HILDA

par H.B. Hickey

 

Plus d’une fois, le robot, l’androïde et l’automate n’ont été en science-fiction que prétextes à des variations plus ou moins originale sur le thème de l’apprenti sorcier. Ce fut ce thème qui inspira à Mary Wollstonecraft Shelley le roman que Brian W. Aldiss place à l’origine de la science-fiction moderne, Frankenstein. Toute machine peut se détraquer, mais il est rare que sa défaillance en fasse, comme ici – et dans un féminin qui s’impose – une justicière.

 

«Mmmm, fit Mme Williams. Embrasse-moi encore.

— Mmmm », répondit Roger. Il l’embrassa encore.

Quelle femme stupide, se disait-il. Assez vieille, sinon assez jolie, pour être sa mère. Mais riche. Mme Williams, songeait Roger, pouvait rapporter gros.

Ils étaient sur le balcon de la chambre de Roger. Des fusées qui cinglaient vers la Lune ou vers Mars traçaient des sillons de feu dans le ciel nocturne. La chemise de Roger était ouverte jusqu’au troisième bouton, et Mme Williams était étroitement pressée contre sa large poitrine bronzée.

« Oooh », fit Mme Williams. Elle était complètement ramollie. « Tu es tellement fort, Roger. Tu me fais mal, quand tu me serres comme ça.

— La force de mon désir », répondit Roger. Il la serra plus fort.

C’était du tout cuit, maintenant, Roger le savait de ses nombreuses expériences, et elle était mûre pour ce qu’il voudrait, depuis des boutons de manchettes ornés de pierres précieuses jusqu’à un investissement dans une pièce où Roger tiendrait le premier rôle. Une douzaine de femmes avaient déjà fait ce placement, mais les seules répliques que Roger ait jamais retenues, c’étaient celles de son rituel de soupirant.

« Tu me fais mal, hoqueta Mme Williams.

— Je ne peux pas m’en empêcher », fit Roger tout en la serrant plus fort, délibérément.

La porte de sa chambre s’ouvrit tout d’un coup, et un homme fit irruption dans la pièce. C’était un homme entre deux âges, avec une bonne bedaine, et il était Président du Conseil d’administration de la Tri-Planet Mining, avec un capital de plus de dix millions de dollars.

Il se trouvait également être Monsieur Williams.

« Espèce de vaurien ! hurlait-il. Saloperie de leveur de femmes ! » Il brandissait un revolver en direction de Roger.

« James ! glapit Mme Williams.

— Hilda ! » s’écria Roger.

Quelque chose de gros et de brillant, avec des bras en acier chromé et un torse en alliage, prit la pièce d’assaut, arracha le revolver des mains de M. Williams et se fourra celui-ci sous l’un des bras. Cela ramassa également Mme Williams, qui se précipitait au secours de son mari, et se la coinça sous l’autre bras.

Cela les emporta hors de l’appartement et claqua la porte derrière eux.

 

« Je vais te faire du café, dit métalliquement Hilda. Je vais te faire des boulettes de viande à la suédoise.

— Bon sang ! fulminait Roger en élevant la paume de sa main vers le ciel dans un geste mélodramatique. Je la tenais, damnation !

— Rien à manger, fit Hilda.

— Qui a parlé de ne rien manger ? » demanda Roger.

Hilda se dirigea au pas cadencé vers la cuisine. « L’homme est revenu pour le loyer, aujourd’hui », fit-elle par-dessus son épaule.

Roger pesta contre les propriétaires en général et le sien en particulier. « Que lui as-tu dit ?

— Que tu n’étais pas là. »

Hilda s’était arrêtée et regardait Roger de ses yeux de plastique brillant. Il s’efforça de prendre un air mélancolique.

« Hilda, dit-il. On est fauchés.

— Fauchés », répéta Hilda. Elle avait déjà entendu ça.

« Ça me tue de te demander ça, Hilda, mais, je connais une usine où ils embauchent des robots de location…

— Une usine.

— Oui. Honnêtement, Hilda, ce ne sera pas pour longtemps. Je sais que tu as besoin de nouvelles résistances et qu’on n’a pas contrôlé ta tension depuis un an… » Il lui tapota l’épaule. « Dis-moi que tu vas prendre ce travail.

— Je vais prendre ce travail, répondit Hilda. Je vais préparer les boulettes de viande à la suédoise. » Elle retourna vers la cuisine d’un pas lourd.

Comment il s’en serait sorti sans Hilda, Roger n’en savait rien. Il avait même horreur d’y penser. On n’en retrouverait jamais une autre comme ça, que ce soit pour de l’amour ou de l’argent.

C’était vraiment un robot femelle, plus petit que ceux à tout faire, avec de véritables aptitudes domestiques incorporées. C’était une bonne cuisinière, une excellente blanchisseuse, et elle avait la mémoire d’une femme pour toutes les petites choses.

Hilda avait été construite par une entreprise suédoise pour son président, et Roger la tenait de la veuve du président. Roger n’était pas très sûr de ce qui était arrivé par la suite à la veuve. Peut-être avait-elle mis à exécution sa menace de se supprimer.

C’était ce qu’il y avait de bien avec Hilda, songeait Roger. Elle ne se suiciderait jamais. Et peu importait le nombre de fois où il abuserait d’elle, elle ne le menacerait jamais de lui nuire : la seule émotion qu’un robot pouvait éprouver, c’était de l’amour envers son possesseur.

« Encore du café, Hilda », demanda Roger en engouffrant ce qui restait des boulettes de viande. Il se sentait bien mieux. « Et donne un coup de fer à mon costume de flanelle, je vais sortir. »

 

Ce fut une mauvaise nuit. La seule femme engageante que Roger rencontra était avec son mari, qui la surveillait de près. Et des souvenirs du fiasco Williams revenaient sans cesse à l’esprit de Roger, le faisant trop boire. Il rentra chez lui avec une migraine.

Hilda était déjà en train de mettre la table pour le petit déjeuner. « Il y a une femme qui a téléphoné. »

Les narines de Roger se dilatèrent. « Qui était-ce ?

— Alice, répondit-elle.

— Qu’elle aille au diable », fit-il avec dégoût. Alice Carter n’avait que dix-huit ans, et n’aurait pas un seul dollar à elle avant des années. Et les jeunes étaient tellement faciles qu’il n’avait même pas l’impression de conserver le pied à l’étrier.

« Elle pleurait, poursuivit Hilda.

— Elles pleurent toujours. »

Il mordit dans un toast rôti exactement à son goût et ramassa l’un des journaux en fac-similé que Hilda avait placés à côté de son assiette.

« Oh ! oh ! » dit-il.

M. et Mme James Williams s’étaient écrasés à bord de leur hélicoptère. Une tour de contrôle pour hélicoptères avait surpris des bribes de dispute entre eux, et M. Williams avait oublié de brancher les commandes d’altitude automatiques. Mme Williams était dans un état grave. « Dommage qu’ils ne se soient pas tués », marmonna Roger.

Ou plutôt, dommage que ce ne soit pas M. Williams qui soit dans un état grave. Avec le genre de raisonnements puérils dont sont capables les maris, on pouvait parier qu’il allait rejeter la faute de l’accident sur Roger. Et dix millions de dollars, ça pouvait faire des histoires.

« Hilda, dit Roger. Je crois qu’on va aller à Paris. Ça te plairait, hein ?

— Paris », répéta Hilda. Ça aussi, elle connaissait déjà.

Tandis qu’elle s’éloignait de son pas lourd pour commencer à faire les paquets, Roger resta debout auprès de la fenêtre par laquelle il regardait d’un air sombre. On avait parfois l’impression de ne jamais arriver à s’en sortir, quoi qu’on fasse…

« Les paquets sont faits », dit Hilda en revenant dans le salon.

Roger était assis sur le canapé, la tête dans les mains. Hilda le regarda. « Les paquets sont faits, répéta-t-elle.

— Une minute, répondit Roger. J’ai terriblement mal à la tête.

— Je vais chercher les comprimés contre le mal de tête. »

Elle se dirigea vers la salle de bain de son pas lourd et revint de même, en rapportant les comprimés et un verre d’eau. Après que Roger eut avalé les comprimés, Hilda prit la bouteille de cognac dans le buffet et lui en versa une bonne rasade.

« Je vais refaire du café », dit-elle.

C’était vraiment merveilleux, pensait Roger, à quel point Hilda pouvait savoir exactement ce qu’il fallait faire. Une fois qu’elle avait appris un truc, elle ne l’oubliait jamais.

Tout d’un coup, Roger se sentait beaucoup mieux. Le cognac lui réchauffait l’estomac et lui faisait tourner la tête. Il courut derrière Hilda, jeta ses bras autour de sa taille d’alliage et la serra contre lui.

« Hilda, dit-il, tu es merveilleuse ! Je t’aime !

— C’est ce que tu dis !

— Non, je le pense vraiment. Sincèrement.

— Embrasse-moi », dit Hilda.

C’était si vaguement familier que ça le déconcerta, et malgré tout tellement drôle qu’il ne put s’empêcher de rire. Et comme il se sentait tellement bien grâce au cognac, il planta réellement un baiser sur la plaque qui tenait lieu de visage à Hilda.

« Mmm, fit Hilda. Embrasse-moi encore.

— Hilda ! Où as-tu donc appris des trucs pareils ?

— J’ai écouté. »

Alors c’était pour ça que les répliques lui semblaient tellement familières. Quel robot !

« Hilda, dit Roger en riant, il n’y en a pas deux au monde comme toi. » Son rire se teinta légèrement de douleur. « Hilda ! Tu oublies que tu as des bras d’acier. Tu me fais mal, quand tu me serres comme ça.

— La force de mon désir, répondit Hilda de sa voix métallique.

— Tu me fais mal !

— Je ne peux pas m’en empêcher », répondit Hilda. Elle le serra plus fort.

Roger devint tout mou dans ses bras. Elle le lâcha et il tomba à terre. Un bruit s’échappa de sa gorge et son nez se mit à saigner. Et puis le bruit s’arrêta, et le sang aussi.

Hilda se dirigea vers le placard où elle prit ce qu’il fallait pour nettoyer et elle enleva les taches sur le tapis. Elle souleva Roger et l’allongea sur le divan.

Elle rangea les affaires de nettoyage et retourna dans la cuisine, de son pas lourd.

« Je vais te faire du café », dit Hilda.

 

Traduit par DOMINIQUE HAAS.

Hilda.

© Mercury Publication Inc. 1952. Publié avec l’autorisation de l’Agence Ackerman (Hollywood) et de l’Agence Renault-Lenclud (Paris).

© Librairie Générale Française, 1982, pour la traduction.