CHAPITRE XI

Toujours aucune réponse du prez à l’ultimatum concernant les « marginaux » des anciens Q.B. lorsque je reprends, seul, mon tour de garde, la nuit suivante. Il y a une chose que j’ai besoin de savoir et pour ça, effectivement, je dois être seul. Mon attente est brève et ma question ne reste pas longtemps sans réponse, car Jennifer vient me rejoindre, silencieuse sur ses pieds nus, dès qu’elle a la quasi-certitude que tout le monde dort, à part nous, dans l’enclave de la résidence assiégée par les hachis.

Tel est ce fameux « sixième sens », ou pour mieux dire, cette perception supra-sensorielle qui naît, à la longue, de la fréquentation du danger, que je devine, malgré tout, son approche furtive, mais ne me retourne pas pour la regarder venir, vérifier si elle porte une arme. Je devrais le faire et pourtant, je ne le fais pas. Assurance de pouvoir la désarmer, la neutraliser, en cas de mauvaise surprise ? Ou désir profond d’acquérir une autre sorte d’assurance ? Et si ce n’était pas Jennifer, mais Erika, sa sœur aînée ? Voire la présidente en personne ? Armée ?

Alors, ce sera le moment d’agir vite. Très vite. De mettre en pratique mes longues heures d’entraînement avec Minh et Zombie et quelques autres… Mais la fine silhouette qui me contourne et se love souplement, dans mes bras, est bien celle de Jennifer, et c’est bien sa voix qui chuchote, très près de mon oreille :

— J’ai un cadeau pour toi, Chris…

Je découvre la lourde statuette qu’elle s’était débrouillée pour cacher, jusque-là, derrière son dos, et murmure :

— Qu’est-ce que c’est que ça ?

Elle ronronne :

— L’instrument contondant avec lequel j’aurais pu t’assommer, puisque tu ne t’es pas retourné !

Elle jette la statuette sur les coussins d’un proche canapé. Ajoute :

— C’est ça, le cadeau. La preuve que tu peux me faire confiance…

— J’avais déjà confiance, Jennifer… puisque je t’ai entendue venir… et que je ne me suis pas retourné !

— Si je comprends bien, nous avons voulu, tous les deux, nous prouver mutuellement quelque chose ?

— Je crois que c’est exactement ça !

— Et si je t’avais assommé ?

— Tu ne l’as pas fait. Et je suis heureux d’en avoir pris le risque !

Elle se presse contre moi dans un élan fougueux, juvénile, que souligne son petit grognement de bien-être. Je ne lui dis pas que si elle avait réellement tenté de m’assommer, il y aurait eu, pour le moins, une chance sur deux que son geste n’aille pas jusqu’au bout. Seul, le tueur très entraîné sait s’approcher et frapper, très fort, sans alerter sa victime, au dernier moment, par une brusque aspiration d’air. Seule, inversement, la victime potentielle très entraînée peut réagir assez vite, à l’aspiration d’air révélatrice, pour déclencher une parade efficace suivie de contre-attaque. Aurais-je été suffisamment rapide, dans ce cas ? Et surtout, aurais-je été capable de contrer Jennifer sans lui briser un membre ? Autant de questions que je préfère ne pas me poser. Que je remplace par :

— Pourquoi, Jennifer ?

— Pourquoi… quoi ?

— Pourquoi la nuit dernière ? Pourquoi cette nuit ? Pourquoi moi ?

Elle reste longtemps silencieuse. Enfin :

— Je suis différente de ma mère et de ma sœur, Chris… Je crois qu’elles ont toujours accepté ce monde dans lequel elles vivaient sans se poser la moindre question… J’y vis au même titre qu’elles, bien sûr, et j’en ai toujours accepté les bonnes choses parce qu’elles étaient agréables et qu’elles me tombaient toutes rôties, mais… comment dire ?

Je suggère :

— Le monde extérieur… extérieur au tien, je veux dire… t’a toujours posé des problèmes ?

— C’est ça… Tout en vivant dans le luxe et la surabondance… et tout en profitant de tout au maximum, je l’avoue…

— Il n’y a rien à « avouer », Jennifer… Tu n’as pas plus choisi de naître fille de Cornell Hughes que je n’ai choisi ce qui m’est arrivé, depuis que je suis au monde…

— Merci, Chris… Tout en profitant de tout, donc, je me suis toujours demandé pourquoi les Q.B. et leurs « marginaux » méprisés, persécutés… sachant très bien qu’il y avait d’abominables ordures, parmi ces gens-là… mais soupçonnant qu’il n’y avait pas que ça… et qu’il n’y avait pas que des gens formidables, inversement, dans le monde que je connaissais… Tout blanc d’un côté, tout noir de l’autre, c’était trop commode… Je sentais, je savais que ça ne pouvait pas être vrai !

Il y a quelque chose de merveilleusement parallèle, jusque-là, entre cette enfance de Jennifer et la mienne. Pleines, l’une et l’autre, de questions sans nombre et d’une vision du monde résolument étrangère au manichéisme officiel de l’époque. Elle enchaîne avec un long soupir qui fait palpiter et vibrer son corps, contre le mien :

— Plus récemment, je n’ai pas compris, non plus, pourquoi les maquisards et pourquoi les hachis… tous ces effroyables massacres entre gens du même âge arbitrairement divisés en deux catégories… J’ai… Voilà des années que je te connais, Chris… Je t’ai vu, à la tridi, quand tu as fait toutes ces émissions, il y a trois-quatre ans… J’étais une de tes fans les plus acharnées… Après ça, j’ai souvent entendu mon père parler de toi… avec ma mère ou avec des collaborateurs… J’ai cru comprendre que tu avais participé à l’élimination de Tough Cookie, l’ancien prez…

J’approuve d’un signe de tête. Incapable de parler, car la blessure est là, vieille de plus de trois ans, la blessure d’avoir cru au changement, dur comme fer, et compris après coup que j’avais été manipulé, que nous avions tous été manipulés, une fois de plus, et que si quelque chose devait changer, ce serait à l’inverse de ce que nous souhaitions… Dupés, manipulés par ceux – Cornell Hughes en tête – qui détiennent aujourd’hui le pouvoir !

J’essaie de traduire tout ça, pour Jennifer, et je sais que je n’y parviens qu’à demi. Elle reprend au bout de quelques secondes :

— Toi, tu as changé, Chris, depuis tes apparitions à la tridi où tu étais encore un gosse… Surdoué, tout le monde le disait, mais quand même un gosse… Aujourd’hui, tu es un homme… plus mûr et plus dur que beaucoup de casims…

— Mot prohibé, Jennifer… qui ne devrait plus trouver place dans ta bouche !

Elle poursuit, sans tenir compte de l’interruption :

— Tu as changé, et je ne t’ai pas reconnu tout de suite, quand tu as débarqué dans nos vies… Puis j’ai entendu ton nom, et je t’ai reconnu, et je t’ai détesté, tout d’abord, pour n’être plus conforme à l’image que j’avais gardée du Chris Boyd intelligent et désinvolte de la tridi…

Elle hésite un peu. Concède à regret :

— En même temps que s’effaçait une autre image… celle du père infaillible et tout-puissant en laquelle je croyais… malgré tout ce que je devinais, au-delà de cette image… Et puis, il y a eu cette histoire de la nuit dernière… et c’est là que j’ai compris que tu étais toujours mon héros !

Je plaisante, la gorge serrée :

— Un véritable héros… dans le style de Roddy Stone ?

Elle se fâche :

— Roddy Stone n’existe pas, Chris ! Si bien faite que soit la série des « Interventions Flash », ce n’est que de la fiction. Et je n’aime pas la réalité que cette fiction présente sous un jour faussement chevaleresque… parce que cette réalité-là, je le sais, est loin d’être aussi photogénique ! Toi, tu ne joues pas un rôle, Chris. Tu es ce que tu es. Tu es Chris Boyd !

Je secoue la tête, remué, malgré moi, par tant de sincérité véhémente.

— Mais moi, je tue vraiment, Jennifer… Et mes gars, c’est pareil… Les morts ne se relèvent pas, après nos batailles… comme après le tournage des exploits héroïques de Roddy Stone !

— Ils ne se relèvent pas non plus quand les hachis sont passés, Chris. Les vrais, pas ceux de Roddy Stone. Je n’aime pas les hachis. Je n’aime pas la machine… le système qu’ils représentent… Ce règne de la répression brutale et arbitraire… sur fond de chaos, de magouilles et de chantages…

Je me sens à la fois bizarrement relaxé et profondément malheureux. Comblé et navré en même temps par les mots de Jennifer, dans la mesure où :

— Moi aussi, je sème le chaos et j’emploie le chantage, non ? J’ai menacé de vous tuer, ta sœur, ta mère et toi, pour obliger ton père à…

Elle a, au creux de mes bras, une sorte de soubresaut outragé.

— Tu ne crois tout de même pas que c’est pour ça… pour sauver ma peau… que j’ai… que j’ai baisé avec toi la nuit dernière !

La violence, la véhémence, sont toujours dans les mots, plus du tout dans le ton de Jennifer qui, depuis un moment, s’alanguit, dans mes bras, comme si elle allait s’endormir.

Moi-même, qui l’ai désirée, très fort, dès qu’elle est revenue se presser contre moi, je m’aperçois que non seulement je suis en train de subir une sacrée chute de tension, mais que je dois lutter, aussi, contre une somnolence croissante… anormale…

Anormale… anormale… anorm…

La notion explose enfin dans mon cerveau. Franchit, en sens inverse, l’écran de mes paupières lourdes, et programme mon regard alors qu’il cherche, alentour, la justification de l’idée qui m’est venue… Mais comment repérer quoi que ce soit, sur ces murs truffés des mille et un gadgets d’un confort d’avant-garde ?

Je parviens à me redresser, d’un effort brusque. Jennifer proteste un peu, en roulant sur les coussins. Mais léger. Elle n’est déjà plus en état de réaliser ce qui nous arrive. Debout, j’oscille sur place dans un air qui semble épaissi, stagnant comme un brouillard incolore. Je me propulse en avant, d’une secousse, dans la direction de la fenêtre. Mes jambes font preuve d’une grande indépendance, mais supportent mon poids – par habitude, sans doute – tandis que je plonge, à l’horizontale, vers le mur que je veux atteindre.

Et que j’atteins. Miraculeusement. Contre ma propre attente. D’une série d’embardées curieusement élastiques qui me donnent l’impression de nager, de me propager comme un poulpe dans cet air graduellement épaissi, trouble et visqueux comme une huile verdâtre. En fait, ce gaz, ce fluide dont ils sont en train de nous envelopper n’est pas, ne peut pas être aussi épais. Ce n’est qu’une impression, une sensation que mon cerveau anesthésié projette autour de lui, pour me dissuader de la lutte.

Tendus devant moi, bras et mains soudain privés de force n’amortissent qu’à demi le choc de mon atterrissage contre la surface verticale du mur. Ma tête heurte violemment un lambris de synthobois. Tout à fait ce qu’il fallait pour améliorer mon rendement ! Aucune trace d’énergie résiduelle ne subsiste dans mes muscles habituellement dociles. Je me sens flasque et mou comme une baudruche crevée. Pour un rien, je me coucherais par terre ou plus exactement, je m’y laisserais tomber. Je n’aspire plus qu’au repos. Toute ma volonté me pousse vers l’acceptation pure et simple de cette lourde somnolence…

Heureusement que tout a été conçu, dans cette maison, pour épargner le plus petit effort à des gens qui par ailleurs, passent le plus clair de leur temps à cultiver leur forme physique !

Pratiquement à mon insu, mus par je ne sais quels vestiges d’un instinct de conservation plus puissant, plus fondamental que la faillite de ma propre conscience, mes doigts cherchent et trouvent successivement, à tâtons, les palpeurs qui commandent l’ouverture des volets et de la baie.

La baie, d’abord… Le battant s’escamote et je reçois, en pleine face, la gifle de la fraîcheur nocturne. Je colle mon visage aux claires-voies du volet métallique. Je bois, avidement, ce fluide pur et frais qui me rend, avec une partie de mes forces, toute ma clarté d’esprit. Je devine ou distingue, vaguement, à travers les fentes obliques du volet, le remue-ménage, le brouhaha feutré d’activités furtives ou figées, en attente… Et puis je distingue autre chose… autre chose qui me fait bondir, sur des jambes encore incertaines, jusqu’au vaste panneau où trône, archaïque, une panoplie d’armes médiévales.

Dont deux hallebardes disposées en V, longues d’environ deux mètres.

Au retour, je ramasse la hacheuse et j’en passe la sangle autour de mon cou, disposant l’arme en sautoir contre ma poitrine. Puis j’effleure le second palpeur et regarde le volet s’ébranler, lentement, dévoilant, à hauteur d’appui, les montants des deux échelles dressées contre la façade.

Je ne m’étais pas trompé ! Je n’attends pas que l’ouverture soit plus large pour piquer de ma hallebarde le montant gauche de l’échelle de gauche et pousser, de toutes mes forces renaissantes.

L’échelle bascule, et les cris, les hurlements, m’apprennent qu’il y avait au moins trois hachis en attente, sur ses barreaux.

Entre-temps, une tête est apparue, au sommet de la seconde échelle… Je loupe, dans ma précipitation, le montant vertical et cueille le gars au-dessous de l’épaule, sens la pointe acérée lui percer la viande… Mais comme il se cramponne désespérément, des deux mains, l’échelle bascule, malgré tout, quand je pousse… Second atterrissage forcé… Six à huit hachis rebalancés brutalement sur les dalles du patio… Ils ont voulu jouer à l’escalade du château fort, ils sont servis ! Et je n’ai même pas eu à me découvrir…

Là-dessus, résonne un premier choc sourd, suivi d’un craquement dans la pièce voisine.

Je respire un bon coup, m’y précipite en retenant mon souffle. Effleure en passant les palpeurs qui ouvrent les baies, de manière à créer, rapidement, le courant d’air qui balaiera ce gaz hypnotique.

La porte résonne sous des coups redoublés. Elle est solide, mais elle ne résistera pas longtemps, à ce régime. J’expédie une courte rafale, à travers le battant. Retourne en tirer une autre, par la fenêtre de la pièce adjacente. Histoire de leur donner à penser que ce n’est pas un seul homme qui veille au grain. Puis j’allume quelques lumières, branche un intercom et, planté derrière le lit, hacheuse ostensiblement braquée vers les têtes d’Erika Hughes et de sa mère, hurle à l’intention de qui se tient, ne peut pas ne pas se tenir à l’écoute :

— Raté, les mecs ! J’ai les Hughes endormies au bout de ma hacheuse. Encore une fausse manœuvre et vous aurez un premier cadavre sur la conscience ! Un premier cadavre appelé Hughes ! Maintenant, vous…

Un cri du côté de la pièce voisine et ranimée par l’air frais de la nuit, Jennifer apparaît, encore chancelante… Serrée de près par deux hachis qui l’appellent comme des cons :

— Mademoiselle ! Mademoiselle !

La petite dégage mon champ de tir, d’une embardée latérale, et je descends l’une de ces ordures, comme à la parade. L’autre disparaît alors qu’une tête apparaît, au contraire, à ras de la fenêtre ouverte. Je pointe ma hacheuse vers les belles endormies. Puis envoie siffler deux ou trois pruneaux au-dessus de la tête trop curieuse qui s’escamote. J’aurais pu le buter, ce connard, mais je préfère qu’il aille présenter son rapport. Et ce qu’il aura vu, surtout, c’est ce canon braqué vers les corps immobiles, atrocement vulnérables des deux femmes… Je relance dans l’intercom :

— Maintenant, vous allez brancher les buses intérieures d’aération, à plein régime, pour me balayer les restes de cette saloperie ! Et n’essayez plus de nous faire ce coup-là ! Il ne prendrait pas et cette fois, vous l’auriez, votre premier cadavre !

Ils l’ont dans l’os, profond, et ils le savent. Moins d’une minute s’est écoulée lorsque j’entends – et perçois, sur toute ma peau ruisselante – le souffle des buses d’aération.

Minh, Zombie et Johnny, qui en avaient pris plein les narines, se réveillent l’un après l’autre, plutôt vaseux. Pour Erika et pour la présidente, ce sera nettement plus long, à cause de la sédatine. Un peu plus tard, pendant que les volets redescendent, je louche dans la direction de Jennifer. Jennifer que, l’espace d’un instant, j’ai soupçonnée de m’avoir endormi, avec sa conversation, tandis que les autres essayaient de m’assommer avec leur putain de gaz de merde !

Mais comment auraient-ils pu communiquer, à notre insu ? Et pourquoi n’aurait-elle pas saisi l’occasion offerte de filer par la fenêtre, avec ces deux hachis ?

Elle me dédie un sourire encore mal assuré, encore marqué par la succession brutale des événements que nous venons de vivre, et dont il reste un témoin muet : le hachis que j’ai buté, dans ma foulée, et dont il va falloir leur restituer le cadavre…

Parlons-en, de ce cadavre !

Un môme. Au train où vont les mômes ! Un an ou deux de moins que moi, peut-être ? Et ça, c’est le détail qui fait mal, après coup : désarmé. Après avoir redressé les échelles, ils avaient envoyé ces deux-là, sans armes, voir ce qui se passait là-haut.

Sans armes !

Trop de risques pour les Hughes, en cas de fusillade à l’intérieur de la maison…

Ce qui me tord les tripes, ce n’est pas tellement d’avoir tué un mec désarmé, ça, je ne pouvais pas le savoir, dans un cas semblable, on tue pour ne pas être tué, et on discute ensuite ! Non, ce qui me rend malade, une fois de plus, c’est le mépris total, le prix voisin de zéro que leurs chefs attachent à la vie de ces gars-là.

Expendable.

C’est ce qu’ils sont. Sacrifiables. Littéralement : « dépensables » comme de menues pièces de monnaie.

La petite monnaie de la violence déployée, à tout bout de champ, par le régime.

Ce régime à qui nous tenons actuellement la dragée haute, en la personne de son président. Au moyen d’un chantage ignoble, il faut bien l’avouer.

Mais ni plus, ni moins ignoble que le régime lui-même. Les principes de force absolue et de contrainte par la violence sur lesquels il repose…

* *
*

La téléconcertation du lendemain matin, avec le président, est orageuse.

Pas entre lui et moi qui savons mutuellement à quoi nous en tenir l’un sur l’autre, mais entre lui et son épouse à qui Jennifer a peint le tableau des événements de la nuit sous des couleurs qui font de leur survie un triple miracle.

Le miracle, c’est que j’aie réussie à rattraper le coup, in extremis et par la peau des fesses ! Mais ça, elle ne le sait pas, madame la présidente. Qui plus est, elle ne veut pas le savoir. Elle n’admet pas cette tentative désespérée qui prouve à quel point son président d’époux semble tenir davantage à la conservation du pouvoir qu’à celle de sa famille ! Je lui donne entièrement raison. Erika de même qui, sous l’empire d’une trouille rétrospective, à la pensée des événements qui se sont déroulés autour d’elle, pendant qu’elle dormait, pique une véritable crise d’hystérie.

Jennifer, elle, se contente d’exprimer calmement son mépris, et toutes trois spécifient qu’elles n’accepteront pas de courir le moindre risque susceptible de faciliter la tâche du président ! C’est à lui, à lui seul de les tirer de là. En négociant. En se montrant « raisonnable ». C’est à lui, à lui seul de résoudre son problème…

Quand nous nous retrouvons face à face, lui et moi, par l’intermédiaire des deux holoblocs, tout se passe rapidement et dans une ambiance de courtoisie réciproque exemplaire. L’échec de la manœuvre nocturne a fini de le briser, le prez. Il est, dans ce domaine, à bout de résistance. Il concède enfin, d’une voix soigneusement contrôlée :

— L’annonce officielle… à la tridi nationale… de la conversion des « U.P. » en « C.T.L. » aura lieu ce jour, au début de l’après-midi… Les mesures impliquées par cette conversion suivront immédiatement cette annonce…

— Et je pourrai m’adresser, dès aujourd’hui, à tous les nouveaux « travailleurs libres » ?

Sa reproduction en 3-D ferme un instant les yeux, dans le champ de l’holobloc.

— Pour leur dire quoi, en substance ?

— Rien que de raisonnable, prez… Leur demander de faire preuve d’une grande discipline… librement consentie… pour que les usines continuent de tourner au même rythme… en attendant les réformes économiques et sociales qui vont suivre… Leur faire ressortir que toute autre attitude ne conduirait qu’au rétablissement de l’ancien statut… dans le sang et les larmes !

— Belles paroles, mais vous écouteront-ils ?

Je réponds, par la tangente :

— Ce que je peux prouver, prez… et plus qu’à tout le monde, à vous-même et à votre gouvernement… c’est qu’il existe d’autres formes de société… plus justes… plus viables que celle qui prévaut actuellement dans notre pays… Et je suis sûr que tous les anciens des Q.B., tous les condamnés aux travaux forcés pour raisons politiques… sauront comprendre ce langage !

— Dieu vous entende, Chris Boyd !

C’est la fin de la téléconcertation. L’holobloc redevient un objet inanimé. Un artefact ressortissant aux technologies de pointe les plus sophistiquées, mais qui, au repos, ne ressemble à rien de particulièrement prestigieux. Ni même de particulièrement joli…

Et c’est là, dans le silence qui suit son extinction, que se place un incident dont je ne mesure pas immédiatement l’importance.

Je regarde la présidente qui, tout comme son mari, a pris un méchant coup de vieux, pour le quart d’heure. Et je murmure à l’adresse de Jennifer qui se tient près de moi, indécise :

— Désolé, Jennie… Ça ne me réjouit pas de voir ta mère… si belle… si jeune… paraître tout à coup la cinquantaine… mais je suis sûr que ça ne durera pas !

Elle m’a jeté un regard ambigu. S’esclaffe :

— Tu lui donnes quel âge, à maman ?

— Quarante ? Un peu plus ?

— Elle approche des soixante. Et p’pa des soixante-dix…

Mon visage doit exprimer une stupéfaction intense, car elle ajoute, sourcils froncés :

— Il y a décidément des tas de choses que vous semblez ignorer… dans le maquis !

C’est vrai, apparemment. Des tas de choses qui se mijotaient, il y a quatre ou cinq ans, dans les mégalopoles, et qui ont dû se concrétiser, depuis lors. Comme ces progrès accomplis, entre-temps, dans le domaine de l’informatique…

Nous reprenons, tous ensemble, les dispositions nécessaires pour la journée, et j’entraîne à l’écart une Jennifer sincèrement étonnée, sincèrement intriguée par cetinformation gap, cette carence d’informations qui, de temps en temps, apparaît entre nous, au détour d’une réplique.

Ce qu’elle vient de me révéler, ce qu’elle va probablement y ajouter, pourraient bien constituer, globalement, la pièce qui manquait au puzzle que, mi-consciemment, mi-inconsciemment, j’ai cherché à reconstruire, au fil des jours et des découvertes.

À mesure que je relevais, autour de moi, d’étranges inconsistances…