Chapter 8
Harriet Vulcan, qui avait misé une pile de pièces d'or, venait de la perdre. Une seconde était également en train de disparaître. Levant les yeux au-dessus de la table, elle surprit le regard triomphant de lord Wrotham.
- Le diable vous emporte, Harry! s'écria-t-elle, car c'est sûrement lui qui vous porte chance!
D'un air complaisant, lord Wrotham considera l'énorme tas d'or à côté de lui. Il le mit en ordre de sa main gauche, rangeant les guinées les unes sur les autres.
- Ma pauvre Harriet! fit-il d'un ton de commisé-ration, vous n'êtes pas heureuse au jeu, ce soir.
- Cela va changer, cela va changer, fit la marquise, irritée.
- Nous continuons?
- Bien entendu! Me prenez-vous pour une poule mouillée?
- Nullement, Harriet, répondit-il doucement. Seulement pour quelqu'un d'un peu téméraire, dirons-nous. La première règle du joueur, ma chère, c'est de ne jamais ciller contre ses cartes.
- Quelle ânerie! Je vous dis que la chance va tourner.
- Eh bien, puisque vous le désirez, continuons.
Mettrons-nous cinquante guinées, Harriet, ou bien seulement vingt-cinq?
- Cinquante! Cinquante! fit-elle fiévreusement.
A cette minute, elle s'aperçut d'une présence à ses côtés. C'était le petit nègre, et l'idée lui traversa l'esprit qu'il lui apportait la boisson dont elle avait tant besoin. La petite main noire s'avança et posa 147
près d'elle quelque chose. A cette vue, le cœur d'Harriet fit un bond désordonné. L'espace d'une minute, la table avec l'argent et les cartes semblèrent vaciller devant elle. D'un geste machinal, elle tendit la main vers le paquet de cartes. Puis elle entendit Harry Wrotham qui disait :
- Je suis vraiment désolé, Harriet.
Mais il n'y avait nul chagrin dans sa voix. Elle avança ce qui lui restait de monnaie.
- Il me manque trente guinées. Vous les aurez dans quelques instants.
- Je ne suis pas pressé, Harriet, dit-il. Je vous fais confiance.
Se moquait-il d'elle? Ou bien était-il simplement poli? Elle ne pouvait le dire. Elle se leva, la main crispée sur le petit objet que venait de lui apporter le négrillon, un minuscule flacon de sels dont elle sentait les facettes de cristal. Un minuscule flacon, mais qui portait un message qui bouleversa le cœur d'Harriet.
Elle se dirigea vers la porte, sans hâte, et, comme elle passait, plusieurs personnes l'arrêtèrent. Un duc, un peu gris, saisit son bras.
- Je veux boire à votre santé, Harriet! dit-il d'une voix pâteuse. A la plus belle femme d'Angleterre!
- Merci, Barty, répondit-elle avec le sourire de coquetterie qui lui était habituel, mais tout en se dégageant si habilement que le duc ne s'aperçut même pas qu'elle était partie.
Ce chemin jusqu'à la porte lui parut interminable.
Les gens, autour d'elle, riaient, bavardaient, plaisan-taient; on entendait le cliquetis des pièces de monnaie et, çà et là, une voix calme, lente, qui appelait les numéros.
Enfin, elle atteignit la sortie et, sitôt hors de la salle, elle put presser le pas, traverser en hâte le 148
grand hall dallé de marbre, monter en courant les larges degrés du grand escalier d'honneur. Enfin, elle arriva dans sa chambre. Martha l'attendait, l'air anxieux.
- Ils sont là, Votre Seigneurie.
- C'est bien ce que j'ai vu. (La marquise, ouvrant la main, jeta le flacon de sels sur le lit.) Et justement ce soir! murmura-t-elle. Pourtant, folle que j'étais, j'aurais dû m'y attendre. La mer est si calme.
- Sa Seigneurie est tourmentée?
- Tourmentée? (Il n'y avait pas à se méprendre sur l'accent d'anxiété qui résonna dans la voix de la marquise tandis qu'elle répétait le mot.) Où est leur argent, Martha?
La femme de chambre se dirigea vers la coiffeuse, dont elle ouvrit le dernier tiroir. Il y avait là un sac de tapisserie. Elle le prit et, le soupesant, le considéra, étonnée.
- Qu'il est léger! s'exclama-t-elle.
- Je sais, fit brusquement la marquise.
- Sa Seigneurie veut-elle dire, s'écria Martha, horrifiée, qu'elle a pris une partie de cet or?
- Bien sûr! est-ce que ça ne se voit pas, imbécile?
Pouvais-je penser qu'ils viendraient ce soir? J'avais emprunté quelques guinées, croyant avoir le temps de les remettre avant leur arrivée.
- Que vont-ils dire, Votre Seigneurie?
- Ils attendront, voilà tout. Allons, donne-moi le sac et ne reste pas là à bougonner.
La marquise prit le sac des mains de Martha et, en même temps, elle ramassa la canne d'ivoire posée sur le tabouret, devant le feu.
- Dois-je aller avec vous, Votre Seigneurie?
demanda Martha.
- Non, voyons! Tiens la porte fermée ici. Si l'on me demande, dis que je retourne tout de suite au salon.
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- Bien, Votre Seigneurie.
La marquise regarda autour d'elle, comme si elle espérait voir surgir un secours quelconque de l'un des coins d'ombre de la chambre.
- Bon Dieu! murmura-t-elle entre ses dents, suis-je bête!
Puis elle se hâta vers le couloir, la gaze légère de son écharpe flottant derrière elle comme des ailes.
Elle traversa presque entièrement le premier étage avant d'arriver à un petit escalier qui appartenait à la partie la plus ancienne du château. Elle le descendit, ne s'arrêtant que pour prendre sur une table, au bas des marches, une bougie qu'elle allu-ma. Puis elle tâtonna pour chercher le ressort secret sur le mur opposé et le panneau s'ouvrit.
Elle s'engagea dans une espèce de tunnel, où l'air était humide et frais. Elle marchait d'un pas rapide, ne faisant halte de temps à autre que pour allumer la bougie afin de voir clair devant elle. Au bout d'environ cinquante mètres, elle arriva devant un escalier de pierre qui descendait. Il faisait plus froid, on sentait une odeur d'algues marines et on entendait le bruit assourdi des vagues. Sur les marches étroites, la marquise allait lentement, appuyée sur sa canne d'ivoire.
Arrivée en bas, elle dut traverser un autre long couloir, creusé dans le rocher, au sol boueux et glissant. Aux parois, de loin en loin, des supports de fer soutenaient des torches que la marquise allu-mait au passage. Le couloir tournait, et, au fond, on voyait la lumière. Tout à coup, lady Vulcan déboucha dans une espèce de vaste caverne où des hommes, venant d'un passage obscur, portaient des ballots et des barils qu'ils déposaient dans une galerie.
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Là, elle resta un instant à les observer. Les hommes qui passaient, chargés, jetaient un coup d'œil vers elle, et plusieurs d'entre eux, en revenant, débarrassés de leur fardeau, levaient la main jusqu'à leur bonnet, mais sans un mot. La rapidité, la régularité du rythme de déchargement indiquaient une organisation parfaite.
La marquise observait le passage d'où ils venaient. Le vent froid qui soufflait de la mer plaquait sur elle sa jupe, cinglait ses joues, ébourif-fait les boucles arrangées avec tant de soin autour de son front. Un homme venait à elle à grands pas, ne portant rien sur les épaules; il avait une expression d'autorité qui contrastait avec la médiocrité de sa tenue vestimentaire.
- Bonjour, Votre Seigneurie.
Il s'exprimait poliment, mais sans servilité.
- Bonsoir, Padlett. Tout va bien?
- Excellente traversée : deux heures cinquante minutes. Ce nouveau bateau vaut bien le prix que Sa Seigneurie l'a payé.
- Tant mieux! Et la cargaison?
- Voici la liste, Votre Seigneurie, telle que les
« mangeurs de grenouilles » me l'ont remise. J'ai tout vérifié et le compte est juste, à part une bouteille de cognac.
- Et pourquoi cela?
La marquise avait posé la question d'un ton tranchant.
- Un homme de l'équipage, Votre Seigneurie.
Celui que nous avons engagé le mois dernier. Il me cause quelques ennuis. Il a volé une bouteille à un moment où je ne faisais pas attention.
- Vous savez, Padlett, que je ne veux pas de filous.
- J'en suis bien fâché, Votre Seigneurie, mais si nous ne l'avions pas pris, il m'aurait manqué un 151
rameur. Sa Seigneurie sait bien qu'aujourd'hui les bons employés sont rares.
- Jamais nous n'avons eu d'ennuis.
- Sans doute, Votre Seigneurie, mais d'autres offrent une paie plus forte et des récompenses plus importantes.
- J'ai toujours payé généreusement, observa la marquise.
- Ce n'est pas un reproche, Votre Seigneurie, répliqua Padlett. Mais les hommes veulent travailler pour eux-mêmes. Ils sont rétribués, c'est vrai. Mais vous leur défendez de faire du commerce.
- Ils peuvent dépenser leur argent en France, mais j'ai établi une règle stricte : je ne veux pas qu'ils aillent vendre dans nos villages des liqueurs ou des étoffes, ce qui attirerait l'attention sur moi.
Nous avons discuté cette question assez souvent.
- Oui, je sais, Votre Seigneurie, répondit Padlett, sans la moindre conviction.
- Par ailleurs, reprit la marquise, je ne vous attendais pas avant au moins deux jours.
- Sa Seigneurie a raison. Je ne pensais pas pouvoir être ici avant jeudi ou vendredi, mais la cargaison était prête et le temps favorable.
- Un peu trop clair, fit la marquise d'un air soupçonneux, regardant le passage au bout duquel on entendait le bruit des vagues. Et il fait clair de lune, malgré les nuages.
- C'est vrai.
- Alors?...
- Pour être franc, Votre Seigneurie, c'est à cause de Matthew. Vous le connaissez, il est avec nous depuis le début. Sa femme va accoucher, et il désirait rentrer chez lui.
Les lèvres de la marquise se serrèrent :
- Le diable me soit témoin que je me moque bien 152
de la progéniture de tous ces gens-là, Padlett! Que voulez-vous que cela me fasse? Votre tâche à vous, c'est de ne courir aucun risque, et il y a des risques par une nuit comme celle-ci.
- Allons, allons, Votre Seigneurie, fit Padlett d'un ton serein. Il n'y a pas de mal, autant que j'en puisse juger.
- Que reste-t-il à apporter? interrogea la. marquise.
- Encore quelques barils de cognac, je crois. Je vais m'en assurer, Votre Seigneurie.
Il s'en alla, et Harriet le suivit du regard. Du pied, elle martelait le sol avec impatience, et ses doigts pétrissaient nerveusement le pommeau de la canne d'ivoire. Elle parcourut la liste remise par Padlett.
Une bonne cargaison : du thé, du cognac, du tabac et des étoffes. Elle espérait qu'il y aurait, cette fois encore, du velours, car il s'était fort bien vendu.
Oui, une excellente cargaison!
Sans aucun doute tirerait-elle deux mille guinées des étoffes dès que celles-ci seraient à Londres. Il ne fallait rien garder longtemps dans les passages souterrains de Mandrake. Encore un danger qui s'ajoutait à celui de ce bateau arrivé inopinément.
Dès l'aube, il faudrait s'arranger pour que des charrettes vinssent, en secret, à l'issue du tunnel qui débouchait au delà du parc enclos de murs. Couvertes de foin, elles se rendraient à une petite auberge isolée située à environ deux lieues dans les terres.
Là, des agents de Londres les attendaient et, bien avant le jour, les marchandises seraient loin de Mandrake et en route pour la capitale.
Tout était organisé avec autant de prudence que d'intelligence, et les profits de l'affaire revenaient intégralement à la marquise. A cette idée, elle sourit. Plus d'une fois elle avait été tentée de 153
prendre des associés : on l'avait suppliée, on avait même essayé de l'acheter. Mais elle préférait agir seule. Car elle avait besoin de tout l'argent - du moindre shilling - pour son usage personnel. Quelle inquiétude elle avait éprouvée lors de l'acquisition de ce dernier bateau, acquisition des plus coûteu-ses. Mais pas un seul équipage de douaniers sur toute la côte sud ne pouvait rivaliser avec ses trente-six rames. Deux heures et cinquante minutes... Ce devait être un temps record.
Impossible, malheureusement, d'établir une comparaison avec les autres navires. Enfin, il était arrivé sans encombre, et cela seul comptait. Evidemment, il y avait des risques, mais ceux-ci se réduisaient de plus en plus. Les gardes-côtes étaient peu nombreux et, par-dessus le marché, ils avaient peur des contrebandiers!
La marquise regarda le long couteau que chacun des hommes portait à la ceinture. Les soldats pouvaient bien avoir des armes à feu : dans un combat corps à corps, ses hommes triompheraient. Malgré
le vent glacial, tout à coup, elle sentit dans ses veines une chaleur nouvelle. Ses hommes n'avaient peur de rien, elle non plus. Elle avait assumé les risques. Elle recueillerait sa récompense.
La première fois qu'elle avait envoyé de l'or en France, il lui avait été impossible de penser à autre chose pendant les jours et les nuits qui s'étaient écoulés jusqu'au retour de la cargaison. A cette époque, peu de temps après son installation défini-tive à Mandrake, elle ne connaissait guère les lois de ce commerce. Elle avait entendu parler de contrebande et savait que les riches habitants de Douvres ou de Folkestone se livraient tous à ce trafic. Un vieil ami, qui venait de séjourner un an à
l'étranger à la suite d'un duel au cours duquel son 154
adversaire avait trouvé la mort, lui avait raconté
que rien n'était plus facile : « C'est très simple, Harriet, et pour ceux qui ont de l'argent devant eux, il y a des fortunes à gagner. »
Rien de plus vrai. Mille guinées d'or envoyées en France rapportaient le double avec la cargaison de retour. D'aucuns prétendaient que c'était là une conduite antipatriotique. Napoléon Bonaparte avait un besoin urgent de pièces d'or et, au Parlement, on affirmait que ses agents ramassaient tout le métal passé en fraude sur le continent. Mais, après tout, qui pouvait en être sûr?
Harriet avait haussé les épaules et, maintenant, elle eût préféré perdre un bras ou une jambe plutôt que de renoncer à la contrebande qui lui assurait de si beaux bénéfices. Dernièrement, elle avait eu quelque difficulté à se procurer de l'or. Justin se montrait méfiant. Il devait soupçonner qu'elle n'em-ployait pas tout ce qu'il lui remettait à embellir Mandrake. Au début, elle avait pu, assez aisément, lui en faire verser de plus en plus, lui disant que c'était pour la maison, pour ce domaine qu'il adorait. Il avait été très généreux tant qu'il l'avait cru.
« Mandrake est votre maîtresse », lui avait-elle dit un jour, et ces paroles lui avaient touché le cœur.
Ensuite, elle s'était efforcée de l'émouvoir, invoquant des pertes au jeu, et puis son désir de payer le médecin... la couturière. Mais alors Justin ne répondait plus à l'appel. Non. Pour Mandrake il était disposé à faire des sacrifices, mais pour Mandrake seulement, et, aujourd'hui, la marquise s'en rendait compte, il devenait de plus en plus rétif à
lui donner l'or dont elle avait un si pressant besoin.
Si encore elle avait eu de la chance aux cartes!
Mais, au cours de ces trois derniers mois, elle avait 155
perdu des sommes considérables. Mme Roxana avait beau prédire que la chance tournerait, tous les soirs elle continuait de perdre. Aussi avait-elle été
contrainte de puiser dans le sac de tapisserie qui contenait les gages de l'équipage, gages toujours prêts pour l'arrivée du bateau. Cinq guinées par homme. Salaire vraiment excessif! Cependant Padlett, plus d'une fois, lui avait dit que les marins réclamaient souvent davantage.
Ceux-ci auraient voulu des pourboires en nature, une bouteille de cognac, du tabac, parfois une pièce d'étoffe pour leur femme. Harriet résistait à ces exigences, craignant que dans les auberges une nouvelle robe portée par une femme de pêcheur, un habit nouveau sur le dos d'un enfant ne soient remarqués. Tout le village en parlerait. Non, elle ne paierait qu'en argent. S'ils n'étaient pas contents, ils n'avaient qu'à chercher un autre employeur.
A cette idée, le cœur de Harriet se glaça. Elle eut peur. Inutile de compter sur leur fidélité. Ils ne ressemblaient en rien aux serviteurs de Mandrake, dont le dévouement était empreint d'affection.
Des hommes rudes et grossiers, des brutes.
Padlett, lui, appartenait à un milieu légèrement supérieur : il savait lire et écrire, mais le reste de l'équipage ne connaissait qu'une chose, une seule : échapper à la loi et s'approprier une partie de la cargaison par n'importe quel moyen. Ces hommes ne comprenaient que la force et Harriet, parfois, se disait qu'ils n'étaient guère supérieurs à des ani-maux.
Autrefois, on trouvait des pêcheurs qui, pour une ou deux guinées, consentaient à courir des risques.
De braves gens qui, pour la plupart, tentaient l'aventure par goût plutôt que par cupidité. Ce temps-là
était révolu, les braves gens avaient eu peur, ou 156
bien, ayant été pris, ils avaient été exilés, ou bien pendus. Au fond, ce genre d'activité réclamait des individus prêts à tout et même, si besoin était, à
s'entre-égorger pour sauvegarder leurs intérêts.
Harriet eut un petit frisson. Dans un instant, il faudrait leur parler. Le sac de tapisserie qu'elle tenait de sa main gauche était léger, si léger! Soudain, elle se sentit glacée par le vent qui la fouettait.
Certainement, Padlett allait revenir? Elle jeta un coup d'œil dans le passage obscur qui menait à la mer. Bien peu de gens savaient que la fissure entre les rochers était assez profonde pour qu'un bateau pût aborder au pied des falaises et qu'on pût décharger les cargaisons à l'entrée du passage souterrain qui aboutissait au cœur même de Mandrake.
Pendant des années, le secret avait été bien gardé.
Même les anciens plans de la maison n'indiquaient pas le souterrain. Seules le signalaient de petites cartes détenues par le chef de famille. Peu après son mariage, Harriet avait surpris son mari en train d'examiner ces documents et l'avait forcé à lui confier le secret que, sur le moment, elle avait jugé
fort amusant. « Ces souterrains ont dû être aménagés pour faire entrer des espions dans le pays, à
moins qu'ils n'aient servi tout simplement à se débarrasser de prisonniers inutiles », telle était l'explication donnée.
D'abord très intéressée, Harriet oublia vite cette histoire, qui ne lui revint en mémoire que le jour où
la contrebande devint un sujet de conversation à la mode. Mais alors, combien ce renseignement lui avait été précieux!
Pardlett revenait :
- Tout est déchargé, Votre Seigneurie. Nous avons fini.
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Les deux derniers hommes passèrent devant lady Vulcan, courbés sous leur fardeau, tandis que les autres, autour d'elle, attendaient. Deux torches, sur des supports fichés dans les murs de la caverne, projetaient une lumière crue éclairant les visages inondés de sueur de ces hommes qui, deux heures et cinquante minutes durant, avaient rame de toutes leurs forces, une lumière accusant les traits rudes, les mâchoires carrées, les lèvres cruelles, les yeux rusés.
Harriet les regarda l'un après l'autre. Quelques-uns des marins soutinrent hardiment son regard. Ils l'avaient déjà vue, mais elle ne cessait d'être pour eux un sujet d'étonnement. Ces épaules nues étincelantes de joyaux, les lignes de ce corps parfait que révélait la robe de gaze quasi transparente, cette chevelure flamboyante, la fierté de l'allure, tout suscitait leur étonnement. Quelques-uns avaient une expression sournoise, les yeux mi-clos sous les cils roux. Ceux-là, elle les détestait. Tandis qu'elle comprenait les autres, ceux de la race des pirates qui, autrefois, eussent suivi le célèbre capitaine Drake.
Pour eux, une femme était une femme, qu'elle fût la marquise de Vulcan ou bien la prostituée qui, dans les ruelles obscures de Douvres, les guettait pour aller boire avec eux. Oui, des mâles de cette espèce, violents, vigoureux, exigeants, aux désirs brutaux qu'ils ne cherchaient pas à dissimuler, Harriet était capable de les comprendre, et elle ne jugeait pas présomptueux de leur part d'oser la dévisager d'un œil connaisseur. Mais elle ne pouvait souffrir ceux qui ne la regardaient pas en face, ceux qui détournaient la tête quand elle s'adressait directement à eux. L'un d'eux, qu'elle avait récemment remarqué, lui inspirait un véritable dégoût : un 158
grand gaillard, avec des traits assez fins, un regard fourbe, et une contraction au coin de la bouche qui lui donnait l'air de sourire continuellement.
Comme les marins faisaient cercle autour d'elle pour recevoir leur dû, Harriet observa que ce devait être celui-là qui avait volé la bouteille de cognac, car il titubait, heurtant les autres, qui le repoussaient en bougonnant. Il parlait haut, s'adressant tantôt à lui-même, tantôt à ses camarades, enfrei-gnant ainsi la règle qui ordonnait le silence presque absolu pendant le déchargement.
Padlett lui lança un regard irrité, mais sans mot dire; puis, avec une expression d'impatience, il tint la marquise sous son regard pour lui faire comprendre qu'elle devait sans attendre payer les hommes et que le plus tôt serait le mieux. Le travail de la nuit était terminé. Il n'y avait plus qu'à amener le bateau le long de la côte jusqu'à la petite anse où on le cachait. Après l'équipage se disperserait, chacun rentrerait chez soi pour se reposer pendant un jour ou deux.
La marquise semblait hésiter, et Padlett s'avança vers elle :
- Sa Seigneurie veut-elle que je fasse la paie?
Elle lui tendit le sac.
- Oui, dit-elle, mais je suis un peu à court, ce soir.
Si vous voulez bien revenir demain, Padlett, je vous remettrai ce qui manque.
- A court?...
Un des hommes avait répété le mot tout bas.
- Je ne vous attendais pas avant jeudi, fit la marquise avec fermeté.
- A court de combien? interrogea un autre homme.
- Il doit y avoir deux guinées pour chacun de vous, et, comme je viens de vous le dire, le reste sera ici demain.
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- Oui, mais comment qu'on l'aura, nous?
demanda quelqu'un.
- J'en fais mon affaire, répondit Padlett d'un ton tranchant. Vous avez entendu que Sa Seigneurie ne nous attendait que jeudi. Vous pouvez tout de même patienter quelques heures!
Un murmure s'éleva, et plusieurs des nommes prirent un air hargneux; cependant tous semblèrent accepter ces conditions. Mais l'ivrogne, en trébu-chant à chaque pas, se détacha du groupe.
- Moi, je veux mon dû, fit-il. (Repoussant deux de ses camarades, il fit face à la marquise :) Je veux mon argent tout de suite, et je l'aurai, quand le diable y serait!
- Vous serez payé demain.
La marquise parlait avec calme, mais d'une voix cinglante comme un fouet.
- J'ai couru des risques, répliqua l'homme. J'ai risqué ma tête pour apporter la camelote ici, et je suis pas d'humeur à me faire rouler avec des belles promesses! Je veux mon argent! Et de l'or, c'est pour avoir de l'or que j'ai travaillé!
Un murmure d'approbation s'éleva parmi les hommes qui l'entouraient, et Padlett intervint vivement :
- On vous a dit que vous recevriez le reste demain, dit-il, et ceux qui ne sont pas contents, eh bien, je leur botterai les fesses par-dessus le marché. Est-ce compris?
Il parlait d'un ton si péremptoire que plusieurs des hommes reculèrent. Seul l'ivrogne, inconscient, répétait d'un air hébété :
- Moi, je veux mon or!
A ce moment, la marquise entendit le bruit d'un pas dans le couloir. D'un geste rapide, elle tourna la tête et, à sa grande stupéfaction, elle vit Séréna. La 160
jeune fille émergeait de l'ombre, et la lumière illuminait sa robe blanche et ses cheveux dorés. Ses yeux etaient dilatés par l'étonnement, mais elle ne semblait pas le moins du monde effrayée. Elle regardait les hommes qui, de leur côté, la dévisa-geaient avec curiosité; puis elle s'adressa à la marquise, assez haut, pour que tous puissent entendre ce qu'elle disait.
- Lord Vulcan m'a priée de vous avertir, madame, qu'une section de dragons et de douaniers est au château.
La marquise poussa une exclamation :
- Dieu! ils vont fouiller partout! Et ils vont visiter tous les bateaux le long de la falaise! Mon fils va sûrement les retenir pendant quelques instants, mais il n'y a pas une minute à perdre.
Déjà Padlett distribuait les pièces d'or qu'il tirait du sac de tapisserie. Un à un, les hommes passaient devant lui, puis se précipitaient en courant vers le passage qui conduisait à la mer. L'ivrogne, se balan-
çant d'un pied sur l'autre, ne bougeait pas, protes-tant à grands cris :
- On me pendra! Les soldats m'attraperont, mais, avant d'être pendu, je veux mon or! Si j'ai risqué ma peau, c'est pour mon or!
- Allez tout de suite au bateau, commanda la marquise d'un ton coupant.
Il la dominait, mais elle, d'un air de défi, lui tenait tête.
- Si on ne me donne pas mon or, dit-il, eh bien, je vas prendre ce clinquant-là!
Tendant sa main puissante, il saisit soudain la rivière de diamants qui entourait le cou de lady Vulcan. Séréna ne put retenir un petit cri d'effroi.
Padlett, lâchant le sac aux guinées, se retourna, les poings levés. Mais la marquise avait été plus vive 161
encore que lui. Du fourreau d'ivoire sortit, avec un léger frottement, une lame d'acier, fine, brillante, effilée, qui traversa le cou de l'ivrogne. Celui-ci chancela. Son visage exprimait une stupeur presque risible. Il s'écroula.
Il demeura là un moment, les doigts crispes et les jambes tordues. Un hoquet sourd, guttural, étrange, terrible, se fit entendre, et un flot noir, épais, s'écoula de sa bouche sur le sol humide.
Dès qu'il fut à terre, la marquise retira sa lame ruisselante de sang pour la remettre vivement dans son fourreau. La flamme des torches s'élevait vers le plafond et, tout à coup, un calme terrifiant régna dans la caverne.
Alors la marquise se mit à rire, d'un rire léger, perlé, un rire sardonique qui se répercutait à l'infini.
Puis le silence revint, rompu par le seul fracas des vagues se brisant contre les rochers. Du pied, la marquise toucha le corps de l'homme.
- Vous veillerez à ce qu'il soit enlevé, dit-elle à
Padlett d'un ton dédaigneux.
Puis, la tête haute, le sourire aux lèvres, elle se tourna vers Séréna.
Chapter 9
Séréna se sentait comme saisie d'une paralysie qui la rendait incapable du moindre mouvement; cependant son cœur battait à se rompre dans sa poitrine et l'horreur de ce qu'elle venait de voir lui causait un vertige nauséeux. Que n'eût-elle donné pour ne plus voir ce flot rougeâtre coulant de la bouche du contrebandier, pour arracher son regard 162
de ces yeux qu'obscurcissait le voile de la mort!
Au-dedans d'elle-même, une voix lui commandait de faire quelque chose pour aider cet homme, pour arrêter le sang; mais il lui était impossible de se mouvoir, son corps n'obéissait plus à sa volonté.
La marquise s'était retournée, et ses traits étaient empreints d'une telle cruauté, d'une telle bestialité, que Séréna fut prise du désir non seulement de pleurer, mais de fuir, de fuir un être humain assez dépravé pour se glorifier d'un meurtre. Les yeux étincelants, les joues délicatement colorées, la marquise redressait la tête comme pour défier le monde entier.
- Allons venez, petite, dit-elle d'une voix vibrante.
Il faut retourner auprès de nos invités.
Séréna ne pouvait que la regarder fixement; alors, d'un geste à demi impatient, à demi aimable, la marquise tendit la main, prit Séréna par le bras. Ses doigts avaient la dureté de l'acier. Ils étaient chauds pourtant, et Séréna pouvait presque sentir, dans leur pulsation, l'énergie et l'excitation de la marquise.
On eût dit que, par ce geste rapide, ce geste meurtrier, sciemment accompli, la marquise avait fait ressusciter sa jeunesse téméraire. Elle paraissait extraordinairement vigoureuse. C'est ainsi qu'elle avait dû être, autrefois, aux jours de sa beauté
triomphante.
Séréna se laissait entraîner dans le tunnel. Elle était envahie d'un indicible sentiment d'horreur, et les images de la scène dont elle venait d'être le témoin défilaient devant ses yeux hagards.
Tout en avançant, la marquise s'arrêtait devant chacune des chandelles vacillantes pour l'éteindre.
Côte à côte, les deux femmes montèrent en silence les hautes marches de pierre. La marquise tenait toujours le bras de Séréna et ne le lâcha qu'en 163
arrivant au passage secret par lequel l'on entrait dans la maison.
Elles retrouvèrent la chaleur et la lumière, le panneau se referma derrière elles, et Séréna crut sortir d'un affreux cauchemar. La douce lumière jaune des bougies, les boiseries sculptées à la belle patine, les épais tapis rouge et bleu, autant de repères familiers après cette hideuse vision de flammes et de ténèbres, de rochers suintants et de pierre grossièrement taillée. Ici, il était difficile de croire au mal et à la ruse, aux passions violentes et aux meurtres sanglants.
Tremblante, Séréna porta la main à son front. La marquise la considérait d'un œil dur, les lèvres dédaigneuses.
- Remettez-vous, petite fille, gronda-t-elle. Cela ne fait qu'un vaurien de moins sur la terre, et il ne manquera à personne.
- Mais, madame... madame...
Séréna balbutiait, et sa propre voix lui semblait étrange et brisée.
- Fi! quelle poltronne! Je vous croyais de meilleure race, mais sans doute me suis-je trompée.
Séréna tressaillit sous le sarcasme. Sans répondre, elle se redressa et releva le menton.
- Voilà qui est mieux, mais pincez un peu vos joues, petite, pour faire revenir leurs couleurs. Car on pourrait croire que vous venez de rencontrer un fantôme.
Elle éclata de rire à sa propre plaisanterie. Séréna fut secouée d'un frisson. Depuis son arrivée à Mandrake, elle avait beaucoup entendu parler de fantômes, et, à présent, elle savait qu'un autre esprit hanterait les sombres passages. C'était un vaurien, un contrebandier, certes, mais, tout de même, un être humain, qui avait vécu, respiré, qui avait eu sa 164
place en ce monde. Maintenant, son sang abreuvait la terre boueuse, et bientôt la mer emporterait sa dépouille. Séréna éprouva soudain le désir de retourner là-bas, de rester aux côtés du mourant.
S'il n'y avait rien d'autre à faire, elle pourrait tout au moins prier pour lui.
Mais il était trop tard, car déjà la marquise avait commencé de monter l'escalier, et Séréna se vit obligée de la suivre. Pendant quelques secondes, on ne perçut que le bruissement de leurs jupes de soie et de leurs pas légers. Comme elles arrivaient sur le palier du premier étage, Séréna tendit la main en un geste suppliant :
- Je vous en prie, madame, permettez-moi de me retirer.
- Certainement pas! N'avez-vous pas plus de cer-velle qu'une linotte pour ne pas comprendre que nous devons retourner ensemble au salon? On a pu remarquer notre absence. Mais nous étions montées dans ma chambre pour refaire nos maquillages, n'est-ce pas? Allons, venez, et cessez de trembler ainsi. La perte d'un fripon de contrebandier n'a, je vous assure, aucune importance.
Tout en parlant, la marquise avait passé son bras sous celui de Séréna, et celle-ci comprit qu'elle était prisonnière, tout comme si elle avait été enchaînée.
Elles traversèrent le premier étage et arrivèrent au grand escalier d'honneur. Tandis qu'elles commen-
çaient à le descendre, la marquise dit d'une voix aiguë :
- Je suis sûre que ma chance a tourné. Je vais gagner, je le sens à la pointe de mes doigts.
Elle parlait assez fort pour qu'on l'entendît, Séréna en eut tout de suite l'impression, et, en effet, elle vit au-dessous d'elle, venant de la salle à manger, un petit groupe d'hommes, dragons et doua-165
niers, qu'accompagnait lord Vulcan. La marquise semblait n'avoir rien remarqué, mais Séréna sut, par la pression soudaine de ses doigts, par la brusque tension de tout son corps, qu'elle dissimu-lait. Cependant, de la même voix légère, elle continuait :
- Bah! le jeu est pure affaire de chance. Vous êtes vraiment heureuse, ma chère Séréna, de vous en tenir éloignée. Mais d'aucuns affirment que le mariage aussi n'est qu'un jeu de hasard.
Elles étaient sur les dernières marches du grand escalier, et, avec un petit cri de surprise, la marquise considéra les hommes qui s'avançaient dans le hall.
- Grands dieux! de nouveaux visiteurs! s'écria-t-elle. (Puis, jetant un coup d'œil à son fils, elle ajouta :) Des amis à vous, Justin?
- Oui, des amis, ma mère, répondit le marquis, très grave. Mais, malheureusement, ils sont ici ce soir non par plaisir, mais en service commandé.
Puis-je vous présenter l'officier qui les commande, le lieutenant Delham?
Un jeune homme rougeaud, en uniforme des dragons de la garde, s'inclina, timide.
- Enchantée de faire votre connaissance, lieutenant, dit la marquise. Voulez-vous tenter votre chance aux cartes?
- Hélas! madame, je suis ici en service. Les douaniers ont fait savoir qu'ils avaient vu un navire au pied de vos falaises. Je suis venu vous demander l'autorisation de fouiller votre jardin, et aussi pour savoir si vous auriez connaissance d'un lieu où un bateau pourrait jeter l'ancre et décharger une cargaison?
Les yeux de la marquise étaient dilatés par l'étonnement.
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- Un bateau? Ici? s'exclama-t-elle, regardant les hommes l'un après l'autre. Mais que cherchez-vous donc?
- Des contrebandiers, madame.
- Des contrebandiers! Ah! quelle aventure palpitante! Des contrebandiers à Mandrake! Qu'en dites-vous, Justin?
- Pour moi, c'est une fable, dit lord Vulcan avec calme. Comme le dit très bien le lieutenant Delham, les falaises sont extrêmement dangereuses à cet endroit, et il est bien peu probable qu'un bateau puisse y accoster.
- Oh! mais espérons que c'est possible! s'écria la marquise en battant des mains. Je vous donne ma parole, lieutenant, que j'exigerai de voir la cargaison. Que peut-elle contenir, à votre avis? Des dentelles? Des rubans? Des velours pour se faire des robes? Et peut-être une ou deux bouteilles de cognac français? Honte à vous lieutenant, et à vous tous, qui cherchez à troubler un jeu si agréable!
De bruyants éclats de rire saluèrent ces mots.
Mais la marquise, éblouissant ses auditeurs par son radieux sourire, poursuivait :
- Vous pouvez rire, mais n'y aura-t-il pas un seul d'entre vous, puritains austères et serviteurs de la loi, pour penser à nos besoins à nous, pauvres et faibles femmes? Tout ce qui fait notre bonheur est devenu tellement coûteux depuis la guerre! Et encore quand on peut l'obtenir! Pensez à nous qui déployons tant d'efforts pour rester vos belles enchanteresses, tandis que vous nous privez de l'aide que seuls les Français savent nous apporter.
Plaignez-nous!
- Si nous réussissons à mettre la main sur les contrebandiers, madame, je vous promets que vous 167
saurez ce que contient leur navire, répondit le lieutenant Delham.
- Je retiens la promesse! s'écria la marquise, et je vous en remercie, lieutenant. C'est très galant à
vous, et à vous tous, messieurs. (D'un geste, elle s'adressait aux dragons et aux douaniers ébahis.) Mais je ne veux pas vous empêcher de faire votre devoir. Justin, avez-vous offert à boire à ces messieurs?
- Oui, madame, lord Vulcan nous a admirablement reçus, dit le lieutenant. Mais nous ne devons pas nous attarder davantage. Nous donnez-vous l'autorisation de commencer nos recherches?
- Naturellement! Etes-vous sûr qu'ils se cachent dans le jardin? Ne voulez-vous pas aussi fouiller la maison? Après tout, un de mes invités pourrait être de connivence avec les contrebandiers. On peut échanger des signaux par une fenêtre des chambres.
- Je ne crois pas, madame.
La marquise soupira :
- Vous avez peut-être maison. La plupart d'entre eux sont trop obtus non seulement pour imaginer, mais pour exécuter semblable chose. Un jour, quand j'aurai des loisirs, je me mettrai moi-même à
la contrebande, et alors, lieutenant, vous aurez affaire à un adversaire digne de vous.
- Espérons que ce jour n'est pas trop lointain, madame, fit le lieutenant, galant. Capturer un contrebandier de votre espèce serait un exploit éclatant dans une carrière bien terne.
- Bien dit, fit la marquise d'un ton approbateur.
(Puis tendant la main à Séréna, restée à l'écart pendant la conversation :) Allons, venez, mon enfant, retournons au salon. Dieu! que le jeu va nous paraître fade après cet entretien avec le lieu-168
tenant! Quelle aventure passionnante pour vous!
- Votre serviteur, madame, fit le lieutenant en s'inclinant avant de s'éloigner avec ses hommes.
Séréna entendit lord Vulcan ordonner à un valet de conduire le lieutenant à la porte est, qui menait au jardin. Cette porte, la plus éloignée des falaises, conduisait droit à un jardin de fantaisie enclos de murs, et, de là, dans le dédale d'un ancien labyrin-the, d'où l'on aboutissait dans l'allée des Roses. Il faudrait un bon moment au lieutenant pour atteindre les pelouses qui, d'ailleurs, ne donnaient pas accès aux falaises elles-mêmes si l'on ne passait pas par la petite porte que Séréna connaissait, mais qu'il était presque impossible de découvrir la nuit et sans guide.
A présent, un groupe d'amis, sidérés, entouraient Séréna et la marquise, celle-ci racontant, avec sa verve habituelle, la conversation avec l'officier de dragons.
- Fasse le Ciel qu'ils ne fouillent pas la maison!
disait-elle. Car je vous jure que les barils de cognac reçus de Londres il y a trois jours m'ont tout l'air d'avoir été passés en fraude. S'ils les trouvent, les douaniers vont sûrement nous soupçonner de les avoir introduits nous-mêmes, et qui sait si l'on n'accusera pas Justin d'avoir des actions dans une affaire de contrebande?
A ces mots, il y eut un éclat de rire général, et la marquise poursuivit :
- Oh! je me sens pleine de pitié pour les contrebandiers! Vous n'avez jamais vu jeunes gens plus résolus, plus vaillants que ces soldats. S'ils en viennent aux mains, ma foi, je, ne donne pas cher des contrebandiers, les pauvres!
- Ils peuvent se défendre, fit un petit-maître d'une voix traînante.
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- Je voudrais bien rencontrer quelques-uns de ces gaillards, moi, reprit la marquise. Mais, j'y pense, Isabel Calver et son frère vont pouvoir nous dire à quoi ils ressemblent, puisque, hier, tous deux sont allés à Douvres pour en voir un spécimen.
Il y eut une exclamation de surprise, et plusieurs personnes se mirent à la recherche d'Isabel et de Gilly afin de les questionner.
- Et que pense de tout ceci notre charmante Séréna? dit une voix à l'oreille de la jeune fille, qui, levant les yeux, vit lord Wrotham qui la regardait fixement.
Comme elle hésitait à répondre, la marquise le fit à sa place.
- Elle a peur, la pauvre enfant! dit-elle - mais dans sa voix ne résonnait nulle sympathie, seulement une note de raillerie.
- Et qui pourrait l'en blâmer? rétorqua lord Wrotham. Car il saute aux yeux des plus naïfs que seul Paris a pu produire la ravissante étoffe de sa robe.
La marquise haussa les sourcils, puis se mit à
rire :
- Vous êtes bien malin, Harry. Rien n'échappe à
votre œil d'aigle.
- Pas grand-chose, dit-il. Et même rien lorsqu'il s'agit de cette jeune beauté. (Il lança un regard oblique à Séréna, qui se détourna vivement.) Harriet, j'ai besoin de votre aide, continua-t-il. Notre charmante Séréna est très irritée contre moi. J'ai mis mes excuses à ses pieds, mais elle refuse de m'écouter. Usez de votre influence, Harriet, pour qu'elle veuille bien au moins m'entendre.
Il parlait d'un ton léger, mais sous lequel perçait tant de traîtrise que Séréna ne put que se tourner vers la marquise en disant :
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- Je vous supplie de bien vouloir m'excuser, madame. J'ai très mal à la tête et, avec votre permission, je voudrais bien me retirer.
La marquise lui jeta un coup d'œil. Elle eut la sagesse de comprendre que la jeune fille était à
bout de forces. Il était inutile de chercher à la retenir plu? longtemps.
- Eh bien, allez dormir si vous le désirez, dit-elle.
Il est vrai qu'il fait assez chaud ici pour donner la migraine au plus solide d'entre nous.
- Je vous remercie, madame.
Séréna fit sa révérence sans même regarder lord Wrotham. Tandis qu'elle s'éloignait, elle entendit celui-ci qui, d'une voix claire et nette, disait :
- Harriet, j'ai une proposition à vous faire, une proposition que vous jugerez, j'ai toutes raisons de le croire, fort intéressante.
Paroles inquiétantes comme toutes celles que prononçait lord Wrotham, pensa Séréna, paroles qui, dans son esprit, firent surgir une question : cette proposition pouvait-elle la concerner? Non, c'était là une idée absurde. Vraiment, son imagination battait la campagne! Les événements de la nuit l'avaient à tel point effrayée qu'elle voyait de tous les côtés se dresser des périls menaçants.
Elle arriva dans le grand hall, vide, où deux laquais attendaient près de la porte d'entrée.
Comme elle posait le pied sur la première marche, une question l'arrêta :
- Vous montez, Séréna?
Sorti de sa chambre, le marquis s'approchait d'elle.
- Oui, monseigneur, je vais... je vais me coucher.
Malgré sa résolution de demeurer calme, sa voix tremblait un peu.
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- Quelque chose vous a bouleversée, dit-il. Je l'ai vu tout de suite sur votre visage quand vous êtes descendue avec ma mère.
Elle leva les yeux sur lui. Pour la première fois, elle percevait dans sa voix une note de bonté, presque de compassion. Lui, au moins, était humain parmi tous les gens où son imagination surexcitée ne voyait que des monstres cruels.
Un moment, elle mit en doute ce qui s'était passé
une heure auparavant, ces événements fantastiques, enchevêtrés dans sa tête emplie de visions confuses.
Une seule chose à présent lui paraissait certaine : hors de ce cauchemar horrible que repoussaient toutes les fibres de son être, lord Vulcan était le seul être en qui elle pût avoir confiance.
Les yeux de celui-ci plongeaient dans les siens.
Elle n'avait pas répondu à sa question. Elle demeurait là, si petite, si fragile, le visage blême, les yeux assombris par la douleur. Le marquis avança la main et saisit, sur la rampe, celle de Séréna. Elle était glacée, et il la tint un instant entre les siennes, comme pour la réchauffer.
- Qu'est-il donc arrivé? demanda-t-il doucement.
Pour toute réponse, les doigts de la jeune fille palpitèrent sous les siens comme un oiseau captif, puis s'accrochèrent à lui avec confiance, d'abord, et ensuite à la façon désespérée de quelqu'un qui se noie.
- Je... je ne puis... vous dire, monseigneur.
Ces quelques paroles n'étaient qu'un murmure, et lord Vulcan, pour les comprendre, dut tendre l'oreille.
- Eh bien, n'essayez pas. Demain matin, vous serez mieux.
- Mieux?... répéta-t-elle comme si le mot l'éton-nait. Jamais je n'oublierai... jamais...
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Maintenant, elle était sur le point de pleurer.
Jusque-là engourdie par le choc qu'elle avait reçu, elle commençait à revenir à elle. De nouveau, ses doigts se crispèrent sur ceux de lord Vulcan, et son autre main, inconsciemment, rechercha la main chaude du marquis. Puis, comme une biche effrayée, elle se dégagea :
- Il faut... que je parte.
Elle n'avait plus qu'une idée, être seule, oublier!
Elle monta l'escalier en courant et suivit les couloirs. Alors, réfugiée dans la solitude de sa chambre, elle se laissa tomber sur son lit, le visage enfoui dans les oreillers, en proie à une torture morale que les larmes ne pouvaient soulager.
Le lendemain matin, Séréna avait la tête lourde et les yeux battus, car elle n'avait pu dormir. Eudora ne voulut la laisser lever que tard dans l'après-midi.
Alors, elle vint s'asseoir devant la fenêtre et contempla la mer. Elle consentit à boire le lait que lui avait apporté la servante, mais refusa toute autre nourriture, disant qu'elle n'avait pas faim.
Elle n'avait rien dit à Eudora de ce qui s'était passé. Mais elle gardait la vision obsédante des torches enflammées illuminant la voûte de pierre, et ce corps gisant sur le sol, duquel s'écoulait un flot écarlate. Oublierait-elle jamais ce tragique spectacle?
Dans l'après-midi, Torqo, avec de petites plaintes, vint fourrer son museau dans la main pendante de sa maîtresse, rappelant à celle-ci que sa promenade quotidienne lui manquait.
- Je vais sortir un peu, Eudora, dit Séréna, s'arrachant à grand-peine à sa rêverie.
- Cela vous fera du bien, car vous êtes pâle comme une morte. Si vous étiez encore une enfant, je jurerais que vous couvez quelque maladie.
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- Hélas! soupira Séréna, je ne suis plus une enfant, et ce qui me tourmente, ce n'est pas l'avenir, mais ce qui est déjà passé.
Eudora attendait une confidence, mais celle-ci ne venant pas, elle se tut. Elle connaissait bien ces moments de mutisme, auxquels Séréna l'avait habituée depuis sa tendre enfance : lorsqu'elle était profondément troublée ou blessée, la petite fille ne pouvait parler et souffrait en silence. Le cœur de la servante saignait à l'idée de cette douleur, mais que faire, sinon veiller avec tendresse sur sa jeune maîtresse et espérer qu'un jour ou l'autre elle se confierait à elle.
Elle prit un chapeau de paille, mais, quand elle le présenta à Séréna, celle-ci secoua la tête :
- Donne-moi mon capuchon. J'aime mieux cela, car il cache un peu mon visage.
- Vous avez l'air fatigué, c'est vrai; mais malgré
tout, vous êtes tellement plus jolie que les autres femmes que l'on voit ici.
Séréna sourit à ce compliment d'Eudora.
- Ce n'est pas une question de coquetterie, et, si je préfère mon capuchon, c'est pour que les gens ne me reconnaissent pas.
Aujourd'hui, elle se sentait incapable de causer légèrement, même avec Isabel ou Nicolas.
« Si j'aperçois quelqu'un, pensa-t-elle, je m'enfuie-rai dans la direction opposée. »
De bonne heure le matin, Isabel avait fait demander si Séréna monterait à cheval avec elle, mais la jeune fille avait fait répondre que, très fatiguée, elle désirait se reposer jusqu'à l'heure du dîner. Il était fort improbable qu'Isabel ou Nicolas fussent dans les jardins; mais avec Isabel, on pouvait s'attendre à
tout.
Le capuchon de laine bleu pâle orné de rubans 174
appartenait à Séréna. Yvette lui en confectionnait un autre en velours bordé de martre, mais à cette heure, la jeune fille se sentait heureuse de porter un vêtement bien à elle, acheté avec son propre argent, et non donné par la marquise.
Tout en se reprochant de songer à de si petites choses quand de si graves problèmes se posaient à
elle, elle ne pouvait cependant s'empêcher d'éprouver une pointe de satisfaction à l'idée qu'elle ne devait son capuchon à personne.
Quand elle fut prête, Torqo, sûr de sa promenade, se mit à bondir à travers la chambre. Séréna se dirigea vers la fenêtre, jeta un coup d'œil sur le jardin afin de s'assurer qu'il n'y avait personne, puis ouvrit la porte donnant sur la petite chambre de la tourelle, dont les fenêtres s'ouvraient au midi et permettaient de voir plus loin. Non, décidément, il n'y avait personne, sauf un jardinier qui désherbait un parterre de fleurs.
- Voulez-vous que je passe devant pour vous épargner de mauvaises rencontres dans l'escalier?
demanda Eudora.
Bien qu'elle ne comprît pas les raisons du désir de solitude exprimé par Séréna, elle était prête à le respecter, et à le faire respecter. Quelque chose de grave avait dû se produire pour que sa maîtresse se couchât, pâle et tremblante comme un enfant apeure. Cependant, elle n'avait pas réussi à découvrir les raisons de ce comportement, même après une enquête discrète auprès des domestiques.
Eudora n'entretenait pas des relations très amica-les avec Martha dont elle se méfiait puisqu'elle était attachée au service de la marquise; quant au valet de chambre de lord Vulcan, ne lui avait rien appris : il savait seulement qu'une section de douaniers et de dragons avait fouillé les jardins sans 175
rien trouver. L'origine du chagrin de Séréna, ne serait-ce pas plutôt lord Wrotham? se demandait Eudora. A cette idée, elle grinça des dents, car elle aussi exécrait le séducteur de la jolie Charmaine.
- Je vais passer par le petit escalier, déclara Séréna, prête à sortir. Mais, j'y pense, où peut bien conduire cette porte?
Elle désignait dans la tourelle même, une porte basse, étroite, à la serrure robuste dont la poignée, à la manière ancienne, avait été travaillée à la main.
- Je n'en sais rien, car je ne l'ai jamais ouverte, répondit Eudora.
- Sans doute est-elle fermée à clef, dit Séréna.
(Mais, alors qu'elle tournait la poignée, à sa grande surprise la porte s'ouvrit.) Oh! Eudora! s'écria la jeune fille. Regarde! C'est un autre escalier! Il doit conduire directement au jardin. C'est parfait pour moi, Eudora. Personne ne me verra, et je pourrai entrer et sortir à ma guise.
Elle souriait à présent, et Eudora observa, soulagée, que cette découverte l'avait tirée de sa tor-peur.
- Vous avez raison. Torqo vous protégera et on doit pouvoir emprunter cette issue, sinon elle aurait été verrouillée.
- Allons, viens, Torqo! fit Séréna qui commençait de descendre les marches.
Il fallait aller lentement dans cet escalier en colimaçon où la lumière n'arrivait que par les meurtrières percées dans les murs. Séréna descendit jusqu'au bas des degrés. Une autre porte l'arrêta.
Il faisait noir et elle dut tâtonner pour trouver la serrure. Celle-ci était un peu dure. La jeune fille poussa violemment la porte qui, soudain, s'ouvrit toute grande.
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Elle se trouva alors, non pas dans le jardin, comme elle l'avait espéré, ni dans un couloir, mais sur une espèce de perron aux marches très lisses qui menait directement à une vaste pièce, entourée de rayonnages pleins de livres. Au milieu, un homme âgé était assis devant un grand bureau.
L'espace d'un instant, on ne put dire qui des deux était le plus étonné, de Séréna ou du vieillard. Mais Torqo, las d'être confiné dans l'étroit escalier, devança sa maîtresse, s'élança dans la pièce et, sans attendre d'y être invité, courut droit au vieil homme qu'il flaira en frétillant de la queue, tandis que celui-ci se levait tout en caressant d'une main la tête du chien.
- Veuillez me faire le plaisir d'entrer, mademoiselle, dit-il.
Séréna descendit les marches et s'avança.
- Je vous dois des excuses, monsieur, dit-elle, faisant une révérence. Je croyais que cet escalier me conduirait directement de ma chambre dans le jardin. J'emmenais mon chien faire sa promenade quotidienne.
- Autrefois, c'était ici la salle des gardes, et l'escalier menait à l'une des tourelles où veillaient les guetteurs. On ne s'en sert plus depuis bien longtemps, et j'aurais bien juré que la porte d'en haut avait été condamnée.
- Excusez-moi encore une fois, monsieur, répéta Séréna.
- Mais, je vous en prie, n'en faites rien. Vous êtes la bienvenue ici, mademoiselle. (Le vieillard, d'un geste distrait, porta la main à son crâne chauve.) Oh! mon Dieu, où est ma perruque? Nous sommes si peu habitué à recevoir des visites que nous sommes véritablement très négligé dans notre tenue.
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Il regarda autour de lui et découvrit la perruque pendue au dos d'une chaise. Il la saisit, l'enfonça sur sa tête, légèrement de travers, ce qui lui donnait l'air un peu égaré. Puis, se dirigeant vers la cheminée, il débarrassa un fauteuil des livres qui le recouvraient.
- Veuillez vous asseoir, mademoiselle, fit-il, avec tant de distinction dans les manières que Séréna, tout de suite, comprit qu'il n'était pas un bibliothé-caire ordinaire, comme elle l'avait tout d'abord pensé.
Aujourd'hui voûté, il avait dû, dans sa jeunesse, être un homme de haute taille.
Quand, pour la première fois, il avait levé la tête de dessus son bureau, Séréna avait eu l'impression que ce visage lui était familier; impression fugitive, car maintenant elle ne voyait plus qu'un visage ridé
par l'âge, d'une pâleur maladive.
- Que de livres, observa-t-elle, considérant les volumes qui débordaient des rayons sur le plancher, sur les chaises, sur les tables, et emplissaient toute la pièce.
- Ma bibliothèque, fit le vieillard avec orgueil. Je suis en train d'écrire un ouvrage historique et j'ai besoin de nombreuses références. (Du regard, il désigna un paquet non encore déballé.) Tenez, ceci m'est arrivé hier de Londres par chaise de poste, et je n'ai pas encore eu le temps de l'ouvrir. Aimez-vous les livres, mademoiselle?
- Certes, monsieur! Chez moi, nous avions une grande bibliothèque. Mon père n'aimait pas beaucoup la lecture, mais mon grand-père était un érudit. Peut-être connaissez-vous son nom : sir Hubert Staverley?
- Hubert Staverley! Mais nous étions en classe ensemble! Un garçon très blond, je m'en souviens 178
fort bien, qui nous rendait tous très jaloux, car il décrochait tous les prix.
Séréna se sentit étrangement heureuse de rencontrer quelqu'un ayant connu l'un des siens.
- Vous étiez à Eton, monsieur?
- Oui, comme tous les membres de ma famille.
- Mais quel est votre nom? Auriez-vous la bonté
de me le dire?... commença Séréna.
Mais à cet instant, la porte s'ouvrit. Un petit homme portant la livrée des Vulcan entra.
- J'ai cru entendre parler, monseigneur, et...
Voyant Séréna, il s'interrompit, stupéfait.
- Une visite, Newman! Et Dieu me pardonne, j'ai oublié toute civilité. Apporte une tasse de thé à
cette jeune personne.
- Oui, monseigneur.
La surprise du domestique à la vue de la jeune fille était visible et, dès que Newman eut quitté la pièce, le vieillard se mit à rire :
- Newman a dû croire que vous étiez descendue de la cheminée. Il faut dire qu'à part votre escalier dérobé, la seule issue entre mon refuge et le reste de la maison est solidement verrouillée.
- Vous vous plaisez dans cette solitude, monsieur?
- Oui... Oui, j'aime la solitude, et je n'ai que de rares visiteurs. Mon fils, naturellement, vient me voir souvent, et, de temps à autre, ma femme. Mais Harriet a tant à faire. Elle a toujours adoré recevoir.
Séréna le regarda fixement. Puis elle poussa une petite exclamation. Le vieil homme leva les yeux sur elle :
- Mon Dieu, mon Dieu, je n'aurais jamais dû dire cela! Pourriez-vous oublier ces paroles? (Il eut un clignement d'œil.) Non, ce n'est pas possible. Voilà
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pourquoi je ne reçois personne. Voyez-vous, ma chère, j'ai toujours été incapable de garder un secret.
Il repoussa sa perruque un peu en arrière de sa tête, ce qui lui donna une expression comique; puis il la ramena en avant et Séréna comprit soudain pourquoi, au premier abord, elle avait éprouvé
l'impression que ce visage lui était familier. Justin ressemblait à son père! Mêmes traits bien ciselés, mêmes yeux gris d'acier profondément enfoncés sous les sourcils proéminents, même mâchoire, même nez aristocratique.
Les doigts de Séréna se crispèrent. Si ce vieillard était le père de Justin, alors Justin n'était pas lord Vulcan, il n'avait pas droit au titre de marquis! Le vieil homme riait tout bas :
- Je vais être encore en pénitence. Comme presque toujours d'ailleurs, d'une façon ou d'une autre.
Mais je crois pouvoir faire confiance à la petite-fille de Hubert Staverley. Me donnez-vous votre parole de ne jamais révéler ce que je vais vous dire?
- Je vous le jure, monsieur! s'écria Séréna. Mais je pense avoir deviné votre secret. Vous êtes le marquis de Vulcan, le père de Justin.
- Tout juste, mon petit. Mais je n'aurais pas dû
laisser percer la vérité. C'est une longue histoire, et, à mon humble avis, pas très édifiante. Mais vous pourrez en juger par vous-même. Ah! voici notre thé.
Le domestique entrait, portant un plateau d'argent qu'il posa sur une petite table débarrassée en hâte, par le vieillard, des livres qui la couvraient.
- J'ai fait le thé, monseigneur, dit-il à voix basse.
- Parfait, parfait!
Le vieil homme se tourna vers Séréna : 180
- Veuillez m'excuser, mademoiselle, si je ne fais pas moi-même votre thé, mais je suis très distrait.
Tantôt je mets une trop grande quantité, tantôt pas du tout. C'est pourquoi Newman le fait pour moi. Il est très attentif à n'employer que la dose nécessaire.
Il ne faut pas gaspiller cette denrée, à cause des droits de douane si élevés.
Il versa une tasse, et, soudain, Séréna eut le cœur serré de pitié. Le pauvre homme!... Avait-il une idée du gaspillage extravagant qui se faisait au château?
Ou bien avait-il deviné que ce thé qu'il buvait avait pu entrer dans le pays sans payer la taxe légale?
Le domestique s'étant retiré, le marquis, savourant son thé à petites gorgées, reprit :
- Puisque vous avez découvert mon existence, il est préférable que vous connaissiez la raison pour laquelle je suis ici, sinon vous pourriez imaginer des tas de choses, n'est-ce pas?
- Je serais heureuse si vous me jugiez digne de cette confidence, monseigneur; mais, si vous répu-gnez à me la faire... eh bien, je comprendrai.
- Et vous seriez intriguée pour le reste de votre vie? demanda le vieillard en riant. Non, non, ma chère, j'ai été jeune, et toujours curieux de ce qui concernait les gens. Aujourd'hui, mes préférences vont aux découvertes qu'on fait dans les livres; mais, à votre âge, j'aimais mieux les histoires vivantes. Et, pour commencer, vous connaissez ma femme, n'est-ce pas?
- Oui, monseigneur.
- Et mon fils?
- ... Oui.
Séréna avait eu une hésitation avant de répondre, mais le vieillard parut très satisfait.
- Un garçon magnifique dont je suis très fier! Lui, il ne m'oublie jamais. Jamais! Quelquefois, nous 181
lisons ensemble, mais le plus souvent nous causons.
Il me raconte tout ce qui se passe à l'extérieur, dans ce monde que je n'ai pas regretté une minute d'avoir quitté. Et Justin lui-même ne me donne pas de regrets. Un garçon très bien, Justin, très bien.
Il semblait que le vieillard eût oublié ce qu'il voulait confier à Séréna; enfin il reprit le fil de ses idées :
- Mais vous désiriez savoir pourquoi je suis ici?
Eh bien, la cause de tout cela, c'est le jeu.
- Le jeu!... s'exclama Séréna.
- Oui, je sais ce que vous pensez. Vous pensez que je suis comme ma femme. Mais non, ce n'est pas tout à fait cela. Moi, je ne suis pas un passionné
des cartes. Autrefois, à Londres, il m'arrivait parfois de faire une partie, bien entendu. Je jouais surtout pour tuer le temps pendant que Harriet était au bal.
Rien de plus. Je n'avais aucun penchant pour ce jeu d'enfer où certains se complaisent. J'aimais mieux les livres et, déjà, j'avais commencé l'histoire de Mandrake.
- Est-ce là ce que vous êtes en train d'écrire?
interrompit Séréna.
- Oui, ce que j'écris depuis vingt ans. Ce sera un beau récit quand il sera fini... si jamais je le finis.
(Avec un petit sourire il regarda autour de lui, puis il poursuivit :) A parler franc, ce que j'ai toujours aimé par-dessus tout dans ma vie, ce sont les livres.
C'est ce que dit Harriet, qui prétend que j'aurais dû
épouser une bibliothèque. Une plaisanterie, mais qui contient un grain de vérité. Pour elle, je ne suis, bien sûr, qu'un vieux grimàud. Sans doute étais-je trop âgé pour être le mari de la ravissante enfant qu'elle était lorsque je la vis pour la première fois.
Mais pour moi, elle incarnait à elle seule tous les contes de fées que j'avais lus dans mon enfance. On 182
ne peut trouver de mots pour la décrire... pour décrire ce visage incomparable... Et je pensais... je croyais pouvoir la rendre heureuse. (Le vieillard soupira et fixa le feu.) Mais j'étais trop âgé! Bientôt, j'en eus assez du tourbillon mondain, de cette vie de plaisirs. Je n'avais plus le temps de lire ni d'écrire.
Je revins à Mandrake, laissant Harriet à elle-même.
Puis, un beau jour, celle-ci revint aussi à Mandrake.
Et, pour la première fois, nous nous querellâmes, car elle voulait transformer la maison, recevoir des tas de gens. Pour moi, habitué à être seul, l'idée de tous ces invités m'était insupportable. D'autre part, je voulais travailler à mon livre.
De nouveau, un léger soupir, et Séréna comprit que l'amer souvenir de querelles et de discussions revenait à la mémoire du vieillard. Puis il continua :
- Au moment où les choses en arrivèrent au pire, un de mes amis, Français émigré, garçon fort distingué, le prince Charles de Fauberg Saint-Vincent, tomba malade. Jeune, encore à la fleur de l'âge, il souffrait du cœur. Comme j'en souffrais moi aussi, depuis mon enfance, depuis que j'étais à Eton, avec votre grand-père. Le prince se croyait à l'article de la mort. Pas d'énergie, ces étrangers, même les meilleurs d'entre eux. Charles était aussi un ami de Harriet qui me pria de causer avec lui et de le secouer un peu. Amorphe, il restait couché en attendant de mourir. Je me rendis à son chevet.
« Charles, mon ami, lui dis-je, vous n'êtes pas malade. Allons! un effort, et retournez dans le monde.
Vous avez encore devant vous nombre de belles années. - Trop tard, mon cher, me dit-il, car je meurs. - Vous vous mourez! m'écriai-je. Vous êtes fou! Vous n'êtes pas plus mourant que moi. Bien sûr, nos cœurs nous jouent à tous deux de mauvais 183
tours, de temps à autre, mais nous pouvons fort bien, vous et moi, ne pas mettre le pied dans la tombe avant un quart de siècle! » Il ne répondit rien. Résolu à l'exciter, je lançai : « Parions, Charles, que je mourrai avant vous. Combien? » Il eut un faible sourire : « Vous perdrez votre argent, Vulcan. » Je secouai la tête : « Non, je gagnerai le vôtre.
Que parions-nous? - Ce que vous voudrez, répondit-il, car je suis sûr de gagner. - Dix mille guinées, dis-je. - Non, vingt mille. Vingt mille guinées que je meurs avant vous, Charles! » Pour la première fois depuis des semaines, il éclata de rire. « Eh bien, je vivrai pour emporter le pari! » cria-t-il.
Le vieillard respira longuement :
- Pouvez-vous deviner la fin de l'histoire?
- Je crois que oui, répondit Séréna.
- Ma femme avait besoin d'argent pour Mandrake.
Moi, je voulais la solitude. Je me dis maintenant que l'affaire n'a pas été très honnête. Mais le prince disposait d'une fortune énorme. Vingt mille guinées, pour lui, c'était une bagatelle. Pour Mandrake, c'était beaucoup. Je mourus donc de la petite vérole. Seuls ma femme et mon très dévoué valet de chambre me soignèrent pendant ma maladie. Mon cercueil fut fermé sans que personne assistât à la mise en bière, à cause de la contagion. On m'enterra en grande pompe dans le caveau de famille. Mais je suis demeuré ici, vivant.
Le vieillard s'esclaffait, et Séréna ne put que l'imiter.
- Quel conte extraordinaire! s'exclama-t-elle.
- C'est bien mon avis, dit le vieux marquis. Peut-
être un jour l'écrirai-je moi-même. Mais on ne pourrait pas le publier.
Séréna ne put s'empêcher de formuler la question qui lui venait aux lèvres :
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- Et votre fils? Qu'en pense-t-il?
- Ah! Justin... Il n'a appris la vérité que plus d'un an après. Au début, il était furieux. A dire vrai, je ne l'avais jamais vu dans une telle colère. Il jurait ses grands dieux qu'il allait dévoiler toute l'histoire.
Nous étions très ennuyés, mais nous réussîmes enfin à le persuader de n'en rien faire. Je dis nous, mais en fait cela veut dire Harriet, et elle seule.
D'abord l'argent était dépensé, et personne ne désirait le rendre. Ensuite, je me trouvais très satisfait de ma nouvelle vie. J'ai, en somme, tout ce qu'il me faut, mon confort, mon valet de chambre, la vue de mes fenêtres, et j'habite Mandrake.
Le vieux marquis fit un geste du bras et ajouta :
- De plus, j'ai tout mon temps pour écrire. Si vous saviez, combien j'avais horreur de ces écervelés qu'il me fallait rencontrer tous les soirs! Des gens qui ne lisent jamais, excepté les cartes d'invitation aux soirées des maisons à la mode. Oh! et ces interminables dîners! Dieu merci, maintenant l'ennui du beau monde m'est épargné!
A l'entendre, on eût cru un petit polisson faisant l'école buissonnière, et Séréna ne put réprimer un sourire.
- Je vous suis très obligée, monseigneur, dit-elle, de m'avoir confié votre secret. Celui-ci, je puis vous en donner l'assurance, sera bien gardé. Maintenant, il me faut vous quitter, sinon je troublerais votre solitude.
- Oh! mais j'aime bien avoir des visites de temps en temps, surtout des visites de jolies femmes comme vous.
Séréna lui adressa un sourire :
- Je vous remercie du compliment, monseigneur.
Puis-je revenir vous voir?
- Je serais très peiné si vous ne reveniez pas.
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Mais n'oubliez pas que personne ne doit savoir que nous nous sommes rencontrés.
- Vous avez ma parole d'honneur, monseigneur; nul ne saura que je suis venue jusqu'ici. Et si vous désirez ne plus me revoir, c'est très simple : fermez la porte à clef.
- Je n'y ai jamais pensé, dit le vieux marquis. Et la porte restera ouverte, constamment ouverte.
Vous me promettez de revenir?
- Je vous le promets.
- A présent, vous désirez aller au jardin. Moi, j'y vais à la nuit pour prendre l'air. Newman et moi, nous nous promenons ensemble. Mandrake, au clair de lune, a quelque chose de merveilleux. Un soir, vous m'accompagnerez, et je vous montrerai combien c'est beau.
- J'en serai très heureuse, fit Séréna avec simplicité.
Le vieillard tira la sonnette et, presque immédiatement, le domestique entra.
- Conduis Mademoiselle au jardin, Newman.
Séréna fit une révérence.
- Au revoir, monseigneur, et merci encore une fois.
- Votre serviteur, ma chère enfant.
Il porta à ses lèvres la main de Séréna. Comme il penchait la tête, ses larges épaules se détachèrent sur le cadre lumineux de la fenêtre, et la jeune fille pensa qu'on aurait pu le confondre avec Justin.
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