VII
RAUSCHEN
IL y eut une descente vers la noirceur. En raison d’une mystérieuse parallaxe, la Terre – volumineuse, compacte – semblait toute proche.
Cependant, l’avion la traversa sans bruit, car il ne s’agissait que d’un tapis de nuages de tempête.
— Si tu comptes disparaître un jour sans laisser de traces, poursuivit César, je te déconseille d’enseigner à l’université.. , Nous, les professeurs, nous sommes les meilleurs espions de l’histoire, du moins en ce qui concerne nos collègues : nous savons presque tout d’eux, et ce que nous ne savons pas, nous l’inventons.
Comme d’habitude, il réservait les informations les plus importantes pour la fin. Pendant le rapide trajet du pont aérien qu’ils avaient pris ce vendredi à midi, Rulfo avait obtenu au compte-gouttes tous les détails de sa recherche. En arrivant à Barcelone, son vieil ami leva le rideau sur les dernières surprises.
— Les collègues de Rauschen savaient pas mal de choses et en imaginaient beaucoup plus…
Malheureusement, certains points restent obscurs. Je vais te faire un résumé. Rauschen a quitté son poste à l’université il y a douze ans et depuis il s’est consacré à… A quoi ? A assister à des congrès comme celui de Madrid. A des allées et venues. Il était manifestement habitué à rompre avec le passé et à tout recommencer : jusqu’à trente ans, il a travaillé comme professeur titulaire à la faculté des sciences humaines de l’université de Vienne, mais il l’a quittée et il est resté six ans à Paris. Puis il est parti à Berlin où il a obtenu un nouveau poste de professeur. Subitement, il est tombé dans une profonde dépression, ou quelque chose de ce genre, on l’a mis en congé et il a définitivement quitté l’enseignement. C’est ainsi qu’a commencé son périple de congrès à travers l’Europe, en même temps que… écoute bien, il s’intéressait au lieu de résidence de certains élèves et professeurs de différentes universités allemandes, et il demandait des rapports sur eux. Oui, des rapports : adresse, un bref CV… Personne ne sait pourquoi. Il y a cinq ans, il est venu à Madrid et nous avons parlé. Tu te rappelles qu’il a dit qu’il voulait vivre dans notre pays ? Eh bien, il mentait : il y vivait déjà. Il avait acheté une maison à Barcelone, à Sarrià, et il se consacrait à… Devine quoi. – Il se tourna vers Rulfo et le regarda par-dessus ses lunettes bleues. A collecter des informations dans différentes facultés espagnoles, en particulier la nôtre.
— Quel genre d’informations ?
— Les mêmes que dans les universités allemandes : CV de professeurs et d’élèves… Son activité était bien sûr clandestine, mais j’ai eu la chance de compter sur l’aide inestimable de mon ex-secrétaire, Montse, pour qui rien de clandestin n’existe sur terre. La capacité de cette bonne dame pour les potins est prodigieuse. Elle se rappelait bien le nom de Rauschen, et elle avait elle-même rédigé plusieurs rapports pour lui. Rauschen utilisait le prétexte de prétendues bourses, totalement inexistantes. Il a même fait faire des recherches sur moi… ! Il avait un contact à la Complutense, un vieil ami à moi. Je me suis douté de qui il s’agissait, j’ai insisté, et celui-ci m’a donné son adresse actuelle, bien qu’il ignorât l’origine de cet intérêt de Rauschen pour des professeurs et des élèves. C’était comme s’il avait cherché quelqu’un. Il a consacré plusieurs mois à cette curieuse tâche.
— Et après ?
— Après, il y a eu le congrès sur Góngora, il m’a parlé… et il n’a plus rien fait d’autre. – César soupira d’un air de magicien qui garde son dernier tour dans sa manche. Herbert Rauschen est dans le coma depuis cinq ans, c’est pour cela qu’il ne m’a pas rappelé. Il est soigné à domicile par une équipe para-médicale.
La maison était grande, murs blancs et toits en pente, mais de toute évidence son propriétaire n’avait pas recherché le spectaculaire : un seul portail métallique donnait sur la porte d’entrée, qui comportait un marteau doré et une sonnette qui, lorsqu’ils appuyèrent dessus, produisit un doux son de cloche et fit venir un assistant corpulent en uniforme blanc de gardien. Les visiteurs invoquèrent une ancienne amitié : ils demandaient à voir le malade. Après les avoir intensément regardés, le type s’éloigna. lit revint un instant plus tard, peut-être trop long.
— Vous pouvez entrer.
Ils pénétrèrent dans un intérieur minimaliste où le décor, du fait qu’il était exceptionnel, semblait discordant : des fuchsias sur un vase chinois, des cristaux de blende enfermés sous une cloche à fromage et des tableaux représentant des silhouettes nues et masquées. La chambre de Rauschen se trouvait au rez-de-chaussée, à mi-chemin d’un couloir. Une jeune infirmière en uniforme blanc flambant neuf ôta ses pieds chaussés de baskets de la chaise quand ils entrèrent. Elle lisait un magazine. Elle était blonde et séduisante, mais avait le regard en quelque sorte tout aussi pénétrant que celui du gardien.
— M. Rauschen ne bouge pas et ne parle pas depuis des années, indiqua-t-elle avec un fort accent étranger. Rulfo pensa qu’elle avait dit ça pour laisser comprendre que, même si elle ne s’opposait pas aux visites, elle ne leur trouvait guère de sens.
— Nous ne resterons pas longtemps, assura César, et il s’approcha du lit.
Minéral, Herbert Rauschen s’offrait aux regards avec cette terrible docilité que seuls possèdent les chiens et les moribonds. Un drap le recouvrait jusqu’à la poitrine. Sa peau, émaciée et parcheminée, avait acquis la blancheur inouïe du ventre des lézards, mais ses traits rappelaient le souvenir d’un individu robuste, à la personnalité magnétique. Un heaume de tuyaux placé sur son front était relié à un appareil qui semblait débranché.
— Pauvre homme. – César fit le tour du lit et se pencha. Quelqu’un le veille la nuit, je suppose…
— Une collègue vient, dit l’infirmière.
Sauceda prit Rauschen par la main – mince, raide–et déclama un discours bref et émouvant émaillé de paroles affectueuses. Puis il sortit un mouchoir et se moucha, s’excusa et expliqua qu’il existait des besoins naturels et qu’il n’avait pas eu le temps de s’arrêter à l’aéroport. Serait-ce trop demander… ? L’infirmière s’adressa au gardien.
— Montre-lui où se trouve la salle de bains
— Merci beaucoup. – César rougissait.
Quand le gardien revint dans la chambre, Rulfo désigna l’appareil auquel les câbles étaient reliés.
— Dites, s’il vous plaît, il y a eu un bourdonnement. Vous avez entendu ?
L’infirmière et le gardien échangèrent un regard.
— Cet écran ne pourrait indiquer qu’un changement dans l’état de M. Rauschen, dit la première.
— Eh bien je viens d’entendre une sorte de bourdonnement…
— Ce n’est pas possible.
— Je me suis peut-être trompé, excusez-moi. Il ne voyait pas ce qu’il pouvait faire d’autre. Même pour un homme âgé, son ami mettait trop longtemps. Il s’aperçut que le gardien commençait à jeter des regards en direction de la porte.
Mais un instant plus tard, à son grand soulagement, César revint. Il nettoyait ses verres de lunettes.
— Nous vous avons suffisamment dérangés. Je crois que l’heure de partir est venue.
Il avait cessé de pleuvoir quand ils quittèrent la maison. Son ex-professeur semblait heureux. Ils avaient projeté le numéro des toilettes avant de venir et, manifestement, le résultat était positif.
— J’ai eu le temps de trouver la porte arrière. Elle donne sur un petit jardin auquel on accède par la rue, et elle n’était fermée que par une targette. Je l’ai tirée. Si nos amis ne sont pas très vigilants, je ne crois pas qu’ils s’en apercevront. On pourra entrer dans la maison par là. Tu prendrais le risque de te faire pincer cette nuit en explorant la bibliothèque de M. Rauschen ?
— On est venus pour ça, dit Rulfo.
— Si tu veux, on va aller manger un morceau. Ensuite, on attendra la relève de garde-malade : le surveillant n’a probablement pas de remplaçant, auquel cas on aurait juste à se soucier de la nouvelle infirmière_
Ils restèrent dehors pendant des heures. Par chance, il ne pleuvait plus. César geignait et n’arrêtait pas de s’agiter. Rulfo préféra se reposer : il trouva une corniche basse sur laquelle il put s’asseoir et s’adossa au mur d’une maison. Voitures et passants défilaient sans leur prêter attention. A la tombée de la nuit, les lieux se vidèrent, mais la température ne devint pas trop pénible. Ils se relayaient pour surveiller. Pendant une pause, Rulfo entendit la voix de César.
— Salomón.
Avant, ce n’ était qu’ un jeu pour lui ; maintenant, c’est une aventure émouvante, pensa-t-il en voyant son ancien professeur lui faire signe de regarder. Devant la maison, une automobile sombre attendait. La porte d’entrée s’ouvrit et deux ombres apparurent. On entendit des éclats de rire. A la lumière des lampadaires, on distinguait les uniformes de l’infirmière et du gardien sous les manteaux.
— Mais… et la remplaçante ? murmura César.
Les deux silhouettes montèrent dans la voiture. A en juger par la façon dont elles riaient, elles étaient ivres. Cela déplut à Rulfo. Il se rappela soudain le regard de l’infirmière, froid comme du liquide enfermé dans deux petits aquariums de glace, et celui du gardien, tellement semblable, tous deux fixés sur lui. Cela lui déplut.
La voiture démarra. La maison resta plongée dans l’obscurité. Un vent à l’odeur marine peigna les feuilles dans l’entrée.
— Eh bien elle n’est pas venue, dit César. Cela nous facilite les choses.
Rulfo n’en était pas si sûr, mais il ne dit rien.
Le plan fonctionna cependant à la perfection. Ils firent un tour, et l’ex-élève profita des branches d’un arbre bas pour grimper sur la palissade et hisser son ex-professeur. Toutes les années de vie sédentaire semblèrent fondre sur Sauceda à ce moment, mais son enthousiasme résolut la petite partie de cet instant critique pour laquelle les gros muscles de Rulfo n’avaient pas encore trouvé de solution. Quand il sauta dans le jardin, il faillit se mettre à rire en constatant qu’il était indemne. Ils parvinrent à la porte de derrière.
— Eurêka, dit César, l’ouvrant avec un léger déclic.
Ils pénétrèrent dans l’obscurité. César se rappelait bien les directions, et il proposa de n’allumer la lumière qu’en cas d’absolue nécessité.
— On va tout d’abord vérifier quelque chose sur le corps de Rauschen. – Rulfo le regarda, étonné. César ajouta : Tu te rappelles la torture de l’enfant à laquelle assista Milton ?
Soudain Rulfo comprit ce qu’il voulait dire. Il était même surpris de ne pas y avoir songé. Son vieux professeur se trouvait peut-être en très mauvaise forme physique, mais il dut reconnaître que son cerveau fonctionnait aussi brillamment que d’habitude.
Ils parcoururent un long corridor et débouchèrent dans le couloir qui conduisait à la chambre du malade. César s’arrêta toutefois devant une porte située avant.
— Attends. Je veux te montrer quelque chose.
Il l’ouvrit en exerçant une légère pression, sans un seul bruit, tandis qu’un plafonnier clignotait. C’était une toute petite pièce, sans fenêtres, aux murs nus et bien blanchis à la chaux. Rulfo se rappela la chambre bleue de Lidia Garetti, mais cette dernière n’avait ni rideaux ni moquette, et une sorte de piscine ou de baignoire ronde occupait la presque totalité du sol. On aurait dit un jacuzzi, bien qu’elle n’eût pas de robinets, le rebord était assez bas et elle possédait un ample siphon pourvu d’une grille au centre. La température était très basse.
— Qu’est-ce que tu en penses ? J’ai découvert ça par hasard, ce matin. C’est une construction relativement récente.
Rulfo fut d’accord. On aurait dit un ajout totalement superflu, comme si on avait abattu la cloison en brisant la symétrie de la maison simplement pour concevoir cette pièce destinée à Dieu sait quel usage. L’énorme grille au sol, avec ses orifices ouverts sur l’obscurité, lui semblait inquiétante. César referma la porte et, au fur et à mesure, les lumières s’éteignirent.
Avant d’entrer dans la chambre de Rauschen, ils se penchèrent sur le seuil, s’assurant qu’il ne s’y trouvait personne d’autre que le malade. Tout semblait être comme le matin. Même le silence, profond comme dans un cimetière, n’était pas très différent de celui qu’ils avaient perçu lors de leur précédente visite. Mais quand César alluma l’unique lumière (la lampe sur la table de nuit), ils constatèrent avec stupeur qu’ils s’étaient trompés.
Rien n’était pareil.
— Mon Dieu, murmura Rulfo.
L’espace d’un instant, aucun des deux ne s’approcha. Ils se contentèrent de regarder, les yeux écarquillés, épouvantés, comme pour tenter de déchiffrer ce qu’était tout cela.
Le corps de Rauschen était découvert et sa chemise roulée à la hauteur du pubis. Le fin tuyau de sérum avait été arraché de son bras, de même que les câbles et les ventouses de la tête.
Mais, s’il y avait des objets qui n’étaient plus reliés à lui, beaucoup avaient été ajoutés.
Des ciseaux et des lancettes de différentes formes mordaient ses jambes décharnées. Les arêtes des tibias avaient été percées en différents points. L’agresseur avait sans doute utilisé un petit vilebrequin qui gisait maintenant par terre. Celui qui avait commis une telle atrocité avait plongé à plusieurs reprises dans ces orifices et perforé, également, les rotules en divers endroits. Mais le pire se trouvait à l’entre-jambe : un surprenant amas d’instruments chirurgicaux introduits par pression dans l’urètre et l’anus dépassait comme un bouquet d’acier des sphincters monstrueusement gonflés et déchirés. Ce qui n’avait pas été mutilé était brûlé. Des restes de bougies et de cigarettes gisaient, tels de silencieux bourreaux, éparpillés sur le lit. Le tout donnait l’impression de s’être déroulé avec une lenteur sinistre, presque avec patience : ce n’étaient pas des blessures instantanées mais un jeu nonchalant et sadique, un puzzle à l’envers exécuté sur un corps sans défense.
L’infirmière. Le gardien. Leurs regards fixes. Les rires.
Rulfo, qui s’était approché du visage du vieil homme, s’écarta en faisant la grimace. Il sentit son estomac devenir le plus important de ses viscères ; bien plus, certes, que son cerveau, qui refusait de réfléchir.
— Je crois que… on lui a coupé la langue.
Tout à coup, il sentit qu’il allait vomir. Il eut froid, les paumes de ses mains devinrent moites. Il regarda César et constata qu’il n’était pas en meilleur état.
— Sortons un instant, dit Sauceda, le visage cireux. On va respirer profondément plusieurs fois, conseilla-t-il dans le couloir. Parfois, ça marche.
Ils s’exécutèrent. Privé de la vision de Rauschen, dans l’air relativement "différent" du couloir, Rulfo sentit ses nausées s’atténuer. La tête lui tournait. Il éprouvait le besoin de boire, ne fût-ce qu’un peu d’eau, mais il aurait donné n’importe quoi pour avoir une bouteille de whisky à portée de main.
— Il nous reste encore un point à vérifier. César prit une inspiration et expulsa l’air lentement, comme s’il avait suivi les instructions d’un professeur de gymnastique.
Ils affrontèrent à nouveau l’horrible vision de Rauschen. César déplaça la chemise jusqu’à découvrir le ventre. Au-delà du pubis disparaissaient les traces de mauvais traitements, mais il y avait autre chose.
— C’est là, dit-il sur un ton étrange.
Le vers était tapi autour du nombril, effectuant deux tours complets en spirale. Il était écrit en petites capitales, avec une calligraphie maladroite mais lisible, à l’encre noire encore humide.
MIXT WITH TARTAREAN SULPHUR AND STRANGE FIRE
— Milton, dit César. Le Paradis perdu, l’œuvre que Herberia lui a inspirée. Terrible ironie. Elles doivent le récrire périodiquement, l’encre est encore fraîche… C’était sans doute ce phylactère qui le plongeait dans un état proche du coma… – Il se pencha et appuya une oreille contre sa poitrine. Rien. Il est mort… Ce n’était qu’une mise en scène : les soins paramédicaux, la "collègue" qui assure les nuits… Ce sont certainement des adeptes… Aujourd’hui ils ont voulu l’éliminer, mais avant ça ils se sont bien amusés avec lui… – Il poussa un soupir et s’écarta du cadavre. Au moins le pauvre Rauschen a-t-il trouvé la paix… si tant est qu’il existe une chose que l’on puisse qualifier de "paix" dans un monde où la poésie est devenue une forme de torture, ajouta-t-il d’un air sombre.
Rulfo contempla le corps mille fois martyrisé du professeur autrichien et se retourna vers César.
— Partons à la recherche de cette bibliothèque.
Il fallait trouver un moyen de les arrêter, pensait-il. Une façon d’en finir avec la secte des dames. Et il était convaincu que Rauschen l’avait découverte et payée cher.
Ils la trouvèrent au deuxième étage. La pièce servait de bureau. Ils s’assurèrent que les rideaux étaient tirés et allumèrent la lampe sur la table de travail. Des étagères pleines, un ordinateur et un buste de Rauschen constituaient les objets les plus visibles.
César s’assit devant l’ordinateur, le mit en marche et sortit le CD vierge qu’il avait apporté.
— Parfait, dit-il en examinant la machine. Il possède un graveur. – Il se mit à taper sur le clavier. Je ne m’attends pas à trouver de grandes choses, parce qu’elles auront fait disparaître tout ce qui est important, mais j’aimerais avoir un peu de temps pour le vérifier…
Pendant ce temps, Rulfo jeta un coup d’œil aux livres. C’étaient surtout des ouvrages de grands poètes, comme chez Lidia Garetti. Il y avait également des essais théoriques sur la littérature. Rien de surprenant, rien qui sentît même de loin la sorcellerie. Mais la sorcellerie, c’est ça, pensa-t-il soudain en lisant les noms de Goethe, Hölderlin, Valéry, Mallarmé, Alberti, Properce, Machado… Il tomba sur une version des Solitudes et eut l’impression de recevoir un impact dans le visage. Il continua à chercher. Il ne trouva pas un seul exemplaire des Poètes et leurs dames.
Il laissa César devant l’ordinateur pour aller explorer le reste de l’étage une chambre, une salle de bains, une chambre d’amis… Il n’y avait presque pas de vêtements ni d’autres objets personnels, comme si Rauschen avait décidé de venir ici presque uniquement avec ses livres et ce qu’il portait sur lui. Puis il reprit l’escalier et gagna le rez-de-chaussée. Il voulait voir le reste de la maison. Il traversa le séjour silencieux et s’engagea dans le couloir qui conduisait à la chambre de Rauschen. Avant d’y parvenir, il s’arrêta net, étourdi.
La lumière de la lampe de chevet était allumée. Il croyait pourtant se rappeler que César l’avait éteinte avant de sortir. Il en était presque sûr.
Non. Il se trompait. Il réfléchit mieux et se rappela qu’ils avaient oublié de l’éteindre. En fait, la vision de ce corps torturé l’avait rendu très nerveux. Il n’avait jamais vu de cadavre, encore moins dans cet état. Il s’obligea à se calmer. Ce n’est qu’un homme mort. Et puis tu ne vas pas entrer : tu vas fouiller les autres pièces. Il respira profondément, continua à avancer, passa devant la pièce et jeta un rapide coup d’œil.
Herbert Rauschen était assis sur le lit, ses jambes pendant à l’extérieur.
Rulfo étouffa un cri et recula jusqu’à ce que le mur du couloir l’arrêtât. La terreur le pétrifia devant l’entrée de la chambre, il était incapable d’autre chose que de regarder.
Le plus horrible de tout était qu’il lui semblait évident que Rauschen était toujours mort : les ciseaux, les lancettes et les clous restaient incrustés dans ses jambes et ses parties génitales ; sa bouche était toujours ouverte et vide ; les yeux, fermés. Sur la gorge décharnée, il put même distinguer la bosse de la langue à moitié avalée. Il ne coulait pas de sang de ses horribles blessures. Il était mort.
Mais il allongea un bras maigre comme du fil de fer, s’appuya sur la table de nuit et se leva.
L’espace d’un instant, on aurait dit un petit enfant qui n’aurait pas encore tout appris sur le jeu des articulations. n fit un pas, puis un autre, en ligne droite, en direction de la sortie, comme s’il avait avancé de force, poussé par une volonté supérieure. Ses yeux restaient clos et sa tête tanguait sur une épaule comme celle d’une poupée brisée. Les instruments cloués dans ses jambes produisaient des sons étranges de décor suspendu.
Rulfo, immobile sur le seuil comme une porte de chair, se sentit incapable de s’écarter quand le corps du vieillard parvint jusqu’à lui. Alors Rauschen ouvrit les yeux.
la porte
et il le regarda.
— Laisse-le passer ! balbutia une voix dans l’infini C’était César. Il venait de descendre et assistait à la scène, horrifié. Ne le touche pas ! Laisse-le… !
Rulfo s’écarta machinalement, presque à son insu, comprenant qu’il était condamné pour l’éternité. Parce que le regard que lui avait jeté ce visage fermé constituerait – il le sut dès cet instant – l’un des secrets interdits par la logique et le langage (il est vivant) qui s’enferment inutilement dans la mémoire pendant toute une existence (il est vivant, il est vivant, mon Dieu) et ne sont jamais révélés, ni exprimés, ni même rappelés consciemment.
Il était condamné, et il le sut : il possédait maintenant un secret.
Le corps de Rauschen passa devant lui avec une lenteur d’enfant qui naît, tourna dans le couloir et poursuivit son horrible pèlerinage.
Soudain ils comprirent où il se dirigeait.
la porte se referma
Ils le suivirent comme les acolytes d’un étrange rituel dont Rauschen aurait été l’unique prêtre. Ils le virent enfin s’arrêter devant la porte de la pièce mystérieuse et la pousser. Les lumières du plafond s’allumèrent. Rauschen entra.
La porte se referma en silence.