POUR SAUVER LA GUERRE

par Clifford D. Simak

 

Voici, combinés une nouvelle fois, les thèmes de la guerre future et de l’intelligence artificielle. Il ne s’agit cependant plus, pour la seconde, d’aider à la victoire dans le conflit. Ce dernier ne comporte d’ailleurs pas les enjeux habituels.

 

PENDANT quelque temps, Stanley Paxton écouta le son des explosions assourdies venant de l’ouest. Puis il continua sa course, de crainte qu’un homme ne le poursuivît. S’il ne se trompait pas, la résidence de Nelson Moore se situait quelque part dans les collines d’en face. Il y trouverait un refuge pour la nuit ; peut-être même un moyen de transport. La commission devait être sur les dents ; les gens de Hunter le recherchaient certainement.

Des années plus tôt, il avait passé quelques jours de vacances terrestres chez Moore. Ce soir, il avait l’impression de reconnaître certains paysages. Mais il redoutait quelque défaillance de sa mémoire.

Tandis que s’annonçait un précoce crépuscule, sa crainte d’être traqué s’atténuait. Il s’accroupit dans un fourré, au sommet d’une colline, pendant près d’une demi-heure, sans déceler la moindre trace de poursuivant.

Ses ennemis devaient avoir découvert depuis longtemps le naufrage de son avion, mais trop tard pour avoir quelque idée de la direction qu’il avait prise.

Toute la journée, il avait observé le ciel nuageux en se réjouissant de ce qu’aucun appareil de secours ne le recherchât.

Maintenant que le soleil disparaissait derrière une brume épaisse, il se sentait momentanément sauf.

Il sortit d’une vallée herbeuse et commença de gravir un coteau boisé. Les étranges déflagrations semblaient très proches ; les éclairs des explosions illuminaient le ciel.

En atteignant la crête, Stan s’arrêta court et se jeta sur le sol. Au-dessous de lui, sur un kilomètre carré, zigzaguaient les flammes des détonations ; dans les intervalles, entre les éclatements plus violents, il percevait de faibles chuintements qui le faisaient frémir.

Il observa le tir un moment, puis se releva lentement et s’enroula dans son manteau, dont il releva le capuchon pour protéger son cou et ses oreilles.

Sur la limite la plus proche de l’espace bombardé, au pied de la colline, se, trouvait une sorte de structure faisant une tache sombre dans le crépuscule. On eût dit une vaste coupole faiblement lumineuse, renversée sur tout l’espace, bien qu’il fît trop sombre pour en distinguer la nature réelle.

Stanley dévala rapidement la pente pour atteindre la bâtisse. Il constata que c’était une sorte de tour d’observation solidement construite et s’élevant bien au-dessus du sol. Une glace épaisse en constituait le sommet. Une échelle se dressait sur un côté de la cabine vitrée.

« Qu’y a-t-il là-haut ? » s’écria-t-il.

Sa voix se perdit dans le fracas environnant.

Il gravit l’échelle jusqu’au niveau de la plate-forme. Un garçon d’une quinzaine d’années se tenait là, contemplant la bruyante mer de feu. Une paire de jumelles pendait sur sa poitrine ; une imposante table de contrôle se dressait à son côté.

Paxton acheva son escalade et cria :

« Salut, jeune homme ! »

Le gamin se retourna. Il semblait avenant, avec une houppe de cheveux sur le front, à la manière d’un taurillon.

« Désolé, monsieur, déclara-t-il : je n’ai pas le loisir de vous écouter !

— Que faites-vous là ?

— Une guerre. Pertwee vient de lancer sa grosse attaque. Je n’ai que le temps de riposter.

— Vous êtes le fils de Nelson Moore ?

— Oui, monsieur : je suis Graham Moore.

— J’ai été à l’école avec votre père. »

Le garçon saisit l’occasion de se débarrasser de l’importun :

« Il sera enchanté de vous voir. En prenant ce sentier vers le nord-ouest, vous arriverez tout droit à la maison.

— Ne pourriez-vous m’accompagner ?

— Impossible de m’absenter ! Je dois bloquer l’attaque de Pertwee. Il a rompu mon équilibre tout en économisant ses munitions. Quelques manœuvres me sauveront, si je ne tarde pas. Croyez-moi, monsieur, je suis en fâcheuse position.

— Ce Pertwee ?

— C’est l’ennemi. Nous nous battons depuis deux ans.

— Je vois !… », dit solennellement Paxton.

Il redescendit l’échelle, prit le chemin indiqué et parvint à la maison située dans un vallon entre deux collines. C’était une vieille construction incohérente, parmi de grands bouquets d’arbres. Le chemin aboutissait à un patio. Une voix féminine demanda :

« Est-ce toi, Nels ? »

Celle qui posait cette question était assise dans un rocking-chair, sur les dalles de pierre polie où elle faisait une tache de blancheur, avec son visage clair encadré de cheveux argentés.

« Pas Nels, mais un de ses vieux amis », répondit Paxton.

Il nota que, de l’endroit où ils se trouvaient, par quelque effet d’acoustique, on entendait à peine le bruit de la bataille, bien que le ciel fût illuminé à l’est par l’éclatement des fusées lourdes ou les tirs d’artillerie.

« Très heureuse de vous voir, monsieur ! J’espère que Nels va bientôt rentrer. Je n’aime pas le sentir dehors quand la nuit vient.

— Mon nom est Stanley Paxton. Je m’occupe de politique.

— Je me le rappelle. Vous avez passé la période de Pâques avec nous, il y a vingt ans. Je suis Cornelia Moore, mais vous pouvez m’appeler grand-mère, comme les autres.

— Je me souviens aussi très bien de vous. Ne suis-je pas indiscret ?

— Mon Dieu, non ! Nous avons si peu de visiteurs ! Nous sommes toujours heureux d’en accueillir un. Surtout Théodore. Appelez-le grand-père, comme le fait Graham.

— J’ai rencontré votre Graham. Il semblait très préoccupé. Il disait que Pertwee avait rompu son équilibre.

— Ce Pertwee joue trop brutalement », dit grand-mère avec un peu d’aigreur.

Un robot glissa dans le patio.

« Le dîner est prêt, madame.

— Nous attendrons Nelson.

— Bien, madame ! Il vaudrait mieux qu’il ne tarde pas trop. Grand-père a déjà commencé sa seconde fine.

— Nous avons un invité, Elie. Un ami de M. Nelson. Montre-lui sa chambre. »

Paxton suivit le robot à travers le patio, franchit le vestibule central et monta le très gracieux escalier tournant.

La vaste pièce était meublée à l’ancienne mode. Une cheminée se dressait contre un des murs.

« Je vais allumer du feu, déclara Elie. Il fait frais en automne, quand le soleil est couché. Et humide. On dirait qu’il pleut. »

Paxton restait au centre de la pièce, essayant de se rappeler : grand-mère était peintre, et Nelson naturaliste, mais que faisait grand-père ?

« Le vieux monsieur vous enverra un verre, dit le robot penché sur l’âtre. Sans doute de la fine. Mais si vous le désirez, je vous apporterai autre chose.

— Non, merci ! La fine ira très bien.

— Le vieux monsieur est en pleine forme. Il aura beaucoup à vous raconter. Il achève sa sonate. Il y travaillait depuis sept ans et il en est très fier. Parfois, quand cela ne marchait pas à son idée, il était impossible de vivre. Regardez cette entaille à mes pieds…

— Je la vois », dit Paxton avec gêne.

Le robot se redressa ; les flammes se mirent à danser autour du bois en craquant.

« Je vais chercher votre verre. Ne vous inquiétez pas si je ne reviens pas tout de suite. Le vieux monsieur saisira certainement cette occasion de me faire un cours de politesse, à votre propos. »

Paxton s’approcha du lit, ôta son manteau et le pendit à l’une des colonnes. Il revint à la cheminée, s’assit sur une chaise et allongea ses jambes vers la flamme.

Il avait eu tort de venir ici. Ces gens ignoraient ses problèmes et le danger qu’il courait. Ils vivaient dans un monde tranquille de facilités et de rêveries, tandis que la politique n’était que clameurs, exaltation ; parfois, angoisse et frayeur.

Il décida de ne rien dire et de partir dès l’aurore. D’une façon ou d’une autre, il trouverait un moyen d’entrer en contact avec son parti.

Il rencontrerait ailleurs des gens pour l’aider.

 

On frappa à la porte. Elie n’avait pas été absent aussi longtemps qu’il le pensait.

« Entrez ! » dit Paxton.

Ce n’était pas le robot, mais Nelson Moore. Il portait encore sa veste de chasse. De la boue maculait ses bottes, et des traînées noires, laissées par sa main crasseuse lorsqu’il avait rebroussé ses cheveux, striaient son visage.

« Grand-mère m’a annoncé que tu étais là, dit-il en serrant la main de Paxton.

— Je dispose de deux semaines. Nous venons de clore un exercice. Cela t’intéressera peut-être de savoir que j’ai été élu président.

— Magnifique ! Asseyons-nous.

— Je dois me préparer pour le dîner. Le robot a dit…

— Il a la manie de nous bousculer pour les repas. Nous n’y prêtons plus aucune attention.

— J’aimerais rencontrer Anastasia. Tu me parlais souvent d’elle dans tes lettres et…

— Elle n’est pas là. Elle m’a quitté depuis presque cinq ans. L’extérieur lui manquait trop. Aucun de nous ne devrait se marier en dehors de la Continuation.

— Excuse-moi ! Je ne…

— Aucune importance, Stan ! Maintenant, te voici au courant. Pourtant, il y a quelque chose que je ne saisis pas. Je me suis souvent demandé, depuis le départ d’Anastasia, quelle sorte de gens nous sommes et si tout cela en vaut la peine.

— Tout le monde en pense autant, par moments. Cela m’est arrivé presque chaque fois que je faisais un retour sur l’Histoire afin de trouver quelque lambeau de justification à notre tâche. On peut établir une équivalence avec les moines et la période du Moyen Âge. Ils essayaient de préserver au moins une partie du monde hellénique : dans leur propre intérêt, naturellement, de même que la Continuation a ses raisons égoïstes, mais la race humaine reste le réel bénéficiaire.

— Quand je remonte aussi le cours de l’Histoire, je me compare plutôt avec un sauvage de l’âge de pierre, caché dans quelque coin sombre, occupé à tailler des flèches, tandis qu’on lance, par ailleurs les premières fusées. Tout cela paraît tellement vain, Stan !…

— Vu sous cet angle, je le suppose. Mon élection comme président ne change rien à la face du monde. Mais il peut arriver, un jour, que la science et la technique politique se révèlent très utiles. Alors, la race humaine n’aura plus qu’à revenir ici, sur Terre, pour y retrouver l’art de vivre. Cette campagne que j’ai menée fut malpropre, Nelson. Je n’en suis pas fier.

— Il y a pas mal de choses dégoûtantes dans la culture humaine. Si l’on y réfléchit, on en découvre dans tous les domaines. Le vice côtoie la noblesse, la vilenie s’allie à la splendeur… »

La porte s’ouvrit doucement. Elie entra, tenant un plateau chargé de deux verres et d’une carafe.

« Je vous ai entendu arriver, dit-il à Nelson. Je vous apporte à boire aussi. Cela ne vous ennuierait-il pas de vous presser un peu ? Le vieux monsieur a déjà vidé la bouteille. Je redoute ce qui arrivera si je ne l’emmène pas bientôt à table. »

Dès la fin du dîner, le jeune Graham se hâta de gagner son lit. Grand-père déterra, en grande solennité, une autre bouteille de vieille fine.

« Ce Graham est une énigme, déclara-t-il. Je me demande ce qu’il deviendra. Il passe toutes ses journées dehors, à livrer ces batailles insensées. Si encore il prenait quelque chose, je penserais qu’il cherche à se rendre utile. Mais quoi de plus vain qu’un général en temps de paix ? »

Grand-mère fit claquer ses dents avec impatience, et dit :

« Ce n’est pas comme si nous n’avions pas essayé. Nous lui avons donné toutes les chances. Mais rien ne l’intéressa jusqu’à ce qu’il entreprît de se battre.

— Il a du cran, affirma légèrement grand-père. Il m’a demandé, l’autre jour, de lui écrire une musique spatiale. À moi !

— Il a l’instinct de destruction, reprit grand-mère.

— Inutile de me regarder, Stan ! dit Nelson. J’ai abandonné depuis longtemps. Grand-père et grand-mère se sont emparés de lui depuis le départ d’Anastasia. À les entendre, vous croiriez qu’ils le détestent. Mais que je lève un doigt sur lui et…

— Nous avons fait de notre mieux, reprit grand-mère. Nous lui avons donné toutes les chances. Nous lui avons acheté toutes les troupes d’essai. Vous rappelez-vous ?

— Bien sûr ! répliqua grand-père aux prises avec la bouteille. Nous lui avons offert ce nécessaire d’écologie. Si vous aviez vu la planète qu’il fabriqua ! Pitoyable, informe, mal équilibrée ! Puis nous essayâmes la roboterie… Oh ! il construisit ses automates avec plaisir. Seulement, il en régla deux qui se détestaient l’un l’autre. Ils se battirent jusqu’à ne plus être que des tas de débris. Il fallait voir sa joie pendant les sept jours que dura le combat !

— Nous pouvions à peine le récupérer aux repas », appuya grand-mère.

Grand-père se versa de la fine, et dit :

« Le pire de tout fut quand nous essayâmes la religion ! Il imagina un culte positivement visqueux. Nous lui fîmes un sort…

— Et l’hôpital ? C’était ton idée, Nels…

— Si nous parlions d’autre chose. Je suis sûr que ce sujet n’intéresse pas Stan. »

Paxton saisit la perche que lui tendait son ami :

« Je voulais vous demander quel genre de peinture vous pratiquez, grand-mère. Nelson ne m’en a jamais parlé, il me semble.

— Des paysages. J’ai cherché à faire du nouveau.

— Et je lui soutiens qu’elle a tort, déclara grand-père. Expérimenter est une erreur. Notre travail est de maintenir la tradition, non de laisser notre inspiration nous diriger au hasard.

— Notre devoir est de garder les techniques, répliqua amèrement grand-mère. Ce qui ne signifie pas que nous devions abandonner le progrès, si l’humanité peut encore progresser. Ne pensez-vous pas ainsi, jeune homme ?

— Peut-être, en partie. En politique, nous admettons l’évolution, naturellement. Mais nous nous assurons par des épreuves périodiques que nous suivons un développement logique dans la manière humaine. Et nous nous assurons que nous n’abandonnons aucune des anciennes techniques, si démodées qu’elles paraissent. Il en est de même en diplomatie, parce que les deux domaines sont très proches l’un de l’autre.

— Savez-vous ce que je pense ? remarqua tranquillement Nelson. Nous sommes une race inquiète. Pour la première fois de notre histoire, nous sommes en minorité, et cela nous mortifie profondément. Nous redoutons de perdre notre identité dans la grande matrice galactique. Nous redoutons l’assimilation.

— C’est faux, mon fils ! affirma grand-père. Nous n’avons pas peur. Nous sommes seulement terriblement intelligents. Nous possédions une vaste culture. Pourquoi y renoncerions-nous ? Certainement, la plupart des humains d’aujourd’hui ont adopté la façon de vivre galactique, mais cela ne signifie pas que c’est mieux. Nous désirerons, quelque jour, revenir à la culture humaine, au moins en partie. Si nous la maintenons vivante, ici, dans le Projet de Continuation, ce sera précieux, à quelque moment que nous en ayons besoin. Je ne me place pas à l’unique point de vue humain ; certains éléments de notre culture peuvent devenir nécessaires, non seulement à nos semblables, mais aussi à la Galaxie.

— Alors pourquoi tenir le projet secret ?

— Je ne pense pas qu’il le soit réellement, remarqua grand-père. Il se trouve simplement que personne ne prête beaucoup d’attention à l’espèce humaine et aucune à la Terre. Nous représentons une poignée de pommes de terre au regard de tout le reste ; notre monde n’est plus qu’une planète épuisée, qui ne vaut pas qu’on s’y intéresse. Avez-vous jamais entendu parler de secret, mon garçon ? demanda-t-il à Paxton.

— Je ne crois pas ! Nous nous contentons de garder le silence à ce sujet. Je considérais la Continuation comme une sorte de dépôt sacré. Nous sommes les gardiens qui veillons sur la trousse médicale tribale, tandis que le reste de l’humanité s’éparpille parmi les étoiles à civiliser.

— C’est à peu près la proportion, gloussa le vieillard. Nous sommes une poignée de colons. Mais, notez-le bien, des colons intelligents et même dangereux.

— Dangereux ?

— Il parle de Graham, expliqua tranquillement Nelson.

— Pas spécialement ! Mais de l’ensemble de notre équipe. Parce que, voyez-vous ! tous ceux qui rejoignent cette culture galactique mijotée hors d’ici doivent y apporter leur contribution et doivent, d’autre part, abandonner les institutions qui ne s’adaptent pas aux idées nouvelles. La race humaine a imité ces dissidents. Superficiellement, bien sûr. Tout ce à quoi nous avons renoncé reste à l’arrière-plan, maintenu vivant par une troupe de barbares subventionnés, sur une vieille planète éventrée à laquelle un membre de cette superbe culture galactique n’accorderait pas un regard.

— Il est horrible ! s’écria grand-mère. Ne faites pas attention à lui ! Sa carcasse flétrie cache une âme vile et indisciplinée.

— L’homme n’est-il pas vil et indiscipliné quand il le doit ? Comment serions-nous allés si loin sans ces travers ? »

Paxton pensa qu’il y avait du vrai là-dedans. L’humanité accomplissait ici une tricherie délibérée. Il se demandait pourtant si beaucoup d’autres races pourraient mener à bien une action identique ou son équivalent.

Si on le faisait, il fallait rester dans les règles. On ne pouvait pas enfermer gentiment la culture humaine dans un musée, car elle ne serait plus, alors, qu’une brillante pièce d’exposition. Une panoplie de pointes de flèches est intéressante à examiner, mais un homme n’apprendra jamais à les façonner avec le tranchant d’un silex simplement pour en avoir vu une poignée étalée sur un comptoir couvert de velours. Pour perpétuer la technique, il faut continuer à tailler des flèches, génération après génération, longtemps après qu’on n’en a plus besoin. Qu’une génération y manque, et l’art se perd.

Elie apporta une brassée de bois qu’il posa près de l’âtre. Il entassa quelques bûches sur le feu, puis s’apprêta à sortir.

« Tu es mouillé, remarqua grand-mère.

— Il pleut, madame », répondit-il en franchissant la porte.

Paxton reprit le cours de ses réflexions. Le Projet de Continuation entretenait la pratique des arts anciens par l’intermédiaire d’un groupe vivant de la race.

Ainsi la section politique cultivait le parlementarisme, et la section diplomatique inventait des problèmes apparemment insolubles, avec lesquels elle se débattait ensuite. Dans les usines du Projet, les équipes d’industriels perpétuaient les vieilles traditions et poursuivaient les comités des Sociétés Ouvrières de leur haine implacable. Dispersés dans la campagne, des hommes paisibles et des femmes peignaient, composaient, écrivaient et sculptaient, pour que la culture, qui avait été exclusivement humaine, ne pérît pas en face de la nouvelle et prodigieuse culture galactique, qui se dégageait de la fusion d’innombrables intelligences émanant des plus lointaines étoiles.

En vue de quelle victoire poursuivait-on cette tâche ? Était-ce pur et simple, ou plutôt sot et vain ? N’était-ce qu’une expression outrée d’arrogance et de scepticisme humains ? Ou cela possédait-il vraiment le sens profond que lui prêtait grand-père ?

« Vous êtes dans la politique, dites-vous ? demanda soudain ce dernier à Stanley. Voilà une institution qui vaut la peine d’être sauvée. D’après ce que je sais, la nouvelle culture ne prête guère d’attention à ce que nous appelons le parlementarisme. Nous avons l’administration, naturellement le sens du devoir civique et toutes sortes d’absurdités, mais pas de véritable politique, qui peut être, pourtant, un moyen puissant de l’emporter sur un point précis.

— C’est beaucoup trop souvent une affaire malpropre, répondit Paxton. C’est une lutte pour le pouvoir, un effort pour dépasser et dominer les principes et les disciplines d’un groupement opposé. Même dans sa meilleure phase, elle réalise la fiction d’une minorité, avec l’implication que le simple fait d’être une minorité entraîne la pénalité de rester ignoré de la plupart.

— Je suppose que c’est assez exaltant.

— Oui, on peut le dire. L’exercice qui s’achève ne comportait aucun interdit. Il fut délicatement dépeint comme une lutte acharnée.

— Et tu as été élu président, rappela Nelson.

— Je ne dis pas que j’en suis fier.

— Vous devriez, insista grand-père. Dans l’ancien temps, c’était une noble charge que celle de président.

— Peut-être ! Mais pas comme mon parti le conçut. Il serait si facile de poursuivre et de leur expliquer ; de dire : « J’ai poussé les choses trop loin ; « j’ai souillé le nom de mon adversaire et son caractère au-delà des besoins ; j’ai usé des artifices les « plus vils ; j’ai suborné, menti, compromis, trafiqué ; si bien que j’ai dupé jusqu’à la logique qui servait d’arbitre en tenant lieu de populace et d’électeur. » Maintenant, mon adversaire a inventé un autre truc et l’utilise contre moi. Car l’assassinat, comme la diplomatie et la guerre, faisaient partie de la politique. Après tout, n’était-ce pas une sorte de court-circuit de la violence ? On célébrait plus une élection qu’une révolution, mais, chaque fois, la différence entre la politique et la violence apparaissait légère, insignifiante. »

Sur ces réflexions, Paxton acheva sa fine et reposa son verre vide sur la table.

Grand-père saisit la bouteille, mais le jeune homme hocha négativement la tête.

« Merci !… Si vous le permettez, je vais aller me coucher. Je dois partir de bonne heure. »

Il n’aurait jamais dû s’arrêter ici. Il serait impardonnable d’engager ces gens dans son aventure.

Une sonnerie tinta faiblement et ils entendirent Elie qui se rendait dans l’entrée.

« Qui ça peut-il être à cette heure si tardive ? s’inquiéta grand-mère. Avec cette pluie ! »

C’était un ecclésiastique.

Il s’attarda dans le vestibule, secouant l’eau de son manteau et de son chapeau.

Il pénétra dans le salon d’une allure lente et majestueuse.

Tout le monde se leva.

« Bonsoir, monseigneur ! dit le vieux grand-père. Vous avez eu de la chance de trouver la maison par ce temps et nous sommes heureux de vous recevoir. »

L’évêque s’inclina avec une certaine familiarité et précisa :

« Je ne suis pas réellement de l’Église : simplement du Projet. Mais vous pouvez me donner le titre de prélat, si vous le préférez. Cela m’aidera à rester dans mon personnage. »

Elie s’empara de son chapeau et de son manteau, sous lesquels il portait des vêtements luxueux.

Grand-père fit les présentations et offrit une fine au prélat, qui fit claquer ses lèvres après l’avoir goûtée, puis s’assit sur une chaise auprès du feu.

« Je suppose que vous n’avez pas dîné, dit grand-mère. Elie, prépare un plateau pour monseigneur, et vite !

— Merci, madame ! J’ai passé une dure journée et j’apprécie plus que vous ne le pensez tout ce que vous faites pour moi.

— C’est notre jour, déclara gaiement grand-père en remplissant une nouvelle fois son propre verre. Nous recevons rarement des visites ; or, en une même soirée, en voici deux.

— Deux visites, répéta le prêtre en regardant Paxton. Voilà qui est parfait, n’est-ce pas ? »

 

Dans sa chambre, Paxton ferma la porte et poussa le verrou.

Le feu avait brûlé jusqu’aux cendres et ne répandait plus qu’une terne lueur sur le parquet. La pluie tambourinait faiblement sur les vitres.

Le doute et la crainte naissaient dans l’esprit du fugitif : aucune erreur possible : l’évêque était l’assassin chargé de son exécution.

Personne ne gravirait ces collines, la nuit, sous la pluie d’automne, sans un motif meurtrier. De plus, le nouvel arrivant était à peine mouillé. Il avait certainement été déposé là par un avion, de même qu’on avait, probablement, posté, cette même nuit, d’autres assassins dans une demi-douzaine d’endroits propres à servir de refuge à un fuyard.

L’évêque logeait dans la chambre en face de la sienne ; Paxton pensa qu’en d’autres circonstances il eut pu en tirer des conclusions. Il s’approcha du foyer, saisit le lourd tisonnier et le soupesa. Avec un coup de cette masse, la situation serait réglée.

Mais il ne le, ferait pas : pas dans cette maison.

Il revint près du lit et prit son manteau qu’il revêtit lentement tout en repassant dans son esprit les événements du matin.

Il était seul chez lui quand le phone avait sonné, et le visage de Sullivan avait rempli le viseur, un visage tout boursouflé de frayeur.

« Hunter veut t’avoir, avait-il annoncé. Il a envoyé des hommes à ta recherche.

— Il ne fera pas ça !

— Certainement si. Cela entre dans le cadre de l’exercice.

— Mais l’exercice est terminé.

— Pas de l’avis de Hunter. Tu as été un peu loin. Tu aurais dû rester dans les limites du problème, sans t’immiscer dans ses affaires personnelles. Pourquoi as-tu dévoilé des choses qu’il croyait ignorées de tout le monde ?

— J’ai mes raisons. Dans une telle partie, tous les coups sont permis. Il ne m’a pas épargné non plus.

— Tu ferais mieux de partir. Ils seront bientôt là. Je ne dispose de personne pour te protéger. »

 

Tout aurait très bien marché si seulement l’avion avait tenu bon.

Paxton se demanda, un moment, s’il n’y avait pas eu sabotage.

En tout cas, il avait dû se poser et s’éloigner pour se réfugier chez Nelson Moore.

Il resta hésitant, au centre de la pièce. Son orgueil se révoltait à l’idée d’une seconde fuite, mais il ne voyait pas d’autre solution.

Sauf le tisonnier, il était désarmé. Sur cette planète désormais pacifique, les armes étaient très rares… en dehors des ustensiles de ménage.

 

Paxton alla à la fenêtre et l’ouvrit. La pluie s’était arrêtée. Une cavalcade de nuages ébréchait encore la lune.

Il baissa les yeux vers le toit du porche qu’il surplombait et suivit la descente du regard. Pas trop dur pour un homme pieds nus ! Et, du bord, le saut ne dépassait pas deux mètres.

Paxton ôta ses sandales, les glissa dans la poche de son manteau et enjamba l’appui.

À demi sorti, il se ravisa, rentra dans la pièce, gagna la porte et retira le verrou. Ce n’était pas sportif de quitter une maison en laissant une chambre cadenassée.

La pluie rendait le toit glissant, mais il manœuvra sans encombre, au prix de quelques précautions. Il atterrit sur un arbuste qui l’égratigna un peu ; cela était sans importance.

Il se rechaussa et s’éloigna rapidement. À la limite des bois, il s’arrêta pour se retourner vers la maison. Il constata qu’elle restait sombre et silencieuse. Il se promit d’écrire à Nelson une longue lettre d’excuses et d’explications quand il rentrerait chez lui.

Ses pieds tâtèrent le chemin, qu’il suivit dans la demi-clarté languissante de la lune voilée.

« Je vois que vous êtes sorti pour une petite promenade, monsieur », prononça soudain une voix tout près de lui.

Paxton sursauta avec effroi.

« C’est la nuit rêvée pour cela, poursuivit tranquillement son interlocuteur invisible. Après une ondée, tout semble si propre et frais.

— Qui est là ?

— Pertwee, le robot, monsieur. »

Paxton rit un peu nerveusement.

« Oh ! oui, je me souviens. Vous êtes l’ennemi de Graham.

— C’est trop espérer, je suppose, d’imaginer que vous sortiez pour visiter le champ de bataille. »

Paxton saisit la perche que lui tendait son interlocuteur :

« C’est exactement mon intention. Je ne connais rien de semblable, et cela m’intrigue considérablement.

— Alors je me mets entièrement à votre service, monsieur. Je vous assure que personne n’est mieux placé que moi pour vous fournir des explications. Je suis « là-dedans » depuis le début, avec M. Graham, et j’essaierai de répondre à toutes vos questions.

— D’abord quel est le but de cette guerre de sept ans ?

— Eh bien ! au début, ce ne fut qu’un essai pour amuser un gamin. Mais, avec votre permission monsieur, j’avancerai l’affirmation que l’entreprise s’est amplifiée.

— Feriez-vous partie de la Continuation ?

— Certainement, monsieur. Je sais que l’humanité manifeste une répugnance naturelle à admettre le fait, ou même à y penser, mais pendant une grande partie de son histoire, la guerre joua un rôle important et multiple dans le destin de l’homme. Il consacra moins de temps, de pensée et d’argent à tous les autres arts qu’il a inventés. »

Le sentier se mit à descendre, les amenant devant le secteur de la bataille, sous la lumière pâle et moirée de la lune.

« Que représente cette espèce de bol luminescent que vous avez renversé là ? demanda Paxton.

— Je suppose que vous appelleriez ça un champ de force, monsieur. Un groupe d’autres robots l’a fabriqué. D’après ce que je comprends, ce n’est rien de nouveau ; juste une adaptation. Un facteur temps y est impliqué comme protection additionnelle. Nous utilisons les bombes CT, à conversion totale. Chaque camp en reçoit la même quantité, les utilise selon son gré.

— Vous n’employez pas de matière nucléaire là-dedans ?

— En quantité infime : pas plus grosse qu’un pois ; aussi inoffensif qu’un jouet. La masse critique n’entre guère en considération, et la production de radiations, bien qu’elle soit très élevée, est de vie extrêmement courte, si bien qu’en une heure à peine… D’ailleurs, les opérateurs sont parfaitement à l’abri. Nous occupons la même situation que les effectifs généraux. C’est juste, puisque le but de toute l’affaire est de conserver intact l’art de faire la guerre. »

 

Paxton fut sur le point de discuter, mais il s’abstint.

Que dirait-il ? Si la race persistait dans son intention de garder l’ancienne culture, on se devait d’accepter cette culture dans son intégrité.

La guerre constituait, elle aussi, une partie de la culture humaine. Il convenait donc de l’entretenir, comme toutes les autres institutions, en vue d’une utilisation future.

« Cela démontre une certaine cruauté, confessa Pertwee. Peut-être, en tant que robot, y suis-je plus sensible que ne le serait un être humain. Le taux de mortalité parmi nos troupes est incroyable…

— Vous voulez dire que vous envoyez des robots là-dedans ?

— Bien sûr ! Qui d’autre manœuvrerait les armes ? Il serait assez stupide, ne pensez-vous pas, de combiner une bataille, puis…

— Mais les robots…

— Ils sont très petits. Ils doivent l’être, pour donner l’illusion de l’espace couvert par une bataille à l’échelle normale. Les armes aussi sont en réduction, ainsi que les vigiles. De plus, les troupes sont très naïves, complètement soumises, et consacrées à la victoire. Nous tes fabriquons en série.

— Oui, je vois. Maintenant, je pense que…

— Mais je commence seulement à vous expliquer, et je ne vous ai rien montré du tout. Il y a tant de considérations et de problèmes !… »

Ils atteignaient le champ de force, superbe et complètement lumineux maintenant. Pertwee montra un escalier descendant du niveau du sol vers la base de l’impalpable coupole.

« J’aimerais vous montrer, monsieur », reprit-il en dévalant les marches.

Il s’arrêta devant une porte.

« Ceci est la seule entrée du champ de bataille. Nous l’utilisons pour envoyer des troupes fraîches ou des munitions durant les périodes de trêve ; ou, d’autres fois, pour mettre un peu d’ordre. »

Il toucha un bouton sur le côté du chambranle, et le panneau mobile se releva silencieusement.

« Après plusieurs semaines de combat, le terrain se trouve un peu bouleversé. »

Au-delà du seuil, Paxton vit des corps gisant sur le sol défoncé. Il en reçut un choc aux entrailles. Il aspira péniblement et se sentit soudain étourdi, presque malade. Il tendit une main pour s’appuyer au mur.

Pertwee poussa un autre bouton et la porte redescendit.

« La première fois, le spectacle bouleverse, mais, avec le temps, on s’y habitue. »

Paxton reprit doucement son souffle et regarda autour de lui. La porte était plus large que la tranchée à laquelle elle donnait accès, de sorte qu’au pied des marches le passage avait été élargi en une sorte de T, ce qui ménageait d’étroites embrasures en face de l’entrée.

« Vous sentez-vous mieux, monsieur ? demanda Pertwee.

— Parfaitement bien ! répondit Paxton en respirant péniblement.

— Maintenant, je vais vous expliquer le contrôle du tir et la tactique. »

Il escalada les degrés et Paxton le suivit en disant :

« Je crains que cela ne prenne beaucoup de temps. »

Mais le robot ne tint pas compte de la réflexion.

Paxton pensa qu’il lui fallait s’échapper. Il ne pouvait se permettre de perdre beaucoup de temps. Dès que la maison avait été endormie, l’évêque avait dû se mettre à sa recherche.

Pertwee le mena le long de la base circulaire de l’aire de combat jusqu’à la tour d’observation que Paxton avait escaladée quelques heures plus tôt. Le robot s’arrêta au pied de l’échelle, en disant :

« Après vous !… »

Paxton hésita, puis se mit à grimper. Ce ne serait peut-être pas trop long et il valait mieux se débarrasser de Pertwee sans violence.

Le robot le dépassa dans l’obscurité, se pencha au-dessus du clavier de contrôle. Il y eut un déclic ; des lumières apparurent sur le panneau.

« Ce verre dépoli est une représentation du champ de bataille. Lorsqu’une action se déclenche, certains symboles l’impressionnent, si bien qu’on voit à tout moment ce qui se passe. Voici le panneau de contrôle de tir, le tableau de commande de la troupe et… »

Pertwee poursuivit ses explications pendant un moment. Puis il se retourna triomphalement.

« Que pensez-vous de cela ?

— C’est merveilleux ! répondit Paxton, qui cherchait un prétexte pour abréger sa visite.

— Si vous êtes dans les environs, demain, vous pourrez nous observer », reprit Pertwee.

Ce fut alors que Paxton eut son inspiration :

« En fait, j’aimerais essayer cela moi-même, déclara-t-il. J’ai lu, dans ma jeunesse, quelques ouvrages sur les questions militaires, et, sans fausse modestie, je me suis souvent considéré comme une sorte d’expert.

— Vous voulez dire que vous accepteriez de vous mesurer avec moi ? demanda Pertwee.

— Si vous acceptez mon offre.

— Saurez-vous utiliser les appareils ?

— Je vous ai observé attentivement.

— Donnez-moi cinquante minutes pour atteindre ma tour. Quand j’y arriverai, je presserai le bouton de déclenchement. Dès cet instant, nous pourrons, l’un comme l’autre, entamer les hostilités à notre gré.

— Je n’abuse pas de votre obligeance ?

— Vous me ferez grand plaisir. Je me bats contre M. Graham depuis que le système existe. Nous connaissons si bien nos tactiques respectives qu’il ne nous reste aucune chance de surprise. Vous avouerez, monsieur, que cela enlève beaucoup d’agrément à la guerre.

— Bien sûr ! »

 

Paxton suivit du regard le départ du robot et écouta ses pas qui s’éloignaient rapidement.

Puis il descendit à son tour et s’arrêta un moment.

Les nuages s’étaient allégés ; la lune éclairait davantage. Maintenant, il serait plus facile de voyager, bien que l’obscurité restât profonde dans la forêt dense.

Le fuyard se dirigea vers le sentier. En cours de route, il perçut un mouvement dans une touffe de broussailles, tout près de la piste. Il se glissa dans l’ombre plus épaisse d’un bouquet d’arbres, s’accroupit et attendit en observant le fourré.

Un autre mouvement prudent anima ce fourré. Paxton reconnut l’évêque. Il semblait soudain que se présentait une chance de s’en débarrasser définitivement…

L’ennemi avait été déposé dans la nuit par un avion, tandis que la pluie tombait, et dans l’obscurité totale. Aussi était-il peu probable qu’il connût la zone de combat, bien qu’elle brillât maintenant faiblement dans le clair de lune. D’ailleurs, même s’il le remarquait, il ne saurait sans doute pas identifier le phénomène.

Paxton se remémora la conversation qui avait suivi l’arrivée du prélat. Personne, autant qu’il se le rappelait, n’avait soufflé mot du jeune Graham et du Projet de guerre. Il ne risquait donc rien à tenter sa chance. En cas d’échec, il ne perdrait jamais qu’un peu de temps.

Il s’élança du groupe d’arbres pour atteindre la base du champ de force et reprit son guet. Le poursuivant émergea de ses broussailles et passa juste au-dessus de lui, dans la direction prévue.

Paxton bougea légèrement pour mieux se signaler à l’attention de son adversaire, puis il plongea dans l’escalier qui menait à la porte.

Il poussa le bouton ; le panneau se releva doucement, sans un bruit. Stanley se tapit dans une embrasure et attendit. Il commençait à s’impatienter quand il entendit enfin des pas sur les marches.

 

L’évêque descendit lentement, avec une évidente méfiance. Lorsqu’il atteignit la porte, il s’immobilisa pendant un moment pour contempler le champ de bataille défoncé. Il portait un vieux fusil.

Paxton retint son souffle et se serra davantage contre la paroi de terre.

Enfin le prélat bougea vivement, comme un léopard. Ses vêtements soyeux bruissèrent quand il franchit le seuil pour pénétrer dans la zone de combat.

Paxton épia l’avance précautionneuse de son adversaire. Quand il le jugea assez loin, il pressa le second bouton. Le panneau redescendit, silencieusement, et il s’y adossa pour reprendre son souffle.

Il espérait bien que tout était fini. Hunter n’avait pas été aussi malin qu’il le croyait.

Paxton remonta lentement l’escalier. Inutile de s’enfuir, maintenant. Nelson s’arrangerait pour l’envoyer chercher par air et le transporter en quelque lieu sûr.

Hunter ignorerait toujours que cet assassin particulier avait forcé sa proie. L’évêque ne possédait aucun moyen de communiquer avec lui.

En atteignant la marche supérieure, Paxton se tordit l’orteil et dégringola sans parvenir à se rattraper.

Alors, une énorme explosion secoua l’univers ; le feu de l’artillerie éclata dans sa tête.

Étourdi, il s’aida de ses mains et de ses genoux pour se traîner péniblement et se lancer désespérément à l’assaut de l’escalier… Au milieu du rugissement fracassant qui remplissait le monde entier, une pensée impérieuse s’imposait à lui soit « Je dois le sortir de là avant quil ne soit trop tard ! Je ne peux pas le laisser mourir ainsi ! Je ne peux pas tuer un homme ! »

Il se hissa jusqu’en haut en se meurtrissant sur les marches et se redressa.

On ne percevait aucun tir d’artillerie, aucun éclatement d’obus, aucun méchant petit sifflement. Le dôme impalpable luisait doucement dans le clair de lune. Une tranquillité de mort régnait.

Tout ce vacarme s’était donc passé dans son cerveau, à la suite du choc à la tête provoqué par sa chute. Mais l’attaque de Pertwee était imminente, maintenant ! Elle anéantirait la possibilité de défaire ce que Paxton avait si rapidement combiné.

Quelque part, dans l’ombre, un autre lui-même se dissimulait et discutait avec lui, raillant sa mollesse, le rappelant à la logique.

« C’est lui ou toi, disait ce double. Tu luttes pour ta vie du mieux que tu peux, de la seule façon que tu connaisses, et tout ce que tu fais est entièrement justifié, quels qu’aient été tes torts.

— Je ne peux pas faire ça ! » cria le Paxton de l’escalier.

Il savait pourtant qu’il avait tort, que son interlocuteur irréel montrait plus de bon sens que lui.

Il chancela et dut faire appel à toute sa volonté pour garder son équilibre en redescendant l’escalier. Des élancements lui traversaient encore la tête ; un sentiment de peur et de culpabilité lui étreignit la gorge.

Il atteignit la porte et enfonça le bouton. Le panneau se leva. Il sortit dans l’espace encombré de dépouilles et s’arrêta, saisi par l’horreur de la terrible solitude et de la vindicative désolation de cet hectare de terre exclu de tout le reste de la planète, comme s’il eût été un lieu de jugement dernier.

Peut-être annonçait-il, en effet, le jugement suprême de l’homme, pensa Paxton. D’eux tous, le jeune Graham était sans doute le seul honnête, le véritable barbare que pensait son grand-père, le rétrograde regardant le passé, le jugeant à sa valeur et le vivant tel qu’il avait été.

 

Stanley jeta un rapide regard en arrière. La porte s’était refermée. Devant lui, au milieu des vagues bouleversées de la terre torturée, se dressait une silhouette mouvante qui ne pouvait être que celle de l’évêque.

Paxton s’élança en criant. L’autre se retourna et resta sur place, en attente, le fusil à demi-levé.

Paxton s’arrêta et agita les bras pour des signaux frénétiques. Le fusil de son adversaire se redressa ; une balafre cinglante lui laboura le côté du cou. Du liquide ruissela soudain sur sa peau, tandis qu’un petit flocon de fumée bleue s’exhalait de la gueule du fusil.

Paxton se jeta de côté et plongea vers le sol. Il tomba sur le ventre et roula sans gloire dans un cratère poussiéreux. Il resta là, au fond du trou, bouleversé par la peur d’une nouvelle balle, tandis que la rage bouillonnait dans sa tête.

Il venait là pour sauver un homme, et celui-ci essayait de le tuer !

Il ne lui restait plus, maintenant, qu’à exécuter cet ennemi. Il n’avait plus le choix. En outre, il fallait faire vite. Les cinquante minutes de Pertwee tiraient à leur fin.

Au fond, pourquoi perdre du temps à se venger lui-même ? Le robot s’en chargerait bien. Il valait mieux sortir de là.

Il porta la main à son cou. Quand il la retira, ses doigts étaient mouillés d’un liquide visqueux. Il trouva bizarre que cela ne le fît pas souffrir ; la souffrance viendrait sans doute plus tard.

Il escalada la paroi du cratère, roula par-dessus son rebord et se retrouva gisant parmi un petit amoncellement de robots brisés, grotesquement étendus, à l’endroit où le tir de barrage les avait saisis.

Juste en face de lui, intacte, à l’endroit même où elle avait échappé à l’étreinte d’un robot mourant, reposait une carabine qui luisait doucement dans le clair de lune.

Il l’empoigna et l’arma. Alors il vit l’évêque presque au-dessus de lui, l’évêque qui venait s’assurer que sa victime était achevée…

Il n’avait pas le temps de courir, comme il l’avait prévu… D’ailleurs, il ne ressentait aucun désir de s’enfuir. Paxton n’avait jamais eu l’occasion de connaître la véritable haine auparavant. Maintenant, elle naissait en lui, le remplissait de rage, d’un sauvage et exaltant désir de tuer sans pitié ni remords.

Il releva le fusil ; ses doigts se serrèrent sur la détente. L’arme dansa, lança un éclair en émettant un sifflement mortel.

Mais l’adversaire avançait toujours à une allure implacable, penché en avant comme si son corps absorbait le feu meurtrier et le neutralisait par la seule puissance de sa volonté, se défendant contre la mort jusqu’à ce qu’il parvînt à éteindre la chose qui le tuait.

L’arme de l’évêque se leva à son tour. Quelque chose se brisa dans la poitrine de Stanley, un flot tiède jaillit et l’éclaboussa tandis que la notion d’invraisemblance s’emparait de son cerveau.

Car deux hommes ne peuvent se tenir à quelques mètres l’un de l’autre, en échangeant des balles meurtrières, et rester tous les deux sur pieds.

Paxton se releva, se redressa de toute sa hauteur et laissa le fusil inutile pendre au bout de son bras. À son tour, l’évêque s’arrêta et jeta son arme. Ils s’entre-regardèrent dans la pâle clarté de la lune. Leur colère fondit soudain et les quitta.

« Paxton, qu’est-ce qui nous a fait ça ? » demanda plaintivement l’évêque.

C’était une étrange chose à entendre ; comme s’il disait : « Qui nous a empêchés de nous massacrer ? »

 

Pendant un court moment, il sembla presque à Paxton qu’il eût été préférable qu’ils eussent été autorisés à tuer. Car c’était un acte noble dans les annales de la race, un témoignage de force, une certaine preuve de virilité ; peut-être d’humanité.

Mais comment tuer avec une canonnière d’enfant qui lance des balles de plastique éclatant au contact et répandant le liquide dont elles sont remplies pour figurer le sang avec la perfection de la réalité ? On ne peut pas tuer avec un fusil qui ne contient rien de mortel, même s’il fonctionne admirablement, avec tout un luxe de claquements et d’émission de flammes.

Et toute cette zone de combat, était-elle autre chose qu’un jouet équipé de robots se disloquant aux moments les plus dramatiques, et faciles à reconstituer plus tard ?

 

« Paxton, je me sentais comme un fou, déclara l’évêque.

— Sortons d’ici ! dit brièvement Stanley, qui sentait sa raison lui échapper.

— Je me demande…

— Oublions ça ! Filons ! Pertwee ouvrira bientôt… »

Il n’acheva pas sa phrase, car il se rendit compte que, même si Pertwee attaquait, le danger ne serait pas grand. D’ailleurs, il n’y avait aucune chance que Pertwee attaquât : il les savait là… Tel un moniteur métallique veillant sur un groupe d’enfants rebelles (rebelles parce qu’ils n’étaient pas encore adultes) ; les surveillant et les laissant aller de l’avant tant qu’ils ne risquaient pas de se noyer, de tomber d’un toit ou de se lancer dans quelque autre entreprise téméraire. Et s’interposant alors, juste à temps, pour sauver leurs peaux de nigauds ; les encourageant même, peut-être, jusqu’à ce qu’ils se lassent de leur rébellion ; combinant dans le jeu les prétendues traditions typiquement humaines.

Paxton se dirigea d’une traite vers la porte. L’évêque boitillait à sa suite dans ses robes crottées.

Quand ils en furent à une trentaine de mètres, le battant commença à se lever. Pertwee les attendait, ne paraissant en rien différent de ce qu’il était avant, mais semblant tout de même avoir pris une importance nouvelle.

Ils franchirent timidement le seuil, sans regarder à droite ni à gauche, s’efforçant d’ignorer la présence du robot.

« Ne voulez-vous plus jouer, messieurs ? demanda celui-ci.

— Non ! merci, répliqua Paxton. Du moins, je parle pour moi.

— Pour moi aussi, mon ami, déclara l’évêque.

— Mon ami et moi avons mené la partie comme nous le désirions. Merci à vous de vous être assuré que nous ne nous blesserions pas ! »

Pertwee s’efforça de paraître embarrassé.

« Pourquoi quelqu’un serait-il autorisé à être blessé ? Il ne s’agit que d’un jeu.

— Nous l’avons bien compris. Où est la sortie ?

— N’importe où ; sauf derrière vous… »

 

Traduit par DENISE HERSAN.

Civilization Game.

© Clifford D. Simak, 1958.

© Éditions Opta pour la traduction.