait le seul Terrien Ö avoir accäs Ö toute heure Ö

Spacetown.

Æ Je voudrais donc tenter maintenant de reconstituer ce qu'a dñ àtre son plan.

je ne fais que deviner, je l'admets; mais je crois que je ne me trompe guäre. Il a pris rendez-vous avec le Dr Sarton, mais il est venu, expräs, de bonne heure : en fait, c'Çtait Ö l'aube. Il pensait que le Dr Sarton dormirait, mais 366

que vous, Daneel, vous seriez ÇveillÇ. Je pose en principe que vous habitiez chez le docteur, Daneel.

Ai-je tort ?

- Pas du tout, Elijah. Vous àtes tout Ö fait dans le vrai, au contraire.

Bon, alors, continuons! C'est vous qui deviez donc ouvrir la porte Ö l'arrivÇe du commissaire, lequel, aussitìt, aurait dÇchargÇ sur vous son arme,

dans votre tàte ou dans votre poitrine. Puis il se serait enfui Ö travers les rues dÇsertes de Spacetown encore endormie, jusqu'au lieu de rendez-vous fixÇ Ö R. Sammy. Il lui aurait rendu l'arme du crime, puis serait revenu lentement Ö la demeure du Dr Sarton. Au besoin, il aurait fait semblant de dÇcouvrir lui-màme le cadavre; mais, bien entendu, il prÇfÇrait qu'un autre s'en chargeÉt. Si on l'interrogeait au sujet de son arrivÇe si matinale, il pourrait sans doute prÇtexter d'une communication

urgente qu'il dÇsirait

faire Ö Sarton, concernant, par exemple, une attaque de MÇdiÇvalistes contre Spacetown dont il aurait eu vent. Sa visite aurait eu pour objet d'inciter les Spaciens Ö prendre secrätement leurs prÇcautions, afin d'Çviter une bagarre entre les Terriens et eux.

La dÇcouverte du robot dÇtruit ne rendrait que plus plausible cette thäse.

Æ Si, d'autre part, on s'Çtonnait de ce que vous ayez mis si longtemps, monsieur le commissaire, pour vous rendre chez le Dr Sarton, vous pourriez dire...

voyons... que vous aviez vu quelqu'un s'enfuir vers la campagne, et que vous lui aviez donnÇ la chasse.

Vous les auriez ainsi lancÇs sur une fausse piste.

quant Ö R. Sammy, nul ne risquait de le dÇmasquer.

Un robot circulant hors de la CitÇ ne pouvait que rencontrer d'autres robots travaillant dans les fermes.

367

Est-ce que je me trompe beaucoup, monsieur le commissaire ?

- Je... je n'ai pas... balbutia Enderby.

- Non, fit Baley. Vous n'avez pas tuÇ Daneel. il est lÖ, devant vous, et, depuis qu'il a pÇnÇtrÇ dans la CitÇ, vous n'avez pas eu la force de le regarder en face ni de l'appeler par son nom. Maintenant, monsieur le commissaire, maintenant, regardez-le bien !

Mais Enderby en fut incapable, et il enfouit son visage dans ses mains tremblantes. A ce moment prÇcis, Baley, qui ne tremblait

guäre moins, faillit faire

tomber le microprojecteur : il venait de trouver ce qu'il cherchait si ardemment.

L'image que projetait l'appareil sur le mur reprÇsentait l'entrÇe du bureau du

Dr Sarton. La porte

Çtait ouverte ; c'Çtait une porte Ö glissiäre, qui s'enfonçait dans le mur en

coulissant sur une rainure

mÇtallique. Et lÖ, dans la rainure mÇtallique, lÖ,, oui lÖ, quelque chose brillait, et l'on ne pouvait se tromper sur la nature de ce

scintillement !...

Je vais vous dire ce qui s'est passÇ, reprit Baley.

C'est en arrivant chez le Dr Sarton que vous avez laissÇ tomber vos lunettes. Vous deviez àtre nerveux et je vous ai dÇjÖ vu dans cet Çtat : vous ìtez

alors vos lunettes et vous les essuyez. C'est ce que vous avez fait, mais, comme vos mains tremblaient, vous avez laissÇ tomber vos verres, et peut-àtre màme avez-vous marchÇ dessus. Toujours est-il qu'ils se sont cassÇs, et, juste Ö ce moment, la porte s'est ouverte, laissant paraåtre

une silhouette que vous avez prise pour Daneel.

Æ Vous avez aussitìt tirÇ dessus, puis ramassÇ en hÉte les dÇbris de vos lunettes, et pris la fuite. On a peu apräs trouvÇ le corps, et, quand vous ätes 368

arrivÇ, vous avez dÇcouvert que vous aviez tuÇ, non pas Daneel, mais le pauvre Dr Sarton qui s'Çtait levÇ

de grand matin. Pour son plus grand malheur, le savant avait crÇÇ Daneel Ö son image, et, sans vos verres, vous n'avez pas pu, dans l'Çtat de tension extràme oî vous vous trouviez, les distinguer l'un de l'autre. quant Ö vous donner maintenant une preuve tangible de ce que je viens d'affirmer, la voici!

Baley manipula encore un peu son petit appareil, sous les yeux terrifiÇs d'Enderby, cependant que R.

Daneel demeurait impassible. L'image de la porte grossit, et bientìt, il n'y eut plus, sur le mur du bureau, que la rainure mÇtallique dans laquelle avait glissÇ cette porte.

Ce scintillement dans la glissiäre, Daneel, par quoi est-il causÇ, Ö votre avis ?

- Par deux petits morceaux de verre, rÇpliqua calmement le robot.,Nous n'y avions attachÇ aucune importance.

- Il ne va plus en àtre de màme maintenant!Car ce sont des fragments de lentilles concaves. Vous pouvez mesurer leurs propriÇtÇs optiques, et les comparer avec celles des lunettes que Enderby porte en ce moment màme!Et ne vous avisez pas de les dÇtruire, monsieur le commissaire

Ce disant, il se prÇcipita sur son chef et lui arracha ses lunettes. Un peu Ö

court de souffle, tant il

Çtait bouleversÇ, il les tendit Ö R. Daneel, et dÇclara : Je crois que cela suffit Ö prouver qu'il se trouvait chez le Dr Sarton plus

tìt qu'on ne le pensait, n'est-ce pas ?

J'en suis absolument convaincu, Elijah! rÇpondit le robot. Et je m'aperçois

maintenant que la cÇrÇbroanalyse du commissaire Ö laquelle j'ai procÇdÇ

369

m'a complätement trompÇ. Mon cher associÇ,

je vous fÇlicite !

La montre de Baley marquait minuit : une nouvelle journÇe commençait.

Julius Enderby baissa lentement la tàte et l'enfouit dans son coude repliÇ.

Les mots qu'il prononça

rÇsonnärent dans la piäce comme des gÇmissements :

- Je me suis trompÇ! Ce fut... une erreur ! Je n'ai jamais eu... l'intention... de le tuer!

Et.soudain, il glissa de son siäge et s'effondra sur le parquet oî il resta sans bouger, tout recroquevillÇ.

R. Daneel s'agenouilla aupräs de lui et dit Ö Baley :

- Vous ne lui avez pas fait mal, j'espäre, Elijah ?

Ah, que c'est dommage! Il n'est pas mort, n'est-ce pas ?

- Non. Seulement inconscient.

- Il va revenir Ö lui. Le coup a ÇtÇ trop dur Ö

encaisser, j'imagine! Mais il le fallait, Daneel. Je ne pouvais pas agir autrement. Je ne possÇdais aucune preuve acceptable par un tribunal; je n'avais que mes dÇductions logiques. Il a donc fallu que je le harcäle sans rÇpit, pour briser petit Ö petit sa rÇsistance et faire Çclater la vÇritÇ, en espÇrant qu'il finirait par s'effondrer. C'est ce qui s'est produit, Daneel. Vous venez de l'entendre avouer, n'est-ce pas ?

- oui.

- Bon! Mais n'oubliez pas que je vous ai promis que le succäs de cette enquàte

ne causerait aucun tort Ö Spacetown, et contribuerait au contraire Ö la rÇussite de son expÇrience. Par consÇquent...

Mais attendez un peu! Le voilÖ qui revient Ö lui !

Le commissaire principal fit entendre une sorte de 370

rÉle; puis ouvrit pÇniblement les yeux, et regarda fixement ses deux interlocuteurs.

- Monsieur le commissaire!dit alors Baley. M'entendez-vous ?

Enderby fit avec indiffÇrence un signe de tàte affirmatif.

- Parfait!reprit Baley. Alors, voici! Il y a quelque chose qui intÇresse les

Spaciens bien plus que votre mise en jugement : c'est votre collaboration Ö L'oeuvre qu'ils ont entreprise !

- quoi ?... quoi ?... balbutia Enderby, dans les yeux duquel passa une lueur d'espÇrance.

- Vous devez àtre une personnalitÇ Çminente du mouvement mÇdiÇvaliste new-yorkais, peut-àtre de toute l'organisation qu'ils ont mise sur pied d'un bout Ö l'autre de la planäte. Eh bien, arrangez-vous pour orienter le mouvement dans le sens de nouvelles colonisations. Vous voyez

dans quel esprit il s'agit de faire la propagande, n'est-ce pas ? Retour Ö la terre, d'accord, mais Ö la terre d'autres planätes, etc.

- Je... je ne comprends pas!murmura le commissaire principal.

C'est ce que les Spaciens se sont donnÇ pour but, et, si Dieu le veut, c'est

Çgalement le but que je me propose, depuis un petit entretien fort instructif

que j'ai eu avec le Dr Fastolfe. Ils dÇsirent plus que tout au monde atteindre cet objectif, et c'est pour y travailler qu'ils risquent constamment la mort, en venant sur la Terre et en y sÇjournant.

Si le meurtre du Dr Sarton a pour rÇsultat de vous obliger Ö orienter le MÇdiÇvalisme vers la renaissance de la colonisation galactique, les Spaciens considÇreront probablement que le

sacrifice de leur compatriote

371

n'a pas ÇtÇ inutile. Comprenez-vous maintenant ?

- Elijah a parfaitement raison, dit alors R. Daneel. Aidez-nous, monsieur le

commissaire, et nous oublierons le passÇ! Je vous parle en ce moment au nom du Dr Fastolfe et de tous mes compatriotes.

Bien entendu, si vous consentez Ö nous aider pour nous trahir ensuite, nous aurons toujours le droit de vous chÉtier pour votre crime. Je pense que vous comprenez Çgalement cela, et je regrette sincärement d'àtre obligÇ de vous le prÇciser.

Ainsi, je ne serai pas poursuivi ? demanda Enderby.

- Non, si vous nous aidez.

- Eh bien, c'est entendu, j'accepte!s'Çcria le commissaire, les yeux pleins de larmes. Je vais le faire! Expliquez-leur que ce fut un accident, Daneel !... Un accident !...

J'ai

fait ce que je croyais àtre quelque chose de bien, d'utile Ö notre peuple !...

- Si vous nous aidez vraiment, dit alors Baley, vous accomplirez rÇellement une bonne et belle oeuvre! La colonisation de l'espace est l'unique voie de salut pour la Terre. Vous vous en convaincrez vite,

si vous y rÇflÇchissez sans prÇjugÇ ni parti-pris. Si vous n'y parvenez pas tout seul, prenez la peine d'en parler un peu avec le Dr Fastolfe. Et maintenant, commencez donc par nous aider en Çtouffant l'affaire R. Sammy. Appelez ça un accident, ou tout ce que vous voudrez, mais qu'on n'en parle plus! Et rappelez-vous ceci, monsieur le

commissaire! ajoutat-il en se levant. Je ne suis pas le seul Ö connaitre la vÇritÇ!Me supprimer entraånerait aussitìt votre perte, car tout Spacetown est au courant!Nous nous comprenons bien, n'est-ce pas ?

372

- Inutile d'en dire plus, Elijah! dit R. Daneel en s'interposant. Il est sincäre et il nous aidera. La cÇrÇbroanalyse le prouve de

façon Çvidente.

- Parfait ! Dans ces conditions, je vais rentrer chez moi. J'ai besoin de retrouver Jessie et Bentley, et de reprendre une existence normale. Et puis, j'ai aussi besoin de dormir! Dites-moi, Daneel, est-ce que vous resterez sur la Terre quand les Spaciens vont s'en aller ?

- Je ne sais pas, dit le robot, on ne m'a pas avisÇ...

Pourquoi me demandez-vous cela ?

Baley se mordit la lävre et rÇpondit

Je n'aurais jamais pensÇ qu'un jour je pourrais dire quelque chose de ce genre Ö une crÇature telle que vous, Daneel. Mais voilÖ : j'ai confiance en vous, et màme je vous admire. Je suis moi-màme trop ÉgÇ

pour jamais songer Ö quitter la Terre, mais quand on aura jetÇ les bases de nouvelles Çcoles d'Çmigration, il y aura Bentley Ö qui il faudra songer. Et si, un jour, Bentley et vous, vous pouvez travailler ensemble...

- Peut-àtre! rÇpliqua R. Daneel, toujours aussi impassible.

Il se tourna vers Julius Enderby qui les observait tous deux, et dont le visage flasque commençait seu'lement Ö reprendre quelque

couleur.

- Mon cher Julius, lui dit-il, j'ai essayÇ ces joursci de comprendre diverses

remarques sur lesquelles

Elijah a attirÇ mon attention. Peut-àtre suis-je sur la bonne voie, car voici que je viens de me rendre compte d'une rÇalitÇ qui ne m'avait jamais encore frappÇ : il me semble moins juste et moins souhaitable de dÇtruire, ce qui ne

devrait pas exister autrement dit ce que vous appelez, vous, le mal 373

que de transformer ce mal en ce que vous appelez le bien.

Il hÇsita un peu, puis, comme s'il semblait presque surpris des termes dont il se servait, il ajouta Allez, et ne pÇchez plus !

Baley, soudain tout souriant, entraåna R. Daneel vers la porte, et ils s'en allärent tous deux, bras dessus bras dessous.

NIVEAUA FIN

Impression Brodard et Taupin

Ö La Fläche (Sarthe) le 11 mars 1991

6732D-5 DÇpìt lÇgal mars 1991

ISBN 2-277-124044

le dÇpìt lÇgal dans la collection : juillet 1975

ImprimÇ en France

Editions J'ai lu

27, rue Cassette, 75006 Paris

diffusion France et Çtranger : Flammarion