III

 

L’ENTRÉE

 

 

 

La jeune femme se réveilla brusquement, se redressa tel un ressort et passa les bras autour de son corps. Elle ne sut tout d’abord pas où elle se trouvait. Puis elle regarda autour d’elle et remarqua la lumière de l’aube se glissant à travers les rideaux et les formes familières d’une pièce presque aussi nue qu’elle : un lit à barreaux, des draps froissés, des murs sombres, des rideaux magenta, l’armoire, les miroirs qui se multipliaient. C’était sa chambre et tout était en ordre.

Elle appuya le menton sur ses genoux et resta un instant à respirer lentement. Conserver son calme était l’une de ses obligations. Puis elle ferma les eux en tentant de se rappeler toutes les données importantes, la date, ce qui l’attendait, ce qu’elle devait faire. Parfois, se rappeler lui posait un sérieux problème. Elle finit par conclure qu’on était jeudi, à la mi-octobre, qu’elle avait rendez-vous ce matin avec un client dans un hôtel de Madrid et qu’elle devait se dépêcher si elle voulait arriver à l’heure.

Quand elle se leva, les grands miroirs au mur et au plafond reflétèrent une anatomie qui montrait un peu plus que de la simple beauté. Sa propriétaire avait entendu de nombreux qualificatifs et vu beaucoup d’yeux s’arrêter sur elle, mais ni les uns ni les autres ne lui étaient agréables parce qu’ils ne s’adressaient jamais à la personne qui ressentait et pensait à l’intérieur, mais aux formes de son corps. Elle vivait comme enfermée dans une silhouette éblouissante. Mais dans l’obscurité solitaire de son esprit la jeune femme se savait laide et misérable.

Elle se dirigea lentement vers la salle de bains pieds nus sur les dalles froides et en faisant osciller l’extrémité d’une chevelure noire et torrentielle sur des fesses en marbre lisse. Tandis qu’elle attachait ses longs cheveux en attendant que l’eau de la douche fût chaude, elle repensa aux cauchemars.

Elle ne se posait généralement pas ce genre de question. Elle avait l’habitude de réprimer sa curiosité, voire de l’effacer, et rien de ce qui se passait autour d’elle ne l’intriguait excessivement. Mais ces rêves étaient parvenus à la faire douter. Au début, elle avait cru qu’il s’agissait de simples fantaisies terrifiantes et ne leur avait pas accordé d’importance, car elle n’avait que trop de raisons de les connaître. Cependant, quand les détails se répétèrent presque exactement chaque nuit, elle ne sut plus que penser. Avaient-ils une signification ? Et si cela n’était pas le cas, pourquoi rêvait-elle toujours de la même chose ?

L’eau ne se réchauffait pas, ce qui ne la surprit guère. Le gaz et l’électricité ne fonctionnaient pas très bien dans son minuscule appartement. Sans y réfléchir à deux fois, elle se glissa sous la pluie glacée. Elle n’ébaucha même pas une plainte : elle prit le savon usé sur l’étagère et commença à se laver soigneusement. Si tu n’ es pas baptisée, tu iras dans les limbes, lui avait dit un jour un homme avant de diriger sur elle le jet d’eau glacé d’un tuyau d’arrosage dans l’une des fêtes où elle avait travaillé. Elle réprima un frisson en se rappelant cette scène : de nombreux instants de sa vie avaient été pires que le pire de ses cauchemars.

Le rendez-vous du matin était normal. Cela signifiait qu’elle ne s’attendait pas à des complications, seulement à une séance avec un homme ou plusieurs, ou peut-être avec une femme (le prénom que lui avait donné Patricio était masculin, mais elle était habituée aux surprises). Il s’agissait d’un hôtel sur le paseo de la Castellana. Elle fut aussi ponctuelle que d’habitude, se dirigea vers la réception, mentionna le prénom et, après une courte pause, on lui dit d’attendre, dans ce salon, s’il vous plaît, pendant qu’un bras se levait pour indiquer une direction. Elle remercia et s’y rendit, ignorant les regards qui la suivaient. L’hôtel était grand et luxueux, mais elle se déplaçait avec naturel dans ce genre d’endroit. Deux tables de billard en acajou brillant, une affiche avec la photo d’une assiette d’osso buco et un centre en marbre entouré de canapés mous constituaient le décor. Elle dédaigna les canapés et attendit debout. Autour d’un vase contenant du seringat se répartissaient plusieurs exemplaires de revues périmées.

Ce fut alors

qu’ils se regardèrent

 

quand elle vit la photo sur une couverture.

 

ils se regardèrent, interdits.

 

L’inquiétude que lui causa cette découverte fortuite lui fit commettre deux ou trois maladresses avec le client (un homme, finalement). Par chance, le type était ivre et ne s’en aperçut pas.

 

Ils se regardèrent, interdits.

L’autobus l’avait laissée à l’entrée du lotissement, la jeune femme avait marché sur le trottoir sans faire de bruit et s’était arrêtée derrière lui au moment où le portail métallique s’ouvrait. Il s’aperçut de sa présence et se retourna. Ils se regardèrent en silence, comme s’ils avaient chacun attendu que l’autre parlât.

— Tu habites… ici ? demanda l’homme avec précaution.

Elle fit non de la tête.

De gros nuages plombaient le ciel qui planait sur eux. Le crachin continuait. Des lèvres charnues de la jeune femme s’échappa un spectre de buée. Elle semblait attendre, hésitante, une nouvelle question.

Soudain, les visages devinrent des signes, presque des mots, et les bouches s’ouvrirent en tremblant. Tous deux, sans savoir comment, comprirent en même temps ce qui arrivait.

 

La stupéfaction avait été brutale, et Rulfo lui proposa qu’ils se remettent de leurs émotions en parlant tranquillement dans sa voiture. Une demi-heure plus tard, ils avaient déjà partagé leurs noms et leurs cauchemars respectifs. La jeune femme dit qu’elle s’appelait Raquel, mais c’était peut-être un pseudonyme, car elle avait un fort accent étranger, d’Europe centrale, ou plus probablement des pays de l’Est. Rulfo lui donna une vingtaine d’années. Ses cheveux étaient du velours ondulé couleur de jais qui roulait dans son dos et sa peau avait une blancheur éblouissante, presque minérale. Les sourcils épais, les grands yeux, très noirs et en amande, et les lèvres tel un mystérieux animal vivant à la chair rougeoyante donnaient à son visage un aspect captivant mais également étrange, lointain. Elle était assise sur le siège passager, droite, elle ne le regardait pas. Une veste en cuir, une minijupe moulante et des bottes en cuir se prolongeant par des bas de laine noire jusqu’à mi-cuisses constituaient son habillement ; sous les vêtements, comme un serpent, s’étiraient les formes opulentes d’un corps étonnant. C’était la plus belle comme qui eût jamais occupé ce siège. La plus belle qu’il eût jamais connue. Même Beatriz ne l’avait pas autant impressionné la première fois.

Il lui était très difficile de la quitter des yeux, mais il le fit pendant quelques secondes pour fixer la nuit du pare-brise. Il réfléchit à ce qui les avait unis (si elle lui avait dit la vérité… pourquoi aurait-elle menti ?) et avait provoqué cette rencontre, cette catharsis de rencontre mutuelle. Il la regarda à nouveau et demanda :

— Tu connaissais Lidia Garetti ? Tu as un rapport quelconque avec ce qui s’est passé là ?

— Non.

— Alors pourquoi est-ce que tu as décidé de venir cette nuit ?

— Je ne sais pas… – Raquel semblait habituée à la docilité mais pas au langage. Elle répondait immédiatement bien qu’elle hésitât ensuite en cherchant la meilleure façon de poursuivre. C’était comme si ses paroles, prononcées sur un ton grave tout en nuances, avaient dépendu de ses cordes vocales plutôt que de ses pensées. J’ai vu la photo de la maison, j’ai vu le reportage ce matin, et… Enfin, je suis venue.

Deux yeux couleur de charbon le regardèrent furtivement avant de se détourner presque immédiatement. Rulfo agita la tête.

— C’est incroyable… On ne se connaît pas, on fait le même rêve depuis deux semaines, on a constaté que la maison existait et on est venus la même nuit, en même temps… Putain !… – Il se mit à rire tout bas. Elle approuva en silence. Soudain, le rire de Rulfo cessa. Il affronta de nouveau la beauté inépuisable de la fille. J’ai peur.

— Moi aussi, dit Raquel.

— Écoute-moi. – L’ordre était inutile, parce qu’elle avait beau ne pas le regarder, elle ne semblait pas faire autre chose. Mais, paradoxalement, ce fut à cet instant qu’elle le regarda pour la première fois. Je te jure que je ne crois pas aux fantômes, ovnis, rêves qui deviennent réalité ou ce genre de conneries, tu comprends ? – La fille acquiesça de la tête tout en murmurant : "Oui." Et je ne crois pas non plus être devenu fou… Mais je sais que quelque chose m’a fait venir ici, nous a fait venir tous les deux, et je veux qu’on entre. – Il attendit une réaction qui ne se produisit pas. Tu peux faire ce que tu veux, moi, j’y vais. Je veux savoir ce que c’est. Il ouvrit le portail.

La réplique de la fille le surprit :

— Je veux partir, mais je t’accompagne.

— Pourquoi est-ce que tu veux partir ?

Cette fois, il dut attendre un peu pour obtenir une réponse.

— Je préférerais continuer à rêver.

 

La maison était ouverte. Rulfo ne s’expliquait pas comment, car Ballesteros et lui avaient pu constater le contraire à peine une heure plus tôt, mais c’était le cas maintenant. Ils traversèrent le jardin sous un fin rideau de pluie, passèrent devant la fontaine en

pierre, gravirent l’escalier du péristyle et poussèrent doucement la porte principale, élargissant la fente entre les deux battants.

— Il y a quelqu’un ? demanda-t-il.

Personne ne répondit. Une odeur de bois, de cuir et de plantes les assaillit soudain.

— Il y a quelqu’un ?

L’obscurité et le silence étaient parfaits. Rulfo tâtonna sur le mur et pressa quelques interrupteurs. Les lumières provenaient d’appliques indirectes et créaient une atmosphère plus inquiétante que les ténèbres. La jeune femme entra, Rulfo derrière elle. En refermant la porte, il éprouva une sensation étrange, comme s’ils avaient remonté un pont-levis. Comme si la dernière possibilité d’appartenir au monde extérieur leur avait été refusée.

Ils étaient maintenant à l’ intérieur, quelle qu’en fût la signification.

Sculptures, amphores, jarres aussi hautes que des enfants, animaux empaillés, tapis, mobilier de maître… Quel terme appliquer à cela ? "Luxe" n’était pas le mot. "Antiquité" cadrait mieux avec ce monde de joyaux, de poussière et de silence, mais Rulfo soupçonnait les antiquaires de ne pas avoir ces objets dans leurs maisons mais dans leurs commerces. Tout était intact, comme si la propriétaire était encore vivante.

— C’est elle, dit Raquel.

Mlle Garetti, svelte et élégante, les cheveux noirs courts dans le style des années 1920, les contemplait debout depuis un portrait en pied à l’huile. Elle portait une robe de soirée tubulaire noire avec des arabesques et des revers satinés couleur fuchsia qui découvrait ses épaules cristallines et ses bras nus. Soyez les bienvenus, disait son expression. Cependant, les lèvres rouges ne souriaient pas.

L’aristocratique Lidia et sa maison-musée, pensa Rulfo. Qui était-elle ? Qui avait-elle été en réalité ? Pourquoi vivait-elle seule dans ce mausolée disproportionné ? Nous ne l’avons pas connue et maintenant elle est morte, mais c’est elle qui nous a conduits ici. Il s’approcha du tableau et remarqua un détail : un médaillon doré pendait au cou gracile de la femme. Il avait la forme d’une petite araignée.

— L’escalier, dit Raquel.

Il se trouvait sur la gauche, comme dans le rêve, et il montait vers l’obscurité. Ils savaient tous deux où il conduisait. Ils échangèrent un regard.

— On ferait peut-être mieux de commencer par le rez-de-chaussée, suggéra Rulfo.

Une porte à double battant les introduisit dans les profondeurs. Rulfo comprit rapidement qu’ils effectuaient le même parcours que l’assassin du rêve : un couloir, un salon et, enfin, les chambres des domestiques. Sur les montants des portes persistaient des morceaux de bande adhésive placés par la police. Ils entrèrent dans la première. Elle était entièrement vide, dépourvue de meubles. Le lit se réduisait au squelette du sommier. Il y avait des taches sur le sol couvert de moquette. La propreté semblait avoir ses limites. On ne pouvait pas tout nettoyer, tout ne disparaissait pas.

Ils quittèrent les chambres et passèrent d’une pièce à l’autre. En ouvrant l’une des dernières portes, Rulfo s’arrêta.

— La bibliothèque, murmura-t-il.

Des rayonnages à sept pans et sept étagères chacun, du sol au plafond, recouvraient les murs. Rulfo oublia les cauchemars, la sensation funeste d’explorer une maison qu’il connaissait déjà, en quelque sorte, et il fit un tour, hypnotisé par ce vaste arsenal de livres. Il tenta en vain d’ouvrir une vitrine. Il explora le dos des volumes et remarqua des noms en lettres d’or. Il y avait de nombreux tomes consacrés au même auteur et numérotés : William Blake… Robert Browning… Robert Bums… Lord Byron… Quelque chose en eux attira son attention. Il se dirigea vers d’autres étagères. John Milton. Pablo Neruda. Il en examina une autre au hasard. Federico Garcia Lorca. Il traversa la pièce en direction du mur opposé. Publius Virgile.

De nombreux écrivains illustres. Il les avait tous lus. Mais qu’avaient-ils en commun ? Ils étaient poètes.

Il demeura un instant planté au centre de la pièce, perplexe. Il avait eu une idée étrange : c’était peut-être le seul lien qui l’unissait à Lidia Garetti.

— Prenons l’escalier, dit-il.

Ils retournèrent dans le vestibule et gravirent les marches recouvertes de moquette. Mais la jeune femme s’arrêta à mi-chemin.

— Qu’y a-t-il ?

— Je ne sais pas.

Ils restèrent un moment à écouter le silence. Puis ils repartirent et arrivèrent dans le couloir. Il était flanqué de bustes en pierre. Les noms gravés sur les piédestaux étaient presque effacés, mais Rulfo pensa qu’il aurait pu les reconnaître les yeux fermés : Homère, Virgile, Dante, Pétrarque, Shakespeare…

Des poètes.

Il était évident que Mlle Garetti adorait la poésie. Mais, en cet instant, tout ce qui intéressait Rulfo se trouvait à quelques mètres, au bout du couloir.

Ils parvinrent à l’antichambre et, d’une main tremblante, il alluma la lumière. Apparurent alors la porte à double battant qui conduisait à la chambre principale, les murs en stuc, le socle en marbre…

Il n’y avait aucun aquarium dessus.

— Il était là, allumé.

— Oui, je m’en souviens moi aussi, acquiesça Raquel.

Rulfo s’approcha et inspecta la surface du socle. Il restait des traces de la présence d’un objet rectangulaire. Qui avait pu l’emporter ? La police ? Et pourquoi ?

Une autre chose le troublait profondément. Il chercha l’origine de cette sensation mais ne vit rien d’étrange. De fins meubles en bois de cerisier adossés contre les murs supportaient des photos encadrées de Lidia Garetti. Il y avait également des tableaux accrochés au mur. En observant ces derniers, il s’arrêta. On en comptait au moins une douzaine de tailles différentes, et sur chacun apparaissait le portrait d’une femme, mais le plus surprenant était que, contrairement aux photos, aucun ne semblait représenter Lidia. Il les observa plus attentivement. Les costumes et les techniques variaient sensiblement de l’un à l’autre , dames en crinoline, perruques, corsets, plumes, jupons à baleines, jupes… et des huiles dans le style de Titien, Watteau, Manet… Ce fut alors que, au cou de l’une des femmes, il remarqua un objet familier.

— Elle porte le même médaillon que Lidia, tu vois ? En forme d’araignée.

— Celle-ci aussi, indiqua Raquel.

Intrigués, ils observèrent les autres. Quand la position du personnage le permettait, un médaillon identique – ou qui montrait seulement les différences de style des divers peintres – s’offrait à leur vue. Une araignée dorée.

— Il reste la chambre, rappela Rulfo. Il saisit la poignée de la porte à double battant. Il l’ouvrit.

Solitaire, majestueuse, plongée dans le silence, la chambre semblait les inviter à entrer. Mais la pièce, elle, avait changé. Complètement. La lumière provenait d’ampoules nues maladroitement installées dans un plafond percé de trous. Presque tous les meubles avaient disparu, de même que les rideaux. Le lit ne comportait pas de couvertures et le baldaquin pas de voiles. On sentait ici et là le minutieux travail de la loi : légères marques de craie, bandes adhésives, innombrables traces de bottes… Et il y régnait une odeur, bien que Rulfo n’eût pas su décider si elle était agréable ou non : une odeur différente de celle du reste de la maison.

Raquel se frottait les bras. Il perçut son anxiété. – C’est ici qu’il l’a torturée… pendant des heures…

Aucun compte rendu ne détaillait ce que Robledo avait fait à Lidia, mais les objets trouvés par la police et énumérés dans quelques informations étaient comme le négatif d’un fait atroce : un vilebrequin, des crochets fixés au plafond, des tenailles, des clous, des cordes, des chaînes, plusieurs couteaux… Plus Rulfo y réfléchissait et moins il le comprenait : comment était-il possible qu’un garçon qui n’avait pratiquement pas d’antécédents judiciaires, qui ne pensait qu’à s’approvisionner en drogue, eût décidé de se livrer à cette sauvagerie digne de l’Inquisition ?

Raquel semblait très affectée. Elle regardait autour d’elle. Son blouson se tendait sous sa respiration.

— Il ne recherchait pas que sa douleur, dit-elle avec une immense assurance, comme si elle avait parfaitement connu le sens de ce terme. II était en colère.

— Ce qui compte, c’est que, maintenant, il est mort, murmura Rulfo, rassurant. Et je ne vois nulle part ce maudit aquarium, si tant est qu’il existe.

Il contourna l’immense lit et découvrit quelque chose. Une autre porte. Mais il aurait été facile de ne pas la voir, car elle ne se distinguait pas du reste des murs, seul un pommeau doré la désignait. II le tourna et la porte s’ouvrit entièrement sur l’obscurité. Il entra sans regarder derrière lui, pendant que Raquel sortait de la chambre en pensant qu’il n’allait pas tarder à la rejoindre.

 

Elle restait inquiète, en alerte. Ce n’était rien de défini, rien qu’elle pût identifier, une menace concrète, pas même une pensée cohérente. Il s’agissait plutôt d’une sensation. Un certain genre de pincement au cœur qui l’avertissait – lui criait – qu’elle était en danger.

Sors de là.

Elle comprit que cela ne venait pas de la vision de la chambre dans laquelle Lidia était morte sous la torture, car elle avait ressenti la même chose en montant l’escalier. En fait, cela avait commencé à l’instant où elle était entrée dans la maison. Il ne s’agissait pas d’une chose morte mais vivante, une présence qui n’appartenait pas au passé mais à l’ici et maintenant, et qui était encore cachée quelque part.

Va-t’en tout de suite.

Mais la crainte avait sur elle un effet étrange, elle la poussait à continuer.

Elle traversa l’antichambre. Dans un recoin, elle distingua un couloir étroit. Elle s’y engagea.

 

une faible lumière,

C’était un endroit silencieux et sombre. Un aveuglement et une tombe. Rulfo chercha en vain un interrupteur. II fouilla alors dans sa poche pour y prendre son briquet et dressa la petite flamme en l’air.

La pièce ne comportait pas de fenêtres ni aucune autre issue et se trouvait entièrement recouverte de toile : les murs étaient constitués de rideaux et le sol et le plafond – assez bas – de doux tapis. Tout était bleu et il n’y avait aucun meuble ni objet. Une chambre à la personnalité féline. Un lieu à la peau adolescente. Le fouler donnait envie de se déchausser.

Rulfo pensa que seule la nudité avait perforé cet espace. A quoi te servait cet endroit, Lidia ? Qu’y faisais-tu ? Pourquoi n’y a-t-il pas de lumière ?

 

une faible lueur, un éclat

 

Au bout du couloir elle trouva un escalier qui montait. Elle se retourna pour voir si l’homme la suivait et découvrit qu’elle était seule. Mais elle ne voulut pas l’appeler. Aucun homme ne lui inspirait confiance. Elle ne les détestait pas, mais elle n’en avait aimé aucun non plus même si elle avait fait semblant : elle ne parvenait à les accepter qu’avec résignation.

Elle monta l’escalier. Les marches craquèrent sous ses bottes. Elle apercevait déjà le palier. Une porte close, certainement sur un grenier.

Et autre chose.

 

une faible lueur, un éclat qui s’infiltrait

 

Rulfo sortit de l’étrange pièce et de la chambre et s’aperçut que Raquel avait disparu. Il s’apprêtait à l’appeler quand, soudain, il fut paralysé devant les photos encadrées de l’antichambre.

Une faible lueur, un éclat qui s’infiltrait sous la porte.

Je dois l’appeler. C’est maintenant que je dois le prévenir.

Soudain, avec un très léger déclic, la porte s’ouvrit.

C’était un petit daguerréotype, très ancien, couleur sépia, avec un cadre en argent. Il montrait un homme à côté d’une femme dans un paysage de plage. La femme portait sur la poitrine le même médaillon en forme d’araignée. Il ne reconnut aucun des deux personnages mais, d’une certaine façon, il sut que cette photo, précisément celle-là, était à l’origine de l’inquiétude qu’il ressentait dans l’antichambre.

Il entendit alors la voix de Raquel. Elle le guida. Il trouva tout de suite l’escalier. Au fur et à mesure qu’il montait, l’éclat était de plus en plus fort. Le palier donnait sur une sorte de grenier contenant des objets au rebut. L’étrange lumière soulignait tout : chaque moulure, chaque dalle ; elle créait des ombres et des fantômes. Il se pencha et vit la jeune femme debout tête baissée. La lumière verte, presque aveuglante à ce stade, auréolait ses traits parfaits.

Elle provenait de l’aquarium rectangulaire qui se trouvait à ses pieds.