Chapter 13

La marquise ouvrit les yeux, poussa un gémissement, et les ferma de nouveau. Elle se sentait malade, si malade que, pour l'instant, elle n'aspirait qu'à l'oubli. Mais le sommeil ne revenait pas, et sa conscience ne la laissait pas en repos. Ses tempes battaient; elle avait la bouche sèche.

La veille, en se couchant, elle avait pris du laudanum, sachant bien que, sans cela, elle passe-rait une nuit blanche, les nerfs tendus, hantée par ses pensées.

A présent, bien qu'elle regrettât le mouvement inconsidéré qui l'avait poussée à doubler la dose, elle se disait que, tout de même, les heures de sommeil ainsi obtenues valaient bien les ennuis du réveil. Mais, avec le réveil, elle retrouvait le souvenir. Elle tendit la main pour tirer le cordon de soie qui pendait à côté de son lit; ce geste, en ranimant la douleur qui lui broyait la tête, lui arracha une plainte.

Quelques secondes plus tard, la porte s'ouvrit.

Martha entra. Elle commença de tirer les rideaux, mais une voix enrouée, venant du lit, l'arrêta :

- Pas tant de lumière, imbécile! Je ne puis la supporter, ce matin!

Martha jeta un regard vers la marquise et émit un grognement. Elle connaissait ce ton : sans même regarder, elle eut la certitude que la bouteille de laudanum devait être sur la coiffeuse. Elle tira les rideaux des fenêtres les plus éloignées du lit et laissa les autres fermés. Puis elle ramassa la robe d'argent qui gisait sur le sol, et rassembla la lingerie éparse, sur le vaste tapis bleu. Quant aux bijoux, ils 244

étaient pêle-mêle sur la coiffeuse, comme si on les avait posés en toute hâte. Martha retrouva un bas devant la cheminée, un soulier sur un tabouret et l'autre au pied du lit. De nouveau elle grogna. Du lit, la marquise, furieuse, cria :

- Combien de temps vas-tu me faire attendre mon cognac, idiote? Tu sais pourtant que c'est la seule chose dont j'aie besoin!

Les lèvres de Martha se pincèrent, mais sans mot dire la femme de chambre se dirigea vers la porte.

Peu après, comme s'il avait été derrière la cloison, attendant les ordres, le négrillon entra, avec son plateau d'argent. La marquise, se soulevant sur ses oreillers, gémit et porta la main à son front, comme pour en soutenir le poids. Martha se précipita vers elle avec une liseuse de velours bordée de cygne et plaça dans son dos plusieurs oreillers de dentelle.

- Je me sens bien mal, ce matin, marmonna la marquise.

- Madame est-elle prudente de prendre encore du cognac? demanda Martha.

- Encore? fit la marquise, hargneuse. Tu crois que j'étais ivre, hier soir? Eh bien, tu te trompes. Ce n'est pas à cause de l'alcool que j'ai eu recours au laudanum, tu peux m'en croire!

Martha se tut, sans avoir l'air convaincue. Car la marquise avait l'habitude, quand elle avait bu un peu trop, d'absorber un somnifère avant de se coucher. Lady Vulcan, ayant saisi le verre de cognac, le buvait à petites gorgées. Puis, elle le posa.

- Pouah! J'en suis écœurée, dit-elle. Tu vas me donner la petite boîte d'émail, dans le tiroir du haut de ma coiffeuse, celui que j'ai toujours défendu d'ouvrir.

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Martha traversa la chambre et sortit, du bout des doigts, comme si elle en redoutait le contact, une tabatière qu'elle apporta à sa maîtresse.

D'une main tremblante, la marquise ouvrit la boîte pleine d'une fine poudre blanche. Elle la considéra un instant, puis prenant une pincee entre le pouce et l'index, comme s'il se fût agi de tabac, elle la porta à sa narine gauche. Une foix, deux fois, elle renifla. Respirant faiblement, elle se rejeta sur ses oreillers, les yeux clos.

Un moment après, elle prit une longue inspiration et regarda autour d'elle. Déjà, elle semblait mieux; ses yeux, tout à l'heure fermés, lourds, retrouvaient leur éclat, ses pupilles commençaient à se dilater.

Un peu de couleur remontait à ses joues pâles, à ses lèvres blanches. Martha tendit la main :

- Dois-je ranger la boîte, Votre Seigneurie?

- Non, laisse-la ici, fit la marquise d'un ton rogue.

J'en aurai peut-être encore besoin.

- Non, Votre Seigneurie, non, c'est assez!

La marquise foudroya Martha du regard :

- Tu entends ce que je te dis? Laisse-la ici!

Martha sortit, consternée. La marquise sourit.

Une exquise sensation de bien-être l'envahissait, chassant la dépression pesante provoquée par le somnifère. Elle sentait la vie renaître dans son cerveau, elle sentait l'énergie, la force courir de nouveau dans ses veines! et cette sensation la revi-gorait.

Oui, elle était beaucoup mieux! Et même tout à

fait d'aplomb!

Etendant le bras, elle reprit le verre de cognac qu'elle avala d'un trait. Elle eut un petit rire. Allons, elle redevenait elle-même. Grâce à Dieu, elle avait sous la main cette poudre merveilleuse pour s'en servir quand besoin était. Et les pensées de la 246

marquise allèrent à l'homme qui lui avait fait ce don précieux.

Un Russe, prince de sang royal, qui, au cours d'un voyage en Angleterre, lui avait fait la cour : pendant tout un été, un été enchanteur, tous deux s'étaient aimés. C'est alors qu'il avait parlé de cette poudre magique dont on pouvait user quand le corps refusait d'obéir aux aspirations de l'esprit.

- Donnez-m'en, donnez-m'en! avait supplié Harriet avec avidité.

Amusé par son insistance, il l'avait initiée à priser des doses infimes de qu'il appelait en manière de plaisanterie le « tabac de la passion ». Il avait fallu longtemps pour le convaincre d'en remettre une certaine quantité à la marquise pour son usage personnel.

- C'est trop dangereux pour vous, ma bien-aimée, avait-il dit, pour vous qui êtes impétueuse et emportée. Il ne faut s'en servir que rarement et à bon escient.

- Je comprends, avait-elle murmuré, il faut la garder pour des moments comme ceux-ci.

Elle avait rejeté la tête en arrière, et ses cheveux flamboyants, épars, avaient recouvert ses épaules. Il s'était penché pour déposer un baiser à la naissance de son cou d'albâtre.

- Pour des moments comme ceux-ci, mon bel amour, avait-il répété tout bas.

Plus tard, ils avaient de nouveau abordé ce sujet, et il l'avait encore une fois mise en garde.

- La poudre est préparée par un savant apothi-caire de la cour du tsar. Celui-ci est fort avare : rares sont ceux qui en obtiennent et jamais plus que le dixième d'une once tant elle est active : qu'on en prise un peu trop, et le résultat n'est plus un 247

accroissement de vos forces, mais la folie. Oui, vous m'entendez, Harriet, la folie! Je ne saurais trop insister sur ce point. Si vous vous en servez, il faudra faire attention. Cette drogue rend plus intenses toutes vos sensations. Aimez-vous? Elle suscitera en vous des ardeurs amoureuses qui dépasseront les limites de l'imagination. Mais, si vous haïssez, elle rendra vos haines également farouches.

- Je la prendrai pour l'amour, avait répondu Harriet avec douceur.

Il l'avait regardée longuement, sa chemise diaphane voilant à peine son corps parfait. Il avait contemplé ses yeux à demi fermés par la langueur du plaisir, ses lèvres vermeilles entrouvertes qui semblaient l'appeler, et alors, avec un sourire, il lui avait tendu la petite boîte pleine de la poudre merveilleuse.

Pendant des années, Harriet avait tenu parole.

Elle n'en avait usé qu'avec prudence et seulement en des occasions assez romanesques pour en justi-fier l'emploi. Superstitieuse, elle respectait scrupu-leusement ses promesses, alors qu'elle se souciait peu de tenir parole en des circonstances beaucoup plus graves.

Mais ce matin, elle avait de bonnes raisons de se servir de la drogue magique. Jamais elle ne s'était sentie à ce point mal à l'aise, et jamais elle n'avait eu un tel besoin des ressources de son esprit. Elle devait penser, réfléchir... L'heure n'était pas aux scrupules quand il s'agissait de trouver un moyen de s'éclaircir les idées. Il lui fallait le plein usage de toutes ses facultés.

- Madame veut-elle manger quelque chose?

Dans la pénombre, Harriet regarda Martha et parut réfléchir.

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- Ce serait peut-être sage, dit-elle. Quelle heure est-il?

- Presque midi, Vôtre Seigneurie.

- Alors, commande pour moi quelque chose de bon. Dis au chef de flatter mon appétit.

- Bien, madame. Et que boirez-vous?

- Une bouteille de champagne! Apporte-la-moi le plus vite possible.

Martha émit un grognement, mais la marquise n'y prêta pas la moindre attention. Elle se laissa retomber sur ces oreillers, sans même prendre la peine de se regarder dans la glace à main que Martha avait placée à côté d'elle, car, d'habitude, c'était là

son premier geste au réveil. Mais, aujourd'hui, pas de temps à perdre avec les soins de beauté. Il fallait rapidement disposer ses batteries.

Heureusement pour elle, son esprit était parfaitement clair, et, ce qui valait mieux encore, la poudre avait chassé cette déprimante impression de peur, cette peur qui la poursuivait, hier soir, lorsqu'elle montait dans sa chambre. Pour y échapper, elle avait eu recours au laudanum. Qui aurait pu s'en étonner? Justin était capable d'inspirer de la peur au plus courageux, au plus audacieux.

La marquise se remémora les événements de la soirée précédente. Tout ce qui s'était passé se déroula lentement derrière ses paupières closes, et elle soupesa chacun des détails, chacun des aspects de la situation, s'efforçant de découvrir une échappatoire, un moyen d'évasion, ou, tout au moins, un défaut dans l'accusation portée contre elle.

Elle avait eu la certitude que la machination qu'elle avait ourdie réussirait. Quand elle avait vu Séréna se hâter hors du salon après avoir reçu le message du laquais, elle avait été envahie soudain d'un transport de joie, comme si les dix mille 249

guinées promises par lord Wrotham étaient déjà à

portée de sa main.

A ce moment, elle était en train de jouer à l'écarté

avec un jeune homme aussi stupide que riche, amené à Mandrake par la comtesse de Forthamp-ton. Pour la première fois depuis des semaines, elle gagnait de grosses sommes. Deux cents guinées, puis quatre cents, mille enfin. Excitée par le succès, il lui était impossible de dissimuler sa satisfaction.

« Les étoiles ont changé de cours, pensait-elle. Je savais que, ce soir, je gagnerais, et pour le reste aussi tout ira bien. »

Dix minutes plus tard, elle avait vu le négrillon reprendre sa place dans le coin de la pièce où il se tenait pour attendre ses ordres. Elle l'avait regardé

avec insistance : il avait hoché la tête, affirmatif.

Triomphante, elle s'était remise à jouer, s'aperce-vant à peine qu'elle perdait.

- Vous êtes en beauté ce soir, chère Harriet, avait remarqué un de ses soupirants, debout à ses côtés.

Riant, elle l'avait regardé avec des yeux étincelants, tout en levant son verre pour boire à sa santé.

Avec cette humeur, rien de plus facile que de réunir autour d'elle une cour d'admirateurs, éblouis par sa verve spirituelle. Une fois de plus, elle eut la preuve que l'admiration pouvait monter à la tête tout autant que le vin. Ayant perdu encore cinq cents guinées, elle se leva avec une exclamation.

- Bah! je n'ai pas le cœur au jeu, ce soir!

- Eh bien, venez et causons, suggéra un vieil admirateur.

Elle y consentit avec un éclat de rire, prit le bras 250

qu'on lui offrait et se laissa conduire dans un coin retiré, où le vieillard lui fit une cour empressée.

Mais trop agitée pour rester longtemps en tête à tête, bientôt, elle fut de nouveau parmi la foule joyeuse, voltigeant de table en table, mettant ici une enchère, laissant là un enjeu, vive, animée, semblable à un insaisissable lutin dans sa robe d'argent.

Les heures s'écoulaient, mais la marquise paraissait infatigable. Elle buvait beaucoup, mais le vin n'avait pas d'effet sur elle. Beaucoup plus enivrante, plus puissante, était son excitation intérieure. Des hommes, que divertissaient ses plaisanteries, l'entouraient, rivalisant de compliments extravagants, quand elle vit Justin traverser la pièce et venir près d'elle.

Avant qu'il eût parlé, la marquise eut conscience que quelque chose allait mal. Avant qu'il eût ouvert la bouche, elle eut la sensation qu'une main pesante, glacée, autoritaire, s'abattait sur elle. Levant les yeux vers le visage de son fils, elle y vit une expression si grave que son cœur bondit d'effroi et d'appréhension.

- Je voudrais vous dire un mot, mère, fit Justin, très calme. Puis-je vous prier de venir avec moi jusqu'à la bilbiothèque?

La marquise avait assez d'astuce pour ne pas trahir ses sentiments :

- Mais, Justin, à cette heure de la nuit? Y a-t-il le feu à la maison? Ou bien sommes-nous attaqués par des voleurs? A te voir, on se doute qu'il s'agit de mauvaises nouvelles.

- Vous n'avez pas honte, Vulcan, dit quelqu'un, de nous enlever votre mère? Je puis vous assurer qu'elle n'a jamais été plus brillante! Elle nous fait mourir de rire!

251"

- Je regrette vraiment d'être un trouble-fête, messieurs, répondit Vulcan.

Dans sa voix résonnait cette note de froide déter-mination que Harriet connaissait bien. Il n'y avait pas à résister, et, qu'elle le voulût ou non, il lui faudrait le suivre.

- Allons donc d'un pas ferme à la guillotine, fit-elle en plaisantant - et, prenant le bras de Justin, elle se laissa conduire jusqu'au bout du couloir conduisant à la grande bibliothèque.

Quand ils furent seuls, la marquise prit un air anxieux :

- Que se passe-t-il, Justin? (Il y avait dans sa voix un accent d'irritation.) N'aurais-tu pu attendre jusqu'au matin?

Mais Justin ne répondit pas. Tous deux mar-chaient lentement dans le hall dallé de marbre.

Comme il ouvrait la porte, s'effaçant pour la laisser entrer, la marquise fut tout à coup saisie par la peur. Que pouvait-il bien y avoir? Padlett aurait-il ramené le bateau sans ses instructions? Justin aurait-il découvert le meurtre du contrebandier ivre? Ou, pis encore, aurait-il... Mais non, elle n'osait même pas imaginer que le complot avec Harry Wrotham avait pu échouer.

La bibliothèque était une vaste pièce, sombre, que la marquise n'aimait pas. D'abord, elle détestait les livres. Ceux-ci, dans sa vie conjugale, avaient été

la source de multiples ennuis. Ces murs, couverts de volumes du plancher au plafond, lui donnaient, comme elle disait, « la chair de poule ».

Cette pièce qui était, autrefois, lieu de prédilection de son mari, Justin l'avait adoptée. Tout le travail de l'administration du domaine se faisait là.

Elle en franchissait rarement le seuil, préférant, quand elle désirait voir son fils, le faire venir chez 252"

elle, dans les appartements de la partie moderne du château, récemment décorés.

Il n'y avait pas de feu et la marquise frissonna.

- On gèle ici, fit-elle. Vite, Justin, dis-moi ce que tu as à me dire, car je désire retourner auprès de mes invités.

Avec soin, lord Vulcan ferma derrière lui la lourde porte, et dans ce geste la marquise vit un mauvais présage. Puis, traversant la pièce, il vint à

la cheminée. Alors il lui fit face. Bien qu'elle eût peur, elle ne put s'empêcher d'admirer son fils, si beau, si grand, si fort. Elle avait toujours admiré la beauté et la vigueur masculines.

Cette vigueur, elle savait que Justin pouvait en faire bon usage. Elle l'avait vu mater et dresser des chevaux farouches que nul ne voulait approcher et dont les palefreniers s'éloignaient avec terreur. Elle l'avait vu rosser deux malandrins qui, dans l'obscurité de Berkeley Square, avaient attaqué son coupé; une autre fois, elle l'avait vu sauver trois femmes de la noyade, leur barque de plaisance s'étant retournée en mer. Il les avait ramenées saines et sauves sur la plage, où se tenait un groupe d'hommes criant des conseils mais ne prenant aucun risque pour participer au sauvetage. Oui, Justin était fort, et, aussi, particulièrement beau, bien que, pour l'instant, son visage fût empreint d'une expression de sévérité et que ses yeux fussent durs comme l'acier. La marquise avait peur.

Pourtant, elle se le reprochait. Après tout, n'était-il pas son fils; le petit garçon qui, jadis, l'adorait, la suivant partout et disant : « Vous êtes si jolie, maman! Les anges doivent vous ressembler! » Elle avait beaucoup ri de cette réflexion, qu'elle avait répétée partout, dans les dîners et même chez la reine. Mais, à l'époque, elle n'avait que faire d'un 253"

enfant. Et Justin avait été remis aux soins des nurses et des précepteurs. Sans doute passait-il aussi de longues heures en compagnie de son père, mais Harriet ne s'était jamais beaucoup souciée de savoir comment il occupait son temps.

Alors qu'il était devenu un adolescent mince, séduisant, elle avait trouvé amusant qu'il continuât de l'adorer, de garder la conviction qu'il n'existait pas, de par le monde, une femme comparable à elle.

Elle le faisait venir, caressait sa joue, se plaisant à

constater l'admiration que suscitait partout le spectacle de leur affection.

Mais il ne fallait pas que Justin essayât de la voir lorsqu'un amant l'accaparait. Alors, elle lui envoyait un bref message, lui conseillant de se distraire.

Malheureusement, il avait découvert la vérité au sujet de ces heures où elle était invisible. Jamais elle n'oublierait la colère de ce jeune idéaliste qui avait placé sa mère sur un piédestal. Il avait été

furieux et blessé, mais elle ne s'en était point souciée. Les enfants devaient accepter leurs parents tels qu'ils étaient et non en faire des héros de légende, ce qui était incompatible avec la vie réelle.

Un sourire, quelques mots aimables, de temps à

autre un moment de tendresse, que pouvait demander de plus un fils à sa mère?

Harriet était persuadée d'avoir fort bien traité

Justin. Et elle était également sûre de son emprise sur lui. Il l'aimait. Cela, elle en avait la certitude, comme de l'admiration qu'elle obtenait de tous les hommes. Justin lui appartenait, il faisait partie d'elle-même, au même titre que ses bijoux, ses diamants et tant d'autres choses qui flattaient sa vanité.

Cher Justin!... Elle l'aimait bien, à condition qu'il ne cherchât pas à la contrarier, qu'il acceptât sa 254

souveraineté sur ce petit monde qui constituait son royaume.

Tandis qu'il traversait la pièce pour venir à elle, elle sourit. Elle pensait à tout ce qu'elle avait fait pour embellir Mandrake. Justin devait être fier de sa mère!

- Eh bien?... interrogea-t-elle. Parle vite. Je n'ai pas du tout envie de mourir de froid dans ce mausolée ténébreux quand il y a ailleurs de la lumière et de la gaieté.

- Je désire, fit Justin, que vous me disiez la vérité, l'exacte vérité, car je ne me contenterai pas de mensonges, au sujet de vos arrangements avec lord Wrotham pour l'enlèvement de Séréna.

La marquise poussa un cri d'étonnement, avec le talent d'une véritable actrice. Neuf personnes sur dix l'eussent crue sincère.

- Dieu du ciel! Justin, que veux-tu dire? Harry Wrotham enlever Séréna? La chose est drôle, mais c'est invraisemblable!

- Inutile de mentir, mère, dit Justin avec calme.

Vous ne réussirez pas à me tromper. Vous avez trempé dans ce vilain complot, qui, sûrement, aurait été couronné de succès si Séréna, avec beaucoup d'adresse, n'avait réussi à s'échapper des mains de lord Wrotham.

- Elle s'est échappée? demanda vivement la marquise. Comment le sais-tu?

- Parce qu'elle est revenue ici, répondit-il froidement.

La marquise tomba dans un des grands fauteuils, prés de la cheminée.

- Elle est revenue, fit-elle d'une voix métallique.

Harry est un maladroit!

Sous le coup de cette révélation qui lui apprenait l'échec de son plan, elle avait oublié tout ce qu'elle 255"

voulait cacher à Justin. Ainsi, elle avait perdu ses dix mille guinées! Elle qui avait tant compté sur cet or! Quelle déception!

- Oui, elle est revenue, répéta lord Vulcan. Et maintenant, mère, veuillez me dire la vérité.

La marquise leva sur lui un regard étincelant.

- Quel damné idiot, cet Harry! fit-elle, d'enlever la donzelle et de la laisser se sauver! A-t-on jamais vu pareille sottise!

Elle avait parlé sans réfléchir, mais, voyant l'expression du visage de son fils, les mots moururent sur ses lèvres.

- Combien vous a-t-il offert pour votre complicité? interrogea-t-il.

Les paroles tombaient, une à une, comme autant de coups de marteau, brutaux et menaçants. La marquise vit trop tard le piège dans lequel elle avait été prise. Son attitude première était la bonne : elle aurait dû nier, s'obstiner à nier tout.

- Je ne sais ce que tu entends par là, Justin, fit-elle.

- Répondez-moi! cria-t-il et, tout à coup, elle eut peur. Il la dominait de sa haute taille.

Mais elle ne manquait pas de courage. Avec un effort, elle se leva :

- Allons, allons, Justin, que d'histoires pour cette insignifiante gamine! Tu n'en veux pas, et Harry Wrotham était, lui, disposé à l'épouser. C'était pour elle un beau mariage, un mariage inespéré.

Toutes les mères accueilleraient avec joie un tel parti. Mais Séréna a eu la sottise d'écarter Harry sous prétexte qu'il avait, jadis, séduit une des servantes de son père. Même vraie, la chose n'avait aucune importance. Harry m'a assuré que cette petite sotte ne voulait pas entendre raison. C'est pourquoi nous avons, lui et moi, ébauché un petit 256

plan, d'ailleurs pour le bien de Séréna. Un jour, devenue lady Wrotham et maîtresse de cette charmante propriété dans le Dorset, elle m'aurait sûrement remerciée.

La marquise parlait confusément, mais Justin, lui, articulait chacun des mots qu'il prononçait :

- Ce n'est pas là ce que je vous demande, mère.

Je vous demande combien vous avait promis lord Wrotham?

- Mon cher Justin, vraiment, tu exagères! Comme si je pouvais me faire payer par un homme! Sans doute, Harry avait l'intention de m'offrir un petit cadeau, comme je lui en aurais fait un après son mariage avec Séréna. Naturellement, il m'était reconnaissant, et Séréna aussi l'eût été, plus tard.

Mais tu me dis que cette stupide gamine est revenue. Je vais aller la voir et m'enquérir de ce qui s'est passé.

La marquise se retourna. Mais Justin l'avait saisie par le poignet, et elle poussa un cri.

- Ecoutez-moi bien. Je veux la vérité!

- Insolent! s'exclama-t-elle avec fureur. Tu oses me toucher! Tu me fais mal! Lâche-moi!...

- La vérité!... répéta lord Vulcan.

Un moment, la marquise le considéra d'un air de défi. Leurs regards se croisèrent et, au bout d'une seconde, elle se rendit :

- Très bien. Voici donc la vérité, puisque tu la veux, et que le diable t'emporte! Harry m'avait promis dix mille guinées. Pas grand-chose, après tout, si l'on pense qu'il en aurait touché quatre-vingts après avoir épousé la fille, en admettant qu'il l'eût épousée après avoir obtenu ce qu'il désirait.

Oui, dix mille guinées dont j'avais le plus pressant besoin. Es-tu satisfait, à présent?

Elle réussit à arracher son poignet de l'étreinte de 257

Justin, puis, voyant la colère froide qu'exprimaient les traits de son fils, elle recula d'un pas.

- Comment avez-vous osé? fit-il. Osé vendre une invitée! Il était déjà ignoble de votre part de contribuer à l'enlèvement d'une enfant innocente, d'une enfant que je vous avais confiée, car, malgré vos erreurs, je vous croyais encore une grande dame capable de respecter les lois de l'honneur! Que vous ayez livré quelqu'un qui avait accepté notre hospi-talité, que vous l'ayez livré pour satisfaire de sordi-des intérêts, c'est là une honte qui rejaillira sur notre nom!

- Quelle plaisanterie! coupa la marquise. Notre nom, notre honneur! Tu ne penses qu'à Mandrake, tout à fait comme ton père. Jamais à moi, jamais aux êtres humains. Non, rien qu'à cette maison! Les Vulcan de Mandrake!... Pour vous, toute la vie tient dans ces deux mots. L'histoire de la famille, l'histoire du château!

» Eh bien, moi, j'en ai assez! Toute ma vie, j'ai toujours entendu le même refrain. N'ai-je pas mon existence propre? Ne suis-je pas une femme qui a ses propres sentiments? N'ai-je pas mes propres affaires en dehors des éternelles affaires de la famille et du château? Si ton père m'a épousée, sans doute était-ce parce qu'il me trouvait assez belle pour ajouter encore à la beauté d'une demeure qu'il aimait par-dessus tout. Dans sa vie, il n'y avait pas place pour une femme ordinaire, il ne désirait qu'une maîtresse de maison belle et racée pour Mandrake. Oui, voilà pourquoi il m'a épousée, et toi, tu agis exactement comme lui. Mandrake-Mandrake!... L'un et l'autre, vous n'avez que ce nom à la bouche. Rien d'autre ne compte! Les gens peuvent mourir ou se ronger de désespoir, ils peuvent être affamés, peu importe, si Mandrake est 258

en bon état! Eh bien, je suis femme, et j'ai besoin d'autre chose! D'autre chose que de pierres et de mortier, d'histoire et de traditions, de blasons transmis de siècle en siècle. Moi, je veux de l'or, je veux de la joie, je veux les émotions du jeu qui me permet de gagner ce qu'il me faut! Je n'ai pas peur de Mandrake!... Mandrake peut bien être votre maîtresse, mais Mandrake n'est pas mon maître!

La marquise haletait et ne semblait plus maîtriser sa colère, mais son fils restait impassible!...

Mais soudain, le silence revint, un silence plus terrible que le discours passionné qui l'avait précédé. Elle attendit un moment, puis elle eut l'impression que son sang quittait brusquement ses veines et, presque craintive, elle leva les yeux sur Justin.

- Eh bien!... dit-elle, n'as-tu rien à répondre?

- J'ai au contraire beaucoup à dire, répliqua Justin. Et beaucoup à faire. Je vais parler à mon père et, ensuite, je vous ferai connaître mes décisions. Il est probable, je vous en préviens, que la maison sera fermée et qu'il vous faudra aller vivre ailleurs. Le passage souterrain sera muré. Ce sont là

les premières mesures à prendre, et le plus vite possible. Après, nous verrons. Mais une autre chose doit être faite sans plus tarder, à présent que vous m'avez avoué ce que je voulais savoir.

Il parlait avec tant de calme que, sur le moment, la marquise ne saisit pas le sens de ses paroles.

Quand elle eut compris, elle respira longuement et pâlit.

- Justin, dit-elle, ce n'est pas possible que tu songes à fermer la maison, à m'envoyer à l'étranger?

Elle tendit les mains vers lui, mais il se détourna.

Un moment, elle eut la sensation qu'il venait de lui retirer tout ce sur quoi elle s'appuyait. Ce monde, son monde à elle, édifié au prix de tant de peines, 259

s'écroulait! La vision des pièces vides, du salon argent enseveli sous les housses, des rideaux tirés, passa devant ses yeux. Elle voyait aussi les veilleurs de nuit balançant leur lanterne dans les vastes salles et les couloirs, le quartier des domestiques désert, à l'exception de quelques gardiens, les chambres closes, les écuries sans chevaux.

Tout à coup, elle poussa un cri, un cri d'enfant apeuré.

- Non, Justin, non, pas cela! Tu ne peux pas fermer la maison, ce serait cruel, injuste! D'ailleurs, je ne te laisserai pas faire!

Mais, tout en prononçant ces mots, elle sentait leur inutilité. Elle n'avait personnellement aucun pouvoir, aucun droit, à opposer à Justin. Aux yeux du monde, il était le marquis de Vulcan, maître du château et du domaine, maître de tout, et elle dépendait de lui pour la rente qui lui permettait de payer sa couturière et son joaillier.

Trop tard elle s'apercevait qu'elle était tombée dans le piège qu'elle avait elle-même tendu. Son mari, elle aurait pu le supplier, le menacer, le séduire et l'amener à changer d'avis. Son fils, lui, demeurait implacable. Elle avait été trop loin, elle l'avait poussé à bout, et, maintenant, il se dressait devant elle comme un obstacle qu'elle ne pouvait pas contourner, car elle n'en avait pas les moyens.

- Justin! cria-t-elle de nouveau. Je t'en prie, je t'en prie, écoute-moi!

Mais déjà il se dirigeait vers la porte.

- Nous reprendrons cette conversation demain, mère, ou bien après-demain, répondit-il. Pour le moment, je vous prie de m'excuser. J'ai à faire.

- Quoi donc? demanda-t-elle, bouleversée. Que...

que vas-tu faire?

260

Il sourit et elle ne put déceler la signification de ce sourire, encore moins y trouver un réconfort.

Après s'être incliné, il quitta la pièce. La marquise demeura seule, stupéfaite, effrayée. Et, pour la première fois depuis qu'elle avait ouvert à ses amis les grands salons de Mandrake, elle ne souhaita pas le bonsoir à ses hôtes et monta directement dans sa chambre. Elle éprouvait une immense fatigue qui s'étendait à tout son corps et obscurcissait son esprit. Malgré tous ses efforts, elle n'arrivait pas à

ressembler ses idées.

Elle avait arpenté la chambre jusqu'au moment où, épuisée, elle avait été obligée de s'asseoir sur une chaise, près du feu qui mourait. Martha devait attendre, comme d'habitude, pour l'aider à se coucher, mais elle ne la sonna point. Elle n'avait qu'un désir, être seule, échapper à cette confusion dans laquelle elle se débattait. Soudain, sa vie semblait être devenue quelque chose d'affreux et de mena-

çant. Elle avait été si heureuse au début de cette soirée, qu'elle ne pouvait croire qu'il fût possible d'éprouver maintenant un tel désespoir. Elle avait beau se dire que ses appréhensions étaient vaines, que Justin ne ferait pas ce qu'il disait; en même temps, la lucidité froide qui persistait au fond de son esprit lui montrait qu'il avait parlé sous l'em-pire d'une conviction inébranlable et qu'on ne le ferait pas revenir sur ses décisions.

Un charbon incandescent était tombé de la grille.

La marquise avait frissonné. Après avoir arraché ses vêtements, elle les avait jetés autour d'elle, et elle avait pris, dans un placard, à l'autre extrémité

de la chambre, la bouteille de laudanum pour la poser sur sa coiffeuse. Un instant, elle avait éprouvé la tentation d'absorber le flacon entier; puis son courage lui avait soufflé qu'il devait y 261

avoir un moyen de sortir de l'impasse, de s'évader.

Pour le moment, elle n'aspirait qu'à tout oublier.

Et versant d'une main ferme une double dose de laudanum, elle l'avait bue d'un trait avant de se coucher.

Une échappatoire! Voilà ce qu'elle cherchait, ce matin. Voilà ce qu'il fallait trouver avant que Justin revînt la voir, avant que la décision finale ne vienne de ses lèvres. Elle réfléchissait, de toutes ses forces.

D'une main nerveuse, elle sonna. Martha entra.

- Où est lord Vulcan? demanda-t-elle. Ne l'envoie pas chercher, je ne veux pas le voir, mais je voudrais savoir où il est.

- Je vais me renseigner, Votre Seigneurie, répondit la femme de chambre.

Martha sortie, la marquise se laissa retomber sur ses oreillers et reprit le cours de ses réflexions. Des supplications pourraient-elles le fléchir? Non, elle savait, pour avoir autrefois usé de ce moyen, qu'il était inefficace. Justin tenait fermement les rênes du gouvernement. Que faire alors? Avec le sentiment déchirant de son impuissance, elle jeta ses mains grandes ouvertes sur les draps. Vieillir, perdre son pouvoir, quelle amertume! Elle qui, naguère, avait été souverainement belle, autrement belle que cette stupide gamine, cause de tous ses ennuis!

Evoquant Séréna, la marquise se redressa d'un bond dans son lit. La poudre agissait. Elle le sentait à son esprit qui travaillait plus vite, à son cœur dont le rythme s'accélérait, à son sang qui courait, plus vite, dans ses veines. Non, elle n'était pas encore vaincue! Séréna!... la source de tout mal. Depuis son arrivée à Mandrake, cette petite campagnarde avait tout bouleversé. Elle avait jeté un sort sur la maison, la marquise en avait à présent la certitude.

262

Certes, avant qu'elle vînt, les choses n'allaient pas toutes seules, mais jamais elles n'avaient été aussi mal. Oui, c'était elle, Séréna, la responsable, qui paierait, chèrement, pour ce qui venait d'arriver.

Les doigts de la marquise se crispèrent et ses ongles entrèrent dans sa chair. La porte s'ouvrit et Martha parut.

- On m'a dit, madame, que M. le marquis était parti cette nuit à cheval. Il n'est pas encore revenu.

- Cette nuit?

Dans la voix de la marquise résonnait une note de surprise.

- Oui, madame. Les valets d'écurie m'ont fait savoir que M. le marquis avait demandé un cheval vers 3 heures, ce matin. Il n'a pas dit quand il rentrerait.

La marquise regarda fixement la femme de chambre.

- Mon Dieu! fit-elle, il est allé provoquer Harry Wrotham!

Elle retomba sur ses oreillers. Son visage était si blanc que Martha se pencha sur elle, l'air inquiet, craignant de la voir s'évanouir. Lady Vulcan avait fermé les yeux, puis elle les rouvrit.

- Martha, fit-elle d'une voix sourde, ils vont se tuer. Justin était dans une colère noire, et je suis certaine qu'il est allé provoquer lord Wrotham!

- Peut-être n'est-ce pas si grave que le craint Madame, répondit Martha. Madame peut bien se tromper, M. le Marquis n'a pas laissé un mot.

- Pas un mot, répéta la marquise. Pourquoi aurait-il laissé un mot! Mais j'aurais dû y songer.

J'aurais dû l'arrêter. Martha, Martha, que faire?

- Rien, madame, affirma Martha. Si M. le marquis s'est battu en duel, tout est sûrement fini à

cette heure.

263

- A l'aube, bien sûr! cria la marquise. Dieu nous aide, Martha! Comment saurons-nous ce qui est arrivé?

Elle couvrit son visage de ses mains. Elle avait oublié et sa fureur et sa crainte de Justin. Son fils était en danger, son fils, un être de son sang, qui faisait partie de sa vie.

- Allons, voyons, madame, ne vous mettez pas dans cet état, dit Martha, ça ne sert à rien. On va vous apporter un peu à manger et cela ira mieux après, vous verrez.

- Imbécile, triple imbécile! Je n'ai pas faim! fit la marquise d'un ton coupant. (Elle s'assit brusquement, repoussa Martha.) Je vais très bien, laisse-moi seule. Et va me chercher miss Staverley, immédiatement, entends-tu?

Chapter 14

Lorsque Séréna se réveilla, le soleil d'été brillait dans le ciel et ses rayons d'or inondaient la pièce malgré les rideaux en partie tirés. Toute la chambre était dorée, et la jeune fille, les yeux mi-clos, laissait cette douceur pénétrer en elle. Ce fut seulement au bout de quelques secondes que les souvenirs de la veille affluèrent à son esprit.

Alors, après avoir étiré ses bras, elle s'assit. Elle se sentait tout à fait à l'aise et reposée. Le lait chaud et sucré

que lui avait apporté Eudora hier soir avait réchauffé ses membres glacés et elle avait dormi d'un sommeil sans cauchemars.

Maintenant, avec ce soleil qui réchauffait son visage, il lui était facile d'oublier les larmes. Elle ne 264

se rappelait qu'une seule chose : elle avait échappé

à lord Wrotham. Quelle joie à cette pensée! Il avait dû être furieux! Séréna eut un petit rire intérieur, puis elle appela Eudora :

- Eudora!

- Vous voilà tout de même réveillée, miss Séréna.

- Oui, bien réveillée, et si heureuse de te voir! Tu sais, j'aurais bien pu n'être pas ici ce matin.

- C'est ce que j'ai compris d'après vos divagations de cette nuit, répondit Eudora. Mais avant que vous me racontiez ce qui est arrivé, je vais chercher une tasse de chocolat chaud.

- Bonne idée! dit Séréna, avec quelques fruits, Eudora. Je me sens de l'appétit.

- Nous veillerons à ce que vous soyez bien nour-rie, fit Eudora avec sévérité. Vous aurez grand besoin de vos forces si des aventures comme celles d'hier doivent se reproduire souvent.

- Je me sens assez forte pour affronter n'importe quoi, fit Séréna. Dépêche-toi, Eudora, j'ai tant de choses à te raconter.

Dès que la servante fut sortie, Séréna se glissa hors du lit. Traversant la chambre, elle alla s'asseoir sur le siège devant la fenêtre. Elle ouvrit tout grands les rideaux afin que la lumière pût baigner la chambre entière. Sous ses yeux, les vagues opali-nes étincelaient. Quel temps merveilleux! Séréna poussa un petit soupir, puis elle parcourut les jardins du regard, comme si elle cherchait quelqu'un.

Un long moment, son regard erra sur les pelouses bien entretenues avant qu'elle prît conscience de ce qu'elle cherchait. Une faible rougeur monta à ses joues. Pourquoi s'imaginer qu'il pouvait être là? Ce n'était pas facile à expliquer. Elle savait seulement qu'elle se rappelait la force de ses bras, la douceur avec laquelle il l'avait déposée sur son lit.

265

- Je deviens ridicule, se reprocha-t-elle.

Un battement de cœur, un afflux de sang aux joues lui répondirent.

Chargée d'un plateau appétissant, Eudora revint.

Séréna dégusta son chocolat et fut fort aise de savourer les œufs, le beurre et le miel nouveau.

Tout en mangeant, elle faisait le récit des événements. Quand elle eut fini, elle s'aperçut que les yeux d'Eudora étaient dilatés par la stupeur et la colère.

- Le bandit! A-t-on vu jamais vu pareille canaille!

s'exclama-t-elle. Vous tromper ainsi, vous enlever, et croire qu'avec ces procédés il vous forcerait à le prendre pour mari.

- Je n'aurais pas eu le choix, fit Séréna. Mais, heureusement, il en a été pour ses frais, et je m'en suis bien tirée.

- Bien tirée! Quand on pense que M. le marquis vous a rapportée ici, toute bleue de froid, blessée, et pleurant à fendre l'âme! Où vous a-t-il trouvée?

- Oh!... je... il était dans l'escalier.

Séréna affectait un ton léger, mais elle savait qu'Eudora ne s'y trompait pas. Elle avait achevé son récit sur son retour à Mandrake avec le voleur de grands chemins. Il lui répugnait de parler à qui que ce fût de sa rencontre avec Justin. Pour rien au monde, elle n'aurait voulu rapporter les accusations du marquis, pas plus que sa colère devant les insultes de celui-ci. Il lui avait fait perdre contenance, lui avait fait verser des larmes, ces larmes qu'Eudora attribuait aux violences de lord Wrotham. Qui donc d'ailleurs aurait pu en déceler la véritable cause?

- J'ai fini, dit Séréna, repoussant le plateau et désirant changer de conversation.

266

Eudora comprit son désir et ses sourcils se froncèrent. D'un œil soucieux, elle observait Séréna qui allait et venait dans la chambre.

- Il fait beau, dit Séréna. Je vais m'habiller et j'emmenerai Torqo faire une promenade.

- Et la marquise? interrogea Eudora.

- Oh! la marquise!

Tout à coup, Séréna sentit son cœur s'arrêter. Elle avait oublié l'épreuve qui l'attendait. Que dirait-elle? Que ferait-elle? Mais, aussi brusquement qu'elle était née, sa crainte s'évanouit. Combien il était sot de s'inquiéter ainsi! Justin aurait sûrement prévenu sa mère du retour de Séréna et les apparences seraient sauves. Peut-être la marquise ne ferait-elle aucune allusion à l'aventure, peut-être un silence plein de tact couvrirait-il les récriminations qui, de part et d'autre, pourraient être faites? Après tout, lord Wrotham avait quitté la maison, il ne reviendrait sans doute pas, et c'était l'essentiel.

- J'ai envie d'aller me promener, répéta tout haut la jeune fille.

Eudora lui apporta ses vêtements, puis l'aida à

s'habiller. Prête à sortir, elle attendait qu'on lui amenât Torqo, quand quelqu'un frappa à la porte.

C'était Martha :

- Madame désirerait s'entretenir avec miss Staverley et la prie de venir dans sa chambre.

- Je vais voir si Mademoiselle peut s'y rendre, répondit Eudora d'une voix hostile, son petit corps vibrant d'une haine contenue. Veuillez attendre une minute, ajouta-t-elle avant de fermer la porte au nez de la femme de chambre.

Se retournant, elle regarda Séréna qui se tenait à

l'autre extrémité de la pièce :

- Voulez-vous descendre chez Mme la marquise?

267

Séréna hésita, puis fit un petit geste de consentement :

- Il faudra en passer par là un jour ou l'autre, Eudora. Je m'y attendais... Eh bien, mieux vaut tout de suite. Dis que je me ferai un plaisir de me présenter, dans quelques minutes, chez lady Vulcan.

Eudora rouvrit, répéta les paroles de Séréna sur un ton qui laissait entendre à quel point elle désirait peu cet entretien et, à peine fini le dernier mot, elle claqua la porte. Séréna posa son chapeau sur une chaise.

- Garde Torqo ici, dit-elle. Je vais me libérer aussi vite que possible et je reviendrai le chercher.

- Vous n'avez pas trop peur? demanda Eudora.

« Une peur affreuse », pensait la jeune fille mais elle ne voulait pas en convenir.

- Peut-être Mme la marquise aura-t-elle l'élégance de dissimuler son irritation, dit-elle. Il se pourrait même qu'elle me fasse des excuses. C'est peu probable, mais laissons-lui le bénéfice du doute.

Elle sourit, puis, lentement, elle se rendit chez lady Vulcan. Chemin faisant, elle ne pouvait s'empêcher de penser que, cette nuit, elle avait suivi ces mêmes couloirs dans les bras de lord Vulcan. Avait-il éprouvé du mépris pour sa faiblesse? Car c'était de la faiblesse d'avoir ainsi trahi ses sentiments.

Que lui dire quand elle le verrait? Devrait-elle le remercier? Il était bien difficile de savoir quelle attitude prendre.

Un valet de chambre, qui se tenait à la porte de la marquise, introduisit la jeune fille. Celle-ci entra, et, surprise de l'obscurité de la chambre, se demanda si lady Vulcan était malade. Mais, s'approchant du grand lit à baldaquin, elle fut vite rassurée à ce 268

sujet. Adossée à ses oreillers, la marquise avait les yeux brillants, plus brillants que jamais, et le vermeil de ses lèvres tranchait sur la blancheur de la peau.

- Ah! vous voilà, petite!

La marquise parlait d'une voix forte qui résonnait dans la vaste pièce. Séréna fit une révérence.

- Vous m'avez priée de venir?

- C'est vrai. Je voudrais bien savoir ce que vous avez à dire pour votre défense?

- Pour ma défense? répéta Séréna.

- Ne faites pas l'innocente, fit la marquise d'un ton tranchant. Vous m'entendez parfaitement.

- Vous voulez parler de la nuit dernière, madame?

- Evidemment.

Il y eut un instant de silence, puis Séréna reprit :

- Vous désirez que je vous fasse le récit de ce qui s'est passé, ou bien le savez-vous déjà par votre fils?

- Mon fils! (La marquise poussa un cri perçant.) Oui, ce que je veux savoir, c'est ce que vous avez pu raconter à mon fils, les mensonges pervers que vous avez pu inventer pour l'inciter, plutôt pour le pousser à cet acte de folie. Car tout cela est votre faute.

Séréna parut bouleversée :

- Quel acte de folie, madame? Je ne comprends pas.

- Vous comprenez fort bien, répliqua la marquise, furieuse. Car c'est vous, en accusant un vieil ami, qui avez lancé Justin dans cette aventure insensée.

- J'ai lancé... lord Vulcan? Mais où est-il donc parti?

- Où voulez-vous qu'il soit? Que pouvait-il faire après vous avoir entendue?

269

- Voulez-vous dire qu'il est parti à la recherche de lord Wrotham?

- A la recherche de lord Wrotham! s'écria la marquise. Le mot est joli. Il est allé le provoquer en duel.

- Un duel!

Le mot ne fut guère plus qu'un murmure. Le visage de la jeune fille prit une couleur de cendre et ses mains se crispèrent.

- Oui, un duel, répéta la marquise d'un air sombre. Et tout cela à cause d'une gamine de rien qui...

Martha, pâle et agitée, fit irruption dans la pièce.

- Votre Seigneurie, oh! Votre Seigneurie! cria-t-elle. Un valet vient d'arriver de Grosvenor Square.

Il apporte des nouvelles.

- Des nouvelles? Des nouvelles de lord Vulcan?

s'exclama la marquise. Qu'il vienne tout de suite.

- Oui, oui, Votre Seigneurie. Il est dans le couloir.

En toute hâte, Martha sortit de la chambre.

Debout, Séréna attendait. Il lui semblait qu'une main gigantesque, s'abattant sur elle, l'étouffait; il lui semblait impossible de respirer, impossible de bouger, et elle demeurait là, au pied du lit, comme pétrifiée. Les quelques secondes qui s'écoulèrent avant le retour de Martha suivie du valet en livrée bordeaux et argent lui parurent une éternité.

Emprunté, le valet tortillait son chapeau entre ses doigts; ses bottes étaient crottées, et, sur son visage, on voyait des traînées de poussière, comme s'il avait galopé ventre à terre pour atteindre Mandrake. La marquise, évidemment, l'intimidait. Impatiente, elle cria :

- Allons, parle! Quelles nouvelles?

270

Le valet passa sa langue sur ses lèvres sèches, puis il balbutia :

- Je suis venu... avertir... Madame la marquise que... ce ma... ce matin... à l'aube, M. le marquis...

s'est battu... en duel.

- Oui, oui, je l'ai deviné, fit la marquise. Mais le résultat, mon garçon, le résultat?

- M. le marquis est tombé, Votre Seigneurerie.

- Il est tombé? hurla la marquise.

- Oui, Votre Seigneurie.

- Tu veux dire... que lord Wrotham...

- Il a tiré avant le signal... oui, Votre Seigneurie.

C'était une ruse. J'ai tout vu.

- Et... Justin est tombé? répéta la marquise.

Elle parlait d'une voix morne, comme si elle ne pouvait comprendre ce qui s'était passé.

- Oui, Votre Seigneurie. M. le marquis avait dit :

« Si quelque chose m'arrive, Jansen, pars tout de suite à franc étrier pour Mandrake et porte la nouvelle à Mme la marquise. » Moi, je croyais qu'il voulait plaisanter, car jamais j'aurais pensé que Monsieur pouvait tomber. Lui qui avait l'air fort comme un lion! Et puis ces messieurs se sont rencontrés. Ils ont choisi leurs pistolets et allaient pour prendre leur place. A dix mètres, ça devait être.

- Dix mètres! Mais c'était un meurtre.

- Oui, Votre Seigneurie. Mais voilà que l'adver-saire de Monsieur s'est retourné à trois mètres et il a tiré.

- Le monstre! s'exclama la marquise.

- Et Monsieur est tombé. J'ai pas voulu attendre davantage, Votre Seigneurie. Je suis venu à bride abattue comme Monsieur me l'avait ordonné.

- Mais alors tu n'es pas sûr qu'il soit mort si tu n'as pas attendu de savoir ce qui était arrivé!

271

Peut-être n'est-il pas mort... Qui était avec lui?

- Sir Peter Burley, Votre Seigneurie, et puis un autre gentleman, et puis le valet de M. le marquis avec les chevaux.

- Où la rencontre a-t-elle eu lieu?

- A cinq milles de Londres environ, Votre Seigneurie. Un endroit qu'on appelle Cross Trees!

- Je connais. C'est un coin très calme et retiré.

(Elle porta la main à son front.) Il est inimaginable que Harry Wrotham ait eu la lâcheté de tirer avant que Justin ne soit prêt.

Elle pressa ses mains sur ses yeux. Martha, inquiète, allait et venait dans le fond de la chambre.

- Allons, ne vous désolez pas, Votre Seigneurie!

dit-elle. Monsieur n'est peut-être que blessé. Ce garçon aurait mieux fait d'attendre, que de venir avec une telle hâte vous mettre le tourment en tête avec ses histoires.

- J'ai fait ce que Monsieur m'avait dit de faire, fit Jansen, l'air déconfit.

- Ça suffit, intervint Martha. Descends maintenant aux cuisines et demande qu'on te donne à

manger.

Le valet se glissa hors de la pièce; mais, comme la porte se refermait sur lui, la marquise poussa un cri :

- Qu'il ne s'en aille pas! Il a peut-être autre chose à nous dire.

- Il a dit ce qu'il savait et il ne sait rien de plus, Votre Seigneurie. Ne vous mettez pas dans cet état.

Je parierais que cet idiot nous a tout raconté de travers du commencement à la fin. M. le marquis ne craint personne en duel.

- Oui, mais s'il a été vaincu par traîtrise? D'autre part... (Soudain la marquise éleva la voix.) Roxana 272

m'a prévenue... Elle m'a prévenue que la mort venait vers la maison. Elle l'a vue.... vue dans ses cartes. « Il y a de la mort... de la mort et du sang », m'a-t-elle annoncé. Elle voulait parler de Justin.

Mon Dieu! Bien sûr, elle voulait parler de Justin, de mon fils.

- Si quelqu'un mérite d'être tué, c'est bien cette vieille sorcière pour avoir effrayé de la sorte Madame la marquise, fit Martha d'un ton aigre. Moi, je ne crois pas un mot de ses sornettes, et je n'y ai jamais cru.

- De la mort et du sang! répéta la marquise.

Qu'on aille la chercher. Qu'elle me dise elle-même si Justin est mort. Vite, ramène-la-moi.

La marquise fit un geste impérieux. Martha jeta un coup d'oeil à Séréna.

- Voulez-vous rester avec Madame pendant que je vais chez la gitane?

Séréna acquiesça d'un signe de tête. Il lui était impossible d'articuler un mot. Sous le coup de ce qu'elle venait d'entendre, elle semblait clouée sur place, Incapable de faire un mouvement, elle ne sentait même pas la souffrance de ses doigts qui étaient tellement crispés que les jointures en étaient blanches.

Martha sortie, Séréna, avec un effort, se rapprocha un peu du lit où la marquise était retombée sur ses oreillers.

- Peut-être vous inquiétez-vous à tort, madame, dit-elle doucement.

- A tort? répéta la marquise. Mais le destin m'a prévenue. « Du sang et de la mort. » Roxana l'a vu.

Hier soir, elle m'a avertie.

Alors Séréna se rappela la pâleur de lady Vulcan, hier soir, au salon. Elle se rappela aussi la gitane longeant les murs du couloir, l'air furtif, pressé, 273

comme si elle fuyait. Et son cœur se mit à battre plus fort, plein d'effroi. Y avait-il eu vraiment un avertissement? Roxana avait-elle donc vu clair et prédit réellement la vérité?

Tout en réfléchissant à ces choses, Séréna ressen-tit de nouveau cette espèce d'étouffement cette difficulté à trouver son souffle qu'elle avait éprouvée quelques minutes plus tôt. Autour d'elle, la chambre se mit à tourner. Elle se sentit comme éblouie et complètement déconcertée.

La porte s'ouvrit et Martha revint. Au bruit de ses pas, la marquise leva ses mains qui couvraient ses yeux.

- Où est Roxana?

- Votre Seigneurie..., commença la femme de chambre - puis elle s'arrêta.

- Eh bien, parle. Où est-elle?

- Elle est partie, Votre Seigneurie. Partie ce matin de bonne heure.

- Partie? (C'était un cri rauque plutôt qu'une question.)

- Oui, Votre Seigneurie. Elle a fait demander une voiture pour la conduire à Douvres. De là, on croit qu'elle a pris la diligence pour Londres.

- Partie! (La marquise se rejeta en arrière sur ses oreillers.) Elle a vu ce qui allait arriver! Du sang et de la mort! Du sang et de la mort! (Sa voix, se faisait de plus en plus perçante.) Du sang et de la mort!

(Elle fut secouée d'un frisson, poussa un hurlement aigu, affreux, déchirant, puis se jeta, comme une folle, d'un côté à l'autre du lit.) Du sang et de la mort!

Elle se mit à hurler de nouveau, et ses doigts s'agrippèrent au col de son vêtement de nuit, comme si elle suffoquait.

- Allons, allons, remettez-vous, Votre Seigneurie.

274

Martha se pencha sur elle, lui prit les mains et les serra dans les siennes; puis, par-dessus son épaule, elle murmura, s'adressant à Séréna .

- Laissez-nous, mademoiselle. Mieux vaut qu'elle soit seule.

Satisfaite de pouvoir s'échapper, Séréna gagna la porte et sortit. La marquise hurlait toujours. Dans le corridor, la jeune fille entendait encore ses cris; et, même, quand elle fut loin, elle avait toujours dans les oreilles ces hurlements hallucinants. Mais, dans l'esprit de Séréna, une pensée dominait toutes les autres : Justin. Il était tombé, sinon mort, du moins blessé. Combien de temps faudrait-il attendre avant de savoir à quoi s'en tenir?

Soudain, elle demeura immobile sur le palier : c'était à cet endroit même qu'elle avait rencontré

Justin la nuit dernière. C'était là qu'il lui avait parlé

avec tant de dureté. C'était là qu'il l'avait saisie par les épaules. C'était là qu'elle s'était évanouie, qu'il l'avait retenue, qu'il avait découvert la longue égra-tignure sur sa peau blanche, les meurtrissures de ses bras.

Elle revoyait l'expression du visage de Justin passant du mépris et de la colère à l'inquiétude et au respect. Une minute, elle éprouva de nouveau l'impression qu'elle avait eue lorsqu'il l'avait prise dans ses bras. Ses bras, elle les sentait encore autour d'elle, elle sentait la douceur de l'épaule de Justin. Et maintenant Justin... Justin si fort, si plein d'autorité, qu'on aurait cru invulnérable, Justin était tombé!

A cette idée, Séréna fut accablée. Sans rien voir, elle tendit les mains devant elle et rencontra le mur, froid et dur, contre lequel elle s'était affalée la nuit précédente. Du sang et de la mort! De nouveau, elle entendait la voix, les cris, les hurlements de la marquise.

275

Et, brusquement, elle sut ce qu'elle avait à faire.

Elle ne pouvait attendre plus longtemps, elle ne pouvait laisser s'écouler la journée jusqu'à l'arrivée d'un second messager apportant les nouvelles redoutées. Sans se fier à personne, elle découvrirait elle-même ce qui s'était passé. La seule, chose qu'elle ne pouvait supporter, c'était de rester seule en tête à tête avec sa terreur, seule avec cette voix horrible répétant sans cesse : « Du sang et de la mort! »

Elle se mit à courir dans le couloir, monta quatre à quatre l'escalier qui menait à sa chambre où elle entra en trombe. Eudora était en train de faire du rangement.

- Vite, vite, Eudora, mon habit de cheval! cria-t-elle.

Eudora sursauta :

- Que se passe-t-il donc?

- Je n'ai pas le temps de répondre à tes questions, Eudora. Donne-moi vite mon amazone. Je pars pour Londres.

- Pour Londres? s'exclama la servante, sidérée.

Déjà, Séréna sortait d'une armoire ses habits de cheval.

- Lord Vulcan s'est battu en duel à cause de moi, fit-elle. Il est blessé... peut-être... peut-être pire.

Elle ne pouvait se résoudre à dire le mot.

- Mais vous ne pouvez pas partir seule! cria Eudora.

- J'emmènerai un palefrenier.

- Avez-vous demandé un cheval?

- Non, je vais aller moi-même aux écuries. Je ne veux voir personne, je ne veux pas qu'on m'empêche de partir.

Séréna s'habillait avec tant de hâte, qu'elle n'avait pas le temps de parler. Sans même un regard vers 276

la glace, elle posa sur sa tête le chapeau que lui tendait Eudora. Puis, ayant pris sa cravache et ses gants, elle s'arrêta une minute :

- Tout ira bien, Eudora, ne t'inquiète pas de moi.

- Faites ce que vous croyez devoir faire, miss Séréna, répondit Eudora les larmes aux yeux. Et que Dieu vous garde!

- Ne prie pas pour moi, mais pour lord Vulcan, fit Séréna.

Puis se penchant sur Eudora, elle l'embrassa et sortit vivement de la chambre.

Elle arriva aux écuries sans avoir rencontré

aucun des hôtes de la maison. Dès qu'elle apparut, le palefrenier en chef s'avança vers elle.

- Vous voulez monter, mademoiselle? On ne m'a pas prévenu.

- Je n'ai rien demandé, répondit Séréna, car je suis très pressée. (Puis, voyant la surprise sur les traits de l'homme, elle ajouta :) Je dois me rendre à

Londres au sujet d'une affaire qui touche de près lord Vulcan.

- A Londres? répéta l'homme. Alors, quel cheval va pouvoir vous convenir? Peut-être Starlight, il est très doux.

Séréna respira profondément.

- Sellez Coup-de-Tonnerre, dit-elle.

- Coup-de-Tonnerre! (Stupéfait, l'homme la considéra : avait-elle perdu la raison?) Mais, mademoiselle, insista-t-il, seul M. le marquis monte Coup-de-Tonnerre!

- Lord Vulcan m'a autorisée à le monter quand je voudrais, fit Séréna d'un ton de commandement.

C'est le cheval le plus rapide de tous et je n'ai pas une minute à perdre.

Le palefrenier se gratta la tête :

277

- Ma foi, mademoiselle, je ne sais pas si je dois...

- Faites ce que je vous dis, ordonna Séréna d'un ton tranchant. Et vite!

L'homme obéit, marmonnant entre ses dents.

Séréna attendait, et d'une main nerveuse, frappait ses bottes avec sa cravache. Au bout de quelques instants, le palefrenier revint.

- Si vous êtes décidée à prendre Coup-de-Tonnerre, mademoiselle, il est probable que le valet ne pourra pas vous suivre. Il fera de son mieux, mais Coup-de-Tonnerre le sèmera en route. J'en donnerais ma tête à couper.

- Eh bien, je ne lui en tiendrai pas rigueur, dit Séréna. Il me suivra d'aussi près que possible, et, si Coup-de-Tonnerre me jette à terre, il ramassera les morceaux.

Elle plaisantait, mais l'homme prit la chose au sérieux.

- C'est bien vrai qu'il ne restera de vous que des morceaux, mademoiselle, fit-il d'un air sombre.

Aussi résolue qu'elle fût, Séréna éprouva cependant une certaine inquiétude à la vue de Coup-de-Tonnerre qu'on amenait dans la cour. Deux valets le tenaient, tandis qu'un troisième s'efforçait de resserrer les sangles. Il se cabrait, les oreilles en arrière, les yeux méchants, et ce fut à grand-peine qu'on l'amena près de Séréna.

Déjà Joe était monté sur une jeune jument ale-zane. A peine Séréna fut-elle en selle que Coup-de-Tonnerre, comme une flèche, s'élança hors de la cour. La jeune fille essaya de le guider dans l'allée, mais bien vite elle se rendit compte qu'elle aurait beau faire, il lui serait impossible de retenir le cheval; aussi, sans se soucier du valet qui la suivait, elle laissa Coup-de-Tonnerre prendre l'allure qu'il voulait.

278

On eût cru qu'il avait des ailes. Séréna avait monté bien des chevaux dans sa vie, mais pas un seul ne ressemblait à ce pur-sang. Au bout de quelques instants, son appréhension calmée, elle se livra au plaisir d'être emportée par cette bête magnifique.

Coup-de-Tonnerre galopait, Séréna savait qu'en se dirigeant vers le nord elle trouverait, à environ cinq milles de Mandrake, la grand-route qui menait à Douvres. Elle apercevait celle-ci au loin, mais avait décidé de la rejoindre le plus tard possible, car elle allait plus vite en suivant les petits chemins solitaires qu'en empruntant une voie au trafic intense. Il fallut une bonne heure avant que Coup-de-Tonnerre se laissât modérer et passât du galop au trot. Alors, enfin, Séréna put tourner la tête et regarda derrière elle. Bien entendu, plus de valet à

l'horizon.

- Il nous rattrapera, dit-elle tout haut.

Comme surpris par cette voix, Coup-de-Tonnerre dressa les oreilles. Elle se pencha et caressa la tête du cheval.

- Prends le temps de respirer, fit-elle. Tu vas te fatiguer et nous avons encore un long trajet devant nous.

Ils passaient à travers bois, et Séréna se sentait soulagée que Coup-de-Tonnerre eût ralenti son allure, car elle craignait d'être désarçonnée par les branches basses des arbres. Il se montrait toujours ombrageux; un tas de pommes de terre au coin d'un champ lui faisait faire un brusque écart, le cri d'un faisan dans les taillis suffisait pour qu'il reprit le galop.

Mais on eût dit que si le cheval faisait preuve de désinvolture à l'égard de sa cavalière, il évitait toutefois de se montrer trop difficile. Séréna lui 279

parlait. Depuis des années, elle savait par expérience que les bêtes peuvent être apaisées par le son de certaines voix humaines et qu'elles s'habi-tuent très vite à obéir aux ordres qu'elles enten-dent.

Ils avaient couvert encore cinq ou six milles quand apparut une vaste lande déserte. Séréna fronça les sourcils. Elle avait beau fouiller du regard la campagne, elle ne voyait plus la route de Douvres.

- N'allons pas nous perdre, Coup-de-Tonnerre, fit-elle.

Sortant des champs, elle trouva un sentier sinueux entre des haies d'églantiers et de liserons.

Elle chercha une borne, mais en vain. Et voilà que Coup-de-Tonnerre se mettait à marcher d'un pas inégal.

- Qu'y a-t-il donc? demanda-t-elle.

Mais déjà, elle connaissait la réponse à cette question. Une fois déjà, la chose lui était arrivée : le cheval avait perdu un fer.

Elle engagea Coup-de-Tonnerre dans le chemin.

- Cela doit mener quelque part, fit-elle un peu inquiète.

Ils avancèrent, mais aucune maison n'était en vue.

Seulement de loin en loin, des bouquets d'arbres. Il faisait très chaud et la jeune fille avait soif.

- Si nous arrivons à un village, dit-elle à Coup-de-Tonnerre, tu auras un fer neuf, et moi un verre d'eau.

A la position du soleil, elle devina qu'il devait être plus de 3 heures. Elle se reprochait maintenant de n'avoir pas eu la sagesse d'attendre le valet, car elle aurait pu prendre son cheval et lui laisser Coup-de-Tonnerre. Mais, à présent, le valet devait être à

plusieurs milles en arrière.

280

- Je me demande où nous pouvons bien être, soupira-t-elle.

Soudain, derrière elle, une voix rude cria :

- La bourse ou la vie!

Séréna poussa un cri et, tournant la tête, vit, sous l'ombre d'un boqueteau, un cheval et son cavalier.

Et la voix disait :

- Mais que le diable m'emporte si ce n'est pas la petite demoiselle de Mandrake!

Avec une exclamation de joie, Séréna fit pivoter Coup-de-Tonnerre pour l'amener en face du Bouffon.

- Que je suis heureuse de vous rencontrer!

s'écria-t-elle. Mon cheval vient de perdre un de ses fers, et il faut que j'arrive à Londres le plus tôt possible.

- Fuyez-vous donc encore un muscadin? demanda le voleur en riant.

- Non, je vais à la recherche d'un autre, répondit Séréna. Aidez-moi, je vous en supplie, monsieur le Bouffon, car le temps presse.

- Bien sûr que je vous aiderai, mais êtes-vous seule?

Séréna fit un signe de la tête.

- J'ai perdu le valet qui m'accompagnait dès notre départ de Mandrake.

- Rien d'étonnant, s'exclama le voleur, car il y a beau temps que je n'ai vu pareille bête!

- Elle a du sang arabe, expliqua Séréna. Mais même un arabe a besoin de ses quatre fers.

- On va les lui donner, répondit le Bouffon.

Suivez-moi à travers ces taillis et je vais vous conduire chez un maréchal-ferrant, à moins d'un mille d'ici.

Il lui montra le chemin, courbant la tête sous les branches. Bientôt ils se trouvèrent hors du bois et, 281

côte à côte avec Rufus, Coup-de-Tonnerre marchait en se cabrant un peu.

- Vous avez un sacré bout ce chemin à faire, dit le voleur, bien que ce ne soit pas grand-chose avec un cheval de cette espèce.

- Je serai plus vite fatiguée que lui, répondit Séréna.

- Vous êtes brave, je vous l'ai déjà dit.

- Merci.

- J'aurais cru que, la nuit dernière, vous seriez assez épuisée pour faire au moins le tour du cadran sans vous réveiller.

- C'est que j'ai eu de mauvaises nouvelles de...

d'un ami.

- Un ami? (Le voleur posa la question avec un sourire.) Allons, soyez franche, belle dame, cette fois-ci, votre cœur est en jeu!

Séréna leva les yeux sur lui. Brusquement, avant qu'elle eût pu répondre, la vérité lui était apparue.

Oui, son cœur était en jeu, son cœur appartenait à

Justin! Combien elle avait été stupide de ne pas le comprendre tout de suite! Combien elle avait été

aveugle! Elle l'aimait. Pourquoi le nier? Elle l'aimait et depuis longtemps! Elle en avait maintenant la certitude.

- C'est un heureux mortel, quel qu'il soit, fit le Bouffon avec un petit rire. Quand vous l'épouserez, présentez-lui mes compliments et racontez-lui comment je vous ai sauvée d'un scélérat.

- Il le sait déjà.

- Comment peut-il le savoir? interrogea le voleur, surpris. Vu qu'il est à Londres?

- Il n'y est allé que ce matin, ou plutôt dans la nuit, pour un duel, dit Séréna, et rien que de prononcer ces mots lui parut un mauvais présage.

- Un duel! s'exclama le Bouffon. Alors, lui aussi 282

est un brave, et qui pourrait le blâmer? Si jamais particulier a mérité une balle dans le corps, c'est bien cette tête de suif qui était avec vous hier soir.

Séréna poussa un soupir qui semblait venir du plus profond de son cœur. Si seulement Harry Wrotham avait été vaincu, alors elle s'en fût réjouie!

Oui, car c'eût été un juste châtiment.

Mais la conversation s'arrêta, car on arrivait à un petit village. Quelques maisonnettes couvertes de chaume se nichaient autour d'une église toute grise, et, sur place, se trouvait l'atelier d'un forgeron. Le voleur s'avança, et, mettant pied à terre, appela :

- Hé, Ted!

Un gros homme, nu jusqu'à la ceinture, la peau presque aussi brune que le cuir de son tablier, apparut en pleine lumière.

- Eh bien, Bouffon? Qu'y a-t-il? Aurais-tu des ennuis? demanda-t-il. (Puis, voyant Séréna, il eut un petit sifflement.) Ah! mais c'est drôle de te voir avec un si joli brin de fille, ajouta-t-il, jovial.

Le voleur parut gêné.

- Garde ta langue, Ted, lui dit-il. Tu ne sais donc pas reconnaître une dame quand tu en vois une?

- Oh! je vous demande bien pardon, my lady, fit le maréchal, s'adressant à Séréna. Le Bouffon est un vieux camarade à moi.

- A moi aussi, dit doucement Séréna. Pouvez-vous referrer ce cheval?

Le maréchal-ferrant s'approcha de Coup-de-Tonnerre, qui, tout de suite, se cabra; mais il prit la bride de l'animal, et, chose étonnante, celui-ci devint docile comme un agneau. Le maréchal-ferrant lui parlait d'une voix tranquille et, Séréna ayant mis pied à terre, Coup-de-Tonnerre se laissa facilement conduire jusqu'à la forge.

283

Stupéfaite, Séréna regarda le voleur.

- La grand-mère de Ted était une gitane, expliqua celui-ci. Et il a appris beaucoup d'elle. Il n'a pas son pareil avec les chevaux.

Séréna se souvint qu'elle avait la gorge et les lèvres sèches.

- Me serait-il possible d'avoir un verre d'eau?

demanda-t-elle.

- Je vais vous en chercher un, dit le Bouffon.

Il se dirigea vers une petite maison très fleurie et revint non pas avec de l'eau, mais avec un bol de lait.

- On vient de le traire, fit-il. Ça va vous faire du bien.

La jeune fille remercia et, lentement, savoura le lait. Coup-de-Tonnerre était d'une sagesse exem-plaire. Vraiment, il faisait bon se reposer un peu.

Mais une inquiétude la torturait : était-elle dans le bon chemin?

Regardant tout autour d'elle, elle vit des enfants qui jouaient à l'autre extrémité de la place : des villageois étaient en train de jardiner. Elle leva les yeux vers le voleur :

- Vous êtes en sécurité ici?

D'un signe de tête, il acquiesça :

- J'ai des amis en qui je puis avoir confiance.

Séréna s'assit sur un tronc de bois à l'intérieur de l'atelier. Rufus broutait dehors, et le voleur, appuyé

contre la porte, observait Ted, dont les coups de marteau, provoquant des gerbes d'étincelles, résonnaient avec un bruit métallique.

Soudain, là-bas, au bout du village, où le chemin devenait plus étroit, apparurent deux chevaux et une tache rouge, suivis d'une masse écarlate : des soldats à pied marchant derrière leurs officiers.

Séréna en eut le souffle coupé.

- Bouffon! fit-elle d'un ton d'avertissement.

284

Il se retourna et vit les soldats qui arrivaient. Un instant, il hésita, et Séréna comprit qu'il pensait à

prendre la fuite; mais, comme la petite troupe s'avançait, elle remarqua que les chevaux des officiers ne semblaient pas du tout fatigués et qu'ils pourraient aisément rattraper Rufus.

Instinctivement, elle sut ce qu'il fallait faire.

- Allez près de la forge, dit-elle, et prenez Coup-de-Tonnerre par la bride.

Le Bouffon lui jeta un coup d'œil et comprit le plan aussi vite qu'elle-même l'avait dressé. Le cheval était attaché au mur. L'homme le détacha et se tint à côté de lui, lui parlant comme pour le calmer.

Les soldats étaient maintenant devant l'atelier du maréchal-ferrant. Sur un ordre bref, ils s'arrêtèrent.

Un des officiers, brun, le regard hardi, regarda fixement Séréna, puis mettant pied à terre, s'avança, l'air important.

- Hé là, le maréchal! appela-t-il.

Avant de répondre, Ted donna quatre coups de marteau, puis il leva sa grosse tête. L'air insolent, bien que ses paroles fussent polies, il s'informa :

- Vous m'avez appelé, monsieur?

- Oui, je t'ai appelé, bonhomme. Aurais-tu vu par ici un voleur de grands chemins? Un gibier de potence connu sous le nom de Bouffon?

- Comment pourrais-je le connaître si je le voyais? demanda Ted. Le gaillard porte sûrement un masque sur la figure.

- C'est possible, ce n'est pas certain, répondit l'officier. On dit qu'il a des complices par ici. C'est un homme d'âge moyen, je crois, à l'expression brutale; il est marqué de petite vérole. Mais il a toujours le mot pour rire, même avec ceux qu'il dépouille. As-tu entendu parler de lui?

285

Le maréchal-ferrant reprit son travail.

- Ma foi non, dit-il. Personne n'en parle dans la région.

L'officier essayait de voir dans l'obscurité de l'atelier.

- Qui est cet homme avec le cheval? interrogea-t-il d'un air soupçonneux.

Séréna se leva.

- Monsieur, fit-elle d'un ton hautain, si vous désirez questionner mon valet, il serait correct de m'en demander la permission. Une affaire urgente m'appelle à Londres, et je désire poursuivre mon voyage sans retard.

L'officier se retourna pour la regarder. Lentement, et comme à regret, il ôta son chapeau.

- Excusez-moi, madame. J'ignorais que cet homme fût votre domestique.

Séréna s'inclina.

- J'accepte vos excuses, monsieur. Mais je vous serais très obligée si vous vouliez bien attendre pour continuer votre enquête que le maréchal ait fini de ferrer mon cheval. Car il est d'une importance capitale que je reparte au plus tôt.

L'officier l'examina avec attention. Rien ne lui échappa : le riche habit de velours, l'air de distinction et d'autorité de la jeune fille, le pur-sang qu'était Coup-de-Tonnerre. Il salua.

- Je vais ordonner à mes hommes de se retirer, madame, jusqu'à ce que votre cheval soit ferré.

- Merci, monsieur, fit Séréna qui tourna le dos avec autant de froideur, avec autant de dédain que l'eût pu faire une grande dame dans les mêmes circonstances.

Un peu froissé, mais sans soupçons, l'officier retourna vers sa troupe. Il commanda de rompre les rangs, et les soldats se retirèrent sous un grand 286

chêne non loin de là, appuyèrent leurs mousquets contre le tronc et s'assirent à l'ombre des branches.

Dès qu'ils se furent éloignés, Séréna s'adressa au maréchal.

- Combien de temps vous faut-il encore?

- Pas plus de deux minutes, répondit-il. Le fer est prêt.

Il tint parole. En quelques minutes, le cheval fut ferré, et le Bouffon le conduisit hors de l'atelier, se tenant à côté de lui, afin de n'être pas vu des officiers qui causaient à quelques pas. Il offrit son genou à Séréna, qui se mit en selle, puis délibérément, elle dirigea Coup-de-Tonnerre de telle sorte qu'il se trouva entre les deux officiers et le cheval du Bouffon. Ce dernier sauta sur le dos de Rufus; Séréna chercha dans sa poche, en tira une guinée, qu'elle jeta au maréchal qui, sorti de son atelier, clignait des yeux dans la lumière du soleil. Puis, leurs éperons dans les flancs des chevaux, Séréna et le Bouffon s'élancèrent sur le chemin dans un cla-quement de sabots. Ni l'un ni l'autre n'osaient regarder en arrière, et Séréna retenait son souffle, redoutant d'entendre derrière elle le galop des chevaux à leur poursuite ou le bruit d'un coup de mousquet.

Quand, enfin, elle tourna la tête, ils avaient parcouru plus d'un demi-mille. Elle sourit au Bouffon et vit alors les gouttes de sueur qui perlaient sur son front.

- Il s'en est fallu d'un cheveu, dit-il, mais vous les avez fameusement roulés.

- Vous auraient-ils reconnu? demanda-t-elle.

- Non, mais si vous ne les aviez pas si bien joués, ils m'auraient retenu pour m'interroger. Et ça n'a rien d'amusant d'être interrogé par des militaires, aujourd'hui.

- Oh! comment pouvez-vous mener pareille vie?

287

- Ça vaut mieux que de périr d'ennui, répondit le Bouffon. Ne pleurez pas sur moi, belle dame, quand vous apprendrez que je me balance au bout d'une corde.

- Ne parlez pas ainsi! murmura Séréna.

L'homme se mit à rire :

- Vous êtes trop délicate, ma petite dame. Cette vie-là est dure, sans doute. Mais après tout, vous aussi, vous avez choisi un dur chemin. Vous avez à

faire un voyage bien solitaire.

- Me mettrez-vous sur la bonne route? demanda Séréna.

- Certainement. A un quart de mille d'ici, nous tombons sur la route de Douvres. Ne la quittez pas.

Il est facile de s'égarer si l'on prend les petits sentiers, et l'on y fait souvent des rencontres peu agréables - des voleurs, par exemple, et autres gens de cet acabit!

Il rit de sa plaisanterie. Ils se hâtèrent et ne ralentirent qu'en arrivant au carrefour où le sentier sinueux débouchait sur la route. Là, une borne indiquait la distance et de Londres et de Douvres.

Séréna arrêta Coup-de-Tonnerre et tendit la main :

- Me voici encore une fois votre obligée, monsieur le Bouffon.

- Non, cette fois-ci, c'est à moi de vous remercier, répondit-il.

Leurs mains se rencontrèrent, mais au moment où le voleur allait baiser les doigts de Séréna, Coup-de-Tonnerre se cabra, effrayé par quelques feuilles qui, poussées par le vent, couraient sur la route.

- Dieu vous protège! cria l'homme.

En guise de réponse, Séréna agita sa cravache en prenant le galop sur la route.

288

Elle tint Coup-de-Tonnerre sur l'herbe, près du talus. Il prit bientôt une allure régulière, paraissant tout heureux de ce qu'on lui demandait et donnant peu de souci à Séréna, sauf quand on rencontrait une diligence qui passait à grand fracas, ou bien encore un cabriolet léger : alors, il se cabrait furieusement, comme s'il eût voulu tourner bride et rivaliser avec les chevaux qui allaient dans la direction opposée. Nul ne dépassait Séréna, tant son allure était vive.

Au bout d'une heure, Séréna ralentit le cheval et le mit au pas, puis elle le fit boire, une fois, dans un petit ruisseau et, une autre, dans une mare, sur la place d'un village. Mais, comme s'il avait l'intuition du violent désir d'atteindre le but au plus tôt qui animait Séréna, il ne s'attardait pas, allant toujours sans la moindre trace de fatigue. La jeune fille, elle, commençait à être lasse, endolorie. Certes, Coup-de-Tonnerre n'avait pas été difficile à tenir, comme elle l'avait redouté, cependant, il mettait ses forces à l'épreuve en se cabrant ou bien faisant de brusques écarts au moindre incident de route.

Le jour tomba, le ciel se couvrit de nuages.

Séréna se sentait accablée par la fatigue. Un vent d'est avait succédé à la chaleur de la journée, et une goutte de pluie tomba sur sa joue. Une goutte rapidement suivie de beaucoup d'autres. Bientôt il fallut chevaucher sous l'orage.

Aucun abri ne s'offrait au regard de la jeune fille qui d'ailleurs ne voulait à aucun prix perdre un instant. Il n'y avait qu'une chose à faire, continuer.

Coup-de-Tonnerre se souciait peu de la pluie, il se contenta de ralentir un peu son allure. Il galopait maintenant au milieu de la route, et les kilomètres se déroulaient lentement sous l'averse torrentielle.

289

L'eau ruisselait dans le dos de Séréna, qui était trempée jusqu'aux os.

Mais le malaise physique n'était rien comparé au tourment moral. Jusqu'ici, elle s'était efforcée de concentrer son esprit sur l'urgence du voyage qu'elle avait entrepris, refusant de se laisser dominer par son inquiétude au sujet de Justin. A présent, sous la pluie battante, dans l'obscurité croissante, Coup-de-Tonnerre galopait sans qu'on eût besoin de s'occuper de lui et Séréna voyait, à sa grande frayeur, se dresser devant elle le spectre de Justin blessé à mort.

Il avait fallu la plaisanterie du Bouffon pour qu'elle prenne conscience de son amour pour lui.

Oui, maintenant, elle reconnaissait, sans la moindre réserve, qu'elle aimait Justin de toutes les fibres de son être. Elle l'avait senti le jour où il lui avait montré les maquettes de Mandrake, où il lui avait demandé : « Essaierai-je de me faire aimer de vous, Séréna? »

A ces mots, elle avait fui. Et aujourd'hui, de tout son cœur, elle le regrettait. S'était-il moqué d'elle, alors? Avait-il seulement plaisanté? Ou bien la question lui avait-elle été dictée par une raison plus profonde, plus tendre? Combien elle eût souhaité

connaître la réponse! Combien elle eût voulu savoir s'il tenait à elle, même un tout petit peu. La nuit dernière, elle s'était dérobée à sa colère, et il l'avait portée sur son lit. Qu'avait-il pu penser tandis qu'elle sanglotait dans ses bras? Pourquoi n'avait-elle pas levé les yeux sur lui afin de lire dans son regard? Mais aurait-elle pu déchiffrer l'expression de son regard? Aurait-elle deviné la vérité?

Elle se disait humblement qu'elle ne pouvait vraiment espérer qu'il l'aimât; bien beau déjà s'il la trouvait aimable. Elle pensa à Isabel, vive et provo-290

cante, ses lèvres vermeilles offertes à Justin. Si celui-ci était capable de résister aux attraits d'Isabel, comment pourrait-il lui accorder la moindre attention, à elle, Séréna? Que pouvait-elle lui donner? Rien, sinon un cœur pur et un amour qui lui paraissait plus grand, plus fort que tous les amours du monde. Elle l'aimait, elle aimait son visage aux

-traits bien dessinés, ses yeux gris comme la mer en hiver, ses lèvres scellées par une expression cynique due à quelque déception intérieure, mais qui, aussi, à certains moments, pouvaient se détendre largement en un rire juvénile et franc.

Elle aimait ses épaules, la force de ses bras, ses longs doigts races d'aristocrate. Oui, elle l'aimait.

Quelle stupidité de sa part de ne pas en avoir pris conscience plus tôt, de n'avoir pas recherché sa compagnie pendant ces jours, ces semaines passées à Mandrake! Folle qu'elle était. Pouvait-il y avoir chose plus amère que d'imaginer ce qui aurait pu être?

Il faisait tout à fait noir, mais maintenant la campagne était moins déserte. On voyait, çà et là, des maisons, une fenêtre sans rideaux, brillant d'une lumière orangée, on entendait le bruit des rires et des voix joyeuses à l'intérieur d'une auberge. Séréna et sa monture allaient toujours à vive allure. Pourtant Coup-de-Tonnerre donnait quelques signes de fatigue, la pluie le gênait, et, sans doute, aspirait-il à la chaleur de l'écurie, au bon picotin qui le réconforterait.

Séréna frissonna de la tête aux pieds. Ses vêtements étaient transpercés et ses doigts gourds et froids. Si Coup-de-Tonnerre avait eu la fantaisie de faire demi-tour, elle eût été incapable de l'en empêcher.

Enfin, Londres! Les premières rues, le premier cri 291

du veilleur de nuit parcourant les rues avec sa lanterne : « Il est 8 heures, bonnes gens! » Etait-il donc si tard? Elle avait espéré atteindre Grosvenor Square beaucoup plus tôt. Elle fit halte pour demander son chemin à l'un des veilleurs qui le lui indiqua. Elle repartit.

Maintenant, il y avait des maisons de chaque côté

de la rue; l'eau ruisselait des gouttières. Puis Séréna atteignit les quartiers riches. Un carrosse roulait à

grand bruit, un postillon vêtu d'écarlate à califour-chon sur l'un des deux chevaux noir de jais parfaitement appareillés. Un valet de pied, en livrée vert paon brodée d'argent, précédait une chaise à por-teurs ornée d'un écusson large comme une sou-coupe.

D'une main lasse, Séréna fit tourner Coup-de-Tonnerre dans Park Lane. On approchait. Une des grandes maisons donnant sur le parc était illuminée, et, de la rue, on percevait le son de la musique; des laquais poudrés aidaient les invités à descendre de voiture sur un tapis rouge, et une file d'attelages attendait.

Séréna avançait, uniquement préoccupée de ce qu'elle allait apprendre. Justin était tombé! Les mots, sans répit, lui martelaient la tête, associés aux hurlements de la marquise, dont les échos se réper-cutaient à travers la chambre.

Grosvenor Square. Et l'hôtel des Vulcan avec ses blanches colonnes et ses hautes grilles. Séréna fit ranger Coup-de-Tonnerre. Un valet accourut. Lentement, car elle craignait de ne pouvoir tenir sur sec jambes, la jeune fille mit pied à terre.

- Menez cette bête aux écuries, fit-elle d'une voix rauque. Elle appartient à lord Vulcan. Qu'on s'en occupe immédiatement.

Le valet de pied la considéra, étonné. Qui pouvait 292

bien être cette dame, ruisselante et crottée, arrivant à cette heure tardive?

Vivement, Séréna gravit les larges degrés de marbre. A peine entrée, elle fut enveloppée d'un flot de lumière. Sur l'instant, elle fut trop éblouie pour distinguer ce qui l'entourait; puis elle vit un maître d'hôtel qui la regardait fixement. Avec un effort presque douloureux, elle lui expliqua :

- Je viens de Mandrake. Lord Vulcan est-il ici?

Elle ne put en dire davantage, incapable de formuler la question qui lui brûlait les lèvres.

- Puis-je demander le nom de Madame?

- Miss Staverley.

- Veuillez me suivre.

Le maître d'hôtel la précéda. Elle marchait comme un automate, sans avoir la volonté de l'interroger. Elle traversa le hall pavé de marbre noir et blanc comme un damier géant. Le domestique ouvrit une lourde porte d'acajou. Séréna entra dans une immense pièce, inondée de lumière, pleine de couleurs et meublée de façon magnifique. Elle eut l'impression d'interrompre des voix et des rires au moment où elle parut. Puis elle éprouva une certaine difficulté à accoutumer ses yeux au spectacle qui s'offrait à elle. Le maître d'hôtel annonça :

- Miss Staverley, monseigneur, qui vient de Mandrake.

Alors, elle le vit, elle vit Justin, pour qui elle était accourue de si loin, elle vit l'homme qu'elle croyait mort ou, tout au moins, mortellement blessé. Assis dans un fauteuil près de la cheminée, le bras en écharpe, il tenait, de l'autre main, un verre de vin et riait aux éclats.

D'autres hommes étaient avec lui. L'un d'eux, debout, tournait le dos au feu, et un autre lui faisait face, les jambes étendues, le bras nonchalamment 293

posé sur le dossier du fauteuil. Mais à côté de Justin, sur un tabouret bas, une femme était assise, la main sur le genou de lord Vulcan, une femme d'une étonnante beauté.

D'un coup d'œil aigu, elle examina cette femme en détail. Un ravissant visage : des yeux noirs sous d'étroits sourcils, des cheveux noirs poudrés d'or, une robe dorée assez hardiment décolletée, une bouche gracieuse. Elle devina qu'une boutade échappée de ces lèvres vermeilles avait provoqué le rire de Justin.

D'un seul regard, elle comprit tout. Jamais elle n'oublierait ce spectacle. Puis, comme Justin se levait brusquement, comme il prononçait son nom avec stupéfaction, elle eut la sensation d'être environnée de ténèbres. Elle s'effondra sur le sol, en proie au sentiment désespéré que sa longue course, son amour pour lui, tout était vain.

Chapter 15

Séréna s'éveilla dans une grande chambre verte et or qui lui était totalement étrangère. Tout d'abord, affolée, elle se demanda où elle pouvait bien être.

Puis la porte s'ouvrit et Eudora entra.

- Eudora, oh! Eudora! s'écria-t-elle, s'asseyant sur son lit et tendant les bras à la servante.

Une seconde après, elle sentait contre sa joue le contact familier de la joue ridée d'Eudora.

- Où suis-je donc? Que m'est-il arrivé? Comment es-tu ici?

Les questions se pressaient, désordonnées, sur les lèvres de Séréna.

294

- Ne vous tourmentez pas, ma chérie, répondit la bossue et Séréna vit, dans les yeux de celle-ci, des traces de larmes. Je suis arrivée tard dans la nuit, très tard, et vous étiez endormie.

- Endormie? s'exclama Séréna. Mais... Ah! oui, je me rappelle maintenant... Je me rappelle avoir vu...

(Elle s'interrompit soudain.) Tout est devenu noir...

Après, je ne me souviens de rien.

- Vous vous êtes évanouie de fatigue. Par la femme de charge, j'ai su comment cela s'était passé.

On vous a mise au lit, et le docteur, que M. le marquis a fait venir tout de suite, a ordonné un calmant. On vous l'a fait boire, et, depuis, vous n'avez pas fait un mouvement.

- Oui, en effet, j'ai souvenir d'avoir bu quelque chose. Il faisait encore noir, et j'entendais des voix.

- Vous étiez morte d'épuisement, dit Eudora. Oh!

ma petite colombe, pourquoi cette folle équipée?

- Folle, c'est bien le mot, répondit lentement Séréna avec une note soudaine d'amertume. (Puis vivement, comme pour échapper à ses propres pensées, elle reprit :) Mais tu ne m'as pas encore appris comment tu te trouves ici. Oh! Eudora, jamais je n'ai été si heureuse de te voir!

- Je vais chercher votre chocolat, fit la servante, comme si tout à coup, elle se rappelait ses devoirs.

Mais Séréna la saisit par la main :

- Pas avant que tu m'aies tout raconté.

Eudora sourit :

- Après votre départ de Mandrake, je me suis prise à réfléchir et je me suis dit, pauvre imbécile que je suis, que je n'aurais pas dû vous laisser mettre à exécution ce projet insensé. Mais il était trop tard. Je courus aux écuries pour m'entendre 295

répondre que vous étiez partie depuis plus d'un quart d'heure. Le palefrenier en chef avait un air d'enterrement et il jurait que ce diable de cheval allait vous mettre en pièces. Ses propos m'avaient retournée, et en toute hâte je rentrai à la maison, où

je me mis à la recherche du valet de chambre de lord Vulcan. Il était temps. Au moment ou je le joignis, il allait partir pour Londres dans un phaéton avec la valise de M. le marquis. « My lord aura besoin de moi », me dit-il. « Mademoiselle aussi aura besoin de moi, lui répondis-je aussitôt. Emmenez-moi avec vous, pour l'amour de Dieu! » Eh bien, miss Séréna, il m'a donné cinq minutes, pas une de plus, pour me préparer. J'ai jeté vos robes pêle-mêle dans une petite malle et je me suis trouvée prête quand le phaéton est arrivé.

» Nous aurions dû être à Londres plus tôt, mais nous avons été retardés à l'un des relais. Impossible de les faire dépêcher pour changer les chevaux, même à prix d'or. Je pleurais presque d'impatience en arrivant ici. Mais, heureusement, on m'apprit que vous étiez couchée, saine et sauve.

- Oui, saine et sauve, répéta Séréna - puis elle se laissa retomber sur les oreillers.

- Allons, assez de bavardages maintenant; je vais m'occuper de vous, fit Eudora. Vous avez besoin de manger. Je vais aller aussi vite que possible. La femme de charge est très complaisante, je dois le reconnaître.

La servante sortit. Etendue, sans faire un mouvement, Séréna laissait son regard errer autour d'elle, un regard très vague. Les impressions de la soirée lui revenaient : la fatigue, l'épuisement des dernières heures du voyage, le froid, la sensation d'être trempée jusqu'aux os, échevelée, lorsqu'elle était descendue de cheval, et puis... oui, elle revoyait, 296

comme s'il avait été peint sur le mur, le tableau qui s'était présenté à sa vue quand elle avait été annoncée à Justin et à ses amis.

Jamais elle ne pourrait oublier la beauté exotique de cette femme assise à côté de lui. Ces larges yeux noirs, cette bouche rieuse! Elle poussa un profond soupir. Elle savait qui était cette femme. Quinze jours plus tôt, Nicolas lui en avait parlé, et aussi Isabel. La Flamme! Bien sûr. L'on comprenait, à la voir, comment sa beauté faisait d'elle une des reines de la mode. Tous les jeunes élégants se pressaient à

Vauxhall pour la voir danser et chacun savait que Justin était son protecteur.

Séréna fut prise d'un frisson. Tout à coup, elle se sentit glacée. Puis, se retournant, d'un mouvement convulsif, elle cacha son visage dans l'oreiller. Pourquoi ne pas être franche avec elle-même? Pourquoi ne pas reconnaître qu'elle était jalouse, follement jalouse? Elle aimait Justin, et lui... eh bien, il aimait La Flamme.

Au bout d'un instant, Eudora revint, portant un plateau. Pour lui faire plaisir, Séréna fit semblant de manger, mais chaque bouchée l'étouffait. Tandis qu'elle prenait ce repas sous l'œil attentif d'Eudora, on frappa à la porte. La servante alla ouvrir, et Séréna, tendant l'oreille, entendit ces mots :

- M. le marquis présente ses respects à miss Staverley et sollicite quelques instants d'entretien avec elle dès qu'elle sera prête. Il l'attendra au petit salon.

Eudora vint au chevet de la jeune fille et répéta le message. Les yeux de Séréna étaient devenus brillants.

- Fais dire à lord Vulcan que je descendrai sitôt habillée, répondit-elle et, comme Eudora retournait faire la commission, elle sauta de son lit.

297

Séréna ne passait jamais beaucoup de temps à sa toilette, mais, ce matin, elle fut particulièrement expéditive. Combien elle était reconnaissante à

Eudora de lui avoir apporté quelques robes! Et, entre autres, la toute dernière, en basin blanc, avec ce petit fichu modeste mais adorable, qui se portait avec une ceinture et des escarpins bleus. L'horloge, dans le hall, finissait à peine de sonner 11 heures quand Séréna sortit de sa chambre et descendit le vaste escalier.

Un laquais ouvrit devant elle la porte du petit salon. A son entrée, Justin se leva. Malgré son bras en écharpe, il était tiré à quatre épingles. Il lui baisa la main :

- Votre serviteur, Séréna.

En dépit de ses efforts, Séréna ne pouvait articuler un mot, et, après quelques instants, lord Vulcan ajouta :

- Etes-vous tout à fait reposée? J'étais très inquiet à votre sujet hier soir.

- Je ne puis que m'excuser pour cette défaillance vraiment ridicule, répondit Séréna.

Elle faisait de son mieux pour parler d'une voix assurée, mais elle ne pouvait réprimer un léger tremblement.

- Vous n'avez pas à vous excuser, fit Justin. Etre venue d'un trait de Mandrake, c'est déjà très beau, mais être venue avec Coup-de-Tonnerre, c'est un vrai miracle!

- Il s'est très bien comporté, dit Séréna avec calme. N'est-il pas fatigué?

Justin fit un signe négatif de la tête :

- Je viens d'aller le voir. Il est en excellente forme. Cet entraînement un peu forcé ne lui a pas fait de mal. Mais parlons de vous. Etes-vous bien sûre de n'être pas malade?

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- Tout à fait sûre, répondit Séréna.

Elle éprouvait quelque gêne à le regarder tout en parlant. Son cœur battait à se rompre, et elle craignait, elle craignait désespérément, qu'il lût son secret dans ses yeux. Elle se raidissait afin de parler lentement et avec une froideur marquée. Pas une seconde, elle ne devait oublier que Justin aimait La Flamme. Elle ne devait, pour rien au monde, subir l'humiliation de lui laisser deviner à quel point il lui était cher.

- Voulez-vous vous asseoir, Séréna? demanda Justin. (Après un instant d'hésitation, il ajouta :) Je désirerais avoir une conversation avec vous.

Elle obéit après avoir choisi un fauteuil au dossier raide où elle se tint, toute droite, les mains croisées sur les genoux, comme un enfant qui écoute une leçon. Elle crut voir un léger sourire au coin des lèvres de Justin, mais il s'adressa à elle d'une voix grave.

- Séréna..., commença-t-il, j'ai été très touché par votre venue ici, hier soir. J'ai appris par mon valet de chambre qu'un de mes valets, un pauvre garçon un peu trop nerveux, s'était précipité à Mandrake, après le coup de feu de lord Wrotham et après m'avoir vu tomber. C'est la détonation qui m'a surpris, la balle ne m'avait fait qu'une blessure superficielle au bras. Mais, ayant entendu l'arbitre crier, je me suis retourné et j'ai perdu l'équilibre.

Heureusement, car j'aurais pu être grièvement blessé.

- Quelle ignoble attitude! s'exclama Séréna. Et qu'est-il advenu de... de lord Wrotham?

- D'après ce qu'on m'a dit, il est parti pour la Hollande, répondit Justin. S'il revient, il se retirera sur ses terres, car, à la Cour, on ne le recevra plus.

- Oh! que j'en suis heureuse!

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Séréna parlait d'une voix un peu haletante.

- En tout cas, il ne vous importunera plus, fit Justin. Mais, malheureusement, son crime aura de graves conséquences.

- Que voulez-vous dire? interrogea Séréna.

- Je veux dire que la traîtrise de lord Wrotham et la nervosité de Jansen ont contribué à vous faire venir à Londres. C'est là un geste courageux de votre part et devant lequel je m'incline très bas.

Mais, ce faisant, vous avez oublié que je vis ici en célibataire.

Il s'arrêta, comme pour lui laisser le temps de comprendre le sens de ces paroles, et Séréna leva les yeux.

- Je... je ne vois pas..., dit-elle.

- Eh bien, vous avez passé ici la nuit dernière..., dit Justin très doucement, comme s'il expliquait quelque chose à un enfant. A une heure aussi avancée, impossible de prendre d'autres dispositions. Et puis, quand vous êtes arrivée, je recevais des amis, des hommes. Ils savent que vous êtes venue seule de Mandrake, et l'histoire va faire le tour de Londres. Car on ne peut empêcher les langues d'aller leur train.

- Vous voulez me faire entendre, dit Séréna, que je n'aurais pas dû venir?

- Pas du tout, affirma Justin. Je m'efforce de vous expliquer que cet acte de courage, un peu inattendu, va nous obliger à agir un peu plus vite que nous ne l'avons fait jusqu'ici. Bref, Séréna, il est temps que nous prenions d'importantes décisions au sujet de votre avenir et du mien.

Séréna porta les mains à sa poitrine.

- Voulez-vous dire?... balbutia-t-elle.

- Que je me suis arrangé pour que nous soyons mariés sur l'heure, fit Justin. Je me suis procuré une 300

dispense, et le vicaire de l'église Saint-George nous attend.

Séréna se leva d'un bond. Elle devint subitement pâle comme une morte; tandis qu'elle regardait fixement Justin, celui-ci tendit la main et prit doucement la sienne.

- J'ai le grand honneur, Séréna, dit-il très calme, de vous demander d'être ma femme.

Pendant un moment, les doigts de la jeune fille tremblèrent, comme si elle voulait les arracher à

ceux de Justin, puis ils demeurèrent inertes. Séréna avait l'impression que son cœur battait si fort qu'il allait éclater. Et, en même temps, elle fut éblouie, trop éblouie pour répondre, trop bouleversée pour faire le moindre geste. Elle restait immobile, la main dans celle de Justin, détournant son visage, afin qu'il ne pût voir ses yeux.

- Eh bien, Séréna?

Il avait prononcé lentement ces mots, mais pourtant elle devina son impatience.

- Il... il sera fait... selon votre désir, monseigneur, répondit-elle.

Elle sentit l'étreinte de Justin se resserrer.

Comme il était fort! De nouveau, elle eut la sensation de cet étrange magnétisme qu'il exerçait sur elle, l'obligeant, contre sa volonté, à le regarder; mais, tandis qu'elle résistait encore, tandis qu'elle luttait contre quelque chose d'invisible et d'impal-pable, la porte s'ouvrit.

Immédiatement, Justin recula. Séréna fut libre.

- Sir Peter Burley, monseigneur, annonça le maître d'hôtel.

Très élégant dans un habit vert bouteille, sir Peter entra.

- Justin, mon cher Justin, j'espère que je ne suis pas en retard? dit-il. Mon valet de chambre est 301

tellement maladroit qu'il n'en finissait pas ce matin avec ma cravate.

Traversant la pièce, il s'approcha de Séréna et lui baisa la main :

- Mes hommages, miss Staverley.

- Content de vous voir, Peter, fit Justin. (Se tournant vers Séréna, il ajouta :) Sir Peter m'a promis d'être témoin à notre mariage.

Séréna eut du mal à réprimer un cri. Elle ne pouvait supporter que Justin parlât ainsi ouvertement de leur mariage, comme d'une chose arrangée depuis longtemps. Comme s'il devinait ses pensées, Justin, d'un ton très calme, déclara :

- Dans quelques minutes, nous partirons pour l'église.

Après avoir murmuré des paroles incohérentes, Séréna se précipita hors du salon, monta en courant l'escalier et fit irruption dans sa chambre, où

Eudora mettait des vêtements en ordre. Jetant les bras autour du cou de la servante, Séréna, moitié

riant, moitié sanglotant, s'écria :

- Oh! Eudora, je vais me marier! Nous partons pour l'église tout de suite. Que faire?

- Je le sais, ma chérie. Le valet de chambre de M. le marquis m'a dit que celui-ci était allé ce matin de bonne heure chercher une dispense.

- Tu le savais? (Séréna était haletante.) Et tu ne m'as rien dit?

- Non, ma chérie, car il appartenait à M. le marquis de vous prévenir. Mais, miss Séréna, je suis si heureuse pour vous! M. le marquis est un homme irréprochable en dépit de ce que certains osent dire. Avec lui, vous aurez une belle vie, ça j'en suis sûre. Quand nous sommes arrivées à Mandrake, j'étais aveuglée par la haine, mais, depuis, j'ai découvert beaucoup de choses. Mme la marquise est une 302

peste. M. le marquis veillera sur vous, ma petite enfant, et il ne faut pas avoir peur de lui.

- Peur de lui!

Séréna, en murmurant ces mots, se dirigeait vers la coiffeuse. Comment aurait-elle pu expliquer à

quiconque qu'elle aimait Justin, qu'elle l'aimait de toute son âme, à tel point qu'elle endurait un véritable supplice à vivre à ses côtés en sachant que lui ne l'aimait point. Elle revoyait la main de cette femme posée sur le genou de Justin, elle revoyait la courbe ravissante de la gorge, les yeux fixés sur ceux du marquis...

Elle respira longuement. Un seul bien lui restait : sa fierté. Quoi qu'il arrivât, jamais elle ne lui laisse-rait voir, jamais elle ne lui révélerait ce qu'elle cachait au fond de son cœur, jamais, jusqu'au jour où il l'aimerait, si toutefois ce jour devait venir. A aucun prix, elle ne voulait de sa pitié qui lui serait insupportable. Quand ils seraient mariés, peut-être en arriverait-il à éprouver un peu de tendresse pour elle? Peut-être, avec le temps, réussirait-elle à lui devenir nécessaire?

Lord Wrotham, elle s'en souvint, s'était déclaré

blasé de l'amour. Séréna se jura que jamais elle ne courrait le risque d'importuner Justin de sa tendresse. S'il la désirait, il devrait la lui demander.

En se regardant dans la glace, Séréna se redressa instinctivement et leva le menton. Les épreuves de la veille n'avaient en rien altéré sa beauté. Les yeux peut-être un peu battus? Le teint peut-être un peu plus pâle que d'habitude? Mais la pâleur lui allait bien et, de plus, convenait parfaitement à une jeune épouse. Eudora, après avoir arrangé les boucles blondes, tira d'un placard un chapeau de paille garni de rubans bleus et de trois plumes azurées.

Séréna en noua les brides et se tint debout de-303

vant Eudora, afin que celle-ci inspectât l'ensemble.

- Que vous êtes jolie! s'exclama la servante. Jolie à croquer, ma chérie... ma petite fille que j'ai aimée depuis sa naissance.

- Oh! Eudora!

De ses deux bras, Séréna entoura la petite bossue, qui pleurait, et se tourna pour cacher ses propres larmes. Mais on ne pouvait s'attarder à pleurer. En arrivant à la porte, elle entendit Eudora lui crier :

- Dieu vous bénisse... aujourd'hui et toujours!

Un sourire était apparu sur les lèvres de la servante, bien que son regard fût encore embué par les larmes.

Séréna descendit l'escalier. En bas, dans le hall, Justin et sir Peter l'attendaient. Dehors, dans le square, elle vit le grand carrosse bordeaux et argent attelé de deux chevaux blancs superbement harna-chés. Justin lui offrit son bras, sur lequel elle posa le bout de ses doigts, et il la conduisit à la voiture.

Tous deux s'assirent côte à côte sur les coussins de satin bordeaux et sir Peter leur fit face.

- C'est tout près d'ici, observa ce dernier.

Le valet de pied ferma la portière et sauta sur le siège.

- Voulez-vous prendre cela? dit Justin offrant à

Séréna un bouquet de fleurs blanches qui reposait sur la banquette à côté de sir Peter.

Des roses, des orchidées, du muguet. Séréna les souleva avec délicatesse.

- Qu'elles sont belles! Je vous remercie.

- Aussi ravissantes que la fiancée, affirma sir Peter, galant.

Séréna lui sourit :

- Je ne puis trouver de réponse à un compliment aussi flatteur, sir Peter.

304

- Il n'y a nulle flatterie dans ce que je dis, mais l'expression de la simple vérité, protesta sir Peter.

N'est-ce pas, Justin?

Mais Justin ne répondit pas. Pourtant Séréna sentait qu'il l'observait, et le rouge lui monta aux joues; pour dissimuler sa confusion, elle pencha la tête sur le bouquet. Lord Vulcan resta silencieux jusqu'au moment où l'on arriva à Saint-George. La voiture s'arrêta, et le valet de pied vint ouvrir la portière. Sir Peter descendit le premier. Séréna allait le suivre, mais, comme elle s'avançait, son regard rencontra celui de Justin qui la retint. Tous deux demeurèrent immobiles pendant une longue seconde, puis Justin murmura :

- Il est encore temps de dire non si vous le désirez.

Le cœur de Séréna, soudain, se mit à battre très fort. Ainsi, à la dernière minute, il tentait encore de se débarrasser d'elle? Mais, sur ses traits, elle lut un grand respect et, dans ses yeux, une douceur infinie.

Et puis autre chose, autre chose qu'elle n'osait définir.

- De dire non? répéta-t-elle, comprenant qu'il attendait sa décision.

Il eut un geste brusque :

- Oh et puis n'en parlons plus, fit-il comme s'il se parlait à lui-même. C'était une idée en l'air.

Ils descendirent du carrosse. Sous le porche de l'église, le prêtre les attendait. A partir de cette minute, Séréna eut l'impression d'être transformée en bloc de glace, incapable de rien sentir. Un autre personnage, qui avait emprunté son corps, mais qui n'était pas elle-même, répondit aux questions rituelles, tendit la main à Justin, sentit celui-ci lui passer l'anneau au doigt. Quelqu'un d'autre, froid, détaché, absolument maître de soi, quitta la grisaille de 305

l'église pour se rendre à la sacristie et signer le registre; quelqu'un d'autre posa la main sur le bras de Justin et fut conduit hors de l'église jusqu'au carrosse.

Ce fut seulement lorsque la voiture roula, les emportant tous les trois, qu'elle revint à la vie. 'La sensation d'engourdissement se dissipa, l'impassibi-lité qui lui avait permis d'accomplir avec calme et sans aucun trouble intérieur les gestes solennels de cette cérémonie commençait à s'évanouir. Maintenant, de nouveau, elle sentait son cœur battre dans sa poitrine, et, au-dedans d'elle-même, quelque chose palpitait, vibrait. Elle avait peur et, cependant, elle était transportée de joie.

Au cours du trajet de retour, pas une seule fois elle n'adressa la parole à Justin. Sir Peter bavardait gaiement. Séréna ne faisait aucun effort pour l'écouter. Il devait penser, se disait-elle, que son silence avait pour cause la timidité qui sied à une jeune mariée.

A l'hôtel Vulcan, tous les domestiques étaient alignés dans le hall pour accueillir les nouveaux époux. Majestueux, imperturbablement digne, le maître d'hôtel se fit l'interprète de tous :

- Au nom du personnel, monseigneur, permettez-moi de vous offrir nos plus sincères félicitations, ainsi que nos meilleurs vœux pour Madame la marquise, et de vous souhaiter tout le bonheur possible.

Justin, en quelques mots bien sentis, le remercia; p uis Séréna et lui serrèrent la main de tous, depuis la femme de charge, toute raide dans sa robe de soie noire, jusqu'aux gamins de l'office qui roulaient des yeux effarés et aux filles de cuisine qui, intimidées, riaient nerveusement.

Dans la bibliothèque, du vin et des gâteaux atten-306

daient les mariés. Peter but à la santé de chacun d'eux, et Justin, cette fois encore, dut répondre. Puis le déjeuner fut servi, et tous trois prirent ensemble le repas. Chose surprenante, Séréna riait et se trouvait fort à l'aise.

- Si seulement Gilly avait pu être là! fit sir Peter.

Il va être fou furieux d'avoir manqué votre mariage, Justin.

Séréna tressaillit. Quelqu'un d'autre aussi serait en colère : Isabel! Que dirait-elle en apprenant la nouvelle? Elle jeta un coup d'œil inquiet du côté de Justin, mais il souriait à sir Peter et, à en juger par les apparences, il ne pensait guère à Isabel.

Le déjeuner fini, sir Peter prit congé. Et, enfin, ils se trouvèrent seuls. Une solitude dont Séréna eut la sensation aiguë au moment où se ferma la porte du salon, Justin se leva et vint se placer debout devant la cheminée.

Un instant, qui parut très long, le silence régna.

Puis lord Vulcan parla.

- J'attends le médecin dans quelques minutes.

Après son départ, nous pourrons discuter nos projets d'avenir. Comme toute nouvelle mariée, vous avez droit à un voyage de noces.

L'accent avec lequel il prononça ces mots fit monter une rougeur aux joues de Séréna, mais, au moment où elle allait répondre, le maître d'hôtel, ouvrant la porte, annonça l'arrivée du docteur.

- Veuillez m'excuser, fit Justin en s'inclinant.

Il sortit et elle se trouva seule. Oui, seule, et comme jamais auparavant elle ne l'avait été. Elle comprenait maintenant, assise là, les mains devant ses yeux, qu'elle avait ignoré jusqu'alors la profonde solitude qu'elle connaissait à présent. Une solitude bien pire que celle qu'elle avait éprouvée en quittant Staverley, pire que tout ce qu'elle avait ressenti 307

de plus pénible dans toute sa vie. Aimer et être seule enfermée dans son amour! Une solitude désespérée que les mots étaient impuissants à décrire!

Elle se dirigea vers la fenêtre. Dehors, un mendiant passait, tenant un singe minuscule. Celui-ci, sautillant sur le pavé, tendait une petite main brune et ridée aux passants. Deux hommes le dépassèrent sans même lui accorder un regard. Mécontent, le mendiant agita la chaîne, et le singe, claquant des dents, sauta sur son épaule.

Séréna observait la scène, mais bien que ses yeux fussent fixés sur le mouvement de la rue, son esprit errait ailleurs. Malgré le temps gris, un rayon de soleil apparut à travers les nuages, brilla sur le square, sur le singe grelottant et sur son maître en haillons, puis entra par les fenêtres de l'hôtel Vulcan. Il éclaira les cheveux blonds de Séréna qu'il transforma, une minute, en or vivant, puis joua sur l'anneau qu'elle portait à l'annulaire de sa main gauche.

La jeune fille vit la lumière du soleil sur sa main et, lâchant le rideau, retourna au fond de la pièce.

Comme malgré elle, l'anneau attirait ses yeux. Longuement, elle le considéra, puis, de sa gorge, sortit un son étranglé, une espèce de sanglot.

Avec inquiétude, elle jeta un coup d'œil vers l'autre extrémité de la pièce, sur les grandes portes d'acajou à deux battants, fermées, mais à travers lesquelles on entendait tout de même le bourdonnement des voix. Séréna demeura un instant debout, puis elle s'assit. Elle s'efforçait de se raidir pour vaincre l'émoi de son cœur, effrayée qu'elle était de penser à tout ce que représentait cet anneau.

D'un mouvement instinctif, elle porta les mains à

son visage, mais, sentant sur sa joue le contact du 308

métal précieux, elle les retira comme pour écarter un objet dangereux. Puis, de nouveau, elle regarda fixement son doigt. Elle eut l'idée d'enlever la bague, mais, comme sa main droite s'avançait pour le faire, elle comprit la puérilité de ce geste. Bondissant sur ses pieds, elle traversa encore une fois la pièce, revint sur ses pas, puis retourna à la fenêtre.

Le mendiant au singe était toujours là. Un autre homme s'était joint à lui; un ex-soldat à l'uniforme sale, déguenillé, un bandeau noir sur l'œil gauche et un pilon de bois à sa jambe gauche. Les deux hommes discutaient et semblaient sur le point de se quereller. Indifférente, Séréna quitta la fenêtre.

Ce médecin n'en finissait pas! Elle aurait voulu qu'il fût déjà parti afin de pouvoir causer avec Justin et pourtant... pourtant, à cette idée, elle se contractait. Justin... son mari, à présent. Elle ne pouvait y croire, et pourtant c'était vrai. Hier, se doutait-elle qu'elle porterait bientôt le nom de Vulcan?

Encore une fois, Séréna cacha son visage dans ses mains. Oui, elle avait le droit de porter le nom de Justin, mais cela ne comblait pas l'abîme qui existait entre eux. Saisissant les notes graves de sa voix, bien qu'elle ne pût distinguer ce que disait le marquis, elle fut prise d'un désir passionné de courir à lui, de se jeter à ses genoux, de lui crier tout ce qu'elle avait dans le cœur. Elle entendait presque les mots qu'elle lui dirait, les mots qui se presseraient sur ses lèvres, ardents, vibrants de toute la tendresse qui était en elle. Alors, il la prendrait dans ses bras, il la soulèverait un peu afin que sa tête reposât contre son épaule, comme l'autre nuit. Elle sentit tout son corps frémir à la pensée des mains de Justin, de la force de ses bras, de ses lèvres...

309

Brusquement, elle bondit. Non, elle ne se laisse-rait pas aller ainsi, elle dominerait le désir de connaître l'étreinte de Justin...

De nouveau, elle se mit à parcourir la pièce, mais rien ne pouvait apaiser la fièvre qui l'agitait. En un éclair, elle décida, par un acte désespéré, d'empê-cher la réalisation de ce qu'elle souhaitait si follement. Car elle venait de s'apercevoir que son amour ne connaîtrait pas de frein. S'il la touchait, s'il...

Ses dents blanches mordirent sa lèvre. Il lui serait impossible alors de ne pas pleurer, de ne pas lui laisser voir à quel point elle l'adorait. Mon Dieu!

Insensée qu'elle était de croire qu'elle pourrait tenir caché un tel secret! Elle tenta bien de fouetter son amour-propre avec la vision de La Flamme, de se rappeler l'éclatante beauté de la maîtresse choisie par Justin; mais, bien que profondément blessée par ces pensées, elle savait que, le moment venu, elle ne connaîtrait plus rien que la faiblesse de sa propre chair, l'irrésistible élan de son propre désir.

« Il faut que je m'échappe! pensa-t-elle. Je dois le quitter. Je ne peux pas rester ici. »

Tandis qu'elle se débattait ainsi, la porte s'ouvrit et Justin entra.

- Bonnes nouvelles, fit-il en souriant. Le docteur est très content de moi. La plaie s'est refermée et un bandage suffira. Plus d'écharpe, maintenant.

- Je suis si heureuse, dit Séréna, oh! si heureuse!

Elle parlait d'une petite voix haletante, mais Justin ne parut pas s'en apercevoir. Il vint à côté

d'elle.

- A présent, dit-il, très calme, nous allons, vous et moi, dresser nos plans.

Séréna fut parcourue d'un frisson, mais elle ne bougea pas.

310

- Resterons-nous ici? demanda Justin. Ou bien irons-nous à Bath? A moins que vous ne préfériez un autre endroit?

Comme elle gardait le silence, Justin, au bout d'un instant, reprit gentiment :

- J'ai pensé que, peut-être, vous aimeriez aller à

Staverley?

Alors elle poussa un cri qui ressemblait à un sanglot.

- Non, non... pas à Staverley.

- Eh bien, alors, nous n'irons pas à Staverley, fit Justin avec gravité.

- Je... je crois... que j'aimerais mieux retourner à

Mandrake, fit Séréna haletante, sentant qu'il fallait dire quelque chose et se voyant prise dans un piège dont elle ne voyait pas comment sortir.

- A Mandrake? répéta Justin, étonné. Mais, naturellement, si vous le désirez. Nous irons ensemble, n'est-ce pas, ensemble?

Alors Séréna s'éloigna de lui et se rapprocha de la fenêtre.

- Il n'est pas nécessaire d'y aller ensemble, fit-elle d'une voix étouffée. Je comprends parfaitement la situation... et votre conduite chevaleresque. Mais quand nous sommes seuls, il est inutile de jouer la comédie.

Un silence suivit ces paroles, un silence si lourd que Séréna avait toutes les peines du monde à ne pas se retourner. Quand enfin Justin parla, on percevait dans son accent une nuance d'amusement :

- Il n'est pas question de jouer la comédie, Séréna.

- Mais si, fit la jeune fille vivement. Pourquoi ne pas être tout à fait francs entre nous? demanda-t-elle.

(Elle se tourna pour le regarder bien en face.) Vous 311

m'avez épousée, continua-t-elle, et, aux yeux de la loi, je suis votre femme. Mais n'oublions pas les circonstances de notre rencontre. Vous m'avez gagnée aux cartes, et j'ai payé la dette de mon père.

D'autre part, la nuit dernière, j'ai agi de façon insensée et je suis tombée dans mon proprè piège.

Venue seule, sans chaperon, ma réputation aurait été ruinée si vous ne m'aviez pas épousée. Nous sommes quittes, monseigneur. Nous ne sommes pas obligés d'aller plus loin.

Comme elle finissait son discours, Séréna s'aper-

çut que Justin souriait. Sans bouger de sa place devant la cheminée, il dit :

- Venez ici, Séréna

En dépit du commandement, sa voix profonde semblait caressante. Séréna fut sur le point d'obéir spontanément, mais, vite, parce qu'elle avait peur de son propre désir, elle répondit :

- Non.

- Non? interrogea-t-il, levant les sourcils. Pourtant, il y a quelques minutes à peine, vous m'avez promis l'obéissance.

- Que voulez-vous de moi? demanda Séréna.

- Venez ici, et je vous le dirai, répondit-il.

Mais elle n'osait avancer. Ses bras pendaient de part et d'autre de son corps, et, dans les plis de sa robe blanche, ses mains étaient crispées, ses ongles pénétraient dans sa chair.

- Séréna, reprit Justin, je vous ai demandé de venir ici.

Très, très lentement, elle s'avança vers lui, sachant bien qu'à chaque pas elle se trahissait elle-même un peu plus; son cœur battait à se rompre, ses lèvres étaient affreusement sèches. Lui, attendait, immobile, et dans ses yeux brillait cette lueur qu'elle y avait vue une fois auparavant. La 312

bouche de Justin avait perdu son expression cynique et amère, on eût dit qu'un sourire intérieur en adoucissait les lignes. A quelques pas de lui, Séréna crut soudain qu'elle allait s'abandonner à sa faiblesse, courir et se jeter dans ses bras, mais tout à

coup l'orgueil vint à son secours. Son esprit, fiévreusement, cherchait un moyen d'évasion : l'ayant trouvé, il s'y cramponna.

Elle s'arrêta, s'appuyant au dossier d'une chaise.

- Je dois vous faire un aveu, monseigneur, dit-elle à voix basse.

- Quoi donc?

La voix de Justin était devenue coupante, comme s'il avait deviné le changement qui s'était opéré

chez la jeune fille.

- Vous m'avez demandé, commença Séréna, et les mots se pressaient sur ses lèvres, vous m'avez demandé si... si j'aimais quelqu'un. Je vous ai répondu que non. A ce moment-là, c'était vrai. Mais maintenant... il n'en est plus... de même. Je...

Sa voix s'éteignit.

- Vous voulez me faire comprendre que... vous aimez quelqu'un? demanda Justin, étonné, comme s'il ne pouvait croire pareille chose.

- Oui, répondit Séréna, j'aime quelqu'un.

- Qui donc? coupa Justin d'un ton sec. (Puis il s'excusa vivement :) Pardonnez-moi, je ne devrais pas poser cette question. Vous me dites que vous aimez quelqu'un. C'est récent, n'est-ce pas?

- Oui, monseigneur, tout à fait récent.

Tout d'un coup, Justin se dirigea vers la fenêtre.

Séréna leva les yeux et le regarda s'éloigner, puis elle détourna la tête, car elle n'osait plus le regarder.

Le regard de Justin était fixé à l'extérieur. Mais il ne semblait même pas voir les deux mendiants qui 313

se querellaient encore. Au bout d'un moment, il dit :

- Je ne me doutais pas de cela. Sans doute, est-ce Gilly, mais je ne veux pas vous interroger. Je comprends maintenant votre répugnance à retourner à Staverley.

Séréna eut un sanglot. Aurait-elle pu connaître bonheur plus complet que de se retrouver à Staverley avec Justin si seulement celui-ci l'avait aimée?

Lui montrer les lieux où elle avait joué, enfant, les arbres et les buissons dont elle avait fait sa propriété personnelle, les pièces où elle avait fait des rêves heureux, flâner avec lui le long de l'étang, se promener à travers bois en écoutant roucouler les pigeons... Oh! être à Staverley avec Justin, un Justin qui l'eût aimée!

- Alors, que faisons-nous? (La voix avait perdu son inflexion caressante.) Que désirez-vous?

- Je voudrais... je voudrais retourner à Mandrake.

Là, elle ne serait pas seule, se disait-elle. Là, elle se trouverait une espèce de refuge auprès des nombreux invités. Là, elle échapperait à toute inti-mité avec l'homme... qu'elle adorait.

- Votre vœu sera exaucé, répondit Justin d'un ton brusque. Je vais commander la voiture. Votre femme de chambre vous accompagnera, et je viendrai de mon côté, ce soir, avec mon cabriolet. C'est bien ce que vous voulez?

- Oui, et je vous en remercie.

Séréna parlait d'une voix à peine perceptible.

L'épreuve était plus pénible qu'elle ne l'avait imaginé.

Justin se retourna. De la fenêtre, il revint à

Séréna qui se tenait toujours debout, appuyée au dossier de sa chaise. Comme il se trouvait en face 314

d'elle, elle leva les yeux, et il eut l'impression fugitive d'un petit animal sauvage pris au collet qui eût préféré la mort à la liberté. De son regard gris et froid, il scruta le visage de la jeune fille.

- Petite sotte, dit-il, pourquoi ne m'avoir pas dit cela plus tôt?

L'amertume, la colère de Justin, c'en était trop pour Séréna. C'était la goutte d'eau qui faisait déborder le vase. Avec un petit cri convulsif, elle se tourna soudain et, en courant, quitta la pièce. Comme elle traversait le hall et montait l'escalier, elle crut entendre la voix de Justin crier son nom; mais elle n'en était pas sûre et, d'ailleurs, elle n'éprouvait plus que le désir passionné de se sauver de lui.

Arrivée à sa chambre, elle claqua la porte derrière elle, se jeta, face contre l'oreiller, sur le lit, tremblante comme une feuille.