Elle avait imaginé quelqu'un de tout à fait différent, et, d'abord, de beaucoup plus âgé. Cette femme paraissait, à peu près, du même âge que son fils, et c'était seulement après le premier choc de la surprise qu'on remarquait les rides sous les yeux faits et les meurtrissures de son cou ivoire. Au premier abord, on demeurait stupéfait devant une beauté si parfaite, devant la peau à l'éclat de magnolia, devant les yeux violets qu'ombrageaient des cils noirs. L'ovale parfait du visage, le nez exquisément ciselé, l'arc sombre des sourcils sous un front aux lignes pures, les cheveux d'un roux flamboyant, bouclant naturellement aux tempes, autant de détails délicats qui faisaient de la marquise une fort belle femme.

- Qu'est-ce que cela signifie? dit-elle d'un ton vif et impatient. Cette lettre de toi ce matin? Je n'en ai pas compris un mot.

- Cette lettre disait bien ce qu'elle voulait dire, mère, répondit lord Vulcan. Puis-je vous présenter...

miss Séréna Staverley?

Pour la première fois, la marquise regarda Séréna. Elle était grande, et Séréna dut lever la tête pour rencontrer son regard. Quand les yeux des deux femmes se croisèrent, la jeune fille se sentit frissonner : était-ce d'appréhension ou de frayeur?

Si le visage de lord Vulcan ne reflétait aucune émotion, il n'en était pas de même de celui de sa mère. Dans les yeux de la marquise, Séréna vit luire la colère, et aussi une haine telle que jamais de sa vie elle n'en avait rencontré. Un instant, toutes deux restèrent face à face, puis, de la main, la marquise fit un geste très expressif.

- Justin, toute cette histoire est ridicule, et tu le sais!

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- Au contraire, répliqua le marquis, les faits sont les faits, ma chère mère, et je vous prie de vouloir bien les accepter tels qu'ils sont.

- Alors tu vas épouser cette fille?

La marquise parlait sans tenir compte de la présence de Séréna.

- La chose n'est pas encore décidée, répondit le marquis avec le plus grand calme. Mais, en attendant, miss Staverley est notre invitée.

Se détournant de lui avec impatience, la marquise, de nouveau, toisa Séréna.

- Mon fils m'a informée que vous étiez fiancés, fit-elle d'un ton aigre. Qui êtes-vous, et où l'avez-vous rencontré?

Evidemment, la marquise ignorait les raisons qui avaient amené Séréna à Mandrake, ce qui, pour un instant, rendit à celle-ci quelque confiance.

- Votre fils vous expliquera sûrement tout, madame, dit-elle sans se troubler. Je ne suis pour rien dans cette situation.

- Qu'entend-elle par là? interrogea lady Vulcan d'un ton sec.

- Je vous donnerai, sous peu, tous les éclaircissements, répondit lord Vulcan. Mais miss Staverley est lasse et désire certainement se retirer dans sa chambre.

Traversant la pièce, il tira un cordon de sonnette près de la cheminée. Presque immédiatement, comme s'il s'était tenu prêt à répondre à l'appel, le maître d'hôtel parut.

- Où est Mrs Matthews? demanda sèchement lord Vulcan.

- Elle va venir, monseigneur.

La femme de chambre entra, vêtue d'une robe de soie noire et d'un bonnet blanc qui cachait ses cheveux. Elle fit une révérence.

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- Bonjour, Mrs Matthews.

- J'espère que vous allez tout à fait bien; monseigneur.

- Très bien. Voulez-vous avoir la bonté de conduire miss Staverley à sa chambre et de veiller à ce qu'elle ait tout ce dont elle pourrait avoir bosoin.

- Parfaitement, monseigneur. Veuillez me suivre, mademoiselle.

La femme de charge fit une révérence, et Séréna sortit avec elle, étreinte par un sentiment de complète solitude, tandis qu'elle pénétrait dans le vaste hall. Elles montèrent l'escalier sans s'arrêter au premier étage, arrivèrent au second, où l'on prit des corridors aux multiples détours.

- Nous sommes maintenant dans la partie la plus ancienne du château, expliqua Mrs Matthews, comme les couloirs devenaient plus étroits et que l'on descendait ici deux marches pour en remonter là deux autres. Mme la marquise a pensé que vous seriez plus tranquille ici.

Elle parlait d'une voix un peu étouffée, et Séréna comprit, comme si on le lui avait dit clairement, que la marquise avait fait choix, pour elle, d'une des chambres les moins agréables.

- Vous aurez une belle vue sur la mer, mademoiselle, dit la femme de charge en ouvrant la porte.

Séréna allait répondre, mais à la vue d'Eudora défaisant Un sac de voyage près de la coiffeuse, de Torqo, bondissant vers elle, la queue frétillante, sautant comme un chiot excité, elle oublia tout.

- Oh! Eudora, que je suis contente de te voir!

fit-elle, et toi aussi Torqo. Comment s'est-il comporté pendant le trajet?

- Avec une patience méritoire, miss Séréna, répondit Eudora d'un ton pincé, et tout de suite Séréna devina que quelque chose allait mal.

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- Si vous désirez quoi que ce soit, mademoiselle, disait Mrs Matthews sur le seuil de la pièce, veuillez sonner. Vous voudrez bien, n'est-ce pas, avoir la bonté de comprendre qu'il faut un moment à la femme de chambre pour répondre, cet appartement étant un peu retiré, bien qu'il ait l'avantage, comme je le faisais remarquer tout à l'heure, d'avoir une belle vue sur la mer.

- Je serai très bien, répondit Séréna.

A peine la porte s'était-elle refermée sur la femme de charge qu'elle courut vers Eudora, qu'elle l'embrassa.

- Dieu merci, tu es là! Quelle maison effrayante!

C'est tellement grand!

- Ce n'est pas seulement cela, fit Eudora de sa voix caverneuse. C'est une maison où l'on nous hait.

- Je m'en suis aperçue, répondit Séréna. Je puis t'assurer que la mère de lord Vulcan ne m'a pas réservé un très bon accueil.

- Je ne suis ici que depuis peu, répondit Eudora, et pourtant, tout de suite, j'ai senti l'hostilité.

- On m'a donné cette chambre pour m'humilier.

- J'en ai eu l'impression dès qu'on m'a amenée ici : depuis des années, personne n'a couché dans ce lit. J'ai mis la main dans les draps, ils étaient humides : aussi ai-je réclamé des briques chaudes.

On n'a pas pu non plus faire prendre le feu, car la cheminée était bouchée.

Séréna regarda autour d'elle. Une pièce, au plafond bas, sombre, avec des boiseries de chêne foncé, mais qui valait bien les chambres de Staverley. Ces meubles de chêne sculpté, pour n'être pas à

la mode du jour, avaient sûrement de la valeur.

- Pourquoi se formaliser au sujet de cette cham-81

bre? fit-elle. La marquise ne tient nullement à moi et, par ce moyen mesquin, me témoigne son antipathie. Mais, après tout, qu'est-ce que cela peut nous faire?

- Moi, je me tourmente pour vous, miss Séréna.

Séréna lui adressa un sourire :

- Tu es un amour, Eudora; mais, maintenant que je suis une grande personne, tu n'as plus besoin de prendre tout sur toi.

- Si je le pouvais... murmura la servante.

- Oui, je sais que tu le ferais, mais tu te tracasses trop. Tu as l'air fatiguée. Le voyage a-t-il été pénible pour toi?

Elle savait qu'Eudora, cahotée dans une voiture, souffrait le martyre.

- Pas trop, répondit Eudora. Le valet de chambre de M. le marquis a été très bon pour moi et m'a donné un coussin dans mon dos. Je me suis fait de lui un ami; peut-être nous sera-t-il utile.

- Je suis heureuse que nous ayons au moins un ami à Mandrake, fit Séréna en souriant.

Ces paroles étaient sincères, car Eudora, en général, se faisait plutôt des ennemis. Mais la petite bossue s'approchait de sa maîtresse et murmurait :

- Il m'a mise en garde contre la marquise. Faites bien attention à vous.

- Attention à quoi?

- Il m'a mise en garde, reprit Eudora, mais, dès que j'eus posé le pied dans cette maison, je n'ai plus eu besoin d'avertissement. Le mal règne ici... Le mal... et le danger.

Séréna se boucha les oreilles.

- Tais-toi, tais-toi, je t'en prie, Eudora! J'en ai assez pour aujourd'hui. La journée a été épuisante et je suis très lasse.

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Elle avait des larmes dans la voix et, sur-le-champ, Eudora fut près d'elle pour l'apaiser :

- Allons, allons, ma petit chérie, vous êtes fatiguée, pourquoi vous casser la tête avec tout cela?

Torqo et moi, nous vous garderons bien. Et maintenant asseyez-vous près de moi, je vais vous enlever vos chaussures. Donnez-moi votre chapeau, vos gants.

Séréna se laissa conduire près de la cheminée.

Quand, enfin, ayant posé sa robe de voyage, elle s'assit, enveloppée dans un châle moelleux de cachemire, savourant le lait chaud qu'Eudora avait été chercher pour elle, elle se détendit et se sentit plus à l'aise.

- Le dîner est à 8 heures, annonça Eudora. Cela m'a semblé bien tard, mais on m'a dit qu'ici tout se faisait à la dernière mode de Londres. Ce soir, il y aura environ trente convives.

- Trente! s'écria Séréna.

Eudora hocha la tête :

- Il en est ainsi tous les soirs, à ce que dit le valet de chambre de M. le marquis. Beaucoup de gens viennent pour le dîner, d'autres après, et ils jouent jusqu'à l'aube.

- Ils jouent?... Ici?... A Mandrake?...

Séréna était stupéfaite.

- Oui, le valet de chambre assure que Mme la marquise ne pense guère qu'à cela. C'est sa vie, à ce qu'il paraît.

- Que c'est curieux!

- On joue à tous les jeux. Et entre-temps, on danse.

Séréna poussa un soupir :

- Je vais être tout à fait déplacée ici, car tu sais, Eudora, combien je déteste les jeux de hasard, et, d'autre part, je n'ai pas d'argent à risquer.

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- Tant mieux pour vous, si vous demandez mon avis, répondit Eudora avec aigreur, car il paraît qu'on joue gros. Le valet de chambre me disait que la duchesse de Douvres a perdu, l'autre soir, six mille livres. Un gentilhomme dont j'ai oublié le nom, après avoir tout perdu, a joué son carrosse et ses chevaux, et il lui aurait fallu retourner à pied chez lui si quelqu'un ne l'avait pris en pitié.

- Grands dieux! s'exclama Séréna. Quel bonheur de n'avoir rien à perdre, Eudora!

- Ce n'est pas un lieu convenable pour vous, fit Eudora.

Redoutant que la servante recommençât à exprimer ses pressentiments, Séréna essaya de changer de sujet.

- Où va-t-on par là? demanda-t-elle en désignant une petite porte de chêne, à l'autre bout de la chambre.

- On m'a dit que nous pouvions nous servir de cette pièce comme cabinet de toilette. Elle est située dans une tourelle.

Eudora ouvrit la porte, et Séréna vit une petite chambre presque entièrement ronde, avec quelques fenêtres en ogive.

- Comme c'est étrange! s'ecria-t-elle et, s'avan-

çant, elle regarda par l'une des fenêtres.

Il faisait sombre, car la nuit était tombée; mais, sur la mer, on voyait une vague phosphorescence et, au ciel, les étoiles brillaient. Au-dessous d'elle, Séréna pouvait discerner les contours du jardin clos de murs qui s'arrêtaient où les falaises commen-

çaient.

- C'est beau, murmura-t-elle, peut-être pour se convaincre elle-même.

- Revenez donc près de moi, conseilla Eudora.

Vous allez attraper froid.

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La jeune fille ferma derrière elle la porte de la tourelle.

- Cette partie de la maison doit appartenir au château primitif, dit-elle. Tout est calme, ici. Espérons qu'il n'y a pas trop de fantômes.

- Ce ne sont pas les fantômes qui me font peur, répondit Eudora.

A ce moment, Torqo leva la tête en grondant sourdement.

- Qu'y a-t-il, Torqo? demanda Séréna, qui sentit le chien se hérisser en grognant de nouveau.

- Quelqu'un vient, dit Eudora.

Au même moment, on entendit, dans le couloir, des pas qui s'approchaient, puis, bientôt, un coup sec frappé à la porte. Eudora allait ouvrir; mais, avant qu'elle fût à la porte, celle-ci s'ouvrit toute grande et la marquise parut sur le seuil. Dans la petite chambre au plafond bas, elle semblait plus grande encore que dans le vaste salon. A la voir parée de ses joyaux étincelants, moulée dans sa robe à l'audacieux décolleté, on l'eût prise pour quelque fantastique apparition surgissant d'un autre monde.

Vivement, Séréna se leva, fit une révérence. Un instant, la marquise demeura immobile, comme pour bien saisir chacun des détails de la pièce et de ses occupants, puis, de sa canne d'ivoire à la poignée garnie de pierres précieuses, elle désigna Torqo.

- Cette bête ne peut pas coucher dans la maison, fit-elle avec aigreur.

- Il a l'habitude de coucher au chenil, madame, répondit Séréna, mais il reste avec moi dans la journée.

- Veillez à ce qu'il se tienne bien sinon on le renverra au chenil; il est trop gros pour demeurer à

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l'intérieur. (Avant que Séréna eût pu répondre, la marquise ordonna à Eudora :) J'ai un mot à dire à

votre maîtresse. Allez attendre dehors.

La servante sortit après avoir fait une révérence : son corps difforme faisait un pénible contraste avec la stature altière qui le dominait.

- Asseyez-vous, dit la marquise à Séréna quand elles furent seules. (Elle prit un siège près de la cheminée.) J'ai causé avec mon fils. Il m'a mise au courant des circonstances particulières qui vous ont réunis. A ce que j'ai compris vous devez, en vous mariant, hériter de quatre-vingt mille livres. Est-ce vrai?

- C'est bien là la somme qui m'a été laissée par mon grand-père.

- Jolie fortune, évidemment, mais pas énorme par les temps qui courent, fit la marquise d'un air mécontent.

Séréna se taisait. Que voulait dire lady Vulcan?

- Mon fils veut que vous restiez ici, reprit la marquise après un silence, tout au moins pour le moment. Vous pouvez imaginer quelle surprise a été pour moi votre arrivée. Justin est un célibataire endurci. Il a juré de ne jamais se marier.

- Je comprends, dit Séréna.

- Mon fils ne veut aucun arrangement en vue d'un mariage pour l'instant. Est-ce votre désir ou le sien?

- Je n'ai aucun désir à formuler, répondit Séréna, très calme. Je n'ai pas envie d'épouser quelqu'un que j'ai vu hier pour la première fois.

- Quatre-vingt mille livres, répéta la marquise, comme si elle s'adressait à elle-même. Ce n'est pas vraiment une grosse fortune, et cependant... (Elle haussa les épaules.) Quoi qu'il en soit, il est inutile de prendre des décisions dès maintenant. D'ailleurs, 86

je ne vous présenterai pas comme la fiancée de mon fils. J'ai appris que toutes les langues de Londres vont leur train, mais ici, à Mandrake, nous n'avons pas à nous soucier de ces commérages. Vous serez une de mes invitées, tout simplement. Sommes-nous d'accord?

- Je ne prétends à aucun titre, répondit Séréna, blessée du ton de la marquise.

- C'est tout ce que j'avais à vous dire!

La noble dame se leva. Un moment, elle resta immobile, appuyée sur sa canne d'ivoire, et les lumières faisaient chatoyer, sur ses doigts longs et minces, des bagues de diamants et d'émeraudes.

- Vous êtes en deuil, dit-elle brusquement. Nous ne devons pas l'oublier.

- Je ne l'oublie pas, répondit doucement Séréna. La marquise la considéra sans rien dire. Séréna sentit que, dans son esprit, une pensée prenait corps et qu'elle ne voulait pas encore l'exprimer.

Comme elle était belle, cette femme, mais aussi comme elle était extraordinaire! Jeune, elle avait dû

être incomparablement jolie, et même à présent, sa beauté demeurait à peu près sans rivale : cependant elle créait autour d'elle une atmosphère inquiétante.

- Cet argent, petite, fit-elle tout à coup, ces quatre-vingt mille livres... Etes-vous tout à fait sûre de ne pouvoir en obtenir une partie avant votre mariage? Vous aurez des frais, votre trousseau, et beaucoup d'autres choses.

- Je crains que ce ne soit impossible, madame.

Il était singulier, songeait Séréna, que la marquise, portant des bijoux qui valaient des milliers et des milliers de livres, fût à ce point intéressée par sa modeste dot.

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Lady Vulcan fit un geste d'impatience.

- Alors, il faut attendre, dit-elle. Je ne pensais qu'à votre confort personnel, bien entendu. Il est difficile de vivre sans argent, comme vous vous en êtes peut-être aperçue.

- Oui, je m'en suis aperçue.

Séréna eut un brusque sourire, tout en se demandant si les difficultés financières qu'elle avait connues pouvaient être vraiment appréciées par une grande dame vivant dans un château imposant et possédant, à en croire les apparences, un revenu illimité.

- Je vous laisse vous habiller pour le dîner, dit la marquise après un silence assez gênant. Nous nous réunissons dans le salon argent. Quand vous des-cendrez, vous trouverez un valet de pied en haut du grand escalier pour vous guider.

- Je vous remercie, madame.

Séréna fit une révérence et la marquise se dirigea vers la porte. Une minute, sa silhouette se détacha sur le fond sombre des boiseries.

- N'oubliez pas que ce chien doit passer la nuit au chenil, fit-elle - et elle disparut.

Séréna eut un frisson et retourna vers le lit. Elle tressaillit en entendant le pas d'Eudora, comme si elle avait peur de voir revenir la marquise.

- Oh! c'est toi, Eudora, fit-elle soulagée.

- Oui, ce n'est que moi.

Sans la questionner, Séréna savait ce que pensait Eudora, et pourtant, cette fois, la bossue n'avait rien à dire. La jeune fille s'habilla en silence, mettant la robe de mousseline blanche qui composait toute sa garde-robe. Quand elle fut prête et qu'Eudora l'eut coiffée, elle se regarda dans la glace et se mit à

rire.

- La cousine de province!... s'exclama-t-elle. Mais 88

peu importe!... Qui donc ferait attention à moi quand la marquise brille de toute sa splendeur!

- Méfiez-vous d'elle.

- Elle ne peut pas me faire de mal. J'ai peur d'elle, et toi aussi, Eudora, mais elle ne peut pas nous causer grand tort. Elle est furieuse de me voir ici, c'est visible; mais ne nous en plaignons pas, car, nous aussi, nous préférerions - et de beaucoup -

être chez nous.

- Elle est dangereuse, murmura Eudora.

- Que peut-elle? (Séréna s'adressait à elle-même plutôt qu'à Eudora.) Il est évident qu'elle voudrait bien avoir mon argent, mais sans moi! Peut-être le marquis est-il de son avis? Eh bien, c'est impossible.

Ou bien ils se passeront de moi et de ma fortune, ou il leur faudra nous prendre ensemble. Oh! Eudora, si mon grand-père avait pu savoir, quand il m'a légué son héritage, quel boulet il m'attachait au pied!

- Vous n'êtes pas encore mariée!

- Non, et je ne suis pas près de l'être si la marquise se mêle de l'affaire.

- Ne vous fiez à personne dans cette maison, conseilla Eudora.

- Sauf à toi et à Torqo, répondit Séréna en souriant. Cherche-lui un coin confortable pour dormir et veille bien à ce qu'on lui donne à manger et aussi son bol d'eau fraîche. Tu me l'amèneras demain à la première heure. Je serais plus heureuse s'il couchait près de moi, mais nous devons nous conformer aux règles de cette maison.

- Heureusement, je suis dans la chambre voisine.

On voulait me loger là-haut dans les mansardes, mais je leur ai dit que, si l'on ne me mettait pas près de vous, je coucherais sur le plancher.

- Oh! Eudora, heureusement que tu es avec moi!

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s'écria Séréna. (De ses jeunes bras robustes, elle enlaça la servante et pencha son joli visage vers la face ridée et flétrie.) Chère, chère Eudora!...

Pendant quelques minutes, elle resta ainsi accrochée à Eudora, mais soudain, elle sentit le corps rabougri trembler et frissonner.

- J'ai peur, j'ai peur! disait la bossue d'une voix rauque.

- Non, non, tu ne dois pas avoir peur. Tout va bien, je t'assure que tout va très bien, affirmait Séréna pour la rassurer. Nous sommes ensemble et personne ne peut nous faire de mal... Tout au moins pour le moment.

Eudora se tut, et la jeune fille l'embrassa en lui souhaitant le bonsoir avant de descendre. Arrivée à la porte, elle se retourna. Debout près de la coiffeuse, Eudora tournait le dos, mais son visage, reflété par un miroir, apparaissait crispé, déformé par une frayeur indicible.

Chapter 5

Harriet, marquise de Vulcan, repoussa d'un geste brusque le miroir encadré d'or.

- Bon Dieu! fit-elle, je suis hideuse, ce matin! Je ne veux plus me voir!

La femme de chambre s'éloigna du lit, emportant sur un plateau la glace, la brosse à cheveux à monture d'or sertie de brillants, le peigne dont venait de se servir la marquise. De l'autre côté du lit se tenait un petit nègre, qui présentait un plateau sur lequel se trouvait une tasse de chocolat.

- Ton chocolat me fait mal au cœur! Va me 90

chercher un peu de cognac, petit, fit la marquise avec humeur.

- Madame la marquise disait, hier encore, qu'elle ne voulait plus de cognac le matin, observa la femme de chambre.

- Que veux-tu que je prenne, ma fille, quand je me sens encore tout endormie et que le mal de tête m'aveugle? Ah! quelle rude soirée, hier! Deux fois j'ai gagné plus de mille guinées en une seule partie, pour les perdre ensuite. (Une lueur soudaine fit briller les yeux de lady Vulcan, et sa voix, lasse et pâteuse, retrouva pour une minute l'accent impérieux qui lui était habituel; puis elle se laissa retomber en arrière sur les oreillers.) Mais à quoi bon? La chance est contre moi. Il faut absolument que je parle à Mme Roxana; mais avant, qu'on fasse prévenir mon fils de venir me voir.

- Je crois que M. le marquis est sorti à cheval, répondit la femme de chambre.

- Si tôt?... Va t'en assurer, et, s'il n'est pas rentré, qu'on me l'envoie dès son retour.

- Bien, Votre Seigneurie.

La femme de chambre, plongea dans une révérence comme le petit nègre revenait. Sur le plateau d'argent reposaient maintenant un flacon de cognac et un grand verre de cristal. Il le présenta à la marquise, qui, avidement, saisit la bouteille et emplit à moitié le verre. Elle but une gorgée, lentement, toussa, puis savoura une autre gorgée de la chaude liqueur.

- Cela va mieux! s'exclama-t-elle. Tu as beau grogner, Martha, ça vaut toutes les drogues du monde et tous les prétendus élixirs de jeunesse.

Tiens! déjà, je me sens rajeunie!

- Oui, mais pour combien de temps, madame la marquise? dit la femme de chambre d'un ton acide, 91

sortant de la pièce avant que la marquise puisse répliquer.

- Vieille taupe! fit la marquise, continuant à

déguster son cognac. Elle est avec moi depuis trop longtemps.

Saisissant une petite glace à main sur la courte-pointe en dentelle, lady Vulcan considéra son image. Après avoir posé le plateau près de sa maîtresse, le petit nègre était allé s'accroupir dans un coin de la chambre pour attendre les ordres.

Dans la lumière cruelle du matin qui entrait par les hautes fenêtres, la marquise examinait son visage sur tous les angles. Elle toucha du doigt le léger réseau de rides au coin des yeux et vit la ligne tombante de la bouche que le rouge n'arrivait plus à cacher. Seule, sa chevelure ardente, éclatante, restait aussi magnifique qu'elle l'avait été vingt ans plus tôt, alors que lady Vulcan resplendissait de toute sa beauté. Il lui semblait alors qu'elle ne vieillirait jamais.

Mariée à seize ans, son fils était né peu après son dix-septième anniversaire, et, portant déjà le titre de marquise de Vulcan, elle était entrée de plain-pied dans la société élégante de Londres. Les grands peintres de la Cour s'étaient disputé l'honneur de faire son portrait, elle avait inspiré des poètes, les écrivains lui avaient dédié leurs livres, aucune réunion n'avait d'éclat si elle en était absen-te, et nulle hôtesse n'eût osé aller à l'encontre de ses exigences, aussi audacieuses qu'elles pussent être.

Harriet était belle. En outre, elle possédait un esprit mordant et une façon primesautière, et parfois insolente, de s'exprimer, qui amusait et fascinait ceux qui la courtisaient. Elle allait de succès en succès. Sa présence apportait de la vie à la Cour où

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on la comblait d'honneurs et de dignités. Grâce à sa gaieté, à ses traits d'esprit, l'ennui qui régnait à la Cour avait disparu.

Mais la marquise était affectée d'une lourde héré-dité. Les Rapleys avaient toujours été des débauchés, et son père, avant de mourir en exil, s'était, à

deux reprises, enfui vers le continent à la suite d'intrigues assez louches.

A trente ans, ses histoires d'amour emplissaient les salons. On ne s'extasiait plus maintenant sur ses attraits, on chuchotait sa dernière incartade, on évoquait la manière dont elle étalait sa plus récente conquête. A mesure que les années passaient, les choses se gâtaient. Puis un changement bizarre se produisit lorsque commença de se faner la beauté

de la marquise. Depuis longtemps, le goût de lady Vulcan pour tout ce qui était original, fantaisiste, était devenu proverbial. Et voilà qu'à quarante ans, elle se livrait au jeu. Et au point d'en oublier le reste. Naturellement, elle jouait un jeu d'enfer, rejetant tout frein, toute prudence, tout bon sens, exactement comme elle avait agi toute sa vie.

Cette folle passion étonna ceux-là mêmes qui croyaient ne plus pouvoir s'étonner des actes de Harriet Vulcan. Sans se soucier des amis qui avaient essayé de la retenir afin que sa situation à la Cour ne fût pas compromise, elle avait joué nuit et jour, gagnant et perdant des sommes considérables.

Les gazettes avaient plaisanté sa folie, des pam-phlets avaient été écrits contre elle et vendus dans les rues.

Le faro avait été interdit. Cela n'empêchait pas la marquise d'y jouer chaque fois qu'elle en avait l'occasion. Elle commença à négliger ses fonctions à

la Cour. En toute hâte, elle sortait des appartements royaux pour aller s'asseoir à une table de jeu.

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Maintenant, elle n'écoutait plus les madrigaux des diplomates, pas plus que les odes des poètes. Ses doigts tremblaient de l'impatience de saisir les cartes; sans le moindre égard, elle repoussait les soupirants, ce qui causait plus de scandale et lui créait plus d'ennuis que, naguère, ses démêlés amoureux.

Les douairières qui entouraient la reine averti-rent Sa Majesté, qui fit appeler la marquise. Un entretien en tête à tête eut lieu. La reine se fit clairement comprendre : ou bien Harriet cesserait de jouer, ou bien elle ne serait plus admise à la Cour. C'était un ultimatum, mais la marquise trouva une troisième solution.

Elle quitta la Cour. Elle résilia ses fonctions, abandonna son poste de dame d'honneur et se retira à Mandrake. Tout d'abord, la haute société, sidérée de cette attitude, refusa d'y croire; ensuite, elle comprit. La marquise créait à Mandrake l'am-biance et les conditions de vie de Londres; mais, là, plus de contraintes ni de responsabilités ennuyeuses.

Pendant des années, elle n'était venue que rarement à Mandrake, où vivait son mari, qui, lui, préférait la campagne à la ville; à présent qu'elle y habitait, elle se mit à faire d'importantes dépenses d'aménagements. L'année suivante, elle perdit son mari. Les architectes, les décorateurs les plus en vogue furent appelés pour embellir le château, déjà

plein de richesses historiques. On attendait avec curiosité le résultat de ces travaux.

Enfin, un jour, la marquise ouvrit les portes de Mandrake.

Chaque soir avaient lieu des dîners qui réunis-saient de nombreux convives, et, après, ceux-ci restaient pour jouer. Les enjeux étaient plus élevés 94

que dans les cercles les plus fameux de Londres. A Mandrake, le visiteur pouvait se livrer à tous les jeux connus, du simple et naïf piquet au faro, au whist, au macao, plus excitants et surtout plus coûteux.

Mandrake devint le rendez-vous du monde élégant; mais bientôt on s'aperçut que seuls les gens très riches pouvaient se permettre d'y aller. Et bientôt de fâcheuses rumeurs se répandirent. On disait que la marquise était très habile à dépouiller ses adversaires. Insatiable, elle semblait dévorée par son goût pour l'argent.

La porte de sa chambre s'ouvrit soudain, et lord Vulcan entra.

- Vous désirez me voir, mère?

Nonchalant, il traversa la chambre, jusqu'à la cheminée où le feu était déjà allumé. Debout, il regardait autour de lui, considérant le lit à baldaquin, les meubles dorés sculptés, les rideaux de brocart bleu qui encadraient les fenêtres.

- Jolie décoration, dit-il. Mes félicitations.

- Il faut payer, maintenant, répondit la marquise avec humeur.

Lord Vulcan fronça les sourcils.

- Cette somme que je vous ai remise dernièrement, dit-il, je croyais que vous la destiniez à cela?

- A peine a-t-elle été suffisante pour régler un quart des factures, et, de plus, il y a les frais du nouveau jardin. D'autre part, ma couturière me presse.

Le marquis sortit sa tabatière de sa poche. Il paraissait impassible, mais sa voix avait la dureté de l'acier.

- Impossible de vous donner plus pour le moment, fit-il, très calme.

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- Eh bien, et cette jeune fille?

- Elle n'est pas encore ma femme.

La marquise s'assit sur son lit :

- Ce mariage ne peut avoir lieu, Justin. Je t'ai déjà dit et je te répète que tu ne peux pas te marier.

D'un coup sec, lord Vulcan ferma sa tabatière :

- Et moi, je vous ai dit, mère, que je n'avais aucun désir de le faire dans les conditions présentes.

- Alors pourquoi nous amener cette gamine? Tu es complètement fou, Justin. Si nous ne pouvons pas toucher à son argent, ce n'est qu'une bouche de plus à nourrir. D'ailleurs, il faudra bien prendre une décision à son sujet, un jour ou l'autre. Tu n'as qu'à

la renvoyer le plus tôt possible... Aujourd'hui même.

- Où l'enverrai-je? Vous savez bien que sa maison est entre mes mains.

La marquise fit un geste d'impatience :

- Qu'elle aille où elle voudra, peu m'importe!

Pourquoi diable as-tu accepté ce pari?

- A dire vrai, je me suis posé la même question.

(Lord Vulcan eut un sourire amusé.) J'étais presque sûr de ne pas gagner cette partie-là, car je venais de gagner continuellement et, selon les lois de la chance, sir Giles devait avoir sa revanche.

- Mais, puisque tu as gagné, pourquoi t'obstiner à

poursuivre cette plaisanterie? Fais grâce de sa dette à cette fille si vraiment tu ne peux mettre la main sur sa fortune.

- Je ne le puis pas. La petite a dû vous le dire, je pense.

- Comment le sais-tu? T'aurait-elle déjà raconté

que j'avais été la voir?

- Non, mais connaissant vos méthodes, ma chère mère...

96

Soudain, les traits de la marquise s'adoucirent :

- Justin chéri, je sais bien que je t'ai harcelé pour obtenir de l'argent, mais sans doute n'as-tu pas envie d'épouser cette jeune fille?

- Je vous l'ai répété, je ne puis épouser qui que ce soit... dans les conditions actuelles, soupira le marquis.

- Alors, renvoie-la.

- Où? (Il leva la main comme pour étouffer la réponse impatiente sur les lèvres de la marquise.) Non, inutile de dire « n'importe où ». Après tout, je suis, dans une large mesure, responsable de la mort de son père.

- Que tu m'agaces, Justin, avec ces sornettes! Tu ne peux tout de même pas être responsable de tous les idiots qui se tuent pour avoir perdu aux cartes!

La petite doit avoir de la famille. Sinon, marie-la au plus tôt avec quelque hobereau. Elle pourra, au moins, profiter de son héritage.

Lord Vulcan sourit :

- Comme c'est curieux! J'ai eu exactement la même idée après l'avoir vue à Staverley. Mais il sera difficile de dénicher le hobereau, surtout ici.

Il eut, en prononçant ces derniers mots, une espèce de ricanement.

- Je ne comprends pas ce que tu veux dire, fit la marquise. Nous pourrons sûrement trouver quelqu'un qui lui proposera le mariage. Elle a un certain charme, mais elle est habillée de façon déplorable.

- Personne mieux que vous, ma mère, ne peut remédier à ce défaut.

La marquise le regarda :

- Je te donne ma parole que je n'y ai même pas pensé! Naturellement, cela peut se faire. J'ai ici des tissus ravissants, des gazes, des batistes..., une mous-97

seline de soie à petites fleurs qui sont du dernier cri. Yvette lui confectionnera des robes. Nous lui présenterons un mari, et tu sera dégagé de toute responsabilité. (A présent, la marquise souriait, les yeux brillants, tout à coup rajeunie :) Dieu! que tu m'as fait peur, mon garçon! J'ai cru que cette petite t'intéressait.

Lord Vulcan se dirigea vers la fenêtre. Il s'y appuya, le soleil éclairait son visage et, en cette minute, il paraissait extraordinairement jeune et pur.

- Un jour, mère, dit-il, très calme, il faudra un héritier à Mandrake.

- Bien entendu, un jour, fit la marquise avec impatience. Mais pas encore, Justin; me vois-tu grand-mère? Tiens! hier soir encore, Eustace disait que l'on te prendrait plutôt pour mon jeune frère que pour mon fils.

- Eustace Carrigton a tout juste vingt-trois ans, observa le marquis. C'est un jeune homme débauché. Je ne puis vous féliciter de votre dernière trouvaille!

- Il est riche, répliqua la marquise qui se mit à

rire. Mon cher Justin, tu n'as jamais approuvé ma cour de jeunes gens, je le sais. Je n'oublierai jamais ta rage le jour où tu as découvert que j'avais un amant. Au fait, qui était-ce donc? Charles Sherring-ham ou William Felton? Je ne sais plus, mais tu m'as fait une de ces scènes... J'en ai ri longtemps.

- Et moi j'en ai pleuré, dit lord Vulcan.

- Vraiment? (La marquise le regarda, intéressée.) Mais je ne t'ai jamais vu pleurer, même tout petit garçon.

- Je prenais garde de ne pas montrer mon chagrin.

- Ainsi, tu as pleuré à cause de moi? J'en suis 98

flattée. Je voudrais bien pouvoir, aujourd'hui encore, te faire verser des larmes.

Lord Vulcan eut un rire bref :

- Tard tard! Je suis endurci. Mais tout de même, mère, il me déplaît d'entendre votre nom associé à

celui d'un gamin. Il y a vraiment, entre vous, une trop grande différence d'âge.

- L'âge, l'âge, tu m'exaspères à parler de cela! Je te jure que je suis effrayée de chaque minute qui passe. Je vois venir les rides. Oh! Justin, si seulement je pouvais rester toujours jeune!

On sentait dans sa voix une émotion vraiment douloureuse, mais son fils demeurait imperturbable. La marquise saisit vivement sa glace à main, puis attrapa la bouteille de cognac posée à côté

d'elle.

- Le cognac ne vous rendra pas la jeunesse, observa lord Vulcan.

- Il me donne la sensation de la jeunesse, rétorqua la marquise, et il est excellent. Il est arrivé il y a quelques...

Le marquis leva la main.

- Epargnez-moi les détails, fit-il d'un ton coupant.

Je vous ai déjà dit que je ne désire rien savoir sur ce sujet.

Sa belle humeur revenue, la marquise éclata de rire :

- Mon cher Justin, que tu es ridicule! On croirait que tu tiens à devenir un personnage respectable!

Lord Vulcan traversa la chambre et s'arrêta près du lit, regardant sa mère.

- Je m'en vais, dit-il. Il y a tant de choses à régler.

La représentation a-t-elle lieu ce soir comme d'habitude?

- Tu veux sans doute parler de la réception?

interrogea la marquise. Mais bien entendu. La 99

duchesse de Douvres nous amène tout un groupe d'amis dans la soirée, et les officiers de la garnison dîneront ici. (Ses yeux se dilatèrent.) Mais, j'y pense, Justin, peut-être l'un d'eux aura-t-il le coup de foudre pour notre petite campagnarde? Elle sera bien habillée ce soir, je te le promets.

- Et qui vient encore?

- Ma foi, je ne sais plus. Nous serons environ trente au dîner, peut-être plus. Et on dansera dans la grande galerie. Mais cela ne nous empêchera pas de jouer. Prie le ciel de me faire gagner ce soir!

L'autre nuit, après ton départ pour Londres, j'étais dans une mauvaise passe.

L'expression de lord Vulcan s'assombrit :

- Je vous ai prévenue, mère, que les choses ne pouvaient pas continuer ainsi.

- Ce n'est qu'un mauvais moment, répondit la marquise. Ma chance tournera, peut-être ce soir même. Il faut que je consulte Mme Roxana pour qu'elle voie si les astres me sont favorables.

- Mme Roxana?... Cette sorcière est donc encore ici?

La marquise leva les yeux vers lui :

- Oui, Justin, elle est encore ici. Je ne puis me passer d'elle. Elle m'aide. Sans ses conseils, je perdrais encore davantage.

- Je vous ai pourtant dit que je ne voulais pas de cette femme dans ma maison.

- Dans ta maison, Justin? demanda-t-elle doucement avec un sourire.

Son fils la tint un long moment sous son regard, puis, sans un mot, il sortit et la porte se referma sur lui.

Pendant une minute, la marquise demeura immobile sur ses oreillers, puis elle se mit à rire, battit des mains, et le petit nègre accourut.

100

- Mme Roxana... Cours la chercher, ordonna-t-elle.

Le gamin s'enfuit à toutes jambes, et, en son absence, la marquise dégusta son cognac, tout en faisant tourner autour de son doigt une bague à

l'énorme diamant qui renvoyait des rayons éclatants.

-Que de souvenirs dans cette bague! Celui qui la lui avait offerte l'avait aimée jusqu'à la folie. En échange, elle lui avait fait présent d'un portrait d'elle en miniature qu'il portait sur lui, à même la peau, et que sa veuve, lorsqu'il était mort, avait retourné à la marquise avec un mot glacial. Quel amant fougueux il avait été! Et elle aussi l'avait aimé, moins toutefois que celui qui l'avait remplacé.

Mort en mer, ce dernier était parti à bord d'un navire en quête d'un trésor qu'il voulait déposer à

ses pieds. Bah, après tout, il y avait d'autres hommes dans le monde, d'autres hommes qu'elle était encore capable de séduire! Cependant, elle eût parié le salut de son âme qu'aucune volupté ne se pouvait comparer à celle que procurait la table de jeu. Dieu, comme elle y aspirait aujourd'hui!

La marquise sourit. Quelqu'un entrait dans la chambre. Tournant la tête, elle vit Mme Roxana : des cheveux très noirs, un grand nez busqué, des yeux sombres pleins de ruse, une vraie gitane. Lady Vulcan l'avait découverte dans une petite chambre sur cour de Bond Street, où elle était en train de conquérir une riche clientèle. Des dames, voilées, se glissaient dans les escaliers obscurs et étroits pour la consulter sur leurs affaires de cœur. Des joueurs venaient des tripots pour savoir si les astres leur seraient favorables. En ce qui concernait la marquise, elle avait dit des choses d'une étonnante jus-tesse, et Harriet n'avait pas eu trop de mal à la 101

convaincre au moyen d'arguments sonnants et tré-buchants d'abandonner Bond Street pour Mandrake.

Les domestiques la détestaient et la craignaient.

Elle avait réussi à transformer la somptueuse chambre qu'on lui avait donnée en une espèce de taudis oriental, qui paraissait obscur, surbaissé, si bien qu'en y pénétrant on se sentait mal à l'aise.

Le petit nègre qui l'avait amenée, après avoir refermé la porte sur elle, se réfugia en toute hâte dans son coin, comme saisi de terreur. Il roulait ses yeux de telle sorte qu'on devinait facilement la frayeur qui l'étreignait. Mais la marquise ne se souciait guère de lui. Elle accueillit Mme Roxana avec le plus gracieux sourire et lui tendit sa main à

baiser.

- Comment va ma reine, ce matin? interrogea la gitane.

- Je suis fatiguée, mais le cognac m'a revigorée.

La voyante loucha vers la bouteille.

- En voulez-vous? demanda la marquise.

- Plus tard, plus tard! Parlons d'abord de vous.

Avez-vous gagné, la nuit dernière?

La marquise secoua la tête.

- Je vous avais prévenue, fit la gitane. Les astres ne vous sont pas du tout favorables en ce moment.

Il faut attendre, avoir de la patience. Cela vous paraît dur, ma reine. Mais ne vous tourmentez pas, la chance va tourner; alors vous vous réjouirez et vous vous souviendrez des paroles de Roxana.

- La chance sera-t-elle avec moi ce soir? ques-tionna la marquise, avide. Consultez vos cartes. J'ai grand besoin d'argent.

De la poche de sa robe informe, la voyante sortit un paquet de grandes cartes crasseuses. Elle s'assit sur un tabouret bas, près du lit.

- Et puis il y a autre chose, fit la marquise. Une 102

jeune fille est arrivée ici. Je voudrais connaître son avenir.

- La petite jeune fille amenée par monseigneur?

demanda Roxana.

La marquise la regarda sans faire de commentai-res. Il n'était pas étonnant que Roxana fût déjà au courant de la présence de Séréna. Rien ne se passait dans la maison sans qu'elle le sût. Harriet supposait qu'elle avait ses espions parmi les domestiques, à moins que ce ne fût le privilège de sa voyance.

- Faites-moi ses cartes, ordonna-t-elle.

Mais la gitane secoua la tête :

- Roxana ne peut rien faire sans que la personne soit présente. Les cartes doivent la connaître, elle doit les toucher.

- Eh bien, je vais l'envoyer chercher. J'ai d'ailleurs à lui parler au sujet d'autre chose. Allons, vite, mon jeu, Roxana, et prions qu'il soit bon!

Tout en parlant, la marquise avait tiré le long cordon de passementerie près de son lit. Quelques minutes après, la femme de chambre entra.

- J'ai besoin de voir miss Staverley. Prie-la de venir ici.

- Bien, Votre Seigneurie.

Avant de sortir, la femme de chambre jeta un regard de mépris sur la voyante qui était en train de disposer les cartes graisseuses sur le plancher.

La marquise sourit :

- Cette pauvre Martha! Elle est très choquée de votre présence et aussi, de me voir jouer et boire.

En fait, elle réprouve tout ce que je fais, tout ce qui m'intéresse, et elle se donne le droit d'exprimer sa désapprobation. Mais je ne peux pas me passer de vous, Roxana... Vous ne me quitterez jamais, n'est-ce pas?

103

La voyante leva les yeux vers elle, percevant la crainte dans sa voix.

- Comment pourrais-je penser à quitter ma dame, ma reine? demanda-t-elle d'un ton doucereux. Mais vous, si vous gagnez ce soir, vous souviendrez-vous de votre pauvre Roxana qui vous apporte la chance?

- Bien entendu, fit la marquise. Ne vous ai-je pas donné vingt-cinq guinées la dernière fois? Ce soir je vous en donnerai trente... si je gagne. Dites-moi, que voyez-vous?

La voyante se pencha sur ses cartes :

- Il est difficile de le dire; les astres tournent en faveur de ma dame, mais ils ne sont pas encore dans leur marche ascendante. Vous pouvez gagner, mais ce sera peu de chose... Une poignée d'or. Un homme vient ici... très brun... je le vois... il fronce les sourcils... il a un signe distinctif... Oui, oui... je distingue ce que c'est... Il est gaucher... Vous aurez l'avantage sur lui. Il est riche, très riche.

- Oh! je sais qui c'est, fit la marquise, très excitée, et il viendra après-demain. Gaucher?... Oui, c'est bien cela. Vous dites que j'aurai l'avantage sur lui?

- Oui, sûrement. Attendez, je vois autre chose.

Vous causez avec lui... Vous faites... comment dire?...

Vous faites alliance avec lui en vue de... d'une affaire... Je vois de l'or... mais c'est étrange.

- De l'argent? Plus d'argent encore?

- Oui, je vois l'éclat de l'or, mais...

- Est-il pour moi? Est-ce que je le gagne? Oh!

regardez vite, Roxana, vite!

Dans son lit, la marquise fit un geste impulsif et le miroir, tombant par terre, se brisa avec fracas.

- Bon Dieu! s'exclama lady Vulcan, énervée. Ne faites pas attention, Roxana, continuez.

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Mais la gitane s'était raidie.

- Impossible, tout est parti! dit-elle. Je ne vois plus rien. Le bruit m'a troublée.

- Oh! que je suis contrariée! Quel ennui! s'écria la marquise. Mais vous m'avez vue gagnante?

- Un peu, un tout petit peu d'argent, ce soir.

- Dieu merci! Mais cet homme, il est riche, m'avez-vous dit? Peut-être gagnerai-je gros en jouant avec lui, beaucoup plus que vous n'avez vu?

On frappa à la porte et Martha entra.

- Miss Staverley est là. Votre Seigneurie.

- Bien! fais-la entrer, ordonna la marquise, et ne t'éloigne pas, Martha, j'ai besoin de toi.

Séréna fut introduite. Délicieusement jeune et fraîche, elle portait une robe de mousseline blanche et, par-dessus, un châle de cachemire vert pour se protéger du froid dans les couloirs. Selon les convenances, elle aurait dû être en deuil, mais elle n'avait pas les moyens de faire des achats. Après avoir fait une révérence devant la marquise, elle regarda curieusement le sombre visage de Mme Roxana.

- La voici, dit la marquise. (Puis s'adressant à

Séréna :) C'est Mme Roxana, miss Staverley. Une célèbre voyante. Elle nous a fait la faveur de venir ici quelque temps et ses avis nous sont toujours précieux.

- La jeune dame désire-t-elle que je lui tire les cartes? demanda Roxana.

Séréna recula :

- Non merci. Je préfère ne pas connaître l'avenir.

- Quelle bêtise! s'exclama la marquise. Tout le monde veut savoir ce que l'avenir réserve. Allons, laissez Roxana lire dans votre jeu.

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- Non, vraiment. Si vous voulez bien m'excuser, madame, j'aime mieux rester dans l'ignorance de ce qui peut arriver. Tant d'événements se sont succédé

dans ma vie, au cours de ces derniers jours... Je ne désire nullement qu'on me dévoile ceux qui m'at-tendent.

La marquise était fort ennuyée :

- Petite villageoise! Quoi, voilà Mme Roxana, de Bond Street, que viennent consulter les gens les plus huppés du royaume! Le prince lui-même, n'est-ce pas, Roxana? Et une jeune personne de... quel est donc le nom de votre pays? Ah! oui, de Staverley...

prétend que cela ne l'intéresse pas!

La marquise se montrait si véhémente que Séréna en resta interdite.

- Excusez-moi, madame. Si cela peut vous faire plaisir, que Mme Roxana me tire donc les cartes.

- Allons, c'est bien, fit la marquise, calmée.

- Prenez-les dans vos deux jolies mains, dit Roxana, présentant le paquet à Séréna. Battez-les et faites un souhait qui vous tienne à cœur. N'oubliez pas.

Séréna fit ce qu'on lui disait, non sans un profond dégoût pour ces cartons crasseux aux dessins bizarres. Puis elle les rendit à Roxana, qui les prit et les étala sur le plancher.

- Vous avez souhaité quelque chose?

La jeune fille hocha la tête.

- C'est curieux, vous ne savez pas encore vous-même ce que veut votre cœur. Est-ce vrai, petite fille?

- Sans doute, répondit Séréna.

- Mais vous le saurez, poursuivit Roxana, fixant les cartes. Un jour, vous connaîtrez le désir de votre cœur... et vous le réaliserez.

- Que voyez-vous? interrompit la marquise.

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Pendant quelques instants, il n'y eut pas de réponse de la gitane, qui, accroupie sur son tabouret, se penchait sur le jeu de Séréna qu'elle avait étalé en demi-cercle. Les yeux mi-clos, elle balançait légèrement les épaules de droite à gauche. Enfin, elle se mit à parler, mais d'une voix basse, hésitante, tout à fait différente du ton délié qu'elle avait eu en s'adressant à la marquise.

- Je vois un danger, dit-elle, mais vous vous en tirerez... Vous vous en tirerez toujours, à condition de suivre les mouvements de votre cœur... Une foule de gens vous entoure... des hommes, des femmes...

Ils feront pression sur vous... pour vous imposer leurs désirs... Le danger est là... Suivez votre cœur...

Il vous guidera au mieux... Vous n'aurez aucun mal...

Mais la mort est près de vous... Je vois du sang...

La voix de la gitane traîna un peu, puis soudain celle-ci sursauta. Sa tête se redressa d'un coup et elle considéra Séréna.

- Vous avez de la chance, reprit-elle, beaucoup de chance! Et même quelque chose de mieux que la chance, quelque chose qui resplendit autour de vous... Une espèce de lumière toute blanche, pure et...

- Parlez un peu plus clairement, Roxana, coupa la marquise. Des faits! Que signifient toutes ces histoires de lumière? Je n'y comprends rien. Y a-t-il un mariage en vue? C'est cela qui nous intéresse.

La voyante ramassa ses cartes.

- Elle se mariera, dit-elle.

- Mais avec qui? Pouvez-vous le dire? interrogea la marquise.

Roxana éclata d'un rire moqueur :

- Nous verrons cela une autre fois. Je suis fatiguée à présent.

Son regard obliqua vers la bouteille de cognac.

107

La marquise saisit celle-ci et la donna à la gitane :

- Tenez, prenez-la. Vous ne m'avez pas dit la moitié de ce que j'aurais voulu savoir, mais il me suffit d'avoir la certitude de gagner ce soir.

- Un peu, seulement un peu, lui rappela Roxana.

Les cartes disparurent dans une poche, la bouteille serrée sous le bras fut cachée dans les plis de la jaquette perlée, et la gitane se glissa hors de la chambre. Elle referma la porte si doucement que Séréna se demanda si elle était vraiment sortie.

- Et maintenant, dit la marquise gaiement, à vos toilettes.

- Mes toilettes? répéta Séréna d'un ton stupéfait.

- Oui, vos toilettes. Vous êtes mon invitée et je veux que vous ayez du succès. Ce soir, comme tous les soirs, nous aurons des jeunes gens. Ils vous feront danser et vous vous amuserez. Allons! petite, souriez donc à cette idée! On n'est jeune qu'une fois dans sa vie!

- Sans doute, mais je ne vois pas très bien... Je ne possède qu'une robe.

- Oui, oui, je sais, et nous allons justement nous occuper de la question, fit la marquise. Martha, ouvre le coffre.

Devant une des fenêtres se trouvait un gros coffre tendu de velours, orné de pierres précieuses, fermé

par une serrure et une clef dorées, dont Martha souleva le couvercle. Il était plein d'étoffes de toutes espèces.

- Yvette va vous faire quelque chose pour ce soir, annonça la marquise. Où as-tu fourré cette résille d'argent, Martha? ajouta-t-elle avec impatience.

Attends! Je vais chercher moi-même.

Elle sortit du lit et Martha s'empressa de l'enve-108

lopper d'un vêtement de velours blanc ourlé d'her-mine.

- Vous allez prendre froid, Votre Seigneurie. Je vais fermer les fenêtres.

- Tu plaisantes, ma fille, on étouffe ici.

Sans tenir compte de l'avis de la marquise, Martha ferma les grandes fenêtres, tandis que lady Vulcan, se dirigeant vers le coffre, tirait une par une les pièces d'étoffe.

- Voilà cette résille d'argent, dit-elle. Le dernier chic de Paris! On la porte sur un satin tourterelle.

Mais peut-être est-ce un peu vieux pour vous?

Plutôt cette gaze parsemée d'étoiles d'argent... ou bien encore ce satin nacré brodé de perles? (Prenant le tissu, elle le disposa sur l'épaule de Séréna.) C'est adorable! s'exclama-t-elle. Regarde Martha, cet éclat sur sa peau blanche. Tiens! cette batiste fera, pour l'après-midi, une robe ravissante. Vite, vite, va chercher Yvette! Nous allons décider tout de suite.

- Que c'est... aimable... à vous! balbutia Séréna comprenant enfin les intentions de la marquise, mais se demandant la raison de ce brusque changement d'attitude.

- Aimable?... Bien sûr que je suis aimable, fit la marquise, et pourquoi pas? Admirez ceci. (Elle soulevait un coupon de velours blanc.) Vous ne trouveriez pas le même dans toute l'Angleterre.

- Je n'ai jamais rien senti de si doux! murmura Séréna.

- Cela vient de France et coûterait une fortune si on l'achetait dans Bond Street. Tenez, nous allons vous en faire une robe. Vous serez exquise là-dedans.

- Oh! mais, madame, il ne faut pas vous priver d'une étoffe aussi précieuse! s'exclama Séréna, alar-mée.

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- Pourquoi donc? (La marquise parlait d'un ton léger, et, baissant la voix, elle ajouta ces paroles surprenantes :) Ne vous tracassez pas, ma chère, là

où je la prends, il y en a tant qu'on veut.

Chapter 6

Séréna descendait lentement le grand escalier d'honneur. C'était la sixième soirée à laquelle elle assistait depuis son arrivée à Mandrake, et pourtant, elle ne réussissait pas à surmonter la timidité qui la terrassait au moment d'entrer dans le grand hall, à la vue de la foule des invités qui se pressait dans le salon d'argent et qu'elle apercevait par la porte d'argent.

Ce salon argent et la salle de danse attenante, œuvre du fameux architecte Robert Adam, étaient l'un et l'autre, imposants; cette magnificence, ce luxe original de Mandrake, Séréna s'y fût habituée avec le temps, mais il lui semblait impossible qu'on pût la présenter à tous les invités.

Ils étaient nombreux, et pourtant, se ressemblaient tellement qu'on pouvait difficilement les distinguer les uns des autres. Les hommes étaient presque tous d'âge moyen, viveurs et outrageusement galants; quant aux femmes, avec leurs joyaux scintillants, leurs visages maquillés, leurs cheveux teints, leurs manières dictées par les lois de la société, elles avaient un air de famille.

Ceux et celles qui portaient les plus grands noms du royaume d'Angleterre se retrouvaient à Mandrake dans le seul dessein de jouer et de gagner de l'argent.

A la seule pensée des cartes, leurs visages 110

s'animaient, leurs mains se tendaient, telles des serres d'oiseau de proie, au-dessus des tapis verts.

Peu d'entre eux se montraient capables de dominer leurs sentiments, de dissimuler leur joie triomphante quand ils gagnaient, ou bien leur colère quand ils perdaient.

La première fois qu'elle avait entendu le chiffre des enjeux, Séréna n'avait pu en croire ses oreilles.

Tout en observant les joueurs, elle se disait que ceux-ci semblaient incapables d'éprouver la moindre émotion.

Pourtant, elle commençait à s'apercevoir maintenant que d'autres passions couvaient dans ces salons aux éclatantes dorures. Chose nouvelle pour elle, elle se voyait fêtée et courtisée. Ses robes y étaient pour beaucoup, elle le savait, car le premier jour, au milieu des élégantes, étincelant de bijoux, personne n'avait fait attention à elle. Qui donc eût perdu son temps avec une jeune fille pâle, vêtue d'une simple robe de mousseline? Mais à présent, habillée de tissu d'argent ou de satin chatoyant, elle faisait naître une lueur dans les yeux mornes et blasés des joueurs.

Avec un effort qui lui coûtait, Séréna faisait de son mieux pour répondre à ce qu'on attendait d'elle : plaire aux hommes que lui présentait la marquise. Elle n'était point sotte, et elle avait compris les intentions de lady Vulcan. Son oreille avait saisi les mots que murmurait la noble dame avant les présentations : « Une héritière! Quatre-vingt mille livres au jour de son mariage. Et une jeune fille charmante en même temps. Je suis sûre qu'elle vous plaira. »

Vieillards ou jeunes gens, tous, à condition qu'ils fussent célibataires, étaient amenés à Séréna, qui, ensuite, devait se débrouiller seule. Aussi dut-elle 111

s'habituer aux lourds madrigaux de galants séniles, dont le moins âgé aurait pu être son père, et aux plaisanteries pesantes de vieux officiers ou de hobe-reaux du voisinage, un peu perdus parmi tout ce beau monde.

Elle avait assez de prudence pour ne pas açcepter les invitations à « aller regarder les tableaux dans la grande galerie », ni pour se laisser entraîner vers les petits coins paisibles « où l'on pouvait causer ».

Elle demeurait au milieu de la foule, et, aussitôt qu'elle 1'émouvait, dès qu'elle avait la certitude que la marquise ne s'occupait plus d'elle, elle s'esquivait et montait dans sa chambre.

L'impression d'être une étrangère ne la quittait pas. Elle sentait que les femmes, entre elles, se déchiraient à belles dents, jalouses de sa jeunesse, et plus d'une fois on lui avait lancé des mots méchants ou des regards qui n'avaient rien d'amical.

A plusieurs reprises, au cours de la soirée, elle chercha du regard lord Vulcan, avec la sensation que l'attitude de celui-ci, calme et détachée, était pour elle une espèce de refuge. Elle ne l'aimait pas et n'avait nul désir d'être en sa compagnie; mais, par comparaison avec les autres invités, il lui paraissait sain d'esprit et raisonnable.

A mesure que passait le temps, elle se sentait de plus en plus effrayée par la marquise. De celle-ci se dégageait une telle autorité qu'en sa présence Séréna se sentait comme submergée, perdue, noyée dans les eaux aux remous violents.

- A sa façon, elle est très aimable avec moi, confiait-elle à Eudora. Pourtant, je ne puis avoir de l'amitié pour elle.

- Votre instinct ne vous a pas trompée, répondait Eudora d'un ton aigre. Dès que je l'ai vue, j'ai su que c'était une mauvaise femme.

112

- Pourquoi dis-tu cela? Elle est belle. Elle m'a donné ces jolies robes, elle a cessé de me reprocher mon séjour ici, et cependant...

- Le danger est là, suspendu au-dessus de nos têtes, disait Eudora d'un air sombre. Pas une seule fois je ne m'endors sans me demander si je me réveillerai le lendemain matin.

- Oh! que tu es ridicule! (Séréna souriait, mais son rire était faux.) La vérité est que la marquise ne souhaite pas du tout que j'épouse son fils. J'aurais voulu que tu voies les hommes qu'elle m'a présentés! L'un n'avait sûrement pas plus de dix-sept ans, et l'autre avait dépassé la soixantaine. « Que dites-vous de sir Cuthbert? » m'a demandé la marquise un peu plus tard. « Ce vieux monsieur qui a la goutte? » ai-je dit. « Un vieux monsieur! s'est-elle exclamée, horrifiée. Mais, ma chère enfant, sir Cuthbert est dans la fleur de l'âge! Et, de plus, il a un fort beau château près d'ici. Un très beau parti! -

Vraiment, madame, ai-je répondu de l'air le plus sérieux, j'espère bien qu'il trouvera une vieille fille à

séduire. »

Eudora se mit à rire, et Séréna se souvint que quelqu'un d'autre, à cette repartie, en avait fait autant Elle ne s'était point aperçue de la présence de lord Vulcan auprès d'elle tandis qu'elle parlait à

la marquise, mais ayant entendu un rire, elle s'était retournée et avait constaté que, pour la première fois, elle voyait le marquis fort amusé. Il lui avait alors paru jeune, beaucoup plus jeune, jusqu'au moment où son masque d'ennui avait, de nouveau, recouvert son visage.

- Touché, ma mère, avait-il dit doucement.

La marquise l'avait regardée, un éclair dans les yeux. Un instant, Séréna avait eu la sensation que tout s'évanouissait autour d'elle et que seuls lady 113

Vulcan, Justin et elle-même demeuraient des êtres réels, reliés les uns aux autres par quelque lien ténu. Quelque chose d'inexprimable, d'incompré-hensible, avait alors envahi son esprit et fait battre son cœur un peu plus vite. En cette minute, il lui avait semblé être attirée de force dans un tourbillon étrange où elle ne pouvait sortir.

Cela n'avait duré que l'espace d'une seconde.

Avec un haussement d'épaules, la marquise avait tourné le dos. Quelqu'un maintenant causait avec lord Vulcan, et Séréna s'était retrouvée toute seule, son cœur ayant repris un rythme normal. Ceci, après tout, ne s'était peut-être passé que dans son imagination? Mais le souvenir en était resté en elle.

Et voilà que, cet après-midi, cet incident lui revenait à l'esprit, tandis qu'elle se promenait dans le jardin plein de fleurs, tandis que, seule au sommet des falaises, elle contemplait la mer mouvante.

Lord Vulcan avait raison : Mandrake était vraiment splendide. Séréna eût bien voulu lui trouver des défauts, découvrir une faille dans cette perfection, afin d'établir une comparaison favorable avec Staverley; mais elle se voyait obligée de convenir que la beauté de Mandrake dépassait tout ce qu'elle pouvait imaginer.

La nuit, Séréna tirait bien souvent ses rideaux et, assise devant la fenêtre, regardait la mer. Jamais elle n'avait imaginé que la mer pût exercer sur elle une telle fascination; cette immense étendue d'eau qui s'en allait rejoindre l'horizon brumeux changeait d'heure en heure, tantôt houleuse, tantôt gaie, passant de la couleur d'argent au vert émeraude, du bleu saphir au gris perle, masse agitée ou immobile qui, toujours, la ravissait.

Un jour, Séréna étonna Eudora en disant : 114

- Je suis heureuse d'avoir vu cela.

- Heureuse d'avoir quitté Staverley? s'exclama la servante, scandalisée.

La jeune fille secoua la tête. Elle ne pouvait expliquer son sentiment. Son cœur aspirait à

retrouver Staverley, et pourtant Mandrake la retenait. Dans la journée, elle était souvent seule, à sa grande joie. Avec Torqo, elle se promenait à sa guise, enchantée de sa liberté. Mais, au retour, elle retrouvait ses soucis quand elle apprenait que la marquise l'avait fait demander ou bien qu'une nouvelle fournée de convives était arrivée.

Ce soir, en s'habillant, elle avait été avertie qu'au dîner on serait plus nombreux que d'habitude, et on l'avait priée de mettre sa nouvelle robe, terminée le matin même. La marquise avait envoyé chercher Séréna pour juger de l'effet final.

La jeune fille redoutait ces matinées où elle devait se rendre dans la chambre de la marquise.

Lady Vulcan lui semblait être une créature fantastique et cette Roxana, sur son tabouret bas, une véritable sorcière. Séréna avait un mouvement de recul instinctif lorsque Mme Roxana l'accueillait avec un sourire qui découvrait toutes ses dents. La seule compensation à ces minutes désagréables, c'étaient les chefs-d'œuvre exécutés par les doigts de fée d'Yvette. Ainsi, la robe que devait porter aujourd'hui Séréna, une robe à la dernière mode, la transformait entièrement.

Une gaze parsemée d'étoiles argentées recouvrait un fond de satin pâle; des étoiles d'argent brillaient dans ses cheveux. En entrant dans le salon, Séréna eut conscience d'être regardée, et elle vit la marquise lui faire signe de venir près d'elle.

Un homme se tenait à ses côtés et la jeune fille sentit un poids sur son cœur. Encore un à qui l'on 115

avait dû vanter sa fortune, encore un prétendant!

Avec un calme qui n'était qu'apparent, Séréna traversa la salle pleine d'une foule brillante et jacas-sante.

L'atmosphère était étouffante. La marquise, convaincue que l'on jouait plus gros quand il faisait chaud, exigeait que les fenêtres fussent tenues fermées. La chaleur dégagée par les bougies, alliée au parfum des fleurs rassemblées dans les coins du salon, était déjà accablante. Et il ferait encore plus chaud après le dîner, quand les autres invités seraient arrivés. Mais à quoi bon se plaindre? Telle est ma vie pour le moment, se disait Séréna, et le mieux est de l'accepter avec bonne grâce.

- Oh! vous voici, petite!

Il y avait dans la voix de la marquise un soupçon de reproche.

- Veuillez excuser mon retard, madame, mais ma nouvelle robe en est la cause, dit Séréna.

Lady Vulcan la considéra d'un air approbateur.

- Elle vous va à ravir, fit-elle. (Et se tournant vers l'homme qui se tenait à côté d'elle :) Laissez-moi vous présenter lord Wrotham.

Séréna étouffa un petit cri, puis elle reconnut ce visage brun,beau, mais marqué par les stigmates de la débauche, les yeux bouffis, les lèvres épaisses, sensuelles.

- Miss Staverley et moi, nous nous sommes déjà

rencontrés, dit lord Wrotham en s'inclinant.

- Je ne l'ai pas oublié, monseigneur.

- Vraiment? Je suis très flatté d'être resté dans votre souvenir après tant d'années.

- J'ai souvent pensé à vous.

Séréna parlait lentement comme si chaque mot lui coûtait un effort.

- Vraiment? Je suis infiniment honoré.

116

La marquise s'éloignait pour accueillir quelqu'un d'autre. Séréna se tenait très droite. En elle montait une colère violente, furieuse, et, en même temps, elle sentait ses doigts se glacer. Lord Wrotham ne s'apercevait de rien :

- Comme je me souviens de mes séjours à Staverley! Votre père était un de mes meilleurs amis.

A cette époque, vous n'étiez qu'une enfant, une jolie enfant, mais, Seigneur! vous êtes devenue une beauté! Sur le moment je ne vous avais pas reconnue. Permettez à un vieil ami de vous offrir ses compliments, Séréna.

- Un ami, monseigneur? (Séréna parlait d'un ton glacial.) Vous n'êtes pas un ami pour moi, et vous ne le serez jamais.

Lord Wrotham haussa les sourcils, surpris :

- Que voulez-vous dire par là, charmante Séréna?

- J'avais une amie qui a eu le malheur de s'atta-cher à vous, monseigneur. Plus tard, elle a amèrement regretté sa sottise, qui lui a presque coûté la vie. Avez-vous oublié Charmaine, lord Wrotham?

Un instant, lord Wrotham parut gêné, mais il se ressaisit et prit les choses de haut :

- Vous êtes trop jeune, Séréna, pour en juger.

Charmaine était une fort jolie fille, mais elle se conduisait assez mal. Elle m'a quitté, si j'ai bonne mémoire. Et Dieu sait quels ennuis elle a eus après!

- Vous mentez! fit Séréna d'un ton sec. C'est vous qui avez renvoyé Charmaine quand vous avez su qu'elle allait avoir un enfant, votre enfant. Je l'ai ramenée à Staverley. Nous croyions tous qu'elle allait mourir, mais elle s'est remise et, Dieu merci!

elle a trouvé le bonheur. Mais elle ne vous oubliera jamais, moi non plus.

117

Brusquement, Séréna, pivotant sur ses talons, s'éloigna de lord Wrotham. Elle ne savait où elle allait, marchant sans rien voir autour d'elle, aveuglée par la violence de sa colère. Elle entendit prononcer son nom, mais ne s'arrêta pas; puis, avec une impression de soulagement dont elle ne se rendit pas compte tout de suite, tant elle était exaspérée, elle vit lord Vulcan qui s'approchait d'elle. Alors elle resta près de lui. Il se tourna vers elle, et ce fut seulement sous l'insistance de ce regard qu'elle s'aperçut que ses lèvres tremblaient, que ses yeux étaient pleins de larmes et que des frissons la secouaient de la tête aux pieds.

Un instant, il lui fut impossible de parler, et elle ne pouvait que regarder lord Vulcan avec une expression de détresse.

- Je disais... (Lord Vulcan parlait de son ton nonchalant :) Je disais qu'on peut aujourd'hui voyager avec une rapidité surprenante. Les routes sont bien mieux entretenues et les voitures beaucoup mieux suspendues. Vous-même me disiez, je crois, il y a quelques jours, qu'après un trajet de plus de six heures vous n'éprouviez pas la moindre fatigue. On n'aurait pas imaginer cela il y a cinquante ans, n'est-ce pas?

Lentement, Séréna sentait s'apaiser son agitation.

Elle savait que lord Vulcan voulait lui donner le temps de se remettre. Elle voulait à tout prix se dominer et, surtout, ne pas se laisser aller à sa détresse devant tous ces étrangers. Le marquis sortit sa tabatière de sa poche, une tabatière d'or ciselé, sertie d'émeraudes et de brillants, qu'il examinait comme s'il la voyait pour la première fois.

Séréna retrouva son souffle et, sans qu'elle en eût conscience, ses joues reprirent couleur. Enfin, elle put articuler d'une voix presque normale : 118

- Cet homme... lord Wrotham... Je ne pourrais supporter d'être à côté de lui au dîner...

- Il ne sera pas près de vous, trancha lord Vulcan avec calme. J'y veillerai.

- Merci, murmura Séréna qui, instinctivement, ajouta : Pourrais-je me retirer? Est-ce possible?

Lord Vulcan la regarda un moment sans rien dire.

Puis ajouta :

- Et vous sauver?

Séréna leva le menton. Par un grand effort de volonté, elle parvint à sourire :

- C'est lui qui devrait se sauver.

Un vague sourire apparut sur les lèvres du marquis, et, tandis que Séréna levait les yeux pour rencontrer son regard, elle entendit une voix qu'elle reconnut aussitôt.

- Justin! êtes-vous content de me voir?

Lady Isabel ne cherchait pas à dissimuler son accent de joie triomphante, ni son désir ardent de sentir, sur la main qu'elle tendait, le baiser de lord Vulcan.

- Oh! Justin, quel bonheur d'être ici! J'avais tellement envie de vous retrouver! Il me semblait que jamais votre mère ne répondrait à ma lettre. J'ai amené avec moi un ami. J'espère que ce n'est pas indiscret.

L'air un peu embarrassé, un homme, entré derrière elle, se montra, et ce fut au tour de Séréna de pousser une exclamation :

- Nicolas!

Elle courut vers son cousin. Jamais elle n'avait été

si contente de voir un visage connu. Nicolas lui parut le plus beau de toute l'assemblée, et, dans un transport d'affection qui dépassait tout ce qu'elle avait ressenti à son égard pendant les années passées avec lui à Staverley, elle s'accrocha à son bras.

119

- Quelle surprise, Nicolas! Vous êtes au château?

- Oui, répondit Nicolas. Je suis venu ce soir avec lady Isabel et son frère, lord Gillingham. Isabel, ajouta-t-il, a pensé que vous seriez heureuse de me voir. N'est-ce pas gentil de sa part?

- Très gentil, répondit Séréna, trop contente en cet instant pour sentir que cette attention de lady Isabel à son égard n'avait été dictée que par l'idée de lui procurer un ami afin que lord Vulcan fût entièrement libre.

- Ai-je bien fait d'amener Nicolas, Justin?

- Je suis enchanté d'accueillir Mr Staverley à

Mandrake, répondit lord Vulcan.

- Je vous remercie, monseigneur, fit Nicolas d'un ton quelque peu cérémonieux.

- Vous avez déjà rencontré miss Staverley, poursuivit lord Vulcan, s'adressant à lady Isabel.

- Oui, mais dans des circonstances plutôt pénibles, et je crois que je ne l'aurais pas reconnue, dit lady Isabel.

Ses yeux brillants avaient déjà remarqué tous les détails de la nouvelle robe de Séréna, les étoiles dans les cheveux, l'écharpe drapée à la dernière mode. Mais Séréna se disait que, quoi qu'elle pût porter, jamais elle ne parviendrait à rivaliser d'élé-gance avec lady Isabel.

Ce soir, une robe rouge soulignait de façon saisis-sante sa beauté perfide. Autour de son cou scintillaient des diamants et, dans sa chevelure, s'entre-mêlaient rubis et brillants. Cet éclat, Séréna le lui enviait et elle se demandait comment lord Vulcan avait pu résister si longtemps à l'appel de ses lèvres vermeilles.

- Dites-moi que vous êtes vraiment content de me revoir, Justin! suppliait lady Isabel.

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Séréna vit le chagrin au fond des yeux de Nicolas et, d'un geste impulsif, elle attira son cousin à

l'écart.

- J'ai été un imbécile de venir ici, murmura-t-il entre ses dents.

- Oh! ne dites pas cela, Nicolas! Moi qui suis si heureuse de vous voir!

- Bien entendu, je suis heureux aussi d'être avec vous, répondit poliment Nicolas. Mais je voulais me persuader qu'Isabel éprouvait quelque plaisir en ma compagnie. J'aurais dû comprendre qu'elle ne tient qu'à Vulcan.

- Pauvre Nicolas! fit Séréna avec douceur.

Comme je voudrais pouvoir vous aider!

- Quand l'épousez-vous? interrogea Nicolas.

- Il n'en est pas question. Il m'a obligée à venir ici, mais autant que j'en puisse juger, il n'a aucun projet précis quant à mon avenir. Sa mère voudrait me marier avec le premier venu.

- Voulez-vous dire qu'il ne se conduit pas comme un gentilhomme? (Nicolas avait pris un accent farouche.) S'il en est ainsi...

Séréna, pour l'apaiser, posa la main sur son bras.

- Non, non, Nicolas, il est, je vous l'assure, on ne peut plus correct. La vérité est, mon cher cousin, qu'il se soucie fort peu de moi, et je crois bien n'être pour lui qu'un fardeau. Mais, je vous en prie, n'allez pas l'insulter à cause de moi.

- Je pensais qu'il vous épouserait, fit Nicolas d'un ton piteux, et que, peut-être, Isabel...

- A ce qu'il me semble, lord Vulcan n'a pas la moindre envie de se marier.

- Si seulement on pouvait se débarrasser de lui, gronda Nicolas. Si j'avais la certitude qu'il agit mal envers vous, je...

121

- Que feriez-vous? Le provoquer n'arrangerait rien. D'ailleurs, je n'ai pas à me plaindre de lui. Non, Nicolas, vous n'avez rien d'autre à faire qu'espérer.

Espérer que lady Isabel, un jour, viendra à vous...

- Si je pensais qu'il y ait la moindre chance, j'attendrais bien un siècle.

Il paraissait si malheureux que Séréna ne put que lui caresser la main dans un geste d'encouragement.

Elle jeta un coup d'œil du côté de lord Vulcan et de lady Isabel. Tous deux étaient restés debout. Mais lord Vulcan regardait dans la direction de Séréna et de Nicolas, prêtant peu d'attention aux cajoleries de sa compagne.

- Ecoutez-moi, Nicolas, fit Séréna. Si vous voulez conquérir lady Isabel, vous n'y arriverez pas en vous montrant malheureux et jaloux. Elle a besoin d'un homme qui s'impose à elle, qui la prenne d'assaut. Ne pouvez-vous essayer de retenir son attention? Vous lamenter ne vous servira à rien.

Séréna parlait d'un ton ferme, comme elle l'avait toujours fait avec Nicolas. Elle avait souvent pris elle-même les décisions et l'avait forcé à exécuter ses volontés. Souvent, même tout petit garçon, buté

parfois sur ce qui lui paraissait être une injustice, il s'était montré rétif. Elle considéra lady Isabel. Dans ce corps drapé de rouge, il y avait quelque chose de sensuel, de captivant, et la tête brune rejetée en arrière découvrait la délicate rondeur du cou, la naissance ensorcelante de la gorge.

- Il faut la conquérir, Nicolas! insistait Séréna. Je sais ce que veulent les femmes. Elles veulent un homme qui soit un héros. Celui qui rampe à leurs pieds en quête de quelques miettes de consolation ne gagnera jamais leur cœur. Une femme veut un amant, non pas un mendiant d'amour.

Etonné, Nicolas la regarda :

122

- Où diable avez-vous appris tout cela, Séréna?

Vous n'avez pas perdu votre temps à Mandrake.

La jeune fille sourit :

- Inutile de venir à Mandrake pour connaître la nature humaine, benêt que vous êtes! L'amour est le même partout. (Elle examina son cousin de la tête aux pieds.) Vous êtes fort élégant, Nicolas, dans ce nouvel habit, et votre nœud de cravate est impeccable.

- Quand je vois Vulcan, je mesure mon infério-rité, fit Nicolas d'un air mélancolique.

Mais Séréna vit qu'il avait été satisfait de ses louanges. Bientôt, parcourant la salle du regard, il étouffa un soupir.

- Voyez Isabel à présent! s'exclama-t-il. Quelles chances pourrais-je avoir?

Il eût été difficile, en effet, de ne pas plaindre le pauvre Nicolas. La main sur le bras de Justin, Isabel fixait celui-ci avec un regard implorant.

- Ne restez pas ici à gémir, dit Séréna d'un ton tranchant. Allez et empêchez-la de faire des bêtises si vraiment vous l'aimez. De l'audace! Emmenez-la, montrez-lui que vous existez et qu'après tout lord Vulcan n'est pas le seul homme au monde.

Elle parlait d'une voix ferme, et Nicolas se redressa.

- Dieu me damne si je ne le fais pas! dit-il. (Il se dirigea vers lady Isabel.) J'ai quelque chose à vous montrer, Isabel. Venez.

Il avait pris un ton d'autorité, si bien que lady Isabel, sous le coup d'une querelle avec Justin, se laissa entraîner sans bien comprendre ce qui arrivait. Les voyant avancer au milieu de la foule des invités. Séréna sourit. Soudain, elle s'aperçut que lord Vulcan se tenait près d'elle.

- Etes-vous contente de voir votre cousin?

demanda-t-il.

123

- Enchantée, monseigneur, répondit Séréna en toute sincérité.

- C'est bien ce que je pensais, fit le marquis.

Dans sa voix, il y avait une note si étrange que Séréna leva les yeux vers lui. Elle allait dire quelque chose, quand le maître d'hôtel, d'une voix de sten-tor, annonça le dîner.

Le marquis devait offrir le bras à la duchesse de Douvres, qui, à l'autre bout de la salle, l'attendait avec des signes d'impatience; mais il ne se pressa pas pour autant.

- L'ordre des places a été changé, dit-il à Séréna.

Votre cousin sera près de vous.

- Oh! merci! s'exclama Séréna, quelque peu surprise de l'expression de son visage.

Comme à l'ordinaire, le dîner fut très long, les services succédant aux services; les vins étaient exquis, mais la conversation se révélait difficile, car il fallait se partager également entre deux voisins.

Nicolas, quand il n'était pas occupé à surveiller lady Isabel, qui se trouvait à l'autre côté de la table, ne parlait que de lui-même, tandis que le voisin de gauche de Séréna l'entretenait de la chasse, sujet qu'elle ignorait à peu près totalement.

Elle fut soulagée quand le repas prit fin et que les dames se retirèrent au salon. Isabel rejoignit Séréna au milieu du groupe babillant et parfumé.

- Montons dans votre chambre, dit-elle, j'ai un mot à vous dire.

Séréna lui montra le chemin, en la précédant dans le grand escalier d'honneur, puis elles attei-gnirent le second étage, et là elle eut l'impression qu'Isabel regardait autour d'elle, d'un air intrigué.

- Pourquoi êtes-vous dans cette partie du château? demanda Isabel quand elles arrivèrent dans la 124

chambre de Séréna, où le feu jetait des ombres fantastiques sur le mobilier.

- Je ne suis pas un personnage assez important pour occuper les appartements du premier, dit Séréna en souriant.

Isabel ferma la porte derrière elle et attendit que Séréna eût fini d'allumer les bougies.

- Me permettez-vous de vous poser une question? demanda-t-elle enfin.

Séréna se retourna.

- Je sais quelle est cette question, dit-elle, et vous pouvez me la poser; mais je ne puis vous répondre.

- Que voulez-vous dire?

Revenue près de la cheminée, Séréna offrit ses mains à la chaleur des flammes :

- Pourquoi ne pas causer en toute franchise?

Vous désirez épouser lord Vulcan, moi pas. Ce que vous voudriez savoir, c'est si lui a l'intention de m'épouser. Et c'est une question à laquelle lui seul peut répondre. Je ne crois pas qu'il ait cette intention, mais à vrai dire je n'en sais rien. Jamais de ma vie je n'ai rencontré un homme comme lui, et je vous avoue qu'il me déconcerte et m'étonne.

Séréna parlait doucement et, tout en parlant, elle sentait Isabel se détendre. Tout à l'heure, dans l'escalier, elle avait un air d'hostilité presque agres-sive, mais maintenant elle fixait sur Séréna des yeux écarquillés, les lèvres entrouvertes par la surprise; puis elle eut un éclat de rire.

- Dieu! vous me plaisez! s'exclama-t-elle. Je voudrais vous détester, et cela m'est impossible. Vous êtes très gentille, et il faut que nous soyons amies, vous et moi. Pourquoi pas?

- Pourquoi pas? répéta Séréna.

- Cependant j'hésite, reprit lady Isabel, car je me 125

suis souvent juré de n'avoir jamais une amie aussi jolie que moi. Et vous êtes très, très jolie. Je ne puis comprendre que Justin ne vous ait pas encore demandé de devenir sa femme.

- Vous l'aimez?

- A la folie, reconnut Isabel, et depuis plus d'un an. Il ne veut pas de moi. Mais je saurai le forcer à

m'aimer. Il est si beau... et, je voudrais tant être la marquise de Vulcan!

- Quand on aime, demanda Séréna, le titre a-t-il une grande importance?

- Oh! que vous êtes naïve! s'écria Isabel. Bien sûr que le titre compte! Songez à tout ce que Justin peut offrir à une femme! Mais, au delà de sa fortune, de son titre et de ce château, je l'aime. Il m'attire. J'adore ses manières exquisément insolentes, la façon dont il reste indifférent à tout ce qui peut arriver, à tout ce que disent les autres. Je ferai sa conquête un jour ou l'autre, vous verrez.

- Et alors?...

- Alors je serai marquise de Vulcan! s'écria lady Isabel. Quel triomphe pour moi! Moi qui languis depuis un an!

Séréna se mit à rire :

- Vous n'avez pas du tout l'air de quelqu'un qui dépérit. Vous êtes si ravissante, si gaie, si pleine de vie.

- Ah! je vous disais bien que nous ne devrions pas être amies, fit Isabel avec une feinte sévérité.

Quoi! vous osez me dire que je ne meurs pas de langueur? Moi qui pense à lui nuit et jour! Moi qui ne dors pas à cause de lui! Moi qui suis venue de Londres jusqu'ici - et quel affreux voyage! - uniquement pour le voir!

- C'est très aimable à vous de m'avoir amené

mon cousin.

126

Isabel regarda Séréna un instant sans rien dire, puis elle cligna de l'œil.

- Aimable, dites-vous? Vous avouerai-je la vérité, ou bien l'avez-vous déjà devinée?

- Vous vouliez lui faire raconter tout ce qu'il savait sur moi? hasarda Séréna.

- Tout juste! s'exclama lady Isabel. Mais je vous assure que j'ai appris fort peu de choses. Nicolas s'est obstiné à ne m'entretenir que de lui. Impossible de le faire sortir de là!

- Ce qui veut dire qu'il parlait de vous, fit Séréna avec un sourire.

Isabel éclata de rire :

- Sujet des plus absorbants, n'est-ce pas?

- Pauvre Nicolas, lui qui vous aime tant!

- Je sais bien, mais Dieu! qu'il est ennuyeux!

« Isabel, je vous en prie, accordez-moi ceci... » Ou bien : « Je vous en supplie, Isabel! » Que les hommes sont assommants avec leurs prières, leurs supplications, leurs implorations, leurs gémissements! Ce qui me plaît chez Justin, c'est que lui ne quémande jamais une faveur.

- Mais Nicolas serait si gentil avec vous!

- Gentil?... fit Isabel, méprisante. Qui se soucie de sa gentillesse? Moi je préférerais un homme qui me batte plutôt que de me gâter! J'adore la brutalité! De nos jours, les hommes sont trop polis!

Elle tendit les mains et ferma un peu les yeux comme si elle entrevoyait les extases qu'on peut connaître dans les bras d'un homme violent et passionné. Puis, de nouveau, elle regarda Séréna, et un sourire enchanteur illumina son visage.

- M'aiderez-vous? demanda-t-elle.

- A quoi?

- A épouser Justin. Promettez-le-moi.

Séréna secoua la tête :

127

- Je voudrais vous voir épouser Nicolas. C'est le meilleur garçon que je connaisse et, si vous le vouliez, vous seriez parfaitement heureuse avec lui.

- Vous plaisantez! s'exclama lady Isabel.

- Pas du tout, je suis on ne peut plus serieuse, répondit Séréna. Nicolas est mon cousin, et je ferai de mon mieux pour qu'il arrive à ses fins.

Isabel rit, puis, se levant d'un bond, elle embrassa Séréna.

- J'ai beaucoup d'amitié pour vous, croyez-moi, dit-elle. Je n'avais pas pensé que cette visite serait si amusante! Ainsi donc, je vais essayer de vous enlever Justin et vous allez essayer de me marier à

Nicolas?

- Vous ne m'enlèverez pas Justin, car il ne m'ap-partient pas. La marquise a décidé que j'épouserais quelqu'un d'autre; n'importe qui, elle s'en moque.

- Diable! La marquise se mêle-t-elle de l'affaire?

demanda Isabel. Alors, Séréna - vous me permettez de vous appeler ainsi, n'est-ce pas? - il faut faire attention.

- Pourquoi?

- Parce que la marquise réussit toujours à faire ce qu'elle veut. Elle a beaucoup d'ascendant sur Justin. Je ne sais pour quelle raison, et je voudrais bien le savoir. Quand elle le fait appeler, il accourt.

Qu'elle désire une chose, et immédiatement il la lui donne. On murmure même que... (Isabel jeta un coup d'oeil autour d'elle et baissa la voix :) que s'il joue, c'est parce qu'elle l'y force et qu'elle prend tout ce qu'il gagne.

- Pourtant, ils ont une fortune considérable, objecta Séréna.

- Sans doute, mais ils dépensent beaucoup. Et puis il y a autre chose. Beaucoup de gens affirment 128

que cette maison est très bien située pour les trafics de la marquise.

- Pour le jeu, voulez-vous dire?

De la tête, Isabel fit un signe négatif.

- Non, non. Bien sûr, ce n'est qu'une rumeur, mais la proximité de la mer est très favorable à ceux qui s'intéressent à ce qui vient de l'autre côté de la Manche.

- Vous entendez par là que... demanda Séréna.

- Exactement ce que je dis, répondit Isabel, qui ajouta avec une note de triomphe dans la voix : Regardez votre robe, Séréna. Dans tout Bond Street, vous ne trouveriez pas un centimètre de ce tissu.

- Vous voulez dire... que la marquise fait de la contrebande? balbutia Séréna.

- Et je ne suis pas la seule à le dire, répondit Isabel.

Chapter 7

Séréna sentait sur ses cheveux la chaleur du soleil et, posant la broderie qui occupait ses doigts, elle appuya la tête contre l'encadrement de la fenêtre.

Les yeux fermés, elle entendait le choc des vagues contre les rochers, elle humait le parfum de la mer mêlé à la douce brise qui pénétrait dans sa chambre.

Là, elle était tranquille, à son aise. Torqo dormant sur le plancher, à ses pieds, Eudora se tenant dans la pièce voisine. Rien pour troubler sa paix, sinon le bourdonnement incessant d'une abeille prisonnière derrière la vitre.

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Soudain, Isabel fit irruption dans la chambre, et Torqo se dressa avec un sourd grognement qui se transforma en un aboiement de joie quand il la reconnut.

- Couché, Torqo! commanda Séréna, comme le chien bondissait vers Isabel. Faites attention qu'il ne salisse pas votre robe, ajouta-t-elle vivement.

- Peu importe, c'est un bon chien, fit Isabel, caressant la bête qui se frottait contre elle. Mais, vite, mettez votre chapeau, Séréna, nous allons à

Douvres.

- A Douvres? répéta Séréna, stupéfaite. Pour quoi faire?

- Une aventure étonnante! s'exclama Isabel. Nous allons voir un contrebandier.

- Un contrebandier?

- Oui, le voir et peut-être lui parler, expliqua Isabel. Nicolas a tout arrangé. Hier soir, le colonel des dragons de la garde a parlé de cet homme. Un vrai risque-tout que les soldats ont pris sur le fait alors qu'il débarquait une cargaison qui provenait de France. Il y a eu une bagarre assez sérieuse et quelques contrebandiers ont pu se sauver; mais celui-là, leur chef, a été fait prisonnier. Le colonel dit que les dragons le poursuivent depuis des années; on sait qu'il a tué au moins trois hommes et que nombre d'autres soldats ont été blessés par sa bande. Allons venez, Séréna, nous n'avons pas une minute à perdre. Le carrosse va arriver.

- Mais je ne tiens pas du tout à le voir, fit Séréna avec calme.

- Vous ne tenez pas à le voir? répéta Isabel, stupéfaite. Vraiment, Séréna, je ne vous comprends pas! Quand Nicolas et Gilly m'ont annoncé qu'ils allaient là-bas, j'ai presque pleuré de dépit. A grand-peine j'ai réussi à persuader Nicolas qu'il fallait 130

nous emmener avec lui... Il faut que vous soyez des nôtres!

- Qui vient avec nous?

- Oh! je ne me souviens pas. Tout s'est décidé si rapidement. Mais je sais que lady Greyshields vient, ainsi que Harry Wrotham.

Séréna se redressa :

- Vous savez bien, Isabel, que je ne saurais supporter être en compagnie de lord Wrotham.

- Bah! j'avais oublié! s'exclama Isabel. Que vous êtes ennuyeuse, Séréna, de vous obstiner dans cette haine! Je vous assure qu'il vous admire beaucoup.

Tenez, hier encore, tout l'après-midi il n'a fait que chanter vos louanges, et je vous avoue que j'en étais excédée, car je préfère entendre vanter ma beauté.

- Ce que tout le monde fait, dit Séréna avec un sourire. Pour moi, ce serait un compliment si lord Wrotham ne prononçait pas mon nom. Je le déteste, Isabel, et jamais je ne lui pardonnerai - jamais, vous l'entendez! - sa conduite envers ma pauvre Charmaine.

- Ainsi, vous refusez de venir avec nous à Douvres?

- Je n'ai pas le moindre désir de voir un contrebandier - un assassin par-dessus le marché - qui a tué trois hommes de sang-froid.

- Oh! vous faites la dégoûtée! Moi, j'adore les hommes brutaux, et j'aurai un petit frisson à regarder celui-là.

- Allez donc, puisque vous en éprouvez du plaisir.

Torqo et moi, nous resterons ici, où nous serons plus heureux.

- J'aurais tant voulu que vous veniez avec nous!

Mais puisque vous ne voulez pas en démordre, je vais m'arranger avec votre cousin Nicolas. Pour tout 131

l'or du monde je ne voudrais pas manquer ce spectacle.

Isabel déposa un léger baiser sur la joue de Séréna, caressa la tête de Torqo, et disparut, laissant derrière elle un sillage de parfum et de gaieté

frivole.

Séréna demeura longtemps à broder devant sa fenêtre. Torqo, sautant pour s'asseoir près d'elle, se mit à geindre.

- Tu veux aller te promener au soleil, n'est-ce pas? Eh bien, allons-y.

Ouvrant la porte de sa chambre, la jeune fille appela Eudora. Quelques minutes plus tard, enveloppée d'un châle de cachemire bleu assorti au ruban de son chapeau de paille, elle descendit au jardin. Dans ses promenades avec Torqo, elle avait découvert un chemin qui conduisait à la lande sauvage au delà des limites du jardin. Là, on pouvait suivre le sommet des falaises, entendre le grondement des vagues au-dessous et sentir le vent qui vous cinglait le visage.

Séréna aimait beaucoup la marche. Elle y était entraînée, car, à Staverley, elle n'avait eu que rarement l'occasion de monter dans le cabriolet de son père, et, faute de chevaux et de personnel, on ne se servait plus du carrosse familial.

Isabel, au contraire, ne marchait que rarement, et elle avait dit à Séréna que ses pieds deviendraient énormes si elle continuait de se livrer à cet exercice.

- Moi, je suis une campagnarde, avait répondu Séréna en souriant.

Ce à quoi Isabel avait rétorqué :

- On ne le dirait pas, quand vous portez vos robes dernier cri!

Rien de plus vrai. Séréna possédait à présent un choix de toilettes délicieusement seyantes. Et si 132

nombreuses qu'Eudora, l'air fâché, déclarait ne plus s'y reconnaître. Pauvre Eudora, elle était tout simplement jalouse! Des doigts de fée d'Yvette, la couturière française, naissaient des robes de bal qui semblaient sortir tout droit de chez les grands faiseurs de la Cour. Et Eudora, à la vue des robes de mousseline mises à l'écart, ces robes confectionnées avec tant d'amour, au prix de tant de peines, marmonnait de sombres avertissements, tandis qu'en même temps elle se réjouissait de voir la beauté de Séréna mise en valeur.

La jeune fille avait essayé d'exprimer ses remerciements à la marquise, qui les avait rejetés sans façon.

- Si vous tenez à me prouver votre gratitude, petite, avait-elle coupé d'un ton brusque, accordez quelque attention aux compliments que vous rece-vrez des hommes. Suivez mes conseils et ne vous encombrez pas d'amitiés féminines. Ce sont les hommes qui comptent.

Il y avait beaucoup d'hommes à Mandrake et Séréna se tenait sur ses gardes. Cependant il n'était pas dans son caractère de rester longtemps à

l'écart. Le soleil, l'air vif dissipaient ses plus graves pensées. Et elle se livrait sans réserve au plaisir de courir sur la crête des falaises, Torqo sur ses talons.

En retournant à Mandrake, elle songea que, sous son chapeau, ses boucles devaient être en grand désordre, et ses joues fort colorées. Aussi décida-t-elle de regagner sa chambre en évitant toute rencontre mais, au lieu de pénétrer dans la maison par la grande porte, elle se dirigea vers une petite entrée dans la partie la plus ancienne du château, entrée qui, croyait-elle, se trouvait juste au-dessous de son appartement.

Elle avait remarqué que les domestiques y pas-133

saient quand ils venaient porter un message et elle espérait la trouver ouverte. Elle l'était, en effet, et Séréna pénétra dans un long couloir aux boiseries de chêne qui, après quelques détours, venait abou-tir au pied d'un escalier étroit qu'elle n'avait encore jamais vu.

Elle allait monter l'escalier lorsqu'elle entendit quelqu'un approcher. Désirant passer inaperçue, elle recula. En se tenant cachée dans l'ombre, elle pouvait voir qui arrivait. A sa grande surprise, c'était la marquise qui descendait, la marquise, dans une robe de soie vert émeraude froufroutant à

chaque pas, et tenant à la main sa canne d'ivoire à

poignée d'or.

Vivement, comme un enfant pris en faute, Séréna s'efforça de remettre en ordre les rubans de son chapeau dérangés par le vent; mais déjà la marquise était au bas des marches. Une minute, elle demeura immobile, regardant le mur en face d'elle, et soudain, à la stupéfaction de Séréna, elle disparut.

La jeune fille n'en pouvait croire ses yeux. Faisant quelques pas en avant, elle examina le mur que la marquise semblait avoir traversé. Mais une boiserie le recouvrait et l'on ne voyait aucune porte. Debout, le regard fixe, la jeune fille se frotta les yeux et crut qu'elle venait de rencontrer un fantôme. Mais elle se souvint qu'elle était dans la partie la plus secrète du château. Naturellement, il devait y avoir une entrée dissimulée par un panneau.

La curiosité fut plus forte que la crainte : au lieu de grimper quatre à quatre les escaliers, Séréna s'approcha. A Staverley, il y avait une chambre dissimulée, à laquelle on accédait par un petit escalier en colimaçon, qui donnait dans la chambre de son père et que cachait un panneau. Elle se rappelait à présent le mécanisme : on appuyait sur 134

un minuscule bouton invisible parmi les sculptures.

Ses doigts, palpant la boiserie, rencontrèrent un petit nœud de bois, appuyèrent, et, avec une exclamation de surprise, elle put constater qu'elle avait découvert le secret. Un panneau de bois s'était silencieusement ouvert.

- Vous vous intéressez beaucoup à l'art des boiseries? dit une voix derrière elle.

Sursautant, elle lâcha tout et se retourna, en proie à un sentiment de honte. Au milieu de l'escalier, sa cravache à la main, un chien près de lui, se tenait le marquis.

- Je... je... regardais, balbutia Séréna.

- C'est ce que je vois, dit le marquis. Ainsi, vous vous intéressez aux vieilles boiseries?

Il descendait lentement, et Séréna cherchait en vain une explication plausible à son attitude.

- Il me semblait... que j'avais... vu passer quelqu'un par là, monseigneur, put-elle dire enfin.

- Vraiment? Mais vous savez bien que cette partie de la maison est hantée. Il faut vous méfier des fantômes de Mandrake.

Sous le ton léger, elle percevait un avertissement.

Elle baissa les yeux.

- Oui, oui... je me méfierai... je vous le promets, fit-elle - et elle serra son châle autour de ses épaules comme pour se protéger de son regard scrutateur.

Un léger sourire erra sur les lèvres de lord Vulcan, qui avait remarqué le désordre des cheveux et des rubans.

- Vous êtes sortie avec votre chien?

- Oui, monseigneur, Torqo veut toujours être dehors.

- Et vous?

- Oh! moi, vous le savez, j'adore la campagne.

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- Vous ne m'avez pas encore dit, poursuivit lord Vulcan, ce que vous pensiez de ma maison. Je me souviens vous avoir dit que Mandrake était très beau, mais vous n'avez pas voulu me croire.

Séréna, vivement, lui jeta un coup d'œil. N'était-il pas surprenant qu'il se souvînt de leur conversation à Staverley, et plus surprenant encore qu'il eût deviné ses réactions lorsqu'il avait comparé les charmes de Staverley à ceux de Mandrake? Comme s'il avait remarqué sa surprise, lord Vulcan dit :

- Venez, je veux vous montrer quelque chose.

Se dirigeant vers le fond du couloir, il ouvrit une porte tout au bout et invita Séréna à entrer la première. Intriguée, elle obéit. La pièce était petite et, à son aspect, on pouvait voir qu'elle était rarement fréquentée. Des boiseries recouvraient les murs, et au lieu de tableaux, des cartes y étaient accrochées. Au milieu, sur une longue table, étaient disposées des maquettes sous verre. Lord Vulcan en désigna une du doigt.

- Ceci, dit-il, c'est la reconstitution de Mandrake tel qu'il fut à l'origine, un château normand qui servait de place forte. Et cela - il en montra une autre -, c'est le château, quatre siècles plus tard. J'ai fait faire ces maquettes il y a quelques années. Vous conviendrez qu'elles sont curieuses?

Captivée, Séréna examinait les minuscules reconstitutions, très habilement exécutées, qui ressemblaient à des jouets délicats. On voyait comment l'imposant château était sorti de sa gangue primitive, aux lignes simples et trapues. Comme son chapeau projetait de l'ombre sur la vitrine, Séréna l'enleva, oubliant le désordre de sa coiffure. Puis elle se pencha sur la plus grande des maquettes, celle qui reproduisait Mandrake dans son état actuel.

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- Voilà les jardins où je me promenais il y a quelques instants! s'exclama-t-elle. Comme ils sont bien reproduits! On voit jusqu'à la petite barrière qui ouvre sur la campagne. Oh! les falaises! Moi qui me demandais comment elles se présentaient vues de la mer!

- Ainsi, vous convenez que Mandrake est beau?

interrogea lord Vulcan, comme s'il voulait la forcer à prononcer le mot.

- Bien entendu, fit Séréna. C'est le plus beau domaine que j'aie jamais vu.

- Je suis heureux de vous l'entendre dire, approuva lord Vulcan.

- Naturellement, je préfère Staverley. (Séréna avait pris un air de défi, comme si elle venait de trahir le merveilleux souvenir qu'elle gardait de sa propre maison.) Mais peut-on faire une comparaison entre les deux? Ce serait comme si l'on vous demandait ce qu'il y a de plus beau : une primevère ou une orchidée. Chacune d'elles a son charme, et on peut admirer l'une et l'autre... tout en préférant la primevère.

- Et vous aimeriez mieux vivre à Staverley?

demanda lord Vulcan.

- Certainement.

- Vous êtes malheureuse ici?

Il avait posé la question d'un ton sec.

- Malheureuse?... Non, pas exactement. Mais tout ici m'est étranger, et vos invités m'intimident.

- Ce ne sont pas les miens, observa lord Vulcan.

- Mais ce sont ceux de votre mère, rétorqua Séréna, et, cette maison étant la vôtre, ce sont par là

même vos invités, monseigneur. Je m'efforce d'être polie avec eux. Mais bien souvent je me dis que Mandrake serait charmant si toutes les chambres 137

étaient inoccupées et si l'on pouvait admirer à loisir tous les trésors qu'elles contiennent, si l'on pouvait écouter tranquillement la musique sans entendre bourdonner des centaines de voix, enfin, si l'on pouvait prendre ses repas sans être obligé de soutenir une conversation banale.

Séréna était emportée par un élan de sincérité.

Lord Vulcan se mit à rire :

- Au moins, vous êtes franche, dit-il. Pourtant, que de jeunes femmes vendraient leur âme pour être ici, pour avoir l'occasion de rencontrer tous ces gens importants et pour parler à tous ces hommes!

- Eh bien, peut-être ne me croirez-vous pas, monseigneur, pas plus que votre mère ne me croirait, fit Séréna, tout à coup irritée, mais je ne tiens pas du tout à rencontrer tous ces hommes. Car peu d'entre eux me plaisent.

- Sans doute êtes-vous absorbée par votre affection pour votre cousin, ce cher Nicolas?

- Naturellement... J'ai beaucoup d'affection pour Nicolas, dit Séréna, surprise du ton de lord Vulcan.

- Cela se voit, et pourtant vous m'avez affirmé

que vous ne comptiez pas l'épouser.

- Je vous ai dit la vérité, monseigneur, répondit tranquillement Séréna. Je ne désire pas du tout me marier avec mon cousin, pas plus qu'il ne désire me prendre pour femme. Vous savez bien que Nicolas est amoureux fou de lady Isabel.

- Et s'il ne l'était pas?

- Rien ne serait changé en ce qui me concerne.

Pourquoi aller imaginer que j'éprouve de l'amour pour un garçon qui est presque un frère pour moi?

A dire vrai - je vous ai promis la vérité, vous vous en souvenez -, personne n'occupe mon cœur.

- Et moins que tout autre, l'homme à qui vous êtes fiancée? fit lord Vulcan d'un air ironique.

138

Il fallut quelques secondes à Séréna pour comprendre qu'il voulait parler de lui-même et, avant qu'elle eût trouvé une réponse, elle entendit lord Vulcan qui disait :

- Essaierai-je de me faire aimer de vous, Séréna?

Pour la première fois, il s'adressait à elle en l'appelant par son prénom, et les mots qu'il venait de prononcer, ou plutôt la note profonde de sa voix, firent affluer aux joues de la jeune fille un flot écarlate. Etonnée, elle leva les yeux et, tout à coup, sentit ses genoux fléchir.

- Non! cria-t-elle. Oh! non, non!

- Quelle véhémence! dit-il. Est-ce l'amour qui vous effraie, ou seulement... moi?

- Les deux, répondit Séréna, qui, soudain bouleversée, saisit vivement son chapeau : Il faut que je m'en aille, monseigneur... Merci de m'avoir montré

ces maquettes... si intéressantes... Mais je dois partir maintenant.

Elle se précipita en courant vers la porte. Au moment de sortir, elle se retourna et vit lord Vulcan debout dans la lumière de la fenêtre. Il semblait très à l'aise et avait repris son masque habituel d'indifférence.

« Pourquoi cette peur? » se demanda-t-elle. Mais, avant d'avoir pu répondre à sa propre question, elle était dans sa chambre où elle passa seule le reste de l'après-midi.

Il était déjà tard quand Isabel revint de Douvres; dès son retour, elle monta chez son amie pour raconter, avec force détails, les aventures de la journée, répétant sans cesse que Séréna avait eu grand tort de ne pas l'accompagner.

- Une brute que ce contrebandier! s'exclamait-elle. Mais il était fascinant! Un homme énorme, au 139

nez écrasé dans un combat, dit-on. Je me serais sans doute évanouie si Nicolas ne m'avait soutenue.

- Quelle plaisanterie! fit Séréna. Vous ne vous seriez pas évanouie du tout, de peur de manquer le spectacle.

- C'est vrai, reconnut lady Isabel en riant.

Comme vous me connaissez bien!

- Etait-il intimidé de se voir ainsi entouré et questionné par vous tous?

- Pas du tout; au contraire, il avait l'air d'en être très fier. Très fier de ce qu'il avait fait. Le colonel lui a demandé de nous montrer les cicatrices qu'il avait gardées d'une bataille, et il a relevé la manche. Nous avons vu son bras transpercé par trois coups de couteau. Ah! Séréna, j'en ai eu le frisson!

- Comment pouvez-vous prendre plaisir à de tels spectacles? s'exclama Séréna, frémissante.

- Je suis née plusieurs siècles trop tard, voilà

tout, déclara Isabel. J'aurais voulu être enlevée, conquise. Les hommes d'aujourd'hui, si efféminés, avec leurs mains molles et blanches, m'ennuient à

mourir.

- Ils ne sont pas tous aussi efféminés que vous le dites. Hier soir, Eudora m'a raconté que lord Vulcan - elle l'a su par son valet de chambre - avait parié cinq cents guinées qu'il administrerait une sérièuse correction à Tom Jackson. Il a gagné.

- Tom Jackson, le boxeur? s'exclama Isabel, les yeux brillants. Justin l'a battu?

- D'après le valet de chambre, la lutte a été

chaude, reprit Séréna. Elle a eu lieu en pleine campagne, à sept milles au nord de Londres. Il n'y a eu que peu de témoins.

- Que n'aurais-je donné pour y assister! s'écria Isabel. Mais la victoire de Justin ne m'étonne pas. Il 140

est tellement fort! Et même, à l'occasion, je suis sûre qu'il pourrait être brutal.

Séréna frissonna.

- Assez parlé de lord Vulcan, dit-elle. Revenons à

votre héros.

Gaiement, Isabel reprit son bavardage, et Séréna remarqua que les séductions du contrebandier n'avaient pas empêché Isabel d'être sensible aux charmes de l'officier qui commandait les dragons.

- Un des plus beaux garçons que j'aie jamais vus!

J'ai mis Nicolas en rage, car, pendant tout le chemin du retour, je n'ai fait que parler de lui!

- Pauvre Nicolas!

- Oui, pauvre Nicolas, répéta Isabel, moqueuse.

Je vous donne ma parole que jamais, au grand jamais, je n'épouserai un homme au nom duquel on accole l'épithète « pauvre ». C'est un homme qu'on plaint. Or, pour moi, un homme ne doit jamais se faire plaindre. Il doit se faire respecter, adorer, et même haïr, mais en aucun cas n'être un objet de pitié.

- Eh bien, je ne dirai plus « pauvre Nicolas », promit Séréna.

- Mais cela ne suffira pas pour me rendre amoureuse de lui, rétorqua Isabel. Bien que, je vous l'accorde, il soit, et de loin, préférable à ce vilain monsieur qu'est Harry Wrotham. Celui-ci s'est montré, cet après-midi, tellement déplaisant, avec ses airs supérieurs, que je le déteste, moi aussi.

- Vous auriez dû le pousser du haut des falaises de Douvres, dit Séréna.

- Quel dommage de n'y avoir pas pensé! (Isabel éclata de rire.) Ce personnage assommant! Je dois vous avouer que j'ai éprouvé du plaisir en voyant à

quel point il a été déçu quand il a appris que vous ne veniez pas. « J'espérais que la charmante Séréna 141

nous accompagnerait », m'a-t-il dit. « Elle m'a demandé qui était du voyage, et quand elle l'a su, elle a décidé de rester à la maison », ai-je répondu.

Il a paru furieux, car il a bien compris que vous aviez refusé à cause de lui.

- Je voudrais tant qu'il s'en aille! soupira Séréna.

- Ça, il n'en a pas la moindre intention, assura Isabel.

La pendule sur la cheminée sonna.

- Il faut que j'aille m'habiller pour le dîner, ajouta-t-elle. J'étrenne une nouvelle robe ce soir.

Elle m'est arrivée hier par chaise de poste, et je vous préviens qu'elle éclipsera toutes les autres, y compris la vôtre, Séréna.

- J'en suis bien convaincue, acquiesça Séréna.

Quelle que soit votre toilette, vous nous éclipserez toujours.

- Flatteuse! Je souhaiterais seulement posséder vos cheveux blonds et votre beauté paisible. Hier soir, j'ai entendu un vieux monsieur demander :

« Qui est cet ange? » Et, à mon grand dépit, c'est de vous qu'il parlait!

- A votre tour de me flatter! Et, pour rivaliser avec vous, moi aussi, je mets ce soir une robe nouvelle. Une robe de velours blanc, et vous conviendrez, j'en suis sûre, que c'est la plus merveilleuse étoffe que vous ayez jamais vue.

- Si Justin vous regarde plus que moi, je vous arrache les yeux, vous êtes avertie!

Isabel riait, et Séréna l'entendit chanter tout le long du couloir. Il était fort improbable que le marquis accordât plus d'attention à l'une qu'à l'autre, pensa Séréna; puis, se rappelant les mots étranges qu'il avait prononcés cet après-midi, elle se sentit en proie à la même sensation de danger et de 142

gêne. Pourquoi avait-il dit : « Essaierai-je de me faire aimer de vous, Séréna? » Tandis qu'il parlait, la lumière du soleil éclairait son visage, et peut-être à cause de cela, elle avait cru discerner un intérêt soudain dans le regard de ses yeux gris.

Un bel homme, certes, que Justin. Elle s'était toujours promis que, le jour où elle aimerait, ce serait un très beau garçon, qu'elle séduirait. Eh bien, lord Vulcan était beau, et pourtant, elle ne l'aimait pas, elle ne l'aimerait jamais. Sa pensée vola vers Staverley - vide, si lointain! - mais, chose bizarre, à ce souvenir, aujourd'hui, son cœur ne battait pas avec colère comme les jours précédents.

Pourquoi avait-il prononcé ces paroles énigmati-ques? Mais à quoi bon chercher à comprendre?

L'attitude du marquis lui était incompréhensible.

Avec un mouvement d'impatience, Séréna bondit sur ses pieds et, se dirigeant vers la porte, appela Eudora, qui accourut en toute hâte.

- Vous allez être en retard, miss Séréna, si vous ne vous habillez pas tout de suite. Lady Isabel n'en finissait pas de bavarder.

- Elle me racontait l'histoire du contrebandier de Douvres.

- Pas besoin d'aller à Douvres pour voir des contrebandiers, grogna la servante.

Mais elle se tut obstinément quand Séréna lui demanda ce qu'elle voulait dire par là.

Au dîner, comme d'habitude, il y avait de nombreux convives; mais Séréna, entre lord Gillingham et un jeune officier de marine, s'aperçut qu'elle ne s'ennuyait pas du tout. Elle avait de la sympathie pour Gilly, ainsi que l'appelait Isabel, et fut très satisfaite lorsque celui-ci lui fit compliment de sa robe, car elle savait qu'il était sincère.

143

Lui aussi ne parlait que du contrebandier :

- Un affreux bonhomme! Redouté des douaniers, et avec raison!

- Ceux-ci ont fait un coup d'éclat en le capturant, observa l'officier de marine. Mais il n'est pas seul.

Tout le long de la côte, les bandes de contrebandiers sont si nombreuses qu'il est presque impossible de réprimer leur trafic.

- Les dragons sont sûrement actifs dans la lutte?

Le marin haussa les épaules :

- Ils ne sont guère qu'une poignée, alors qu'un régiment serait nécessaire; et puis les navires des gardes-côtes ont été pris pour renforcer la flotte.

D'autre part, le gouvernement n'a pas l'air de se douter du danger. Cette loi, qui défend de cons-truire en Angleterre de grands bateaux, est très favorable aux Français. On m'a dit que leurs chan-tiers travaillent nuit et jour à des bateaux de trente-six rames qui peuvent couvrir de sept à neuf milles à l'heure. Contre cette vitesse, que peuvent faire les nôtres?

- Rien, évidemment, dit lord Gillingham. Mais il faudra bien se décider tout de même à agir. On affirme que, chaque semaine, les contrebandiers font passer plus de douze mille guinées sur le continent, dont la plus grosse part va dans la poche de Bonaparte. Car chacun sait que celui-ci doit satisfaire aux exigences de ses troupes espagnoles, qui veulent être payées en or.

- Mais alors quelle est la solution? demanda Séréna.

- Si seulement nous pouvions en trouver une!

soupira l'officier. Moi-même, j'aurais bien voulu organiser une expédition contre ces brigands, mais la semaine prochaine je pars pour la Méditerra-née.

144

- Eh bien, la chasse est bonne là-bas, et vous pourrez couler un bâtiment français à chaque salve, fit lord Gillingham, levant son verre.

Le jeune marin s'inclina.

On dansait ce soir-là dans la grande galerie, et Séréna, accompagnée de lord Gillingham et de l'officier de marine, trouva que le temps passait très vite.

Il était déjà tard lorsque Isabel vint à elle pour lui emprunter un mouchoir.

- J'ai perdu le mien, dit-elle, à moins que quelqu'un ne me l'ait volé pour le porter sur son cœur.

Séréna lui tendit un minuscule carré de linon orné de dentelle et décida d'aller en chercher un autre pour elle. Dans sa chambre, elle fut tout étonnée de voir l'heure qu'indiquait la pendule : plus de 3 heures du matin!

« Je devrais me coucher, pensa-t-elle, mais j'ai promis la prochaine danse et aussi celle d'après. Je ne peux pas manquer de parole à mes dan-seurs. »

Le feu était encore rouge, et il faisait chaud dans la chambre. Pour donner un peu d'air, Séréna, après avoir tiré les rideaux, ouvrit la fenêtre. La lune se cachait derrière des nuages, mais les étoiles brillaient et la nuit n'était pas encore noire. La jeune fille entendit un bruit au loin sur la mer et crut reconnaître une voix. Curieuse, elle se pencha. Elle ne pouvait voir distinctement ce qui se passait, mais, un instant, elle eut l'impression de discerner la silhouette d'un bateau. Regardant de nouveau, elle ne distingua plus rien et crut s'être trompée.

« Moi aussi, je commence à voir partout des contrebandiers », se dit-elle avec un sourire, et, prenant son mouchoir, elle se dirigea vers la porte.

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Elle redescendit. Au bas de l'escalier, à sa grande surprise, elle vit une troupe de soldats qui entraient par la grande porte. Même à Mandrake, on n'arrivait jamais aussi tard. Mais bientôt Séréna comprit que ce n'étaient pas là des convives habituels de la maison. Elle reconnut l'uniforme des dragons de la garde; les autres hommes, plus grossièrement vêtus, étaient des douaniers, sans doute.

Un laquais se dirigea en toute hâte vers les salons de jeux pour aller chercher quelqu'un. Séréna le suivit sans se presser. Dans la grande galerie, l'or-chestre jouait encore le même air que tout à

l'heure. La nouvelle danse n'était donc pas commencée. A travers la foule qui, debout, bavardait tout en regardant les joueurs, elle se fraya un passage. Elle vit le laquais qui s'adressait au marquis, à

l'autre extrémité de la salle.

Un moment, lord Vulcan continua de causer avec ceux qui l'entouraient, puis, se retournant, il traversa lentement la pièce et rencontra la jeune fille qui venait vers lui. Il se rangea pour lui laisser le passage et, tandis qu'elle levait les yeux vers lui avec un petit sourire timide, soudain, d'un mouvement rapide comme l'éclair, il se pencha, tira le mouchoir de dentelle qu'elle tenait à la main pour le faire tomber. Puis, vivement, il se baissa pour le ramasser et le lui tendit.

- Votre mouchoir, je crois? dit-il avec sa courtoi-sie d'homme du monde, et, comme elle le prenait, il ajouta d'une voix si basse qu'elle seule put l'entendre : Allez avertir ma mère que les douaniers sont là. Passez par la porte secrète.

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