
A
Ce dictionnaire commence mal : je n’ai jamais mis les pieds à Acapulco. J’en connais, cependant, pour l’avoir vu dans des reportages, ce que tout le monde en connaît : les clavadistas, ces plongeurs qui, du haut de la falaise de La Quebrada, s’élancent dans l’océan, 30 mètres plus bas, et aussi les plages, les parachutes ascensionnels, le surf, les fêtes, les bars. Je pourrais parfaitement mentir et raconter mes folles soirées, naguère, à Acapulco. Je sais aussi que, station balnéaire à la mode dès les années 1950, siège d’un festival de cinéma brillant de stars, Acapulco fut boudée, plus tard, à cause de la pollution avancée de la baie (la ville compte près d’un million d’habitants). Il paraît que des travaux de nettoyage y sont entrepris.
Il paraît aussi que, par suite du trafic de cocaïne qui arrive clandestinement de Colombie, en route pour les États-Unis, les bagarres entre gangs y sont maintenant fréquentes. Des touristes innocents ont même trouvé la mort à Acapulco. J’ai toujours entendu dire que l’État de Guerrero était le plus sauvage et le plus violent de tout le Mexique. Une réputation apparemment durable.
L’explorateur Humboldt, pour sa part, au début du XIXe siècle, trouvait l’endroit « mélancolique et romantique ». C’était avant les drogues modernes.
Le port fut autrefois une place commerciale exceptionnelle. Acapulco avait en effet le monopole, ou presque, de la Nao de China, ce trafic incessant de galions qui venaient du Pérou mais aussi d’Asie, du Japon, de la Chine, en passant par les Philippines, après quoi les marchandises traversaient le Mexique et repartaient pour l’Espagne. Nous en reparlerons. Des centaines de navires à voile pouvaient manœuvrer dans la baie. On y connut aussi des flibustiers, contre lesquels fut élevé un fort. Ce fort se visite encore, mais le commerce n’est plus.
Je n’ai qu’un regret, celui de n’avoir jamais visité, à Acapulco, le musée des Masques, qui est très intéressant m’a-t-on dit.
Peut-être un jour me laisserai-je tenter.
Voir aussi : Époque coloniale, Plages, Tourisme.
Assez souvent, au cours de ce livre, nous reviendrons sur les rapports étroits qui unissent, et depuis longtemps, les Mexicains et la mort. On dirait une familiarité de chaque instant, qui nie la séparation brutale entre les deux mondes et qui trouve une couleur particulière, originale, dans ce qu’on appelle les angelitos, que l’ordre alphabétique fait apparaître dès maintenant.
Ces « petits anges » sont les enfants morts en bas âge – entre le baptême et l’âge de raison. Ils sont considérés, en accord avec les Évangiles (dit-on), comme des âmes pures qui entreront directement au paradis. Aussi leur mort n’est-elle pas l’occasion d’une lamentation larmoyante mais au contraire d’une fête. Les corps sont soigneusement préparés, maquillés, ornés de bijoux, habillés de vêtements précieux – aussi précieux que les ressources de la famille le permettent – et conduits au cimetière avec un orchestre de mariachis jouant des valses à la trompette. Les filles, à cette occasion, sont plutôt habillées comme la Vierge Marie, les garçons comme saint Joseph.
Nous trouvons des traces de cette coutume dès le XVIIIe siècle. Il était alors d’usage, dans les familles fortunées, de demander à un peintre spécialisé de faire un portrait de l’enfant mort, enseveli sous ses ornements : fleurs, dentelles, couronnes, perles, amulettes diverses, feuilles de laurier ou de palmier (cet arbre étant considéré comme un de ceux qui poussent au paradis).
Dans les siècles suivants, la photographie du jeune défunt, les yeux clos, les mains jointes, entouré par les visages graves de ses parents, a peu à peu remplacé la peinture sans l’éliminer tout à fait. Nous avons l’impression, à regarder ces images, que les vivants sont en prière auprès d’un petit cadavre qui n’a pas eu le temps de vivre mais que les survivants ont déjà sanctifié, déjà transformé en icône.
Le « petit ange » est en effet considéré, par les proches, comme un intercesseur possible auprès des puissances célestes. Si son départ est correctement fêté – la fête est triste, mais c’est tout de même une fête, avec musique, nourriture et boissons –, il va devenir l’ange protecteur de la famille, parfois même de la communauté, du village. Son âme vole déjà dans les parages du Seigneur, accueillie par les anges véritables. Les messages qu’elle emporte seront écoutés. Le privilège dont il jouit est incomparable, car, de tous les habitants de la Terre, il est le seul à être exempt de châtiment, le seul à qui soit promise, en raison de sa mort précoce, de sa vie brève, une innocence éternelle.
Voir aussi : Dia de muertos, Violence.
Ce qui suit m’a été raconté. Je ne peux pas en certifier l’exactitude. Mais l’imaginaire fait partie de la vie des peuples, comme le réel. Avec même plus de force et de précision, parfois, peut-être.
Cela se passe vers la fin des années 1960. Une mission archéologique mexicaine est envoyée dans le Yucatan, au sud du pays, pour ouvrir un chantier de fouilles. La mission est dirigée par une femme.
Quand les archéologues arrivent sur les lieux, ils constatent – c’était prévu – que des baraquements en bois ont été mis en place à leur usage. La mission doit en effet rester là pendant deux ou trois ans.
Cependant, la directrice de la mission remarque, assez vite, que les baraquements manquent de toilettes. Elle convoque le directeur des travaux, un Yucatèque à tête ronde, et lui explique clairement le problème. Les archéologues qui sont là, et certains d’entre eux sont des étrangers, ne peuvent pas se passer de toilettes. Ils n’ont pas l’habitude d’aller se soulager dans les champs, comme le font les paysans.
Le chef de chantier l’écoute en silence, en hochant la tête et lui dit simplement : « Mañana », qui veut dire : « Demain ». Il a compris, il va faire le nécessaire.
Le lendemain, en effet, un siège de toilette a été installé. Mais il est placé à découvert, juste en face de la porte principale des baraquements. Quatre poteaux nus l’entourent. Une petite fosse a été creusée. Rien d’autre.
Devant cette vision singulière, la directrice convoque à nouveau le chef de chantier et lui explique, calmement, que les membres de la mission ne peuvent pas s’asseoir sur ce siège et se soulager ainsi, aux yeux de tous.
Elle parle de décence, d’habitudes prises. Elle fait ce qu’elle peut.
Le chef de chantier l’écoute attentivement, hoche la tête et lui dit, cette fois encore : « Mañana. »
Le lendemain matin, quand la directrice met le nez dehors, elle voit que le siège est toujours là, à la même place, avec les quatre poteaux nus. Mais, à un des poteaux, un masque a été accroché.
Voir aussi : Masques.
Le mot espagnol aguacate, dont nous avons fait « avocat », vient du nahuatl ahuacatl, qui signifie proprement « testicule ». Ces fruits poussent en effet par deux et ce qu’ils évoquent est universel. Il paraît même que les Aztèques, qui lui attribuaient des propriétés aphrodisiaques – lesquelles ne sont pas prouvées – interdisaient aux femmes de sortir pendant la récolte.
Le fruit est originaire du Mexique, du Guatemala et sans doute aussi des Andes. Aujourd’hui, même s’il s’est répandu sur toute la planète, le Mexique en reste le premier producteur. Et c’est l’État de Michoacan qui arrive en tête (plus d’un million de tonnes par an). On en connaît, je l’ai lu quelque part, plus de 100 variétés.
L’avocat est riche – peut-être trop riche – en calories. Nous devons en user avec modération, surtout quand il s’offre, en apéritif, sous la forme appétissante du guacamole. Il est également utilisé dans la fabrication de cosmétiques. Faciles à cultiver, on cueille ces fruits alors qu’ils sont encore très durs, et ils mûrissent séparés de leur arbre – cela pour des raisons que je ne connais pas.
Certains prétendent – car le chauvinisme se glisse partout – que l’avocat était le fruit même du paradis, celui auquel Adam ne résista pas (à cause de sa forme, et de ses propriétés supposées, qu’Ève connaissait peut-être ?).
Dans ce cas le paradis se situait-il, comme le croyait encore Christophe Colomb, dans le Nouveau Monde ?
Voir aussi : Nourritures.
Depuis les temps les plus anciens, dits « archaïques » ou « préclassiques », le Mexique, pour écrire vite, se divise en deux : le Nord d’abord, pays des hordes, des chasseurs-collecteurs, bandes désorganisées, toujours menacées d’extinction, vivant à la diable sur une terre rare et sèche, se regroupant de temps à autre pour affronter une famine, ou pour conquérir un territoire, et se dissolvant aussitôt.
Au-dessous, nous avons les terres chaudes du Centre et du Sud, hauts plateaux et forêts tropicales (cela dépend de l’altitude), plus riches, plus fertiles, où des populations nettement plus stables, aux époques dites classiques – en gros, à partir du début de l’ère chrétienne –, ont pu élaborer des cultures complexes, édifier des villes superbes (Teotihuacan, Tula, Tlaxcala, Monte Alban, Palenque, El Tajin et tant d’autres) et penser à consigner leur image et leur histoire pour les temps à venir. Des peuples travaillant non seulement à leur gloire, mais à leur mémoire. Nous dirions : à leur place dans l’histoire.
Les Aztèques, qui dès leur origine, sans doute, se sont dits les enfants de la Terre, sortis de ses entrailles comme crachés par une éruption volcanique, ont appartenu pendant longtemps à la première catégorie. Au temps de la splendeur des époques classiques, de la haute civilisation de Teotihuacan par exemple, ils poursuivaient encore leur vie hasardeuse de nomades dans le Nord désertique, s’aventurant assez rarement dans le Sud.
Ensuite commence, un peu comme cela se passait à l’époque de la décadence de Rome et des invasions barbares, le déclin souvent incompréhensible des grandes cités. L’empire commercial et culturel de Teotihuacan, en particulier, à partir de l’an 750 de notre ère (environ), s’effrite puis s’effondre. Rivalités et querelles de toutes sortes, mal démêlées par les spécialistes, s’ensuivent. Cela s’appelle, dans les livres d’histoire, une période troublée.
Parmi les peuples errants du Nord, les premiers à profiter de ce déclin et à s’installer quelque part furent probablement les Toltèques, qui fondèrent la légendaire Tula, dans l’État de Hidalgo. Nous pouvons encore en voir les ruines et les fameux atlantes, qui ont été redressés. Les Toltèques se donnèrent une histoire et même un roi fabuleux, grand bienfaiteur du monde, nommé Quetzalcoatl, qui se querella avec le clergé et fut obligé de s’enfuir vers l’est, vers le Yucatan. De là il prit la mer, racontait-on, pour en revenir un jour, porteur de paix et de victoire. Nous reparlerons à plusieurs reprises de ce personnage.
Il est resté des Toltèques quelque chose de grandiose, de presque inégalable, dans la mémoire de la plupart des peuples qui vont maintenant s’installer sur les hauts plateaux et dans le Sud. Presque tous se réclameront d’eux, d’une manière ou d’une autre, et le roi Quetzalcoatl sera même, en divers endroits, divinisé. Des hommes qui ne l’ont pas connu lui élèveront des sanctuaires. En gros, les autres peuples attribuaient aux Toltèques ce que nous appelons la civilisation. Attribution qui, là comme ailleurs, peut se discuter (comme nous le verrons à l’entrée « Teotihuacan »).
D’autres vagues « barbares » déferlent vers les bonnes terres, les Tépanèques, les Otomis et surtout les Chichimèques (littéralement « fils de chiens »), qui ont laissé une réputation épouvantable. À moitié nus, cruels, sans véritable organisation sociale, ils se heurtent et parfois parviennent à se mêler aux restes des peuples sédentaires et agriculteurs, qui tentaient de survivre sur les débris des grands empires.
C’est ici que commence la surprenante histoire des Aztèques, que plusieurs historiens préféreraient appeler Mexicas. En fait, ils sont une des sept tribus chichimèques (chiffre sans doute légendaire) que les annales et les mémoires précolombiennes ont retenues. Après la chute de Tula, sans doute au début du XIIe siècle (certains chercheurs méticuleux précisent : en 1168), cette petite tribu se met en marche, à pied, sans très bien savoir où elle va. Vers le sud, sans doute. L’essentiel, comme dans toute migration, est de quitter des terres arides et ingrates, en suivant les rumeurs qui disent que, plus bas, vers les terres chaudes et humides, d’immenses forêts poussent sans effort, pleines de fruits, d’oiseaux, de serpents et d’autres animaux comestibles.
Quatre prêtres portent sur leurs épaules la statue du dieu Huizilopochtli et suivent ses indications. Le nom de ce dieu signifie « colibri de gauche », personne ne sait trop pourquoi. Il sera le souverain du nouveau panthéon qui s’annonce.
Pour le moment, tout va mal. Maigres, nus, les Aztèques sont repoussés de tous côtés. La terre rêvée, leur « terre promise », paraît occupée par d’autres, ce qui est normal, et difficilement accessible, ou prenable.
Peu nombreux – quelques milliers ? –, ils poursuivent leur errance difficile. Toutes les terres, en effet, sont occupées. Des édifices protecteurs s’y dressent et personne ne veut d’eux, sinon comme esclaves, ce qui est un moment leur condition, misérable.
Un épisode horrible s’ensuit : malgré son rang d’asservi, un jeune chef aztèque nommé Nopaltzin, sans doute fort séduisant, réussit à épouser la fille du seigneur de Colhuacan, un Toltèque. Alors qu’il avait promis de la traiter avec les égards dus à une déesse, il la fait tuer et écorcher. Certains prétendent qu’il voulait ainsi la transformer en vraie déesse. Et il est possible qu’il l’ait pensé, qu’il l’ait vraiment cru. Le sacrifice humain avait un sens religieux et surnaturel pour ce peuple, comme la suite de l’histoire le montrera.
Le seigneur de Colhuacan les chasse, comme il se doit, et ils reprennent leur longue marche, toujours guidés par Huizilopochtli, qui leur conseille de ne pas désespérer et leur promet, un jour prochain, une gloire sans pareille. Il semble en effet que, faméliques, haïs de tous, dépourvus de toute ressource, les Aztèques n’aient jamais douté de leur destin. Cette conviction messianique profonde, à quoi s’ajoutent une intelligence politique très fine, une étonnante capacité d’adaptation et une bravoure sans défaillance (comme sans pitié), va faire d’eux, en quelques décennies, les maîtres de la moitié du Mexique, ceux qui devront affronter Cortés, ses cavaliers enveloppés d’armures, ses croix brandies et ses armes à feu.
Se sont-ils arrêtés une première fois à Mexcaltitan, sur la côte ouest, cette ville qui serait, à en croire certaines traditions, la fameuse Aztlan de la légende (et qui s’en flatte) ? Rien ne le prouve. Une prophétie leur disait qu’ils devraient s’établir là où ils verraient un héron tenant un serpent entre ses serres. Et de fait Aztlan signifie « lieu des hérons » en nahuatl. Un bas-relief a même été trouvé qui représente les deux animaux, l’un tenant l’autre. Cela constitue sans doute quelques indices, mais ils ne suffisent pas à démontrer que les Aztèques se sont arrêtés là.
S’ils l’ont fait, en tout cas ils en sont repartis.
La date retenue pour leur installation dans les marais de Texcoco est en général 1345. C’est là, au milieu de notre XIVe siècle, qu’ils fondent Tenochtitlan, future Mexico, une pauvre agglomération de huttes au milieu des roseaux qui va devenir, comme on l’a dit, comme le dira Hernan Cortés lui-même, la plus belle ville du monde alors connu.

La prophétie avait évolué. Selon des récits tardifs, recueillis par les Espagnols, le héron était devenu un aigle enserrant, sur un cactus, un serpent. Les commentateurs ont voulu y voir tout un symbolisme qui n’est pas prouvé : le ciel (l’aigle) maintenant la terre (le serpent) entre ses serres.
C’est donc dans ces marais, très inhospitaliers, qu’ils aperçurent les animaux, ou qu’ils dirent, plus tard, les avoir aperçus. Image aujourd’hui encore emblématique, que nous retrouvons partout, qui figure au centre du drapeau national mexicain. Les peintres académiques du XIXe siècle se sont régalés de cette victoire du volant sur le rampant : au milieu d’un haut plateau verdoyant, dominé par les deux volcans protecteurs, non loin d’un large lac, un petit groupe d’hommes mal vêtus apparaît. Un d’eux désigne du doigt, sur un cactus, l’aigle aux ailes déployées et le serpent vaincu. La longue marche s’achève enfin. C’est ici que s’élèvera le centre du monde.
Nous parlerons plus longuement de la ville elle-même à l’entrée « Mexico ». L’ascension des Aztèques est celle de tous les peuples batailleurs, soudés et ambitieux. Ils possédaient toutes ces qualités. Il leur fallait aussi un chef : ils surent le trouver en la personne de Tlacaelel, qui les réorganisa et les endoctrina, en les persuadant – c’était déjà dans l’air – qu’ils étaient le peuple élu, créé par le dieu solaire Huizilopochtli pour faire vivre le monde.
Responsables de la marche du monde, tout simplement.
Quand l’idéologie est assurée et acceptée, quand le récit des humiliations anciennes est anéanti (ce qui fut fait), le reste est affaire de guerriers. Assez vite, en deux ou trois générations, à l’exception du territoire du Michoacan, à l’ouest, de celui de Tehuantepec et d’une grande partie de la zone maya (le Yucatan résistera longtemps, même aux Espagnols), les Aztèques étendirent leur pouvoir, leurs règlements, leur religion, leur langue (le nahuatl), leurs coutumes, jusqu’aux confins du pays que nous appelons le Guatemala.
La prophétie s’était accomplie. À la fin d’une très longue et dure errance, la gloire promise était acquise.
Assez tôt, sans doute, la ville aztèque de Tenochtitlan, ville nouvelle, signa un pacte d’alliance avec deux cités voisines, Texcoco et Tlacopan. Cette triple alliance, conclue peu de temps avant l’arrivée des Espagnols, mit en œuvre une curieuse coutume dite de « la guerre fleurie ». Cela consistait à s’unir pour capturer, parmi d’autres nations mexicaines, des prisonniers destinés aux sacrifices humains, jugés indispensables.
Car il faut enfin parler de sang, de cette « eau précieuse » qui avait pour mission de nourrir le Soleil, de lui donner les forces nécessaires pour réapparaître chaque matin. Le sang, moteur de l’univers. Toute la culture aztèque – ou mexica – est très solidement rattachée à cet axe étrange, où nous avons pu voir un délire. Faire couler le sang, chaque jour, le sang humain, pour que le monde reste vivant. On a connu des prêtres qui se revêtaient de la peau encore sanglante et tiède d’un supplicié. Parfois, ces mêmes prêtres sacrifiaient des bébés, ailleurs on décapitait une vieille femme dont un homme brandissait la tête en courant dans les rues de Tenochtitlan, ou d’une ville voisine.
Lors d’une guerre menée contre le seigneur de Teloloapan, lequel refusait de laisser passer les caravanes commerciales protégées par les Aztèques, toute la population fut exterminée, y compris les chiens et les dindons.
Les Aztèques, et les peuples qu’ils dominaient, ont vécu dans le sang, dans ce « fleuve de sang » qui étonnera et horrifiera les Espagnols eux-mêmes. Cela tient à un mythe ancien, qu’il nous est très difficile non seulement d’admettre, mais de comprendre.
Au début du monde, ici comme dans d’autres traditions (nous venons de l’ombre et du chaos), tout était noir et dangereux. Impossible d’y établir la vie. C’est à Teotihuacan, selon les Aztèques, que les dieux se réunirent dans l’obscurité et se demandèrent qui serait en mesure, qui accepterait d’éclairer le monde à naître. Il fallait pour cela – qui l’avait décidé ? Nous ne le savons pas – se précipiter volontairement dans un brasier.
Un d’entre eux se proposa mais au dernier moment, pris de peur, il recula – et devint la Lune. Un autre, petit, de faible apparence (sans doute les Aztèques se reconnaissaient-ils en lui, se souvenant de leurs origines malingres), se jeta dans le feu sacré et devint ainsi le Soleil. Mais il fallait le nourrir constamment, ainsi que la Lune et les autres corps célestes, afin de les mettre et de les maintenir en mouvement. Les autres dieux se sacrifièrent alors pour mettre le cosmos en branle, puisque c’est le sang qui donne la vie aux étoiles.
Et les hommes, depuis ce temps-là, selon les croyances des Aztèques, ont pour mission, par leur sang versé, de perpétuer ce mouvement céleste. Croyance étonnante mais fondamentale : le sang humain est la nourriture du monde. Les Aztèques sont chargés de la lui fournir. Il n’y a pas de tâche plus haute. Le lever du Soleil, chaque matin, est salué comme une victoire.
Mais le cosmos est exigeant. Plus la situation du peuple aztèque s’affermit, plus les astres veulent de sang. Cela paraît contradictoire, mais c’est ainsi. On a calculé (je ne sais comment) que pour la rénovation du grand temple de Tenochtitlan, sous l’empereur Ahuitzotl, 20 000 prisonniers de la « guerre fleurie » versèrent leur sang. Les canaux de la ville en étaient teintés. Pour la plupart de ces hommes, même si certains furent pendus ou percés de flèches, ils moururent sur l’autel sacrificiel du temple, sur la statue du chacmol. Le sacrificateur ouvrait la poitrine de la victime avec un couteau en obsidienne, en extrayait le cœur et le brandissait aux yeux de la foule, tandis que des assistants faisaient rouler le corps au bas des marches.
Des témoins ont raconté aux Espagnols que ces prisonniers acceptaient leur sort sans rechigner, car leur vie dans l’au-delà en dépendait, aucune forme de mort n’étant plus digne que celle-là. J’ai quelque peine à croire à cette soumission, à ce volontariat macabre, même si certains martyrs contemporains nous offrent des exemples voisins. Ces prisonniers sacrifiés venaient d’autres peuples : pourquoi auraient-ils soudain adhéré aux croyances de leurs bourreaux ? Toujours est-il que les conquérants espagnols y virent une bonne raison de dominer ce peuple sanguinaire, forcément barbare, bestial, inférieur, démoniaque. Il faut absolument « abolir les sacrifices humains » : ces mots reviennent sans cesse dans leurs comptes rendus de victoires sanglantes.
Il est vrai que nous avons d’autres témoignages – provenant aussi de sources espagnoles – qui font état de condamnés résistant de toutes leurs forces au supplice, ce qui me semble plus vraisemblable. Il fallait alors les droguer, les enchaîner, les frapper.
Les sacrificateurs étaient ce que, faute de mieux, nous appelons des « prêtres », c’est-à-dire des intermédiaires entre les hommes et les dieux. Étrange occupation pour un « prêtre » : il devait fendre avec une pierre aiguisée des poitrines humaines et en arracher le cœur de ses mains nues. Il devait ainsi s’emparer du moteur central de la vie, aller, avec ses mains, jusqu’à la source même, dans des litres de sang, et tuer.
Et cela des dizaines, peut-être des centaines de fois en un seul jour, dans certaines occasions. Après quoi les corps étaient découpés et partagés entre les participants, qui les mangeaient en une sorte de communion cannibale. Une partie du corps, la cuisse semble-t-il, était réservée à l’empereur.
Nous n’avons conservé, du point de vue aztèque, aucun signe de révolte ou de protestation contre cette coutume. Même Cuahtemoc, le dernier empereur, qui fut assassiné et qui est souvent considéré comme un homme irréprochable, comme le modèle des Indiens (il a sa statue à Mexico, dominant un carrefour important), a très probablement participé à ces sacrifices. Il y a en tout cas, et depuis son enfance, assisté, aux côtés de son père, de près. Et il a mangé de la chair humaine.
Nous touchons là au point le plus sensible. Même si nous avons, dans nos propres traditions, des exemples de sacrifices humains (Las Casas tentera d’argumenter en faveur des Indiens en évoquant celui d’Isaac par Abraham, et même celui de Jésus), c’est l’échelle, ici, qui nous stupéfie, comme le mobile. Vingt mille morts en une seule journée ? Comment l’imaginer ?
Comment nous représenter le festin cannibale qui suivait les cérémonies ?
Il nous est difficile, pour ne pas dire impossible, de rejoindre une mentalité lointaine où la vie dépend de la mort, où l’univers va dans un certain sens, une finalité que les hommes peuvent prédire et quelquefois même modifier. Le monde est brutal et tragique. Il est dominé par des forces magiques, mal connues, menaçantes, que les officiants – seuls autorisés à prendre des drogues hallucinatoires à cet usage, à certaines dates – ont la charge d’interroger et d’interpréter.
À cet effet, un calendrier extraordinaire a été mis au point, selon des calculs que nous ignorons. Divisé en tranches de trois années d’inégale longueur (260, 360 et 560 jours), selon des calculs originaux qui n’ont pas d’équivalent dans le reste du monde, ce calendrier était le plus précis de tous en ce temps-là. Nous pouvons aujourd’hui en admirer un superbe exemplaire, gravé dans la pierre, au musée d’Anthropologie de Mexico.
À propos de ce musée, nous devons nous méfier de la place centrale, dominante, apparemment toute-puissante, qu’il offre aux sculptures et aux objets aztèques – ou mexicas –, comme si toutes les autres cultures, sur le territoire de l’Amérique centrale, conduisaient à cette expression-là. Cette disposition est trompeuse. Elle date d’une époque – le début des années 1960 – où la connaissance du monde maya, entre autres, restait encore limitée. Et les Aztèques dominateurs, qui se trouvaient chez eux à Mexico, se trouvaient naturellement installés à la meilleure place.
Il est permis, par exemple, comme Octavio Paz le remarquait dans Le Labyrinthe de la solitude (1950), de nourrir une préférence pour les Zapotèques ou les Mayas, qui n’occupent, dans ce même musée, qu’une place latérale et pour ainsi dire secondaire – et cela d’autant plus que l’exploration du monde aztèque semble à peu près terminée, tandis que celle du monde maya se poursuit et se développe, au Mexique comme au Guatemala.
À l’inverse, notre premier réflexe, souvent, est de ne voir, comme ce fut le cas pour la plupart des conquérants espagnols, que la tache de sang sur le visage des Aztèques, et cette réaction de rejet peut se comprendre, comme nous fermerions les yeux devant un film d’horreur. Ne pas oublier, tout de même, le chemin étonnant parcouru par cette peuplade affamée et illuminée. En un siècle et demi à peine, de chasseurs-collecteurs vagabonds qu’ils étaient, maigres et nus, ils devinrent de splendides architectes, ils inventèrent de nouvelles formes d’urbanisme, ils établirent une organisation sociale et judiciaire minutieuse, nouvelle, efficace, apparemment acceptée de tous, ils soumirent une vingtaine de peuples auxquels ils imposaient services, sacrifices et tributs, ils développèrent de tous côtés un riche commerce, qu’ils surent protéger, ils perfectionnèrent une écriture encore jeune et l’amenèrent jusqu’à une forme littéraire, esthétique, sensible, qui trouvait sa forme idéale dans le discours, œuvre de circonstance, toujours exactement répété, signe de puissance du destin sur les êtres, promesse d’immortalité.
Comme beaucoup de peuples conquérants – les Romains, les Mongols –, les Aztèques ont montré une grande aptitude à adopter et à assimiler les coutumes et techniques des peuples conquis et soumis : l’orfèvrerie des Mixtèques, la céramique des potiers de Cholula, les édifices de forme circulaire des Huaxtèques.
Leur architecture était une continuation de celle des prestigieux Toltèques, de Tula. Ils ont élevé, eux aussi, des pyramides, des édifices flanqués de têtes de serpents à plumes. Une seule différence notable : le grand temple de Mexico supportait, au sommet, deux temples au lieu d’un, celui du dieu solaire des Aztèques, le « colibri de gauche », qui les avait conduits jusque-là, et celui du vieux Tlaloc, le porteur de pluie. Les spécialistes ont voulu y voir une marque de syncrétisme religieux rappelant, mutatis mutandis, le temple « aux dieux inconnus » des Romains.
Impression renforcée par la présence à Tenochtitlan, sur le même site, d’un sanctuaire dédié à Quetzalcoatl.
La société aztèque, comme celle des autres peuples préhispaniques, est divisée en deux « classes » : les nobles, appelés pipiltin, et les gens du commun, les macehualli. Les nobles exercent le pouvoir, commandent les armées, délivrent la justice et, comme ils fournissent aussi les prêtres, parlent directement avec les dieux. Ils reçoivent des tributs et portent des vêtements, des bijoux, qui sont interdits au reste du peuple. Ils peuvent avoir plusieurs épouses et dorment sur des matelas de plumes. Les autres, non.
Au-dessus d’eux, choisi à l’unanimité, père du peuple et responsable de toutes choses, règne celui que nous nommons l’empereur, en réalité le tlatoani, « celui qui parle ». Il mène une vie d’un luxe sidérant (300 plats au moins à chaque repas, et le reste à l’avenant), mais il doit aussi se percer la langue, dans certaines occasions, se mortifier, faire retraite. Et il est en danger, sans cesse. Au XVe siècle, le tlatoani Tizoc (« celui qui se saigne ») fut jugé incompétent et assassiné par son entourage. Insécurité qui était aussi le fait des nobles et des prêtres.
Bien sûr, comme dans toute société, cette séparation stricte entre divers étages d’un peuple suppose des exceptions. Certains artisans de talent, divisés en ce que nous appellerions des corporations, sont honorés pour leur savoir-faire, et même choyés. Des marchands, toujours en déplacement, organisés en corporations qui s’appellent des pochteca, accèdent parfois à la fortune. Ils peuvent prendre des identités étrangères et ils servent alors d’espions. Sous le règne d’Auitzotl, à la fin du XVe siècle, une colonne de marchands fut attaquée et encerclée par des ennemis dans un village. Ils se défendirent bravement pendant quatre mois, réussirent même à briser le siège. Ils se trouvaient sur le chemin du retour, victorieux, lorsqu’ils croisèrent les guerriers qui venaient, de Tenochtitlan, à leur rescousse.
Quant aux paysans, si la plupart travaillent des terres qui ne leur appartiennent pas, d’autres sont propriétaires du sol et peuvent le transmettre.
On rencontre aussi des vagabonds, des mendiants, des prostituées, qui errent dans les rues. Comme toute société humaine, celle-ci était complexe. Elle échappait à toute réglementation, même stricte. Elle ne se réduisait à aucun schéma.
Grâce à quelques moines espagnols, qui procédèrent de bonne heure à des transcriptions, nous avons conservé un certain nombre de leurs textes, ceux de Nezahualcoyotl, par exemple, l’« Homère aztèque », qui était aussi le souverain de Texcoco. Tochihuitzin, Axayacatl de Tlacopan, Cacamatzin, Cuacuahtzin, la poétesse Macuilxochitzin, sont d’autres noms d’écrivains qui nous sont inconnus, mais qui furent jadis illustres.

Leurs œuvres étaient récitées en public avec accompagnement musical (flûtes, tambours, maracas, crécelles), comme une sorte d’opéra, selon la technique complexe du cuicatl. Elles donnaient lieu à de véritables représentations théâtrales, inséparables, comme dans les débuts de la tragédie grecque, des mythes et du destin d’un peuple. Les personnages apparaissaient devant le public souvent revêtus de peaux d’animaux cousues, et ornés de plumes multicolores.
Les représentations se donnaient à dates fixes pour telle ou telle célébration, en présence des hauts dignitaires, et s’adressaient aux dieux, spectateurs parmi d’autres. Il semble bien que, dans certaines de ces œuvres, les acteurs qui tenaient les rôles des vaincus étaient à la fin directement conduits à l’autel du sacrifice, où le grand prêtre leur arrachait le cœur.
Certains auteurs soutiennent même que les erreurs d’interprétation – un mot oublié, un pas de danse maladroit – étaient très durement punies. Ces erreurs pouvaient en effet mettre en péril l’ordre même du monde, dont les Aztèques se disaient les garants.
Bernal Diaz de Castillo, un des compagnons de Cortés, nous apprend que les Aztèques conservaient leurs livres, faits « en leur papier, pliés à la façon des draps de Castille ». Il semble cependant que la transmission était surtout orale.
Les poèmes se divisaient en hymnes sacrés (teocuicatl), poésie imagée que nous appellerions lyrique (xochicuicatl, littéralement « chant fleuri »), hymnes guerriers (yaocuicatl) et compositions plus philosophiques, qui se lamentent en général sur la brièveté et la fragilité de notre vie (icnocuicatl). Parmi les best-sellers, dont nous n’avons pas gardé de copies indiennes, figuraient le Huehuetlatolli, ou « Discours des anciens », traité de haute sagesse à l’usage des jeunes gens, et le Cuecuehcuicatl, recueil de poèmes érotiques.
Un de ces poèmes nous dit, dans une traduction de Jean Rose :
« Nous ne sommes venus que pour dormir
Nous ne sommes venus que pour rêver
Il n’est pas vrai, il n’est pas vrai
Que nous soyons venus vivre ici-bas. »
Le scribe aztèque, celui qui écrit et peint sur des écorces d’arbre ou des peaux de cerf (« il applique les couleurs, il dessine les ombres »), le tlacuilo, est un personnage vénéré, quand il est de qualité. Nous pouvons sans doute le placer à côté du scribe égyptien, du mandarin chinois. Il est le porteur d’un savoir secret, il maîtrise la forme et le sens du langage, il communique sans doute avec les dieux. Mais s’il se trompe, gare à lui.
Brutalement anéantis par les envahisseurs venus de l’est – qui avaient tendance à appeler « Aztèques » tous les peuples qu’ils rencontraient dans le Nouveau Monde –, les maîtres de Tenochtitlan – qui n’ont duré, dans leur puissance, qu’un siècle et demi – nous ont laissé des sculptures puissantes, souvent effrayantes et, dans le cœur des Mexicains d’aujourd’hui, les souvenirs enfouis d’un sang versé en vain, peut-être, de dieux enfuis, et le regret d’un cosmos égaré.

Voir aussi : Bernardino de Sahagun, Mexico, Quetzalcoatl, Teotihuacan.