Chapter 10

- Votre habit d'amazone me fait envie! dit Isabel, qui, montée sur son magnifique alezan, vint se placer à côté de Séréna.

Séréna sourit.

- J'ai une telle peur de l'abîmer, dit-elle, que c'est à peine si j'ose remuer! Je ne l'ai que depuis hier.

- Jamais je n'ai vu pareil velours! déclara Isabel, qui avait ôté son gant et, de la main, caressait la jupe de Séréna. Je jurerais bien qu'on ne pourrait trouver le même en Angleterre.

Rougissante, Séréna, regardant autour d'elle, essaya de changer de conversation.

- Mais c'est lord Vulcan qui vient au-devant de nous! fit-elle.

- Oui, c'est Vulcan en personne, dit une voix qui fit sursauter les deux jeunes femmes.

Lord Gillingham, à cheval, s'était approché sans qu'elles le "vissent, suivi de Nicolas.

- Bon Dieu! la belle bête! s'exclama Gilly.

- Mesdames, je vous salue, dit le marquis en levant son chapeau. (Puis, s'adressant à lord Gillingham :) Vous avez raison, Coup-de-Tonnerre est un aminal magnifique, mais pas commode à mener; il a trop de sang arabe.

Comme il se sentait regardé, Coup-de-Tonnerre piaffait et se cabrait. On ne pouvait qu'admirer la maîtrise avec laquelle le marquis le dominait.

- Prenez garde à vous, Justin, fit Isabel d'un ton inquiet. Ce monstre me paraît terrible. Il doit avoir un caractère diabolique. Et il ne cherche sûrement qu'à vous flanquer par terre.

Le marquis sourit.

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- Soyez tranquille, je fais attention, Isabel, et Coup-de-Tonnerre a déjà trouvé son maître. Maintenant, si vous voulez bien m'excuser, je vais lui imposer un galop d'enfer.

Après un grand salut, lord Vulcan s'éloigna à

bonne allure, tandis que ses amis le suivaient des yeux.

- Ce diable d'homme sait monter, je suis bien forcé de le reconnaître, dit Nicolas d'un ton acide qui provoqua la gaieté d'Isabel.

Celle-ci se retourna sur sa selle.

- Pauvre Nicolas! dit-elle. Vous a-t-il jeté dans un nouveau désespoir? Mais je puis vous assurer que, vous aussi, vous êtes un cavalier-né.

- Nicolas a toujours été grand amateur de chevaux, déclara Séréna.

Mais Nicolas, on le voyait, ne voulait pas être consolé. Il se tenait très bien à cheval, mais sa paisible jument grise ne lui donnait aucune occasion de montrer ses talents. D'ailleurs, comment rivaliser avec lord Vulcan, l'élégance incarnée, maî-trisant un pur-sang?

Le petit groupe se dirigea vers l'extrémité du parc. Séréna chevauchait un peu à l'écart des autres, n'ayant nul désir de prendre part à leur bavardage. Pourtant, ce n'était pas pour réfléchir qu'elle recherchait la solitude, car elle redoutait ses propres pensées. Mais tant de choses s'étaient passées, les événements qu'elle avait traversés au cours de ces dernières journées l'avaient à tel point bouleversée, qu'elle désirait par-dessus tout avoir un moment de répit afin de chasser les nuages amoncelés sur sa tête et de repousser les problèmes qui, de toutes parts, l'assiégeaient. Un moment de répit pour jouir sans arrière-pensée du soleil, de la fraîcheur de l'air, du plaisir d'être sur un cheval.

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Elle adorait monter et, dès sa tendre enfance, elle avait eu, à Staverley, des chevaux entre les mains.

Mais quelle différence avec Mandrake! La bête qu'on lui avait donnée était belle, sensible et, comme disait le groom, « faite pour une dame ». Et puis Séréna n'eût pas été femme si elle n'eût pas éprouvé une véritable satisfaction à porter sa nouvelle amazone qui, elle le savait, lui allait à ravir.

Celle-ci, taillée dans ce merveilleux velours qui avait excité l'admiration d'Isabel, était garnie d'un col de dentelle. Un chapeau orné d'une plume recourbée qui venait caresser l'épaule complétait l'ensemble.

Une vraie gravure de mode, pensait Séréna, qui, tout en avançant, se demandait si le marquis avait remarqué l'élégance de sa tenue et ce qu'il en avait pensé. « Le marquis!... » Ce titre ne lui appartenait pas. Et devant elle apparaissait le bon visage du vieillard. La nuit dernière, elle n'avait pu dormir; devant ses yeux grands ouverts dans l'obscurité, avait défilé une suite d'images.

Le vieux marquis entouré de ses livres, le long tunnel sombre qu'elle avait suivi pour aller chercher la marquise, la caverne éclairée par les torches qui soulignaient les aspérités de la pierre, et puis les traits des contrebandiers, la marquise debout au milieu d'eux dans sa beauté éblouissante, et puis...

le flot de sang s'écoulant de la bouche du mourant.

Séréna n'osait pas s'appesantir sur cette dernière vision qui, pourtant, la hantait, lui inspirait une indicible terreur; et il lui fallait rassembler toutes les forces de sa volonté pour la chasser de son esprit. Cependant elle demeurait dans les profondeurs obscures de sa mémoire, remontant de temps à autre à la surface comme un fantôme malheureux.

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Après sa promenade dans les jardins où elle était arrivée par l'entrée réservée au marquis, elle avait pris, pour retourner chez elle, son chemin habituel.

En longeant le couloir aux boiseries de chêne, elle n'avait pu s'empêcher de courir jusqu'au pied de l'escalier, en proie à un frisson d'horreur et de dégoût qu'elle ne pouvait réprimer; elle savait que, si elle l'avait voulu, elle aurait pu facilement retrouver l'issue secrète dans le panneau. Une seconde, elle avait été follement tentée de faire jouer le mécanisme, d'ouvrir la porte, de descendre les marches étroites, afin d'aller voir si la caverne était vide, si, selon les ordres de la marquise, le cadavre avait été enlevé.

Qu'en avait-on fait? Séréna se posait la question, bien qu'elle connût la réponse, une réponse qui la faisait frémir de la tête aux pieds.

Ce désir fou n'avait duré que l'espace d'un éclair, et Séréna s'était hâtée de remonter l'escalier pour se réfugier dans sa chambre. Elle avait envoyé

Eudora porter un message à la marquise pour demander qu'on voulût bien l'excuser de ne pas paraître à dîner, car elle se sentait fatiguée.

C'était d'ailleurs la vérité. Elle se sentait encore ébranlée par le choc; en se glissant dans les draps frais de son lit, la jeune fille avait été secouée d'un tremblement jusqu'au moment où la servante lui avait apporté des briques pour la réchauffer et du lait chaud à boire. Mais la jeunesse réagit vite et, malgré une seconde nuit sans sommeil, Séréna, le lendemain matin, avait retrouvé sa fraîcheur, et éprouvé le désir d'échapper à ses nombreuses pensées.

Aussi avait-elle été fort aise du petit mot que lui avait envoyé Isabel et dans lequel celle-ci lui annon-

çait sa visite en compagnie de Nicolas et de Gilly.

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Les terreurs, les horreurs de la nuit semblaient dissipées, tout au moins elles paraissaient moins redoutables à la lumière du soleil d'été. Au cours de son insomnie, la jeune fille s'était convaincue qu'il lui fallait fuir Mandrake, se sauver, trouver refuge ailleurs, fût-ce dans le lieu le plus humble, le moins attrayant.

Mais après avoir réfléchi, elle avait compris que la fuite ne résoudrait rien. Car l'obligation de payer sa dette à Justin subsistait. La conduite de la marquise, aussi affreuse, aussi ignoble qu'elle fût, ne la concernait en rien. Elle demeurait prisonnière de Justin, liée par une dette d'honneur qui ne pouvait être remise que par lui; jusqu'au jour où il la dé-lierait, quitter Mandrake sèrait un acte de lâcheté, l'acte de quelqu'un qui refuse de payer ce qu'il doit.

Non, elle ne permettrait pas à la marquise de lui faire perdre son courage. Son courage, sa seule défense contre le futur, contre tout ce qui pouvait lui arriver. Séréna releva la tête, oubliant qu'elle n'était pas seule, et la voix d'Isabel, amusée et taquine, le lui rappela :

- Que vous a-t-on fait, Séréna? Quel air farouche!

Un peu confuse, Séréna sourit.

- Rien du tout, répondit-elle. Je réfléchissais.

- Vous réfléchissiez! s'exclama Isabel. Alors, c'est qu'on vous a causé un souci. Bien sûr, ce doit être cet odieux Harry Wrotham.

- Cela ne m'étonne pas que Séréna ait de l'aversion pour cet homme-là, fit Nicolas. C'est vraiment un individu antipathique.

- Je suis tout à fait de cet avis, acquiesça Isabel.

Mais inutile d'exciter Séréna contre lui. Il est évident qu'il fera ici un long séjour, car la marquise tient beaucoup à lui.

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- On se demande pourquoi, étant donné les gains qu'il fait sur elle, observa lord Gillingham.

- C'est vrai, fit Nicolas. Il a gagné plusieurs centaines de guinées hier soir. Je l'ai vu faire l'addition.

- Peut-être, mais elle en retrouvera une partie, répliqua Isabel.

- Que veux-tu dire? interrogea son frère.

- Je ne sais rien de précis, dit Isabel, mais avant-hier, au cours de la soirée, alors que je m'appro-chais de la table de la marquise, j'ai entendu cette dernière déclarer : « Quinze mille guinées, Harry.

Cela les vaut et vous le savez. » Et lui, avec son affreuse voix, répondait : « Pas plus de dix mille, Harriet, et seulement quand la marchandise me sera livrée. Pas avant. » Il prononçait ces mots « la marchandise » avec un accent bizarre, et c'est même là ce qui me fit comprendre que je surpre-nais une conversation intime. Au moment où je m'éloignais discrètement, la marquise disait :

« Vous êtes vraiment une crapule, Harry, vous voulez avoir... »

Isabel s'interrompit. Son frère l'interrogea :

- Vous voulez avoir quoi?...

- Je n'en ai pas entendu davantage, répondit-elle.

- Bon Dieu! Isabel, tu aurais pu écouter une minute de plus.

- C'est exactement ce que j'ai pensé un peu plus tard, fit Isabel. Mais qu'en dites-vous? Et vous, Séréna, qu'en pensez-vous?

Séréna détourna la tête :

- Je ne sais pas... Je n'ai aucune idée, fit-elle vivement, balbutiant un peu. Mais il fait trop beau pour parler d'un être comme Harry Wrotham. Je vous propose une course. Tenez, jusqu'à la petite église, là-bas. D'accord?

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Tous acceptèrent le défi et elle se sentit soulagée d'avoir, tout au moins pour l'instant, fait dériver leur attention vers un autre sujet. Elle comprenait clairement le sens des paroles de la marquise. Mais celle-ci était bien imprudente de parler ouvertement d'un sujet aussi délicat. Si jamais l'on venait à

découvrir le trafic de contrebande qui se faisait à

Mandrake, la marquise ne serait pas seule en cause : son fils et toute la maisonnée seraient impliqués dans l'affaire. Cela soulèverait un énorme scandale, et qui sait quels secrets pourraient être mis à jour, quelles révélations pourraient s'ensui-vre?

Et même l'existence du vieux marquis pourrait être découverte. Séréna frémit à l'idée des commen-taires du monde sur ce fils qui avait pris le titre de son père avant la mort de celui-ci. L'orgueil de Justin serait alors réduit en poussière.

Il avait fait preuve de loyauté à l'égard de sa mère, bien qu'il eût sans doute terriblement à

souffrir d'être complice de ce mensonge. Autant que Séréna détestât Justin, elle avait cependant assez d'esprit de justice pour reconnaître que mentir n'était point dans son caractère. Oui, sans doute en gardait-il une terrible blessure, et peut-être était-ce là la cause de son cynisme, de son indifférence à

tout ce qui, en d'autres circonstances, eût comblé

d'aise le cœur d'un jeune homme. Elle en arrivait à

le plaindre. Et pourtant, comment accepter pour vrai qu'il ne jouait aucun rôle dans le trafic fraudu-leux qui se déroulait derrière la pompe et la magnificence de Mandrake?

Que savait-il des contrebandiers? Lors de l'irruption des douaniers, il connaissait le lieu où se trouvait sa mère. Tirait-il, lui aussi, des bénéfices de ces cargaisons venues de France? Séréna ne pouvait 193

se résoudre à le croire. Peut-être, tout comme la mort simulée de son père, n'avait-il connu que trop tard l'existence du commerce de contrebande?

« Oh! que je voudrais pouvoir comprendre, avoir une certitude! » se disait-elle tout en galopant vers la petite église, qu'elle atteignit après avoir dépassé

Nicolas d'une longueur.

- J'ai gagné! cria-t-elle, très excitée de sa victoire.

- Bravo, Séréna! s'écria lord Gillingham qui arrivait troisième.

Puis une autre voix la félicita :

- Vous savez monter!

La jeune fille, se retournant, vit le marquis immobile sur sa monture à l'ombre des arbres. Il avança un peu pour venir à côté d'elle. Elle le regarda, souriante, légèrement essoufflée :

- C'est votre cheval qui mérite des compliments, monseigneur.

Elle se pencha tout en parlant pour flatter l'encolure de la jument. Lord Vulcan ne la quittait pas des yeux. Isabel arrivait au petit trot. Loin derrière les autres, elle ne se pressait pas.

- Ah! vous allez trop vite pour moi! s'écria-t-elle dès qu'elle fut à portée de voix. J'ai bien essayé de soutenir ce train, mais j'ai failli perdre mon chapeau, et, comme il n'est pas encore payé, j'ai décidé

de vous suivre lentement et à une allure plus convenable.

Son frère et Nicolas éclatèrent de rire à cette piteuse déclaration de la téméraire Isabel. Mais celle-ci, sans faire attention à eux, s'était approchée de Justin et avait posé la main sur son bras.

- Allons, finissez-en d'admirer cette amazone altière, fit-elle, et dites-moi si je suis en beauté, ce matin!

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Dans les yeux de Justin, une lueur brilla. Bien qu'Isabel eût fait un effort pour se dominer, une note de jalousie avait résonné dans sa voix. Il eût été difficile de ne pas l'admirer. Dans son habit écarlate aux parements de soie verte, elle était délicieusement provocante.

- Vous n'avez pas besoin que je vous le dise, Isabel, répondit vivement lord Vulcan. Vous serez toujours la reine... de la ville.

Tout d'abord elle parut satisfaite, puis elle fit une petite moue :

- De la ville, mais pas de Mandrake. Merci, Justin, pour ce compliment mitigé. J'apprécie votre subti-lité.

Pendant quelques minutes, un nuage plana sur le petit groupe joyeux. Il venait de se passer quelque chose d'indéfinissable : tout à coup, le matin parut plus sombre, le soleil moins éclatant, et Séréna se sentit soudain fatiguée.

- Retournons, dit-elle.

Et, sans attendre la réponse, elle partit au galop en direction du château. Arrivée la première, elle laissa son cheval aux mains d'un valet et monta tout de suite dans sa chambre.

- Avez-vous passé un bon moment? demanda Eudora. En tout cas, vos couleurs sont revenues.

- Un très bon moment, répondit Séréna, tout en pensant qu'il serait à la fois peu aimable et faux de dire le contraire.

- Dînerez-vous en bas ce soir? interrogea la servante.

Séréna hocha la tête :

- Je ne puis rester indéfiniment à l'écart. D'ailleurs, je n'aurais pas d'excuse à invoquer, puisque je suis sortie à cheval ce matin.

- Alors, quelle robe mettrez-vous?

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- Peu importe, choisis pour moi.

Tout à coup elle s'étira :

- Dieu! que j'ai envie de dormir! Ce doit être le grand air.

- Etendez-vous un instant, suggéra Eudora. Si vous n'êtes pas réveillée à l'heure du déjeuner, je vous apporterai de quoi manger.

- Qh! Je ne vais pas dormir si longtemps, dit Séréna.

Mais, à peine eut-elle posé la tête sur l'oreiller, qu'elle tomba dans un profond sommeil.

Elle dormit pendant des heures. Eudora, de temps à autre, venait voir si elle n'était pas découverte. L'après-midi touchait à sa fin quand enfin elle s'éveilla. Elle resta un instant plongée dans un demi-sommeil béat, se demandant pourquoi elle se sentait si heureuse, si paisible. Puis, se décidant à

ouvrir les yeux, elle s'aperçut que les rideaux étaient tirés.

- Eudora! appela-t-elle. Quelle heure est-il donc?

- 6 heures passées.

Séréna se dressa sur son lit :

- Tu plaisantes?

- Pas du tout. Regardez la pendule.

- Ai-je dormi si longtemps?

- Cela vous a fait du bien.

- C'est vrai, répondit Séréna. Je suis toute ragail-lardie, prête à affronter n'importe quoi.

Se glissant hors du lit, elle s'enveloppa d'un châle et se dirigea vers la fenêtre. Le soleil, très bas à

l'horizon, se couchait dans un flamboiement d'écarlate et d'or, et, dans le ciel, la lune se levait. La mer était très calme et nulle vague n'en altérait le bleu profond.

- Que c'est beau! fit Séréna. (Puis, se retournant 196

vers la servante avec un petit sourire, elle ajouta :) J'ai un peu honte de l'avouer, mais j'ai faim.

- Je vais aller vous chercher quelque chose de léger. Car je ne veux pas vous couper l'appétit pour le dîner.

A ces mots, Séréna se mit à rire. Enfant, elle avait si souvent entendu cette phrase.

- Je me sens capable de manger un bœuf entier, dit-elle. Ne t'inquiète pas de mon dîner. Il me restera assez d'appétit!

- Ne mangez pas trop, fit Eudora, sévère, car vous ne pourrez pas entrer dans la robe que j'ai choisie pour Vous.

De nouveau Séréna rit, car Eudora avait toujours le dernier mot. Serrant son châle sur sa chemise de nuit, elle alla s'asseoir devant la fenêtre en attendant le retour de la servante. Il eût été merveilleux, par une nuit pareille, d'aller faire un tour en mer, songeait-elle. A cette idée, elle se souvint des contrebandiers. Feraient-ils la traversée ce soir?

Elle ne savait pas grand-chose de leur activité et ignorait la durée du repos qu'ils prenaient entre deux voyages; celui-ci dépendait-il du calme de la mer, de la direction du vent?

D'un air interrogateur, elle considérait la lune.

Celle-ci, pas encore pleine, répandait cependant assez de clarté pour mettre en danger ceux qui désiraient n'être point vus. Sans doute la brume ou le brouillard étaient-ils préférables pour échapper à

la surveillance des douaniers? « Je ne veux plus penser à cela, se dit-elle. Il me faut oublier. Sinon, j'en deviendrai folle. »

Eudora revenait, portant un plateau chargé de poulet froid et de jambon, d'un gâteau à la crème et d'une petite corbeille emplie de fraises bien rouges.

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- Les premières de l'année, annonça-t-elle. Le valet de chambre de M. le marquis a eu la gentillesse de les demander pour moi à l'un des jardi niers. Même Mme la marquise n'en a pas encore goûté.

- Tu es étonnante, Eudora! s'exclama Séréna. Tu sais combien j'aime les fraises! Comme j'en mange pour la première fois, il faut que je formule un vœu.

Tout en prononçant ces paroles, la phrase de Mme Roxana lui revenait à l'esprit. « Un jour, vous connaîtrez le désir de votre cœur et vous le réaliserez. » En attendant, qu'allait-elle souhaiter? Elle prit une fraise.

- Voilà qui me rappelle Staverley, dit-elle. Te souviens-tu, Eudora, quand je pillais les bordures, à

la grande fureur du vieux Meakam? Rien ne me paraîtra jamais aussi délicieux que ces fraises tièdes de soleil, bien meilleures que les autres parce que je les avais cueillies moi-même.

Les souvenirs d'enfance lui revenaient en foule, et elle demeura un instant immobile.

- Allons, mangez un peu, ordonna Eudora. Ça ne sert à rien de songer au passé.

- C'est vrai, reconnut Séréna avec un soupir.

(Elle jeta un regard sur les fraises.) Quel vœu vais-je faire?

Spontanément, il s'en forma un dans son esprit : aimer et être aimée. Un vœu qui se répétait avec insistance. Alors, comme si elle défiait le destin, Séréna croqua le fruit qu'elle tenait entre ses doigts.

Poulet et jambon furent savourés avec plaisir, et Eudora, enchantée, remporta le plat vide. Puis la jeune fille, après avoir savouré le gâteau, revint aux fraises. Une idée lui traversa l'esprit alors. Prenant 198

la corbeille sur le plateau, elle le posa sur le bord de la fenêtre.

- Tu peux prendre le plateau, Eudora, j'ai fini.

- Et la corbeille? demanda la servante.

- Je la garde, répondit Séréna. Je veux la porter à

un ami.

- Un ami?... interrogea la servante.

- Oui, un très bon ami, répondit Séréna d'un ton mystérieux. Et il faut que je commence de m'habiller tout de suite pour être prête de bonne heure.

Eudora prit un air soupçonneux, mais sans se permettre une autre question; elle apporta de l'eau chaude à sa maîtresse, puis elle sortit le linge diaphane que porterait celle-ci sous sa robe de bal.

Elle avait choisi, pour ce soir, une toilette de satin blanc dont le décolleté était souligné de ruchés de dentelle. De petites manches bouffantes y ajoutaient une note particulièrement gracieuse.

Une écharpe de gaze bleue, qui mettait en valeur le blond doré des cheveux et le rose pâle des joues, complétait la robe. Sur les souliers, du même bleu, de minuscules nœuds de ruban léger maintenaient les boucles à leur place. Quand Séréna fut habillée, elle se regarda dans la glace, tandis qu'Eudora poussait une exclamation de joie.

- Que vous êtes jolie, mon petit amour! dit-elle.

Comme je voudrais que ceux qui vous ont connue petite vous revoient à présent! '

- Crois-tu qu'ils remarqueraient ma robe? demanda Séréna. La plupart m'aimaient pour moi-même et ne se souciaient pas de la façon dont j'étais mise. Quant à mon père... (Elle s'arrêta.) N'ayons pas peur de la vérité, Eudora. Au fond, il ne s'intéressait pas beaucoup à moi.

- Après la mort de votre maman, il n'a plus aimé

personne, dit la servante lentement.

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- Pas même sa fille unique, reprit Séréna. J'ai fait de mon mieux pour l'aimer, Eudora, et quelquefois, je me sens honteuse de ne pas le regretter davantage. Mais je tenais si peu de place dans sa vie! Pas plus qu'il n'en tenait dans la mienne! Si vraiment il avait eu de l'affection pour moi, jamais il n'aurait fait ce dernier pari, si cruel.

Sa voix se brisa, puis, avec fermeté, elle sourit :

- Mais pourquoi nous attendrir ainsi? Ne pen-sons plus à cela. Nous disions, n'est-ce pas, que cette robe m'allait bien? (D'un mouvement impulsif, elle se pencha pour embrasser Eudora sur les deux joues :) Tu es le seul être au monde que j'aie jamais aimé, Eudora.

Puis elle traversa la pièce et prit la petite corbeille de fraises.

- Maintenant, fit-elle gaiement, je vais rendre visite à mon ami.

Elle avait posé la main sur la porte qui conduisait à la tourelle.

- Vous descendez encore par là? s'écria Eudora.

De la tête, Séréna fit un geste affirmatif.

- Surtout, ne laisse entrer personne chez moi en mon absence. L'escalier est un secret entre toi et moi, Eudora.

Pour toute réponse, Eudora ferma la porte de la chambre à clef, et Séréna, dans la petite pièce de la tour, tourna la poignée de celle qui donnait accès à

la bibliothèque du vieux marquis.

Soulevant sa robe d'une main afin que l'ourlet ne pût toucher les marches poussiéreuses, et tenant de l'autre sa corbeille de fruits, la jeune fille descendit avec précaution l'escalier en colimaçon. Il faisait sombre, car, déjà, au-dehors, la nuit était tombée.

Mais elle connaissait le chemin. Arrivée devant la porte de la bibliothèque, elle écouta un instant, 200

sachant qu'elle ne devait pas entrer si quelqu'un d'autre se trouvait avec le marquis.

Mais le silence régnait, et, au bout de quelques secondes, elle ouvrit doucement, très doucement.

Les rideaux étaient tirés, et les bougies allumées dans les grands candélabres d'argent.

Comme elle s'y attendait, le marquis, assis, écrivait. Avec des mouvements silencieux, comme pour le surprendre, elle poussa la porte et entra.

Sur la pointe des pieds, elle descendit les trois marches qui formaient le seuil de la pièce, puis tout haut elle dit :

- Bonsoir, monseigneur.

Dans sa robe blanche, environnée d'ombre, elle devait ressembler à un spectre. Aussi ne fut-elle pas autrement surprise de l'exclamation du marquis lorsqu'il leva la tête. Mais, comme le visage lui apparaissait, éclairé par les bougies, ce fut elle qui à

son tour, fut surprise. Ce n'était pas le vieux marquis, mais Justin en personne.

Un instant, tous deux se dévisagèrent, puis Justin se leva et, d'une voix toute différente de sa voix habituelle, interrogea :

- Que faites-vous ici?

A le voir là, Séréna était tellement stupéfaite qu'elle ne put répondre tout de suite; quand, enfin, elle put articuler quelques mots, elle dit d'un ton hésitant :

- Je... je suis venue... rendre visite... à votre père.

- Mon père!

Justin semblait avoir le souffle coupé. Se levant, il vint au-devant de Séréna.

- N'y a-t-il pas un secret dans cette maison que vous n'arriviez à découvrir? demanda-t-il.

Il y avait dans sa voix tant d'irritation que Séréna, 201

malgré sa frayeur, malgré son cœur qui battait à

coups redoublés, ne put s'empêcher de trouver la situation étrange.

- Je... je suis vraiment désolée, répondit-elle, si sincère que Justin, debout devant elle, sentit sa colère l'abandonner.

- Comment avez-vous pu venir jusqu'ici? demanda-t-il.

- Par l'escalier qui descend de ma chambre, monseigneur.

Dans les yeux de Justin brillait maintenant une petite lueur, et, comme s'il avait retrouvé tout à

coup ses manières courtoises, il fit un geste de la main indiquant un fauteuil à haut dossier près de la cheminée.

- Puisque vous êtes là, Séréna, voulez-vous vous asseoir?

Elle s'avança, et Justin jeta un regard sur la petite corbeille qu'elle tenait à la main.

- J'apportais un petit cadeau à votre père, dit-elle.

Justin regarda la corbeille.

- Des fraises! s'exclama-t-il.

- Les premières de la saison, répondit Séréna.

- Viennent-elles de Londres?

- Non..., monseigneur, elles viennent des serres de Mandrake.

Justin se mit à rire à gorge déployée.

- Vous êtes vraiment incorrigible!

Séréna se détendit. Certes, son cœur battait toujours très fort, et elle sentait le rythme accéléré de son pouls, mais sa frayeur s'était évanouie et ses lèvres ne tremblaient plus.

- C'est par hasard que je suis arrivée ici hier, dit-elle, et votre père m'a invitée à revenir le voir.

- Mais comment avez-vous su qu'il était mon père?

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Le regardant à travers ses cils noirs, Séréna dit avec gravité :

- Je l'aurais reconnu, monseigneur... Mais la vérité... lui a échappé.

- Quelle histoire! s'exclama Justin.

- J'ai donné ma parole de ne rien révéler à qui que ce soit, dit Séréna. Vous pouvez me faire confiance.

- Vraiment? demanda Justin.

Séréna leva le menton et ses pupilles se dilatèrent :

- Douteriez-vous de moi, monseigneur?

- Vous êtes une étrangère ici, et pourtant, en quelques jours, vous avez surpris nos secrets. J'ai un peu peur de vous, Séréna.

- Peur? Vous plaisantez, monseigneur?

- Non, je parle très sérieusement.

- Eh bien, je vous promets que les secrets de Mandrake, aussi étranges qu'ils soient, seront bien gardés.

En réponse, il lui tendit la main :

- C'est juré?

Elle posa sa main dans celle de lord Vulcan, et fut surprise de l'étreinte de ses doigts d'acier.

- Je vous jure, dit Séréna, que jamais je ne révélerai rien de ce que j'ai appris ici.

- Merci, Séréna.

Justin, à présent, parlait avec gravité, et, au grand embarras de la jeune fille, il retenait sa main dans la sienne. La chaleur de ses doigts éveillait en elle une sensation jusqu'alors inconnue, une sensation qu'elle ne pouvait définir. Elle se sentit trembler et, soudain, elle fut de nouveau effrayée.

- Une si petite main, disait lord Vulcan, et, pourtant, dans sa paume repose l'honneur de Mandrake.

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Tout à coup, et sans qu'elle s'y attendît, il s'inclina et posa ses lèvres sur la paume ouverte. Pendant quelques secondes, elle fut trop étonnée pour dire un mot; mais, tandis que, un peu haletante, elle frissonnait, saisie d'une souffrance inexplicable, lord Vulcan avait lâché sa main et s'était redressé.

Un moment, il demeura le dos tourné, le bras appuyé à la cheminée. Puis, avec un accent de nonchalance habituel, il reprit :

- Je regrette que vous ne puissiez voir mon père aujourd'hui. Il a été un peu fatigué cet après-midi.

Vous savez peut-être qu'il souffre du cœur. Et il a eu une crise. Son valet de chambre l'a fait coucher, et il est en train de dormir.

- Je suis désolée... de le savoir souffrant.

Séréna parlait bas, incapable de réprimer cette agitation qui la secouait, qui faisait trembler sa voix.

- Quand il s'éveillera, voulez-vous lui remettre ces fraises avec... avec mes amitiés?

Elle se disposait à partir, après avoir posé la corbeille sur le bureau quand lord Vulcan l'arrêta.

- Je suis heureux, Séréna, dit-il d'un ton grave, que vous ayez trouvé quelqu'un à aimer ici... en compensation de tout ce que vous haïssez à Mandrake.

Presque malgré elle, elle leva les yeux vers lui. La lumière des bougies éclairait leurs visages, et une lueur étrange dans les yeux de Justin semblait exercer sur elle un charme surprenant. Jamais elle n'avait remarqué que ce regard, d'ordinaire si froid et cynique, pût être si expressif, comme habité par une flamme intérieure qui l'attirait irrésistiblement.

Vers quoi, elle n'en savait rien. Mais elle avait conscience qu'en cette minute, Justin devait avoir quelque chose à lui dire, quelque chose qu'il n'arrivait pas à formuler avec des mots.

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Ils demeuraient l'un en face de l'autre comme pétrifiés; puis Séréna s'aperçut qu'elle était un peu oppressée; ses lèvres restaient entrouvertes. Bien qu'elle eût peur, elle se sentait très excitée. Elle se disait qu'elle devait s'en aller, et pourtant quelque chose en elle la forçait à rester.

Un crépitement dans le feu rompit le charme qui les tenait enchaînés. Le bruit, pour léger qu'il fût, avait été perçu par Justin, qui avait tressailli. Séréna était libre. Après un murmure d'adieu à peine intelligible, elle avait traversé la pièce, puis, ayant rapidement gravi les marches, avait disparu. La porte se referma derrière elle, la poignée retomba. Et puis, ce fut le silence...

Chapter 11

La marquise s'habillait pour le dîner. Marthe disposait dans les boucles de ses cheveux une guirlande de pierreries. Yvette mettait la dernière main à une robe de gaze d'argent, terminée dans l'après-midi, et le négrillon, debout près de la coiffeuse, tenait à bout de bras un plateau sur lequel reposaient une carafe de cristal pleine de vin et un verre gravé d'un monogramme.

- L'ourlet va bien pour le devant, Votre Seigneurie, dit Yvette, mais le derrière est encore trop long. Je supplie Madame la marquise d'avoir un peu de patience.

- C'est justement ce qu'il me manque. Dépêchez-vous, pour l'amour du ciel!

- Madame la marquise sera prête à temps, fit Martha pour l'apaiser.

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- Je le sais bien, fit la marquise, mais il faut que je parle à Mme Roxana.

Martha eut un grognement. Elle ne pouvait souffrir la voyante, et il suffisait qu'elle entendît prononcer ce nom pour qu'immédiatement elle se renfro-gnât, en émettant un de ces grondements désappro-bateurs dont la marquise, après trente années de service, n'avait pas réussi à lui faire passer l'habitude.

- Je suis obligée de constater, fit la marquise, plus calme, comme si elle s'adressait à elle-même, que Roxana a eu raison dans la plupart des choses qu'elle m'a prédites.

- Seulement celles qui n'avaient pas grand intérêt pour Madame la marquise, fit Martha. Si au moins elle vous donnait des conseils pour les cartes, ce serait plus utile.

- Il est vrai que les étoiles ne parlent pas clairement, dit la marquise.

- C'est plus facile, pardi! rétorqua Martha.

- Mais elle m'a assuré que bientôt les planètes me seraient favorables, continua la marquise, les yeux brillants. Bientôt, bientôt, Martha, et tu seras confondue, toi et tes radotages!

- Je veux espérer que Madame ne sera pas déçue, fit Martha, d'un ton pincé.

La marquise se mit à rire et, tout à coup, son irritation s'évanouit ;

- Ah! Martha, tu es toujours la même! Par le jour le plus ensoleillé, tu jurerais qu'il va pleuvoir! J'ai confiance en Mme Roxana. Elle m'a promis de l'or pour ce soir. Oui, ce soir... Nous verrons bien.

- Madame croit qu'elle va gagner ce soir?

- Non, Martha, je n'ai pas dit cela. J'ai dit que j'espérais recevoir de l'or.

Martha la considéra d'un air inquiet.

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- Madame aurait-elle d'autres projets? interrogea-t-elle.

Elle allait en dire plus, mais voyant qu'Yvette et le petit nègre l'écoutaient, elle serra les lèvres tout en scrutant le visage de la marquise pour y découvrir une réponse.

- Ne te tracasse pas, Martha, dit la marquise. J'ai un nouveau plan, qui est, je t'assure, excellent.

Se levant, elle considéra son image reflétée par le miroir :

- Je ne suis pas encore vieille et décrépite au point que mon cerveau soit sans ressources. Et nous verrons ce soir ce qu'il peut donner.

Martha parut soucieuse. La marquise la bouscu-la :

- Allons, vieille sorcière, va vite me chercher Mme Roxana. Yvette, je vous préviens que je n'at-tendrai pas une minute de plus!

- C'est fini, madame.

Yvette, à genoux par terre, se leva. C'était une Française d'environ quarante ans, et dans ses yeux se lisait une expression d'intense admiration tandis qu'elle regardait sa maîtresse. Elle tendit les bras.

- Vous êtes ravissante, madame, vous êtes exquise!

La marquise se rengorgea :

- La robe est délicieuse, Yvette.

- Sa Seigneurie sera ce soir la plus belle de toutes!

La marquise sourit avec complaisance à l'image que lui renvoyait la glace. Certes, bien peu de femmes possédaient sa beauté, son élégance, son esprit. L'élégance, la puissance, la fortune, elle avait tout. Bien que l'argent, ces temps-ci lui fît défaut, ce soir la chance lui reviendrait. Saisissant la carafe sur le plateau du négrillon, elle versa du vin 207

dans le verre. D'un air songeur elle le but d'abord lentement, puis vida d'un trait le gobelet de cristal.

Elle se sentait joyeuse et excitée. Mais, en même temps, une espèce de crainte, faible mais lancinan-te, l'étreignait. Elle fit tourner autour de son doigt la bague à l'énorme diamant jusqu'à ce que celui-ci étincelât sous la lueur des bougies. Pourquoi se sentir effrayée? Le plan était parfait. Bien conçu, bien pensé, et promettait dix mille guinées. Cela valait la peine! Et pourtant, au fond d'elle-même, toujours cette petite note de mécontentement la tourmentait. Que dirait Justin? A en juger par les apparences, il devrait se montrer indifférent, mais avec lui, on ne savait jamais! Ses réactions étaient souvent imprévisibles.

Hier, quelle n'avait pas été son irritation! Bien qu'elle eût fait un effort pour le défier, la marquise ressentait encore l'effroi provoqué en elle par la colère de son fils. Elle ne se doutait pas qu'il était au courant de ses activités secrètes. Et elle avait éprouvé un véritable choc à voir Séréna, sortant des ombres du souterrain dans la caverne illuminée, en messagère de Justin.

Sur le moment, il avait fallu penser à tant de choses. Ce fut seulement lorsque la marquise, sûre que les soldats et les douaniers n'avaient rien découvert, fut enfin couchée, qu'une idée surgit brusquement dans son esprit : il lui faudrait affronter son fils.

Ainsi Justin savait tout! Pourtant elle avait fait de son mieux pour lui cacher la vérité. Jusqu'à présent elle avait réussi... Mais, après tout, avait-elle réussi?

Ne savait-il pas tout depuis longtemps déjà? N'avait-il pas fermé les yeux, sachant bien que rien n'arrê-terait sa mère?

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Elle l'avait abusé, lui faisant croire que les étoffes de ses nouvelles robes, les bouteilles de cognac, tout ce qui pouvait attirer son attention, avait été

passé en fraude par des amis, ou bien par des pêcheurs qui naviguaient le long de la côte.

Il lui parut amusant de distraire son attention afin qu'il ne pût deviner la réalité, cette organisation habilement agencée qui permettait d'expédier des milliers de livres d'or de l'autre côté de la Manche pour recevoir, en échange, une valeur double en marchandises faciles à écouler. Elle se disait qu'il serait possible de cacher à Justin une partie de la vérité.

Mais le lendemain matin il fallut déchanter.

Justin était venu à elle, en proie à une grande colère. Les yeux durs comme l'acier, les lèvres serrées, il avait prononcé des mots cinglants. Pour la première fois, elle avait eu peur de son fils. Ce n'était plus le petit garçon qu'elle avait pu tenir en esclavage, tout comme ses amants, mais un homme qui la jugeait, un homme à qui elle apparaissait sous son vrai visage, et qui la protégerait, non pas parce qu'il l'aimait, mais parce qu'il voulait à tout prix sauver l'honneur du nom qu'elle portait.

Pour l'émouvoir, elle avait versé quelques larmes, espérant voir disparaître de son visage l'expression de mépris, mais il était demeuré impassible. Rien à

faire que prier afin qu'il n'apprît rien de plus. Un instant, elle avait redouté que Séréna lui parlât de l'homme qu'elle avait tué; mais, évidemment, la terreur avait clos la bouche de la jeune fille. Justin savait beaucoup de choses, y compris le fait qu'on envoyait la cargaison à Londres pour qu'elle y soit vendue, mais il ignorait qu'un des contrebandiers était mort de la main de sa mère. Il en savait d'ailleurs assez pour éprouver cette fureur inté-209

rieure qui était bien plus redoutable qu'une franche colère.

- Il faut que cela cesse! avait-il dit d'un ton catégorique.

- Et si je refuse?

La marquise avait posé la question en le regardant sous ses cils baissés.

- Alors je ferai murer les passages souterrains.

La marquise avait tressailli :

- Tu n'oserais pas! Le secret s'en est transmis d'une génération à l'autre. Il fait partie de Mandrake.

- Notre réputation aussi. Ce domaine nous appartient de père en fils, et toujours, à Mandrake, nous avons maintenu l'ordre et la dignité. Mon père n'aurait jamais dû vous révéler l'existence de ces souterrains. Je devais être le seul dépositaire de ce secret. Vous l'avez surpris et vous, vous en êtes servie pour vos intrigues. J'ai été assez faible pour vous laisser faire jusqu'à présent. J'ai été un instrument entre vos mains, j'ai joué pour vous, je me suis fait passer pour cruel et avide, car j'ai pris l'argent de tous ceux qui ont été assez fous pour jouer contre moi. Moi qui ai toujours exécré le jeu, j'ai joué, convaincu que l'argent gagné contribuerait à

embellir Mandrake. Sans doute avais-je quelques soupçons, mais, imbécile que j'étais, je continuais à

vous croire, bien que mon instinct m'avertit que vous me mentiez. C'est fini. Je ne vous donnerai plus un sou et vous cesserez vos honteuses activités!

- Tu oses me parler sur ce ton! s'était écriée la marquise.

- Oui, j'ose, et cette fois-ci, mère, vous m'obéirez!

Il avait alors quitté la pièce, et pendant longtemps 210

elle était restée appuyée contre ses oreillers, ses doigts pétrissant nerveusement les draps bordés de dentelle. Que faire? Impossible de renoncer maintenant à cette poursuite effrénée de l'or. Cela faisait partie d'elle-même, et vivre sans jouer eût été

pour elle un supplice chaque jour renouvelé. Elle vieillissait et d'ailleurs le démon du jeu la possédait.

Elle avait besoin de jouer comme l'ivrogne de boire.

Un long moment elle était restée fort agitée dans son lit. Et puis, soudain, elle se rappela l'autre plan qui, s'il réussissait, lui assurerait les fonds immédiatement nécessaires. Ce plan réussirait. Elle en était sûre, ce soir. Aussi sûre qu'elle était sûre de sa beauté mise en valeur par la robe d'argent.

Jadis, sa beauté lui suffisait. Savoir que le cœur des hommes battait plus vite à sa vue était tout ce qu'elle demandait à la vie. Pour elle, la joie suprême avait été de sentir des lèvres d'hommes se poser sur les siennes, de penser qu'elle n'avait qu'à sourire ou à froncer les sourcils pour dispenser le bonheur ou la peine. Alors, se grisant de la puissance de sa beauté, elle exigeait davantage. Bientôt, elle avait découvert que ses propres passions flambaient facilement. Elle voulait aussi l'amour.

Mais elle se lassait vite, non de l'amour, mais de l'amant. Et les amants se succédaient. Après les avoir éblouis, après leur avoir faut entrevoir les paradis des plaisirs amoureux, elle les congédiait froidement sans accorder la moindre attention à

leur chagrin et à leur désespoir.

Pourtant, de façon insidieuse, tellement insidieuse qu'elle ne s'en apercevait pas elle-même, le temps prenait sa revanche. Les soupirants se faisaient moins nombreux, moins ardents, non plus possédés par un charme dévorant mais par une 211

fantaisie passagère; et, lorsqu'elle les quittait, ils ne se traînaient plus à ses pieds, mais, haussant les épaules, cherchaient ailleurs d'autres beautés... plus jeunes.

Quelle amertume de constater que son pouvoir diminuait, qu'il lui fallait maintenant lutter pour retenir ceux qui lui plaisaient, alors que naguère elle n'avait qu'à commander! Mais, là où elle avait régné en toute-puissante souveraine, elle ne s'abaisserait pas à supplier. Elle trouverait quelque chose qui pût remplacer les hommes. Et elle avait, en effet, trouvé.

Pourtant, aùssi passionnément qu'elle se fût donnée à l'ivresse du jeu, jamais elle n'avait renoncé à

la joie, à l'orgueil que lui causait sa beauté. Parfois, elle pleurait de voir s'accentuer la patte-d'oie sur le satin de sa peau, jadis semblable à un pétale de magnolia, de voir s'affaisser et se rider son cou d'ivoire. Mais certains jours, au contraire, sous l'éclat doux des bougies, elle éprouvait l'illusion d'avoir retrouvé la splendeur de sa jeunesse.

Justement, ce soir, elle ressentait cette joie intérieure qui semblait un écho du passé. Son miroir lui affirmait qu'elle était jeune et belle, et, pour le moment, elle pouvait aussi prétendre être désirée et adorée.

On frappa à la porte. La marquise cria :

- Entrez!

Mme Roxana émergea de l'obscurité, plus noire, plus sinistre que jamais. Son nez busqué projetait une ombre bizarre sur sa bouche, ses yeux étincelaient. Dès qu'elle fut entrée dans la chambre, le petit nègre se prit à trembler si fort que, sur son plateau, le verre choqua la carafe. Entendant le cliquetis du cristal, la marquise fit un geste d'impatience, et, ravi, le négrillon, déposant son plateau, se 212

glissa dans un coin favori, roulant ses gros yeux ronds d'un air affolé.

- J'avais besoin de vous voir, Roxana, fit la marquise à voix basse. Tant de choses sont en jeu, ce soir! Sortez vos cartes et dites-moi ce que vous voyez.

- J'ai déjà interrogé les cartes ce matin, ma reine, déclara la voyante. Mais elles refusaient de parler.

Ce n'est pas prudent de les forcer à répondre.

- Pourquoi seraient-elles silencieuses? demanda la marquise. Tout doit marcher, n'est-ce pas? Vous m'avez annoncé que l'homme m'apporterait de l'or, l'homme gaucher. Vous vous souvenez? Vous l'avez vu venir, deux jours avant son arrivée, et à présent...

La gitane s'approcha du feu et offrit ses mains à

la chaleur des flammes.

- La nuit est chaude, fit-elle, cependant, j'ai froid jusqu'à la moelle des os.

- Voulez-vous dire que mon plan ne réussira pas?

interrogea la marquise.

- Je ne dis pas cela, répondit Mme Roxana.

Allons! venez, prenez les cartes, ma reine, nous allons les questionner à nouveau...

La marquise prit le paquet, battit les cartes. On étouffait dans la pièce, et pourtant les mains que Mme Roxana présentaient aux flammes bondissantes paraissaient bleuies par le froid. Bien que, en son for intérieur, elle fût convaincue du succès, la marquise se sentit parcourue d'un frisson. Dix mille guinées! En ce moment, elle en avait un si pressant besoin!

- Etalez le jeu, Roxana. Vite! cria-t-elle d'un ton impérieux en tendant le paquet à la voyante.

Descendant, cinq minutes avant l'heure fixée pour le dîner, Séréna aperçut la silhouette noire de 213

Mme Roxana se glissant sur le palier sur lequel donnait la chambre de la marquise. La gitane allait, courbée en avant, les épaules voûtées. On pouvait croire qu'elle avait peur, qu'elle se hâtait pour échapper à un danger, qu'elle se précipitait pour chercher refuge ailleurs.

« Que vais-je imaginer! » pensa Séréna. Et' pourtant sa première impression se précisa. Oui, Roxana était effrayée. Elle fuyait devant un péril...

Lentement, Séréna descendit le grand escalier d'honneur. Du salon argent, où les convives étaient réunis en attendant le dîner et où les laquais passaient le xérès, arrivait le bourdonnement habituel des conversations. Instinctivement, en arrivant au rez-de-chaussée, Séréna releva la tête et se redressa. Pour elle, entrer au salon exigeait toujours un effort. Parfois, quand elle paraissait, un petit silence se faisait, comme si l'on était en train de parler d'elle, ou bien une femme se mettait à

ricaner d'un air supérieur après avoir murmuré un mot qui, si l'on en croyait les regards dédaigneux qu'il provoquait, ne devait pas être très flatteur.

Aussi Séréna avait-elle toujours plaisir à voir Isabel lui sourire à l'autre bout du salon ou le bon visage de son cousin s'offrir à sa vue. Ce soir, Nicolas était seul. La jeune fille s'avança vivement vers lui.

- Cette robe vous va à merveille, Séréna, dit Nicolas d'un air approbateur.

- Merci, mon cher cousin. Je suis très honorée que vous accordiez quelque attention à mes toilettes, répondit Séréna avec une révérence.

- A dire vrai, je suis maintenant assez bien entraîné à ce genre de choses. Autrefois, je ne faisais guère attention entre les différentes robes des femmes. Mais Isabel aime qu'on remarque les détails. Et je suis devenu aussi sâvant sur le chapi-214

213

tre des robes de bal que sur celui des cravates.

Séréna se mit à rire :

- Cher Nicolas! Ne regrettez-vous pas notre bon temps de Staverley quand couchés dans le foin, nous nous faisions nos confidences ou bien que, sur nos poneys, nous galopions dans le parc sans nous soucier de nos habits?

- Oui, nous étions heureux, alors. Pourtant, quand je songe à ces jours de bonheur, je ne puis m'empêcher de penser que ce bonheur eût été plus grand si Isabel avait partagé notre vie.

- Oh! Nicolas, la désirez-vous donc autant dans votre passé que dans votre avenir?

Le jeune homme sourit, puis il s'assombrit :

- Si encore elle devait partager mon avenir! Certains jours, je crois lui être moins indifférent. D'autres, je me sens tellement désespéré que je voudrais n'être jamais né.

Séréna ne put que lui presser la main en signe de sympathie. D'ailleurs la marquise venait d'entrer et, de tous côtés, on s'exclamait sur la splendeur de sa nouvelle robe. Lady Vulcan semblait un peu plus pâle que d'habitude, comme si quelque chose la tourmentait. Fait curieux, son regard rencontrant celui de Séréna pesa sur celle-ci. La jeune fille frissonna.

« Je suis vraiment ridicule », se dit-elle. Un moment après, lorsque son voisin de table se présenta pour lui offrir le bras, elle oublia cette impression pénible.

Dans la soirée, on dansa. Nicolas fut bouleversé

par le refus obstiné d'Isabel qui s'entêtait à n'accep-ter aucune invitation avant que le marquis lui eût demandé une danse.

- Si vous me refusez, Justin, disait Isabel, afin que Séréna l'entendît, je resterai assise seule cl aban-

donnée, pendant la soirée entière, et tout le monde saura que vous êtes la cause de ma solitude.

- Ce déplorable état de choses doit être à tout prix évité, répondit Justin. Je m'exécute, Isabel, mais ces messieurs me sont témoins que v o s me mettez le pistolet sur la gorge.

Du groupe des jeunes gens qui papillonnaient sans cesse autour d'Isabel partit un éclat de rire général. Nicolas, furieux, s'éloigna.

- Nicolas ronge son frein, murmura Séréna à lord Gillingham.

- Je n'ai jamais vu un garçon se laisser démonter ainsi, répondit-il; mais Isabel dansera sûrement avec lui un peu plus tard. Venez dans le salon, je vais aller vous chercher un verre.

- Volontiers, car j'ai grand-soif.

Lord Gillingham s'en fut à la recherche d'un verre de punch glacé, et la jeune fille resta seule. Un laquais s'approcha d'elle :

- Excusez-moi, mademoiselle, mais Mme la marquise m'a prié de vous avertir qu'il était arrivé un accident à votre chien. Il faut que vous veniez tout de suite.

- A Torqo? (Séréna poussa un petit cri.) Où est-il?

Comment cela a-t-il pu se produire...?

- Si vous voulez bien me suivre, mademoiselle.

Il la fit passer par une porte donnant sur un couloir qui débouchait dans le grand hall. Séréna courait presque. Dans le hall, l'attendait le négrillon de la marquise, qui la fit sortir par la grande porte et l'entraîna dans la nuit.

Séréna avait envie de poser des questions. Que s'était-il passé? Pourquoi Torqo n'était-il pas au chenil? Mais jamais elle n'avait adressé la parole au petit nègre, convaincue qu'il ne comprenait pas l'anglais. Et puis il marchait à si vive allure qu'elle 216

avait presque peine à le suivre. Elle tira son écharpe de gaze sur ses épaules afin d'avoir les mains libres pour relever sa jupe de satin.

Ils traversèrent la cour intérieure, puis, ayant passé les hautes grilles de fer, ils se retrouvèrent sur l'allée extérieure. Les lumières de la maison n'éclairaient plus le chemin, mais il ne faisait pas complètement noir. La lune se levait, et sa lumière argentée inondait le parc, et donnait à la mer un éclat magique.

Séréna se dépêchait. A travers les minces semel-les de ses souliers de bal, les cailloux pointus de l'allée la blessaient. Mais elle ne pensait qu'à Torqo.

Soudain elle vit devant elle un carrosse et des chevaux. Elle crut comprendre. Un des chevaux avait dû blesser Torqo d'un coup de pied, ou alors le chien était passé sous les roues. Dépassant le négrillon, elle courut en avant :

- Torqo! cria-t-elle, Torqo!

Voyant un valet de pied qui tenait ouverte la porte de la voiture, elle l'interpella :

- Mon chien? Où est-il?

Le laquais fit un geste comme pour l'inviter à

regarder à l'intérieur du carrosse. Elle se précipita, mais il faisait noir, elle ne pouvait rien distinguer.

Alors, elle se sentit soulevée, jetée sur la banquette, puis, derrière elle, la portière fut claquée et, avec une secousse, les chevaux se mirent en marche...

Abasourdie, bouleversée, Séréna demeura un instant interdite. Puis, avec un cri, elle se pencha en avant et se cramponna à la portière. Une voix dans l'ombre dit :

- Impossible d'ouvrir, ma douce Séréna.

Elle poussa un cri de terreur. Une main se tendit et tira l'abat-jour qui voilait une lampe d'argent.

Lentement, très lentement, car elle avait peine à

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retrouver son souffle, Séréna détourna les yeux de la lampe pour suivre du regard les doigts blancs et minces qui tenaient l'abat-jour et remonter jusqu'au visage à peine visible dans le coin de la voiture.

Pendant une minute régna un silence absolu. Troublé seulement par le bruit des sabots sur le gravier, un bruit qui semblait assourdissant. Puis Séréna murmura :

- Que me voulez-vous?

Lord Wrotham la considéra avec une expression cynique :

- Vous êtes certainement assez femme, ma charmante Séréna, pour connaître la réponse à cette question.

- Mais Torqo? On m'a parlé d'un accident.

- Un tout petit mensonge, ma chère, pour vous amener ici, car vous n'auriez sûrement pas accepté

mon invitation...

- Certainement pas! fit Séréna avec véhémence.

Mais trêve de plaisanterie! Je n'ai pas le moindre désir de me promener en votre compagnie à cette heure de la nuit.

- C'est dommage, Séréna, fit lord Wrotham, très aimable, car j'ai, moi, grande envie de votre compagnie. D'ailleurs, nous allons faire ensemble un long voyage. Ne vaudrait-il pas mieux nous entendre afin qu'il soit le plus agréable possible?

Il se pencha un peu, et, instinctivement, Séréna recula, mettant entre elle et lui un espace suffisant.

Elle se raidit. Bien qu'effrayée, elle était bien résolue à ne pas montrer sa terreur. Et sa voix ne trahissait aucune agitation, tout en prononçant ces mots :

- Un voyage, lord Wrotham? Peut-être consenti-rez-vous à vous expliquer? On va s'apercevoir de mon absence à Mandrake.

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- Je ne crois pas. Votre hôtesse donnera à tous ceux qui s'intéressent à vous l'assurance que vous vous êtes retirée dans votre chambre avec une légère migraine. Votre absence, ma douce Séréna, ne sera donc pas découverte avant demain matin, et alors nous serons loin.

- Où?

- Dans un endroit charmant. Peut-être un peu solitaire, mais vous n'aurez pas besoin de compagnie, puisque je serai avec vous. Quand nous y serons restés assez longtemps pour nous bien connaître, eh bien, nous retournerons dans le monde comme mari et femme.

- Mari et femme! Sans doute avez-vous perdu la raison, lord Wrotham, pour croire que je vais vous épouser!

- Vous n'aurez pas le choix, ma chère, fit-il sèchement.

Bien qu'il n'en dît pas plus long, elle comprit, avec une soudaine horreur, ce qu'il entendait par là.

Il l'enlevait, il l'emmenait en un lieu où elle serait entièrement à sa merci, et après...

Si elle ne l'épousait pas, quel serait son sort? Elle serait perdue de réputation... Farouche, elle jeta un coup d'œil par la portière. Déjà l'on avait passé les grilles du parc et l'on se trouvait en pleine campagne. Sous le clair de lune, on voyait distinctement les champs et les haies fleuries d'églantines. Peu de maisons, et encore moins de passants à cette heure tardive. Si elle criait, quelle chance avait-elle d'être entendue? Et puis qui oserait s'attaquer au carrosse d'un grand seigneur, avec ses valets et ses palefreniers?

Comme s'il lisait dans ses pensées, lord Wrotham sourit :

- Inutile, Séréna; je vous ai prise au piège, mon 219

joli petit oiseau. Mieux vaut accepter l'inévitable et m'aimer comme je souhaite être aimé de vous.

- Vous aimer, monseigneur? Je mourrais plutôt!

Je vous hais, m'entendez-vous? Je vous hais et vous feriez mieux de me laisser aller avant que je rassemble toutes mes forces pour vous défigurer.

Lord Wrotham se mit à rire :

- Ma foi, votre colère me plaît. Il sera amusant de voir les vains efforts que vous ferez pour m'empêcher de vous prendre! On se lasse des conquêtes trop faciles, Séréna, et un grain de haine donnera à

notre vie commune assez de piquant pour réveiller mes sens blasés.

Tout en . parlant, il se rapprochait et, bien que Séréna se fût reculée autant qu'elle l'avait pu, il était maintenant tout près d'elle.

- Si vous me touchez, fit-elle entre ses dents, je vous...

- Eh bien, que ferez-vous? demanda-t-il.

Avant qu'elle ait pu faire un mouvement, il avait passé son bras autour d'elle et il la pressait tout contre lui. Il l'avait immobilisée et avec une force dont elle ne l'aurait pas cru capable, il la serrait comme dans un étau. Puis, glissant sa main sous le menton de la jeune fille, il força celle-ci à relever la tête. Il se pencha sur elle.

- Si jolie! dit-il avec un sourire, et si pure! Il est étonnant que Justin n'ait pas été plus intéressé!

Ses lèvres se posèrent sur celles de Séréna. Elle sentit cette bouche avide et brutale, mais elle réussit à se soustraire à ce baiser.

- Laissez-moi!

Elle fit un effort désespéré pour se libérer. Puis, ayant compris l'inutilité de cette tentative, elle eut soudain conscience que ses efforts non seulement amusaient lord Wrotham mais attisaient ses désirs.

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Il la tenait solidement, et voilà que sa main, à

présent, descendait du menton à son cou, puis à ses épaules nues. C'était plus qu'elle n'en pouvait supporter, et, pour la première fois, les larmes aux yeux, elle supplia :

- Au nom du ciel! laissez-moi, monseigneur.

Les lèvres épaisses de lord Wrotham étaient encore tout près des siennes.

- Ah! c'est mieux, dit-il doucement. Ainsi votre colère est tombée. Vous ne faites plus la fière! Et même vous avez peur, je crois, car je sens votre cœur battre sous ma main.

- Soyez miséricordieux, monseigneur!

- Miséricordieux! ricana-t-il. L'auriez-vous été, vous, miséricordieuse, avec moi, si je vous l'avais demandé? Non, vous vous êtes montrée méchante et cruelle, ma charmante Séréna. Et je ne vous en désire que davantage. Cela me divertira grandement de vous apprendre à m'obéir, et je vous promets qu'un jour viendra où vous m'aimerez...

tout comme Charmaine m'a aimé.

Il tenait ce discours à dessein pour éveiller la colère de Séréna. Celle-ci avait refoulé ses larmes.

- Brute! s'écria-t-elle. Comment osez-vous rappeler le souvenir de cette jeune fille qui vous avait donné son cœur et que vous avez si lâchement abandonnée?

- Croyez-moi, la conquête n'a pas été difficile.

Elle m'a suivi, je vous assure, de son plein gré. Et même, voyez-vous, c'est cette docilité qui, par la suite, l'a rendue si ennuyeuse. Mais vous, ma douce Séréna, jamais vous ne m'ennuierez. Vous êtes la plus jolie, et de beaucoup, de toutes les femmes que j'ai connues.

De nouveau, sa main, caressante, se posa sur le cou de Séréna. En luttant pour échapper à l'étreinte 221

de Wrotham la jeune fille entendit le craquement des dentelles qui se déchiraient. Et sous la lumière apparut la splendeur de sa peau éclatante de blancheur. La voix de lord Wrotham se fit un peu rauque.

- Que vous êtes jolie, Séréna, bon Dieu, que vous êtes jolie!

Alors Séréna se mit à crier, crier désespérément.

Au même moment, une brusque secousse se produisit. La voiture s'arrêta, et un bruit de querelle s'éleva.

- Diable! qu'arrive-t-il donc? s'exclama lord Wrotham.

La portière fut brutalement ouverte. Un visage masqué s'avança, tandis qu'une voix tonitruante ordonnait :

- Allons, sortez de là, et plus vite que ça!

D'un geste rapide, lord Wrotham se baissa pour prendre les pistolets cachés sous la banquette, mais le voleur l'en empêcha.

- Faites ce que je vous dis, ou je tire, fit-il d'un ton qui n'admettait aucune réplique.

Il n'y avait rien à faire qu'obéir, et lord Wrotham obtempéra, tout en jurant entre ses dents. Sortant du carrosse, il vit son cocher et les deux valets de pied, les bras en l'air.

- Je n'ai pas beaucoup d'argent sur moi! cria-t-il, furieux. Mais tiens, prends ma bourse et laisse-nous aller!

- Monsieur est pressé, fit le brigand moqueur. Eh bien, moi aussi, je suis souvent pressé par le temps.

Passez-moi votre bourse, votre bague, votre montre, et cette belle épingle de cravate. Et, maintenant, au tour de la dame.

Il jeta un coup d'œil sur Séréna qui venait de descendre.

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- Elle n'a pas de bijoux, fit lord Wrotham d'un ton brusque.

- C'est ma foi vrai! J'ai la guigne ce soir. Un beau brin de fille comme ça devrait être couverte de joyaux! Seriez-vous trop avare pour lui offrir des colifichets, ou bien avez-vous caché la marchandise sous la banquette?

- Je t'ai dit, coquin, que la dame n'a aucun bijou.

Le voleur s'adressa à Séréna :

- Le vieux me fait-il un mensonge?

La jeune fille, debout, essayait, à la clarté de la lune, de réparer sa robe déchirée. Sur ses bras se voyait encore la trace des doigts de lord Wrotham, et, sur sa poitrine, un long trait rouge demeurait : dans la lutte, le diamant d'un bouton de manchette lui avait labouré la peau...

- Il dit vrai, répondit tranquillement Séréna. Je n'ai rien.

Le voleur enfonça la bourse et les bijoux de lord Wrotham dans la poche de son habit noir.

- Pas beaucoup de mouron, ce soir, fit-il en manière de plaisanterie. J'espère avoir plus de chance la prochaine fois!

- J'espère bien, moi, te voir pendu haut et court, coquin! fit lord Wrotham d'un air furieux. Avons-nous maintenant la permission de continuer notre voyage?

- Comme il vous plaira, mon beau monsieur, répondit le voleur avec une feinte politesse.

Il recula d'un pas ou deux, tenant toujours son pistolet braqué.

- Haut les mains, ordonna-t-il au cocher, jusqu'à

ce que je sois hors de vue.

Il se jeta sur son cheval qui attendait patiemment sous un arbre. Mais, au moment où il allait partir, la voix de Séréna s'éleva.

223

- Attendez! criait-elle. Oh! je vous en prie, attendez!

Surpris, le voleur la regarda.

- Eh bien, mademoiselle, qu'y a-t-il pour votre service? demanda-t-il.

- Cet homme... m'a enlevée. Si vous consentez à

m'aider, je puis lui échapper...

Lord Wrotham fit un pas et posa la main sur le bras de Séréna.

- Grands dieux! Séréna, perdez-vous l'esprit?

Vous n'allez pas demander assistance à un individu de cette espèce!

- Je préfère un bandit à un individu tel que vous!

répondit Séréna.

Le voleur les regardait l'un et l'autre, puis il se mit à rire.

- Drôle d'aventure! dit-il. Qu'est-ce que ça signifie? Est-il exact, jolie dame, que ce beau monsieur vous enlève contre votre volonté?

- Tout à fait exact. Ce... monsieur, fit-elle avec un accent de mépris, m'a entraînée loin de Mandrake.

Vous connaissez le château? Il ne doit pas être très loin d'ici.

- Oui, je connais Mandrake, fit l'homme. Voulez-vous dire que vous désirez y retourner?

- Oui, répondit Séréna. Je pourrais rentrer à pied si vous vouliez bien m'indiquer la direction à suivre et empêcher le carrosse de me rattraper.

- Ça sera long pour vous, avec ces petits pieds, observa le voleur.

- Assez de bêtises, interrompit lord Wrotham avec colère. Séréna, je vous ordonne de remonter dans la voiture et de ne plus adresser la parole à ce bandit. Vous vous attirerez de gros ennuis si vous vous mettez entre les mains d'un voleur de grands chemins.

224

- Rien ne peut être pire que d'être entre vos mains, my lord, riposta Séréna, qui, s'approchant de l'homme, posa la main sur l'encolure du cheval. Je vous en supplie, aidez-moi! dit-elle.

Le clair de lune éclairait son visage, et elle paraissait presque enfantine avec ses beaux cheveux blonds défaits, sa main qui retenait sa robe déchirée. Après l'avoir considérée un instant, le voleur, rejetant la tête en arrière, éclata de rire :

- Dieu me damne si ce n'est pas là la prière la plus étrange que j'aie jamais reçue d'une donzelle! Mais on ne pourra pas dire qu'un « seigneur de la route » a refusé assistance à une jouvencelle en détresse. Je vous crois, belle dame, et je risque le coup. Savez-vous vous tenir Sur un cheval?

- Bien sûr!

- Séréna, vous êtes folle! cria lord Wrotham.

Avez-vous complètement perdu la tête? Ce damné

coquin ne vous conduira jamais à Mandrake.

Il fit un pas en avant, mais, comme le pistolet de l'homme était braqué sur sa poitrine, il s'arrêta, hésitant :

- Le diable vous emporte!

- Gardez vos injures pour vous, observa le voleur, ou bien je vous les rentrerai dans la gorge.

Arrière, vieux barbon!

L'homme sauta à bas de son cheval et, le pistolet toujours à la main, souleva Séréna qu'il hissa sur la bête. De nouveau, il se mit en selle, la jeune fille lui entoura la taille de ses bras. Il saisit les rênes, glissa le pistolet dans son étui et, ôtant son chapeau, fit un salut des plus courtois.

- Je vous souhaite bonne nuit, lança-t-il à lord Wrotham, qui se tenait debout sous la lumière du carrosse.

225

- Vous vous repentirez de cette folie, Séréna! cria lord Wrotham, hors de lui.

Mais Séréna ne daigna pas répondre. Le voleur éperonna sa monture et, quelques instants après, tous deux avaient disparu dans la nuit.

Chapter 12

Sur le dos nu de ce cheval, on était plutôt mal à

l'aise; mais Séréna n'y prenait pas garde. Une seule idée occupait son esprit; elle avait pu, Dieu merci, échapper à lord Wrotham! Quand, enfin, on eut perdu de vue le carrosse, quand l'homme, quittant la route, prit un sentier à travers champs, la jeune fille poussa un profond soupir de soulagement...

Comme s'il l'avait entendu, le voleur tira sur les rênes, et la bête cessa de trotter pour marcher d'un pas lent.

- Etes-vous souffrante, mademoiselle? demanda l'homme.

- Pas du tout, je me sens parfaitement bien, répondit Séréna, et je vous suis très reconnaissante, monsieur, d'être venu à mon secours.

- Drôle d'aventure. Jamais je n'aurais pensé pouvoir être utile à une dame.

- Vous m'avez rendu un immense service, monsieur, répondit Séréna.

Tout en exprimant sa gratitude, elle frissonnait à la pensée de ce qui aurait pu se passer quand le voleur avait fait irruption dans la voiture.

Ses bras restaient meurtris par l'étreinte brutale de lord Wrotham, mais, plus que la souffrance 226

physique, lui était pénible, odieux, le souvenir des mains avides caressant sa peau nue! Involontairement, à cette idée, elle regarda par-dessus son épaule :

- Ils ne peuvent pas nous rejoindre, n'est-ce pas?

- Non, vous êtes en sécurité, à présent, et sauvée de cet homme-là. Mais, dites-moi, n'avez-vous pas peur de moi? Les gens de mon acabit n'ont pas, en général, une excellente réputation.

- Mais je n'ai rien qui puisse vous tenter, répondit Séréna en toute innocence.

Le voleur se mit à rire :

- Il me semble que le gentilhomme du carrosse n'en voulait pas à votre argent, belle dame.

Séréna se raidit.

- Je vous fais confiance, monsieur, dit-elle d'une voix très basse.

Un instant, le voleur demeura silencieux; puis, levant la main, il arracha le mouchoir noir qui couvrait la partie inférieure de son visage.

- Puisque vous me faites confiance, belle dame, je fais de même; d'ailleurs, cette guenille m'étouffe.

Tout en parlant, il avait tourné la tête, et Séréna discerna des traits grossiers, mais pas méchants.

Elle vit un homme d'âge moyen, bien rasé, avec des mèches blanches dans les cheveux et des rides profondément creusées allant du nez à la bouche.

Sa voix était rude, mais dans son accent résonnaient un certain humour et une note plutôt rassurante.

Son habit, contre lequel elle était bien obligée de s'appuyer tandis que le cheval trottait, semblait imprégné de l'odeur du tabac et des parfums de la terre. Il portait du linge propre et elle n'éprouvait aucune répulsion à se tenir si près de lui.

Oui, elle lui faisait confiance! Pourquoi? Elle n'en 227

savait rien... Par instinct, tout comme elle avait détesté, méprisé lord Wrotham; et les faits lui avaient donné raison.

On avançait d'un pas tranquille, car le sentier suivait un raidillon et, à la grande satisfaction de Séréna, l'homme ne forçait pas sa montura La nuit n'était pas froide, mais Séréna sans rien; sur ses épaules que son écharpe de gaze, trouvait le vent glacial. Elle grelottait.

- Pas plus loin de trois kilomètres pour arriver à

Mandrake par ce chemin, fit l'homme. Vous serez bientôt chez vous, mademoiselle.

« Chez vous. » Ces mots la frappèrent au cœur!

Eût-elle jamais pensé qu'elle pourrait un jour considérer Mandrake comme son refuge et aspirer si passionnément à revoir ce château, qui lui apparaissait maintenant comme un liéu où elle serait en sécurité? Oui, à cette heure, elle désirait, et de toutes ses forces, revoir Mandrake; mais, comme elle songeait à son architecture massive qui lui semblait protectrice, elle se rappela soudain, consternée, les circonstances qui avaient permis à lord Wrotham de l'enlever.

S'il avait pu le faire, c'était grâce à la complicité

de lady Vulcan, rien n'était plus clair. Mais obnubi-lée par l'horreur et le dégoût qu'avaient suscités en elle les avances et les caresses de lord Wrotham, Séréna ne s'était pas rappelé qu'elle avait été attirée hors du salon au moyen d'un message apporté par un laquais selon les instructions de la marquise; et un des serviteurs personnels de celle-ci l'avait conduite au carrosse.

Aussi nettement que si on le traçait sous ses yeux, le plan de l'intrigue lui apparut et elle distingua tous les fils du complot. Lord Wrotham, qui la convoitait comme une proie, avait promis dix 228

mille guinées à la marquise si elle consentait à

favoriser son dessein. Dix mille guinées! Le prix convenu pour « la marchandise » dont Isabel avait entendu parler sur un ton tellement bizarre qu'elle avait eu l'impression de surprendre un secret. Dix mille guinées quand lord Wrotham l'aurait tenue, elle, Séréna, entre ses griffes et quand l'ayant obligée à l'épouser, il aurait été maître de sa personne et de sa fortune.

Un plan des plus ingénieux, certes, et qui aurait été sûrement exécuté si le voleur de grands chemins n'avait renversé les actucieuses combinaisons de lord Wrotham. La marquise avait besoin d'argent. Elle désirait également se débarrasser d'une jeune fille qui menaçait l'indépendance de son fils.

Le plan, un vrai chef-d'œuvre, faisait d'une pierre deux coups. Malheureusement pour la marquise, il avait échoué. Qu'en dirait-elle? Que ferait-elle lorsqu'elle constaterait sa défaite?

Cette perspective fit frémir Séréna. A ce moment-là, elle ne pourrait plus compter sur l'inter-vention inopinée d'un étranger.

- Avez-vous froid, madame? interrogea l'homme, tirant ainsi la jeune fille des pensées dans lesquelles elle était absorbée.

- Un peu. Mais peut-être est-ce à cause des émotions que je viens de connaître.

- Idiot que je suis de ne pas y avoir pensé plus tôt! s'exclama le voleur. J'ai avec moi une drogue qui guérit ce mal-là. Tenez-vous bien, car je vais descendre.

Il arrêta le cheval. Puis, Séréna s'étant agrippée à

la selle, il sauta à terre. On était arrivé au sommet de la petite colline et maintenant, au sud, Séréna pouvait apercevoir la ligne de la mer.

- Mandrake est là derrière, fit l'homme, dési-229

gnant à gauche un grand bois qui masquait le château.

- Pas très loin? fit Séréna vivement.

- Non, pas très loin, quand on prend à travers champs, répondit l'homme. Rufus et moi, nous connaissons les raccourcis. (Tendant la main, il caressa l'encolure du cheval puis, d'un sac qui pendait à la selle, il tira un flacon.) Descendez, mademoiselle. Je vais vous offrir quelque chose qui va vous réchauffer le cœur.

- Oh! mais je vous assure que je n'ai nul besoin d'un remède énergique, dit Séréna.

Mais, se sentant de nouveau trembler, elle changea d'avis et laissa l'homme l'aider à mettre pied à

terre.

L'homme, ayant débouché le flacon, le passa à la jeune fille.

- Buvez-en une gorgée, ça ne vous fera pas de mal.

Elle but une gorgée. C'était un alcool très fort, qui semblait écorcher le gosier, mais, immédiatement, elle sentit la chaleur se répandre dans tout son corps, une chaleur qui chassait à la fois le froid et la frayeur.

- Encore une, ordonna l'homme.

Elle obéit. Un flot de sang monta à ses joues. Elle rendit le flacon.

- Mille fois merci, monsieur, dit-elle.

- Vous vous sentez mieux?

- Beaucoup mieux!

A son tour, l'homme porta la bouteille à ses lèvres et, rejetant la tête en arrière, il but une rasade.

- Un rayon de feu! dit-il en claquant la langue. Ça vient des vignobles français, et je ne paie jamais un sou de droits là-dessus.

Il la considérait pour voir l'effet qu'allaient pro-230

duire sur elle ces paroles, puis, avec un rire, il ajouta :

- On est de belles canailles, nous autres!

Son rire était contagieux, car Séréna sourit en répondant :

- Mais c'est là un métier bien dangereux que vous faites. N'avez-vous jamais peur d'être pris?

- Peur? Il y a des moments, bien sûr, où je suis dans mes petits souliers, et alors il m'arrive de regretter de n'avoir pas choisi une occupation plus tranquille, mais, en général, je suis assez chanceux.

(Superstitieux, il toucha un morceau de bois et cracha par terre.) Il ne faut jamais se vanter, marmonna-t-il. Et maintenant, mademoiselle, il serait prudent de repartir, au cas où votre vieux séducteur aurait l'idée de se venger.

Prenant la jeune fille par la taille, il la hissa sur le dos du cheval.

- Bon Dieu! vous êtes légère comme une plume!

fit-il. (Puis, il demeura un instant à regarder le visage de Séréna éclairé par la lune.) Ça ne m'étonne pas que ce beau muscadin ait été pressé

de vous emmener! Vous êtes jolie fille.

- Vous me flattez, monsieur.

Séréna sourit en le regardant. Et tout à coup, l'homme porta la main à son visage.

- Est-ce que vous cherchiez à vous rappeler mes traits? fit-il. Eh bien, tâchez de les oublier. Ce n'est guère prudent de ma part de me montrer ainsi, et surtout à quelqu'un de la haute société!

- Pouvez-vous croire que je vous livrerais après la bonté dont vous avez fait preuve à mon égard?

demanda Séréna. Je vous ai fait confiance, monsieur, et vous m'avez fait le compliment de vous fier à moi. Je serai toujours votre obligée pour le service que vous m'avez rendu ce soir.

231

L'homme la considéra un long moment. Et Séréna eut l'impression qu'à travers elle, sans la voir, il plongeait dans son propre passé. Peut-être s'était-il produit dans son esprit une association d'idées, car, sur son visage, une expression nouvelle donnait à penser qu'il évoquait dés souvenirs, le souvenir d'une chose, d'un être qui adoucissait son regard et aussi la ligne de ses lèvres.

Instinctivement, parce que le chagrin d'autrui l'émouvait toujours, Séréna dit doucement :

- Vous êtes bien seul, n'est-ce pas?

L'homme soupira :

- Vous me rappelez quelqu'un, madame. Ses cheveux avaient la même couleur que les vôtres. Dorés comme le blé quand il commence à mûrir.

Un autre soupir, et une lueur de souffrance passa dans les yeux de l'homme.

- Votre femme, monsieur?... interrogea Séréna.

- Ma femme, oui. Nellie, elle a été ma femme pendant près de dix ans.

- Est-elle... morte?

- Non. Parfois, je me dis que j'aurais eu moins de chagrin si la mort me l'avait arrachée. Mais elle est partie avec un autre, avec un vaurien que je n'ai pas voulu m'abaisser à étrangler; un propre à rien qui n'était bon qu'à se saouler.

- Oh! je vous plains, monsieur! s'écria Séréna.

- Peut-être que j'ai eu des torts, moi aussi, fit le voleur d'un air morose. Peut-être que j'étais trop heureux avec ma jolie Nellie et avec mon auberge -

oui, j'étais aubergiste, et bon dans mon métier, je peux le dire - et aussi avec le tas d'or sous mon matelas qui s'augmentait de mois en mois. Tout le monde m'estimait, et je vous assure que j'aidais toujours ceux qui en avaient besoin. Alors, ce che-napan doucereux est venu tourner autour de nous.

232

Il n'avait pas le sou. Même le pain qu'il mangeait, c'était moi qui le payais. Et un jour, avant que j'aie pu me douter de quelque chose, il a enlevé ma Néllie. Et avec elle tout mon or. Le plus dur, ç'a été

de penser qu'elle lui avait montré où je cachais mon magot.

- C'était dur, sans aucun doute.

- J'ai bien essayé de les retrouver, madame, mais le monde est grand. J'étais dans une colère noire, et je l'aurais étendu raide, le gars, si j'avais pu mettre la main dessus. Et puis les mois ont passé, et j'ai compris que Nellie était à jamais perdue pour moi.

Alors je me suis mis à boire. Que peut faire un homme livré à lui-même? Quelquefois, quand j'avais bu, je voyais rouge. Un soir, un type à l'œil torve m'a cherché des raisons. Je lui ai flanqué mon poing dans la figure, et il est tombé. Quand on l'a relevé, il était bel et bien mort, et je n'avais qu'à filer, avec Rufus, par la porte de derrière.

- C'est ainsi que vous êtes devenu voleur de grands chemins? demanda Séréna.

- Oui, bien sûr. Si Nellie ne m'avait pas quitté, l'homme à l'œil torve marcherait encore sur ses deux pieds, et notre tête, à Rufus et moi, ne serait pas mise à prix. Cinquante guinées, qu'on a offert pour moi. Qu'en dites-vous, mademoiselle?

Il rit tout à coup, comme à une bonne plaisanterie.

- Je vous trouve très brave de rire de cela, lui dit Séréna, car, moi, votre histoire me donne envie de pleurer.

- Non, ce n'est pas de la bravoure, mademoiselle, mais, voyez-vous, je suis né avec un tempérament gai, toujours le mot drôle à la bouche. Savez-vous quel est mon surnom?

- Non, dites-le-moi.

233

- Le Bouffon... On me connaît sous ce nom-là, qui convient à mon caractère. Si je vous fouille vos poches, c'est toujours en plaisantant.

- Je me souviendrai de vous comme d'un homme qui sait rire de lui-même, fit doucement Séréna. Il faut, pour cela, beaucoup de courage.

- Alors priez le ciel, si vous priez, répliqua le voleur, que je puisse mourir, la blague au bec, le jour où on me mettra la corde au cou. Car, à ce qu'on dit, il fait bougrement froid là-haut, à la potence.

Séréna soupira.

- Oh! abandonnez cette vie, monsieur, je vous en prie! Il y a beaucoup d'endroits où vous pourriez vous établir, où personne ne vous connaîtrait et ne saurait d'où vous venez. Vous courez trop de risques... et puis pensez combien sera terrible le jour où vous seréz pris!

- Vous en avez la chair de poule! fit le Bouffon, hilare. Mais ne vous mettez pas martel en tête, dans cette jolie tête. Il faudrait d'abord qu'on me prenne avec Rufus, et, croyez-moi, j'ai plus d'un tour dans mon sac. Non, soyez tranquille, j'ai encore beaucoup d'années à vivre, et le jeu me plaît. Voyez-vous, c'est très amusant de saigner les riches de leur or et de dépouiller les muscadins de leurs bijoux. Ne vous apitoyez pas sur le Bouffon, belle dame, mais sou-haitez-lui bonne chance.

- Bien volontiers.

- Et maintenant il faut nous dépêcher de filer, dit le voleur.

Sans un mot de plus, il tira son chapeau sur ses yeux et sauta sur sa selle devant Séréna.

- Vite, Rufus, mon garçon, ordonna-t-il - et à

bonne allure il s'élança dans la direction de Mandrake.

234

A présent, sur le sommet de la colline, ils n'étaient plus protégés du vent de la mer qui, sans être très fort, leur soufflait cependant en plein visage, soulevant les boucles autour du front de Séréna et faisant voler les pans de son écharpe.

La bête allait à si vive allure que Séréna, un peu oppressée, sentait le froid la transpercer. Sans l'alcool qu'elle venait d'absorber, elle aurait claqué des dents. Le bout de son nez, ses doigts étaient engourdis. Mais, enfin, on arriva en vue du parc de Mandrake. Après avoir traversé la route, Séréna vit les grilles et les lumières de la maison du concierge.

- Voulez-vous me laisser ici? demanda-t-elle.

- Non, je peux vous rapprocher encore, répondit l'homme. Le parc de Mandrake est sûr. Bien souvent, Rufus et moi, nous y avons couché.

- Oh! faites attention! Je ne voudrais pour rien au monde que vous puissiez courir un risque quelconque à cause de moi.

- Je n'ai pas souvent une si bonne occasion d'enfreindre les règlements, répliqua le Bouffon.

Ils passèrent donc les grilles, et, ayant trouvé une brèche dans la haie, l'homme guida Rufus à travers les taillis. Séréna devait se tenir la tête baissée pour éviter que les branches n'accrochent ses cheveux.

Quand elle se redressa, le bois était dépassé, et Mandrake lui apparut sous la clarté lunaire. Devant ce spectacle, elle retint son souffle. Le château était toujours beau, mais, à cette heure, tout baigné

d'argent, se découpant sur le ciel, il ressemblait à

quelque palais féerique. Ses fenêtres brillaient d'une lumière dorée, et il y avait autant de mystère que de beauté dans ces tourelles sombres, dans cette perspective de toits et de cheminées, dans ces terrasses de pierre qui l'entouraient comme un

, collier.

235

L'homme conduisit son cheval dans l'ombre des grands chênes, à environ deux cents mètres du château.

- Pouvez-vous, d'ici, retrouver votre chemin?

interrogea-t-il.

Pour toute réponse, Séréna se laissa glisser à

terre. Puis, rajustant sa robe, elle serra autour d'elle son écharpe et tendit la main.

- Merci de tout mon cœur, dit-elle. Je voudrais tant pouvoir vous offrir quelque chose qui pût témoigner de ma reconnaissance, mais, hélas! je n'ai rien.

- Le service que j'ai pu vous rendre me suffit, répondit l'homme.

- Eh bien, merci, monsieur, de vous être montré

un vrai gentilhomme de la route.

A cette plaisanterie, il s'esclaffa et, s'inclinant, baisa la main de Séréna.

- Prenez garde à vous, belle dame! Une autre fois, le voyage pourrait bien ne pas se terminer de façon aussi heureuse.

- Je ferai attention, soyez tranquille, et, si vous le permettez, je vous ferai la même recommandation.

Prenez garde à vous, monsieur le Bouffon. Et que Dieu vous protège!

Elle le quitta pour se diriger vers la maison. Ayant conscience du danger que courait l'homme à venir si près de Mandrake, elle ne voulait pas le retenir plus qu'il n'était nécessaire. Elle avait déjà fait un bout de chemin, quand elle jeta un regard en arrière. L'homme était toujours là qui la regardait s'en aller; on le distinguait à peine dans l'ombre des arbres, mais elle pouvait cependant le voir, son visage faisant une tache blanche dans l'obscurité.

Après lui avoir adressé un geste de la main en signe d'adieu, elle se mit à courir.

236

En arrivant sur le gravier de l'allée, elle ralentit son pas. Tout à coup, elle éprouva une terrible fatigue. Elle avait froid aussi. L'alcool, momentanément, l'avait revigorée; mais, à présent, l'effet en était passé, et elle se sentait non seulement glacée, mais toute raide et meurtrie. Ses bras lui faisaient mal, et elle put voir les bleus qu'avaient laissés les doigts de lord Wrotham; sur sa poitrine, là où les diamants l'avaient griffée, on voyait des gouttes de sang séché.

Elle entra dans la cour et se dirigea vers la grande porte. Vaguement, elle eut l'idée qu'il serait plus prudent de faire le tour et d'entrer par une petite porte, mais elle était si épuisée qu'il lui fut impossible d'aller plus loin. D'ailleurs, à cette heure de la nuit, les autres issues devaient être fermées.

En approchant, elle vit un attelage qui attendait, et des invités qui descendaient les marches. Deux personnes montèrent dans la voiture, un valet s'empressa avec des couvertures de fourrure, et, comme la portière claquait, comme les chevaux avançaient, Séréna pénétra dans la maison. Les laquais ouvri-rent de grands yeux, mais elle n'y fit pas attention.

Grâce à Dieu, le grand hall était vide! Elle se précipita vers l'escalier, se cramponna à la rampe et, aussi vite que sa fatigue le lui permettait, elle monta. Sous la lumière des bougies, elle se rendait compte qu'elle devait avoir un étrange aspect : sa belle robe blanche toute neuve était souillée, chif-fonnée; les dentelles de son décolleté étaient en loques. Mais peu lui importait.

Elle n'avait plus qu'une idée : arriver dans sa chambre, trouver enfin un refuge, le repos, l'apai-sant réconfort de la présence d'Eudora. Plus tard, pensait-elle avec lassitude, il lui faudrait affronter la 237

marquise. Plus tard, il y aurait des scènes, des reproches; mais tout cela, pour le moment, pouvait attendre, attendre que son corps fût reposé, qu'elle eût chassé le froid qui la paralysait.

La porte du salon s'ouvrit. Des éclats de rire, de voix, les échos de la musique venaient de la 'grande galerie. Séréna monta un peu plus vite. Cet éscalier n'en finirait donc pas?... Il lui fallait, pour gravir une marche, un effort surhumain. Seule la peur de rencontrer quelqu'un la faisait avancer. Elle n'avait nul désir de voir Isabel, qui ne manquerait pas de poser des questions embarrassantes, ou Nicolas, qui, à titre de parent, se croirait obligé de demander des explications.

Le plan abominable de lord Wrotham avait échoué. Cela seul comptait, et même l'idée de se retrouver face à face avec la marquise semblait moins redoutable à Séréna, maintenant qu'elle éprouvait l'immense soulagement de se retrouver à

Mandrake.

Ayant atteint le palier du premier, elle se dirigea vers l'escalier moins large qui conduisait au second étage. Tout en avançant, traînant les pieds, elle eut l'impression que quelqu'un venait de la direction opposée. D'un mouvement instinctif, comme pour éviter d'être reconnue, elle détourna la tête. Pourtant, un peu plus loin, quelque chose l'obligea à

regarder qui approchait. Mais, avant même que ses yeux se fussent posés sur celui qui venait, elle sut qui il était : elle l'avait deviné.

A la lumière des bougies que répandaient les appliques accrochées aux murs, elle vit le visage du marquis. Jamais elle ne l'avait vu si sévère, si dur.

Jamais non plus il ne lui avait paru si grand.

Il la dominait et, devant lui, elle se sentit toute petite et absolument désemparée. En montant l'es-238

calier, elle avait pensé aux autres; mais, à présent, elle sentait tout à coup que c'était lui qu'elle eût voulu à tout prix éviter. Au plus profond d'elle-même, une question l'avait tourmentée sans répit sur le chemin du retour, une question qu'elle ne voulait pas se permettre de formuler, et qui pourtant était gravée en elle aussi clairement que si elle eût été inscrite sur les murs. Le marquis avait-il été

complice de lord Wrotham? Avait-il souhaité se débarrasser d'elle? S'était-il réjoui à la pensée que l'avenir de Séréna serait assuré sans ennui pour lui-même?

Mais cette question qui emplissait d'un tel tumulte le cœur de la jeune fille ne reposait sur rien, et Séréna le sentait bien. Car, quoi qu'elle pût penser de lord Vulcan, elle savait que, homme d'honneur avant tout, il ne s'abaisserait pas à de tels procédés, dussent-ils lui être profitables.

Tous deux étaient face à face. Il la contemplait, observant tous les détails de sa tenue, sa chevelure ébouriffée par le vent, sa robe déchirée. Instinctivement, elle porta les mains à sa poitrine, remontant un peu sa robe, serrant de ses doigts tremblants, autour de ses épaules nues, son écharpe de gaze.

- D'où venez-vous?

La voix du marquis était dure, si dure que Séréna tressaillit, car jamais elle ne l'avait entendu parler sur ce ton. Elle leva le yeux vers lui, sans rien dire.

Elle aurait voulu répondre, mais les mots refusaient de sortir de ses lèvres.

- Je vous ai cherchée, reprit-il. Ma mère m'a dit que vous vous étiez retirée dans votre chambre.

Comment êtes-vous ici? Pourquoi êtes-vous ainsi échevelée?

Elle ne pouvait pas répondre. Que lui arrivait-il?

Elle ne pouvait le comprendre. Il semblait que la 239

dureté de lord Vulcan lui ôtât toute force, la laissât inerte, prête à verser des larmes.

- Ainsi, vous refusez de me répondre?

La voix du marquis vibrait de colère. Soudain, il avança vers elle et, des deux mains la saisit aux épaules :

- Avec qui étiez-vous? Qui vous a décoiffé? Sans doute avez-vous goûté le charme du clair de lune, il vous a fallu sortir! Vous êtes comme les autres, toujours à l'affût des plaisirs amoureux! Pourtant, j'aurais parié que vous étiez différente! Mais vous restez silencieuse... Allons, apprenez-nous quel galant a eu le privilège de vous accompagner ce soir?

L'étreinte de ses mains se resserrait, et Séréna, levant les yeux, fut effrayée de la fureur qui se lisait dans son regard. Sa bouche avait un pli méprisant.

- Me répondrez-vous? continua-t-il. Ou bien êtes-vous trop honteuse pour parler? Est-ce votre cousin Nicolas que vous rencontrez secrètement en quelque bosquet caché? Ou bien lord Gillingham? Décidément, vous ne voulez rien dire? Peut-être vaut-il mieux après tout que ces petites histoires demeu-rent enfermées dans votre cœur!...

Il paraissait en proie à une extrême fureur. Aussi brusquement qu'il l'avait saisie aux épaules, il la relâcha.

- Je vous souhaite une bonne nuit, miss Staverley, dit-il, avec tant de mépris dans la voix que Séréna eut la sensation d'être frappée par un fouet.

Au moment où il l'avait lâchée, elle avait chancelé. Elle parut perdre l'équilibre, puis elle tomba contre le mur, les mains en avant pour se retenir.

Ce mouvement fit glisser de son épaule l'écharpe de 240

gaze; les dentelles déchirées retombèrent plus bas sur ses seins blancs, faisant apparaître le grand trait rpuge laissé par le diamant de lord Wrotham. Se retournant, le marquis aperçut la blessure et resta comme figé.

- Vous êtes blessée? Qui a osé vous faire cela?

Sa voix était toute différente à présent. L'amertume de tout à l'heure avait fait place à un accent d'inquiétude. Une minute, Séréna demeura à la même place, les bras au mur, les épaules tombantes, peu soucieuse de son apparence. Elle luttait contre une soudaine faiblesse qui la menaçait; mais, vaillante, avec un courage qui lui venait elle ne savait d'où, elle se força à lever la tête.

- Je voudrais... me retirer, monseigneur, fit-elle très bas.

Mais il lui barrait la route.

- Pas avant que vous m'ayez dit ce qui vous est arrivé!... dit-il. Je ne veux pas vous ennuyer, Séréna, mais il faut que je sache!

Il parlait d'un ton pressant, et, maintenant que sa colère était tombée, il y avait une grande douceur dans là manière dont il prononçait son nom.

- Cela... cela n'a pas d'importance, répondit-elle.

- Cela en a pour moi. Vous êtes blessée et...

Puis il poussa un cri, car il avait vu les bleus sur les bras de la jeune fille.

- Séréna, dites-moi la vérité! cria-t-il. Qui a osé

vous toucher? Vous ne pouvez me le cacher plus longtemps!

- Je n'ai rien à dire, monseigneur... Rien pour le moment. Peut-être demain, peut-être jamais... Je ne souhaite pas revenir sur ce qui s'est passé... Je n'ai qu'un désir... aller me coucher.

Les lèvres de Justin se serrèrent.

- Vous préférez me faire croire que la lutte vous 241

a été agréable... Car il y a eu lutte, si j'en juge par la trace laissée sur votre poitrine et l'état de votre robe.

- Agréable?...

Séréna était enfin piquée au vif. Si Justin avait des raisons d'être irrité, eh bien, elle aussi!

- Comme je le disais tout à l'heure, le clair de lune sans doute a suffi pour vous attirer dans le jardin?

- Pour m'attirer! C'est bien là, en effet, le mot qui convient! s'écria-t-elle. Et comment ai-je été attirée, monseigneur? On m'a tendu un piège, on, c'est-

à-dire votre mère et ses domestiques. On m'a fait dire que mon chien avait eu un accident, et, quand j'ai bondi hors de la maison, j'ai trouvé...

Sa voix se brisa et soudain, sa colère s'étant évanouie, un flot de larmes ruissela de ses yeux.

- Mais pourquoi en parler? reprit-elle d'une voix haletante. N'est-ce pas assez d'avoir subi la honte d'être enlevée, d'être caressée et embrassée par un homme que je hais, que je méprise plus que tout autre au monde? Alors que je rentre, épuisée, toute, meurtrie, faut-il encore que je sois brutalisée par vous, que je sois tourmentée par vos ignobles soupçons? Je vous déteste! Allez-vous-en et laissez moi seule!... Allez-vous-en, vous dis-je!

Elle trépignait, ayant, en cette minute, perdu tout contrôle d'elle-même. Son visage dans ses mains, elle sanglotait. Tout à coup, elle se retrouva dans les bras de Justin. Il l'avait soulevée comme il eût soulevé un enfant, et elle était trop abasourdie pour réagir. Le visage enfoui dans l'épaule de lord Vulcan, elle continuait à pleurer.

Il suivit le couloir, monta l'escalier. Aussi brisée qu'elle fût, Séréna éprouvait une apaisante sensation de sécurité et de force, mais elle ne pouvait 242

arrêter ses larmes. Trop longtemps elle avait réprimé, étouffé ses sentiments. Tout le chagrin, toute la solitude, toute la crainte qui avaient pesé sur elle depuis son arrivée à Mandrake éclataient maintenant en une crise de désespoir.

La terreur, l'horreur qu'elle avait ressenties de la mort du contrebandier et des entreprises de lord Wrotham se mêlaient confusément dans son esprit en une espèce d'agonie que seul pouvait soulager son abandon. Pleurer à chaudes larmes, mouiller de ses pleurs le bel habit de lord Vulcan, lui apportait un vrai bonheur.

La porte de sa chambre était ouverte. Justin entra et, avec précaution, la déposa sur le lit. Elle poussa un petit cri, comme un cri de regret. Puis, comme il demeurait là à la contempler, elle détourna la tête, cacha ses yeux dans ses mains.

- C'était Wrotham, n'est-ce pas? dit-il d'une voix calme et sévère. (Comme elle ne répondait pas, il insista :) Vous me devez la vérité, Séréna.

- Oui, c'était lui, fit-elle docilement comme un enfant. Mais j'ai réussi à lui échapper grâce à un voleur de grands chemins qui m'a ramenée ici... à

cheval. Une aventure plutôt comique... Seulement...

je n'ai pas du tout envie de rire.

De nouveau ses larmes coulaient, mais elle avait conscience que Justin ne la quittait pas des yeux.

Puis, brusquement, il tourna la tête. Eudora se tenait sur le seuil.

- Prenez soin de votre maîtresse, ordonna-t-il, impérieux. Et il sortit.

Séréna entendit son pas rapide qui s'éloignait dans le corridor, et elle écouta jusqu'à ce que tout fût redevenu silencieux.

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