Chapter 16
- Je parierais une fortune que nous aurons un orage avant ce soir, fit lord Gillingham, qui, des fenêtres de l'orangerie, regardait la mer.
- Il fait trop chaud pour parier, trop chaud pour faire quoi que ce soit, et c'est assommant, répondit Isabel, assise dans un fauteuil capitonné, devant une des portes-fenêtres qui donnaient sur les pelouses vertes.
Bâtie au temps de la reine Anne, l'orangerie était une des gloires de Mandrake. Son architecte avait fait ouvrir les fenêtres d'un côté sur la mer, de l'autre sur les pelouses afin qu'on eût l'illusion de se 315
trouver sur un navire plein de verdure fraîche et de fruits d'or.
Au centre avait été placée une fontaine en miniature, dont l'eau clapotait doucement dans un bassin peu profond où des poissons nageaient parmi les pétales immaculés des nénuphars.
- La terre a grand besoin d'eau, observa lord Gillingham.
Isabel ramassa un éventail peint et s'en servit d'un geste indolent.
- N'as-tu pas vraiment autre chose en tête que la température, Gilly? demanda-t-elle d'un ton fâché.
La marquise, jusque-là assise dans un fauteuil, les yeux clos, se leva.
- J'ai eu la bêtise de dire que je ne recevrais pas ce soir, fit-elle, sans s'adresser ni à Isabel ni à Gilly, pas plus d'ailleurs qu'à Nicolas qui, appuyé au mur, observait Isabel d'un air songeur.
Tout le monde resta silencieux un instant, puis, jugeant que ce silence pouvait paraître impoli, Isabel dit en hâte :
- Maintenant que vous êtes rassurée au sujet de Justin, madame, il serait facile de faire prévenir vos amis que vous seriez heureuse de les recevoir.
La marquise s'avança vers la fenêtre. Elle demeura un moment sans bouger, regardant au-dehors. Une légère brise de mer plaquait contre son corps sa robe de mousseline joliment brodée.
- Mais en serai-je heureuse? fit-elle d'un ton interrogateur. Est-ce que je désire les voir, tous ces bavards, que je suis assez sotte pour appeler des amis?
Une telle détresse résonnait dans la voix de la marquise qu'Isabel se leva en disant doucement :
- Vous êtes fatiguée, madame. Ne serait-il pas sage de vous reposer un peu? Les événements de la 316
nuit dernière vous ont bouleversée, ce qui n'a rien de surprenant.
La marquise passa la main sur son front :
- Oui, oui, je suis bouleversée, fit-elle. Je vais monter dans ma chambre, mais là... là, je serai seule... seule avec mes pensées.
Elle avait prononcé ces mots d'un ton farouche, avec une expression égarée qui fit tressaillir Gilly et Nicolas. Tous deux parurent gênés.
- Oh! mais, madame..., commença Isabel.
Mais, avant qu'elle eût achevé sa phrase, la marquise avait brusquement traversé l'orangerie, et se dirigeait vers la maison.
Ses trois hôtes la suivirent des yeux jusqu'à ce qu'elle disparaisse; alors Isabel s'exclama avec surprise :
- Que peut-elle avoir?
- Elle est malade, répondit Gilly. Hier soir déjà, elle avait un air bizarre. Tout à l'heure, comme elle s'en allait, elle me faisait penser à un animal sauvage qu'on a mis en cage, à un tigre captif...
Isabel se mit à rire :
- Bah! Gilly, c'est un effet de ton imagination! Je reconnais toutefois que, ces derniers temps, la marquise ne semblait pas dans son assiette. Qu'en dites-vous, Nicolas?
- C'est la faute à lord Vulcan, répondit Nicolas, morose. Cet idiot de valet ayant rapporté la nouvelle qu'il était mort ou mortellement blessé, il y avait bien de quoi accabler une mère.
- J'ai compati de tout cœur aux émotions de la marquise, dit Isabel. Moi-même j'aurais été affolée si je n'avais eu la chance de me réveiller après la crise, alors qu'on avait reçu des nouvelles rassurantes.
- Ça, c'est bien de toi, Isabel, fit Gilly. Tu trouves 317
toujours le moyen d'éviter les ennuis. A propos, sait-on quelque chose de Séréna?
- Non, répondit Isabel. Et je m'en veux à mort de ne pas l'avoir accompagnée à Londres! Si seulement elle m'avait fait part de ses intentions, je serais, bien sûr, partie avec elle.
- Mais pas à cheval! s'exclama son frère, sarcastique. Ta Grâce ne peut voyager que confortablement.
- Eussé-je pensé, comme Séréna, que Justin était en danger, je serais allée à lui par les moyens les plus rapides, sans me soucier de mon confort, rétorqua Isabel.
Soudain, Nicolas changea de place et, se plantant devant la fenêtre, il laissa son regard errer au-dehors. Il était d'humeur sombre, c'était visible, et entendre Isabel parler de Justin n'était pas fait pour le rasséréner. Isabel regarda de son côté et ses yeux brillèrent de malice.
- Si j'avais été éveillée quand ces nouvelles sont arrivées, j'aurais volé vers Justin avec un cabriolet léger. Vous m'auriez bien conduite, n'est-ce pas Nicolas?
Quelques minutes passèrent avant que Nicolas répondît et, quand il se retourna, il lui lança un regard noir.
- Non, certainement pas, affirma-t-il d'une voix si chargée de colère qu'Isabel, étonnée, haussa les sourcils.
- Oh! comme vous êtes peu galant, Nicolas! s'exclama-t-elle. Séréna a raison d'en faire à sa tête, sans demander conseil à personne, et de s'en aller avec un valet pour seul chaperon.
Nicolas parut encore plus furieux.
- Ma cousine a agi de façon inconsidérée, fit-il d'un ton très raide. Jamais je ne l'aurais crue 318
capable d'un tel acte de folie. Je veux espérer, Isabel, que, vous et Gilly, vous ne parlerez à personne de cette équipée.
Nicolas s'exprimait avec tant de dignité qu'Isabel en fut impressionnée.
- Grands dieux, Nicolas, dit-elle, nous croyez-vous donc capables, Gilly et moi, de faire du tort à
Séréna? J'aime cette petite, je vous assure, bien que je lui garde un peu rancune de ne m'avoir pas mise dans sa confidence. Je...
Elle allait continuer, mais s'arrêta à la vue de la marquise qui revenait vers eux, la même expression farouche, hallucinée sur son visage pâle. Elle se laissa tomber dans le fauteuil qu'elle avait quitté
peu auparavant.
- Dans la maison, il fait une chaleur d'étuve, dit-elle au bout d'un instant, comme elle jugeait nécessaire de donner une explication à son retour.
Le grand hall lui-même ressemble au purgatoire.
Ici, au moins, on a un peu d'air.
- Ne pourrait-on vous apporter un lit de repos, madame? suggéra Isabel. On le placerait devant la fenêtre ouverte, nous nous retirerions, et vous pourriez dormir. A votre réveil, vous seriez tout à fait reposée.
- Dormir! s'exclama la marquise. Non, Isabel, je ne pourrais pas dormir... Il me semble que j'ai la tête en feu... quelque chose d'étrange, dans mon cerveau... une espèce de sensation extraordinaire et une... une autre que je ne puis expliquer.
Comme pour l'appeler au secours, Isabel lança un coup d'œil à Nicolas, mais ce dernier resta silencieux, et elle reprit, timidement :
- Voulez-vous me laisser vous conduire jusqu'à
votre appartement, madame? Je suis sûre qu'un peu de repos vous ferait du bien.
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- Non, non! s'écria-t-elle avec violence. Je ne peux pas me reposer, je vous l'ai déjà dit, je ne peux pas.
Un bruit de pas se fit entendre, et tous quatre tournèrent la tête. Ce n'était qu'un laquais, portant un plateau d'argent. Il s'approcha de la marquise à
qui, en s'inclinant, il présenta le plateau sur lequel reposait une missive.
- C'est de Justin, s'écria-t-elle, et de sa main!
Quand est-ce arrivé?
- Un valet vient de l'apporter de Grosvenor Square, Votre Seigneurie.
Prenant la lettre, la marquise examinait l'écriture comme si elle ne l'avait jamais vue.
- Oh! ouvrez-la, madame, fit Isabel, impatiente.
J'ai hâte de savoir comment va Justin, et puis, il doit nous dire si Séréna est arrivée à Londres saine et sauve.
- Séréna!
La marquise répéta le nom d'un accent hargneux.
Puis, lentement, comme si elle avait de la peine à
mouvoir ses longs doigts blancs, elle décacheta le pli.
Isabel se pencha un peu en avant, les yeux brillants d'une ardente curiosité. Et même l'humeur maussade de Nicolas sembla se dissiper. Il s'approcha un peu pour ne pas manquer d'entendre ce qui allait être dit.
La marquise lisait avec lenteur. Au bout d'une seconde, elle cligna des yeux, comme si elle n'arrivait pas à déchiffrer les mots. Ses trois hôtes braquaient sur elle leurs regards. Ils virent ses yeux se dilater, ils l'entendirent prendre une longue respiration, puis, soudain, elle bondit, froissant la lettre d'une main nerveuse et la tenant au bout des doigts comme un objet répugnant.
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- Non! cria-t-elle, ce n'est pas vrai, cela ne peut pas être vrai!
- Quoi donc, madame?
- C'est faux! C'est un abominable mensonge!
s'écriait la marquise, tremblant de tous ses membres.
- Mais qu'est-il donc arrivé, madame? Je vous en prie, dites-le-nous! fit Isabel, très agitée. Je vous supplie de ne pas nous faire languir. S'agit-il de Justin?
La marquise, tenant toujours la main tendue devant elle, répondit :
- Oui, il s'agit de Justin. (On eût dit que les mots sortaient avec difficulté de ses lèvres.) Il est marié.
Justin est marié!
- Marié! (Isabel répétait le mot en un murmure à
peine perceptible.)
- Mais avec qui? interrogea Gilly.
Il parlait pour la première fois, et la marquise se tourna vers lui. A cette minute il pensa que, de sa vie, il n'avait vu visage plus ravagé.
- Avec qui si ce n'est avec cette gamine intrigante et sournoise qu'il a amenée ici il y a quelques semaines?
Maintenant, c'était au tour de Nicolas d'interro-ger :
- Avec Séréna? Ma cousine?
- Oui, avec Séréna, siffla la marquise. (Puis, d'un ton coupant, elle ajouta :) Allons, ôtez-vous du passage. Je m'en vais.
Bousculant Nicolas, elle traversa rapidement l'orangerie, titubant un peu en marchant.
- Elle va s'évanouir! s'exclama lord Gillingham.
Je vais l'accompagner et la remettre aux mains de sa femme de chambre.
Il courut derrière la marquise, laissant Isabel et 321
Nicolas comme pétrifiés sur place. Nicolas, le premier, rompit le silence :
- Isabel!
Alors, elle se retourna vers lui, les yeux étincelants de colère, le rouge aux joues.
- Assez d'Isabel comme cela! Voilà de belles nouvelles, vraiment. Ainsi Justin est marié, et avec votre cousine! Vous, sûrement, vous êtes enchanté, rassuré, et sans doute, étiez-vous complice, vous qui prétendiez tout ignorer de ses actions. Mais vous l'aidiez dans sa folle chevauchée pour aller le rejoindre. Jolie histoire, en vérité, très jolie, qui révèle les dessous d'une intrigue pas très propre!
- Isabel, je vous en supplie! fit Nicolas, devenu blême sous les injures d'Isabel.
- Me supplier de quoi? demanda Isabel. Ah! j'en ai assez de vos supplications. J'avais confiance en vous et Séréna, et comment suis-je récompensée?
La morsure du serpent! Séréna se disait mon amie.
Elle savait que j'aimais Justin, et elle, elle me jurait ses grands dieux qu'il lui était indifférent, qu'elle n'était liée à lui que par une dette de son père. Voilà
pour elle. Et vous... vous m'avez... (Isabel cherchait ses mots.) Vous m'avez assommée avec vos protestations d'amour, dont je n'ai que faire, vos prières, vos gémissements continuels, tandis que, sous cape, vous aidiez Séréna à épouser Justin. Grâce à vous, j'ai l'air d'une imbécile. A présent, Justin est marié
et nous n'y pouvons plus rien ni les uns ni les autres, sauf...
Isabel s'arrêta et se pencha un peu plus par la fenêtre.
- J'ai une envie folle, dit-elle d'un air égaré, de me jeter sur les rochers, là en dessous. Ce serait un beau présent de noces pour les mariés que le corps brisé d'une femme qui avait osé l'aimer trop.
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- Isabel, je vous en supplie! fit Nicolas se rapprochant, inquiet.
- Me supplier! Vous recommencez. (Isabel, ren versant la tête, riait nerveusement.) Que c'est drôle vous me suppliez, et moi je supplie Justin, mais er vain! J'aime mieux mourir que de vivre sans lui, car il n'y a pas deux hommes comme lui dans 1e monde.
De nouveau, elle se pencha dangereusement, et cette fois, Nicolas la saisit aux épaules. Il la traina en arrière, livide, car il avait eu peur.
- Me promettez-vous de rester tranquille?
Isabel lutta pour se dégager des mains qui 1a tenaient solidement.
- Laissez-moi! cria-t-elle, furieuse, comment osez vous me toucher?
A sa grande surprise, Nicolas ne relâcha pas son étreinte.
- Je veux vous sauver, fit-il d'une voix mal assurée.
- Laissez-moi, répéta-t-elle. Je ferai ce qu'il me plaira.
- Vous n'en ferez rien, répondit-il. (Soudain il serra davantage.) Bon Dieu, Isabel, s'exclama-t-il vous viendriez à bout de la patience d'un saint!
Elle se mit à rire, d'un petit rire saccadé, et de nouveau chercha à se dégager.
- Assez! fit Nicolas. M'entendez-vous? Cela se fit. Il la secouait, comme si elle eût été une enfant, elle avait la bouche ouverte, ce qui lui donnait l'air un peu sot.
- Assez! répétait Nicolas, la secouant toujours perdant toute contenance. Vous n'êtes qu'une petit fille stupide! cria-t-il. Comment pouvez-vous vous conduire ainsi? Effrayer ainsi les gens? D'abord votre 323
amour pour Justin n'était qu'une fantaisie, et non un sentiment réel, sincère. Il ne vous aimait pas, alors vous vouliez l'avoir à tout prix. Vous ne vous souciez pas de ceux qui vous aiment véritablement parce qu'ils vous traitent avec des égards. Eh bien, c'est assez! Pour moi, j'en ai fini avec vous. C'est la dernière fois, vous m'entendez, que vous m'aurez jeté dans le désespoir. Mais, avant mon départ, vous aurez ce que vous méritez depuis si longtemps.
Après l'avoir secouée encore une fois, il lâcha une de ses épaules. Puis d'une main dure, par deux fois, il la gifla en plein visage. Elle poussa un cri aigu de stupéfaction. Ses boucles s'étaient dérangées sous la secousse et, à présent, la douleur lui faisait monter les larmes aux yeux. Sur ses joues, on voyait la trace rouge des doigts de Nicolas. Celui-ci, de l'autre main, la tenait toujours serrée.
- Cela vous apprendra, dit-il d'un ton rude, à
vous amuser des hommes comme vous vous êtes amusée de moi. Vous avez fait de moi le dernier des imbéciles. Mais maintenant je suis libéré de vous. Je m'en vais et vous ne me reverrez jamais.
Il la fixait d'un regard noir de colère; mais, à la vue de cette Isabel confuse et décoiffée, il s'aperçut du charme de ce regard noyé de larmes, de l'attrait des lèvres vermeilles qui tremblaient. Sans un mot, d'un geste brusque, il la prit dans ses bras. Il la tenait tellement serrée qu'elle pouvait à peine respirer, et il posa un baiser sur sa bouche, un baiser brutal, qui la meurtrissait. Aussi brusquement qu'il l'avait étreinte, il la lâcha :
- Adieu!
Il traversa l'orangerie à grands pas tandis qu'Isabel, haletante, s'appuyait au dossier d'une chaise.
Puis, comme il arrivait à la porte, la main déjà sur la poignée, il entendit des pas derrière lui.
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- Nicolas, oh! Nicolas!
Elle parlait d'une voix très faible. Il l'entendit cependant.
Il hésita et, presque contre sa volonté, tourna la tête. Il la vit venir à lui, ses boucles tombant le long de ses joues en feu. Sévère, il attendit, lèvres serrées. Isabel fut bientôt près de lui.
- Oh! Nicolas, fit-elle, palpitante, vous ne pouvez me laisser ainsi! Oh! Nicolas, je n'avais pas compris...
Je... ne savais pas... jusqu'à présent.
Elle leva sur lui des yeux brillants de larmes.
Soudain, ses bras entourèrent le cou de Nicolas, elle attira sa tête vers elle, s'offrit, ardente, à son baiser.
- Oh! Nicolas! murmura-t-elle.
Il ne lui permit pas d'en dire davantage.
Dans le carrosse qui la ramenait à Mandrake en compagnie d'Eudora, Séréna réfléchissait. Elle devait des explications à Isabel au sujet de ce mariage hâtif, mais comment les formuler? Sans doute, Isabel devait penser qu'elle s'était conduite sinon de façon déloyale, du moins avec une absence totale d'amitié à son égard, et la jeune fille se désolait à l'idée de blesser son amie. Elle soupira et, tout de suite, Eudora interrogea :
- Vous êtes fatiguée, ma chérie?
Séréna secoua la tête :
- Non, Eudora, soucieuse seulement.
- On ne doit pas être soucieux le jour de son mariage.
- Vraiment? fit Séréna distraitement.
« Singulier jour de mariage, pensait-elle. Et singulière jeune mariée! »
Tandis que Justin lui souhaitait bon voyage dans le hall de l'hôtel des Vulcan, une idée avait surgi 325
dans l'èsprit de Séréna : elle ne le reverrait jamais.
Pourquoi cette idée? Elle n'en savait rien, et pourtant elle en était obsédée. Soudain, elle avait éprouvé un désir presque irrésistible de lui dire qu'elle avait changé d'avis, qu'elle ne voulait pas retourner à Mandrake, qu'elle irait avec lui partout où il voudrait. A la seule pensée de se trouver seule avec lui, elle avait ressenti une espèce de souffrance bizarre et douce, et il lui avait fallu lutter pour ne pas serrer fortement la main de Justin, qui, poliment, mais avec froideur, lui baisait le bout des doigts:
- Il me reste quelques affaires à régler, avait-il dit de son ton habituel d'indifférence cynique, et ensuite je me ferai un plaisir de vous rejoindre à
Mandrake.
- J'en serai enchantée, monseigneur, avait-elle répondu, car les domestiques écoutaient.
Après une révérence, elle était montée dans le carrosse. Le valet de pied ayant fermé la portière, elle avait risqué un œil au-dehors, espérant presque que Justin attendrait jusqu'à la dernière minute pour la voir partir. Mais non, seuls se tenaient là le maître d'hôtel et les laquais de service.
« Il n'a qu'une hâte, c'est d'aller voir La Flamme », se dit-elle, mordue par la jalousie, et la seule pensée de cette femme lui fit monter le rouge aux joues. Comment La Flamme allait-elle prendre le mariage de Justin? Mais, après tout, peu lui importait, pensa Séréna avec amertume. Pour une créature de ce genre, qu'importait que son protecteur fût marié ou non? D'ailleurs, dans le monde à la mode, la plupart des hommes mariés entretenaient une danseuse ou une femme légère.
Séréna poussa un soupir et Eudora, tendant la main, pressa celle de sa maîtresse.
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- Vous serez heureuse, miss Séréna, fit-elle doucement. Je le sens, et, bien que je ne sois pas une gitane comme cette Roxana, j'ai mes idées et je connais la vérité.
- Eh bien, cette fois, tu te trompes.
Eudora parut sidérée :
- Quoi, ma chérie, que s'est-il donc passé avec M. le marquis? Ce matin, j'étais si contente quand vous êtes partie pour l'église. Le valet de chambre de M. le marquis m'avait dit en grande confidence que son maître pensait passer la lune de miel à
Staverley. J'en ai eu le cœur tout joyeux. Je vous voyais tous les deux là-bas; un si beau couple que jamais on n'en avait vu de pareil. Je faisais des projets pour réorganiser la chambre des roses; c'était la pièce favorite de votre mère et...
- Oh! je t'en prie, Eudora, ne me torture pas ainsi, fit Séréna en détournant la tête et en pleurant.
- Mais je n'y comprends rien, gémit la servante.
Vous épousez un beau garçon comme M. le marquis, et vous voilà, le jour de votre mariage, retournant à Mandrake en la seule compagnie de cette vieille bête d'Eudora.
Les doigts de Séréna se crispèrent sur la main d'Eudora. Puis, d'une voix mouillée de larmes, elle balbutia :
- Tu n'es pas vieille... ni bête... et je suis heureuse d'être avec toi. J'aime mieux être avec toi qu'avec qui que ce soit... excepté...
- Excepté lord Vulcan. Allons, allons, ma jolie petite chérie, que se passe-t-il? Qu'est-il donc arrivé?
Séréna ne put se contenir plus longtemps :
- Rien... rien du tout. Oh! je l'aime tant! Mais...
mais, Eudora, lui, il ne m'aime pas. Crois-tu que je ne souhaiterais pas être avec lui à Staverley? Ah! je 325
le voudrais de tout mon cœur, plus que n'importe quoi au monde! mais comment pourrais-je supporter... quand, hier soir encore... cette... cette femme était avec lui.
Eudora se rembrunit.
- Quelle femme? interrogea-t-elle.
- La Flamme, sanglota Séréna. Elle est très jolie, beaucoup plus jolie que moi! Rien d'étonnant qu'elle ait son cœur.
- Vous dites des bêtises, coupa Eudora. Non, de ma vie je n'ai entendu de pareilles bêtises! Il est vraiment dommage que vous ne m'ayez pas avoué
ça un peu plus tôt. Si je ne craignais que Monsieur ne soit déjà parti, je ferais immédiatement faire demi-tour à la voiture pour retourner à Grosvenor Square.
- Que veux-tu dire?
Eudora lui parlait exactement sur le ton dont elle usait quand Séréna, enfant, ayant été particulièrement turbulente, elle la mettait en pénitence.
- Toute cette histoire à cause de La Flamme!
grogna-t-elle. Comme si cette gourgandine pouvait avoir la moindre importance dans la vie de Monsieur.
- Mais elle en a eu, elle en a encore, fit Séréna.
Tu ne comprends donc pas? Nicolas me l'a dit, et Isabel aussi. C'est vrai, Eudora, tout ce qu'il y a de vrai.
- M. Nicolas et Mme Isabel devraient avoir honte, fit Eudora sévèrement, surtout Madame qui ne devrait pas parler de ces choses-là. Je ne vous dis pas, remarquez-le bien, que M. le marquis ne se soit pas intéressé, un temps, à cette femme, mais peu importe, cela n'a été qu'une liaison éphémère, et bien avant qu'il vous rencontre.
Séréna soupira :
328
- Pauvre Eudora, tu essaies de me consoler, mais hier soir encore j'ai vu La Flamme à l'hôtel Vulcan.
- Seule avec monseigneur? interrogea Eudora.
- Non, pas seule. Il y avait d'autres messieurs, plusieurs, à dire vrai, mais...
- Sir Peter, je parie?
Séréna hocha la tête :
- Oui, je crois. Je n'en suis pas bien certaine... car je me suis évanouie.
- Ce qui n'avait rien de surprenant après une telle course, interrompit Eudora. Mais, si cette créature se trouvait là, c'est que sir Peter l'avait amenée, aussi sûr que vous respirez.
- Mais quel est le rôle de sir Peter là-dedans?
demanda Séréna, déconcertée.
- Le premier rôle, affirma Eudora d'un air de triomphe. Pour dire les choses plus crûment, c'est lui qui l'a enlevée à lord Vulcan. J'ai entendu l'histoire de a jusqu'à z de la bouche même du valet de chambre de M. le marquis. Il me disait que cette femme - on ne peut pas dire une dame - avait beaucoup de chance; sir Peter, extrêmement riche, lui a offert une très belle maison à Chelsea et une voiture à deux chevaux. Deux chevaux, alors que les femmes de cette espèce n'en ont généralement qu'un.
- Sir Peter? (Séréna respira longuement :) Oh!
Eudora, tu en es bien sûre?
- Que je tombe morte à vos pieds si je mens, fit Eudora. Oh! petite, petite, comment avez-vous pu avoir la sottise de croire que...
- Parce que je l'avais vue, fit Séréna, désolée, assise à côté de monseigneur, dans une attitude familière... la main sur son genou.
- Qu'est-ce que cela prouve? s'exclama Eudora 329
d'un ton fâché. Ces femmes-là n'ont pas les manières du monde. Elles ne savent pas, c'est normal.
- Mais elle est très belle! objecta Séréna qui n'était encore qu'à moitié convaincue.
- Eh bien, vous l'êtes aussi, petite sotte! Ne vous êtes-vous jamais regardée dans une glace? N'avez-vous pas su comprendre l'expression des yeux de M. le marquis quand vous êtes rentrée, ce matin, de l'église.
- Je ne le regardais pas.
- C'est dommage, car si jamais j'ai vu l'amour sur les traits, d'un homme, c'était bien le cas.
- L'amour! murmura Séréna. Crois-tu donc...
- Je ne crois pas, je sais, fit Eudora d'un ton tranchant, et nous voilà retournant à Mandrake au lieu d'aller à Staverley.
- Oh! si seulement je pouvais en avoir la certitude... Et maintenant il est convaincu...
- Convaincu de quoi? demanda Eudora, curieuse.
- Que j'en aime un autre!
Des larmes emplissaient les yeux de Séréna.
- A-t-on jamais vu pareil embrouillamini! s'exclama Eudora.
- Si je pouvais te croire... commença Séréna, mais je ne savais pas, et...
- Eh bien, Monseigneur ne doit pas être très loin derrière nous. Vous pourrez causer avec lui ce soir.
Demandez-lui si je ne vous ai pas dit la vérité.
- Oh! je n'oserais pas, fit Séréna, les joues en feu.
- Pourquoi donc? Il n'est pourtant pas difficile de causer avec un homme qui est votre mari.
- Oh! il me serait difficile d'aborder certains sujets, répondit Séréna, s'adressant plus à ellemême qu'à Eudora.
Et, tout à coup, comme délivrée d'un poids qui 330
l'étouffait, comme si d'épaisses ténèbres s'étaient dissipées, elle eut l'impression que son cœur chan-tait. Combien elle avait été stupide! Mais comment aurait-elle pu savoir? Voyant La Flamme à l'hôtel Vulcan aux côtés de Justin et tellement familière avec celui-ci, elle en avait tiré des conclusions évidentes, et pourtant... s'il fallait en croire Eudora...
En un éclair, Séréna éprouva la certitude qu'Eudora disait vrai. Quelle folie de s'être imaginé que Justin aurait pu la mener à l'autel sans autre raison que le souci de sauver sa réputation. Oui, elle avait été aveugle! Et stupide! A partir de cette minute, le voyage ne lui parut plus ni ennuyeux ni pénible.
Toute rayonnante, elle se disait que, bientôt, elle arriverait à Mandrake, que sans tarder, peut-être une heure ou deux après, Justin serait avec elle.
Pourvu qu'il ne fût pas retenu trop longtemps! Mais son cabriolet l'amènerait beaucoup plus vite que ne marchait ce carrosse pourtant construit pour la vitesse.
Les kilomètres et les heures filaient comme s'ils avaient des ailes et Séréna fut toute surprise quand Eudora, interrompant sa rêverie, lui dit :
- Nous approchons des grilles du parc. Vous feriez bien de remettre votre chapeau, car à votre arrivée, vous serez le point de mire de tout le monde.
- Le point de mire? fit Séréna en tressaillant. Et pourquoi?
- Ne savez-vous pas que Monsieur a écrit à sa mère que vous étiez mariés?
- Non, répondit Séréna. Il ne m'en a pas parlé.
- Un valet a été envoyé peu avant votre départ, expliqua Eudora. A cette heure, il doit être à Mandrake.
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- Oh!
Séréna accueillit cette nouvelle de sang-froid. Elle avait quelque peu oublié, ayant tant d'autres choses en tête, que l'annonce du mariage de Justin provo-querait une sérieuse émotion à Mandrake. Comment la marquise allait-elle réagir?
Elle eut peu de temps pour réfléchir, car déjà la voiture venait d'entrer dans la cour et bientôt elle s'immobilisa. Séréna descendit avec lenteur. A l'expression du maître d'hôtel, elle devina que le messager avait rempli sa mission. Mais, quand le vieux serviteur lui eut offert ses vœux de bonheur, elle ne put que sourire timidement et tendre la main.
- Je vais voir quelle chambre l'on a préparée pour vous, chuchota Eudora. Vous feriez bien d'aller présenter vos respects à Mme la marquise.
Séréna demanda à voir la marquise, mais il lui fut répondu que celle-ci se reposait.
- En ce cas, je ne veux pas la déranger, fit-elle vivement, enchantée de remettre cette rencontre à
plus tard.
Elle monta l'escalier. La maison lui parut étrangement calme. Bien que le jour fût tombé, les bougies n'étaient pas allumées dans les grands salons. Sur le palier se tenait Mrs Matthews, la femme de charge. Elle fit une révérence.
- Bonjour, madame. Puis-je me permettre d'offrir à Madame la marquise mes vœux de bonheur les plus respectueux?
- Je vous remercie, Mrs Matthews, répondit Séréna.
Elle attendit un instant, croyant que la femme de charge allait la conduire à une autre chambre, mais, comme celle-ci ne bougeait pas, elle monta à son ancien appartement.
Quand elle y arriva, Eudora y était déjà, ayant 332
pris l'escalier dérobé. Torqo, couché devant le feu, bondit, fou de joie, à la vue de sa maîtresse. Séréna, entourant le chien de ses bras, enfouit sa tête dans le cou de l'animal.
Fermant la porte, Eudora dit :
- J'ai demandé quelle chambre vous avait été
réservée et j'ai appris que, selon les ordres de Mme la marquise, vous garderiez celle-ci. Nous verrons ce qu'en dira M. le marquis.
- Non, je t'en prie, tais-toi, Eudora. Nous aurons tout le temps de déménager quand les choses seront arrangées. Evidemment, tout le monde a dû
être stupéfait et je suppose que lady Vulcan doit être fort contrariée.
- Eh bien, tant pis! fit Eudora, féroce. N'oubliez pas qu'à présent c'est vous qui êtes la marquise.
Séréna ne répondit rien sur-le-champ. Sa pensée vola vers le vieux marquis, à l'étage au-dessous. Un peu plus tard, se dit-elle, elle irait le voir, mais mieux valait laisser Justin lui annoncer la nouvelle.
Peut-être pourraient-ils aller ensemble lui faire une visite. A cette idée, elle eut un timide sourire.
Ensemble! Quel mot merveilleux!
Un coup sec fut frappé à la porte. Eudora ouvrit.
Martha se tenait sur le seuil.
- Mme la marquise envoie ses compliments à
miss Staverley... commença Martha.
- A la marquise de Vulcan, corrigea Eudora.
- Mme la marquise fait savoir à miss Staverley, répéta Martha, qu'elle la verra au dîner, qui aura lieu dans une heure. Elle désire n'avoir aucune conversation particulière avant l'arrivée de M. le marquis.
Eudora tremblait de rage devant ce qu'elle considérait comme une insulte.
- La marquise de Vulcan remercie la marquise 333
douairière de son message, fit-elle, claquant la porte au nez de Martha.
Séréna ne put s'empêcher de rire :
- Oh! Eudora, tu ressembles à un bouledogue en colère! Qu'importe ce qu'on dit.
- Cela importe beaucoup, fit la servante d'un air sombre. Vous devez prendre votre place légitime dans cette maison, et le plus tôt sera le mieux.
Elle descendit pour aller chercher une boisson chaude et, en reyenant, annonça qu'il n'y avait pas de réception ce soir.
- On n'a pas reçu hier non plus. C'est bizarre, mais, à ce qu'il paraît, la marquise serait tombée malade lorsqu'elle a appris le duel de Monsieur.
Au souvenir de cette voix hurlante, Séréna frémit.
- Où est lady Isabel? demanda-t-elle.
- Je n'en sais rien, mais il faut vous habiller, car l'heure du dîner est proche.
Obéissante, Séréna se mit en devoir de changer de robe. Elle finissait sa toilette, encore enveloppée dans sa robe de chambre, quand la porte s'ouvrit brusquement. Isabel entra en trombe. Jamais, pensa Séréna, elle n'avait été aussi éblouissante. Séréna s'était attendue à une autre vision, le reproche à la bouche, la mélancolie sur le visage. Aussi resta-t-elle suffoquée quand Isabel l'enlaça en poussant des cris de joie :
- Je ne vous savais pas revenue, Séréna chérie!
Personne ne m'a avertie, et je vous attendais avec impatience. Etes-vous heureuse? Où est Justin? A quelle heure sera-t-il ici?
Séréna en avait le souffle coupé.
- Isabel..., dit-elle.
- Oui, je vous harcèle de questions sans même vous laisser le temps de répondre. Mais d'abord, dites-moi, êtes-vous heureuse?
334
- Oh! Isabel, fit Séréna, êtes-vous fâchée contre moi?
- Fâchée? Bien sûr que non. Oh! Séréna, je ne puis attendre plus longtemps! Sachez que pour la première fois de ma vie, je suis follement amoureuse. Je n'imaginais pas un tel... un tel enchantement!
C'est si différent, merveilleusement, divinement différent, de tout ce que j'avais connu auparavant.
- Mais... je pensais..., commença Séréna.
- Oh! Séréna, il est tellement fort, et même brutal! C'est splendide! Il me fait peur. Regardez. (Tournant sa joue vers Séréna, elle désigna une légère marbrure rouge sur la blancheur de sa peau.) Vous voyez? C'est la trace de ses doigts.
- Mais, Isabel, qui vous a fait cela? Qui a osé?
Isabel se mit à rire :
- Vous ne devineriez jamais! Je vous le donne en cent, je vous le donne en mille. C'est Nicolas!
- Nicolas! (Séréna n'en pouvait croire ses oreilles.) Nicolas a osé vous frapper?
- Parce qu'il m'aime, parce que nous allons nous marier. Oh! Séréna, je suis folle de joie!
Sidérée, Séréna s'assit sur le bord du lit :
- J'avoue que je n'y comprends rien. Commencez par le commencement, Isabel.
Toutes deux furent en retard pour le dîner. On dut envoyer un laquais pour les prévenir que Mme la marquise les attendait. Ce fut seulement en arrivant dans le hall qu'Isabel dit :
- Ma foi, j'ai complètement oublié de vous demander où est Justin.
- Il devrait être ici d'une minute à l'autre, répondit Séréna, s'il n'est pas déjà arrivé. Il venait avec son cabriolet et moi, j'ai pris le carrosse.
- Pas très galant de sa part, dit Isabel en faisant la moue. Nicolas affirme qu'il ne me laissera pas 335
seule une seconde. Il est tellement jaloux que, s'il me voit seulement esquisser un sourire à l'adresse d'un domestique, il le jettera dehors. Il m'a prévenue. Avez-vous jamais vu pareille brute? Ah! je l'adore!
Tout en riant, Séréna entra dans le salon où se tenait la marquise. Mais le rire mourut sur ses lèvres quand elle vit l'expression de celle-ci. De sa vie, elle n'avait vu visage aussi sévère, et jamais elle n'avait été à tel point effrayée de ce calme de mauvais augure.
- Ainsi, vous voilà revenue?
Séréna. fit la révérence :
- Oui, madame.
- Et, d'après ce que j'ai compris, mon fils sera ici plus tard?
- Oui, madame.
- Alors nous l'attendrons pour parler de ce qui vous concerne, l'un et l'autre.
- Fort bien, madame.
Une nouvelle révérence, puis la marquise, se levant, passa dans la salle à manger. Le dîner manqua d'agrément. Les convives de la veille étaient partis le matin même. Volontairement ou bien à la requête de la marquise. Séréna ne put le découvrir. Restaient seulement les trois amis amenés par Justin : Isabel, Gilly et Nicolas.
L'atmosphère de gêne du dîner ne troublait nullement Isabel à ce point subjuguée par Nicolas qu'elle n'avait d'yeux que pour lui. Au mépris des bonnes manières, tous deux causaient à voix basse, ou bien échangeaient des regards qui excluaient toute autre personne du monde bienheureux où ils vivaient seuls.
Lord Gillingham s'efforçait d'engager une conversation avec la marquise, mais celle-ci, le regard 336
obstinément fixé sur le mur d'en face, restait muet-te. Ses yeux noirs, profondément enfoncés dans leurs orbites, entourés d'un cercle sombre, avaient un regard farouche et comme halluciné. Autour de sa bouche, les rides s'étaient multipliées et son extrême pâleur révélait un état morbide. Sans rien manger, elle buvait beaucoup de cognac. Tout de suite après le dîner, elle annonça qu'elle montait dans sa chambre.
- Moi aussi, je vais me retirer, déclara Séréna dès que la marquise fut sortie. La journée a été fatigante et je me sens très lasse.
- Vous n'attendez pas Justin? interrogea Isabel, curieuse.
Séréna secoua la tête. Mais, une fois chez elle, elle prit une grande plume d'oie pour tracer quelques mots sur une feuille de papier. Ceci fait, elle sécha au sable, puis, à plusieurs reprises, relut son billet :
J'ai une chose importante à vous faire connaître, monseigneur. Une chose urgente et, si vous le voulez bien, nous pourrions en parler dès votre arrivée. Je vous attendrai dans ma chambre.
Séréna.
Elle tendit la lettre à Eudora :
- Peux-tu t'arranger pour que ceci soit remis à
lord Vulcan aussitôt qu'il sera ici?
Eudora lui sourit.
- Fiez-vous-en à moi, dit-elle. (Puis elle ajouta :) Quelques mots, miss Séréna, suffiront pour expliquer tout. Mais parlez franchement. Votre bonheur en dépend et il ne faut pas avoir peur de le saisir au vol.
La lettre à la main, Eudora descendit et Séréna s'installa à côté du feu, Torqo à ses pieds. Le chien n'avait pas encore été ramené au chenil. Dans le 337
feu, les bûches flambaient gaiement. Quelques bougies seulement étaient allumées. Tout était très calme et il faisait bon dans la chambre. Combien de temps faudrait-il attendre? se demandait Séréna.
Elle n'avait pas la moindre envie de dormir. Au contraire, elle avait l'impression que toutes ses facultés, en éveil, aspiraient à ce moment. '
Sa robe, une des dernières créations d'Yvette, bordée de ruchés de tulle, parsemée de petites perles, comme des larmes, lui allait fort bien, et elle se plaisait à le constater. Séréna pensa au radieux bonheur d'Isabel et de Nicolas; elle s'en réjouit tout en les enviant.
« Un jour, se dit-elle, quand je connaîtrai mieux Justin, je lui demanderai de leur donner Staverley...
mais pas avant que nous y ayons été nous-mêmes, lui et moi. »
A cette idée, ses joues s'enflammèrent.
- Oh! Justin, murmura-t-elle dans le silence de la chambre. Comme j'ai besoin de votre présence!
Revenez vite... vite!
Eudora rentra, un objet à la main.
- Dans le couloir, j'ai rencontré la femme de chambre de Mme la marquise, fit-elle. Il paraît que Mme la marquise a été inquiète de vous voir si fatiguée au dîner. Elle a remarqué aussi que vous ne buviez pas et a pensé que peut-être vous vous étiez refroidie pendant le voyage. Aussi vous envoie-t-elle ce verre de vin à la cannelle avec ses compliments.
Séréna parut étonnée.
- Mme la marquise ne m'a pas habituée à tant d'égards.
- Jusqu'à présent, non, grogna Eudora. Mais, si vous voulez mon avis, elle a dû réfléchir et comprendre que son temps était fini. Il est toujours 338
préférable d'être en bons termes avec la nouvelle maîtresse de maison.
- Moi, je ne me sens pas le moins du monde fatiguée, dit Séréna. C'est la marquise qui paraissait malade.
- Allons prenez, un verre de vin ne vous fera pas de mal.
On frappa à la porte. Eudora, toujours le gobelet en main, alla ouvrir. Le négrillon de la marquise se tenait sur le seuil, présentant un billet sur un plateau d'argent. Eudora le prit et le porta à Séréna qui l'ouvrit.
- Un mot de la marquise! s'exclama-t-elle. Voici ce qu'elle dit : « Dormez bien, chère Séréna. Veuillez remettre le gobelet au petit nègre quand vous aurez bu le vin. »
Séréna regarda la servante.
- Tu as raison, Eudora, dit-elle. La marquise veut être aimable. Mais pourquoi faut-il lui rendre si vite le gobelet?
Eudora leva le gobelet, un gobelet d'or au pied serti de pierres précieuses, qui étincelaient à la lueur du feu.
- C'est un objet de valeur, fit-elle. Regardez les pierreries.
- Qu'il est beau! s'exclama Séréna.
- Buvez, fit Eudora. Le gamin attend.
Elle tendit le gobelet à Séréna, qui le prit, le porta à ses lèvres, puis s'écria :
- Non, je ne peux pas! Vois-tu, je suis trop énervée pour manger ou boire quoi que ce soit.
Eudora sourit :
- Je comprends, ma chérie.
- Jette le vin. Je ne veux pas offenser Mme la marquise en refusant cette amabilité de sa part.
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- Que non! Pourquoi gaspiller les choses? Je vais le boire, moi.
Vivement, la servante but et, retournant à la porte, remit le gobelet au négrillon qui attendait dehors.
- Avec les remerciements de Mme la marquise, dit-elle, et elle referma.
Séréna, se penchant, caressa les oreilles de Torqo.
- Combien de temps nous faudra-t-il attendre, Eudora? dit-elle. Tu es sûre que mon billet sera remis sans délai à monseigneur?
- Je l'ai confié au valet de chambre de monseigneur, répondit Eudora, avec ma... avec...
Elle s'interrompit brusquement et porta la main à
son front.
- Je... me sens... toute drôle... miss Séréna, tout tourne... ça doit être... la chaleur...
Les mains en avant, elle avait l'air de chercher un appui.
- Qu'y a-t-il, Eudora?
Séréna avait bondi et aida la servante à s'asseoir dans un fauteuil.
- Je... crois... que j'ai..., murmura Eudora.
Soudain, elle glissa du siège sur le sol, s'écroulant, inanimée.
Séréna lui leva la tête; puis, la croyant évanouie, elle alla chercher de l'eau sur la table de toilette.
Elle essaya d'en introduire quelques gouttes entre les lèvres d'Eudora, mais l'eau dégoulina autour de la bouche. Alors elle retourna chercher des sels, qu'elle mit sous le nez de la servante.
- Eudora, cria-t-elle. Oh! Eudora
Pas de réponse. Alors, Séréna, afolee, crut qu'elle avait été empoisonnée.
- Oh! Eudora, fit-elle haletante. Eudora, ne meurs pas, je t'en prie! je ne pourrais pas le supporter!...
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Une pâleur de mort envahissait le visage ridé
d'Eudora et Séréna se sentit étouffée par un sanglot de terreur et d'inexprimable douleur. Puis elle eut l'idée de courir chercher de l'aide, de crier au secours. Mais elle se ressaisit et, dominant sa peur, elle mit la main sur le cœur d'Eudora. Celui-ci battait très faiblement, mais avec régularité.
La jeune fille restait debout, indécise. Que faire?
Si seulement Justin était là! Soudain, Eudora poussa un ronflement sonore. Séréna la considéra fixement, puis, s'agenouillant de nouveau, elle tâta le cœur et le pouls. Eudora était vivante, Dieu merci!
Un soupçon soudain naquit dans l'esprit de Séréna : très doucement, les doigts tremblants, elle souleva les paupières de la servante. L'œil était fixe, la pupille contractée au point de n'être guère plus large qu'une tête d'épingle.
Alors Séréna devina la vérité, car, aux derniers jours de la maladie de sa mère, le médecin, pour atténuer la souffrance, avait ordonné de fortes doses de laudanum.
Ainsi Eudora avait absorbé une drogue, une drogue mêlée au vin que la marquise avait envoyé à sa belle-fille. Non sans peine, Séréna porta la servante sur son lit, puis la couvrit de couvertures chaudes.
A présent, les ronflements se répétaient à un rythme régulier. Le sommeil durerait longtemps, Séréna le savait. Quelle dose de laudanum avait pu être incorporée au vin? Une forte dose, à n'en pas douter.
La jeune femme retourna dans sa chambre où
elle demeura un long moment plongée dans ses réflexions. Que signifiait cela? Pourquoi la marquise avait-elle tenté de la rendre inconsciente? Pour l'empêcher de causer à Justin? Ou bien avait-elle un plus sombre projet?
341
Soudain, elle s'aperçut qu'elle avait laissé grande ouverte la porte donnant sur le couloir. Sans savoir pourquoi, ce trou d'ombre l'effrayait. Traversant la chambre d'un pas rapide, elle ferma la porte et mit le verrou, qu'elle examina. Léger, grossièrement fait d'un morceau de bois très mince, Séréna eut l'impression qu'il ne résisterait pas à une forte pression.
Sans se demander pourquoi, son attention était attirée sur ces détails, elle sentait la nécessité d'obéir à l'instinct qui l'avertissait d'un danger imminent.
A travers la cloison, elle entendait le ronflement d'Eudora. Pour quelle raison la marquise avait-elle envoyé ce gobelet de vin mélangé de laudanum?
Séréna posa la main sur la poignée de la porte.
Descendrait-elle pour aller se renseigner? Puis, comme elle allait sortir, une peur soudaine l'étrei-gnit, peur des longs couloirs sombres, peur du petit escalier étroit qui menait au premier étage. Elle retourna s'asseoir près du feu. Tous les muscles de son corps étaient tendus dans l'attente de Justin, et le besoin qu'elle ressentait de sa présence se faisait plus pressant.
Tout à coup, Torqo dressa la tête et gronda sourdement.
- Qu'y a-t-il, Torqo? demanda Séréna.
De nouveau le chien gronda, et la jeune fille perçut un bruit de pas : quelqu'un s'avançait doucement dans le corridor.
Séréna bondit, le cœur battant. On frappa à la porte.
- Qui est là? demanda-t-elle, essayant de parler d'une voix calme.
Pour toute réponse, on tourna la poignée de la porte, dont on poussa en même temps le battant.
- Qui est là? répéta Séréna, cette fois-ci d'une voix plus acerbe.
342
De nouveau, de l'extérieur, on tourna la poignée.
Et Séréna se sentit tout à coup terriblement effrayée. Qui cherchait à entrer chez elle sans vouloir se nommer?
- Ouvrez la porte, Séréna! J'ai à vous parler...
La marquise! A peine si l'on reconnaissait sa voix déformée par l'émotion. Dans son accent, on discernait une note de démence, terrible, effrayante.
- Que désirez-vous, madame? demanda Séréna, tremblante.
- Je veux entrer. Ouvrez cette porte.
Torqo gronda fort.
- Il est tard, balbutia Séréna. Je suis... je suis couchée. Ne pourrons-nous causer demain?
- Ouvrez! répéta la marquise. Elle parlait maintenant, d'un ton si menaçant que Séréna éprouva la certitude que le danger et la haine rôdaient dans le couloir, une haine furieuse et passionnée bien qu'in-visible. Elle avait la sensation que les tentacules du mal l'enveloppaient. Et elle observa que Torqo, les oreilles dressées, le sentait aussi.
- Je suis couchée, madame, redit Séréna d'une voix faible.
La poignée fut tournée dans un sens et dans un autre. Plusieurs coups furent frappés dans la porte comme si la marquise cherchait à l'enfoncer à
coups d'épaule. Puis, dans la fissure entre le linteau et la porte, apparut une longue lame d'acier effilée.
On eût dit la langue pointue et venimeuse d'un serpent.
Séréna la vit. Haletante, elle fut en proie à une terreur qui lui coupait les jambes. Cette dague, souillée, elle le savait, du sang de l'homme assassiné, n'était pas une illusion de son imagination, mais une chose bien réelle. Bientôt, la marquise serait dans la chambre et cette lame, sur le cou de Séréna, 343
pénétrerait bientôt sa chair. Car, entre elle et cette folle, obsédée par la haine, il n'y avait que l'obstacle d'un verrou branlant.
Frémissante, Séréna jeta autour d'elle un regard affolé. La fenêtre? Pas d'évasion possible de ce côté-là. Puis, tout à coup, elle se souvint. La porte de la tourelle! Elle y courut, l'ouvrit avec violence.
Vivement, avec des mains dont elle ne pouvait maîtriser le tremblement, elle souleva le loquet de la petite porte qui donnait sur l'escalier. Ce faisant, elle entendit un craquement : le verrou avait dû
céder. Mais déjà elle était sur les marches de pierre, et, à tâtons, dans l'obscurité, dégringolait l'escalier.
Torqo la suivait.
Comme elle ouvrait la porte de la bibliothèque, un fracas se fit entendre. La marquise avait dû
réussir à entrer dans la chambre. Mais Séréna se sentait maintenant à l'abri. Les lumières étaient allumées et le vieux marquis, assis devant sa table, écrivait. Elle courut à lui d'un trait.
- Oh! monseigneur, cria-t-elle, haletante, aidez-moi. Je...
Elle s'arrêta brusquement. Penché en avant, il semblait écrire, mais à présent elle voyait que, s'il tenait encore la plume d'oie à la main, sa tête reposait sur son bras, le visage caché. Séréna demeura immobile. Inutile de parler, inutile de toucher le vieillard. Sans nul doute, le marquis était mort. Mort en écrivant son livre, exactement comme il eût souhaité mourir, se dit la jeune fille.
A cette minute, accablée par un sentiment de compassion, elle oublia tout, sa propre terreur, le péril qu'elle courait. Avec le vieux marquis, elle perdait un ami. Mais un bruit la fit sursauter. Un bruit qui lui rappelait tout ce qui venait de se 344
passer, un bruit de pas descendant lentement l'escalier de pierre.
Alors une folle panique s'empara de la jeune fille.
Etre seule avec un mort, et se sentir poursuivie par une femme décidée à la tuer, il y avait certainement de quoi perdre la tête!
Comme un animal traqué, éperdue, elle chercha à
se sauver, courut à la porte de la bibliothèque.
Heureusement, elle connaissait le chemin qui, de l'escalier, menait au jardin. Ayant atteint la sortie, elle tira les verrous. L'air frais baigna son visage, elle était libre!
Torqo bondissant à ses côtés, elle se précipita, telle une démente, à travers la pelouse, suivit l'allée des roses, traversa une autre partie du jardin et finalement atteignit la grille qui ouvrait sur les falaises. Dans sa fuite, sans penser, ni raisonner, elle n'était guidée que par son instinct, chassée en avant par une terreur qui annihilait tout en elle, excepté
l'idée d'échapper à la marquise.
Comme elle arrivait aux falaises, un orage éclata.
Un brusque coup de tonnerre, la zébrure d'un éclair et la pluie se mit à tomber, comme si une écluse céleste venait de s'ouvrir. Séréna courait toujours, droit devant elle. Le tonnerre résonnait dans ses oreilles, les éclairs l'aveuglaient, la pluie lui cinglait le visage, la transperçait jusqu'aux os, si violente qu'elle semblait de force à lui arracher ses vêtements.
Elle courait. Le tonnerre grondait. Séréna eut l'impression que la marquise était sur ses talons.
Cet éclair, n'était-ce pas la cruelle lame d'acier, cette lame d'acier qui avait traversé la gorge du contrebandier? La pluie lui griffait le visage. Aveuglée, elle ne voyait plus rien. Elle était seule dans le noir, face à face avec sa terreur.
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Elle courait toujours. Soudain, elle poussa un cri d'effroi. Elle venait de mettre le pied dans le vide.
Elle se sentit tomber, tenta vaguement de lutter, mais en vain. Le fracas du tonnerre étouffa le son de sa voix; puis on n'entendit plus que le hurlement de Torqo et, au-dessous, le bruit des vagues qui se brisaient sur les falaises.
Chapter 17
La marquise s'arrêta net et regarda fixement son mari mort. Excitée par son désir de vengeance, brûlant d'une passion qui anéantissait tout en elle, elle ne le reconnut pas sur l'instant.
Puis, dans une espèce de brouillard rouge, une lueur de raison se fit jour, et elle appela le marquis par son nom. Comme il ne répondait pas, elle fit un mouvement pour le toucher, mais la main qu'elle tendit tenait l'arme nue et l'éclat de l'acier lui rappela qui elle cherchait et quel était son but.
Séréna, cette fille, cette coquine qui l'avait dépossédée de tant de choses, devait payer non seulement pour le mauvais sort jeté sur Mandrake, mais encore pour avoir osé épouser Justin. Avide, la marquise se rappelait aussi que, Séréna morte, sa fortune, quatre-vingt mille livres, reviendrait aux Vulcan. Aux Vulcan, c'est-à-dire à elle et à son fils, tous deux liés contre ce qui menaçait leur royaume à eux, Mandrake, cette forteresse résistant, comme toujours, aux étrangers.
Cependant, son esprit confus, désordonné, ne pouvait longtemps accepter l'idée de partager ce royaume avec qui que ce fût, même pas avec son 346
propre fils. Quoi que pussent stipuler les vieux titres du domaine, elle persistait à croire que le vrai Mandrake était celui qu'elle avait créé, celui qui lui appartenait à elle, à elle seule. Oui, à elle, car son mari et Justin avaient beau affirmer le contraire, le château, aujourd'hui, ne tenait sa place dans le monde que parce que la société à la mode trouvait là un lieu où elle pouvait se livrer à sa passion du jeu.
Harriet en avait fait le rendez-vous des gens qui comptaient et elle lutterait contre ceux qui - quels qu'ils fussent - lui disputeraient sa souveraineté. La marquise rejeta en arrière sa tête flamboyante, comme si elle faisait face à une populace hostile, et, de nouveau, l'éclair de l'acier lui rappela sa résolution.
Elle tuerait Séréna. Il était bien dans ses intentions de débarrasser Mandrake, une fois pour toutes, de cette intrigante, d'en débarrasser aussi Justin. La poudre, si généreusement absorbée quelques instants auparavant, suscitait en elle un élan sauvage. Elle se sentait capable de tout, indomptable.
Rien, ni personne, ne l'arrêterait.
Elle se détourna du vieil homme gisant silencieux et immobile. La porte grande ouverte lui indiquait clairement le chemin pris par Séréna. Elle s'y engagea, puis hésita, car il y avait, d'un côté des marches descendant au jardin, et, en face d'elle, un passage qui retournait dans la maison. Lequel des deux avait suivi la fille?
- Je te retrouverai, coquine, je te retrouverai. Ne crois pas m'échapper, gronda-t-elle.
A sa voix, le vieux domestique sortit d'une chambre à l'extrémité du couloir. Derrière lui, la lumière jouait sur ses cheveux gris. Il reconnut qui était là et s'avança.
347
- Sa Seigneurie a appelé?
- Où est-elle? interrogea la marquise d'un ton caverneux qui faisait écho dans le corridor.
- Qui donc, Votre Seigneurie?
- Cette fille. Elle est venue par ici.
- Je ne sais pas de qui vous voulez parler. J'atten-dais que Monsieur sonne. Il serait temps pour lui de se coucher.
- Je cherche... une fille! cria la marquise, mena-
çante et le valet vit alors ce qu'elle tenait à la main.
- Votre Seigneurie, oh! Votre Seigneurie! s'exclama-t-il.
- Hors de mon chemin, idiot; je la retrouverai. Tu peux en être sûr.
L'homme s'aplatit contre le mur. Il voyait la folie dans les yeux de lady Vulcan, l'entendait vibrer dans sa voix. Il eut peur.
Elle passa en trombe devant lui. Lorsqu'elle eut disparu, il se rendit en tremblant dans la bibliothèque.
La marquise continuait à courir, mais ayant perdu conscience de la direction, elle ne savait plus où elle allait ni pourquoi. Soudain, elle se retrouva sur le palier du premier étage où Martha, dans un état d'agitation extrême, se précipita au-devant d'elle.
- Oh! Votre Seigneurie, cria-t-elle, je cherche Madame partout.
- Où est-elle donc? interrogea la marquise d'un ton furieux.
- Qui donc?
- Cette coquine, Séréna... Staverley, fit la marquise d'un ton hargneux.
- Mais elle est dans sa chambre. Votre Seigneurie.
348
La marquise se retourna comme pour remonter au second étage, mais Martha lui saisit le bras :
- Attendez, Votre Seigneurie. J'ai des choses graves à vous dire.
- Qu'est-ce donc? Je n'ai pas de temps à perdre.
Par-dessus son épaule, Martha murmura :
- Les contrebandiers, Votre Seigneurie, ils sont ici. Comme si elle ne comprenait pas bien le sens de ces paroles, la marquise répéta lentement :
- Les contrebandiers? Ici? Ce soir?
- Oui; Votre Seigneurie. Madame a-t-elle oublié
qu'elle les avait envoyé chercher? Vous aviez pour eux une besogne urgente. Vous ne vous rappelez pas, Votre Seigneurie? C'est moi-même qui ai porté
votre message aujourd'hui.
- Oui, oui, bien sûr, fit la marquise.
- Vite, Votre Seigneurie, ils vous attendent. Avez-vous de l'or pour eux? Puis-je vous aider à le préparer?
La marquise se dirigea, comme avec répugnance, vers sa chambre.
- Pensez-y, Votre Seigneurie! supplia Martha.
Dieu du ciel, fit-elle soudain, c'est cette sale poudre que vous avez prise!
- Tais-toi idiote! Je sais ce que j'ai à faire. Peut-
être m'en faut-il davantage encore pour m'éclaircir l'esprit.
- Il est assez clair comme ça, fit Martha d'un ton apaisant. Mais regardez donc, madame, vous avez perdu le fourreau de votre canne-épée.
La marquise considéra l'arme qu'elle tenait à la main.
- Il faut que je la retrouve, marmonna-t-elle. Il faut absolument que je la trouve!
349
- Oui, oui, Votre Seigneurie, fit Martha. Mais dépêchez-vous, les hommes attendent.
Toutes deux arrivèrent dans la chambre de la marquise. Celle-ci resta debout au milieu de la pièce, tandis que Martha se dirigeait vers la coiffeuse.
- L'or? Où Madame l'a-t-elle caché? demanda Martha.
- Je n'en ai pas.
- Pas d'or?
Martha était horrifiée. La bouche ouverte, elle regardait la marquise d'un air stupide.
- Alors pourquoi Madame a-t-elle envoyé chercher les hommes?
- Parce que j'ai besoin d'argent. Parce qu'ils m'en procureront. Apporte-moi mon coffret à bijoux.
- Votre coffret à bijoux?
- Oui, et vite, fit la marquise, trépignant.
Martha tourna la clef et leva le lourd couvercle. A l'intérieur, reposaient les joyaux des Vulcan, dans des cases doublées de velours. La marquise, tendant la main, saisit deux grands colliers, l'un de rubis gros comme des œufs de pigeon, l'autre de diamants qui semblaient scintiller d'un éclat extraordinaire sous la lueur des bougies.
- L'autre plateau, ordonna-t-elle d'un ton coupant.
Obéissante, Martha souleva le plateau, et alors apparurent des bracelets et des diadèmes assortis aux colliers. La marquise en prit deux ou trois et retourna vers la porté.
Elle s'élança comme si elle avait des ailes. Et, en effet, à cette minute, elle avait la sensation de voler en dévalant l'étroit escalier qui conduisait à la porte secrète. Elle ne se donna même pas la peine d'allumer les bougies dans le tunnel. Par habitude, elle 350
marchait sans hésitation dans le noir, sans s'arrêter au moment de descendre les marches de pierre.
Rapidement, elle descendait, et maintenant elle sentait sur elle l'air frais et humide. De temps en temps, se faisait entendre au loin le fracas d'un coup de tonnerre qui se répercutait à l'infini, mais la marquise n'y prêta pas attention. Bientôt, elle vit devant elle la caverne éclairée et, en entrant, elle trouva les hommes, en cerclé, qui attendaient son arrivée.
Elle surgit soudain parmi eux : avec ses épaules nues scintillantes de bijoux, sa tête rousse qu'elle portait haut, ses yeux sombres, étranges, inquiétants, elle semblait appartenir à un autre monde.
Padlett s'avança :
- Bonsoir, madame la marquise.
- Ainsi vous êtes venus? dit-elle.
- Oui, madame, vous nous avez envoyé chercher, et nous sommes prêts.
La marquise le regarda un moment sans parler et, comme pour la presser, il ajouta :
- Avez-vous l'or qui nous est dû, madame?
- L'or? Non, je n'ai pas d'or. Mais j'ai cela. Prenez.
Ce sont des pièces rares avec lesquelles vous pourrez acheter plus que vous ne transporterez.
De la main gauche, d'un geste théâtral, elle offrit les joyaux. Un des bracelets tomba par terre, étincelant sur le sol humide. Personne ne bougea pour le ramasser. Les hommes tenaient les yeux fixés sur lady Vulcan et un murmure se fit entendre parmi ceux qui se trouvaient en arrière.
- Des bijoux, Votre Seigneurie! s'exclama Padlett.
Comment écouler cette marchandise-là de l'autre côté de la Manche? L'or est préférable.
- Mais je vous dis, fit la marquise avec impatience, que je n'ai pas d'or! Prenez les bijoux. Vous en 351
tirerez des milliers de guinées. Ils ont de la valeur, une énorme valeur, vous pouvez m'en croire.
Padlett se tourna vers les hommes dont il était l'interprète.
Ce qu'il lut sur leurs visages accrut sa propre répugnance.
- Je suis bien ennuyé de désobliger Madame la marquise, dit-il, mais il est très difficile, en France, de vendre des choses de ce genre. Il y a des espions partout. Et on nous accuserait sûrement de les avoir volées. C'est du bon or pur que veulent les Français.
- Vous ferez ce que je vous ordonne, dit la marquise, avec une note menaçante dans la voix.
Padlett, de nouveau, se tourna vers les autres comme pour réclamer leur avis. L'un des hommes, un grand gaillard au nez cassé et portant une barbe, déclara :
- Ça, c'est des marchandises dangereuses. Nous, on n'a pas de raison de prendre autre chose que de l'or, et puis on veut davantage pour le voyage. Cinq guinées, c'est pas assez. Y en a qui paient sept guinées et plus. Et aussi, on veut avoir une part de ce qu'on ramène. Au moins une bouteille pour rapporter à la maison, et puis d'autres denrées.
- Vous n'aurez ni cognac ni produits de la cargaison, cria furieusement la marquise. Vous connaissez ma loi! On vous l'a répétée assez souvent.
- Oui, mais c'est nous qu'on va faire la loi, maintenant! cria un autre homme.
- Canailles, gredins, oseriez-vous me menacer?
rugit la marquise.
Furieuse, elle leur faisait face. L'arme miroitait dans sa main droite, tandis que ses doigts se cris-paient sur la garde.
- Et alors, qu'est-ce que vous feriez? fit l'un des 352
contrebandiers à mi-voix. Vous nous embrocheriez comme le jeune Adam?
La marquise, haletante, demeurait immobile, les ailes de son nez palpitant de colère.
- Brigands, cria-t-elle, lie de terre, ignobles bandits! Vous ferez ce que je vous commande, ou bien vous vous en repentirez!
- Elle est piquée, murmura l'un des hommes à
son voisin.
Le mot, bien que prononcé à voix basse, se répercuta sur les parois de la caverne et vint aux oreilles de la marquise.
- Piquée? cria-t-elle. Oui, piquée d'avoir eu confiance en une bande de vauriens tels que vous!
Exécutez mes ordres, sinon vous sentirez la morsure de ceci!
Soudain, elle brandit sa dague. L'homme le plus proche d'elle recula d'un pas.
- Touché! fit-elle en riant. Arrière, lâches! Je vais vous apprendre qui est le maître ici. Vous m'obéirez ou bien je fais appel aux dragons, à qui je vous livrerai tous! Je n'ai pas peur de vous, mais vous, vous aurez peur de moi. Vous allez mesurer ma force, mon pouvoir, et vous exécuterez mes ordres, sinon vous paierez votre désobéissance... vous la paierez de votre vie!
Il y eut un silence soudain. Puis Padlett s'inter-posa :
- Au nom du ciel, Votre Seigneurie...
Mais il n'en put dire davantage. Une pierre, lancée du fond de la caverne, venait d'atteindre la marquise à l'épaule. Elle chancela, puis hurla :
- Vous n'allez pas m'attaquer maintenant, bandits? Mais attendez, vous vous traînerez à mes pieds pour implorer votre pardon!
Elle fit un rapide mouvement en avant. La lame 353
de l'épée déchira le bras d'un des hommes pris par surprise. Mais une autre pierre, énorme celle-là, vint la frapper entre les deux yeux, et, comme elle vacillait sous la violence du coup, une autre encore l'atteignit. Il y eut un soudain tumulte de voix dures, bestiales. Un instant, la voix de Padlett le domina :
- Arrêtez, m'entendez-vous... arrêtez...
Puis, la voix s'éteignit. Les pierres volaient, frappant l'une après l'autre la marquise qui, bientôt, tomba sur les genoux. Enfin, elle s'affaissa sur le sol.
Elle poussa un cri, qui se perdit dans la mêlée.
Une espèce de grondement, guttural et sourd, semblable à celui de l'animal qui fonce sur sa proie, emplissait la caverne. Puis, soudain, on n'entendit plus que le bruit des pas courant dans le tunnel jusqu'à la mer. Ensuite, une clameur confuse, et le battement des rames frappant l'eau en toute hâte et sans la moindre précaution. Enfin, le silence régna.
Les torches éclairaient toujours la vaste caverne.
A l'extrémité de celle-ci, un tas de pierres recouvrait en partie le corps d'une femme. La main tendue de celle-ci serrait encore les deux grands colliers de rubis et de diamants qui scintillaient sous les lumières vacillantes. On percevait tout proche le clapotis des vagues et, au loin, de temps à autre, un roulement de tonnerre. L'air était humide et froid; tout semblait paisible.
Justin, arrivant aux grilles de Mandrake, put constater que l'orage s'éloignait. Quand la pluie avait commencé à tomber, il était encore à plusieurs milles du château, mais, n'ayant traversé que la queue de l'orage, il avait été suffisamment protégé par son épais manteau de cheval. Aux abords 354
de la maison, il vit de grandes mares d'eau : dans ces parages les averses avaient dû être violentes.
Une fois dans la cour, il jeta les rênes à un serviteur et gravit le perron.
Avant même qu'il eût atteint la porte, celle-ci s'ouvrit devant lui. Le vieux maître d'hôtel se tenait dans le hall devant une rangée de domestiques.
Justin pénétra à l'intérieur. Mais, comme le maître d'hôtel commençait le petit discours qu'il avait répété toute la journée après avoir appris la nouvelle du mariage, lord Vulcan lui jeta un tel regard que les mots se figèrent sur ses lèvres. Bouche bée, il suivit des yeux le marquis. Celui-ci se débarrassait de son manteau et de ses gants, mais sans se départir de cette sombre expression qui glaçait jusqu'à la moelle ceux qui voulaient lui adresser la parole. Le valet de chambre personnel de lord Vulcan, qui avait attendu dans un coin éloigné du hall, s'avançait et présentait une lettre sur un plateau d'argent.
- Qu'est-ce que cela, Wilkins? interrogea lord Vulcan d'une voix dure.
- C'est un pli urgent, monseigneur, répondit le valet.
- Urgent? fit Justin du ton de quelqu'un qui jugeait ce mot déplacé.
- C'est de la part de Mme la marquise, fit Wilkins avec calme. Mme la marquise a insisté pour que cette lettre vous soit remise dès votre arrivée.
- Mme la marquise? dit Justin d'un ton interrogateur.
- Oui, monseigneur, Mme la marquise a fait bon voyage, sans aucune fatigue.
Justin saisit la lettre et l'ouvrit en hâte. Alors, ceux qui l'observaient eurent l'impression que le masque sombre qui recouvrait son visage s'éva-355
nouissait, et que, tout à coup, le marquis retrouvait sa jeunesse. Sans un mot, il se retourna et, quatre à
quatre, monta le grand escalier. Sur le palier du premier étage, il hésita un instant, ce qui permit à
Mrs Matthews, la femme de charge, de venir au-devant de lui, un discours de bienvenue aux lèvres.
Elle fit une révérence.
- Bonjour, monseigneur, j'ai l'honneur de vous souhaiter...
- Dans quelle chambre est Mme la marquise?
coupa Justin.
La femme de charge respira longuement.
- Mais dans la chambre qu'elle occupait déjà, monseigneur, Mme la marquise douairière a donné
des instructions pour que rien ne soit changé...
- C'est ainsi que vous vous permettez de traiter ma femme? fit Justin d'un ton tranchant. Comment a-t-on osé la recevoir de cette façon? Qu'on prépare sur-le-champ la chambre de la reine. Vous savez aussi bien que moi, Mrs Matthews, qu'il est de tradition que la nouvelle épouse d'un héritier de Mandrake couche dans la chambre de la reine.
Mme Matthews parut fort agitée :
- Oui, monseigneur. Bien sûr, monseigneur. Je vous demande bien pardon, monseigneur, mais c'est Mme la marquise douairière qui...
- Faites ce que je vous dis, fit Justin.
Puis il disparut, plantant là la femme de charge qui murmurait encore des excuses et multipliait les révérences.
En hâte, il monta jusqu'au second étage. En arrivant au couloir qui menait à la chambre de Séréna, il fit halte une minute et jeta un coup d'oeil à la note qu'il tenait à la main comme pour se rassurer. Puis, il se remit en marche. Il vit la porte 356
de la chambre grande ouverte et, comme il approchait, ralentit un peu le pas.
Arrivé devant la chambre, il frappa. Comme on ne répondait pas, au bout d'un moment, il appela :
- Séréna!
Toujours pas de réponse. Il entra dans la pièce.
Personne. Le feu brûlait gaiement dans la cheminée, les bougies étaient allumées, mais, à sa grande surprise, Justin vit une table renversée qui, en tombant, avait fait choir une boîte à ouvrage dont le contenu était répandu sur le tapis. Un moment, il regarda tout autour de lui, ne sachant que penser, puis il aperçut, brisé sur le sol, le verrou de la porte.
Il allait pousser un cri lorsqu'il entendit un bruit venant de la chambre voisine. Avec impatience, il frappa, mais, sans attendre la réponse, il tourna le bouton et entra.
Tout de suite, il vit Eudora, gisant sur le lit, la bouche ouverte, ronflant lourdement.
- Allons, réveillez-vous, fit-il en colère. Où est votre maîtresse?
Se penchant, il la secoua par les épaules. Comme elle ne bougeait pas, il eut, comme Séréna tout à
l'heure, l'impression d'un sommeil anormal. Quittant la chambre, il retourna chez Séréna. Perplexe, il regardait autour de lui quand, tout à coup, ses yeux se fixèrent sur la porte de la tourelle.
Une expression de soulagement apparut sur ses traits. Il s'avança vivement, entra dans la pièce et trouva la petite porte ouverte sur l'escalier en colimaçon. En hâte, il descendit, ses bottes réson-nant sur les marches de pierre. Puis, il pénétra dans la bibliothèque.
Le vieux valet qu'il connaissait depuis l'enfance était agenouillé à côté du vieillard.
- Newman, s'exclama-t-il, qu'y a-t-il?
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Le domestique se leva. Des larmes coulaient le long de ses joues.
- M. le marquis est mort, monsieur Justin, dit-il.
Il est mort en travaillant. Juste comme il avait souhaité mourir...
Lentement, Justin vint auprès de son pere. Avec douceur, il toucha la joue froide du vieillard. Puis, comme il tâtait la main qui tenait encore la plume d'oie au-dessus du papier blanc, il poussa une soudaine exclamation, car il venait de voir le dernier mot écrit par son père : fin.
- Il avait fini son livre, dit-il, très calme. C'est pourquoi il est mort, Newman. Son ouvrage est achevé.
- Oh! monsieur Justin... Que Dieu accorde le repos à son âme! sanglota le vieux domestique.
- Quelqu'un est-il venu ici, Newman? interrogea Justin vivement. La jeune dame de l'autre jour? Elle a dû passer par ici?
- Je ne l'ai pas vue, répondit Newman. Je n'ai vu que Mme la marquise, monsieur Justin, elle faisait peur à voir, avec une dague nue à la main.
- Une dague nue? Vous en êtes sûr?
- Aussi sûr que je suis ici, monsieur Justin, et même elle cherchait quelqu'un, car elle m'a demandé aussi si j'avais vu une jeune fille.
- Oh! mon Dieu!
Justin avait prononcé ces mots avec difficulté
tandis qu'il ouvrait la porte de la bibliothèque. Du regard, il fouilla le corridor et tressaillit. L'entrée donnant sur le jardin était ouverte. Il sentait l'air frais, il respirait le parfum humide de la terre mouillée par la pluie. En courant, il descendit les marches de pierre, puis il sortit dans le jardin, où, immobile, il écouta, tournant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche. Pendant un moment, il ne perçut 358
d'abord que le fracas du tonnerre au loin sur la mer. Puis, il entendit autre chose, un chien qui hurlait, l'aboiement grave d'un dogue. Il se précipita en courant vers l'endroit d'où venait cet aboiement.
Torqo le guidait vers le lieu où Séréna avait perdu pied, bondissant jusqu'à l'extrême bord de la falaise, puis revenant en arrière, aboyant éperdument et faisant de son mieux pour attirer l'attention sur la chute de sa maîtresse.
Justin se pencha pour voir où Séréna était tombée. La saillie de la falaise était très étroite et c'était miracle si la jeune fille ne s'était pas tuée sur les rochers pointus, à des centaines de pieds au-dessous. Mais sa robe s'était accrochée aux racines d'un vieil arbre. Pour la tirer de là, il fallait une prudence extrême.
En quelques minutes, Justin courut au château, réveilla le personnel et revint, muni d'une corde solide, accompagné de plusieurs valets jeunes et robustes. Avec précaution, ceux-ci le descendirent le long de la falaise. Il n'avait voulu laisser à
personne le soin de tenter le sauvetage. L'entreprise était dangereuse et pour Séréna et pour lui, car le moindre geste mal calculé pouvait les envoyer tous deux rouler sur les rochers. Quand enfin il tint Séréna dans ses bras, il cria aux hommes de le hisser jusqu'à eux. Enfin, il fut ramené au sommet de la falaise où des mains secourables se tendirent pour prendre le précieux fardeau, mais il les repoussa. Se dégageant de la corde, il porta lui-même Séréna à travers les jardins jusqu'à la maison et dans la chambre de la reine.
Aux lumières des bougies dans le hall, un moment désespéré, il la crut morte. Elle était d'une pâleur extrême et ses cheveux blonds, mouillés par la pluie d'orage, répandus sur ses épaules, lui don-359
naient une apparence de fragilité presque tragique.
- Séréna, murmura-t-il avec passion, Séréna!
Mais elle ne pouvait l'entendre. Ce fut seulement quand, une fois dans la chambre, il l'eut déposée sur le lit, que les paupières de la jeune fille battirent légèrement et qu'une de ses mains, bleuie par le froid, fit un vague mouvement.
Avec des précautions infinies, Justin doucement retira son bras.
- Grands dieux! Mais Mme la marquise est trempée jusqu'aux os! s'exclama la femme de charge qui, de l'autre côté du lit, observait avec inquiétude le corps inanimé.
- Vite, des couvertures, des briques chaudes, du cognac! ordonna Justin d'un ton bref.
- On va les apporter tout de suite, monseigneur.
Pourvu qu'il ne soit pas trop tard!
- Séréna!
Dans la voix de lord Vulcan vibrait une note d'angoisse.
Séréna fit un geste convulsif et ses lèvres remuèrent.
- Justin! fit-elle, Justin, sauvez-moi, oh, sauvez-moi!
A peine si l'on distinguait les mots qu'elle pronon-
çait, mais, malgré cela, ils révélaient une terreur telle que tous ceux qui se trouvaient là en eurent les larmes aux yeux.
- Vous êtes sauvée, sauvée, m'entendez-vous? fit Justin. Je vous ai sauvée, soyez tranquille.
Il prit l'une des mains de Séréna et commença de la frotter doucement. Mais, avec une force surprenante, la jeune femme la lui arracha.
- Justin! criait-elle, Justin, sauvez-moi! (Puis, sur un ton de supplication pathétique, elle ajouta :) Oh!
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montrez-moi le chemin. Il faut que j'aille auprès de lui! Il est tombé Justin... Justin... Oui, c'est lui le désir de mon cœur!
- La pauvre, elle délire! s'exclama Mrs Matthews.
Mais, comme elle le raconta plus tard, elle n'en dit pas plus, car l'expression qu'elle avait vue apparaître sur les traits de M. le marquis lui avait coupé la parole.