XIII

LA DAME N° 13

 

 

L’espace d’un instant, il ne sut pas où il se trouvait. Il comprit qu’il s’était endormi, et qu’il avait même fait un rêve. Il avait rêvé de Beatriz. Ils étaient ensemble sur une plage, sous un plafond de nuages désordonnés. Alors elle s’éloignait lentement en direction de la mer et il la suivait, mais, en pénétrant dans l’eau, il découvrait son corps noyé et bleu comme une algue arrachée du fond, bercé par les vagues transparentes.

La tristesse qui s’empara de lui au réveil était beaucoup plus sombre que les ténèbres qui l’entouraient. Soudain, il se rappela où il était et ce qu’il devait faire. Il était assis sur le couvercle des W.-C. et il avait mal au dos. Les poches de sa veste cliquetaient sous le poids des outils qu’il avait apportés. Il consulta l’heure : 23 h 42, il se leva, plia ses muscles et tenta de percevoir un bruit étrange. On n’entendait rien. Il ouvrit prudemment la porte.

Les toilettes étaient plongées dans l’obscurité. Avant de sortir, il fouilla dans une de ses poches et palpa la petite lampe que Ballesteros lui avait remise, mais il ne voulait pas encore l’allumer.

Il se pencha sur la noire tranquillité Il avait oublié dans quelle direction se trouvait la salle d’attente. Tout était tellement silencieux et désert qu’il était confus. Il décida de prendre le risque d’utiliser sa lampe.

Ce doux chemin doré lui permit de se repérer.

 

La bibliothèque semblait infinie. Après avoir fait l’inventaire des piles de livres posées près de l’ordinateur, la jeune femme trouva un tiroir en haut d’une armoire, monta sur une chaise et en fouilla le contenu.

Ballesteros regarda l’heure : 23 h 40. Cela le rendait nerveux de penser à ce qui pouvait être en train de se passer. Il supposait que Rulfo n’avait encore rien trouvé, puisqu’il avait promis de téléphoner s’il faisait une découverte importante. Mais on pouvait aussi penser que c’était lui qui serait découvert. Il sourit : ce serait amusant que les sorcières ne les tuent pas et que, en revanche, la police les arrête pour complicité de violation de domicile. Pour se distraire, il décida de parler avec Raquel.

— Tu as dit tout à l’heure que les poètes étaient dangereux. Mais Shakespeare, par exemple, on le récite régulièrement dans tous les théâtres du monde sans qu’il se passe rien…

La jeune femme, qui avait sorti plusieurs livres et était en train de les examiner, se retourna vers Ballesteros. Le médecin réprima un frisson. Mon Dieu, qu’elle est belle.

Le matin, il l’avait vue nue. Il lui avait laissé son lit pour qu’elle se repose, puisque la chambre de sa fille était encore maculée de sang, et il s’était allongé sur le canapé, mais en se levant à midi il eut besoin d’entrer dans la chambre pour y prendre des vêtements. Il ouvrit la porte et un rai de lumière prit d’assaut un couvre-lit couleur crème, des pieds nus, la double sphère des fesses, une main repliée et un oreiller de cheveux noirs. La jeune femme reposait, la main gauche sous la joue et la droite en partie appuyée sur la hanche. Ses seins bougeaient comme des nuages sous la douceur de la respiration. Le visage de Ballesteros était brûlant. Il n’avait pas imaginé qu’elle dormirait nue. Il lui semblait méprisable de regarder, mais il ne pouvait s’en empêcher. Il n’avait jamais vu une si belle femme, ni soupçonné son existence. Nue, elle ne ressemblait à rien de concret qu’il eût connu auparavant, ne fût-ce qu’à travers un écran. C’était une créature étrange, surnaturelle. Une sorcière, peut-être. Il resta un moment à la regarder et ressentit de la panique en imaginant qu’elle se réveillait à l’improviste et s’apercevait qu’il l’observait. Il prit les vêtements dont il avait besoin et sortit à la hâte.

Ce souvenir subit lui fit avaler sa salive tandis que, juchée sur la chaise, elle lui répondait.

— Un acteur ne sait pas réciter un vers de pouvoir. De toute façon, il se passe toujours quelque chose, même si c’est minime. Et parfois, par hasard, le vers est récité de façon presque correcte. Mais, comme c’est fortuit, l’effet se produit en un autre lieu et en un autre temps…

Le médecin croyait comprendre. C’était comme de s’employer à jouer avec un détonateur très complexe sans savoir à quoi il sert : on ne provoquera peut-être jamais d’explosion, on le désactivera peut-être, ou la bombe vous explosera peut-être entre les mains.

— Quels effets ?

— Presque toujours terribles : une épidémie, un tremblement de terre, un assassinat…

Soudain Ballesteros eut une idée.

— Un… accident de la circulation, peut-être ?

— De nombreux accidents.

Il garda le silence, ébranlé. Il se demanda quelle sorte de vers et, de quel auteur, avait anéanti pour toujours la vie de son épouse sur cette route. Quel poème récité au hasard avait fait éclater le cerveau de Julia dans la voiture.

Il n’avait jamais soupçonné la poésie d’être si impressionnante.

 

A gauche, la salle d’attente ; à droite, un palier et un escalier. Le couloir se poursuivait dans le fond offrant, de chaque côté, des portes comme autant de possibilités fermées. Il dirigea la lampe sur les pancartes. La volée de marches qu’il descendait était indiquée par une flèche et un mot : "Archives." L’escalier ascendant donnait une autre indication : "Salles de thérapie E et O." Il dédaigna les deux directions, s’avança un peu plus dans le couloir, et il éclaira la première porte : "Al." Il essaya de l’ouvrir. Fermée à clé.

Il s’arrêta un instant pour réfléchir.

Et maintenant, Lidia ? Je descends aux "Archives" ? Je monte vers les "Salles de thérapie" ?

Soudain il resta bouche bée.

 

Lidia

 

Mon Dieu.

Il était presque inconcevable qu’il ne s’en fût pas souvenu avant cet instant. Avant cet instant précis.

 

lidia garetti

 

Il rebroussa chemin et trouva l’escalier qui conduisait aux "Archives". Il tournait à angle droit et s’achevait sur un petit couloir pourvu de trois portes closes. Cependant, quand il les éclaira de sa lampe, la première, doucement et silencieusement comme le scintillement d’une idée, s’ouvrit.

Ce fut presque du déjà-vu : il revécut l’instant où la porte métallique de la propriété de la jeune Italienne avait effectué le même mouvement. En sentant son cœur battre fort, il empoigna la lampe et entra. C’était une pièce étroite, sans fenêtres, pleine de classeurs à archives. Il ouvrit le tiroir correspondant à la lettre g et il lui suffit de quelques secondes pour trouver ce qu’il cherchait.

Il tint le dossier devant la lumière.

Lidia Garetti.

Sa fiche. Sa photo.

Il se rappelait nettement Susana lui rapportant ce que cette journaliste lui avait raconté. Lidia Garetti avait reçu un "traitement psychologique". Mais Susana ne lui avait pas dit où et il ne le lui avait pas demandé. Naturellement, au centre Mondragón, n’ est-ce pas, Lidia ? C’ était une autre piste pour moi.

Sur le dossier il y avait une note manuscrite, certainement du thérapeute : "Deux séances seulement. A arrêté la thérapie." Tu as arrêté la thérapie parce que tu n’étais pas venue pour ça, n’est-ce pas ? En fait, tu es venue laisser un phylactère. Tu as visité cet endroit il y a des années pour me laisser une autre piste, comme celles du grand-père de César ou de Rauschen. Une autre piste. Mais laquelle ?

Il poursuivit sa lecture. Les deux séances avaient eu lieu dans la même salle : la El.

La El.

Il remit la fiche à sa place, ferma le tiroir, sortit de la pièce et ferma la porte. Il monta l’escalier jusqu’au rez-de-chaussée, parvint au carrefour et monta par la partie qui menait aux salles de thérapie.

Sur le palier du deuxième étage, il trouva une autre salle d’attente et un autre couloir. Il s’y engagea. Mais, en arrivant au tournant, il s’arrêta net. Quelqu’un approchait en dirigeant sa lampe sur lui. Pendant quelques secondes, il retint sa respiration, effrayé, tentant d’improviser une excuse plausible. Il comprit alors qu’il s’agissait d’un miroir. Dans ce couloir, l’espace se prolongeait grâce à des miroirs qui reflétaient les portes situées en face d’eux. Dans le reflet de la première, il lut :

 

13

 

Il se retourna vers l’original : El.

C’était donc la chambre n° 13.

A cet instant précis, la porte s’ouvrit avec le même silence énigmatique que celle des archives du sous-sol.

Rulfo la poussa doucement et jeta un coup d’œil à l’intérieur. La lampe révéla un divan, un mur avec des diplômes, une photo de promotion, un bureau, deux chaises face à face. L’espace d’une seconde, il resta planté là. Quelque chose le poussait à s’arrêter, à ne pas entrer. (Lasciate.) Il ne savait pas ce que c’était, peut-être la même crainte qui l’avait fait hésiter chez Lidia, devant l’aquarium, ou à la porte de l’entrepôt abandonné. (Lasciate ogni speranza.)

Puis la sensation se dissipa. Il respira lentement, entra et se tourna vers l’angle qu’il lui restait à observer, caché derrière la porte. Il dirigea le faisceau de la lampe dessus et ce qu’il vit faillit lui faire pousser un cri.

Assis sur une chaise, de dos, un homme attendait. Le patient de la chambre n° 13.

 

Ballesteros consulta à nouveau la pendule. Minuit et demi allait sonner. Cela faisait maintenant plus de quatre heures que le centre Mondragón avait fermé.

Combien de temps faudrait-il à Rulfo pour le parcourir ?

Il lui est arrivé quelque chose.

Il se sentait inquiet. Il observa la commode de la chambre, sur laquelle se dressaient de nouvelles colonnes de livres soigneusement sélectionnés. La jeune femme continuait à fouiller dans le tiroir en haut de l’armoire.

Il lui est arrivé quelque chose. Il s’ est fait prendre. Je devrais peut-être aller voir, ne serait-ce que

— Qui cela peut-il être ? demanda-t-elle soudain. Il en a toute une collection.

Elle lui montrait un portrait encadré où l’on voyait Rulfo enlaçant une jeune femme aux cheveux sombres, très séduisante, avec des yeux verts prodigieux.

Ballesteros ne l’avait jamais vue auparavant, mais il sut immédiatement de qui il s’agissait.

— Ce doit être son amie… Je veux dire, celle qui est morte, Beatriz Dagger. Salomón ne t’a jamais parlé d’elle… ?  – La jeune femme secoua la tête négativement. Elle continuait à sortir des portraits. A moi si. Ce fut très triste. Je crois me rappeler qu’ils étaient ensemble depuis deux ans à peine, mais il semble qu’ils s’aimaient beaucoup. Alors elle a eu un accident parfaitement stupide et tout s’est arrêté.

Raquel avait remis la majeure partie des portraits en haut de l’armoire mais elle en avait conservé un qui ne montrait que le visage de la jeune fille. Elle le tint entre ses mains et le regarda attentivement, avec curiosité.

 

La lampe dansait sur la nuque de l’homme. Il semblait jeune et corpulent, large d’épaules. Il avait les cheveux noirs et assez longs. Quelque chose dans son aspect, même de dos, lui était familier, comme s’il l’avait vu auparavant. La seule chose dont il était sûr était qu’il était venu parler à ce type.

— Écoutez, vous n’avez rien à craindre… Je veux juste bavarder avec…

Alors l’homme se tourna sur son siège.

 

Ballesteros s’interrompit en voyant son visage.

— Qu’est-ce que tu as… ? Qu’est-ce qu’il y a… ?

Elle regardait le portrait en fronçant les sourcils, comme si une partie de ce qu’elle voyait la troublait ; puis elle reprenait son air d’indifférence et hochait la tête pour, quelques instants plus tard, témoigner à nouveau cet intérêt soudain.

— Tu la connais ? demanda Ballesteros.

 

Une alarme retentit, affolée, engloutissant le bruit de verre brisé. Quelqu’un venait de forcer les portes de ce centre psychologique privé, non pas pour y entrer, mais pour en sortir. Le coupable partit en courant désespérément dans le matin silencieux. Cependant, un hypothétique témoin aurait émis des réserves quant à affirmer que cet homme était un voleur. Par exemple, il ne portait pas de sac rempli d’objets de valeur ou d’argent. Ou encore, il n’avait pas l’air d’anxiété mêlée d’espoir que l’on attendrait du pickpocket qui espère ne pas se faire prendre, mais l’horreur absolue de celui qui sait qu’il est déjà pris, où qu’il aille et si loin qu’il coure.

Pris.

Pour toujours.

 

— Non, je ne la connais pas… Il m’a juste semblé que… – Elle secoua la tête. Non, ce n’est ri…

A cet instant la porte de la chambre s’ouvrit brusquement.

Ils ne l’avaient pas entendue arriver et sursautèrent tous les deux. Le portrait qu’elle tenait lui échappa des mains, scintilla à la lumière de la lampe une fraction de seconde, s’écrasa sur le carrelage

et le verre

se brisa

en diagonale.

 

Une vilaine crevasse traversa le beau visage souriant de Beatriz Dagger.