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Une brève histoire du capitalisme

Si l’on veut comprendre les extraordinaires surprises que pourrait réserver l’avenir, il convient de connaître l’essentiel de celles du passé. Elles aident en effet à cerner ce qui est possible, ce qui change, ce qui est invariant. Elles aident surtout à prendre conscience des formidables potentialités de l’Histoire.

Douze siècles avant notre ère, sur les rives de la Méditerranée, dans les interstices des empires, s’esquissent les premiers marchés et les premières démocraties. Ils formeront, deux mille ans plus tard, l’Ordre marchand. Nous y sommes encore ; nous y resterons sans doute encore pendant longtemps. En voici l’histoire et les lois, qui sont aussi celles de l’avenir.

Même si les livres d’histoire, aujourd’hui encore, s’intéressent plus au sort des princes qu’à celui des marchands, et s’ils préfèrent raconter la montée et le déclin des empires qui vont continuer à se partager le monde pendant les millénaires suivants, l’essentiel du mouvement de l’Histoire se joue, dès ce moment, ailleurs : dans la naissance d’un ordre individualiste, érigeant les droits de l’homme en idéal absolu. Un ordre capable, en violant sans cesse son propre idéal, de produire des richesses mieux qu’aucun autre avant lui.

Cet ordre n’est d’abord qu’un minuscule parasite à l’intérieur des sociétés théocratiques ou impériales. Puis il les concurrence et remplace progressivement tous les princes par des marchands, tous les services par des produits en série. Sur un espace de plus en plus vaste, avec des technologies de plus en plus efficaces, à la fois dans la violence, l’injustice et la splendeur, il installe le marché et la démocratie, la démocratie de marché. Il fait naître, malgré mille soubresauts (qui bouchent encore à beaucoup la perspective), l’Ordre marchand. Il fait triompher un idéal de la liberté pour chaque homme, en tout cas pour les mieux préparés à la conquérir. De siècle en siècle, il épure toutes ses institutions, jusqu’à atteindre, un jour prochain, son paroxysme.

L’idéal judéo-grec : le neuf et le beau

Vers 1300 avant notre ère, la façon cyclique de penser le monde, alors dominante, est bouleversée par quelques Méditerranéens incroyablement inventifs : Grecs, Phéniciens, Hébreux. Ils ont en commun la passion du progrès, de la métaphysique, de l’action, du neuf et du beau.

Pour mieux se défendre contre leurs voisins, les Grecs révolutionnent les bateaux, les armes, la poterie et la cosmogonie. Installés en Syrie et sur la côte méditerranéenne, les Phéniciens créent le premier alphabet qui permet de transcrire les autres langues pour mieux commercer avec leurs voisins. Exactement au même moment, quelques bergers, qui se désignent eux-mêmes comme Hébreux pour mieux affirmer leur identité, quittent la Mésopotamie pour Canaan, terre promise par leur Dieu unique et universel.

Pour ces trois peuples, la vie humaine passe avant toute chose ; pour eux, tout homme est égal de l’autre (à l’exception des esclaves et des « métèques ») ; la pauvreté est une malédiction ; le monde est à domestiquer, à améliorer, à bâtir, en attendant qu’un Sauveur vienne en changer les lois. Pour la première fois, l’avenir humain terrestre est pensé comme pouvant  – comme devant  – être meilleur que le passé. Pour la première fois, l’enrichissement matériel est envisagé comme une façon de se rapprocher du ou des dieux. Tel est l’idéal qui s’installe ; il deviendra celui de l’Occident, puis celui de tout l’Ordre marchand jusqu’à aujourd’hui : l’idéal judéo-grec.

Un siècle plus tard, vers 1200 avant notre ère, les Phéniciens fondent Tyr, Sidon, Utique, Carthage, Gadès (Cadix). Les Hébreux quittent Canaan pour l’Égypte. Dans le Péloponnèse, deux autres peuples venus d’Asie centrale (les Doriens et les Ioniens) développent quelques villes, dont Sparte  – ville agricole employant beaucoup d’esclaves étrangers  – et Athènes  – petit port de commerce entièrement tourné vers le large. Les Spartiates, paysans et sédentaires, deviennent une nation militaire par peur de leurs propres esclaves, tandis que les Athéniens, marchands, lettrés, marins, se dotent d’une formidable flotte pour se défendre contre leurs voisins. Au même moment, selon la légende, Troie disparaît sous les coups des Mycéniens, c’est-à-dire des Crétois : première guerre entre l’Europe et l’Asie.

Philosophes, interprètes, marins, médecins, artistes et marchands (grecs, phéniciens et juifs, mais aussi mongols, indiens et perses) développent alors des circuits de commerce entre tous les empires de l’Eurasie. Passant toutes les lignes, même pendant les guerres, ils font circuler idées et produits de la péninsule Ibérique jusqu’en Chine, où les Shang sont alors renversés par les Zhou, première dynastie à l’existence historiquement établie et dont les chefs prennent le titre de tianzi (« fils du Ciel »).

Vers l’an 1100 avant notre ère, le peuple juif, de retour sur sa terre après son séjour égyptien, choisit des juges pour le diriger. Puis, en l’an mil, pour se défendre contre les philistins, la mort dans l’âme, il se résigne à mettre en place une monarchie (Saül, puis David, puis Salomon), elle aussi historiquement établie, avant de se scinder (en 931) en deux royaumes.

Peu après, les marchands d’Athènes font valoir leurs droits contre les propriétaires des campagnes environnantes ; ils inventent, pour leur seul bénéfice, les rudiments de ce qui deviendra la démocratie et la monnaie.

La première met à bas les empires dynastiques ; la seconde permet d’exprimer la valeur de tout objet d’après un étalon unique. L’une et l’autre visent à retirer le pouvoir aux religieux et aux militaires pour le confier aux marchands. Les esclaves, si nécessaires aux deux ordres antérieurs, sont encore pour longtemps essentiels au fonctionnement de cet ordre nouveau.

L’idéal judéo-grec se précise : la liberté est une finalité, le respect d’un code moral, une condition de survie ; la richesse, un don du ciel ; la pauvreté, une menace. Liberté individuelle et Ordre marchand seront désormais inséparables ; ils progresseront ensemble jusqu’à nos jours.

Vers - 850, les Phéniciens améliorent leur alphabet ; nous l’utilisons encore. Les Araméens s’installent en Syrie pendant que, tout à côté, en Israël, prophétisent Amos, Isaïe et Osée.

Un peu plus tard, en 753 avant notre ère  – alors que la minuscule Athènes est en passe de devenir une des puissances les plus influentes du monde, moins par ses armées que par ses idées et ses œuvres d’art  –, en Chine, de loin la plus grande puissance démographique du moment, les Zhou s’entre-déchirent en royaumes combattants ; cependant que, de l’autre côté de la Méditerranée, est fondé, dans l’indifférence générale, un autre village : Rome.

Au point de rencontre entre l’Asie et l’Occident, la Mésopotamie est alors le lieu de toutes les invasions et de grands mouvements de populations : en 722, les Assyriens de Sargon prennent la Samarie et exilent le peuple juif en Assyrie, avant d’être eux-mêmes, en 630, chassés de chez eux par les Mèdes, qui renvoient les juifs sur leur sol.

Les deux siècles suivants sont vertigineux : les principes de l’individualisme se précisent, au rythme d’événements dont les conséquences résonneront longtemps. En 594, Solon impose aux Athéniens la première Constitution démocratique de l’Histoire ; en 586, le roi babylonien Nabuchodonosor détruit Jérusalem et déporte à nouveau les juifs, cette fois à Babylone ; en 538, des nouveaux venus descendus des montagnes, les Perses, dirigés par leur roi Cyrus, se dirigent eux aussi vers les plaines fertiles de Mésopotamie. Ils prennent Babylone et renvoient une nouvelle fois les juifs en Israël, avant d’envahir la région entière  – de la Mésopotamie à l’Égypte  –, mettant fin pour toujours, en 525 avant notre ère, au bimillénaire Empire égyptien. Au même moment, un lettré chinois, Lao Tseu, affirme que le bonheur est dans le non-agir et que la seule vraie liberté est celle qui permet de ne pas dépendre de ses propres désirs. En Inde, un riche prince, Gautama, refuse la succession de son père, devient « l’Éveillé » – Bouddha  – et redonne une vie nouvelle à l’ancienne doctrine de la région, l’hindouisme. Peu après, en Chine, un autre lettré, Confucius, explique que le bonheur exige le respect de la politesse, de la famille, des traditions, de la hiérarchie et des Anciens.

Là se situe le grand tournant dont nous sommes encore les héritiers et dont l’avenir portera longtemps les traces : l’Asie entend libérer l’homme de ses désirs, tandis que l’Occident souhaite lui permettre d’être libre de les réaliser. L’une choisit de considérer le monde comme une illusion ; l’autre, d’en faire le seul lieu de l’action et du bonheur. L’une parle de la transmigration des âmes, l’autre de leur salut.

En Méditerranée (où Rome devient, en 510, une république pour quelques citoyens libres), la minuscule Athènes, à la surprise générale, résiste aux assauts des formidables troupes de l’Empire perse, qui conquièrent pourtant, l’une après l’autre, toutes les villes grecques d’Asie Mineure. Mieux encore : Athènes, aidée de Sparte, met les armées perses en déroute : Darius, roi des Perses, admirateur du plus grand philosophe grec de l’époque, Héraclite, est battu à Marathon en 490 ; son successeur, Xerxès, est écrasé dix ans plus tard, par la ruse, à Salamine. Pour la première fois, une ville minuscule résiste à des empires. Ce ne sera pas la dernière.

Le petit monde marchand, que personne ne prend encore au sérieux, démontre ainsi déjà qu’il est habité d’une rage intérieure, d’une farouche envie de vivre libre, et qu’il peut résister à beaucoup plus grand que lui. Par ailleurs, pour la première fois aussi, l’Occident résiste à des envahisseurs venus d’Orient. L’Ordre marchand suscite alors l’intérêt de nombreux peuples. Il se renforce et ses valeurs se précisent.

Pendant qu’en Israël la prophétie annonce les désastres à venir, en 444, Périclès, chef incontesté d’Athènes, fait de la métropole hellénique une grande puissance militaire, économique et culturelle ; pendant vingt ans s’y épanouissent la sculpture, la poésie, le théâtre, la philosophie et l’idéal démocratique  – jusqu’à ce que, en 420, une guerre absurde contre Sparte conduise à la victoire d’un voisin occidental, Philippe, roi des Macédoniens.

Leçon universelle : quand une superpuissance est attaquée par un rival, c’est souvent un tiers qui l’emporte. Autre leçon encore : le vainqueur fait souvent sienne la culture du vaincu. Autre leçon, enfin : le pouvoir sur le monde continue de se déplacer vers l’ouest, même si les principales richesses restent encore à l’est.

Aussi, après que Philippe a pris le contrôle du Péloponnèse (et pendant que Platon met en forme la pensée de Socrate), son fils Alexandre, élève d’Aristote, ne convoite que l’Inde, qu’il atteint en 327. Il en repart deux ans plus tard pour mourir, en 323, dans la capitale perse. Son empire éclate alors en trois morceaux  – grec, perse et égyptien  – à la splendeur durablement languissante. La Grèce a fait son temps.

La richesse reste à l’est. En Inde, s’épanouissent d’innombrables petits royaumes aryens. En Chine, à partir de 220 avant notre ère, en onze ans d’un règne époustouflant, l’empereur Quin Tshin Huangdi unifie le pays par la construction d’une capitale, Xianyang, l’uniformisation de l’écriture et la construction de la Grande Muraille, avant de se faire enterrer avec quatre armées de pierre. Au tournant de notre ère, une nouvelle dynastie, celle des Han, y adopte le confucianisme, résiste à des envahisseurs dits « Xiongnu », et ouvre la route de la Soie, première voie commerciale avec l’Occident.

A l’ouest, Rome devint l’héritière des Grecs sans les avoir vraiment combattus ; elle construit un nouvel empire, le premier dont le centre soit en Occident. Autour des mêmes valeurs judéo-grecques, qu’elle porte plus loin, Rome se pense comme une imitation d’Athènes en plus grandiose, jusque dans son panthéon religieux et son système politique. Ayant tiré les leçons de la défaite d’Athènes devant les Macédoniens, et des siennes propres contre les Gaulois de Brennus, Rome se dote d’une très puissante armée de terre. La ville contrôle bientôt toute l’Europe occidentale, l’Afrique du Nord et la Méditerranée, poussant des pointes en Europe du Nord et dans les Balkans. En 170, Antiochos IV pille le temple de Jérusalem ; en 125, la Gaule du Sud devient romaine. La pax romana est à son apogée quand, en 44 av. J.-C., un général, Julius César, revenu triomphant du nord de la Gaule, met à genoux le Sénat de la République, y fait admettre des représentants des peuples vaincus, tente de se faire proclamer empereur et poursuit ses rivaux jusqu’en Égypte, d’où il revient pour se faire assassiner. En 27 av. J.-C., son successeur, Octave, devient César Auguste, premier empereur. Soucieux d’éviter toute révolte aux frontières, ses successeurs matent la révolte égyptienne et font taire tous les dissidents dont, en 30, un rabbi de Jérusalem nommé Jésus, puis d’autres juifs révoltés, avant de détruire Jérusalem en 70 et d’y massacrer une fois de plus tous les juifs. Le christianisme est né.

Lors d’un premier concile, à Jérusalem, en 48, le christianisme (d’abord allié des Romains contre les juifs, puis pris dans la même haine) apporte aux païens le message du judaïsme en le transformant : tous les hommes sont unis en Jésus-Christ ; puisque le Messie attendu est venu, le peuple juif, qui en avait annoncé l’arrivée, n’a plus de raison d’être et doit se convertir ; l’Église sera le nouveau peuple élu ; la pauvreté et la non-violence seront les seuls chemins vers le salut ; l’amour est la condition de l’éternité ; la création de richesses n’est plus une bénédiction ; le progrès n’a plus d’intérêt. L’idéal judéo-grec s’en trouve sérieusement modifié.

S’organise alors un syncrétisme entre les pensées chrétienne, romaine, grecque et juive : l’amour de Dieu est la plus précieuse des valeurs ; seule l’Église  – et accessoirement les princes qui lui sont soumis  – peut accumuler des richesses, qui ne sauraient servir qu’à aider chacun à préparer son salut.

Le christianisme gagne alors un nombre croissant d’adeptes dans l’Empire romain, par la seule force de sa philosophie. Il aurait pu conduire à ce moment à un recul de l’Ordre marchand, de la liberté, et de l’individualisme au profit de la fraternité, de l’égalité, de la non-violence, de la frugalité et de l’humilité ; mais il n’en sera rien. Leçon pour l’avenir : une doctrine religieuse, si influente soit-elle, ne réussit pas à ralentir la marche de la liberté individuelle. De fait, aucune force, jusqu’à aujourd’hui, ni religieuse ni laïque, n’a réussi à la freiner durablement.

À la différence des autres empires avant elle, Rome n’a, à ce moment, pas de rivaux, seulement des ennemis : des tribus venues de l’Est, soucieuses de profiter des richesses et du climat méditerranéens la harcèlent de toutes parts.

Rome doit donc installer à ses frontières des armées de plus en plus coûteuses. Il lui faut gérer la multiplicité des langues et des croyances de ses soldats, la lourdeur de la logistique, la difficulté d’en réunir le financement. L’empereur Marc Aurèle va jusqu’à passer lui-même vingt ans, de 160 à 180, aux frontières de l’Empire.

Mais ces efforts échouent ; sous les coups de Germains et de Slaves, eux-mêmes bousculés par des Turcs et des Mongols, Rome recule et se fatigue, bientôt concurrencée par d’autres villes de l’Empire, telle Byzance en Asie Mineure.

En 284, l’empereur Dioclétien essaie, encore une fois, de collecter pour Rome des impôts de moins en moins acceptés. En vain. L’Empire n’a plus les moyens de financer sa défense. En 313, son successeur, Maxence, pour tenter de reconquérir l’appui du peuple et des nobles, accorde la liberté du culte aux chrétiens, de plus en plus nombreux ; en vain encore : en 320, Constantin, vainqueur de Maxence, se convertit ; en 395, à la mort de l’empereur Théodose, l’Empire romain, ingérable depuis un seul centre, se scinde définitivement en deux parties, autour de deux capitales : Rome et Byzance, devenue Constantinople. Commence l’Empire romain d’Orient. L’Europe s’éloigne de l’Asie.

De multiples tribus indo-européennes (Goths, Francs, Vandales, Slaves, Alamans, Lombards, Vénètes, Teutons, Vikings, Huns et Mongols) se mêlent alors pour attaquer ce qui reste de l’Empire romain d’Occident. Ces envahisseurs ne pensent qu’à devenir romains  – c’est-à-dire, en fait, chrétiens et judéo-grecs  – par leur culture et leur mode de vie. En 406, des masses nomades franchissent le Rhin et pénètrent dans l’Empire romain ; les Huns poussent vers Rome les Wisigoths, qui reculent au moment de porter l’estocade finale.

La fin est quand même proche : en 476, à Rome, le dernier empereur d’Occident, Augustinus, est remplacé par un roi wisigoth, Odoacre. L’Empire romain d’Occident disparaît. Pour la première fois, un empire est vaincu sans qu’un autre lui succède. Ce ne sera pas la dernière.

Autour de Constantinople, l’Empire romain d’Orient reste à peu près intact. En Europe occidentale, par contre, les évêques, les princes, les bourgs s’organisent en petites puissances autonomes. En 496, comme beaucoup d’autres princes d’Occident, Clovis, roi des Francs, se fait baptiser chrétien et se détache des derniers lambeaux de l’Empire romain. Toute l’Europe, parcourue de brigands et de bagaudes, se structure autour de royaumes miniatures, de villas gallo-romaines et de couvents, rares espaces protégés.

Pendant ce temps, en Asie, en Amérique, en Afrique, d’autres empires disparaissent, quand les dirigeants ne réussissent pas  – comme à Palenque, au Mexique  – à éviter la disparition des ressources naturelles ; ou survivent, quand un prince organise à temps le déménagement de sa capitale  – comme, plus tard, la cité d’Amber, au Rajasthan, déplacée à Jaipur. En Chine, les dynasties se succèdent aussi, sans refaire l’unité du territoire, défaite depuis la fin de la dynastie Han, au début du IIIe siècle, jusqu’à ce que, en 618, la dynastie Tang relève le pays : le bouddhisme devient alors la religion de l’État ; la capitale, Xi’an, est encore, de loin, la ville la plus peuplée du monde. Puis les Tang s’effacent à leur tour dans une période chaotique, dite des cinq dynasties et des dix royaumes. Partout dans le monde les empires sont de plus en plus fragiles, ingérables.

Au même moment, en 622, en Arabie, Mohammed, qui deviendra le Prophète, fuit La Mecque pour Médine ; son message se durcit et devient conquérant ; le Coran est peu à peu élaboré ; commence l’islam. En moins d’un siècle, cette force à la fois religieuse, politique et militaire bouscule des structures vieillissantes, comme le christianisme l’a fait avant lui. Il met fin, par les armes, à des empires millénaires au nom d’une nouvelle forme de monothéisme ; en moins d’un siècle, les troupes des successeurs du Prophète constituent même un nouvel empire, léger, volatil, presque nomade. Pour financer leurs armées, ces premiers califes, installés à Damas puis à Bagdad, utilisent pour la première fois des banquiers, tous juifs parce qu’ils sont les seuls à être autorisés par leur religion à faire commerce d’argent. Les troupes de l’islam conquièrent rapidement le Moyen-Orient, la Mésopotamie, l’Égypte, l’Afrique du Nord et l’Espagne ; convertissant souvent les peuples par la force, avant d’être arrêtées à Poitiers, en 732, par des troupes franques.

L’Empire musulman, le califat, s’organise autour d’institutions légères, plus efficaces que celles des empires antérieurs, dont il utilise tous les savoirs et toutes les richesses. Devenu une des deux plus grandes puissances du monde avec la Chine, le califat fixe ses capitales à Bagdad et à Cordoue. S’y retrouvent tous les produits, toutes les religions, tous les savoirs, dans une coexistence méfiante, jalonnée d’escarmouches. Les routes se font plus sûres. Les marchés d’Europe et d’Asie s’éveillent à nouveau. Marchands, financiers, lettrés, musiciens, poètes, soldats circulent ainsi de ville en ville, de foire en foire.

Foires, villes et nations

Au IXe siècle, plus au nord, dans l’ancien Empire romain d’Occident, apparaissent les premières villes-foires de la chrétienté, relais de celles de l’islam ; des embryons d’États s’y constituent. En 800, l’Empire romain d’Occident, apparence plus que réalité, renaît en Germanie, d’abord avec Charlemagne, puis avec Otton et Frédéric. A côté, s’organisent deux nations (la France dominée par des Francs et la Russie par des Vikings) et d’innombrables principautés dominées par les Wisigoths en Espagne, par les Saxons en Allemagne et en Flandre, par les Lombards en Italie.

Cette histoire est toujours la nôtre : aujourd’hui encore, la France, la Russie, l’Italie, l’Espagne et l’Angleterre portent le nom d’un de leurs envahisseurs de cette époque ; l’Allemagne porte, elle, celui de trois d’entre eux, selon la langue dans laquelle on la nomme. Et l’on trouve des Vikings, nomades venus du Nord, parmi les fondateurs des peuples danois, suédois, français, islandais, anglais, russe et italien.

En Chine, en 960, l’unité du sud du pays est refaite par les Song, puis consolidée, en 1115, par les Jin, qui s’organisent surtout sous la pression militaire des principautés du Nord.

En Méditerranée, l’islam est encore à la pointe de ce qui va devenir l’Ordre marchand. A Cordoue, la capitale du califat, plus grande ville d’Europe, on parle en arabe, on pense en grec et on prie en latin, en arabe ou en hébreu. Les richesses y affluent de partout : l’or d’Afrique, les épices d’Asie, le blé du reste de l’Europe. Il y a plus de livres dans la bibliothèque du calife que dans toutes les autres bibliothèques européennes réunies.

L’autre grand empire du monde, l’Empire chinois, contrôle toutes les mers d’Asie ; il organise le mouvement des épices vers l’Europe, en échange de produits agricoles et artisanaux, sur des bateaux impressionnants, possédant gouvernails et boussoles.

Au milieu du XIIe siècle, l’islam d’Europe est encore la première puissance de Méditerranée. A Cordoue, capitale d’un Empire musulman qui s’étend de l’Andalousie à la Libye, se retrouve une élite créatrice exceptionnelle : banquiers, poètes, savants, marchands, d’Omar Khayyâm à Ibn Gabirol, de Maïmonide à Averroès. En Méditerranée, les flottes et les armées musulmanes commencent à affronter les nouvelles forces des princes chrétiens, partis en croisade pour récupérer les Lieux saints et ouvrir une voie commerciale vers l’Asie.

Au milieu du XIIe siècle, la plus grande ville d’Asie est encore Xi’an ; Paris, capitale du royaume le plus peuplé d’Europe, ne joue alors qu’un rôle économique et culturel marginal ; la ville la plus puissante d’Europe est encore Cordoue.

Jusqu’à ce que, en 1148, les nouveaux maîtres de Cordoue, les Almohades, docteurs de la foi venus du Sud marocain, interdisent aux musulmans l’étude de la pensée grecque et expulsent juifs et chrétiens de leur empire. Alors qu’au même moment, de l’autre côté de la Méditerranée, d’autres chefs musulmans partent à la reconquête des Lieux saints que viennent d’occuper les croisés.

En cette année-charnière, l’islam triomphe en Orient mais perd les moyens de l’emporter en Occident. En se fermant à la science, il perd toutes chances de garder la direction de l’Ordre marchand, et décline. Au même moment, la Chine en fait autant.

Le monde change donc radicalement : les deux grands empires, le chinois et le musulman, tournent le dos à la compétition qu’impose l’Ordre marchand. L’Inde, divisée en trop de royaumes flamboyants, ne s’intéresse pas au reste du monde, si ce n’est pour échanger avec lui les richesses nécessaires à la splendeur de quelques princes. Menacée par l’islam,

Byzance n’a pas non plus l’agilité, ni la force, pour devenir une très grande puissance marchande.

Ces événements du milieu du XIIe siècle pèsent d’un poids très grand sur notre présent, et plus encore, on le verra, sur notre avenir.

Le cœur du pouvoir du monde bascule alors vers l’Europe chrétienne, sans pour autant s’installer dans l’un des grands royaumes en formation : la France, l’Angleterre, la Russie restent gérées, comme les plus vieux empires, sous le système de la féodalité ; le travail non salarié, gratuit ou forcé, y représente encore l’essentiel de la production, et la noblesse s’y maintient au pouvoir en protégeant les serfs contre tous ceux qui bougent (mercenaires, brigands, marchands, marins, médecins, pèlerins, jongleurs, musiciens, explorateurs, philosophes et mendiants). Même en France, pays de loin le plus peuplé et le plus prometteur, l’empire fait la loi : la mer n’est pas l’horizon ; le marchand n’est pas le maître ; la terre est encore au pouvoir.

Et pourtant, dans quelques rares foires du continent, le nouvel ordre, encore dérisoire, parasite, inaperçu mais révolutionnaire s’insinue dans les interstices de ces royaumes : l’Ordre marchand est encore là de nos jours, plus puissant que jamais, et sans doute pour très longtemps.

Dans ces premiers bourgs, il est possible de penser plus librement qu’ailleurs ; les pouvoirs religieux et militaires y perdent peu à peu le contrôle de l’économie et du politique ; une nouvelle classe dirigeante, composée des marchands et des financiers, y érige ses propres libertés en valeur suprême ; cette classe neuve exploite esclaves, paysans, salariés et artisans ; elle fait du contrôle des outils de travail l’instrument de son pouvoir. Cette nouvelle élite s’allie aussi à l’Église, dont les préventions envers les métiers d’argent diminuent en même temps qu’augmentent les restrictions qu’elle impose à la sexualité.

Ces élites marchandes approfondissent alors l’idéal judéo-grec, organisant la liberté de circuler, de créer, de transmettre, de savoir, de faire fortune. Elles contournent l’apologie chrétienne de la pauvreté et utilisent dans leurs ateliers, leurs entrepôts, sur leurs bateaux ou dans leurs banques, un travail un peu plus libre que l’esclavage ou le servage : le salariat. Les élites ne sont ni pacifistes, ni libérales : le marché a besoin d’un État fort pour instaurer et pour défendre le droit de propriété. Des mercenaires défendent les droits et les intérêts des marchands. Cela les conduit à déléguer la gestion de leurs affaires communes à des représentants de leur groupe, les uns en charge de faire la loi, les autres de la mettre en œuvre, ceux-là parfois contrôlant ceux-ci.

Dans l’espace privé, la liberté de chacun des membres de la nouvelle élite est désormais seulement limitée à ce qu’il possède ; dans l’espace public, elle l’est par la décision majoritaire des autres. Tous sont convaincus que la simultanéité de leurs libres décisions conduit à leur satisfaction collective maximale.

La liberté, marchande et politique, est plus que jamais le moteur de l’Histoire.

D’un « cœur » à l’autre

À la différence des deux ordres précédents, où coexistaient à tout moment sur la planète mille tribus, royaumes ou empires, vénérant mille chefs, adorant mille dieux, parlant mille langues, s’ignorant ou se combattant les uns les autres, l’Ordre marchand parle la langue unique de la monnaie. Il s’organise à tout instant en une forme unique, autour d’un seul centre, d’un cœur unique, où se rassemble une classe créative (armateurs, industriels, marchands, techniciens, financiers), caractérisée par son goût pour le neuf et sa passion de la découverte. Jusqu’à ce qu’une crise, ou une guerre, conduise au remplacement d’un « cœur » par un autre.

Cela s’explique par la nature même de ce nouvel ordre : marché et démocratie sont fondés sur l’organisation de la compétition, conduisant à l’exigence du neuf et à la sélection d’une élite. De plus, l’accumulation du capital ne peut se faire, à très long terme, ni dans une firme, ni dans une famille, l’une et l’autre étant trop précaires ; elle se fait dans une ville, un « cœur », qui devient le centre du capitalisme et qui l’organise. Enfin, la compétition suppose la bataille ; il y aura donc un continuum entre marché, démocratie et violence.

Tous les « cœurs » ont nécessairement un vaste arrière-pays pour y développer une agriculture, et un grand port pour en exporter les productions. Tous les « cœurs » répondent à un manque qui, autrement, les détruirait ; tous utilisent des stratégies volontaristes pour prendre l’ascendant sur les autres : l’imitation, la rigueur, la force, le dirigisme, le protectionnisme, le contrôle des changes sont leurs armes. Une ville devient « cœur » si sa classe créative y est mieux à même qu’aucune autre de réunir les moyens de transformer un nouveau service en produit industriel. Pour cela, elle doit maîtriser le capital, fixer les prix, accumuler les profits, tenir en main les salaires, déployer une armée, financer les explorateurs, faire évoluer l’idéologie qui assure son pouvoir.

Chaque « cœur » prend alors le contrôle, chez lui et à l’extérieur, des ressources énergétiques les plus efficaces et des moyens de communication les plus rapides. Des banquiers, des artistes, des intellectuels, des innovateurs y viennent apporter leur argent, construire palais et tombeaux, peindre les portraits des nouveaux maîtres du monde, diriger leurs armées.

Autour de ce « cœur », un milieu, fait d’anciens et de futurs rivaux en déclin ou en expansion. Le reste du monde, royaumes et empires, forme la périphérie, en partie gouvernée par les ordres antérieurs, vendant ses matières premières et sa main-d’œuvre, en général en esclavage, au « cœur » et au « milieu ».

Une forme marchande dure aussi longtemps que le « cœur » peut réunir assez de richesses pour maîtriser le « milieu » et la « périphérie » ; elle s’essouffle quand le « cœur » doit consacrer trop de ressources pour maintenir la paix intérieure ou pour se protéger d’un ou plusieurs ennemis extérieurs.

Forme après forme, chaque « cœur », ruiné par ses dépenses, laisse la place à un rival. En général, pas un de ceux qui l’attaquent, mais une autre puissance qui s’est occupée, pendant la bataille, de faire naître une autre culture, une autre dynamique de croissance, autour d’une autre classe créative, d’une nouvelle liberté, d’une nouvelle source de surplus, d’une nouvelle technologie d’énergie ou d’information, du remplacement d’un ancien service par un nouvel objet produit en série.

Forme après forme, s’industrialise la production des biens agricoles, puis artisanaux. Forme après forme, disparaît l’esclavage et se développe le salariat. Forme après forme, s’automatisent les productions d’énergie et d’information. Forme après forme, se déplacent ingénieurs, marchands, banquiers, armateurs, hommes d’armes, artistes, intellectuels. Forme après forme, s’étend le champ de la liberté individuelle, du marché et de la démocratie. Forme après forme, les paysans, les artisans, les travailleurs indépendants sont transformés en salariés précaires ; les richesses sont regroupées en un nombre restreint de mains ; de plus grandes libertés apparaissent pour les consommateurs et les citoyens, et de plus grandes aliénations pour les travailleurs.

Par une étrange ironie, ce basculement de l’Ordre impérial vers l’Ordre marchand organise ainsi un retour au nomadisme, du paysan au voyageur. D’où l’importance de la longue histoire du nomadisme, socle de la culture humaine, qui resurgit dans notre présent, et plus encore, on le verra, dans notre avenir.

Jusqu’à aujourd’hui, l’Ordre marchand a connu neuf formes successives. On verra qu’on peut les désigner soit par le nom de la ville-« cœur » (Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New York, Los Angeles), soit par celui du service progressivement transformé en bien de consommation de masse (les aliments, les vêtements, les livres, les finances, les moyens de transport, les machines domestiques, les instruments de communication et de distraction), soit encore par la technologie permettant d’étendre le champ de la marchandise (le gouvernail d’étambot, la caravelle, l’imprimerie, la comptabilité, la flûte, la machine à vapeur, le moteur à explosion, le moteur électrique, le microprocesseur), soit enfin par le nom de la monnaie dominante (gros, ducat, gulden, genovino, florin, livre sterling, dollar). Peut-être même, on le verra aussi, par le nom d’un artiste ou d’un philosophe représentatifs du « cœur ».

L’essentiel de l’histoire économique, technique, culturelle, politique et militaire des sept derniers siècles s’explique par les stratégies employées par les puissances pour devenir le « cœur », pour le rester, pour échapper à la « périphérie » ou pour sortir de l’Ordre marchand. Plus encore qu’elle ne révèle les lois du passé, cette histoire révèle celles de l’avenir.

Bruges, 1200-1350 :
 les prémices de l’Ordre marchand

À la fin du XIIe siècle, quelques ports des Flandres et de Toscane, dont les arrière-pays sont les meilleures terres agricoles du continent, rassemblent des marchands en escale, des esclaves en révolte, des serfs chassés de leurs terres. Dans ces bourgs en marge du féodalisme, aucun monarque absolu ne prélève le surplus ; le servage ne monopolise pas toute la force de travail ; une nouvelle classe créative, la bourgeoisie, met en œuvre un savoir technique nouveau, économisant du travail, pour s’en approprier le profit.

D’abord, dans les campagnes environnantes, apparaissent l’assolement triennal, le collier d’épaule, le moulin à eau, la mécanisation du foulage ; ces progrès techniques permettent de commencer à industrialiser la production d’aliments. Puis vient l’invention majeure du gouvernail d’étambot, qui permet aux bateaux de remonter le vent et, un peu plus tard, le chargement des premières armes à feu à bord des bateaux. Toutes ces innovations donnent à ces bourgs  – à la fois ports, arsenaux et foires  – les moyens de maîtriser le commerce maritime. Dans les régions qu’ils contrôlent, l’argent prend le pas sur la force, le salariat sur le servage, l’investissement sur la construction monumentale, le commerce sur la police. La division du travail augmente, la productivité agricole s’élève, le prix du blé, bientôt produit en grande quantité, baisse ; plus de citadins peuvent le consommer et acheter des vêtements de laine avec de nouvelles teintures ; apparaissent les premières machines à tisser ; le besoin de crédit s’éveille ; les minuscules communautés juives, éparses dans le continent européen depuis plus de treize siècles, seules encore autorisées théologiquement à prêter à intérêt, sont contraintes comme elles le furent en islam, de prêter aux princes, marchands et paysans, en échange d’un abri précaire, et de créer des systèmes bancaires. Et comme les saisons ne suffisent plus à rythmer le temps urbain, les cloches font leur apparition sur les beffrois, après avoir sonné pendant six siècles les heures des prières dans les couvents : le temps appartient aux nouveaux maîtres.

À la fin du XIIe siècle, Bruges est le plus dynamique de ces petits ports. Ce n’est encore qu’un gros bourg, doté d’un vaste arrière-pays agricole. Ses marchands vont déjà  – par mer et par terre  – en Écosse, en Angleterre, en Allemagne, en Pologne, en France, en Espagne et même, pour certains, par petites étapes, jusqu’en Perse et en Inde. Sa rade, sans cesse menacée d’enlisement, et sans cesse désensablée, devient l’une des escales les plus importantes de l’ensemble des foires flamandes. À partir de 1227 y accostent les bateaux génois ; puis, à partir de 1314, les bateaux vénitiens. Des marchands italiens s’y installent et participent à l’échange des épices du Levant, de l’Inde et de la Chine contre l’acier, la laine, le verre et les bijoux des Flandres.

Les différences de niveau de vie entre les artisans et les marchands (les « patriciens » qui dirigent la ville) sont considérables ; les insurrections se succèdent ; en 1302, les artisans prennent le parti du comte de Flandre et l’emportent provisoirement contre les patriciens, soutenus par le roi de France. La vie démocratique s’élargit. La vie intellectuelle et artistique, quoique encore sous le contrôle de l’Église, y est un peu plus libre qu’ailleurs.

Au début du XIVe siècle, Bruges devient le « cœur » de la première forme de l’ordre nouveau : le capitalisme. Un «cœur » exigu : en 1340, au sommet de sa puissance, la ville ne compte pas plus de 35 000 habitants.

Au « milieu » de cette forme, les foires de la Hanse, d’Allemagne, de France et d’Italie. À la « périphérie », celles du reste de l’Europe dominée par de grands propriétaires fonciers. Le « cœur » et le « milieu » envoient à la « périphérie » et aux empires du vin, des draps, de l’argent, du verre, des bijoux ; en échange ils en reçoivent du blé, du bois, des fourrures, du seigle. Personne, parmi les grands royaumes, n’attache la moindre importance à l’agitation de ces villes.

En Asie, où se trouve encore l’essentiel des richesses du monde, continue la ronde des empires : le Mongol Gengis Khan, puis le Turc Tamerlan édifient d’immenses royaumes qui s’étendent du Pacifique aux faubourgs de Vienne. Ils les dirigent en nomades, par la force et par la peur, surplombant démographiquement et économiquement le monde, glaçant d’effroi les Européens, qui s’attendent à tout instant à voir ces immenses armées déferler à l’horizon.

Puis, cette première forme marchande vacille : l’insécurité en Asie ralentit les échanges à très longue distance ; un refroidissement climatique réduit la propension au voyage. En 1348, une Grande Peste, arrivant en Europe par la Turquie et la Méditerranée, tue le tiers des Européens et coupe les circuits d’échange ; les ports de la Hanse et les foires de Champagne sont ruinées.

Bruges n’a plus les moyens d’entretenir son port qui s’ensable définitivement. À la fin du XIVe siècle, ce premier « cœur » glisse lentement, par sa beauté, dans l’éternité de l’œuvre d’art. La ville restera pendant un siècle encore la plus grande puissance marchande du nord de l’Europe, mais elle n’est plus le « cœur » de l’Ordre marchand.

Pendant que la France et l’Angleterre s’entredéchirent en une guerre qui durera un siècle, se constitue une deuxième forme marchande autour d’une ville encore insignifiante, nouveau « cœur », tout aussi improbable que le premier : Venise.

Venise, 1350-1500 : la conquête de l’Orient

Comme Bruges en son temps, Venise est un port isolé avec un vaste arrière-pays agricole, condamné à l’expansion ou à l’inexistence. Comme Bruges, c’est du manque que naît sa force, du défi qu’elle tient son prestige, de l’insolence que surgit son luxe. Leçon pour l’avenir : tous les autres « cœurs » seront, eux aussi, après Venise, les produits d’un dépassement.

Venise est alors une bourgade enchâssée au fond de la mer Tyrrhénienne, idéalement située pour recevoir l’argent qu’on vient de découvrir dans des mines allemandes. Mais la nécessité ne suffit pas ; il y faut encore le hasard : Venise rencontre sa chance avec les croisades, à la fin du XIe siècle. Pour armer les bateaux des chevaliers, financés avec l’argent volé aux communautés juives massacrées au passage, la Sérénissime construit des chantiers navals.

Même si, au début du XIIIe siècle, le sac de Constantinople par les croisés, et leur départ de Venise, interrompent un moment ce trafic, la Sérénissime reste, pendant tout ce siècle, la seule protection de l’Europe contre le danger turc, et un point de passage obligé des produits d’Orient vers l’Europe du Nord. De plus, un pont audacieux lancé sur le Brenner ouvre la voie du Saint-Gothard et relie directement les mines d’argent allemandes à la mer Tyrrhénienne ; il permet aux villes du Nord de recevoir les produits venus des empires d’Orient, sans plus avoir à utiliser ni les ports flamands menacés, ni les arrogantes maisons de commerce d’Europe du Nord. L’Allemagne n’est encore qu’un lieu de passage, et les ports de la mer du Nord, d’Altona à Tallin, ne sauront jamais se hisser au rang de « cœur », à peine à celui de « milieu ».

Quand, au mitan du XIVe siècle, après la fin de la Grande Peste, Bruges décline brusquement, l’Europe connaît une nouvelle fringale de vie et de plaisirs. Venise devient, pour un siècle, le « cœur » de l’Ordre marchand. La ville prend, dans l’ombre des Turcs, le contrôle du commerce de l’Europe avec l’Orient.

Comme Bruges, Venise est alors une entité dirigée d’une main de fer par des princes à la fois marchands et soldats. Le doge (duc), chef de l’exécutif, théoriquement élu à vie, peut être contraint à démissionner sous la pression des oligarques. La ville établit, pour son propre compte, les ateliers et les institutions financières nécessaires aux armateurs, aux banquiers, aux marchands, qui y affluent désormais du monde entier. Plus encore qu’à Bruges, y règne une formidable liberté intellectuelle, artistique et humaine, propre à favoriser toutes les aventures. Menant une guerre jamais gagnée, jamais perdue, face à l’Empire romain d’Orient, puis à l’Empire turc, les dirigeants vénitiens négocient sans cesse d’habiles compromis, échangeant souvent la gloire contre la richesse. Pendant ce temps, la guerre de Cent Ans épuise le reste de l’Europe.

Dans l’Empire chinois, les coups d’État se succèdent : la dynastie Jin laisse la place aux Mongols, puis, en 1368, aux Ming. Malgré ces désordres politiques, une exceptionnelle maîtrise de la production agricole et une formidable organisation bureaucratique permettent à la Chine de mettre en œuvre de grands progrès techniques (tels les caractères mobiles de l’imprimerie), de produire plus de dix tonnes de fer par an et de financer une armée d’un million d’hommes. La flotte impériale, de nouveau tournée vers l’extérieur, explore jusque l’Afrique, atteignant, sous la conduite d’un certain Zheng He, l’Australie et peut-être même les Amériques, sans pour autant maîtriser les routes commerciales, ni souhaiter conquérir les marchés ni diffuser un savoir. D’autres empires  – indien, russe, mongol, turc et grec  – séparent encore la Chine de l’Europe.

Venise, bien modeste cité comparée à ces vastes empires, devient alors le centre du monde marchand. Les Vénitiens fixent les prix des principales marchandises, manipulent le cours de leur monnaie, accumulent les profits, fixent les canons esthétiques, architecturaux, picturaux, musicaux. Des écrivains, des philosophes, des architectes  – dont Palladio sera le maître un peu plus tard  – viennent y écrire et y théoriser la liberté, avant de répandre leurs idées à travers l’Europe. Catholique, la ville prend ses distances avec Rome et ne se laisse imposer aucune morale. Venise domine l’Europe : à la fin du XIVe siècle, des changeurs vénitiens contrôlent tous les marchés financiers du continent, de la France à la Flandre, de la Castille à l’Allemagne. L’écart de puissance est énorme : le niveau de vie vénitien est alors quinze fois plus élevé que celui de Paris, Madrid, Anvers, Amsterdam ou Londres.

Venise est alors une ville complexe, gouvernée par une étroite aristocratie et plusieurs milliers de stratèges de grande classe. Sous leur direction, les cent mille membres des guildes, salariés protégés, aux revenus élevés, font tourner les ateliers. En dessous, trime le «prolétariat de la mer », soit cinquante mille marins, soumis aux lois d’un impitoyable marché du travail. Et beaucoup d’autres, précaires et de passage, mercenaires et courtisanes, religieux, artistes ou médecins.

La ville se dote alors d’une flotte de bateaux de commerce de 300 tonnes, des galere da mercato, utilisant à la fois la rame et la voile, très sûres et bien défendues par des mercenaires. Elle les loue à des cartels de marchands sans cesse remis en cause : les nécessités militaires, une fois de plus, se mêlent aux exigences du commerce.

Comme Bruges et les autres « cœurs » après elle, Venise n’est pas le centre de l’innovation technologique : le « cœur » n’invente pas ; il détecte, copie, met en œuvre les idées des autres. Cela sera vrai de tous les suivants. Ainsi, à ce moment, si Gênes frappe les premières monnaies d’or (le genovino), et si Florence invente le chèque et la holding, c’est Venise qui, la première, les agence en un système sophistiqué de bourses, de maisons de commerce, de banques et de sociétés d’assurances. C’est aussi Venise qui, pour la première fois, fait affréter des navires par des sociétés par actions, financées par un grand nombre de petits épargnants.

Le monde devient un terrain d’aventures pour les marins, découvreurs, explorateurs, au service des Vénitiens, civilisateurs au fil de l’épée. Le reste de l’Europe forme le « milieu ». La « périphérie » s’étend à toute l’Europe de l’Est, à l’Afrique du Nord, aux côtes africaines et à l’Empire byzantin.

Puis, vers 1450, la Sérénissime manque d’argent, comme toute l’Europe. Pour en trouver, elle cherche, comme tout le monde, des moyens d’aller vers les terres inconnues décrites par des légendes qui parlent de royaumes mirifiques où l’or s’étale en quantités illimitées. Hélas, les marins vénitiens rentrent bredouilles.

Venise, qui n’est menacée ni par la France, ni par l’Espagne, ni par l’Angleterre, l’est alors par elle-même. Son organisation se révèle de plus en plus coûteuse ; ses guildes de plus en plus rigides ; ses cartels de galères et ses armées n’ont plus ni la taille ni l’armement suffisants pour défendre les routes ; les métaux précieux extraits des mines allemandes se font de plus en plus rares et coûteux. Étouffée par la pression turque, cette ville, où s’entassent 100 000 habitants, devenue trop riche et où il fait trop bon vivre, va s’engourdir.

Cette soudaine fragilité fait fondre sur Venise des ennemis que sa puissance éloignait. En 1453, les Turcs, qui occupent déjà la quasi-totalité de l’ancien Empire romain d’Orient, prennent Byzance, encerclée depuis un demi-siècle, et remettent en cause la domination vénitienne sur la mer Tyrrhénienne. L’Empire romain d’Orient s’achève. Signe des temps : les Grecs chassés de Byzance par les Turcs se réfugient à Florence et non à Venise. Celle-ci a fait son temps.

Qui peut alors devenir le troisième « cœur » ?

Florence ne peut pas l’être, parce qu’elle n’est pas un port ; et le port qu’elle utilise pour vendre ses magnifiques tissus, Gênes, n’est pas encore prêt à prendre la relève de la Sérénissime. Bruges pourrait revenir au pouvoir : la ville est encore puissante ; elle attire artistes et marchands ; Jan Van Eyck y peint en 1434 le premier portrait de marchands de l’histoire de la peinture, celui de deux Florentins installés à Bruges, les Arnolfini, marquant ainsi l’entrée dans l’art de l’individu laïc. Mais, en 1482, la prospérité de la ville flamande s’efface à jamais avec la mort de Marie de Bourgogne, qui met fin à la splendeur bourguignonne dont dépendait Bruges.

Au même moment, la Chine des Ming interdit à ses sujets de construire des navires de haute mer et de quitter le pays ; la première puissance du monde décide une fois de plus de ne plus regarder vers l’extérieur et s’exclut ainsi de nouveau, et cette fois pour longtemps, de l’Ordre marchand.

Aucun port de France, d’Angleterre ni de Russie n’a à ce moment-là les moyens de relayer Venise. Dans ces pays, des princes dépensent sans compter en monuments et s’épuisent en vains combats, tandis que la bureaucratie s’échine à maîtriser leurs dépenses.

C’est alors qu’apparaît la caravelle : un foc, deux voiles carrées, une voile latine en font une structure de parfaite mobilité. Mise au point vers 1430 au Portugal, elle pourrait donner le pouvoir aux rois navigateurs portugais, idéalement situés pour aller explorer les côtes africaines et relier la Flandre à la Méditerranée ; mais le roi Henri et ses successeurs sont plus soucieux de gloire et de salut que de commerce.

Séville pourrait aussi devenir le troisième « cœur » : la Castille et l’Aragon, désormais rassemblées sous une même couronne, sont idéalement placés pour courir toutes les mers, de la Flandre à la Méditerranée orientale. Quand, en 1492, le Génois Christophe Colomb, à la recherche d’or pour le compte des rois d’Espagne, découvre par hasard un nouveau continent plein de promesses, il pourrait encore aider à faire de l’Espagne la première puissance du monde, et de Séville le «cœur » de l’Ordre marchand. Mais le port castillan (avec en aval Cadix) manque d’arrière-pays agricole, de confiance en ses propres banquiers, d’expertise de ses armateurs ; la ville fait trop confiance à ses militaires. Les Rois catholiques et leur cour ne pensent qu’à consommer paresseusement ce qu’ils volent en Amérique où ils exterminent les indigènes. Ils ne développent aucune technologie, aucune industrie, aucun réseau marchand. Pis encore : en chassant juifs et Morisques, ils découragent leurs propres classes créatives, laissant le « cœur » successivement à deux ports, devenus, par les hasards dynastiques, à la fois provinces de l’empire des Habsbourg et colonies espagnoles : Anvers, puis Gênes.

Vers 1500, l’une après l’autre, ces deux villes vont prendre en effet le relais de Venise après un siècle et demi de règne. « Cœurs » de deux formes brèves, elles se partagent le XVIe siècle. Leçon pour l’avenir : l’ouverture aux élites étrangères est une des conditions du succès.

Anvers, 1500-1560 : l’heure de l’imprimerie

Vient d’abord, vers 1500, l’heure d’Anvers. Dotée d’un riche arrière-pays où sont élevés les moutons dont la ville tisse la laine, Anvers échange, depuis déjà deux siècles, draps flamands, sel zélandais, coutellerie anglaise, verre flamand, métaux allemands contre produits d’Orient. La ville n’a encore que 20 000 habitants quand, vers 1450, elle devient le principal lieu d’échange des produits d’Europe du Nord contre les épices ramenées maintenant d’Afrique et d’Asie par les navires portugais et espagnols : poivre, malaguette, cannelle, sucre. Tous, même les Anglais et les Français, viennent y faire teindre leurs draps selon des techniques jalousement tenues secrètes. La Bourse d’Anvers devient le premier centre financier d’Europe pour l’assurance, les paris, les loteries ; s’y échafaude un réseau bancaire sophistiqué utilisant de nouvelles monnaies d’argent, au cours strictement contrôlé, tel le « gros », pour financer le commerce extérieur. Dépourvue d’armée, Anvers domine la forme  – comme l’ont fait et le feront les autres « cœurs » -par sa capacité à gérer les marchés financiers et à les mettre à son service. Leçon pour l’avenir : finance et assurances, étroitement liées, constituent une dimension essentielle de la puissance marchande.

Anvers est aussi  – comme le seront d’autres « cœurs » - le premier utilisateur industriel d’une innovation technologique majeure venue d’ailleurs : les caractères mobiles de l’imprimerie, invention chinoise redécouverte en 1455, en Allemagne, et qui fut d’abord réservée aux détenteurs du savoir religieux.

Il s’agit là du premier d’une longue série de progrès visant à augmenter la vitesse de transmission des données. L’écrit devient ainsi la première richesse dont le coût marginal de reproduction est quasi nul. Ce ne sera pas la dernière. Le livre devient aussi le premier objet nomade produit en série. Ce ne sera pas non plus le dernier.

Le succès de l’imprimerie est foudroyant, tant les nouvelles classes dirigeantes ont besoin de ce qu’elle favorise : la liberté d’expression, le progrès de l’individualisme et de la raison, la diffusion de l’idéal judéo-grec.

Vers 1490, soit quarante ans à peine après son introduction en Europe, des presses fonctionnent dans 110 villes d’Europe. Venise d’abord y excelle ; puis Anvers y joue un rôle clé, avec les ateliers de Christophe Plantin. En 1500, 20 millions d’exemplaires ont déjà été imprimés en Europe. Depuis Florence, Marsile Ficin et Pic de La Mirandole font redécouvrir, par leurs livres, l’héritage judéo-grec et arabe soigneusement censuré jusque-là par l’Eglise. Les nouveaux lecteurs découvrent alors que la Bible ne contient pas exactement ce qu’en disent les prêtres ; qu’il existe aussi des essais philosophiques, des romans même, qu’on y parle de raison et d’amour ; qu’un savoir  – juif, grec, romain, arabe, perse  – leur avait été jusqu’ici soigneusement celé. Beaucoup veulent lire ces textes autrement que dans un latin qu’ils ne pratiquent plus ; les langues vernaculaires bousculent alors la langue de l’Église qui n’est bientôt plus que la langue officielle de quelques chancelleries.

Au total, en quelques décennies, l’imprimerie fait s’effondrer le rêve du Vatican et de l’Empire romain germanique d’homogénéiser l’Europe autour du latin et de l’Eglise.

Leçon pour l’avenir : une nouvelle technologie de communication, qu’on croyait centralisatrice, se révèle l’impitoyable ennemie des pouvoirs en place.

En 1517, Luther fait lire la Bible à ses fidèles, se dresse contre la corruption de la papauté et s’allie aux princes allemands contre l’Église et l’empereur ; le protestantisme se met alors au service du nationalisme pour y faire son nid. Le temps des nations peut commencer.

Charles Quint, successeur des Rois catholiques et des Habsbourg, qui règne depuis Madrid et les Flandres, doit alors faire face à la revendication indépendantiste des Pays-Bas, soutenus par l’Angleterre, celle-ci et ceux-là devenus protestants. Il tente en vain d’interdire Anvers aux étrangers qui y affluent pourtant, accélérant le progrès et le dynamisme de la ville. Les principaux banquiers allemands  – les Hôschsteller, les Fugger, les Welser  – s’y installent. L’argent d’Amérique arrive par pleins bateaux ; et c’est sur lui que se fonde désormais le commerce de la ville. En 1550, à son apogée, Anvers compte 100 000 habitants : la taille des « cœurs » grandit.

Puis, cette troisième forme de l’Ordre marchand s’affaiblit : une fois de plus, comme ses deux devancières, elle n’a plus les moyens de maintenir ses réseaux. L’exploitation massive des mines d’argent d’Amérique fait baisser la valeur du métal sur lequel est fondé le réseau commercial d’Anvers. L’or, devenu plus cher et dont Anvers ne contrôle pas le commerce, devient beaucoup plus tentant pour les spéculateurs. De plus, les guerres de Religion rompent les liaisons maritimes entre les Pays-Bas et l’Espagne et coupent Anvers, qui n’a pas de marine militaire, de ses réseaux commerciaux ; l’argent d’Amérique ne peut plus remonter vers le nord et doit rester à Séville ou partir vers la Méditerranée. Anvers est alors à la merci de la moindre crise financière et doit s’effacer en 1550, atteinte par une spéculation boursière déclenchée à Séville.

La France, nation la plus vaste et la plus peuplée d’Europe, a alors une deuxième chance de devenir le « cœur » du capitalisme. Son niveau de vie s’élève, sa marine s’améliore. En 1524, un Génois naturalisé français, Jean de Verrazzano, parti d’Honfleur sur commande de François Ier, pénètre le premier dans la baie d’Hudson. Mais la France ne réussit pas à s’installer au «cœur », faute d’une bourgeoisie, d’une marine marchande et d’un grand port, en Méditerranée ou en mer du Nord. De plus, sa taille joue contre elle : son marché intérieur est si vaste qu’elle n’a pas besoin de chercher à exporter les produits de son industrie ou de son agriculture, ni même de produire des objets de haute valeur ajoutée.

Ailleurs, en Allemagne et en Pologne, le système féodal et le servage persistent ; la noblesse, inquiète de l’émergence de la bourgeoisie nationale, se contente d’accueillir quelques marchands étrangers qui viennent y acheter du blé pour le reste de l’Europe. Enfin, malgré la fascinante dynamique marchande de quelques ports de la Baltique, l’Europe du Nord demeure en marge.

L’Espagne, elle aussi a, alors, une deuxième chance de se hisser au premier rang : l’argent, puis l’or d’Amérique, qui se déversent maintenant à flots, lui assurent une rente immense qui pourrait l’aider à devenir enfin un « cœur ». Mais la culture d’empire y règne plus que jamais : les seigneurs dominent les marchands ; les soldats espagnols touchent des soldes de plus en plus élevées sans que l’Espagne produise les textiles, les bijoux, les armes dont ils rêvent ; il faut donc les importer des Pays-Bas et d’Italie. L’inflation se déclenche, la Castille s’endette, sa monnaie s’effrite, les banquiers quittent les places financières de Madrid et Séville, qui font faillite en 1557 ; puis c’est le tour de celle de Lisbonne, en 1560.

Anvers est alors entraînée dans la chute espagnole. L’Atlantique n’est plus assez sûr pour qu’y transite le commerce mondial.

Le seul port méditerranéen disponible, Gênes, où se trouve le premier marché de l’or, deviendra le nouveau « cœur », vers 1560, pour un peu plus d’un demi-siècle. Comme si l’Ordre marchand hésitait encore à quitter la Méditerranée qui l’a vu naître.

Gênes, 1560-1620 : l’art de spéculer

Dès le XIIIe siècle, les hommes d’affaires génois ont compris que le pouvoir politique était source d’ennuis. Ils trouvent, pour l’exercer, deux familles, les Visconti et les Sforza, et se concentrent sur le commerce et la finance. Au XIVe siècle  – c’est-à-dire dès que l’Église les y autorise  –, certains de ces Lombards deviennent banquiers et prêtent enfin à intérêt ; parmi eux, de nombreux juifs convertis. Ces banquiers financent d’abord  – en argent et en or  – la plupart des princes d’Europe, puis l’essentiel du commerce et de l’industrie textile florentine.

Leur puissance est fondée sur une formidable capacité d’organisation comptable. De fait, la comptabilité est, pour Gênes, ce que fut l’imprimerie pour Anvers, ou les galere da mercato pour Venise : une novation stratégique majeure, qui lui assure le pouvoir sur l’ensemble des réseaux marchands. C’est d’ailleurs à Gênes que Patini, puis Massari, inventent les comptes de pertes et profits, qui se propagent ensuite grâce aux livres du Génois Lucas Pacioli. Révolution dans l’ordre de l’économie et de la philosophie.

Car la comptabilité est aussi l’art de peser le pour et le contre, comme la philosophie ; et la raison progresse à Gênes autour de la figure du banquier qui prend des risques, qui spécule sur l’avenir et qui doit donc tenter de le prévoir. À Gênes, comme ailleurs, cette classe créative est alors particulièrement influencée par les écrits de juifs exilés d’Espagne, tel Isaac Abravanel, et par ceux de Jean Bodin, qui, le premier, depuis la France, théorise le concept de souveraineté et se fait l’avocat de la tolérance religieuse.

Passée au début du XVIe siècle sous domination espagnole, Gênes devient ainsi, vers 1560, le premier marché financier d’Europe, le « cœur » du capitalisme de l’époque. Maîtres des marchés de l’or, les banquiers génois fixent les taux de change de toutes les devises et financent les opérations des rois d’Espagne et de France, des princes italiens, allemands et polonais.

Comme nul port ne peut devenir un « cœur » sans contrôler aussi l’agriculture et l’industrie, l’arrière-pays de Gênes, qui va bien au-delà de la richissime Toscane, devient une grande puissance industrielle, lainière et métallurgique. Gênes réalise alors l’ultime sursaut du monde méditerranéen, le dernier écho du rêve d’Athènes, de Rome, de Florence, de Charles Quint et de Philippe II.

Puis l’Atlantique redevient une mer tranquille : en 1579  – soit huit ans après l’inutile victoire à Lépante du fils caché de Charles Quint, à la tête des flottes de Venise et d’Espagne, contre les Turcs de Selim II  –, les Espagnols sont chassés des Pays-Bas, événement beaucoup plus considérable et beaucoup moins célèbre que l’autre. La flotte anglaise, nouvelle venue sur les mers, avec à sa tête de grands capitaines tels Francis Drake et Thomas Cavendish, vient voler l’or espagnol qui arrive toujours d’Amérique. En 1588, l’Invincible Armada espagnole, lourde et mal armée, fait naufrage devant les côtes d’Angleterre ; les deux tiers de ses marins et de ses bateaux disparaissent face à des vaisseaux anglais armés de canons beaucoup plus précis. L’Atlantique s’ouvre alors de nouveau aux navires marchands, en particulier génois, hollandais, anglais et français, et devient le nouveau lieu du commerce.

Pendant qu’en 1598 la Chine bat les Japonais en Corée, sans pour autant l’occuper (cela se reproduira par trois fois ensuite et fixera des règles essentielles pour l’avenir), Gênes s’épuise : la ville n’a plus assez de ressources humaines et financières pour tenir tête à ses concurrents sur tous les fronts. Dépourvue d’armée, elle ne peut empêcher les Hollandais, enfin libres, de prendre le contrôle des nouvelles routes de l’Atlantique et d’attirer l’or et l’argent d’Amérique, qu’Anvers avait, en vain, convoités un siècle plus tôt. Gênes est alors, comme Anvers avant elle, fragilisée par une nouvelle récession générale venue d’Espagne.

Née sur un coup de Bourse qui avait affaibli Anvers, Gênes s’efface donc, vers 1620, sur un coup de force qui consolide Amsterdam. Et, avec Gênes, s’éloigne à jamais la Méditerranée.

Vers 1620, le centre du capitalisme bascule ainsi une seconde fois de celle-ci vers l’Atlantique. Ce sera sans retour : la Méditerranée devient pour toujours une mer secondaire. Les pays qui l’entourent  – le royaume d’Espagne, les principautés italiennes, la France du Sud  – déclinent. Ils perdent même à jamais le contact avec le « cœur ». Leur niveau de vie sera désormais toujours inférieur à celui des nouvelles puissances.

Les Pays-Bas ont pris une formidable avance : le niveau de vie des villes des Provinces-Unies dépasse maintenant celui de Gênes et de Venise. Il est cinq fois supérieur à celui des royaumes de France, d’Espagne ou d’Angleterre.

C’est toujours la même logique qui est en mouvement : celle de l’extension progressive de l’espace marchand, du champ de l’industrie, de la finance et de la technologie. Cette logique met au pouvoir une nouvelle classe créative, à la fois dirigiste et libre, dans un port moderne, doté d’un vaste arrière-pays agricole, d’une industrie navale, d’une marine militaire et marchande, accueillant financiers, armateurs, marchands, innovateurs et aventuriers. Cette logique étend peu à peu les droits des salariés et fait disparaître le travail forcé. Elle prend le contrôle planétaire des sources de matière première et des marchés.

L’Atlantique devient ainsi, pour près de quatre siècles, la première mer du monde.

Amsterdam, 1620-1788 : l’art de la flûte

Après Anvers et Gênes, Amsterdam reconstruit les réseaux d’un « cœur ». Pour financer l’importation de sa nourriture, l’arrière-pays d’Amsterdam produit des denrées agricoles sophistiquées (lin, chanvre, colza, houblon), élève des moutons, développe l’industrie des colorants et la mécanisation du filage. Cela lui permet de commencer à industrialiser la production de vêtements après celle de l’alimentation. Amsterdam teint les draps de laine vierge de toute l’Europe, y compris ceux d’Angleterre, malgré les interdits protectionnistes du gouvernement de Londres. Avec les surplus ainsi dégagés, la ville peut industrialiser la production d’un bateau exceptionnel, inventé en 1570, la flûte, beaucoup plus rentable que ses devanciers, car il peut être fabriqué en série et fonctionne avec un équipage réduit d’un cinquième.

Au début du XVIIe siècle, Amsterdam se transforme en un immense chantier de production, de vente et d’entretien de bateaux. Ses ateliers utilisent des grues et des scies mues par le vent. Sa flotte devient énorme, exceptionnellement bien armée, incomparable à celle des autres pays : des bateaux de 2 000 tonnes, avec 800 personnes à bord, transportent six fois plus de marchandises que toutes les autres flottes européennes réunies, soit les trois quarts des grains, du sel et du bois et la moitié des métaux et des textiles de toute l’Europe. Et comme la guerre appuie toujours le commerce, la marine militaire hollandaise prend la maîtrise des mers, de la Baltique à l’Amérique latine ; elle reprend même le contrôle commercial de Séville, qui reste le port d’arrivée des métaux d’Amérique. La Compagnie des Indes, puis la Bourse et la Banque d’Amsterdam transforment alors cette puissance navale en domination financière, commerciale et industrielle ; c’est aussi à Amsterdam qu’on imagine, en 1604, de financer des opérations industrielles terrestres par des sociétés par actions.

Comme les précédentes, cette forme remplace de nouveaux services par des produits industriels et de nouveaux travailleurs forcés par des salariés ; elle concentre de plus en plus les richesses en un nombre restreint de mains, accorde de plus grandes libertés aux citoyens et aux consommateurs tout en sécrétant de plus grandes aliénations pour les travailleurs.

Ce quatrième « cœur » n’est plus seulement une ville ; c’est maintenant toute une région ; l’industrie est à Leyde, les chantiers navals à Rotterdam. Les régents bourgeois d’Amsterdam dominent la province et contrôlent le surplus, malgré les conflits entre le grand pensionnaire de Hollande et le stadhouder des Provinces-Unies. Le peuple travaille dur et souffre parfois de la faim, même si l’esclavage a totalement disparu, en tout cas dans les Provinces-Unies. Le protestantisme libère aussi de toute culpabilité à l’égard de la richesse : l’Église n’est plus là pour monopoliser les fortunes. La vie publique est fastueuse, la vie intellectuelle intense : des sociétés savantes échangent des idées ; des universités célèbres accueillent les étrangers : ainsi de Descartes ou, avant lui, des juifs chassés d’Espagne ; l’un de leurs descendants, Baruch Spinoza, ose, vers 1650, penser à un monde où Dieu se confondrait avec la Nature, sans imposer aucune morale aux hommes, résolument seuls et libres.

Le reste du monde assiste, fasciné, à ce triomphe qui va durer près de deux siècles : ce sera la plus longue forme marchande de tous les temps.

Pourtant, les livres d’histoire, en racontant cette période, parlent davantage du sort des monarques que de celui des richesses : en 1644, l’empire du Milieu est encore la première puissance économique mondiale, quand des nomades mandchous y renversent la dynastie des Ming et fondent la dynastie Qing, avec, cette fois, Pékin pour capitale. Les Qing resteront au pouvoir pendant deux siècles et demi. La même année, en France, le roi Louis XIV monte sur le trône et met fin, en 1648, à la guerre de Trente Ans qui épuisait l’Europe ; malgré son apparente splendeur, le Roi-Soleil n’a pas les moyens de rivaliser avec les Provinces-Unies : en 1685, date de révocation de l’édit de Nantes, le revenu par tête des habitants d’Amsterdam est déjà quatre fois supérieur à celui des Parisiens ; et l’écart se creuse encore avec le départ de France des protestants.

Le monde change : Bruges n’est plus qu’une ville secondaire ; Anvers, une banlieue d’Amsterdam ; Gênes décline, comme toute la Lombardie, peu à peu exclue des principaux circuits commerciaux. Venise n’est plus qu’une étape magnifique du commerce avec l’Orient ; l’Espagne est confinée derrière les Pyrénées. La Chine relève un peu la tête : en 1683, l’empereur occupe l’île de Taïwan. De nouvelles puissances apparaissent : l’Autriche s’installe en rempart face aux Turcs ; en 1689, la Russie entre dans le jeu international avec Pierre le Grand ; la Prusse en fait autant en 1740, avec Frédéric de Hohenzollern. En 1720, la Chine des Qing prend le Tibet, puis l’Altaï  – le Xinjiang d’aujourd’hui  –, région musulmane. Pendant ce temps, des dizaines de millions d’Africains, vendus comme esclaves par des marchands arabes, sont déportés vers les diverses colonies par des Portugais, des Espagnols, des Hollandais, des Anglais, des Français. Comme depuis le début de l’Ordre marchand, la géopolitique évolue plus avec le commerce et l’économie qu’avec les dynasties.

Le XVIIIe siècle est encore, pour les Pays-Bas, première quasi-démocratie, un siècle de triomphe ; et, pour ses rivaux, un temps d’échecs. Amsterdam conduit d’une main de maître, avec ses quelque trois cent mille habitants, la politique de l’Europe. Sa marine contrôle toutes les mers ; ses banquiers régnent sur les taux de change ; ses marchands fixent les prix de tous les produits. Le pays le plus peuplé d’Europe, la France, malgré son apparente puissance, subit revers sur revers : échec militaire sur les mers ; échec diplomatique aux Indes, en Louisiane, au Canada ; échec financier avec la faillite de Law. Si, en 1714, il devient enfin possible à la noblesse française de faire du commerce sans déroger, la minuscule bourgeoisie française ne s’intéresse ni à la marine, ni à l’industrie moderne ; l’économie française se contente de végéter dans les industries dépassées du capitalisme agricole (l’alimentation, le cuir, la laine) que les marchands audacieux des Provinces-Unies sont trop heureux de lui abandonner.

Pendant ce temps, en Chine, la triple récolte annuelle de riz permet à la population de passer de 180 à 400 millions, loin devant tous les autres pays du monde, sans que l’empereur réagisse à l’arrivée de marchands hollandais venus s’implanter dans l’océan Indien et commercer à Canton.

Et pourtant, vers 1775, un siècle et demi après avoir pris le pouvoir, cette cinquième forme marchande décline, comme ses devancières et pour les mêmes raisons : les navires de guerre hollandais ne sont plus les plus puissants ; les mers ne leur sont plus sûres ; la défense des routes commerciales coûte de plus en plus cher aux Pays-Bas ; l’énergie que leurs industries utilisent  – le bois des forêts, qui sert aussi à construire les bateaux  – s’épuise ; leurs technologies des colorants et de l’armement naval ne progressent plus ; les conflits sociaux s’exacerbent ; les salaires s’élèvent ; les lainages d’Amsterdam deviennent plus onéreux.

Leçon pour l’avenir : aucun empire, même s’il paraît éternel, ne peut durer à l’infini.

Ailleurs en Europe, les bourgeoisies grondent et réclament des libertés ; le nationalisme se développe. Un signe précurseur qui ne trompe pas : les princes de toutes les cours d’Europe exigent maintenant de leurs musiciens qu’ils choisissent, pour leurs opéras, des livrets écrits dans leur langue nationale et non plus en italien, comme c’était jusqu’ici la coutume. La musique, annonciatrice de l’avenir.

En 1776, les colonies britanniques d’Amérique se déclarent indépendantes ; en 1781, la marine française, pour une fois efficace, permet aux insurgés américains de gagner la bataille de Yorktown. En Europe, les peuples affamés grondent. La guerre menace partout sur le continent. Les armateurs, suivis par les meilleurs financiers hollandais, quittent alors les Pays-Bas pour Londres, devenue la ville la plus sûre et la plus dynamique.

Comme toujours, une crise financière ratifie le déclin d’un « cœur ». En 1788, les banques des Pays-Bas font faillite ; à la veille de la Révolution française, le « cœur » du capitalisme traverse définitivement la mer du Nord pour s’installer à Londres où démocratie et marché progressent d’un même pas.

Londres, 1788-1890 : la force de la vapeur

Depuis le XVIe siècle, l’Angleterre maîtrise les technologies du tissage de la laine, de l’extraction du charbon, de la fabrication du verre. L’abondance des rivières, qui servent principalement de sources d’énergie, favorise, dans le Lancashire, la mécanisation du filage d’une nouvelle matière première textile, rivale de la laine : le coton, connu depuis longtemps en Europe et redécouvert par les Anglais en Inde.

Pour disposer de cette fibre végétale désormais aussi stratégique que l’or et l’argent du Pérou, la Compagnie anglaise des Indes prend le contrôle de l’Inde, de l’Amérique du Nord et de l’Asie du Sud, terres à coton. Le premier avant-poste anglais en Asie du Sud est établi en 1619 à Surat, sur la côte du nord-ouest de l’Inde. Un peu plus tard, la British East India Company, qui gère ces territoires pour son seul bénéfice, installe des comptoirs de commerce permanents à Madras, Bombay et Calcutta. Les armées anglaises en font autant en Amérique du Nord. L’Angleterre importe alors à très bas prix, depuis ses colonies, tous les produits possibles (laine, coton, soie, cuir, étain, tabac, riz, indigo), qu’elle leur renvoie ensuite, au prix fort, sous forme de vêtements et d’objets précieux.

En 1689, coup de tonnerre politique à Londres : les princes royaux, Marie et Guillaume d’Orange (élevés par le Parlement après l’assassinat de leur grand-père, Charles 1er, puis de leur mère, Marie Stuart  – de retour sur le trône après la dictature de Cromwell), accordent au Parlement, librement élu par la bourgeoisie, un droit de regard sur les affaires publiques. Ainsi est promulgué, après les premières ébauches hollandaises, l’acte de naissance de la démocratie moderne : le Parlement vote les lois, garantit des libertés individuelles et autorise le roi à lever des troupes et à faire la guerre. L’Angleterre est la première démocratie de marché.

La même année, à Londres, John Locke publie un Traité de gouvernement où il expose cette théorie du gouvernement démocratique, faisant de la liberté individuelle un droit naturel et inaliénable. La même année aussi, en France, naît Montesquieu, qui théorisera la séparation des pouvoirs et la liberté politique. Les nations se construiront désormais autour d’un idéal d’égalité ; les différences, mal vues par la démocratie, resteront nécessaires au marché. L’idéal judéo-grec continue d’étendre son empire.

Au XVIIIe siècle, la richesse de la Grande-Bretagne augmente et se projette dans le monde ; ses échanges extérieurs sont multipliés par six ; la part des exportations dans son revenu national triple, dégageant un surplus qui finance la modernisation de son industrie et développe une nouvelle classe créative, bourgeoise et industrielle.

Comme pour les « cœurs » antérieurs, cette prise du pouvoir mondial par les marchands britanniques est formidablement volontariste. En 1734, c’est à la suite d’un concours lancé par le Parlement qu’un charpentier-horloger anglais, John Harrison, met au point le premier chronomètre de marine ; il pèse 32,5 kilos. Cette invention majeure, voulue par le pouvoir politique, améliore notablement la localisation des bateaux et permet donc de raccourcir la durée des voyages transocéaniques. Le chronomètre donne ainsi à la Grande-Bretagne la maîtrise de la haute mer et facilite une exploitation systématique du reste du monde. En 1757, les troupes de la Compagnie anglaise des Indes orientales prennent le contrôle du Bengale et imposent aux artisans bengalis des prix si bas, pour leur coton, que la famine tue près de dix millions de personnes. Après trois guerres avec la Hollande, les Anglais prennent enfin le contrôle total des mers ; en particulier celui du commerce des métaux précieux d’Amérique, que les Hollandais avaient arraché aux Espagnols cent cinquante ans plus tôt.

En 1776, année où Adam Smith publie le premier livre de référence sur l’économie de marché (Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations), l’Angleterre doit renoncer à sa souveraineté sur une partie de l’Amérique du Nord pour ne plus y conserver que ce qui lui importe vraiment : le coton  – et les esclaves qui en assurent la production à bas coût. Le gouvernement de William Pitt redresse la situation économique du pays en appliquant la doctrine d’Adam Smith ; en 1786, il signe même un traité de libre-échange avec son pire rival, la France.

En apparence immuable, l’Angleterre se trouve en fait, souterrainement, bouleversée : les campagnes s’animent avec les enclosures ; les routes deviennent plus sûres grâce à de nouvelles lois sur les pauvres ; les élites anciennes s’effondrent ; une nouvelle classe créative, la gentry, noblesse sans terre, s’installe aux commandes, laissant une minuscule aristocratie maîtriser la totalité de la rente foncière. Tout Anglais paie alors l’impôt indirect, alors qu’en France la taille, impôt direct, n’est payé que par le tiers état.

L’Angleterre possède alors une marine de guerre égale à celle de la France, malgré une population trois fois inférieure et un revenu par habitant qui n’est encore que la moitié de celui de la France et le cinquième de celui des Pays-Bas.

Quand s’achève le XVIIIe siècle, la laine anglaise est encore teinte, pour l’essentiel, en Flandre et dans les Provinces-Unies ; le commerce des produits britanniques est encore en partie contrôlé par les Hollandais.

Et pourtant, en vingt ans, de 1790 à 1810, alors que le continent est à feu et à sang, Londres prend le pouvoir sur le monde. Encore une fois, pendant qu’un pays tente d’en renverser un autre, le marché donne le pouvoir à un troisième. Encore une fois, un conflit règle brutalement une succession qu’on pensait impossible. Encore une fois, comme lors des cinq mutations précédentes, cette transmission du pouvoir entre deux ports se joue d’abord à la campagne.

Car la terre fournit encore tout : nourriture, vêtements, outils, bois pour l’énergie et pour construire les bateaux. C’est là aussi qu’est produite la rente foncière qui finance l’industrie et crée les premiers profits. En 1768, une nouvelle machine à tisser, inventée par Richard Arkwright et fonctionnant à l’énergie du courant des rivières, améliore encore massivement la productivité de l’industrie textile.

Pourtant l’énergie manque en Angleterre, plus cruellement encore qu’aux Pays-Bas : les rares forêts dont elle dispose doivent être précieusement conservées pour l’armement naval, si stratégique ; et comme il n’y a pas de haute montagne, il n’y a pas de torrents.

Pour trouver l’énergie qui lui manque, la gentry va s’appuyer sur l’innovation technique d’un Français, Denis Papin, que l’abondance des forêts françaises a fait négliger à Paris : la machine à vapeur. Brevetée par l’Anglais James Watt, elle permet d’abord à des Anglais d’extraire le charbon de leur sol et de l’utiliser pour alimenter de nouvelles machines à tisser, inventées en 1785 par Edmund Cartwright. La productivité du filage du coton décuple en dix ans. C’est le triomphe de l’idée de machine ; au point qu’en 1812 l’Angleterre va jusqu’à punir de la peine de mort quiconque détruit une machine industrielle.

Leçon pour l’avenir : c’est le manque qui force à aller chercher une nouvelle richesse. Les raretés sont des bénédictions pour les ambitieux. Autre leçon : peu importe qui invente une technologie, l’important est d’être en situation  – culturelle et politique  – de la mettre en œuvre.

Car la France aurait pu, encore une fois, devenir la rivale de l’Angleterre. Elle a, vers 1780, les ingénieurs, les marchés, les techniques, la liberté intellectuelle. Mais si elle parle au monde de libertés, elle ne possède ni port important, ni marine efficace, ni appétence pour les élites étrangères, ni curiosité pour les machines industrielles. Malgré les idéaux des Lumières, la France reste dominée par une caste foncière et bureaucratique qui monopolise la rente agricole et ne l’oriente pas vers l’innovation. La monarchie française préfère nuire à la monarchie anglaise en épaulant l’indépendance d’une partie des colonies américaines plutôt que de consacrer ses rares ressources à se construire une industrie. En 1778, la France est déjà épuisée par les guerres, et bientôt par la sécheresse, quand éclatent à Paris une crise financière, puis une crise alimentaire.

À partir de 1789, tout occupée à libérer l’Europe des empereurs, la Révolution française fait fuir les rares marchands du pays. Pendant qu’en 1797 le dernier des cent vingt doges de l’histoire de Venise abdique sur ordre du général Bonaparte, les derniers financiers français s’installent à Londres.

Cette fois encore, l’adversité est, pour le futur « cœur », une chance : la Révolution française, qui ferme à l’Angleterre le marché continental, incite les marchands britanniques à regarder plus au large. Et ce petit pays, alors à peine plus peuplé que l’Irlande et presque aussi pauvre qu’elle, tout entier tourné vers un projet ambitieux, comme tous les autres « cœurs » avant lui, se lance dans la production pour les marchés du monde, avec la plus grande flotte du monde. C’est de Londres qu’est désormais géré, à l’abri des conflits, l’essentiel des capitaux européens : en vingt ans, la livre remplace le florin hollandais et devient la première monnaie du commerce mondial.

Pendant ce temps, les nouveaux États-Unis d’Amérique accueillent des millions d’immigrants fuyant l’Europe en guerre vers une terre sans mémoire, peu à peu débarrassée de ses indigènes : situation idéale pour y construire une démocratie de marché, sans rentiers ni seigneurs, entièrement au service des marchands.

En 1803, pendant que se prépare le débarquement français en Angleterre, Napoléon transforme la France en une économie de guerre et vend la Louisiane aux États-Unis pour 15 millions de dollars ; la même année, l’empereur refuse une innovation que lui apporte un mécanicien américain, Robert Fulton : l’usage de la vapeur pour mouvoir une roue de bateau. Il n’y voit pas d’usage militaire. En 1807, pendant que se déroulent les batailles d’Eylau et de Friedland, Fulton, revenu en Amérique, y construit le premier bateau à vapeur, le Clermont. Les Anglais se saisissent immédiatement de l’invention. En 1814, en pleine guerre contre l’Empire français agonisant, une première locomotive est construite à Londres par Stephenson. Ironie de l’histoire : la première puissance navale mondiale va révolutionner les transports terrestres.

La fin des guerres napoléoniennes rouvre le continent européen aux produits anglais. Londres est maintenant une très grande ville et regroupe le quart de la population du pays. C’est là que, en 1815, la première structure financière multinationale, venue de Francfort, la banque des Rothschild, impose son art des marchés et rend possible le financement par l’épargne européenne de la sidérurgie, des chemins de fer et des bateaux en métal anglais. En 1821, une première ligne de chemin de fer est mise en service à côté de Londres.

En 1825, en Grande-Bretagne, pour la première fois dans l’Histoire, la valeur ajoutée industrielle d’un pays dépasse celle de son agriculture (ce basculement n’aura lieu qu’en 1865 en Prusse, en 1869 aux États-Unis, en 1875 en France). Alors qu’au début du XIXe siècle l’alimentation représentait plus de 90 % du total des dépenses de consommation des Britanniques, elle n’en constitue plus en 1855 que les deux tiers, cependant que, durant la même période, double la part de l’habillement.

De 1800 à 1855, le prix de revient des tissus de coton anglais est divisé par cinq, tandis que leur production est multipliée par cinquante. Les cotonnades qui ne représentent en 1800 que le tiers des exportations anglaises en constituent la moitié en 1855.

L’emploi industriel reste cependant une activité marginale : en 1855, les ouvriers ne représentent, après les paysans et les gens de maison, que le troisième groupe de travailleurs anglais. Bien que les trois quarts des ouvriers du textile anglais soient des femmes et des enfants, la plupart des femmes n’ont pas de salaires et entretiennent la maison, aidant au maintien relatif, en ville, du mode de vie rural. Entretenir la maison : fonction majeure, stratégique, pesant sur la rentabilité de l’économie, et qui sera en partie industrialisée un siècle plus tard.

L’efficacité du « cœur » est alors telle que les impôts britanniques peuvent baisser jusqu’à ne plus représenter, en 1860, que le dixième du revenu national contre le tiers quarante ans plus tôt.

Comme les cinq précédentes, cette sixième forme de l’Ordre marchand transforme de nouveaux services en produits industriels, de nouveaux paysans en salariés précaires ; elle concentre de plus en plus de richesses en de moins en moins de mains ; elle suscite de plus grandes libertés pour les citoyens et les consommateurs, de plus grandes aliénations pour les travailleurs.

La prolétarisation des paysans, commencée avec les enclosures, s’accélère. Pour surveiller et encadrer les mouvements des ouvriers et des révolutionnaires, voient le jour les papiers d’identité : ceux qui travaillent sont désormais devenus aussi dangereux que ceux qui chôment. Les conditions de travail des ouvriers sont pires que celles des paysans et des artisans : en ville, plus d’un enfant sur trois meurt de faim ou de maladie avant l’âge de 5 ans ; parmi eux, c’est le cas de trois des six enfants d’un réfugié politique allemand fraîchement débarqué à Londres après l’échec de la Révolution de 1848 : Karl Marx.

Le progrès passe encore par l’accélération du voyage : en 1850, la vapeur commence à remplacer la voile pour transporter voyageurs, marchandises et informations. Le télégraphe accélère la transmission de ces dernières. L’une et l’autre accélèrent la mondialisation en marche depuis le début de l’Ordre marchand ; le tour du monde est désormais à la portée des armées, des commerçants, des premiers touristes même.

La démocratie progresse avec le marché : en Grande-Bretagne comme en France et dans quelques rares pays d’Europe et d’Amérique, le nombre de bourgeois autorisés à voter augmente peu à peu. Leçon pour l’avenir : l’État autoritaire crée le marché, qui crée à son tour la démocratie.

Pour la première fois, le « cœur » de l’Ordre marchand est aussi la capitale de l’empire politiquement et militairement dominant. Les Pays-Bas déclinent ; la France et l’Allemagne se calent au « milieu », où les États-Unis les rejoignent après la découverte des mines d’or de Californie. L’Ordre marchand pénètre plus avant en Asie : à partir de 1857, les armées britanniques remplacent la Compagnie des Indes orientales et contrôlent directement l’Inde. En 1860, les armées anglaises mettent la Chine à feu et à sang pour y vendre de l’opium, obtenant Hong Kong et d’autres « concessions ». Huit ans plus tard, le Japon, qui ne veut pas subir le même sort, décide d’imiter l’Occident et transforme brutalement des serfs en ouvriers urbains.

L’année suivante, l’ouverture du canal de Suez permet aux soldats, puis aux commerçants britanniques de se rendre plus vite encore vers l’Orient, pour y détruire plus vite encore l’industrie textile indienne et y imposer, au nom de la liberté du commerce et de la démocratie, ce qui est bon pour l’industrie britannique.

Comme tous les « cœurs » précédents, Londres devient le point de rendez-vous de tous les innovateurs, créateurs, industriels, explorateurs, financiers, intellectuels, artistes du monde, de Dickens à Marx, de Darwin à Turner.

Mais Londres se fatigue de sa propre domination ; le pays semble d’abord prendre peur de la vitesse terrestre : en 1865, le Locomotive Act réduit la vitesse autorisée des trains à 2 miles à l’heure en ville et à 4 miles à l’heure en rase campagne. Beaucoup plus grave : en Amérique, la guerre de Sécession, libérant les esclaves, enchérit le prix du coton acheté par les Anglais aux États du Sud. La City, centre financier du monde depuis 1790, est aussi menacée par la naissance de nouvelles banques en Amérique. Et la livre l’est par le dollar. Pour maintenir son pouvoir, la finance anglaise doit maintenir sa rentabilité par la spéculation.

A partir de 1880, les rivaux prussiens, français et américains se font plus pressants : de nouvelles technologies et des découvertes majeures entraînent à Londres une spéculation boursière  – une « bulle », dira-t-on  – qui provoque en 1882 des faillites bancaires à la City. Leçon pour l’avenir : une fois de plus, la faillite de la place financière dominante ratifie la fin d’un « cœur ».

Pour la première fois, aucun port, aucune nation d’Europe n’est en situation de prendre le relais de Londres, même si la Prusse, en rassemblant autour d’elle toute l’Allemagne, est devenue une grande puissance, et même si la France continue d’y prétendre.

Le « cœur » poursuit son périple vers l’ouest, entamé au XIIIe siècle, il traverse l’Atlantique : après un siècle de domination, Londres cède la place à Boston.

Boston, 1890-1929 : l’explosion des machines

Le cheval a donné le pouvoir à l’Asie centrale sur la Mésopotamie ; le gouvernail d’étambot l’a ramené en Europe ; la galère a permis à Venise de l’emporter sur Bruges ; l’imprimerie a fait triompher Anvers ; la caravelle a rendu possible la découverte de l’Amérique ; la machine à vapeur a fait triompher Londres. Une nouvelle source d’énergie (le pétrole), un nouveau moteur (à explosion) et un nouvel objet industriel (l’automobile) vont conférer le pouvoir à la côte est de l’Amérique et à sa ville alors dominante, Boston.

Le mode de transport de l’énergie et de l’information, dont les mutations ont déjà plusieurs fois accéléré le cours de l’Histoire, se présente désormais comme une machine, produit industriel de masse à usage privatif, substitut au cheval, au carrosse, à la diligence et même au chemin de fer.

La France semble avoir là, une troisième fois, l’occasion de devenir le « cœur » : elle dispose en effet d’un excellent réseau routier hérité de la monarchie ; elle est surtout à la pointe de l’innovation technique : c’est un Français, Alphonse Beau de Rochas, qui, en 1862, invente le véhicule automobile équipé d’un moteur à explosion.

C’est pourtant en Amérique que s’installe le nouveau « cœur » : alors que l’Europe, et la France en particulier, ne voit dans l’automobile qu’un vague substitut au carrosse, les colons américains, sur roues depuis les débuts de la conquête de l’Ouest, obsédés par la réduction de la durée des trajets intérieurs, individualistes à l’extrême, incapables d’accepter le train, entrepreneurs par nature, sont les mieux placés pour faire, avant les autres, de la voiture automobile un produit de grande série. Au surplus, l’absence de tradition artisanale leur permet d’accepter plus facilement le travail à la chaîne qu’exige la production de masse.

Boston sera le premier centre de ce capitalisme américain.

Dès le XVIIe siècle, un groupe de puritains venus d’Angleterre décrète que réussir matériellement, c’est se prouver à soi-même qu’on fait partie des élus de Dieu, ayant accès au paradis. Autrement dit, faire fortune est noble ; et il est même moralement honorable de se vanter d’être riche.

Boston devient alors le premier port d’Amérique, exportant du rhum, du poisson, du sel et du tabac. Au début du XIXe siècle, la région nord-est des États-Unis est le plus grand centre manufacturier du continent : on y fabrique des vêtements, on y travaille le cuir, on y produit des machines ; c’est là aussi que se concentre l’industrie de la pêche ; on s’y inquiète en 1855 du risque de pénurie d’huile par la disparition des baleines. Dans la région s’installe alors tout ce qui compte pour un « cœur » : la banque à New York, la marine et l’industrie entre Boston et Chicago, en passant par Baltimore, Détroit et Philadelphie. D’innombrables autres innovations majeures, venues pour la plupart d’Europe, y sont développées, dont la lampe électrique et le Gramophone par Thomas Edison, et le téléphone, inventé par un émigré italien et exploité commercialement aux États-Unis en 1877, deux ans avant de l’être en France.

À la différence de toutes les autres grandes puissances potentielles et de tous les « cœurs » précédents, les États-Unis n’ont aucun rival crédible sur leur propre continent. Aussi sont-ils libres d’intervenir mondialement, sans risques ni menaces sur leur territoire. Ils contrôlent assez vite toute l’Amérique latine et une partie de l’Asie, des Philippines à la Corée.

Là encore, cette évolution est parfaitement en phase avec l’histoire de l’Ordre marchand : il s’étend toujours là où un passé sédentaire ne freine pas la mobilité qu’il exige ; là où une bourgeoisie peut prendre le pouvoir sans guillotiner une noblesse.

À partir de 1880, une terrible récession ravage l’Europe du Nord, de l’Islande à la Pologne, et accompagne le déclin anglais ; elle provoque le plus formidable mouvement de population de l’Histoire depuis le début de la sédentarité : de 1880 à 1914, 15 millions d’Européens, soit le cinquième de la population du continent et le tiers de l’épargne du monde, migrent vers le continent américain. C’est un peu comme si, aujourd’hui, toute la population de la France, de la Belgique et des Pays-Bas quittait l’Europe pendant trente-cinq années !

Grâce à de longues et violentes luttes sociales la nouvelle classe ouvrière américaine obtient des salaires moins misérables, ce qui lui permet d’acheter des biens de base, alimentaires et textiles, et ce qui, par contrecoup, enrichit la bourgeoisie qui devient cliente de l’industrie automobile naissante.

Tout va d’ailleurs désormais tourner autour de cette nouvelle industrie, instrument d’une nouvelle liberté individuelle. Et tout va se structurer autour d’une nouvelle bourgeoisie bostonienne, si bien décrite par Henry James et dont la peinture de James Whistler incarne parfaitement les valeurs.

Le moteur à explosion est utilisé en Amérique dès 1880, treize ans après son invention en France, et d’abord dans des machines-outils. Puis, vers 1890, il l’est dans ce qui devient l’automobile, et dans les premiers aéroplanes. On inaugure en 1897, à Boston, le premier métro d’Amérique du Nord. En 1898 existent déjà aux États-Unis cinquante marques d’automobiles. De 1904 à 1908, 241 autres marques sont créées, dont celle de Henry Ford, en juin 1903, à Détroit. Cet ingénieur, d’abord employé dans la compagnie d’éclairage de Thomas Edison, va vendre 1 700 véhicules la première année.

L’industrie automobile structure l’ensemble du pays : en amont, elle pousse au développement d’aciéries, de mines, de verreries, de compagnies de pétrole, et en aval à l’expansion des routes, de la banque et du commerce. Commence aussi à se dessiner une nouvelle forme d’aliénation dans le travail à la chaîne.

Pourtant, en 1907, les fabricants français d’automobiles dominent encore le marché mondial : ils en produisent cette année-là 25 000 (soit autant que les États-Unis, et dix fois plus que l’Angleterre) ; les deux tiers des automobiles exportées dans le monde sont encore françaises.

Tout change très brutalement entre 1908 et 1914 : aux États-Unis, la fabrication à la chaîne du modèle « T » fait baisser son prix de moitié. En France, toujours fascinée par les idéaux d’Ancien Régime, l’industrie automobile voit encore les voitures comme des objets de luxe et les dessine comme des carrosses. Aussi, quand apparaît à Paris le premier marché de masse, celui des taxis, Louis Renault et ses ouvriers, anciens de l’industrie des fiacres, refusent de les fabriquer en série.

En 1914, la France produit onze fois moins que l’Amérique alors qu’elle construisait le même nombre d’automobiles sept ans auparavant. Ford produit 250 000 voitures et détient à peu près la moitié du marché américain ; l’Angleterre, empêtrée dans son empire, incapable de surmonter sa crise financière, ne produit que 34 000 véhicules ; l’Allemagne 23 000, la France 45 000 et les États-Unis 485 000. Tout est joué.

Le moteur de la croissance est désormais clairement américain  – automobile et pétrolier. Le marché mondial est de plus en plus ouvert. Partout la démocratie progresse avec le marché. En 1912, plus de 12 % du PIB mondial passe par le commerce extérieur. La même année, la dernière dynastie chinoise, les Qing, s’efface devant une république.

Parfois, cette forte croissance crée des tensions et des rivalités pour la maîtrise des marchés et des sources d’approvisionnement. En 1914, une guerre, en apparence venue d’un autre temps, referme les frontières. Tout se passe comme si les marchands anglais, français et allemands s’épuisaient à se disputer un pouvoir qui ne leur appartient en fait déjà plus. Le pétrole conditionne le sort des armes et façonne l’après-guerre : pendant que des millions d’hommes meurent dans les tranchées, l’accord Picot-Sykes de mai 1916 prétend découper le Proche-Orient, propriété de l’Empire ottoman allié des Allemands, entre les deux grandes puissances européennes ; les États-Unis entrent en guerre pour peser sur le partage des réserves du Moyen-Orient.

Quand elle se termine par une épidémie de grippe et une révolution communiste en Russie et en Allemagne, la Première Guerre mondiale a accéléré le basculement du pouvoir vers l’Amérique, tout comme les guerres napoléoniennes avaient assuré la victoire de la Grande-Bretagne. Leçon de l’Histoire, une fois de plus : le vainqueur de toute guerre est celui qui ne la fait pas, ou, en tout cas, qui ne se bat pas sur son propre territoire.

L’épuisement des Européens asseoit ainsi la puissance de la côte est des États-Unis, de Washington à Chicago, de New York à Boston. Renforcée par la guerre, l’industrie automobile triomphe. Apparaissent de nouvelles technologies, dont la radio et le moteur électrique. En 1919, le traité de Versailles, rédigé pour l’essentiel, dans sa partie économique, par des financiers américains, redessine l’Europe. Il découpe l’Empire ottoman en miettes ingérables, entérine la création de l’Union soviétique et impose une charge insurmontable à l’Allemagne vaincue. Le président américain, tout-puissant, peut même tenter d’imposer des règles pour éviter toute nouvelle guerre, par la création d’une « Société des Nations », premier embryon d’un illusoire gouvernement mondial.

Mais, en Amérique comme en Europe, les coûts de production augmentent, les salaires s’élèvent, les taux de rentabilité baissent ; la vision de l’avenir se brouille, la demande s’effondre, l’investissement s’arrête, le chômage explose, la protection se durcit, la liberté recule. La constitution, en 1928, d’un cartel des grandes compagnies pétrolières, les « sept sœurs », augmente le prix de l’essence, fait s’effondrer la production d’automobiles, déclenche la « Grande Crise » et met fin à la septième forme, cependant que, déjà, la huitième prend son envol.

New York, 1929-1980 : la victoire électrique

Comme celle des sept formes antérieures, la naissance d’une huitième suppose de réunir les conditions culturelles, politiques, sociales et économiques pour le remplacement de services, payants ou gratuits, par de nouvelles machines produites en série : après l’industrialisation de la production agricole, des vêtements et du transport, c’est le moteur électrique qui vient remplacer, par des appareils électroménagers, les services domestiques rendus par les femmes au foyer et les employés de maison.

Comme à chaque mutation antérieure, la huitième crise de l’Ordre marchand se résout bien avant même son déclenchement : la victoire de l’électricité se joue dès la fin du XIXe siècle. Leçon pour l’avenir : le temps qui sépare une innovation, même socialement nécessaire, de sa généralisation tourne toujours autour d’un demi-siècle.

L’invention par Nicolas Tesla, en 1889, du petit moteur électrique permet d’abord d’utiliser cette énergie pour améliorer la productivité des machines antérieures, dont les machines-outils agricoles et industrielles, et l’automobile. Grâce à Thomas Edison, l’éclairage est son second usage : à la fin du XIXe siècle, les principales villes américaines sont éclairées et deviennent plus sûres ; à partir de 1906, l’Etat fédéral prend en main la création d’un réseau électrique national.

Puis le moteur électrique rend possible l’installation d’ascenseurs, donc la construction de gratte-ciel, favorisant alors l’urbanisme vertical dont Frank Lloyd Wright sera le grand architecte. Le moteur électrique participe ainsi indirectement à la migration rurale et à la réduction de la taille de la famille, créant un marché pour des machines permettant ensuite de remplacer, dans les appartements devenus exigus, une partie du travail domestique (nettoyer, conserver, cuisiner et distraire) par des objets fabriqués en série (baignoire, lavabo, machine à laver, réfrigérateur, cuisinière, radio, puis télévision).

N’ayant pas de tradition rurale, l’Amérique est particulièrement bien placée pour réussir cette mutation vers la ville géante. Les journaux féminins et le mouvement féministe y préparent aussi et mieux qu’ailleurs, les femmes à l’acceptation de leur statut de consommatrices. De plus, la publicité, qui commence, rappelle sans cesse à la femme, parfois de façon très explicite, son prétendu « rapport particulier » à l’usage de la propreté : sous prétexte de « libérer » la femme, le marché proclame son aliénation.

Comme les précédentes, cette huitième forme transforme de nouveaux paysans et artisans en salariés précaires ; elle concentre de plus en plus les richesses en un nombre restreint de mains ; elle bouleverse la condition féminine ; elle fait surgir de grandes libertés pour les consommateurs et les citoyens, et de nouvelles aliénations pour les travailleurs.

En 1910, le moteur électrique sert d’abord à actionner des ventilateurs, puis des postes de radio, d’abord d’usage militaire. En 1920, apparaissent les premières machines à laver et les premiers réfrigérateurs. La moitié des logements américains sont alors électrifiés et disposent d’eau courante, parfois du gaz ; la salle de bains devient un élément du confort de la classe moyenne. Au même moment, le Federal Water Power Act institue un contrôle des sources d’énergie hydraulique. En 1921, l’industrie américaine produit 2,5 millions d’appareils sanitaires, puis le double en 1925. En 1930, 80 % des logements américains sont électrifiés. La production d’appareils sanitaires, à peine ralentie par la crise de 1929, atteint 3,5 millions en 1941. La vente de postes de télévision et de réfrigérateurs décolle, malgré la Grande Crise. Progressivement, des équipements ménagers remplacent les employés de maison, noirs pour la plupart, héritiers des esclaves tout juste émancipés : leur nombre s’effondre de 4 millions en 1920 à 300 000 en 1940 ; les autres allant grossir les chiffres du chômage. En 1935, le Congrès vote le Public Utility Holding Company Act qui vise à donner aux villes accès à une énergie électrique à bas coût pour pouvoir utiliser ces nouvelles machines.

Cette huitième réorganisation de la forme marchande, cette fois autour de la famille la plus étroite, est particulièrement adaptée à la logique sociale américaine ; elle débarque aussi en Europe et coïncide avec les crispations dictatoriales de l’Italie, de l’Espagne et de l’Allemagne : la famille est également au cœur du projet fasciste et nazi. En 1935, la production industrielle de l’Allemagne est même nettement supérieure à celle de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis. De 1933 à 1938, sa production d’acier, de ciment et d’aluminium triple. Mais comme l’Allemagne a besoin de main-d’œuvre, de pétrole, de matières premières et de terres agricoles, et qu’elle ne peut pas compter sur le seul commerce pour les obtenir en quantité suffisante, la guerre lui devient indispensable. Le modèle soviétique, à côté, semble lui aussi réussir à s’organiser comme une économie de guerre sans que quiconque puisse vérifier les statistiques publiées par sa propagande.

La guerre, voulue une seconde fois par l’Allemagne, aide de nouveau les États-Unis, épargnés sur leur propre territoire, à maîtriser les technologies et les productions nécessaires à l’industrie et à la finance, désormais basée à New York.

L’énergie joue, là encore, un rôle clé : c’est pour atteindre les réserves de pétrole du Caucase qu’Hitler se dirige vers Stalingrad, une fois rompu le pacte germano-soviétique qui lui avait assuré le pétrole nécessaire à ses premières victoires. C’est en raison de l’embargo sur ses approvisionnements pétroliers que le Japon attaque Pearl Harbor en décembre 1941. Enfin, c’est en rentrant de Yalta en février 1945 que Roosevelt reprend à la Grande-Bretagne l’Arabie Saoudite où se trouvent les premières réserves mondiales d’or noir.

À la sortie de cette nouvelle guerre mondiale qui a fait environ cinquante millions de morts, soit cinq fois plus que la première, le monde est totalement transformé : l’arme nucléaire est apparue ; la Shoah a eu lieu ; le Moyen-Orient est divisé en dix États ; le communisme est triomphant. Se recrée alors une huitième forme marchande dans une moitié du monde, y compris dans les anciennes dictatures fascistes et nazies, cependant que l’autre moitié, de Budapest à Pékin, entre dans l’orbite de l’Union soviétique. Commence la « guerre froide » entre les alliés de la veille.

La nouvelle forme marchande est cette fois centrée autour de New York et de l’électricité. C’est la deuxième forme dont le « cœur » est situé en Amérique. Ce ne sera pas la dernière.

Electrification, allocations familiales, aides au logement produisent, à partir de 1945, une demande de masse pour des biens d’équipement ménager inventés dans les années 1920, relançant l’économie mondiale bien plus efficacement que les grands travaux publics.

En vingt ans, de 1945 à 1965, grâce au moteur électrique, New York devient la plus grande métropole du monde. Le prix des équipements ménagers y est divisé par cinq et leur production décuple. De nouveaux objets de consommation accélèrent encore l’évolution de l’économie de marché vers le nomadisme, autre nom de la liberté individuelle : en 1947, la pile électrique et le transistor, innovations capitales, rendent portables la radio et le tourne-disque. Révolution majeure, car elles permettent aux jeunes de danser hors des bals, donc hors de la présence des parents, libérant la sexualité, ouvrant à de toutes nouvelles musiques, du jazz au rock, annonçant l’entrée des jeunes dans l’univers de la consommation, du désir et de la révolte. Leçon pour l’avenir : le lien entre technologie et sexualité structure la dynamique de l’Ordre marchand.

Pendant que les plus pauvres des Américains se soulèvent dans les ghettos, la classe moyenne épargne au lieu de consommer. Augmente alors le nombre de ceux dont le métier consiste à inciter à dépenser : banque, assurances, publicité, marketing, médias. De 1954 à 1973, les prêts des banques aux ménages américains quintuplent.

Le reste du monde s’installe au « milieu » : pendant que le PIB des États-Unis augmente de 3 % par an entre 1959 et 1973, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne, exangues depuis la Seconde Guerre mondiale, refont le chemin perdu, en partie grâce à l’aide américaine. Le PIB du Japon, lui, passe de 300 $ par tête en 1956 à 12 000 $ en 1980. Hors d’Europe, le monde paraît parfaitement sous contrôle, soit de l’URSS, soit de l’Amérique : par exemple, quand, en 1954, le Premier ministre iranien Mohammad Mossadegh nationalise le pétrole perse, il est immédiatement destitué par un coup d’État fomenté par la CIA ; un consortium international, composé de compagnies françaises, hollandaises, britanniques et américaines, prend le contrôle de la production pétrolière de ce pays. À Budapest, en 1956, Nikita Khrouchtchev envoie les chars du pacte de Varsovie, sans que quiconque à l’Ouest réagisse. L’ordre règne.

Et puis, comme à chaque fois, le « cœur » s’épuise en dépenses militaires à l’étranger et en dépenses de police dans ses propres ghettos. Au Vietnam, après la Corée, l’affrontement des États-Unis avec le monde communiste démontre que la superpuissance capitaliste est militairement faillible et financièrement fragile.

Partout en Occident, les activités de services, publics et privés, ne pouvant être automatisées, exigent une part croissante du surplus : faute d’automatisation des services rendus par les « cols blancs » dans l’industrie, la productivité du travail et celle du capital stagnent, tandis que les dépenses militaires et sociales augmentent. La rentabilité du capital décroît ; les circuits financiers acheminent les prêts vers les industries traditionnelles plutôt que vers les entreprises novatrices, vers des emprunteurs publics étrangers plutôt que vers des emprunteurs privés nationaux, vers les grosses compagnies plutôt que vers les petites entreprises ; la sidérurgie n’investit plus que la moitié de ce qui lui serait nécessaire pour concurrencer le Japon ou la Corée.

En 1973, la hausse des prix des matières premières, en particulier celle du pétrole, réduit encore le revenu disponible des salariés sans augmenter ni la production, ni la demande. L’épargne baisse ; les dettes augmentent. Puis vient l’inflation qui, en réduisant la valeur des dettes, réduit le poids de l’endettement, ce qui, en retour, relance et accélère l’inflation. L’augmentation du chômage et la paupérisation d’une partie de la population aggravent alors l’insécurité.

En 1980, les États-Unis semblent au bord du déclin : ils perdent leur premier rang mondial pour les exportations d’automobiles ; leur part dans le marché mondial de la machine-outil tombe de 25 % en 1950 à 5 % en 1980, alors que celle du Japon, nouvelle puissance, passe de 0 à 22 %. La dette extérieure des États-Unis augmente massivement, dépassant leurs avoirs à l’étranger ; pour la financer, les dirigeants américains tolèrent l’usage grandissant du dollar par des créanciers étrangers. New York n’est plus le seul lieu où s’organise la finance du monde ; la City de Londres (où un émigré allemand, Sigmund Warburg, lance les premiers emprunts en eurodollars et la première OPA) semble retrouver une place qu’elle croyait à jamais perdue. Le Japon devient le principal créancier des États-Unis, où il achète spectaculairement un grand nombre d’entreprises symboliques et de biens immobiliers. L’Amérique semble en passe de n’être plus que le grenier à blé d’un Japon florissant, tout comme la Pologne l’était des Flandres au XVIIIe siècle.

Beaucoup  – dont moi  – ont alors cru que Tokyo pourrait un jour espérer accéder au « cœur ». Le Japon en avait alors la force financière, le dirigisme, la peur du manque, la technologie, la puissance industrielle. En fait, ce pays se révèle assez vite incapable de résoudre les difficultés structurelles de son système bancaire, de maîtriser la bulle financière qui se forme, d’éviter une réévaluation massive de sa monnaie, de créer de la mobilité parmi ses travailleurs, d’améliorer la productivité des services et du travail de ses « cols blancs ». Surtout, il n’attire pas sur son sol les élites du monde entier, ni ne promeut l’individualisme si nécessaire au « cœur », ni n’échappe à l’orbite de son vainqueur américain.

C’est alors que surgit, en Californie bien plus qu’ailleurs, une nouvelle vague technologique. Celle-ci rend justement possible une automatisation massive des activités administratives dans les grandes entreprises, c’est-à-dire exactement ce qui pose problème dans la huitième forme. Elle s’ouvre sur une extraordinaire croissance de la productivité.

Le centre économique et géopolitique du monde continue son voyage d’est en ouest. Parti de Chine il y a cinq mille ans, arrivé en Mésopotamie, puis en Méditerranée et en mer du Nord, ayant traversé ensuite l’Atlantique, le voici désormais installé de nouveau sur les rives du Pacifique.

Los Angeles, 1980- ? : le nomadisme californien

Pour la neuvième fois  – la dernière jusqu’à aujourd’hui  –, l’Ordre marchand se réorganise autour d’un lieu, d’une culture et de ressources financières qui permettent à une classe créative de transformer une révolution technique en un marché commercial de masse. Pour la neuvième fois, cette mutation élargit l’espace de l’Ordre marchand et celui de la démocratie. Elle augmente encore le nombre des démocraties de marché.

Cette nouvelle forme, où nous sommes encore, constitue le socle de l’Histoire en marche. Il faut donc la décrire un peu plus en détail que les huit autres.

C’est là, en Californie, dans cet État de la taille de l’Italie, où vivent 35 millions de personnes, soit un Américain sur huit, de San Francisco à Los Angeles, d’Hollywood à la Silicon Valley, que s’installe, vers 1980, le nouveau « cœur ». Ce n’est pas un lieu de hasard : c’est là qu’on découvrit jadis des mines d’or, là que démarrèrent l’industrie du pétrole et celle du cinéma ; que les plus aventuriers des Américains se regroupèrent, que s’établit l’industrie de l’électronique et de l’aéronautique ; c’est là que se trouvent quelques-unes des meilleures universités, certains des plus grands centres de recherches, des meilleurs vignobles ; là que se sont rassemblés les talents de l’industrie de la distraction, les plus grands musiciens, puis les inventeurs de toutes les technologies de l’information. Là aussi, de la frontière mexicaine à la frontière canadienne, qu’une permanente menace de tremblement de terre suscite une vibration intense, unique, un fabuleux désir de vivre, et un goût du nouveau.

Comme dans les précédentes crises de l’Ordre marchand, les technologies nécessaires à la neuvième forme marchande préexistent à leur usage : c’est parce que les activités de bureau des banques et des entreprises pèsent d’un poids de plus en plus lourd sur la productivité globale que l’automatisation de la manipulation de l’information devient un enjeu majeur. Apparaissent d’abord, dans les années 1920, des machines électriques à cartes perforées ; puis, dans les années 1940, les premiers ordinateurs à usage militaire utilisent le transistor ; en 1971, le microprocesseur voit le jour, héritier du transistor ; il est mis sur le marché par une nouvelle entreprise, Intel, cofondé à ce moment par Gordon Moore : un minuscule carré de silicium sur lequel sont entassés des milliers, puis des millions, puis des milliards d’unités élémentaires de stockage et de traitement de l’information. Le microprocesseur permet de mettre au point l’ordinateur de série, héritier lui aussi d’une longue succession d’innovations, initiées au XVIIe siècle, en France, par Blaise Pascal.

À partir de 1973, l’ordinateur commence à remplacer dans les bureaux les machines électriques à cartes perforées et augmente massivement la productivité des services et de l’industrie. C’est le début de la « bureautique ».

De nouvelles entreprises, californiennes pour la plupart, permettent alors de réduire les coûts des services commerciaux et des administrations. Ces technologies rendent en particulier possible une industrialisation des services de la finance, permettant aux banques une exploitation automatique des moindres imperfections du marché, mettant en relation des millions de transactions, supprimant toutes limites à la croissance des instruments financiers et à celle des mécanismes de couverture de risques : la finance et l’assurance deviennent des industries.

Une nouvelle fois, c’est donc par l’industrialisation de services  – ici financiers et administratifs  – qu’un « cœur » prend le pouvoir. Une nouvelle fois, contrairement à ce qu’annonçaient les futurologues, il ne s’agit pas de l’avènement d’une société de services, d’une société postindustrielle, mais exactement du contraire : ce sont les débuts d’une industrialisation des services, visant à les transformer en nouveaux produits industriels.

Comme les autres antérieurement, cette révolution conduit à la mise sur le marché de nouveaux objets de consommation ; ils jouent, dans la nouvelle forme, le rôle joué par l’automobile et les équipements ménagers dans les deux formes précédentes : les objets nomades (expression que j’ai introduite en 1985, bien avant que ces objets n’apparaissent, et qui, depuis lors, s’est installée dans de nombreuses langues), machines miniaturisées capables de retenir, stocker, traiter, transmettre l’information  – sons, images, données  – à très grande vitesse.

Pourquoi « objets nomades » ? Les nomades transportent depuis toujours, on l’a vu, des objets susceptibles de les aider à vivre en voyage ; le premier fut sans doute une pierre taillée, un talisman, puis vinrent le feu, les vêtements, les chaussures, les outils, les armes, les bijoux, les reliques, les instruments de musique, les chevaux, les papyrus. Puis ce fut le livre, premier objet nomade produit en série ; ensuite des objets permettant de miniaturiser et de rendre portatifs des instruments sédentaires : montre, appareil photo, radio, électrophone, caméra, lecteur de cassettes. D’autres surgissent enfin pour traiter l’information.

En 1976, un nouveau venu, californien lui aussi, Steve Jobs, crée l’Apple 1, ordinateur individuel utilisable par tous, avec des interfaces simples. En 1979, des Japonais commercialisent le premier objet nomade ayant un nom quasi nomade : le Walkman, lecteur de cassettes inventé par un Allemand du nom d’Andréas Pavel.

Simultanément se développe le goût pour d’autres objets nomades, les animaux de compagnie de toutes espèces, qui offrent aux sédentaires l’occasion de vivre une vie de quasi-pasteurs, de simili-nomades, de simili-cavaliers accompagnés d’un simili-troupeau, sans aucun des risques associés au voyage, avec une compagnie fidèle et durable dans un océan de précarité et de déloyauté.

En 1981, alors qu’apparaît en France le Minitel, le géant américain de l’informatique industrielle, IBM, lance lui aussi son premier ordinateur portable, l’IBM 5150, sans trop y croire. La machine est dotée d’un microprocesseur d’Intel et d’un logiciel MS-DOS produit par une autre modeste entreprise de la côte ouest des États-Unis, Microsoft ; elle pèse 12 kilos et est 32 000 fois moins puissante et 12 fois plus chère que les moins sophistiqués des PC de 2006. C’est pourtant un triomphe : au lieu des 2 000 exemplaires prévus, IBM en vend 1 million. Dix ans plus tard, Microsoft est devenue l’une des cinq premières entreprises mondiales. En 2006, 250 millions de microordinateurs sont vendus et plus de 1 milliard sont en service de par le monde.

En même temps, apparaissent deux autres outils majeurs du nouveau nomadisme : le téléphone portable et Internet. Ils s’installent tout aussi lentement que l’ordinateur, mais triomphent en se connectant l’un à l’autre. Pour les sédentaires, ils sont des substituts au voyage ; pour les nomades, des moyens de rester en relation entre eux et avec les sédentaires. L’un et l’autre permettent à chacun d’avoir, pour la première fois, une adresse non territoriale (numéro de téléphone mobile ou adresse e-mail).

Le premier téléphone mobile non militaire apparaît en Grande-Bretagne à la fin des années 1970. Il nécessite d’abord l’allocation d’une fréquence et une batterie portative très encombrante, jusqu’à ce que les réseaux cellulaires augmentent les capacités de transmission et que les batteries se miniaturisent. En trente ans, le mobile devient planétaire et fait circuler voix et données. Il est aujourd’hui le plus grand succès commercial de tous les temps : en 2006, plus de 2 milliards de personnes, soit un tiers des humains, en disposent.

Parallèlement, il devient possible de mettre en relation deux ordinateurs par téléphone. Dans ce cas là aussi, la généralisation d’une nouvelle technologie prendra trente ans : c’est Internet. Le cheminement en est très intéressant. En août 1962, le MIT, prestigieuse université située près de Boston, publie les premiers textes décrivant les interactions possibles dans un réseau d’ordinateurs qui seraient reliés par téléphone ; en 1965, est testée la première connexion informatique à longue distance entre un ordinateur situé dans le Massachusetts et un autre situé en Californie. En 1969, des centres névralgiques de l’US Army créent le réseau Arpanet pour échanger entre eux des informations électroniques en toute confidentialité. En 1979, des étudiants américains créent les premiers newsgroups pour communiquer des données civiles à travers les quelques centaines d’ordinateurs connectés dans les centres de recherches et les universités. En 1981, Arpanet arrive en Europe. La même année apparaît le protocole TCP/IP et le mot « Internet ». En 1983 est ouvert le premier serveur gérant des noms de sites. En 1984, mille ordinateurs sont connectés ; en 1989, Internet s’ouvre au grand public et se créent les premières adresses e-mail. En 1991, Tim Berners-Lee, un chercheur britannique travaillant dans un centre de recherche nucléaire européen à Genève, le CERN, invente une langue commune pour tous les acteurs connectés à ce réseau, le html ; il organise la communauté de ceux qui l’utilisent, qu’il nomme le World Wide Web et dont il met en ligne, le 6 août 1991, la première adresse (http :// info cern ch/).

Leçon pour l’avenir : nombre d’innovations majeures sont le produit du travail de chercheurs payés sur fonds publics pour chercher tout autre chose.

Surgissent alors de très nombreuses applications de l’informatique connectée ; elles sont, elles aussi, destinées à améliorer la productivité des services : logiciels de gestion commerciale, de courrier électronique, de commerce électronique, d’échanges de données financières. En 1992, un million d’ordinateurs sont connectés ; ils sont dix millions en 1996, un milliard en 2006.

Internet apparaît alors comme une sorte de nouveau continent, cette fois virtuel, à découvrir, à peupler, à organiser, avec un champ infini pour des activités marchandes. Certaines entreprises de logiciels deviennent parmi les premières du monde : Microsoft, AOL, Oracle, Google, toutes californiennes. En 1998, le chiffre d’affaires de l’économie d’Internet dépasse celui des télécommunications et des compagnies aériennes. Plus encore, Internet démultiplie aussi les moyens du téléphone portable, qui devient progressivement lecteur vidéo, appareil photo, récepteur de télévision, éditeur de blogs. En 2004, Apple comprend que le profit se fait sur l’objet nomade et non sur les données qui y circulent, gratuitement pour l’essentiel : l’Ipod remplace le baladeur, là encore avec des centaines de millions d’exemplaires vendus.

Les jeux vidéo, mêlant curiosité et aventure, se développent aussi ; d’abord sous forme de logiciels pour joueur solitaire, puis ils se connectent à Internet et deviennent des jeux multijoueurs à la croissance exponentielle : en 2006, 100 millions de personnes jouent en réseau et achètent pour plus de 1 milliard de dollars de biens virtuels.

Au total, en 2006, l’activité sur Internet dépasse les 4 000 milliards de dollars dans le monde, soit 10 % du PIB mondial, dont la moitié aux États-Unis.

Internet accélère aussi le développement des services financiers ; grâce à lui, le rapport entre l’économie financière et l’économie réelle augmente massivement, passant aux États-Unis de 2 en 1970 à 50 en 2006. Les transactions financières internationales représentent en 2006 80 fois le volume du commerce mondial, contre 3,5 fois en 1997, ce qui signifie que le volume du commerce mondial annuel ne représente plus que 4,3 jours de transactions sur le marché des devises, des titres et des options diverses.

Le marché de l’assurance devient lui aussi, grâce à Internet, considérable ; il accélère également la croissance des systèmes financiers en couvrant les principaux risques sur les principaux marchés. L’assurance des biens et des personnes représente en 2006 environ 10 % du PIB aux États-Unis, et 15 % du PIB mondial, soit 2 500 milliards de dollars, contre 2 000 milliards pour l’énergie. Les fonds de couverture de risques gèrent environ 1,5 trillion de dollars en 2006, soit le double de l’an 2000. Ces fonds représentent un tiers des transactions boursières ; ils commencent même à prendre des participations actives dans des entreprises cotées, gérant des actifs de particuliers, et plus seulement ceux des acteurs financiers. Ils prennent parfois des risques illimités et prennent des paris sur des risques sans en avoir le financement !

Le centre de gravité économique et démographique des États-Unis se déplace alors du nord-est vers le sud-ouest : en 2006, la Californie est devenu le premier des États en termes de PIB (13 % du PIB américain pour 12 % de la population) et se classerait sixième au monde si elle était un État indépendant. Entre 1980 et 1990, 54,3 % de la croissance démographique nationale se fait en Californie, en Floride et au Texas. À partir de 1990, le Sud et l’Ouest américains rassemblent plus de la moitié de la population du pays.

Le PIB de l’ancien « cœur », l’État de New York, désormais le deuxième en taille, ne représente plus que 60 % de celui de la Californie, tout en restant le centre de la finance mondiale.

Les États-Unis retrouvent alors leur dynamique de croissance, d’emploi, de productivité, d’entreprise ; l’esprit pionnier se renouvelle. La culture californienne de la distraction, du cinéma à la musique et à l’information, trouve dans les objets nomades des débouchés radicalement nouveaux. Les prix des autres produits d’équipement, y compris l’automobile, baissent ; l’économie américaine consomme en 2006 deux fois moins de pétrole par unité produite qu’en 1985.

Les patrimoines des Américains moyens augmentent aussi massivement : ceux-ci possèdent en 2006 plus de 14 trillions de dollars placés dans l’immobilier et en valeurs boursières. En 2006, deux tiers des ménages sont propriétaires de leur logement (contre 40 % en 1939). Les plus-values réalisées par l’immobilier représentent 60 % du total de leur enrichissement des vingt dernières années. La recherche de l’équité, dont parle alors le philosophe américain John Rawls, remplace, au moins dans le discours, celle de l’égalité.

Les États-Unis s’installent ainsi plus que jamais comme la superpuissance planétaire. Ils organisent des réseaux et constituent des bases de données pour analyser, séduire, convaincre, influencer.

La croissance économique mondiale s’accélère aussi : l’Ordre marchand s’étend à de nouvelles démocraties de marché. En Amérique latine et en Europe de l’Ouest, les dictatures tombent l’une après l’autre : la Grèce, l’Espagne, le Chili, l’Argentine, le Brésil, la Turquie. À partir de 1985, le système soviétique lui-même, que tout le monde croyait inébranlable, se révèle incapable de soutenir la course aux armements lancée par le président américain et appuyée par l’Europe de l’Ouest. Quand, en 1988, Mikhaïl Gorbatchev tente d’instaurer la démocratie en maintenant les règles de l’économie planifiée et de la propriété collective, il échoue et il faut moins de trois ans pour passer de la glasnost à la perestroïka, c’est-à-dire pour comprendre que la démocratie ne peut exister sans une économie de marché. L’ensemble du bloc soviétique se défait et se rapproche de l’Union européenne.

Le système mondial se libéralise partout. En 2006, 130 pays ont aboli la peine de mort ; 140 pays pratiquent des élections plus ou moins libres ; 82 d’entre eux sont à peu près démocratiques, c’est-à-dire que le pouvoir exécutif y est contrôlé par un parlement, et que les principaux droits de l’homme y sont respectés.

Les résultats de la neuvième forme de l’Ordre marchand sont exceptionnels : entre 1980 et 2006, le PIB mondial est multiplié par 3, le commerce de produits industriels par 25. La production de la planète dépasse les 40 trillions d’euros et augmente de plus de 4 % par an, vitesse jamais atteinte dans l’histoire. À partir de 1985, les exportations représentent à nouveau 13 % du PIB mondial, ratio qu’elles n’avaient pas atteint depuis 1913.

Les rapports de forces se modifient : en valeur relative, les États-Unis stagnent ; l’Europe décline, l’Asie remonte. La croissance annuelle dépasse en 2006 les 7 % en Asie, un peu moins aux États-Unis et beaucoup moins en Europe. De 1980 à 2006, le PIB de l’Asie est multiplié par 4, celui de la Chine par 3, celui de l’Inde par 3, celui de l’Europe par 2. Entre 1980 et 2006, la part des États-Unis dans le PIB mondial reste égale à 21 %, celle de l’Union européenne décroît de 28 % à 20 %, celle de l’Asie de l’Est (Chine, Japon, Corée, Taïwan, Singapour, Hong Kong, Malaisie, Thaïlande, Philippines, Indonésie) augmente de 16 % à 28 %.

L’Europe, pourtant économiquement rassemblée, perd du terrain ; sa compétitivité baisse ; son dynamisme se ralentit, sa population vieillit. Même si l’Union européenne réussit, en 1992, à se doter d’une monnaie unique, elle ne devient pas une démocratie de marché intégrée ; elle ne progresse plus au rythme du reste du monde ; le PIB par habitant y est en 2006 de 25 % inférieur à celui des États-Unis ; la recherche y est beaucoup plus faible ; les meilleurs éléments de la classe créative quittent l’Europe pour le Nouveau Monde ; une part importante de l’industrie du Vieux Continent se déplace vers l’Asie sans être remplacée par des industries nouvelles. La Russie, pourtant formidablement enrichie par ses immenses ressources pétrolières, ne réussit pas à recréer les bases de son développement : l’espérance de vie baisse, les infrastructures se défont. Alors que les dépenses de Sécurité sociale sont censées représenter 20 % du PIB russe, elles ne s’élèvent en réalité qu’à 2 % de ce PIB. Et pourtant, la Banque centrale russe dispose de plus de 250 milliards de dollars de réserves.

Le Pacifique devient la première mer du monde : en 1990, le commerce transpacifique dépasse déjà de moitié le commerce transatlantique ; la moitié du commerce mondial s’y effectue. Neuf des douze plus grands ports du monde sont situés sur le littoral asiatique du Pacifique, et la majorité du transport de fret aérien de la planète traverse cet océan.

L’Asie s’approche à nouveau du « cœur » : les deux tiers des diplômés américains, en sciences et en ingénierie, sont, en 2006, d’origine asiatique ; même s’ils demeurent ensuite un certain temps aux États-Unis, beaucoup créent d’impressionnants réseaux avec leurs partenaires d’Extrême-Orient ; de très nombreuses entreprises des États-Unis, en particulier en Californie, sont fondées et dirigées par des étrangers : EBay par un Iranien, Google par un Russe, Juniper par un Indien.

Le Japon, qui aurait pu un temps, on l’a vu, devenir le « cœur », entre en 1995 dans une crise dont il ressort très affaibli en 2005. Il reste cependant en 2006 la deuxième économie du monde.

La Chine décolle après 1989 : la plus grande dictature du monde produit en 2006 plus de la moitié des produits phares des formes antérieures (réfrigérateurs, téléviseurs, machines à laver). Elle est aujourd’hui le premier consommateur mondial de cuivre, de fer, de nickel, de plomb, d’aluminium ; le second de pétrole (7 millions de barils/jour, contre 21 aux USA et 5,5 au Japon). La Chine entre même pour un tiers dans la croissance mondiale annuelle de la consommation de pétrole. Le PIB chinois par habitant atteint, en 2006, 1 300 dollars et, à Shanghai, il est même de 5 300 dollars. Cette même année, l’enseignement supérieur chinois forme 800 000 ingénieurs, et la Chine compte plus d’abonnés à Internet que les États-Unis. Mais les salaires y sont encore le vingtième de ce qu’ils sont outre-Atlantique.

L’Inde, devenue une démocratie de marché à partir de 1985, entre elle aussi en forte croissance, avec un secteur industriel exceptionnel et des entreprises de taille mondiale. Avec, plus encore qu’en Chine, d’extrêmes inégalités, on y compte déjà 80 000 millionnaires en dollars ; une centaine de compagnies indiennes sont déjà valorisées à plus d’un milliard de dollars. Le secteur agricole indien emploie encore en 2006 les deux tiers de la population et ne produit qu’un cinquième du PIB. Le nombre de paysans sans terre passe de 35 % de la population rurale en 1998 à 55 % en 2006. Les inégalités entre classes, genres, ethnies et régions sont énormes : par exemple, les habitants des régions de Bihâr, d’Orissa et d’Assam ont aujourd’hui dix fois moins de chances qu’un habitant de New Delhi d’être un jour diplômés de l’enseignement supérieur ou d’être équipés en téléphone portable. Et dans les bidonvilles de Bombay, il y a plus d’habitants que dans toute la Norvège.

D’autres pays d’Asie progressent aussi très vite : la Corée du Sud, à peine sortie de la dictature en 1990, décolle sur tous les terrains, de l’automobile au téléphone. Elle est particulièrement en avance sur le reste du monde en matière de connexions à très haut débit par fibre optique ; elle est aussi pionnière en matière de multimédias avec Cyworld, qui rassemble le tiers de la population du pays, et avec OhMyNews, site de journalisme participatif, devenu l’un des médias les plus puissants et écoutés du pays. Derrière les plus grandes firmes, les chaebol, émergent d’autres entreprises de pointe, comme NHN, qui développe un des seuls concurrents sérieux de Google, et NC Soft, qui exploite l’un des principaux jeux de rôles multijoueurs en réseau, Lineage. Les produits culturels coréens déferlent sur le reste de l’Asie, suscitant l’engouement d’une population allant des mères de famille tokyoïtes à la jeunesse chinoise, vietnamienne ou philippine. Les films, feuilletons, chanteurs coréens forment une « vague coréenne » (hallyu) qui renvoie aux jeunesses asiatiques l’image d’une société ayant réussi à concilier la modernité occidentale et les valeurs traditionnelles asiatiques ; un modèle qu’elles sont plus enclines à recevoir de Corée que d’un Japon n’ayant pas encore achevé le travail de mémoire de son passé impérialiste.

En Amérique latine, tous les pays sauf Cuba sont, en 2006, des démocraties de marché. En Afrique, où les dictateurs sont chassés l’un après l’autre, quelques pays sortent même de la récession ; de 1986 à 2006, la proportion d’individus sachant lire et écrire est passée de 40 % à 67 % au Rwanda, de 33 % à 64 % au Nigeria, de 27 % à 47 % en Côte-d’Ivoire, de 40 % à 63 % en Algérie.

Tout semble donc en place pour que cette neuvième forme réduise massivement la pauvreté et dure encore très longtemps.

Les débuts de la fin

Et pourtant, la fin de la neuvième forme s’annonce déjà ; comme, avant elle, s’annonçait longtemps à l’avance celle de toutes ses devancières.

D’abord, l’Ordre marchand souffre de nombreuses contradictions internes. Les déficits externes explosent et leur financement est de plus en plus dépendant de l’étranger. Alors qu’en 1985 le déficit extérieur américain (qui était de 2,8 % du PIB) n’était financé qu’à raison de 8 % par des gouvernements étrangers, il est en 2006 de 5,2 % du PIB, financé à plus de 30 % par l’étranger. De plus, les deux tiers des réserves mondiales, libellées en dollars, dont 2 trillons seulement en Asie, ont perdu un tiers de leur valeur en euros depuis 2002.

Proliférant, excessif, illimité, sans contrôle, le système financier américain exige des rentabilités que l’industrie ne peut atteindre, au point que les entreprises industrielles prêtent désormais l’argent qu’elles gagnent au secteur financier plutôt que de l’investir dans leurs propres activités. En conséquence, les automobiles, les biens d’équipement ménagers, les téléviseurs, les téléphones américains ne sont plus de la meilleure qualité mondiale. Et les entreprises américaines croulent sous leurs dettes à l’égard de leurs retraités.

Par ailleurs, une partie de l’industrie américaine est menacée par l’arrivée d’Internet : tout ce qui peut être dématérialisé est progressivement échangé gratuitement. Les majors vendent déjà moins de CD qu’il y a dix ans ; les tentatives pour remplacer les ventes de CD par des ventes de fichiers numériques échouent : en 2006, sur les 20 milliards de fichiers numériques de musique téléchargés de par le monde, moins de 1 milliard ont été achetés.

Les salariés sont aussi de plus en plus endettés, en particulier auprès de deux entreprises publiques (Fannie Mae, deuxième entreprise des États-Unis, et Freddie Mac, la cinquième), qui possèdent ou garantissent 4 trillions de dollars de prêts hypothécaires, dette multipliée par quatre en dix ans. Le taux d’épargne des salaires américains n’est plus que de 0,2 %, le plus bas du monde, alors qu’il était de 10 % jusqu’en 1980. La dette des ménages américains à l’égard des émetteurs de cartes dépassent en 2006 plusieurs années de revenus. La concurrence des prêteurs est impitoyable : alors qu’il y a vingt ans les banquiers renâclaient quand 30 % du revenu d’un ménage étaient consacrés au remboursement de ses dettes, ils considèrent en 2006 qu’un niveau de 50 % est parfaitement tolérable.

Par ailleurs, les inégalités se creusent entre les plus riches Américains et les autres : le revenu des 0,01 % les plus riches (pour l’essentiel, des acteurs des marchés financiers) est passé de 50 fois le salaire moyen de l’ouvrier en 1975 à 250 fois ce même salaire trente ans plus tard ; la moitié de la richesse créée de 1990 à 2006 a bénéficié à 1 % des ménages. Le salaire ouvrier américain baisse depuis 1973 en raison de la concurrence de l’immigration et de celle des délocalisations. En 2006, les salariés américains travaillent en moyenne 46 semaines, soit 6 de plus que les Européens ; et ils ont deux fois moins de semaines de congés que les Européens.

En 2006, en Californie même, où le salaire horaire minimum est pourtant en principe de 8 dollars, un enfant sur cinq vit au-dessous du seuil de pauvreté. 3,5 millions de sédentaires américains se retrouvent pendant au moins trois mois par an sans abri ; près d’un enfant noir sur dix, un enfant d’origine hispanique sur vingt résident au moins deux mois par an dans un refuge ; c’est le cas aussi d’une personne âgée sur dix. À New York, plus de 38 000 personnes sont hébergées chaque nuit dans des abris municipaux, dont 16 800 enfants et presque autant de vieux. En 2006, 41 millions d’Américains ne sont pas du tout aidés, 31 millions sont dépourvus d’assurances de toute nature.

À l’échelle du monde, les contrastes sont aussi de plus en plus extrêmes : alors qu’en 1950 la moitié de la population du monde  – soit 1,2 milliard de personnes  – vivait en dessous du seuil de pauvreté absolue, estimé à 1 dollar par jour, en 2006 la moitié de l’humanité survit avec moins de 2 dollars par jour, nouveau seuil de pauvreté, et 1,3 milliard ne dispose pas de plus 1 dollar. Le salaire horaire minimal d’un Californien est quatre fois supérieur au salaire mensuel du tiers de l’humanité. La moitié des habitants du globe n’ont accès dignement ni à l’eau courante, ni à l’éducation, ni à la santé, ni au crédit, ni au logement. 78 % des habitants des villes du Sud vivent dans des taudis. Ils sont 99,4 % en Ethiopie. Les villes croissent de façon désordonnée : Dacca, Kinshasa et Lagos ont vu leur population multipliée par quarante entre 1950 et 2006. On dénombre 200 000 bidonvilles de par le monde. Les quarante-neuf pays les plus pauvres de la planète, qui regroupent 11 % de la population mondiale, ne reçoivent encore que 0,5 % du PIB mondial.

L’agriculture mondiale piétine, alors que la population augmente de plus en plus vite et souffre encore de la faim. La quantité de calories disponible par habitant de la planète n’a augmenté que de 3 % entre 1994 et 2006. Cette même année, 850 millions de personnes sont en situation de malnutrition, soit plus que jamais auparavant, 1 milliard (dont les deux tiers sont des femmes) sont illettrées ; plus de 150 millions d’enfants de 6 à 11 ans ne vont pas à l’école.

La croissance aggrave la misère de beaucoup. Une part importante des biens exportés à très bas prix (vêtements, jouets, articles de sports) vers les magasins d’Europe et d’Amérique est fabriquée par des travailleurs ultra-exploités dans les pays les plus pauvres d’Asie et d’Amérique latine. En 2006, 250 millions d’enfants dans le monde  – dont le quart de moins de 10 ans  – travaillent illégalement, dont 180 millions dans des conditions d’exploitation intolérables ; 10 millions sont victimes de l’esclavage et de la prostitution. Cette même année, 22 000 enfants sont décédés du fait d’accidents du travail. Au Bangladesh, par exemple, le salaire minimum mensuel des entreprises d’exportation ne dépasse pas les dix dollars par mois et n’a pas été réévalué depuis 1994, malgré des émeutes ; les enfants travaillent sept jours sur sept ; or les salaires ne représentent que moins de 10 % des coûts de production. Et personne ne contrôle rien.

En Afrique, la situation est pire encore : le revenu par habitant a baissé d’un quart entre 1987 et 2006. De 1970 à 2006, sa part dans les marchés mondiaux s’est réduite de moitié ; sa dette a été multipliée par 20 et égale maintenant sa production totale. En 2006, le sida, maladie apparue au début des années 1980, y touche 30 millions de personnes, dont beaucoup d’adultes de moins de 40 ans (enseignants, jeunes cadres, policiers, soldats), détruisant l’infrastructure humaine de ces pays ; 27 000 seulement reçoivent un traitement, le coût de la trithérapie étant 12 000 fois plus élevé que ce que chaque Africain dépense annuellement en médicaments.

Là où le statut des femmes est particulièrement aliéné  – de l’Afrique du Nord au nord de l’Inde, et quelle que soit la religion  –, la misère est encore pire.

Devant ce terrible décalage, les mouvements de population s’accélèrent. En Afrique en particulier, en 2006, plus du cinquième des habitants vit ailleurs que là où il est né. C’est aussi le cas d’un cinquième des habitants de l’Australie, du douzième de ceux des États-Unis, du vingtième de ceux de l’Union européenne.

De plus, les violences n’ont jamais cessé : s’il n’y a pas de guerre déclarée, la disparition de l’affrontement Est/Ouest révèle au grand jour les écarts Nord/Sud. Les guerres civiles sont partout, des Balkans à l’Amérique latine, de l’Afrique au Moyen-Orient.

En juillet 1991, à peine le mur de Berlin tombé, l’Irak, un des nouveaux alliés laïcs de l’Amérique, croit pouvoir profiter du soutien de Washington pour s’emparer du pétrole du Koweït, auquel il doit renoncer après la guerre du Golfe, à l’occasion de laquelle des troupes américaines s’installent près des Lieux saints d’Arabie Saoudite. Peu après, des pirates sunnites, puis chiites, utilisés dans les années 1970 par les États-Unis, en Afghanistan et ailleurs, pour contrer l’influence soviétique, se retournent contre Washington. Des attentats se multiplient pour chasser les « Infidèles » de Terre sainte, puis de terre arabe. Dans les premières années du troisième millénaire de l’ère chrétienne, en Arabie, en Afrique, à New York, puis en Afghanistan, en Irak, au Liban, une partie de l’islam, si profondément hostile au monde soviétique, devient l’ennemi du capitalisme, des États-Unis et de leurs alliés. Le 11 septembre 2001, des pirates pétris de théologie détournent des moyens nomades (des avions de ligne) pour abattre des monuments sédentaires (des tours new-yorkaises).

Les États-Unis doivent alors à nouveau accroître leurs dépenses de sécurité pour se protéger à l’intérieur et pour attaquer à l’extérieur ceux qu’ils désignent comme les responsables. Ils déclenchent ainsi une guerre interminable en Afghanistan puis en Irak. Bourbier : le coût de la seule guerre en Irak est, en 2006, de 300 milliards de dollars, soit 2,5 % du PIB américain. Une nouvelle fois  – la neuvième  – le coût de la défense d’un « cœur » menace sa survie.

 

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Au total, jusqu’à aujourd’hui, l’Ordre marchand a donc connu neuf formes successives, autour de neuf villes-« cœurs » : Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New York et enfin Los Angeles.

L’avenir, qui semble sourire à l’infini à l’Amérique, devrait pourtant s’inspirer des leçons du passé. Il pourrait en effet lui ressembler, en meilleur et en pire : la neuvième forme déclinerait, une dixième apparaîtrait, dans de nouveaux bouleversements géopolitiques, économiques, technologiques et culturels avec un nouveau « cœur » et de nouveaux vaincus.

L’Histoire qui précède aidera à tracer les contours de cet avenir, à en déceler les périls pour tenter de les maîtriser.