- Elle lui trouvera, j'en suis s˚r, quelque emploi en sa demeure.
Sur ce, je pris congé du marquis et m'allai coucher, mort de sommeil. ¿ cet instant, avant que mon sommeil me dorme, je me sentis conforté dans une remarque que je m'étais déjà faite au siège de La Rochelle quand ce pendard de Sanceaux, par deux fois, avait failli m'empêcher de visiter Madame de Rohan : ceux qui dans les grandes affaires peuvent faire le plus de dég‚ts, ce ne sont pas toujours les Machiavels, mais deux espèces distinctes de petits f‚cheux
les importants et les sots.
Toutefois, une fois dans les draps, je ne dormis pas, non que je me fisse beaucoup de souci pour François. Lady Markby aimant à la folie le haut-de-chausses, surtout quand il était jeune et vigoureux, ne fera qu'une bouchée du duveteux poussin. Et qu'y verrais-je à redire ? Elle sera aussi pour lui une sorte de mère. Elle lui apprendra les bonnes manières, le jeu de paume, l'anglais, et que sais-je encore ? De toute façon, en attendant que le roi lui pardonne, ce qui n'est pas pour demain, François sera beaucoup plus à
sa place dans un lit qu'à la tête d'une place forte. Chacun a le talent qu'il peut.
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- Monsieur, un mot de gr‚ce.
- Est-ce vous, belle lectrice ?
- Peux-je vous poser question ?
- Vous l'avez toujours fait.
- C'est que meshui, il me semble que votre épouse, Madame la duchesse d'Orbieu, a quelque droit à quérir de vous des éclaircissements sur l'histoire que vous contez.
- Oui, mais pourquoi ce droit serait-il exclusif ? Je serais bien ingrat si je refusais de vous ouÔr. Vous m'avez rendu tant de services par le passé.
- Moi?
- Certes. Vous m'avez permis par vos questions de préciser des points qui n'étaient pas pour le lecteur tout à fait clairs.
- En voici un, Monsieur, avec votre gracieuse permission. Pourquoi est-ce un tel désastre pour la reine-mère de se réfugier à Avesnes, chez les Espagnols ?
- Parce que les Espagnols étant nos pires ennemis, quémander leur hospitalité c'était déserter sa patrie et trahir son roi.
- Mais Gaston en a fait tout autant je ne sais combien de fois, et, à
chaque fois, il se réfugiait chez le duc de Lorraine, qui est aussi notre pire ennemi.
- Ce n'est pas du tout la même chose. Gaston est par son sang l'héritier présomptif du trône de France, son aîné n'ayant pas de dauphin. O˘ qu'il choisisse de se trouver, Gaston ne perd ni son sang, ni son rang, ni son héritage. En revanche, hors le royaume de son fils, la reine-mère n'est plus la reine-mère. Elle n'est plus rien, et contrairement àGaston, elle n'a pas le moindre avenir. Ce "rien" se traduit par des pertes immenses, tant matérielles que morales. Elle perd Paris, elle perd le Louvre, elle perd ses belles résidences royales dans les provinces, elle perd surtout son magnifique Palais du Luxembourg que tant elle aime. Elle laisse derrière elle ses biens, plus d'un million d'or de revenus, sans compter les gratifications annuelles très généreuses du roi. Elle n'est plus la plus haute princesse de France. Elle ne
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peut plus assister au Grand Conseil du roi, ou selon.les cas, refuser d'y assister, ce qui était une autre façon de faire sentir son pouvoir. Elle perd la possibilité de parler da sola a solo au roi. Et surtout, elle n'est plus qu'une générale qui abandonne ses troupes. Elle n'est plus le chef, l'inspiratrice et la caution de la cabale contre Richelieu. Elle n'a même plus le loisir d'accabler le roi de ses hurlantes scènes. Elle n'a plus le plus petit degré d'influence sur les affaires du royaume.
- Pensez-vous que Louis, un jour, la veuille rappeler en France ?
- Je suis bien assuré que non. Cette mère dure, hautaine et désaimante ne lui a jamais fait que du mal, en ses enfances et durant son règne. Louis n'a pas la mémoire courte. Belle lectrice, à mon tour de vous poser question.
- Monsieur, je vous ois.
- Mais vous riez!
- C'est que cela m'amuse et me titille de prendre votre place.
- Voici ma question, mais auparavant je voudrais vous demander de vous mettre dans la peau de la reine-mère.
- ¿ vrai dire, Monsieur, je n'estime pas que c'est là un très grand honneur. Je le ferai pour vous complaire.
- La grand merci! Reprenons notre conte. La reinemère, s'étant enfuie de Compiègne, est avertie à Sains que la porte de La Capelle ne lui sera pas ouverte et restera close àses appels. Elle se répand alors en récriminations : elle noulait sortir de France, mais la porte de La Capelle lui demeurant fermée, il a fallu à tout prix qu'elle quitte le royaume et c'est bien ce que voulaient ses ennemis. qu'êtesvous apensée de cette plainte ?
- que c'est un propos d'une enfantine mauvaise foi. La reine-mère n'était pas forcée de faire ce que voulaient ses e ennemis ". La Capelle fermée, elle pouvait retourner, sinon à Compiègne, du moins dans une ville française, par exemple à Saint-quentin. Et de Saint-quentin, traiter derechef avec le roi.
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- Bravissimo ! Au lieu de cela, belle lectrice, le trente juillet 1631 à
quatre heures du soir, elle pénètre à Avesnes o˘ en l'absence du gouverneur, Monsieur de Crèvecoeur, elle descend à l'hostellerie de l'…cu de France. Cette hostellerie, c'est bien peu de chose après les fastes du Palais du Luxembourg. Dix longs jours plus tard, elle est à Bruxelles et reçue par les Espagnols, non pas avec tous les honneurs, mais avec quelques-uns.
- Pourquoi quelques-uns seulement?
- La reine était fort utile au gouvernement espagnol quand elle combattait à dents et griffes à Paris, au Conseil du roi, la politique anti-espagnole de Louis XIII. Mais àBruxelles, cette vieille dame autoritaire et atrabilaire n'est plus de grand service.
- Cette attitude n'est-elle pas un peu cynique ?
- Dure et cynique. Mais c'est ainsi que les princes traitent les grandes affaires. Vous ramentez-vous, belle lectrice, que j'ai quis de vous un petit exercice qui est de vous mettre dans la situation de la reine-mère qui, à Bruxelles, se trouve déjà fort désenchantée. Le thème est le suivant. Elle écrit une lettre à Louis. qu'eussiez-vous dit en cette missive si vous aviez été à sa place ? Oyez-moi bien : vous vous mettez à
sa place, mais vous écrivez selon votre caractère, et non selon le sien.
- Ciel, Monsieur! quelle t‚che difficile! que si j'échoue, jugez-moi avec indulgence. C'est la première et la dernière fois de ma vie que j'incarnerai une reine-mère.
- Faites-le en n'écoutant que votre instinct.
- Eh bien, de prime, avant de tailler ma plume, je me serais répété en mon for ce mot d'Henri IV sur le miel et le tonneau de vinaigre. Ensuite, écrivant à mon "
fils ", je me ferais douce, tendre, maternelle et repentante. Je lui assurerais de prime que si j'ai quitté Compiègne, ce fut seulement en raison des mauvais souvenirs attachés à ma captivité. J'ai pensé alors que je trouverais, se peut, à La Capelle, des gentilshommes plus amicaux que les troupes qui m'entouraient. Mais arrivée à La Capelle et trouvant l'huis reclos, j'ai
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perdu la tête tout à plein, et j'ai couru me réfugier à.Avesnes, ce dont je me trouve meshui très malheureuse. Je demande pardon à Sa Majesté de m'être montrée avec Elle si opini‚tre sur le chapitre de Richelieu. Et que si mon fils voulait bien pardonner ma malheureuse équipée et me permettre de revenir à la Cour, je m'abstiendrais d'ores en avant de dire ou de faire quoi que ce soit à l'encontre du cardinal.
- Belle lectrice, vous êtes née quatre siècles trop tard ! Vous eussiez fait une reine-mère parfaite, et au reçu de votre lettre, le roi n'aurait pu faillir d'adoucir votre sort, non sans quelque défiance de prime, et quelques mises à l'épreuve ensuite. Hélas ! La véritable reine-mère a bien écrit une lettre au roi, mais sans du tout lui tendre, comme vous avez fait si joliment, un rameau d'olivier! Tout le rebours. Sa missive est violente, haineuse, vindicative et, qui pis est, g‚tée par deux impudents mensonges.
Permettez-moi de résumer cette mercuriale : Si je suis ce jour d'hui hors de France c'est la faute du cardinal. C'est lui qui m'a incitée àfinir.
(C'est pourtant le roi, et le roi seul, qui a retiré, à la prière de la mère, les troupes qui la gardaient.) C'est le cardinal qui a préparé le piège de La Capelle. (C'est bien pourtant le comte de Moret qui suborna François de hardes pour qu'il ouvrit à sa maîtresse la porte de La Capelle.) Continuons
c'est Richelieu qui par la prise de La Capelle (Richelieu n'a jamais pris La Capelle : elle s'est rendue d'elle-même à son propre gouverneur) l'a contrainte à passer la frontière, alors que c'est ce qu'elle craignait le plus. (Dans ce cas, pourquoi l'a-t-elle fait ?) Elle explique encore que, si elle a passé la frontière, c'est qu'elle était poursuivie par la cavalerie du roi. (Pure invention, il n'y avait pas de soldats du roi dans les parages, hors les mousquetaires, lesquels, quand elle passa devant La Capelle, dormaient paisiblement intra muros.) Conclusion de la lettre de la reine-mère : le cardinal veut bouter hors de France la mère et le fils.
Autre mensonge. Est-ce contraint et forcé par Richelieu que Gaston se réfugie répétitivement en Lorraine et la reine-mère, meshui, àBruxelles ?
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- En conclusion, Monsieur, qu'êtes-vous apensé de tout cela ?
- que la reine-mère, ayant perdu la guerre sur le terrain, t‚che puérilement de la gagner par une lettre-missive, laquelle elle rendra d'ailleurs publique. Ce qu'elle fait avec maladresse et mauvaise foi, et ce qui n'a pas la moindre chance non plus d'améliorer sa position. D'autre part, si ce sont ses conseillers qui lui ont dicté cette diatribe, ils n'ont pas beaucoup plus de jugeote qu'elle en a, et nous devons, par conséquent, nous attendre à d'autres initiatives tout aussi malavisées.
" Si la reine a rendu publique sa lettre de plaintes contre son fils, c'est qu'elle souhaite chimériquement que les royaumes ennemis de son fils vont épouser et appuyer sa cause. Et c'est pour se défendre contre ces fausses accusations publiques que la réponse du roi est, elle aussi, rendue publique. Elle est de reste écrite en termes très mesurés. Elle ménage la reine-mère. Elle ne l'accuse pas de mensonges. Elle s'étonne seulement que K ceux qui lui ont fait écrire cette lettre n'aient pas eu honte d'avancer des faits inexacts ".
" Par malheur, belle lectrice, la reine-mère souffre, comme bien vous savez, d'une incurable opini‚treté : conduite si aberrante qu'il est difficile de la bien entendre. Montaigne a écrit à ce sujet : "
L'obstination est la plus s˚re preuve de bêtise. " Définition exacte, mais à mes yeux incomplète, car àla bêtise, il faudrait ajouter, bien entendu, l'orgueil et aussi la mauvaise foi, car le têtu t‚che toujours de cacher, autant àlui-même qu'aux autres, les faiblesses de ses raisons, d˚t-il employer pour cela les à-peu-près, les faux-fuyants ou les inexactitudes.
" Dans l'obstination de la reine-mère, un autre élément entre encore en jeu: le sentiment de son impunité. La reinemère n'avait guère, en effet, à
craindre de sanctions, tant qu'elle était en France le deuxième personnage de l'…tat. Mais depuis qu'elle a, exilée volontaire, passé la frontière, les choses ont bien changé. Elle est devenue infiniment vulné-349
rable, et ne s'en rendant compte le moins du monde, elle va poursuivre ses attaques. Persévérante et puérile dans la haine et la vengeance, la reinemère imagine d'envoyer une requête, de la même farine que la lettre de son fils, au Parlement de Paris. Elle va plus loin: elle porte plainte auprès du Parlement contre Richelieu !...
Comment, diantre, pense-t-elle pouvoir aboutir? Ce serait à rire, s'il n'y avait pas lieu de pleurer, et même de pleurer pour elle. Car cette impudente démarche exaspère àce point le roi qu'il se rend en personne devant le Parlement; dénonce le caractère calomnieux de la requête maternelle, ordonne de la supprimer et déclare les conseillers de la reinemère criminels de lèse-majesté au premier chef. Il fait mieux ou pis, selon, belle lectrice, que vous avez le coeur tendre ou l'esprit de justice : il saisit et séquestre en France tous les revenus de sa mère, laquelle, pour la première fois de son.existence, éprouve cette expérience nouvelle et humiliante : elle est punie.
"Or, belle lectrice, c'est là une sanction bien plus terrible qu'à vue de nez il n'y paraît. Car Louis n'ignore pas que sa mère est follement prodigue, et l'a toujours été. Ramentez-vous, de gr‚ce, que le premier acte de son règne, quand elle devint régente, fut de se rendre en la Bastille, o˘ elle se fit livrer par des ministres atterrés les trésors de l'…tat, si patiemment accumulés par Henri IV, soit une somme de deux millions d'or, qu'elle consacra à ses propres dépenses, et qui ne fit pas long feu dans ses mains. Elle contracta alors des dettes qui lui co˚taient peu : le Trésor les remboursait pour elle. Cependant, belle lectrice, ne versez pas encore de larmes. Elles sont prématurées. La reine-mère, quand elle quitta le Louvre pour Compiègne, et Compiègne pour Bruxelles, emporta, comme elle faisait toujours, tous ses bijoux avec elle, lesquels étaient en quantité
telle et si grande et si pesante qu'il fallait une carrosse spéciale pour les transporter. J'en conclus que si elle avait été en son exil volontaire bonne ménagère de ses deniers, elle e˚t vendu de temps en temps un de ses bijoux, et aurait
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pu vivre ainsi fort à l'aise jusqu'à la fin de ses terrestres jours.
quant au roi qui, en ses maillots et enfances, voulait qu'on l'appel‚t <4
Louis le juste ", il réfléchit longuement avant que de séquestrer les biens et revenus de sa mère. Et ce qui le décida à prendre cette mesure, fut sans doute le souvenir du million d'or en bijoux que la reine-mère avait donné à
son cadet pour lever une armée contre lui. Dès lors, sa décision fut prise.
Il ne voulut pas que les revenus de la terre de France allassent en pays hostile aider la reine-mère àfomenter une nouvelle guerre civile dans la patrie qu'elle avait quittée.
- De gr‚ce, Monsieur, une dernière question: que devint alors la reinemère ?
- Belle lectrice, votre question n'est pas petite, elle couvre quelques années pendant lesquelles la reine-mère passa de Flandres en Angleterre, d'Angleterre en Hollande, de Hollande en Allemagne. Elle fut, de prime et partout, gracieusement accueillie, mais se rendit si vite si odieuse àtous en tous pays, qu'on lui donna courtoisement son congé. Et comme elle dépensait sans compter, elle n'eut bientôt plus de bijoux à vendre, et tomba dans une gêne telle et si grande qu'à Cologne elle aurait été jetée dehors par un hôtelier impayé si Rubens ne l'avait pas secourue. Cependant, trop prudent pour l'inviter chez lui, il lui offrit le libre usage d'une maison qu'il possédait. Il connaissait la reine-mère de longue date, ayant retracé sa vie dans vingt-quatre toiles admirables qui ornent une des ailes du Palais du Luxembourg.
< En France, la question se posa deux fois de savoir si on devait mettre fin à son exil et l'autoriser à revenir en ses lares domestiques. Une première fois par le père Gaussin, en 1637, qui le suggéra au roi, mais le roi s'y refusa. Elle était devenue, dit-il, tout Espagnole, et étant par ailleurs trop obstinée pour changer d'opinion, elle reprendrait ses brouilleries.
"En 1639, de nouveau pressé par son confesseur, le roi 351
demanda leur avis par écrit à ses ministres sur le retour de la reine-mère.
Ils furent unanimes à estimer qu'il n'était pas souhaitable. La reine-mère mourut le trois juillet 1642 dans la maison prêtée par Rubens. Elle y était fort seule, Rubens l'ayant précédée dans la mort, et ses conseillers, depuis belle heurette, l'ayant abandonnée comme les rats qui quittent un navire dont ils savent qu'il va couler.
CHAPITRE XV
La reine-mère s'exilant de son propre chef hors de France, la cabale qu'elle avait animée étant d'ores en avant rompue et dispersée, Louis voulut montrer urbi et orbi en quelle grandissime estime il tenait le ministre qui, au milieu de tant de vicissitudes, l'avait si bien servi : il érigea en duché-pairie la terre patrimoniale du cardinal de Richelieu.
Le cardinal-duc prêta serment le cinq décembre 1631 devant ses pairs, dont j'étais. Il va sans dire que cette élévation du cardinal à ce haut degré de noblesse provoqua de féroces grincements de dents chez nombre d'assistants.
Le roi, pour le moment du moins, avait vaincu la cabale, mais les haines contre Richelieu flambaient toujours. Ni la reinemère ni Gaston n'avaient renoncé à détruire le ministre. Alliés à nos ennemis de l'extérieur, la reine-mère avec les Espagnols des Pays-Bas, Gaston avec le duc de Lorraine, ils entreprirent de fomenter une guerre civile en leur propre pays contre leur propre sang.
Cependant, gr‚ce à Richelieu et à ses rediseurs, Louis était fort bien renseigné sur leurs entreprises. C'est ainsi qu'il apprit que la reine-mère t‚chait de gagner à sa cause les places de notre frontière du nord, comme elle avait déjà t‚ché de le faire pour La Capelle. Il envoya aussitôt une armée en Champagne, et apprenant d'autre part que le gouverneur de Calais, Monsieur de Valençay, était prêt à
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livrer sa ville à la reine-mère, il accourut à brides avalées àla tête d'une armée, renvoya Valençay dans ses terres et le remplaça par Monsieur de Chaumont. Il poussa alors, à ce qu'on m'a dit, un grand soupir de soulagement: Calais aux mains de la reine-mère, cela e˚t voulu dire que les Espagnols du Pays-Bas auraient eu, en leurs mains, une des clefs qui leur e˚t permis d'entrer en France quand ils voudraient.
Louis se tourna ensuite contre son ennemi déclaré, le duc de Lorraine, ami et allié de Gaston en tout ce que Gaston avait entrepris jusque-là contre son frère.
Le duc de Lorraine - comme en Italie le duc de Savoie -appartenait à cette insatiable et insufférable espèce de roitelets, ou comme disait le populaire, de "
petits reyets de merde
>, qui, régnant sur un duché grand comme une province, ne rêvaient que de se tailler un royaume aux dépens de leurs voisins. Charles IV de Lorraine, lui, e˚t voulu annexer Bar et le Barrois pour ce que, d'après une généalogie douteuse, il revenait à son épouse Nicole. Par malheur, le Barrois était un fief de la couronne de France, et ladite couronne ne cédait pas facilement ses fiefs à ses voisins.
Derrière ce grief de Charles IV s'en cachait un autre : il trouvait scandaleux que les Français occupassent encore les trois évêchés de langue française : Metz, Toul et Verdun. ¿ vrai dire, cette occupation remontait à
Henri II, sans qu'on p˚t dire qu'il e˚t conquis ces villes. La réalité
était toute différente : les princes luthériens d'Allemagne l'avaient appelé à les occuper, afin d'empêcher précisément le duc de Lorraine de s'en emparer, ce qui l'e˚t renforcé prou, les trois villes étant riches, tenant de grosses foires et prospérant dans un fructueux commerce avec l'est.
Henri II hésita de prime : il n'avait pas la tête politique. D'aucuns méchants prétendaient même sotto voce qu'il n'avait pas de tête du tout, et que, lorsqu'il penchait le front, ce n'était jamais sous le poids de ses mérangeoises. Pour dire le vrai, d'après ce qu'on m'a conté sur lui, c'était un homme simple, et même un peu simplet. Il n'avait que deux passions dans sa vie : il aimait les joutes, lesquelles, comme on sait, lui 354
furent fatales, et il aimait aussi les tétins de Diane de Poitiers.
S'asseyant sur ses genoux - ce qui était grand poids pour la pauvrette -, il lui pouitrait et pastissait sans fin lesdits tétins disant, ce faisant, à son chancelier : "Voyez, Monsieur le Chancelier, n'a-t-elle pas belle garde ?
>
Ce roi adultère était très pieux. Il persécutait les protestants, mais en même temps il s'alliait aux princes luthériens d'Allemagne contre Charles quint. Et quand les princes lui proposèrent d'occuper les trois évêchés, il finit par entendre que par là il fortifiait notre frontière de l'est contre la Lorraine et l'Empereur. C'est du moins ce que lui expliqua son épouse, Catherine de Médicis, la seule en cette famille qui e˚t la tête politique.
Henri IV, comme toujours bien inspiré, fortifia cette mainmise sur les trois évêchés, et Louis XIII imagina de rendre encore plus infranchissable sa frontière de l'est en confiant àRichelieu le soin de fortifier Verdun.
La haine du duc de Lorraine contre la France s'accrut d'autant. Mais ne pouvant ouvertement l'attaquer, il lui fit, comme on a vu, une petite guerre trouble et sournoise par le soutien qu'il apporta aux folles équipées de Gaston contre son frère.
Une fois la cabale à terre, il fallut mettre la Lorraine àraison, et le roi, sans coup férir, l'envahit.
Je fus de cette expédition pour la raison que le duc, qui parlait français comme vous et moi, affectait, en présence de Louis, de ne parler qu'allemand. Mais cette puérile comédie ne dura pas. Le duc finit par entendre que mon truchement pour passer de l'allemand en français et du français en allemand ralentissait prou la négociation, alors qu'il était si pressé de nous voir départir de son …tat.
Cependant, nous y demeur‚mes plus que nous eussions voulu. Voici pourquoi.
Avant que de quitter Paris, Louis avait, sur la suggestion de Richelieu, créé une juridiction extraordinaire destinée à instruire les crimes contre l'…tat. Cette juridiction, qu'il appela Chambre de l'Arsenal, hérissa prou le poil de nos parlementaires qui se voyaient enlever le monopole de la justice.
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Ils entendirent bien que les longueurs et les atermoiements du procès du maréchal de Marillac leur valaient cette écorne, le roi désirant pour les criminels d'…tat une justice prompte et exemplaire.
Or, après le partement du roi pour la Lorraine, le Parlement, toujours soucieux de défendre ses droits et même de les accroître, en outre enhardi par l'absence du souverain, fit défense à la Chambre de l'Arsenal de se réunir... quand il ouÔt cet abus d'autorité, Louis fut béant de l'arrogance des parlementaires et entra dans une de ces colères froides que son entourage redoutait : u qu'est cela ? dit-il entre ses dents. qu'est cela ?
Mon Parlement me fait une écorne ? "
La décision comme toujours fut prompte : il dépêcha àParis sous forte escorte un maréchal et le garde des sceaux, et somma les parlementaires de le venir rejoindre à Metz dans leurs propres carrosses.
Belle lectrice, ne vous y trompez pas : ce voyage en lui-même était déjà
une punition. De prime, parce qu'il devait se faire en un décembre froidureux par des routes glacées et pis que cela, tout y était aux frais des voyageurs
gîtes aux étapes, repas, foin et écuries pour leurs chevaux. Or, le roi n'ignorait pas que nos magistrats, grands pleurepain et chiche-face, aimaient mieux refermer les mains sur les écus des plaignants que les ouvrir pour leur propre dépense.
Arrivés un peu moins riches et tout à fait fourbus à Metz, les parlementaires s'y logèrent comme ils purent, et le roi les fit attendre encore vingt jours avant de leur donner audience. Il les reçut enfin, et ce fut pour leur rabattre le poil d'une manière impérieuse et imagée, qui rappelait en tous points les truculences de son père.
- Messieurs, dit-il, je ne veux plus écouter vos remontrances et ne veux plus souffrir que vous vous mêliez des affaires qui regardent mon service.
Cet …tat est monarchique. Toutes choses y dépendent de la volonté du prince qui établit les juges comme il lui plaît. Je ne veux pas que vous entrepreniez contre l'autorité royale. Vous n'êtes établis 356
que pour juger entre maître Pierre et maître Jean. Si vous continuez vos entreprises, je vous rognerai les ongles de si près qu'il vous en cuira...
Le Parlement, ainsi mis au pas, Louis revint avec son armée en France le neuf février 1632 et cette fois, par gr‚ce toute spéciale de Sa Majesté, le Parlement fit le voyage aux frais du Trésor, ce qui lui donna, comme e˚t dit Henri IV < une petite cuillerée de miel après tout le vinaigre qu'il avait avalé 1 ". Je citai ce mot à Nicolas comme nous prenions notre dernier souper ensemble la veille du département, et il en rit à gueule bec.
- Monseigneur, dit-il, peux-je vous poser question ?
- Pose, Nicolas.
- Pourquoi le Parlement sort-il toujours ainsi de son rollet ? Déjà, il avait refusé d'enregistrer l'acte du roi déclarant les conseillers de Gaston coupables de lèse-majesté au premier chef. Et ce jour d'hui, il attaque la Chambre de l'Arsenal et lui interdit de se réunir.
- Je ne saurais dire, Nicolas, exactement ce qui se passe. Il me semble que les parlementaires suivent là une pente naturelle. quand on est accoutumé
comme eux à juger du matin au soir, on a tendance à se croire infaillible, et quand on se croit infaillible, on est tenté de se prononcer sur tout, y compris sur les affaires d'…tat. C'est ainsi que les juges aspirent souvent à avoir une part dans les grandes décisions : ce qui dans un …tat monarchique, comme le leur a rappelé sèchement Louis, se heurte au fondement même de la royauté. Cependant, ce n'est pas la première fois que nous avons vu le Parlement agir ainsi envers le roi, et ce ne sera probablement pas la dernière...
1. La citation exacte est quelque peu différente : e On attrape plus de mouches avec une cuillerée de miel qu'avec un tonneau de vinaigre.
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¿ la parfin, nous revînmes à Paris. Après la fureur de nos embrassements, je quis de Catherine si je pouvais voir Emmanuel. ¿ quoi elle répondit que cela, pour le moment, ne se pouvait. Il dormait sur les tétins d'Honorée et il n'était pas question que je visse sa jolie tête sur ces monuments...
Dès qu'on fut à table, Catherine me posa quelques questions sur notre expédition de Lorraine, et je lui en fis un résumé dont la longueur était mesurée à l'aune de son intérêt. Elle me dit toutefois qu'elle était fort aise que le roi e˚t vaincu sans coup férir, et après ce début assez bref, elle en vint à ses idées de derrière la tête.
- Et chez qui étiez-vous logé à Metz ?
- Chez une dame avancée en ‚ge.
- Ne la vieillissez-vous pas à plaisir ? dit Catherine d'un air suspicionneux.
- ¿ plaisir, je ne sais, dis-je, mais il est vrai que je ne suis pas grand connaisseur de l'‚ge des dames. Et peut-être, ajoutai-je avec un brin de malice, pourriez-vous, pour cette précision, en appeler à Schomberg.
- Et pourquoi à Schomberg ?
- Parce qu'il partageait ma chambre.
- Eh quoi ! Un maréchal de France et un duc et pair partager la même chambre ? Et pourquoi diantre deviez-vous la partager, cette chambre ?
- Le manque de place nous y contraignit. Metz est belle et bonne ville, mais elle n'est pas immense, et nous étions nombreux.
- Et comment, dit-elle, passant abruptement du coq àl'‚ne, avez-vous trouvé
les Lorraines ?
- Mais que vous dire là-dessus, m'amie ?
- La vérité.
- J'étais jusqu'au cou dans les négociations, et je les ai peu vues.
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moi.
- Il ne se peut que vous ne les ayez vues. que diable ! vous n'êtes pas aveugle, surtout dans ce domaine.
- Eh bien, je dirais qu'elles sont plutôt grandes.
- Grandes comment?
- D'aucunes, à vue de nez, presque aussi grandes que
- Vous vous êtes donc, Monsieur, mesuré à elles corps àcorps ?
- Madame! j'ai dit à o vue de nez
>.
- Il n'importe ! et changeant de batterie elle dit avec un infini déprisement : grandes femmes, grands pieds.
- Il se peut. Je ne les ai jamais vus. Comme vous savez, le vertugadin cache les pieds.
- Alors, vous avez regardé les vertugadins et leur délicieux balancement de gauche et de droite lorsque les Lorraines marchaient devant vous dans la rue.
- Cette agréable ondulation, Madame, est due à la conformation du bassin féminin. Il n'y a pas qu'à Metz qu'on le constate. Je l'ai aussi remarqué
chez vous.
- quand cela ?
- Mais pour la première fois en votre maison de SaintJean-des-Sables, quand notre entretien étant terminé, vous m'avez quitté, et pour passer l'huis vous vous êtes mise gracieusement de côté afin de permettre à votre vertugadin de franchir l'étroite ouverture. Ceci fut fait avec une fort jolie torsion de torse, et un mouvement de votre vertugadin qui me parut tout à fait ravissant.
- Comment, m'ami! Vous vous ramentez ce détail! Je craignais si fort que vous ne m'ayez trouvée gauche !
- Gauche, m'arme ! Je vous ai trouvée tout le rebours adorablement féminine.
- Ah, Monsieur, quelle langue dorée vous avez! Et quelle façon aimable de dire les choses !
Et me jetant les deux mains autour du cou, elle m'étouffa de ses poutounes, et moi des miens. Et pour dire tout le fond de mon ‚me, lecteur, je me suis souvent apensé que si je suis heureux d'être un homme, c'est qu'il y a des femmes sur
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terre. Et que je le dise encore, j'adresse tous les jours une vibrante action de gr‚ces au Seigneur en disant merci, merci, mon Dieu, d'avoir créé
»ve...
Je craignis, au cours des semaines qui suivirent, d'ouÔr derechef le thème des Lorraines aux grands pieds. Mais je crois bien que Catherine, en son for, ne trouva pas le thème assez sensuel. Car, même à ce jour, survit encore (eh oui, et à jamais, je crois) le thème des " fournaises ardentes "
de Suse.
Il y a, se peut, une autre raison à ce choix : à Suse, le témoin de mon innocence était le comte de Sault, témoin aux yeux de Catherine douteux et suspect, puisqu'il avait luimême succombé à la tentation, alors que mon témoin àMetz était le maréchal de Schomberg, dont était connue partout, célébrée, admirée, mais peu imitée, l'adamantine fidélité conjugale.
Je ne fus guère étonné quand, dès le lendemain de nos retrouvailles, le petit clerc que vous savez frappa quasiment aux aurores à mon huis pour quérir de moi en son jargon si je voulais bien recevoir, soit ce jour d'hui, soit demain, Monsieur le docteur médecin chanoine Fogacer, phrase qu'il déroula tout du long avec un certain air de pompe et de gourmandise.
Par Nicolas, je demandai alors à Henriette - seule personne à pouvoir approcher impunément Catherine en son pimplochement matinal - de lui poser la question
pouvions-nous recevoir Fogacer à la repue de midi ? La réponse fut "
oui ", et je m'en réjouis fort, car si je pouvais dire à Fogacer ma r
‚telée sur les négociations de Metz, il pourrait, de son côté, me dire ce qui en mon absence s'était passé à Paris. Comme on s'en ramentoit, Fogacer était dans l'emploi, avec la bénédiction de Richelieu, du nonce Bagni et dans la confidence du Vénitien Contarini 1, amis de la France l'un et l'autre.
1. Ambassadeur de Venise.
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- Mon cher duc, dit Fogacer, quand après le dîner nous en vînmes au bec à
bec, le roi à Metz a fait une déclaration sur les parlementaires qui mérite qu'on y réfléchisse. Il a dit ceci : " Cet …tat est monarchique. " Comment, dès lors, expliquez-vous que dans un Etat monarchique on laisse les crieurs du Pont-Neuf lire, crier ou plutôt hurler, les manifestes de Gaston contre Richelieu, et indirectement contre le roi, lesquels sont pleins de menteries, de méchantises et d'injures. Mieux même, le roi y répond par la plume de Jean Sirmond ou d'autres scribes.
- ¿ mon sentiment, dis-je, cela peut s'expliquer ainsi. Le roi aime mieux qu'on crie sur le Pont-Neuf les méchantises de Gaston, plutôt qu'elles ne circulent en catimini de main en main.
- Bien pensé ! dit Fogacer, mais vous savez, mon cher duc, que les crieurs du Pont-Neuf sont en passe de disparaître... eh oui, de disparaître ! sans qu'on les supprime d'ailleurs, ni qu'on les arrête. Et cela est d˚ au Révérend docteur médecin Théophraste Renaudot, et à ses bonnes curations.
- Et qui est donc ce Renaudot ?
- Un oiseau d'une espèce fort rare: un médecin philanthrope et désintéressé.
Théophraste Renaudot donnait en effet des consultations gratuites, ce qui e˚t fort indigné ses confrères, s'il ne leur avait pas envoyé ceux de ses malades qui étaient les plus huppés et cela sans demander, contrairement à
tous usages (et refusant même), les retours de b‚ton d'usage dans ces cas-là. On entend bien que Renaudot n'était pas pauvre, sans cela il n'e˚t pu vivre en soignant gratuitement ses malades. D'évidence, il en eut beaucoup, et comme il aimait écouter les autres - vertu fort rare - il commença àconnaître beaucoup de monde et de choses. Il eut alors l'idée d'ouvrir un bureau de placement, gratuit lui aussi, qui donna du travail à ceux qui n'en avaient pas et des travailleurs à ceux qui en cherchaient. Là aussi, il apprit beaucoup de choses sur beaucoup de sujets et de gens, tant 361
est qu'il eut l'idée de publier ce qu'il avait appris dans une Gazette qu'il fit imprimer à ses frais, qui parut une fois par semaine et dont le succès fut immense.
Or, nul en France ne s'y intéressa davantage, et dès le premier jour, je dirais même plus avivement, que Richelieu et le roi, lesquels ne crurent pas déchoir en écrivant des articles à paraître dans ladite Gazette, le roi narrant avec sa précision coutumière, et dans un style à vrai dire un peu abrupt, les opérations militaires qu'il avait dirigées, et le cardinal, dans son style élégant et latin, se réservant la politique et la diplomatie. C'en était bien fini des textes polémiques, injurieux et vulgaires qu'on hurlait sur le Pont-Neuf. La Gazette disait tout, ou a tout le moins, tout ce que le roi et son ministre voulussent que l'on s˚t. Ah lecteur! vous n'êtes pas sans vous apercevoir que l'…tat était meshui devenu véritablement <
monarchique
> en absorbant d'un seul coup de glotte le pouvoir naissant et puissant qui e˚t pu s'opposer à lui : la presse.
- Hélas, il y a encore un autre grand pouvoir, dit Fogacer : les Grands, et cette force-là dans le passé a fort bien réussi contre Henri III.
- Les choses sont différentes. Henri III, certes, avait beaucoup d'esprit.
Mais il avait tant prodigué les pécunes du Trésor à son entourage et à ses favoris qu'il ne put jamais former une véritable armée, ni l'exercer, ni en devenir le chef. Croyez-vous qu'une ligue armée de grands seigneurs puisse ce jour d'hui avoir l'ombre d'une chance contre le roisoldat, ses excellents maréchaux, ses fortes armées et l'émerveillable intendance de Richelieu ?
- Assurément non, dit Fogacer, mais d'aucuns de ces Grands sont de grands fols et je crains qu'en leur peu de jugeote ils ne croient la chose possible.
Là-dessus il ne se trompait pas. Gaston songeait en effet àorganiser cette force. Réfugié aux Pays-Bas espagnols après la rapide défaite de la Lorraine - expérience qui ne lui avait rien appris -, il conçut le projet de fomenter une rébellion des Grands en France contre son frère. Il n'ignorait pas que
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les Grands détestaient, en effet, Richelieu et le roi : depuis six ans déjà, avec l'agrément du roi, le cardinal s'attachait àdémanteler les tours de leurs ch‚teaux, à combler leurs fossés, à abattre leurs ponts, à raser leurs murailles, le but étant qu'aucun seigneur révolté ne p˚t résister plus d'une heure à une armée royale.
D'aucuns, et des plus grands, avaient p‚ti bien plus. Le duc de Montmorency descendant de deux connétables, dont chacun avait été le bras armé de son roi, se vit enlever par Richelieu, comme on l'a vu, son titre d'amiral de France et les fonctions qui y étaient attachées. qui pis y est, on lui retira le droit d'épave qui lui rapportait, bon an mal an, une fortune que Richelieu préférait voir tomber dans le Trésor du roi. Toutefois, Richelieu, en devenant le grand maître de la marine, noulut accepter les énormes émoluments qui y étaient attachés. Il ajouta donc, gratis pro Deo, cette t‚che de plus à son immense besogne quotidienne en s'attachant àconstruire une marine de guerre qui f˚t digne d'un grand royaume. Une telle façon de penser et d'agir était étrangère àMontmorency comme aux Grands : l'intérêt personnel d'un grand féodal passait toujours à ses yeux avant celui du royaume.
je vous laisse à penser, lecteur, si après cela Montmorency aimait le cardinal. En outre, son épouse, qui était par ailleurs une petite personne fort charmante qui adorait la po~ ∞.c, se trouvait être parente des Médicis et par voie de cons(_,.1uence, encore que la conséquence f˚t sotte, elle haÔssait Richelieu et, adorant son mari, elle le poussait de toutes s,.s forces dans les voies qui devaient lui être fatales.
Par la géographie autant que par les sentimeilLs et les ressentiments, le duc de Guise, gouverneur de la Provence, était fort proche de Montmorency, gouverneur du Languedoc. Et Gaston le savait bien qui prit langue avec l'un et l'autre par l'intermédiaire de l'abbé d'Elbène en leur confiant qu'il allait de nouveau pénétrer en France avec une armée. Il leur demanda de soulever, simultanément, contre l'autorité royale, leurs provinces respectives.
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Gaston qui ne manquait pas d'esprit avait dix idées par jour, mais faute d'y réfléchir vraiment, aucune n'était bonne. Or, si la conception était mauvaise, l'exécution l'était davantage encore. Vacillant et velléitaire, à
peine Gaston avait-il entrepris une action qu'il s'en dégo˚tait et courait à brides abattues se réfugier dans sa coquille lorraine.
On se ramentoit qu'il avait voulu autrefois, à force forcée, participer au siège de La Rochelle et on lui avait donné à la parfin un commandement sous la surveillance d'un maréchal de France. Mais il noulut se donner peine pour apprendre le métier des armes, croyant qu'il le savait déjà, du fait de sa naissance, étant le fils cadet d'Henri IV Au bout de quelques semaines, gagné par l'ennui, il planta là ses soldats et regagna Paris et ses plaisirs.
quant aux soldats qu'il avait recrutés pour faire pièce àson frère, on se ramentoit qu'à Orléans ils étaient si médiocres qu'il lui aurait fallu un régiment pour affronter une escouade royale. De Gaston, de Guise et de Montmorency, seul le dernier nommé avait une expérience militaire. Il avait servi en Italie et pris Veillane au duc de Savoie. Il avait rassemblé
autour de lui contre le roi quelques gentilshommes languedociens vaillants, certes, mais le nombre n'y était pas, et il allait de soi qu'à la première escarmouche, sa petite armée fondrait comme beurre au soleil.
Un différend s'étant élevé dans mon domaine d'Orbieu entre l'intendant et le curé, je demandai au roi la permission de m'y rendre, et la permission donnée, je m'y rendis seul. Catherine pensait être grosse et ne voulait pas voyager en carrosse.
Ce différend, quand je l'appris, m'étonna. En mon absence, Monsieur de Saint-Clair voulait ouÔr la messe dans le choeur sur le siège doré qui m'était réservé. Et le curé noulait. Je décidai qu'une fois sur deux, en mon absence,
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Monsieur de Saint-Clair siégerait dans le choeur sur mon siège, et que la fois suivante, il serait assis au premier rang de l'église. Bien que la solution f˚t aussi absurde que la querelle, chose étrange, elle l'apaisa.
Le lendemain, je fis le tour des b‚timents, visitai le ch‚teau, l'église, les étables, les écuries et accompagné dans cette t‚che par Monsieur de Saint-Clair et par Arnold, l'homme qui à Orbieu savait tout faire : maçonnerie, menuiserie, serrurerie, peinture, et quoi encore... C'était un de mes Suisses chez qui j'avais découvert ce prodigieux éventail de talents et à la parfin je le déchargeai de ses devoirs de soldat et lui demandai de choisir lui-même parmi mes manants de jeunes droles assez éveillés pour l'aider dans ses réparations. Vramy, il s'avéra si précieux que je le voulus établir à demeure dans mon domaine. Je lui baillai tout ce qu'il fallut pour construire de ses mains une maison entre ch‚teau et église, et ayant observé qu'il avait l'oeil très accroché par les tétins des garces, je lui choisis à Montfortl'Amaury une fillette avenante à qui je donnai une petite dot pour qu'il ne f˚t pas effrayé par l'idée d'élever une famille.
Dès lors qu'il fut marié et qu'il eut emménagé dans sa belle maison, les manants l'appelèrent <
Monsieur Arnold " et, chose qui m'étonna, les Suisses aussi, lesquels ne laissèrent jamais paraître le moindre ombrage, ou dépit, qu'Arnold f˚t monté si haut au-dessus d'eux. Ces braves gens estimaient cette élévation méritée, tant Arnold avait de talents et tant il se donnait peine pour les exploiter.
Le jour avant mon partement pour Paris, j'invitai mon curé à dîner, et si je n'avais écouté que mon bon coeur, j'aurais invité aussi sa gouvernante, Léontine, laquelle prenait grand soin de lui, et même, à ce qu'on disait, un peu plus qu'il n'e˚t fallu. Mais comment peut-on arrêter une femme aimante dans ses dévouements ? Cependant, je renonçai à les inviter ensemble : c'e˚t été les traiter en couple. Et je me contentai d'envoyer un flacon de mon meilleur vin à Léontine, au moment o˘ son curé bien-aimé
s'attablait avec moi. Lequel curé, qui s'appelait Miremont, 365
mangea à bonnes dents et but à large gosier, et, raffermi à la parfin par tous les bouts, il me dit, non sans hésitation, ce qu'il avait sur le coeur : depuis trois mois son évêque ne lui avait pas envoyé ses gages.
- Les avez-vous réclamés ?
- Nenni ! Nenni! Je me serais fait fort mal voir à l'évêché. Ceux qui protestent contre ces oublis ne reçoivent plus rien du tout.
- Ces oublis ! dis-je, mais c'est malhonnêteté toute pure ! D'autant que l'évêque n'est jamais en retard, lui, pour envoyer ses commissaires au moment des moissons prélever sa part de blé. Je vais de ce pas lui écrire.
- Au nom du Ciel, Monseigneur, n'en faites rien! C'est pour le coup qu'il me gardera à vie une fort mauvaise dent.
J'apazimai ses craintes, et dès qu'il se fut retiré je rédigeai une lettre aigre-douce audit évêque pour lui ramentevoir que j'avais d˚ réparer à mes frais le toit de l'église d'Orbieu, l'évêché ayant remis d'année en année de le faire. Cependant, je n'étais pas du tout décidé à payer, à sa place, les gages de mon curé. J'espérais - in cauda venenum - que ce petit différend se réglerait facilement de lui à moi, sans qu'il soit besoin que j'en touche mot au roi, lequel était, comme bien il savait, fort chatouilleux sur la façon dont les évêques traitaient leurs pauvres curés.
- Monsieur, un mot de gr‚ce!
- Belle lectrice, vous céans ? Je vous ois avec joie.
- Le roi peut-il révoquer un évêque ?
- Non. Mais il peut décider qu'à la mort dudit évêque l'évêché ne reste pas dans sa famille.
- qu'est cela ? Un évêché est-il donc une sorte de privilège héréditaire ?
- Assurément. C'est le roi qui nomme le titulaire à toute 366
abbaye et à tout évêché, et c'est une fort belle récompense pour une famille fidèle, à laquelle Sa Majesté veut témoigner sa reconnaissance, car elle comporte un revenu important. qui plus est, si le roi le veut ainsi, la dignité d'évêque devient héréditaire dans une famille. Elle y est, en principe, réservée au cadet, lequel, de naissance, est fort dépourvu, le titre et le domaine devant aller à son aîné. L'évêché est pour le cadet de famille non seulement un titre honorable et respecté, mais comporte aussi, comme j'ai dit, un revenu substantiel, parfois même considérable.
- Autrement dit, il n'est nul besoin de vocation pour devenir évêque, ni même nécessaire de recevoir une formation. Mais n'est-ce pas là, Monsieur, un détestable recrutement ?
- Belle lectrice, je dirais même un recrutement impie. L'évêché est meshui bien davantage un revenu qu'un sacerdoce. L'évêque s'occupe fort peu de ses églises, de ses curés et de ses ouailles. D'o˘ le triste état des églises de village, la misère des curés de campagne, la désaffection des fidèles.
L'évêque est un grand seigneur. Il vit en grand seigneur, les banquets succédant aux banquets, et les amours aux amours. Mon demi-frère, feu cardinal de Guise, ne craignait pas d'entretenir une concubine dans son palais épiscopal et de lui faire des enfants. Mais pardonnez-moi, belle lectrice, d'écourter cet entretien: je vois Monsieur de Saint-Clair s'avancer vers moi à grands pas et la mine passablement effarée.
- Monseigneur, dit Saint-Clair, Monsieur le duc de Guise demande l'entrant de notre ch‚telet d'entrée. Il désire vous entretenir.
Je me levai, béant.
- Guise ! Comment sais-tu que le quidam est bien le duc de Guise ?
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tout.
- Aux armoiries sur sa carrosse.
- Est-il accompagné ?
- Assez peu pour un duc : une dizaine de cavaliers en
- Et quelle mine ont-ils ?
- De jolis muguets de cour, si blonds, si roses, que vos Suisses, le cas échéant, n'en feraient qu'une bouchée.
- Tu oublies que j'ai laissé la moitié de mes Suisses àParis pour garder l'hôtel des Bourbons et ma femme.
- L'autre moitié serait suffisante pour mettre nos galants à vaudéroute s'ils nous cherchaient noise. Mais ils n'en ont guère envie.
- Préviens néanmoins Hôrner d'avoir à armer nos Suisses et à les former en haie d'honneur devant le perron, laquelle haie pourrait se muer, le cas échéant, en ligne d'attaque.
Pour.moi, je me ceinturai de mon épée, me coiffai de mon plus beau chapeau à plumes, et allai attendre mon hôte en haut du perron, fort ébahi par cette visite inopinée. J'ai si souvent rafraîchi la mémoire du lecteur sur ma naissance qu'il serait bien oublieux de ne point se ramentevoir que j'étais le fruit des amours secrètes (mais quel secret ? en est-il un à la Cour de France ?) de Madame la duchesse douairière de Guise et de mon père, le marquis de Siorac. L'actuel duc de Guise est donc mon demi-frère, au même titre que la princesse de Conti. Mais alors que mes rapports avec la princesse, du fait qu'elle est une femme, sont adoucis par tous les compliments que je lui fais sur sa beauté, mes rapports avec mes frères Guise restent froids et distants. En outre, s'étant donnés corps et ‚me à
la cabale, ils voient en moi un suppôt du cardinal, lequel est à leurs yeux le diable incarné.
J'avais à peine gagné le haut du perron que la carrosse du duc de Guise apparut, suivi de ses gentilshommes. Le valet ouvrit la porte, déplia le marchepied, et le duc de Guise mit noblement pied à terre. Alors, commença de lui à moi une petite scène longuette, muette et, à mon sentiment, passablement comique. Dès que le duc fut hors de sa carrosse, j'ôtai 368
mon chapeau et le saluai d'un geste ample. Il ôta son chapeau à son tour et me salua avec une ampleur un peu plus faible que la mienne. Il indiquait par là que le duc de Guise, gouverneur de la Provence, avait le pas sur le duc d'Orbieu, pour la raison qu'il avait reçu de sa famille, en se donnant la peine de naître le premier des m‚les, le titre de duc et pair, alors que moi, j'avais été à grand-peine et en maintes missions et périls pour mériter que le roi me le confér‚t.
Cette nuance me déplut, étant si sotte et si infatuée. Aussi, au lieu de descendre les degrés à l'encontre du duc de Guise, je ne branlai pas d'un pouce, et me contentai de lui dire du haut du perron, avec un geste d'accueil
- Mon cher duc, vous êtes le très bien venu céans.
- Je vous remercie, mon cousin, dit le duc de Guise, mais sans branler d'un pouce lui non plus, attendant d'évidence que je descendisse les marches vers lui au lieu de les gravir vers moi.
Tout se passa alors comme si une méchante fée, d'un coup de sa maléfique baguette, nous e˚t changés l'un et l'autre en statues de pierre. que diantre ! m'apensai-je, si ce coquebin me vient voir, c'est pour quérir de moi quelque recours et secours ! En ce cas, ne peut-il se donner peine de monter quelques marches sans que je l'aille chercher ?
- Mon cher duc, dis-je enfin, il fait très froid. Je vais de ce pas donner l'ordre à un valet d'allumer un grand feu dans mon petit salon, et si vous voulez bien suivre Monsieur de Saint-Clair, il vous y conduira, et par ce temps froidureux nous y serons beaucoup mieux que céans pour un petit bec àbec.
Là-dessus, je le saluai avec tout le respect du monde et m'en allai. Je n'avais pas résolu le problème, mais je l'avais, du moins, éludé de façon à
ce qu'il n'y e˚t ni vainqueur ni vaincu dans cette sotte bataille de protocole. Et en effet, quelques minutes plus tard et le feu flambant haut et clair dans le petit salon, le duc de Guise apparut, me donna pour la première fois de sa vie une forte brassée, et sur ma prière 369
s'assit et but avidement un bon gobelet de vin chaud qui le rebiscoula en un battement de cils.
J'ouvre ici une petite parenthèse. Belle lectrice, le fait que je n'aime guère le duc de Guise ne doit pas vous frustrer du plaisir de sa description. Il avait hérité de son illustre père une haute taille, une membrature carrée, une tournure élégante, un visage d'une beauté virile.
Toutefois, il n'avait ni l'audace ni l'ambition de son père, combien qu'il s'efforç‚t de les parader. Comme son père, qui mourut sous les dagues des quarante-Cinq pour avoir voulu supplanter son roi, le duc avait reçu de cet ancêtre un grain de folie dans ses entreprises.
- Mon cher duc, dit-il, j'ai deux prières à vous adresser la première, de me bien vouloir bailler pour moi et mes gentilshommes le gîte d'une nuit.
La seconde est de me donner un conseil dans le périlleux prédicament o˘
meshui je me.trouve.
- Pour le gîte, mon cher duc, dis-je après un moment de silence, cela va de soi, et aussi quant au pot et au rôt pour vous-même et vos gentilshommes, sans oublier les montures. Mais pour le conseil, il n'y faut point compter.
- Me le refuseriez-vous ? dit-il d'un air déquiété. Vous dont on loue partout le jugement et la générosité ?
- C'est que, mon cher duc, je suis fort rebelute au rôle de donneur de conseils, le tenant pour le plus ingrat du monde. Ou bien le conseil est rejeté et l'on se sent, avec lui, quelque peu déprisé, ou bien il est accepté, et malheur àvous s'il aboutit à un désastre : votre obligé vous chantera pouilles jusqu'à la fin des temps !
- Je ne vous chanterai rien de ce genre, dit Guise. Je vous en fais le serment.
- Eh bien, qu'en est-il de ce périlleux prédicament o˘ vous dites que vous êtes tombé ?
- Le roi m'a ordonné de le venir trouver en Paris sans retard, et je ne sais s'il est prudent de me rendre à ce commandement.
- Vramy, dis-je, et pourquoi non ?
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- C'est que cette convocation me met dans des tourments et des angoisses qui ne peuvent se dire.
- Des angoisses ? Vous qu'on connaît si vaillant! Et que craignez-vous donc ?
- Rien que de très mauvais : l'exil, l'embastillement, ou la hache du bourreau.
- Diantre ! dis-je béant. Voilà qui est sérieux. Mon cher duc, repris-je au bout d'un moment, n'étant ni juge ni procureur, je ne vous poserai pas de question, mais il faut bien que vous pensez avoir manqué gravement à ce que vous devez au roi pour redouter de si cruelles punitions.
- En réalité, reprit le duc de Guise, tout cela est uniquement la faute de Richelieu.
- Je le pensais aussi, dis-je, avec une ironie qui fut perdue pour mon interlocuteur.
- Je vous prends à témoin. qu'avait-il besoin de changer la perception de la taille ? Jusque-là elle était perçue par les agents de chaque province (celle que je gouverne étant, comme vous savez, la Provence) et les fonds recueillis étaient, par les soins du gouverneur, envoyés au roi. Et voilà
que Richelieu imagine de créer des commissaires royaux qui, sans passer par les …tats de la province, prélèveront directement la taille à la source.
- Et pourquoi a-t-il fait cela ? dis-je, en faisant le naÔf.
- Par un esprit de basse et sordide économie. Dans l'ancien système, ceux qui levaient la taille retenaient pour eux une commission avant d'envoyer au roi les pécunes recueillies.
Et m'apensai-je aussitôt, la plus petite commission n'était certes pas celle du gouverneur de la province...
- Secundo, poursuivit Guise, les nouveaux officiers royaux, percepteurs de la taille, achètent leur charge au roi, tant est que, là aussi, le Trésor y gagne. Mais vous imaginez le remue-ménage dans ma province de tous ceux qui sont lésés par cette inf‚me mesure. Il y eut même des émotions populaires, et quasiment des révoltes. Et c'est là que le roi commença à me garder mauvaise dent de ma conduite.
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- Et pourquoi donc ?
- Je ne réprimai pas lesdits tumultes. Et comment l'aurais-je pu, étant moi-même lésé au premier chef ?
C'était raisonné comme un féodal: l'intérêt du royaume ne comptait pas.
Seul le sien était légitime...
- On peut comprendre, dis-je, que Louis soit mécontent que vous n'ayez pas réprimé ces tumultes. Mais ce n'est s˚rement pas pour cela qu'il confierait votre cou aux bons soins du bourreau.
- C'est que, en effet, il y a pis et bien pis, dit Guise, avec un soupir.
- Pis ? qu'est-ce donc que ce pis-là ?
- Excusez-moi, mon cousin, étant tenu au secret, je ne saurais vous en dire davantage.
- Et ce serait, dis-je, superflu. Je sais ce que vous me taisez. Vous vous êtes bien follement engagé dans une ligue avec Gaston et Montmorency. Dès que Gaston pénétrera en France avec une armée, Montmorency soulèvera contre le roi le Languedoc, et vous-même, la Provence.
- Et Richelieu connaît ces projets ? dit Guise en p‚lissant et serrant ses deux mains l'une contre l'autre pour les empêcher de trembler.
- Comment les saurais-je, s'il les ignorait ?
- Me voilà donc perdu!
- Mon cher Guise, vous l'étiez, dès la conception de votre insensé projet.
O˘ auriez-vous trouvé des soldats qui puissent résister aux fantassins du roi, les meilleurs du monde, et qui puissent résister aussi à sa brillante cavalerie ? O˘ auriez-vous trouvé les canons, les munitions, les soldes ?
Et o˘ auriezvous trouvé l'or qu'il faut pour soutenir une guerre ?
- Eh bien, d'Orbieu, s'écria Guise qui n'avait rien écouté de ces remarques, que me conseillez-vous, maintenant que vous savez tout ?
Je l'envisageai alors, à la fois béant et consterné.
- Mais, dis-je, de gr‚ce entendez à la parfin que je ne peux rien vous conseiller, maintenant que vous avez de votre bouche même confirmé ce complot.
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- Et pourquoi cela ?
- Mais mon cher Guise, le roi, connaissant vos projets, va vous proclamer criminel de lèse-majesté, si ce n'est déjà fait, et dès cette minute même, si je vous donne un conseil, je serai considéré comme votre complice.
- Suis-je donc devenu meshui une sorte de pestiféré, dit Guise, que personne ne m'ose approcher ?
- Je vous reçois chez moi ce jour et cette nuit et je ne peux pas faire plus. Vous avez mille fois raison de vous croire très menacé, mais c'est à
vous, et à vous seul, de décider de ce que vous allez faire.
Guise me quitta le lendemain à la pique du jour fort froidureusement et sans le moindre merci pour mon hospitalité. Je demandai en aparté à
Monsieur de Saint-Clair de se porter avec lui au ch‚telet d'entrée sous prétexte de lui rendre honneur, en réalité pour observer quelle direction il allait prendre : le Nord ou le Sud. Et la carrosse du duc de Guise s'en alla, suivi de l'oeil déprisant de mes Suisses qui avaient soigné et referré cinq de leurs chevaux et bichonné et nourri les autres, sans recevoir, au départir, la moindre piécette < pour leur graisser les roues", comme eussent dit les Italiens.
J'étais si trémulant de savoir quel chemin Guise allait prendre, celui de Paris ou celui de la Provence, que dès qu'il eut passé le ch‚telet d'entrée j'allai à la rencontre de SaintClair, et marchai si vite que Nicolas pouvait à peine me suivre.
- Eh bien, criai-je de loin à Saint-Clair, quelle direction a-t-il prise ?
- Le Sud.
- La Dieu merci! m'écriai-je. Il retourne en Provence.
Et je regagnai à grands pas mon logis suivi de Nicolas, toujours sur mes talons.
- Monseigneur, dit Nicolas, dès que nous e˚mes atteint le haut du perron, peux-je vous poser question ?
- Pose !
- Pourquoi êtes-vous si heureux que Monsieur de Guise ait pris la route du Sud ?
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- Parce que cela veut dire qu'il s'en retourne en sa Provence au lieu de gagner Paris.
- Et pourquoi est-ce important qu'il retourne en sa Provence ?
- Parce qu'il va la quitter.
- Pardonnez-moi, Monseigneur, mais je n'entends goutte à ce propos. Il est heureux qu'il retourne en sa Provence parce qu'il va la quitter ?
- Eh oui ! ¿ peine arrivé, il va racler jusqu'au dernier écu ses coffres, remplir ses boursicots, et non sans jeter un regard mélancolique sur son palais du gouverneur, sur son ch‚teau o˘ il donnait de si belles fêtes, il gagnera l'étranger, probablement l'Italie.
- Pourquoi l'Italie, Monseigneur ?
- C'est le pays le plus proche rappellera le plus sa Provence.
- Et pourquoi va-t-il ainsi s'exiler de soi ?
- Pour éviter les bons soins du bourreau.
- qu'il avait mérités ?
- Largement. Ramentois, je te prie, qu'il est entré dans un complot avec Gaston et Montmorency pour abattre le roi de France. Elles étaient trois, ces pauvres ambitieuses grenouilles ! Après la défection de Guise, elles ne seront plus que deux. quant à la Provence, dès lors que Guise part, elle restera fidèle à son roi.
et dont le climat lui
CHAPITRE XVI
Belle lectrice, je quiers d'avance votre pardon : vos beaux yeux vont pleurer. Et moi-même je confesse que rien ne me fait plus chagrin que le malheureux destin du duc de Montmorency.
Les Dieux lui avaient tout donné : une haute ascendance, des aÔeux illustres, un maréchalat de France, le gouvernement d'une province renommée pour sa douceur de vivre, une apparence qui faisait de lui, à la Cour, le parangon de la beauté virile, une épouse adorable qui n'adorait que lui, une affabilité si chaleureuse et si généreuse qu'elle lui valait beaucoup d'amis, une santé de corps si émerveillable que son médecin lui prédisait la longévité de Lesdiguières 1, et enfin par ses biens propres et ceux de sa femme, il était si bien garni en pécunes que même s'il avait vécu deux ou trois vies dans le faste et la dissipation, il n'e˚t pu épuiser ses coffres... Et la question, belle lectrice, que je me pose est celle-ci: comment Montmorency a-t-il pu hasarder tout ce qu'il était et tout ce qu'il avait dans une équipée aussi folle, je dirais même aussi puérile, que celle que je vais conter, alors qu'on e˚t pu dire de lui, pour citer le poète latin, qu'il e˚t été "trop heureux, s'il avait connu son bonheur
> ?
1. Le maréchal de Lesdiguières mourut à quatre-vingt-trois ans. Devenu veuf neuf ans plus tôt, il se remaria à soixante-quatorze ans.
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Il est vrai qu'il nourrissait, comme on l'a vu, de sérieux griefs personnels contre Richelieu. La suppression de son titre d'amiral de France, et de son droit d'épave, lui avait enlevé de hautes fonctions et de gros revenus.
Mais il baignait aussi dans un entourage o˘ chacun, pour des raisons différentes, haÔssait Richelieu. Son épouse, Marie-Félicie des Ursins, était par sa naissance liée aux Médicis et voulait mal de mort au <i persécuteur" de la reine-mère. L'évêque d'Elbène, que Montmorency admirait, pensait que Richelieu disparu, on pourrait enfin appliquer le concile de Trente et éradiquer les protestants par le fer et le feu. Le duc de Guise, gouverneur de la proche Provence, dont le père avait été le roi de Paris, rêvait lui aussi d'un grand destin. En outre, les circonstances paraissaient favorables. Le roi était d'une santé fragile, les horoscopes annonçaient sa mort pour la fin de l'année, et il allait sans dire que ceux qui, avant cette mort, se seraient rangés dans le camp de Gaston, recevraient alors la récompense de leur choix.
Gaston, dans les missives qu'il faisait parvenir à Montmorency par l'intermédiaire de l'évêque d'Elbène, le caressait prou. Des trois conspirateurs, Montmorency était le seul à< savoir la guerre ". Pendant le siège de La Rochelle, il avait, sur l'ordre de Louis, combattu Soubise qui faisait le e
dég‚t "sur les arrières de l'armée royale, et l'avait contraint à se réembarquer pour l'Angleterre. Enfin, il s'était illustré dans la campagne d'Italie en prenant Veillane et Saluces au duc de Savoie.
Rien ne permet d'armer que Gaston ait promis àMontmorency, le jour o˘ il deviendrait roi, la connétablie, suprême dignité à laquelle deux de ses ancêtres avaient déjà accédé. Mais en lui écrivant que l'armée avec laquelle il comptait envahir le royaume avait été recrutée par le duc de Lorraine et par les Espagnols, il semble qu'il l'ait volontairement induit en erreur. Car c'était peu de chose, en définitive, que cette force-là : une petite armée mercenaire de mauvais soldats. Mais il est possible que Gaston lui-même, qui vivait
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dans ses rêves et ne savait rien de la guerre, se soit trompé tout le premier sur sa valeur.
Dès que Gaston, plein d'un illusoire espoir, pénétra en France, il fut rejoint, suivi, talonné, mais non attaqué, par la cavalerie du maréchal de La Force et par l'infanterie du maréchal de Schomberg, c'est-à-dire par deux formations qui n'avaient pas leurs égales en Europe. Belle lectrice, vous allez, se peut, quérir de moi pourquoi lesdites forces, au lieu de talonner Gaston, n'attaquaient pas tout de gob sa pauvre petite armée.
C'est que ni La Force, ni Schomberg ne devaient courir le risque, en engageant le combat, de blesser ou de tuer l'héritier présomptif de France.
Et cela, qui le savait mieux que Gaston, à qui son impunité permettait, quand et quand, de tirer l'épée contre son aîné, sans affronter le moindre danger ?
De reste, dès que la situation lui paraissait un peu trop périlleuse, il se retirait vivement et rentrait chez lui, c'est-àdire chez les ennemis de sa patrie. Ce n'était, en fait, qu'une petite guerre qui lui permettait, de prime, de se mascarader glorieusement en chef d'armée, et ensuite de faire la paix avec son aîné en tirant de lui quelques avantages, le plus souvent financiers.
Néanmoins, dans sa marche à travers la France pour gagner le Languedoc et rejoindre Montmorency, Gaston t‚cha de rallier à sa cause les villes sur son chemin, proclamant qu'il s'agissait de jeter bas le ministre qui avait réduit le roi en esclavage...
L'argument était un peu gros et ressemblait beaucoup aux stupidités qu'avaient hurlées quotidiennement les crieurs du Pont-Neuf à l'instigation de la cabale. Dijon n'y fut pas sensible, ni la Bourgogne, et en fait, aucune des villes que sur son chemin Gaston essaya de rallier à sa cause ne se laissèrent prendre. Pour toute réponse, elles lui closèrent leurs portes au bec.
Montmorency se plaignit plus tard que Gaston, qu'il avait prié de retarder son invasion, pénétr‚t trop tôt en France, ce qui ne donna pas à son allié
le temps qu'il e˚t fallu pour
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ameuter la population du Languedoc afin qu'elle prît parti contre le pouvoir royal. Mais ce n'est là qu'une illusion de plus dans une entreprise qui en comporta plus d'une. <4 Plus tôt" ou " plus tard ", c'e˚t été tout du même. ¿ part quelques évêques qui se prononcèrent en faveur de Montmorency pour les raisons que l'on sait, et qui pesaient peu dans un conflit armé, Montmorency ne rallia personne àsa cause. Toulouse, la plus grande et la plus belle des villes du Languedoc, fit savoir qu'elle demeurait adamantinement fidèle au roi. Les protestants, qui avaient conçu pour Louis une gratitude infinie de ce qu'il leur e˚t baillé l'…dit de gr
‚ce, se fermèrent à tout appel de rébellion. ¿ part quelques gentilshommes qui se rallièrent à Montmorency par amitié, la population ne se souleva pas. Et Montmorency en fut réduit à un petit coup de force à l'intérieur de l'assemblée des …tats du Languedoc qu'il avait convoquée dans son ch‚teau de Pezenas.
¿ mon sentiment, ce qu'il accomplit là fut fort peu glorieux et encore moins habile. Une transaction entre le roi et les …tats était intervenue quant à la levée de la taille, dont les Languedociens étaient contents : d'ores en avant, les commissaires du roi dans le Languedoc seraient remplacés par des commissaires nommés par les …tats. Montmorency avait accepté et signé cet accord. Et là, tout soudain, en présence des …tats, il le dénonça. Grande fut l'indignation, et haut et fort le tollé chez les députés du roi, sans toutefois que rien d'insolent f˚t prononcé.
Montmorency prit néanmoins une décision qui est et restera unique dans les annales : il fit arrêter les députés qui le désapprouvaient, et comme l'archevêque de Narbonne qui présidait la séance protestait contre cette brutale procédure, il le fit à son tour emprisonner.
Dans la confusion qui suivit, les députés qui lui étaient acquis décidèrent d'armer la province sans nommer ni préciser contre qui on l'armait. Cette sotte petite ruse ne trompa personne, et dès que le roi apprit ce qui s'était passé, il déclara coupables de lèse-majesté au premier chef tous ceux
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qui soutiendraient < Monsieur 1 " dans son entreprise de guerre civile.
En même temps, toujours prompt en ses décisions, il fit prendre les armes aux gardes françaises, aux gardes suisses et aux régiments de Navarre et de Vervins, pour se porter contre les rebelles. Rien que ces noms-là eussent fait frémir Montmorency s'ils avaient pu résonner à son oreille. En revanche, ce qu'il connut, et qui le plongea dans le désespoir, ce fut l'armée de Gaston, quand Gaston, en juillet, le rejoignit à Lunel.
Havre de gr‚ce ! quel ramassis de pauvres hères c'était là! Défaits, boitillants, toussotants, exténués. On avait d˚ les faire trotter trop vite, leur accorder trop peu de temps aux étapes, et les nourrir fort mal.
¿ mau chat, mau rate ! Ce n'est certes pas Louis qui e˚t agi ainsi, lui qui veillait, je dirais quasiment comme un père, sur la santé de ses soldats.
Et non plus Richelieu, l'admirable intendant, gr‚ce à qui le pain, le vin, et le pot arrivaient toujours à l'heure, les éclopés étant soignés sans tant languir à l'étape, les malades reconnus tels par les barbiers-
chirurgiens, aussitôt évacués.
Je conterai plus loin, je ne dirais pas le combat, mais l'escarmouche de Castelnaudary o˘ fut battue et dispersée en un tournemain la petite armée de Gaston. quant à Montmorency, il fut en toutes les parties du corps, hors les vitales, blessé, transporté au Capitole de Toulouse, à la fois pour le soigner de ses blessures et lui faire son procès. Mais avant ce procès, Richelieu quit de moi de l'aller voir sur son lit de souffrances, visite qui ne préjugeait en aucune façon du choix qu'on allait faire de lui : la mort ou le pardon. Richelieu, qui était la raison même, essayait seulement d'entendre par mon truchement ce qui s'était passé dans l'esprit de ce 1. Titre donné traditionnellement au frère cadet du roi.
2. Proverbe périgourdin: ¿ mauvais chef, mauvais soldats!
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grand féodal pour qu'il choisît de se jeter follement dans une entreprise, dès lors qu'il savait qu'elle était perdue d'avance.
Je craignais, étant tenu par la cabale comme une des ‚mes damnées du cardinal, que Montmorency noul˚t me recevoir, mais il n'en fit rien. Dans l'isolement o˘ il était gardé, sans doute était-il avide de nouvelles. Il me fit à vrai dire ni bon ni mauvais accueil. Il est difficile d'être hautain quand on est couvert de pansements de la tête aux pieds, le plus ensanglanté étant celui qui entourait sa gorge, tant est qu'à l'abord je craignis qu'il ne p˚t parler, pour la raison que le docteur médecin m'avait appris que gisant sur le champ de bataille, le sang lui coulait de par la bouche. En fait, sa voix était faible et lente, mais distincte assez. Chose étonnante, ce n'est pas moi, mais lui qui posa la première question.
- Duc, dit-il, je suppose que vous venez me dire ce que l'on va, faire de moi ?
- Nullement, Monseigneur.
Les ducs et pairs étant égaux entre eux, ce "
Monseigneur "dont j'usais n'était pas imposé par l'étiquette et ne faisait référence qu'à son illustre lignée, et aussi le fait qu'il était maréchal-duc, ce qui le haussait d'un cran au-dessus de moi.
Bien que sa face demeur‚t impassible, Montmorency battit un cil, ce qui me donna à penser que dans la situation qui était meshui la sienne, il ne laissait pas d'être sensible àcette courtoisie.
Je repris
- Monseigneur, si j'étais venu pour vous dire la décision qui va être prise à votre sujet, j'eusse été accompagné par le garde des sceaux.
- En effet.
Il se tut, et sentant l'angoisse qui le poignait, je pris sur moi de l'éclairer un peu plus.
- En fait, Monseigneur, à'steure aucune décision n'est prise. Le roi et son ministre en sont encore à délibérer àvotre endroit.
- Oui-da! dit Montmorency avec une profonde amertume. Je sais comme les choses, dans ce cas-là, se passent.
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Richelieu écrit et propose au roi un mémoire fort habile o˘ il plaide d'abord pour la mansuétude, ensuite pour la sévérité. Si vous me promettez de ne pas répéter mon propos, je vous dirais que cette façon de présenter de prime la plaidoirie, ensuite le réquisitoire, me paraît tout à plein chattemite...
- Monseigneur, dis-je, je vous promets de ne pas répéter ce propos.
- Et pourquoi? reprit-il en se posant à lui-même la question dont sans doute il e˚t voulu ouÔr la réponse de ma bouche. Parce que Richelieu, s'il veut la mort du pécheur, est trop habile pour ne point bailler plus de force à son réquisitoire qu'à sa plaidoirie. Il s'agit donc d'une fausse impartialité qui se donne les couleurs de la vraie.
Montmorency se tut, ce discours l'ayant fatigué. Et quant à ce qu'il venait de dire, je n'étais pas loin, pour parler à la franche marguerite, de lui donner raison. Cependant, ne pouvant ni acquiescer ni le contredire, je demeurai coi. Montmorency, sauf en politique, ayant beaucoup de finesse, il ne fut pas sans deviner ce que je pensais, et il devint à mon endroit plus amical. Je me ramentois à ce propos ce que m'avait dit Fogacer : ce n'était pas seulement parce qu'il était beau, mais aussi parce qu'il était fin, que les dames étaient si raffolées de lui. Le beau sexe ne souffre ni les lourdauds ni les balourds.
- Eh bien, Duc, dit-il avec une sorte d'enjouement, quel renseignement êtes-vous venu quérir de moi ?
- Monseigneur, dis-je, la Dieu merci, je ne suis ni juge ni procureur. Mais j'oserai toutefois quérir de vous pourquoi vous vous êtes lancé à l'assaut de Castelnaudary, alors que vous saviez d'avance que l'affaire était déjà
perdue.
- Oh! je l'ai su beaucoup plus tôt! Je l'ai su dès que Gaston m'ayant rejoint à Lunel, j'ai vu son armée. Et en voyant ce ramassis de mauvais soldats, j'en conclus que le premier choc avec les royaux le briserait en miettes.
- Saviez-vous à ce moment-là, Monseigneur, que le roi avait déclaré
criminel de lèse-majesté au premier chef quiconque soutiendrait Gaston ?
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- Je le savais.
- Saviez-vous que Schomberg occupait Castelnaudary et fortifiait la ville ?
- Je le savais.
- Saviez-vous que Louis, à la tête de ses régiments d'élite, descendait la vallée du Rhône à votre rencontre, tant est que menacé à l'ouest par Schomberg, vous l'étiez aussi par le roi venant du nord ?
- Je le savais.
- Et que décida Gaston en ce prédicament ?
- De gagner Castelnaudary et d'affronter Schomberg.
- Mais c'est une longuissime trotte de Lunel à Castelnaudary, et quand la misérable petite armée de Gaston parvint à destination, dans quel état était-elle ?
- ¿ vrai dire, misérable.
- Vous n'aviez donc aucun espoir de vaincre ?
- Aucun.
- que cherchiez-vous donc en livrant bataille ?
- Pour moi?
- Oui, Monseigneur, pour vous.
- La mort après un farouche et ultime combat.
- N'y avait-il pas d'autre solution ? Par exemple, quitter Gaston, qui lui, de toute façon, ne risquait ni la captivité ni la mort, et prendre comme Guise le chemin de l'exil.
- En effet, j'eusse pu prendre cette décision. Mais elle e˚t été contraire à l'honneur.
Cette phrase me laissa béant.
- Elle e˚t été contraire à l'honneur ?
- Assurément! N'avais-je pas donné ma parole à Gaston? Je ne pouvais donc la trahir.
J'eus alors forte envie de lui dire qu'il y avait bien pis que manquer de parole à Gaston: c'était trahir le roi. Je ne sais si Montmorency devina ma pensée, mais prétextant sa fatigue il mit fin assez brusquement à notre bec à bec. Je pris alors congé de lui avec beaucoup de mercis, assez béant de sa franchise, laquelle me toucha fort, car j'y sentis le désespoir de n'avoir pas réussi sa mort comme il l'e˚t souhaité : au coeur de la bataille et les armes à la main.
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Schomberg, après sa victoire à Castelnaudary, prit le chemin de Paris et choisit, comme dernière étape, Montfortl'Amaury, pour la raison que le campement était facile et vaste sur le camp Henri IV, et aussi parce qu'il désirait m'encontrer en mon domaine d'Orbieu. J'en fus fort joyeux, et Catherine aussi, car le maréchal étant à ses yeux, comme aux yeux de tous, le parangon de la fidélité conjugale, elle me le donnait souvent en exemple et e˚t voulu qu'il me fréquent‚t davantage, espérant que sa fidélité
finirait par déteindre sur moi. Et comme je lui faisais remarquer que je ne l'avais encore jamais trompée, elle répliqua qu'en effet, jusque-là, c'était vrai, mais qu'elle était continuellement en doute que je continuasse cette fidélité, car dès qu'une jolie femme apparaissait en quelque endroit que ce f˚t, mes yeux brillaient et mon corps trahissait aussitôt par son frémissement la violence de mes appétits.
- N'est-ce pas injuste, confiai-je un jour à Nicolas, que Madame la duchesse me préjuge coupable avant que je le sois ?
- Pardon, Monseigneur, dit Nicolas, mais avec mon infini respect, peux-je vous dire que Madame la duchesse n'a pas, se peut, tout à fait tort, à tout le moins dans la description qu'elle fait de votre comportement à la vue d'une jolie femme.
- Nicolas, dis-je avec sévérité, tu es un traître. …tant mon écuyer, tu devrais prendre mon parti.
- Mais c'est bien ce que je fais, dit Nicolas avec un damnable sourire, devant Madame la duchesse, car devant vous, je ne sais pourquoi, cela me troublerait de vous débiter des mensonges.
- La peste soit de toi, pendard ! m'écriai-je. Tu trouves encore le moyen de me dauber ! Nicolas, t'ai-je déjà baillé un soufflet ?
- Non, Monseigneur, vous n'êtes pas ce genre de maître.
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- C'est bien pourtant ce qui va t'arriver, si tu t'obstines à me dauber.
Là-dessus, je lui saisis la nuque de la main gauche et la serrai, mais sans le douloir vraiment. Le croiriez-vous ? Le galapian rit aux anges, mais en faisant d'affreuses grimaces comme si je l'étranglais...
Mais revenons, lecteur, à nos moutons, c'est-à-dire àSchomberg, lequel me parut à la fois jouir d'une émerveillable santé, et trahir en même temps une humeur triste et marmiteuse. Dès que le dîner fut terminé, Catherine s'excusa de nous quitter, disant qu'elle voulait s'assurer qu'Emmanuel se f˚t bien endormi. En réalité, ce n'était là qu'un prétexte pour rassasier son insatiable appétit à le voir, car à'steure, il dormait tout ococoulé
sur le vaste tétin de notre Honorée.
Dès que Catherine fut hors, je ne laissai pas de demander à Schoxnberg ce qu'il pensait du combat de Castelnaudary.
- Je sais, dit Schomberg. ¿ moi-même le roi me l'a demandé par écrit, mais vous n'ignorez pas, autant je suis àl'aise sur un champ de bataille, autant je me sens déconforté une plume à la main. Cependant, si vous voulez bien me dire ce que vous savez, je compléterai ou corrigerai votre récit, vous priant toutefois de me citer en votre rapport comme votre source principale...
Je lui promis de le faire, et je lui dis alors ma r‚telée de ce que j'avais appris. Schomberg l'écouta, tantôt en haussant les épaules et tantôt en levant les yeux au ciel, ce qui, j'imagine, voulait dire que mon récit était loin d'être fidèle aux faits.
- Hélas, mon ami, dit Schomberg quand j'eus fini, vous avez tout faux: itinéraire et combat. Primo, Gaston pour gagner Lunel et rejoindre Montmorency ne passa pas par Toulouse, mais par l'Auvergne.
- On m'a dit pourtant que Toulouse noulut lui déclore ses portes.
- Toulouse annonça à cor et cri qu'elle se closerait comme huître à sa venue, mais elle n'eut pas à le faire, car Gaston ne passa pas par là. En fait, c'est Dijon qui lui claqua
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la porte au bec. Et comme néanmoins il approchait des murs de la ville, celle-ci lui tira une salve de coups de canon, dont un boulet faillit l'atteindre. Secundo, la peinture que vous faites de ses mercenaires pour déprisante qu'elle soit, est encore très au-dessous de la réalité. C'était, en fait, gens de sac et de corde qui, sans en avoir reçu l'ordre, envahissaient tout soudain un village, forçaient femmes et filles et jusqu'aux fillettes impubères, pillaient ensuite les maisons pour se faire une picorée 1, après quoi, avant de départir, ils br˚laient tout. quand Gaston les vit à ces exploits, il menaça de pendaison ceux qui pillaient et forçaient filles. La réponse ne se fit pas attendre : quand il se réveilla le lendemain, le tiers de son armée avait disparu.
- Le recrutement sur le chemin de gentilshommes hostiles à Richelieu ne compensa-t-il pas cette perte ?
- Très insuffisamment. Beaucoup qui avaient promis de loin à Gaston de se joindre à lui, de près se dérobèrent. D'autres, qui eussent respecté leur parole, s'en délièrent, dès qu'ils virent le ramassis de mercenaires avec lequel Gaston comptait affronter les armées royales.
Pour moi, gr‚ce aux rediseurs qui surgissaient partout o˘ l'intérêt du royaume l'exigeait, je savais, au jour près, ce qui se passait dans le camp de Gaston en Lunel. J'appris ainsi qu'il s'agissait d'un triumvirat car le comte de Moret, b‚tard d'Henri IV, qui, on s'en ramentoit, avait t‚ché de favoriser l'évasion de la reine-mère en la faisant admettre dans la place forte de La Capelle, s'était joint en fin de compte àGaston et à
Montmorency.
"Je voulus alors savoir des rediseurs qui de ce trio commandait. Mais leur réponse: u Tous les trois en principe, mais personne en réalité ", combien qu'elle me par˚t de prime peu satisfaisante, s'avéra dramatiquement juste dans la suite de cette aventure.
u Toujours par les rediseurs, j'appris l'intention des 1. Butin.
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rebelles de me venir attaquer à Castelnaudary, et m'ayant battu, de conquérir ensuite le Languedoc... Je fus béant ! M'attaquer, moi, Schomberg, qui était si bien remparé, et avec quoi, Seigneur ? avec une cavalerie qui ne dépassait pas huit cents chevaux, et une infanterie moitié
moins nombreuse et composée de vaunéants. Et qui pis est, ils m'allaient attaquer dans mes murs, sans échelles, sans canons, et j'en jugerais, sans même un seul pétard pour t‚cher de pétarder mon huis! Du diantre si je peux entendre, même à ce jour, l'enfantillage qui fut le leur.
" Or, j'avais le choix, à leur approche, entre deux solutions demeurer entre mes murs et les recevoir avec des salves de canon accompagnées par une mousquetade nourrie. Mais cette solution présentait un évident inconvénient. De cette façon, je les repoussais certes, mais je ne les battais pas.
" Je décidai donc de les attendre, à faible distance de mes murs, dans une plaine fermée de dextre et de senestre par deux coteaux, évitant ainsi de leur part toute manoeuvre tournante. En outre, cette plaine était bordée par un ruisseau qui n'était pas, à vrai dire, une défense, car on le pouvait aisément traverser à cheval, mais une sorte de frontière morale que les rebelles devraient franchir pour attaquer, l'épée à la main, les fidèles serviteurs de leur roi.
" Si l'armée de Gaston avait été une véritable armée commandée par un capitaine sachant la guerre, ledit capitaine aurait de prime attendu que tous ses combattants fussent rassemblés, et là, hors de portée des mousquets adversaires, il aurait étudié la situation avant de l'affronter.
Ce sont là des principes simples, mon cher duc, dictés par le bon sens, et tout ce qu'il y faut de plus, c'est un apprentissage sur le terrain et sous le feu de l'ennemi.
"Mais déjà, j'avais appris, en envoyant quelques enfants perdus 1 à la rencontre de leur troupe, qu'ils cheminaient
1. Des enfants perdus sont des soldats volontaires que l'on envoie reconnaître l'ennemi et déclencher son feu, afin de pouvoir situer o˘ il se dissimule.
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dans un ordre qui n'indiquait pas quel était le chef de l'expédition, car le comte de Moret venait le premier avec ses gentilshommes, ensuite Montmorency avec les siens, et Gaston enfin qui marchait en queue, bien qu'il f˚t, par le sang, le premier des trois, et celui qui avait initié la rébellion. Mais surtout, ce qui me laissa béant, c'est que l'attaque se fit follement, à la volée, sans rassemblement des troupes, sans concertation des chefs, et par la soudaine et insensée décision d'un seul.
" En effet, dès que le comte de Moret aperçut l'armée royale superbement rangée en bataille, les mousquetaires sur trois rangs dans le fond, et les cavaliers répartis sur les deux côtés, les uns et les autres silencieux, graves et attentifs, il fut pris d'une sorte de délire, et poussant son cheval au-delà du ruisseau, il se jeta à l'attaque, entraînant dans la mort les gentilshommes qui le suivaient.
" Ce carnage s'achevait quand Montmorency survint, et voyant Moret et les siens hachés par la mitraille, follement, lui aussi, il sauta le ruisseau avec ses gentilshommes et s'enfonça, l'épée à la main, dans la mêlée.
Toutefois, les mousquets n'étant pas encore rechargés, ce fut cette fois un combat de cavalerie avec le dénouement que l'on sait, le duc sabrant et étant sabré, jeté enfin à bas de son cheval, et capturé.
Lecteur, le récit de Schomberg s'arrête ici, mais pour moi je voudrais ajouter ceci qu'il ne dit pas ou ne voulut pas dire. quand Gaston parvint enfin sur les lieux, tout était fini. Et vous pensez bien, lecteur, qu'il e˚t bien voulu, lui aussi, se jeter dans la bataille, mais aussitôt ses serviteurs, ses conseillers et ses gentilshommes se pressèrent autour de lui pour le supplier de n'en rien faire : c'e˚t été sa mort. Et j'ajouterais, quant à moi : c'e˚t été aussi la leur...
Gaston retira alors ce qui lui restait de troupes à distance pour bivouaquer, et le lendemain, ayant repris ses esprits, il écrivit au cardinal-infant qui gouvernait les Pays-Bas : " Le champ de bataille m'est demeuré ", ce qui était littéralement vrai car après l'escarmouche, Schomberg s'était retiré
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derrière les murs de Castelnaudary, mais militairement archifaux, car Gaston avait perdu le comte de Moret, le duc de Montmorency et bon nombre de gentilshommes, c'està-dire le plus valable de sa petite armée, les mercenaires ne s'étant, quant à eux, mêlés que fort mollement au combat.
Néanmoins, le lendemain, Gaston ne craignit pas d'offrir de nouveau le combat à Schomberg.
- Et que lui avez-vous répondu, mon cher Schomberg ?
- J'entends bien qu'il ne me proposait la bataille que pour que je la refusasse. Et c'est bien ce que je fis : <
Monseigneur, dis-je, vous ayant, bien à contrecoeur, tué hier beaucoup de vos gentilshommes, je m'en voudrais de vous en tuer d'autres à'steure, et d'autant plus inutilement que le roi et sa puissante armée ne vont pas tarder à me rejoindre. "
"Gaston se retira alors d'un air hautain, paonnant comme s'il m'avait battu, et comme je l'appris plus tard, il dépêcha le sire~de Chaudebonne à
Montpellier o˘ se trouvait le roi, afin de venir à composition avec lui.
Au moment des négociations entre le roi et son cadet, Louis, désirant demeurer à Montpellier, enjoignit à son frère de s'arrêter à Béziers, la négociation se faisant par l'intermédiaire d'un secrétaire d'…tat et du sire de Chaudebonne.
Et c'est ici, lecteur, qu'éclate la légèreté, pour ne pas dire la puérilité
de Gaston. quoiqu'il f˚t visiblement et piteusement vaincu, à son frère aîné il demanda la lune, d'aucunes de ses exigences étant si exorbitantes qu'elles en devenaient risibles. Les voici, une par une.
Primo, le duc de Montmorency devra être gracié et libéré. Secundo, la reine-mère sera remise dans ses biens. Tertio, le roi devra donner à son cadet un million d'or pour rembourser le roi d'Espagne et le duc de Lorraine des frais qu'ils avaient encourus pour lui bailler une armée.
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Gaston, il va sans dire, n'obtint rien de tout cela, seulement le pardon royal pour lui-même, et ceux de ses serviteurs qui se trouvaient avec lui devant Castelnaudary. Cette clause excluait ceux de ses conseillers qui étaient demeurés à Bruxelles, à savoir Le Coigneux, Monsigot et Vieuville, que le roi et le cardinal tenaient pour les vrais inspirateurs des rébellions de Gaston. Au sujet de Montmorency dont Gaston réclamait la gr
‚ce, le roi roidement répondit: " Montmorency est venu combattre mes troupes, et il a été pris commandant une armée contre moi, et ayant l'épée à la main teintée du sang de mes fidèles sujets. "
Cette phrase donna à réfléchir à Gaston, tant elle pouvait s'appliquer à
lui-même. Il y vit une menace pour sa vie, et ne se sentant plus en sécurité en France, derechef il se réfugia àBruxelles.
En ce qui me concerne, d'ordre de Richelieu, je gagnai Toulouse pour y demeurer jusqu'à ce que Montmorency f˚t jugé et exécuté, et remontai ensuite en Paris et y retrouvai avec transport ma petite bien-aimée dont la beauté me consola de toutes les horreurs de cette guerre fratricide. Mais le cardinal - qui savait tout, et par conséquent mon arrivée - ne me laissa pas à Catherine plus qu'une petite journée de bonheur, car dès le lendemain il m'envoya quérir par un de ses mousquetaires. Et une fois que je fus là, sans perdre son temps en paroles, il me demanda tout de gob ce que j'avais tiré de Montmorency lors de la visite que je lui avais faite à Toulouse, tandis qu'il gisait sur son lit de douleurs. Je lui en fis aussitôt le récit qu'il écouta, comme toujours, d'une oreille avide, mettant en magasin tout ce que je disais dans sa prodigieuse mémoire. Et quand je lui dis que Montmorency, sentant très vite que l'affaire était perdue, noulut s'en retirer, comme Guise auparavant avait
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fait, parce qu'il voulait par point d'honneur rester fidèle àGaston, il s'exclama
- L'honneur ! Ces grands féodaux n'ont que ce mot-là au bec! Mais l'honneur, ils ne le respectent qu'entre eux! Hors de leur petit cercle, ils l'ignorent ou l'oublient. Montmorency a juré trois fois fidélité à
Louis. La première fois au couronnement, la deuxième fois quand Louis l'a fait maréchal de France, et la troisième fois quand il le nomma gouverneur du Languedoc. Et qu'a-t-il fait, notre Montmorency, de ces serments et de cette fidélité ? Il les a piétinés sans que sa conscience le remordit le moindre. Voyez ce que les Guise firent à Henri III dans le passé : un roitelet qui n'avait plus de capitale. Et ce que fit notre reine-mère quand elle était régente : la pauvre courait après les Grands avec des sacs d'or pour les ramener à l'obéissance, ce qui, évidemment, les incitait à
recommencer leurs rébellions.
Après un silence, reprenant, en le modifiant, un mot de Louis, Richelieu dit: " Cet …tat ne sera jamais monarchique que lorsque le roi aura limé
crocs et griffes à ces gens-là. "
De retour en mon hôtel des Bourbons, ma Catherine, qui mignotait Emmanuel, le confa sans tant languir à Honorée (sur qui je me gardai bien de jeter un oeil, f˚t-il furtif) et m'entraîna dans le petit salon rose qu'elle aimait.
Et là, elle quit de moi ce que Richelieu m'avait demandé, et comme il ne s'agissait de rien qui f˚t secret, je lui en fis un récit succinct.
- Et sur le procès de Montmorency, vous a-t-il questionné ?
- Il n'avait pas à le faire. II y assistait, bien que fort à la discrétion.
quant au roi, il s'en abstint complètement et préféra rester dans sa chambre de l'archevêché. Cependant, chaque soir Richelieu lui en disait sa r‚telée.
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- M'ami, poursuivez de gr‚ce.
- Avant que le procès ne commenç‚t, le cardinal dépêcha Monsieur de Guron pour faire remarquer àMontmorency qu'étant duc et pair, il avait le droit de demander à être jugé à Paris, et non à Toulouse.
" ¿ quoi Montmorency répondit d'une façon très civile
<4 - Nenni! Nenni! Je ne sais pas chicaner ma vie.
- Et comment se conduisit-il devant les juges ?
- M'amie, à Toulouse, on appelle les juges les " capitouls
., du nom du Capitole o˘ ils siègent.
- Les " capitouls
> ! quel joli mot!
- C'est langue d'oc, comme " s'ococouler " que tant vous aimez.
- Hélas! Pauvre Montmorency, dit-elle, je doute qu'il se soit beaucoup ococoulé au Capitole!
- M'amie, que croyez-vous ? qu'on l'y serr‚t en geôle! Havre de gr‚ce ! Il couchait dans une belle chambre, servi par deux valets.
- Et comment se conduisit-il pendant son procès ?
- Avec la plus parfaite bonne gr‚ce. Il répondit aux questions des capitouls avec franchise, même quand cette franchise l'accusait davantage.
Cependant, dans ses aveux, il ne montra ni forfanterie, ni bravura, mais une sorte de courtois repentir. Tout à plein certain du sévère verdict des capitouls, il se fit faire pour le jour de ses adieux à la vie un " habit d'exécution ", tout de toile blanche.
- Tout de toile blanche ! N'était-ce pas un peu puéril ?
- M'amie, n'était-ce pas un peu touchant ?
- Si fait, Monsieur mon mari. Mais pourquoi choisir la toile comme dernier habit ?
- J'imagine par humilité.
- Et pourquoi blanche ?
- J'imagine que Montmorency désirait, une fois que sa punition terrestre l'aurait purgé de son crime, apparaître vêtu d'innocence devant le Seigneur.
- Et ses immenses biens, que devinrent-ils ?
- Peu avant la condamnation royale, il apprit que d'ordre 391
du roi ses biens étaient confisqués'. Il écrivit alors au roi et quit de lui la permission de disposer de certains meubles. Le roi acquiesça. Et Montmorency légua à Richelieu un petit salon dont la pièce maîtresse était un tableau par Carrache représentant saint Sébastien mourant 2. Ce n'était là ni captatio benevolentiae, ni appel à mansuétude, mais seulement le repentir d'avoir, avec incivilité, refusé de donner ledit tableau au cardinal, quand il le lui avait demandé.
¿ cet instant de mon récit Catherine m'interrompit et dit, passant du coq à
l'‚ne
- Chez qui étiez-vous logé à Toulouse?
- Chez le comte de la Haute Frau, le gouverneur de la ville. ¿ vrai dire, je ne le voyais pas souvent. Il était fort occupé.
- Est-il marié ?
- qui-da, et son épouse Françoise est, la Dieu merci, la meilleure des hôtesses, étant avec tous si bonne, si chaleureuse, et à ses enfants et à
ses petits-enfants si affectionnée.
- Et de son physique, comment est-elle ?
- Blonde, l'oeil bleu.
- Et sa charnure ?
Nous y voilà! m'apensai-je, infiniment titillé en mon for.
- Bien rondie.
- Et bien entendu, vous l'aimiez prou.
- Mais bien entendu, je l'aimais prou.
¿ cet instant, je ne laissais pas d'ouÔr quelques petits serpents siffler autour de ma tête, et avant qu'ils ne me piquassent, je me h‚tai de dire la vérité.
- M'amie, y trouveriez-vous à redire ? N'est-il pas naturel chez un frère d'aimer sa sueur tendrement ?
- que me dites-vous là ? Madame de la Haute Frau est votre sueur ? Mais vous ne m'en avez jamais parlé !
- Mais si. quand je fus visiter mes deux frères à Nantes, 1. Ils furent remis plus tard aux deux sueurs de Montmorency.
2. Ce tableau est aujourd'hui au Louvre.
392
je vous ai dit que j'avais deux sueurs, lesquelles étaient mariées et établies dans le Midi de la France.
- Et votre autre sueur ?
- Elle se nomme …lisabeth, et c'est la forte femme dont parlent les …
critures. Elle est très élégante, elle a beaucoup d'esprit et gère au mieux tout ce qu'elle fait.
- Et l'aimez-vous autant que Françoise ?
- Tout autant, mais vu son caractère et le mien, nous avons eu jadis nos petites querelles.
- Vous admettez donc, Monsieur mon mari, que vous n'avez pas un caractère facile.
- Madame, seuls les saints ont un caractère facile, et ils n'y ont pas grand mérite, puisqu'ils ne sont pas mariés.
¿ quoi Catherine sourit, ce qui me soulagea prou, car elle e˚t pu tout aussi bien se remochiner de cette pique.
- Revenons, dit-elle, à nos tristes moutons.
- Eh oui, et ils ont raison, m'amie, d'être tristes, car le crime de lèsemajesté au premier chef était patent; les aveux de l'accusé le confirmaient amplement; aucune circonstance n'était atténuante ; et le verdict était fatal. Le trente octobre 1632, le duc de Montmorency fut condamné par les capitouls de Toulouse à avoir la tête tranchée sur la place du Salin. Selon la coutume propre à Toulouse, la sentence fut lue deux fois. La première fois dans la salle du jugement, la seconde fois dans la chapelle du Capitole.
- …trange répétition ! dit Catherine.
- Se peut que la première lecture soit destinée aux hommes, et la seconde au Seigneur. N'est-ce pas une grandissime décision que de prendre à un être vivant la vie que le Seigneur lui a donnée
- Et comment le condamné accueillit-il la sentence ?
- Avec une grande courtoisie : " Messieurs, dit-il, je vous remercie, et toute votre compagnie, à qui je vous prie de dire de ma part que je tiens cet arrêt de la justice du roi pour un arrêt de la miséricorde de Dieu.
Priez Dieu qu'il me fasse la gr‚ce de souffrir chrétiennement l'exécution que l'on vient de lire.
>
393
- La phrase est courtoise, dit Catherine, mais elle est aussi contradictoire. Comment peut-on considérer une condamnation à mort comme un arrêt de la miséricorde de Dieu ? La miséricorde céleste ne s'exprime pas par la hache !
- Se peut, m'amie, que l'esprit de Montmorency était quelque peu troublé
par la sentence qu'il venait d'ouÔr.
- Et pendant ce temps, reprit-elle, que disait et que faisait le roi ?
- Eh bien, je vous l'ai dit, il était dans sa chambre de l'archevêché et il apprit la sentence à son lever en présence d'une trentaine de courtisans, lesquels étaient là fort anxieux à l'idée qu'un grand seigneur comme Montmorency p˚t mourir sous la hache du bourreau comme le dernier des assassins.
" Se peut pour imposer aux présents le silence, le roi s'était mis à jouer aux échecs avec Monsieur de Guron. Et un grand silence régnait dans la chambre quand quelqu'un toqua à l'huis. Louis fit signe à Beringhen d'aller déclore. Monsieur de Charlus entra, et non sans un certain air de pompe, il se mit à genoux devant le roi et dit
<
- Sire, je viens de la part du duc de Montmorency vous apporter son collier de l'ordre du Saint-Esprit et son b‚ton de maréchal dont vous l'avez ci-devant honoré, et vous dire, en même temps, qu'il meurt avec un sensible déplaisir de vous avoir offensé, tant est que loin de se plaindre de la mort à laquelle il est condamné, il la trouve trop douce par rapport au crime qu'il a commis.
- Mon ami, dit Catherine, n'est-ce pas pitié que le duc n'ait pas éprouvé "
ce sensible déplaisir d'offenser le roi " au moment o˘ il se jeta à
l'attaque de l'armée royale à Castelnaudary ?
- M'amie, l'infatuation du grand féodal lui g‚te souvent la jugeote. Vivant dans un rêve de gloire, il ne voyait plus la disproportion des forces, ni la trahison à la foi jurée. Peux-je poursuivre, mon petit belon ?
- Votre petit belon vous oit des oreilles et vous mange des yeux.
394
- quelle n'est pas ma joie et soulas d'être croqué ainsi !
- Mais qui est ce Monsieur de Charlus que j'ois nommer pour la première fois ?
- Un gentilhomme dont le coeur est bon, et la langue méchante.
- Et le roi souffre les méchantises ?
- Pour peu qu'elles ne le concernent pas, le roi accueille toutes les méchantises, tant il est avide d'être renseigné sur tous. Toutefois, au moment que je dis, ce n'était pas la vipère qui l'emportait chez Monsieur de Charlus, mais la compassion la plus chaleureuse. Les larmes lui coulaient des yeux, grosses comme des pois, et à genoux devant Sa Majesté, il lui embrassait les pieds en le suppliant de surseoir à l'exécution du duc de Montmorency. Voyant quoi, tous les courtisans qui se trouvaient là
se mirent eux aussi àgenoux et demandèrent d'une seule voix la gr‚ce du condamné.
- Et que fit le roi ?
- Il leva la main. On fit silence. Et la face elle aussi toute chaffourrée de chagrin, mais sans larmes, Louis prononça des paroles qui me frappèrent par leur rigueur.
- Et que dit-il ?
- "Non, Messieurs, il n'y aura point de gr‚ce. Il faut que Montmorency meure. On ne doit pas être f‚ché de voir mourir un homme qui l'a si bien mérité. On doit seulement le plaindre de ce qu'il soit tombé par sa faute dans un si grand malheur.
> Eh bien, m'amie, qu'êtes-vous apensée ?
- que le roi e˚t pu tout aussi bien se contenter d'embastiller Montmorency comme il l'a fait pour Bassompierre.
- Nenni, nenni, m'amie! Les deux cas sont du tout au tout différents.
Bassompierre n'est pas un grand féodal, un duc au nom illustre comme Montmorency, gouverneur d'une grande province. Bassompierre est un Allemand naturalisé Français et avant tout un soldat, un bon soldat. Il s'est laissé
entraîner dans un complot contre le cardinal au moment de la maladie du roi à Lyon. Ce n'est pas " un criminel de lèse-majesté au premier chef ". Il a intrigué. Il
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n'a pas pris les armes contre son roi. On s'est donc contenté de l'arrêter et de le serrer en Bastille.
< En revanche, la condamnation de Montmorency à mort répond, elle, à une véritable inquiétude concernant la nouvelle stratégie de Gaston. Au moment o˘ Gaston fortifia Orléans, il avait débauché pas moins de quatre ducs pour combattre avec lui le roi. Et comme il n'y eut pas de combat, l'exil fut leur lot. Dans l'affaire de Castelnaudary, Gaston réussit à rallier à sa cause deux ducs parmi les plus considérés, Guise et Montmorency. Guise s'exila de soi à temps sans engager le fer, mais Montmorency, lui, s'est battu, et le roi a fait de lui un exemple qui est un avertissement très fort aux autres ducs, afin qu'ils n'écoutent plus d'ores en avant le chant des sirènes. Imaginez, mon amour, la situation d'un royaume o˘ cinq ou six ducs, gouverneurs de province, se révoltent en même temps contre le roi leur souverain. Ne serait-ce pas le moment rêvé pour les Espagnols des PaysBas, les Lorrains, et les Impériaux, de franchir nos frontières et d'envahir notre pays ?
- Lecteur, Madame la duchesse d'Orbieu noulant rien ouÔr de l'exécution de Montmorency de peur de tomber dans les pleurements et la désolation, peux-je te prier de me prêter l'ouÔe pour que je t'en fasse le récit, lequel compte des particularités si intéressantes que je ne voudrais pas qu'elles demeurent ignorées.
- Eh, Monsieur! je suis béant! Eh quoi! Je n'en crois pas mes oreilles !
Vous excluez pour la première fois le bec àbec avec votre belle lectrice !
- Je ne l'exclus pas. Je ne voudrais pas la voir, elle aussi, verser des larmes. Cependant, lecteur, accordez-moi que je m'adresse souvent à vous.
- Oui-da ! Mais par de brefs clins d'yeux d'homme àhomme, jamais pour des questions importantes.
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- Lecteur, remplaçant la belle lectrice, vous jouirez de tous les privilèges attachés au bec à bec, questions comprises.
- Fort bien donc. Je vous ois.
- Lecteur, de prime, sachez bien qu'un duc condamné àmort jouit même alors de quelques privilèges octroyés par le roi. L'usage à Toulouse est d'exécuter le condamné deux heures après la sentence. On octroya à
Montmorency un jour entier pour se mettre en paix avec sa conscience. Il reçut la permission d'écrire des lettres et il en écrivit trois. Mais pour des raisons que j'ignore, le roi ne laissa passer qu'une seule, celle adressée à Madame son épouse. Secundo, l'exécution, selon la sentence, devait avoir lieu publiquement sur la place du Salin. Le roi ordonna qu'elle se ferait hors de la vue du populaire, à l'intérieur du Capitole, dans la cour, et que personne n'y assisterait, sauf le prévôt et ses archers, les officiers de la ville et leur capitaine, les capitouls, et je le cite en dernier, bien qu'il ne soit pas le moindre, le nonce Bagni, que j'accompagnais en qualité de truchement, et qui était là pour donner au pape une description véridique de l'exécution. La raison en était que les folliculaires à la solde de Gaston n'allaient pas faillir à déverser sur l'événement un monceau de fallaces et de perfidies que le roi voulait d'avance démentir.
e En fait, Louis accorda à Montmorency toutes les gr‚ces qu'il p˚t, y compris celle de ne pas être touché par le bourreau.
- Et pourquoi cela ?
- Parce que le bourreau, lecteur, étant considéré comme un personnage inf
‚me, le seul fait d'être touché par lui était déshonorant. Voici une autre particularité que je te voudrais signaler: sans qu'on l'e˚t voulu le moindrement du monde, le fait d'avoir le cou tranché à Toulouse était dans le malheur une sorte de privilège, car le procédé qu'on y utilisait par la mise à mort était si s˚r qu'il excluait la possibilité que le bourreau manqu‚t son premier coup de hache, tant est qu'au grand dol et souffrance du supplicié, le bourreau
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devait alors recommencer à le frapper deux ou trois fois pour arriver à ses fins. C'est ce qui s'était passé, à la grande horreur des assistants, pour le pauvre maréchal de Marillac quelques mois plus tôt.
" ¿ Toulouse, les deux rebords extérieurs de la hache sont insérés dans les rainures pratiquées dans deux longs montants de bois maintenus à la verticale 1. La tête du condamné ayant été placée sur le billot entre ces deux montants de bois, le bourreau n'a qu'à enlever la clavette qui, une toise plus haut, maintient la hache et celle-ci coulisse alors entre les deux montants de bois avec la vitesse de l'éclair, et sa vitesse, ajoutée à
son poids, lui donne une telle force qu'elle sépare d'un seul coup la tête du tronc.
" Le coeur me battit quand accompagné par son confesseur je vis Montmorency paraître, dans la cour du Capitole, un crucifix à la main, et vêtu de son habit d'exécution, tout de toile blanche. Ayant passé la grande porte du Capitole, il s'arrêta et regarda derrière lui la statue d'Henri IV qui la surmontait.
" - que regardez-vous, Monseigneur ? dit alors le prêtre.
" - L'effigie de ce grand monarque dont j'ai eu l'honneur d'être le filleul. je me souviens de lui comme d'un prince très bon et très généreux.
"…tait-ce là une critique voilée de la rigueur pratiquée àson propre égard par le fils de ce grand monarque? je l'ignore. Mais si tel est le cas, Montmorency oubliait que la bonté d'Henri IV ne l'avait pas retenu de condamner à mort un de ses meilleurs lieutenants, le maréchal de Biron, coupable, lui aussi, de haute trahison.
" Montmorency monta d'un pas alerte les marches de l'échafaud, et se trouvant face à face avec le bourreau, il lui demanda de ne le point toucher. ¿ quoi le bourreau répondit avec beaucoup de respect qu'il le devait pourtant, ses
1. L'invention tristement fameuse du docteur Guillotin n'était donc pas si nouvelle. (Note de l'auteur.)
cheveux étant trop longs pour la hache. Montmorency, alors, le laissa faire sa coupe, il se banda lui-même les yeux, mais il eut des difficultés à
poser sa tête sur le billot. Craignant que l'on ne prît ces difficultés pour de la couardise, il dit tout haut que son cou étant navré en maintes places depuis Castelnaudary, il avait du mal à se placer bien. Il recommanda ensuite au bourreau d'avoir soin que sa tête ne tomb‚t point de l'échafaud à terre, et ayant à la parfin trouvé une position commode, il dit au bourreau d'une voix forte
" - Frappe hardiment.
" Et il ajouta
" - Seigneur jésus, recevez mon ‚me.
" La hache tomba, et le sang jaillit si haut qu'il éclaboussa la statue d'Henri IV
Dès que Catherine fut hors, je dis à Schomberg que le roi m'avait chargé
d'ouÔr les uns et les autres sur le combat de Castelnaudary afin de lui pouvoir présenter un récit complet et cohérent de l'affaire.
CHAPITRE XVII
Au grand déplaisir de Catherine, le roi me dépêcha avec Fogacer à Bordeaux en novembre 1632 afin d'y rencontrer Richelieu, Anne d'Autriche et la Chevreuse, lesquels étaient de retour de Brouage que Son …minence avait tenu àmontrer à la reine, tant il se paonnait d'avoir fait d'un modeste havre un port, remparé au surplus côté terre par des fortifications. Et c'était là, en effet, une oeuvre remarquable, mais vous jugerez, lecteur, de l'intérêt que notre petite reine pouvait y prendre...
Par malheur, sur le chemin du retour, à Bordeaux, Richelieu tomba malade, les coquebins de cour arguant aussitôt qu'il n'avait pu supporter plus d'une semaine la compagnie de deux femmes. Le roi en apprit promptement la nouvelle et, comme j'ai dit déjà, dépêcha sur les lieux Fogacer et moi : Fogacer pour t‚cher de guérir le ministre de son intempérie, et moi, pour éviter que l'entourage de la reine ne profit‚t de sa faiblesse pour entreprendre contre lui.
Dès qu'il eut vu Richelieu, Fogacer ne me cacha pas qu'il était assez mal allant, ayant un aposthume à " la porte de derrière " que les médecins soignaient par la diète, la saignée et la purgation.
Dès qu'il eut examiné le cardinal, Fogacer le pria de bien vouloir lui permettre de lui parler de son mal à la franche
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marguerite. Et sur un < oui " que Richelieu lui fit de la tête, il reprit
- …minence, la diète et la saignée vous affaiblissent, et la purgation traite le dedans au lieu de traiter le dehors. Ce qu'il faut, c'est crever l'aposthume, car celui-ci ne crèvera pas de soi, comme celui du roi à Lyon.
- Et le pouvez-vous faire ?
- Moi, non. Mais je pourrais assurément trouver àBordeaux un barbier-chirurgien, propre et suffisant, qui pourra, en un tournemain, vous opérer.
Ainsi fut fait, et par la gr‚ce de Dieu, le cardinal, deux jours plus tard, était debout, non pas tant gaillard qu'il e˚t voulu en raison de la diète qu'il avait subie, mais comme disait à mon père la Malicou sa cuisinière: "
La faim est une intempérie qui se guérit vite, quand on a du pain dans sa huche. "
J'étais à Bordeaux l'hôte du gouverneur, et à peine Richelieu fut-il de nouveau gaillard que je reçus la visite d'une garcelette qui eut quelque peine à parvenir jusqu'à moi, tant on était sourcilleux, à Bordeaux, sur l'apparence et les manières des visiteurs. Et il faut bien dire que la Zocoli, avec sa pimplochure éclatante, son décolleté généreux, sa hanche ondulante et son parler parisien pointu et précipité, pouvait inspirer au regardant quelques mésaises.
Raison pour laquelle Monsieur de La Rousselle, le maggiordomo du gouverneur de Bordeaux, quand Nicolas lui eut déclos la porte, demanda de prime à me voir, et m'ayant vu, me pria avec la plus grande courtoisie de lui dire si je connaissais la personne qui était avec lui, et si j'étais consentant à
la recevoir. Je dis " oui " assurément, et m'en retournai très vivement jusqu'à mon petit salon, laissant à Nicolas le soin d'accueillir ma visiteuse. Je vous laisse à deviner, lecteur, ce que Monsieur de La Rousselle aurait pensé, s'il avait pu voir la Zocoli sauter à mon cou et se lover autour de moi comme un petit serpent. Ce qu'elle fit assurément, mais plus tard et loin de ses yeux. L'huis reclos sur ledit maggiordomo, je ne laissais pas de craindre que ce
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f˚t Nicolas qui subît la tornade. Et en effet, lorsque enfin il amena la Zocoli dans mon petit salon, il avait les cheveux tout ébouriffés et la vêture en désordre. Pour moi, sachant qu'il n'y avait qu'une chose au monde qui, au moins temporairement, p˚t détourner la Zocoli de son insatiable appétit pour le sexe fort, je lui fis aussitôt servir du vin et des friandises de gueule, qu'elle gloutit avec une joyeuseté qui faisait plaisir à voir.
- M'amie, dis-je à la parfin, que fais-tu céans ?
- Monseigneur, je suis chambrière de la duchesse de Chevreuse, et comme elle est intime avec la reine...
- Intime ?
- Intimissime. Elle la suit partout o˘ elle va, et c'est ainsi que nous f˚mes à Brouage avec le cardinal, et sommes de retour à Bordeaux. Pour moi, je suis furieuse contre les Bordelais...
- .Et pourquoi donc ? Ce sont fort bonnes gens, honnêtes et laborieux.
- Il se peut, Monseigneur, mais moi, je les trouve froids comme des concombres. je recherche par toute la ville le chanoine Fogacer, et de partout je me fais repousser avec horreur par les Bordelais.
- M'amie, dis-je avec un sourire, ce doit être l'effet que leur font ton décolleté, ton pimplochement, la brièveté de ton cotillon, et l'ondulation de tes hanches.
- Ah pour cela! cria-t-elle comme indignée, mon cul fait ce qu'il veut! je n'y peux rien ! Vais-je me contraindre à marcher comme un homme, alors que femme je suis ?
- Et pourquoi veux-tu encontrer le chanoine Fogacer ?
- Vous savez bien pourquoi, dit-elle d'un air entendu.
- Oui, je t'entends, mais là o˘ il gîte on ne te laissera pas entrer.
- Et o˘ gîte-t-il ?
- ¿ l'évêché.
- Diantre ! s'écria-t-elle, levant au ciel ses bras potelés. De pis en pis!
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- De gr‚ce, m'amie, n'invoque pas le diable quand tu parles de l'évêché !
- C'est que le diable y a peut-être ses petites entrées, comme dans le ch
‚teau du cardinal de Guise votre cousin...
- M'amie, ceci nous égare. Revenons à nos moutons. Monsieur le chanoine Fogacer prend céans ce jour d'hui sa repue de midi. Ajouterai-je une assiette pour toi ?
- Avec joie, Monseigneur.
Comme elle achevait, Nicolas, après avoir longuement toqué à l'huis, mais faiblement de peur de nous déranger dans notre entretien, jeta à la Zocoli, à son entrant, un regard à la fois subreptice et friand et me dit
- Monseigneur, Monsieur de La Rousselle derechef est céans. Il demande si vous connaissez Monsieur le maréchal de Schomberg qui, comme vous, loge chez lui en ces lieux. Si oui, il pense que vous aimeriez peut-être l'aller visiter sur l'heure. Il est on ne peut plus mal...
Tout alarmé, j'y courus et je trouvai mon pauvre ami étendu sur sa couche, p‚le comme la mort, et luttant pour son souffle, les yeux clos. quand je lui pris la main, il ouvrit à demi les paupières, les referma, et parut vouloir parler, mais il ne le put. Son souffle devint de plus en plus rauque, et quelques minutes plus tard, il expira. Tous ceux qui étaient là
se mirent à genoux, souvent avec des larmes qu'on n'e˚t pas attendues chez de vieux officiers, et commencèrent à prier à voix haute à l'unisson.
Chez tous, la stupéfaction s'ajoutait au chagrin, tant Schomberg nous paraissait b‚ti à chaux et sable, si plein de réserves de forces qu'il ne les pourrait épuiser jamais, sans jamais p‚tir en campagne des maux dont souffraient la plupart d'entre nous : catarrhe, mal de gorge, courbature, dérèglement du gaster ou des entrailles; un homme enfin, dans toutes ses parties, si favorisé des Dieux, qu'il paraissait indestructible.
Fogacer me dit à l'oreille qu'il s'était levé à la pique du jour, qu'il avait vaqué à ses t‚ches coutumières, pris gaiement sa repue de midi, et tout soudain, comme il se levait de
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table, il s'était écroulé à terre, p‚le, sans voix, ayant de grandes difficultés à reprendre son souffle. "
On me prévint, ajouta-t-il, j'accourus, mais il mourait déjà, et faute de le pouvoir confesser, je lui administrai l'extrême-onction... De reste, qu'aurait pu me confesser cet homme qui, en notre monde dévergogné, brillait de toutes les vertus ?... "
Ayant achevé son récit, Fogacer, me voyant chancelant, sans voix et comme hors de mes sens, me bailla une forte brassée, et m'aida à me mettre à
genoux, en quoi il fit bien, car mes jambes ne me portaient plus. Une fois à genoux et mon torse reposant sur le côté de la couche o˘ gisait mon pauvre Schomberg, terrassé comme un Hercule en bronze tombé de son socle, je me sentis mieux, mais bien que je fusse infiniment triste, dépit et chagrineux, je ne pus verser une seule larme. Et quand je voulus prier, l'angoisse de voir départir de cette terre le compagnon que, hors mon père, j'admirais le plus au monde, tant me poignait la gorge que je ne pus articuler les mots d'un Pater. Je t‚chai alors de prier au-dedans, en mes mérangeoises, et sans articuler, mais cela ne me réussit en aucune façon.
Chacun sait que prière est chant ou récitation : il me semblait que le Seigneur ne pouvait m'ouÔr. Incapable que j'étais alors de mêler mon oraison à celle des serviteurs, des officiers, et des amis qui étaient là, agenouillés autour du lit funèbre, je fermai les yeux et tombai dans un grand pensement de Monsieur de Schomberg, lequel me fit grand mal.
En ce monde o˘ tout passe et efface même, à la longue dans nos remembrances, les visages des êtres que nous avons aimés, permettez-moi, lecteur, de vous ramentevoir qui était le maréchal de Schomberg.
De longue date, mais surtout à partir du xvie siècle, nos rois avaient renforcé leurs armées par des mercenaires allemands qui bientôt furent beaucoup mieux considérés que de simples mercenaires, car ils étaient vaillants, fidèles, durs à la peine, et fort disciplinés. Leurs officiers aussi, cadets impécunieux de bonne noblesse allemande, venus en France chercher gloire et fortune, étaient excellents, et l'un 404
d'eux, colonel des reîtres (comme on appelait alors les cavaliers germaniques), fut naturalisé français en 1570 par Charles IX.
Cinq ans plus tard, il lui naquit un fils qui, bien que de mère et de père allemands, hérita à sa naissance la nouvelle nationalité de ses parents. Et plus tard, à l'‚ge d'homme, il succéda à son père dans ses charges, devint à son tour maréchal de camp général des troupes allemandes en France. Son mérite, ou plutôt ses mérites, étaient si évidents qu'il devint par la suite gouverneur de La Marche, conseiller d'…tat, lieutenant général, grand maître de l'artillerie, et enfin en 1625, maréchal de France. Hélas, en 1629, le roi le nomma surintendant des finances, poste pour lequel il était singulièrement mal qualifié, n'entendant rien aux mathématiques et moins encore aux pécunes. D'aucuns renards, dans son ombre, s'en avisèrent, et ne craignirent pas de l'accuser devant le roi des malversations qu'ils avaient eux-mêmes commises. Le roi, qui était alors d'autant plus jaloux de son pouvoir royal que la reine-mère l'en avait tenu éloigné si longtemps, se montra à la fois h‚tif et implacable, et sans s'éclairer plus outre, disgracia tout de gob Schomberg.
Tout béjaune que j'étais alors, j'eus l'immense audace d'aller me jeter aux pieds de Louis et de le supplier de diligenter une enquête sur la gestion de Schomberg. Le roi me foudroya du regard et je crus qu'il allait sur l'heure m'embastiller pour avoir osé révoquer en doute son jugement, ce qui, à ses yeux, était alors quasiment un crime de lèse-majesté. Mais ma jeunesse, mes larmes, les grands services rendus par mon père au sien, et aussi le souci que Louis eut toujours d'être juste, me sauvèrent. L'enquête fut faite, les méchants, confondus, Schomberg innocenté. Toutefois, fort sagement, on ne lui rendit pas les finances, mais on le remit à sa place véritable : à la tête d'une armée.
Belle lectrice, j'ai fait ce conte dans un des volumes de mes Mémoires et si je vous le ramentois céans, ce n'est point pour m'en paonner, mais parce qu'il peint le roi en ses jeunes années vif, coléreux, précipiteux, c'est-
à-dire tel
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qu'il était, avant que Richelieu commenç‚t à lui apprendre, avec une prudence et un tact infinis, son métier de roi. Si ce jour-là je rendis à
Schomberg ce service, il me rendit, et il rendit au royaume entier, un immense service en chassant les Anglais de l'île de Ré qu'ils occupaient, mais sans avoir pu se saisir de la forteresse o˘ Toiras et moi-même étions enfermés depuis des mois, invaincus, mais après ce longuissime siège, quasiment morts de verte faim. ¿ la Cour qui juge légèrement de tout et se soucie peu du bien du royaume, Schomberg était surtout réputé pour son adamantine fidélité à son épouse, tant est que Catherine me le donnait perpétuellement en modèle. Mais à la Cour, on en faisait de chaudes gorges, des épigrammes et des chansonnettes, dans lesquelles - ô finesse ! - on reprochait àSchomberg d'avoir les doigts trop gourds pour dégrafer un vertugadin...
Il avait tant de mérites et il avait remporté tant de victoires dans toutes ses campagnes, qu'il ne parlait qu'à contrecoeur de la dernière, celle de Castelnaudary qu'il tenait pour dérisoire. ¿ ce sujet, je l'ai ouÔ dire qu'il e˚t souhaité que Montmorency ait succombé à ses blessures, plutôt que d'avoir à l'arrêter et à le livrer à la justice du roi. ¿ Toulouse, par un de ces scrupules de conscience qui le rendaient si cher à ses amis, il noulut assister à l'exécution de Montmorency. Et comment aurait-il pu alors imaginer que, dix-sept jours plus tard, il le rejoindrait dans la mort ?
quand Fogacer eut fini ses oraisons, je m'approchai de son oreille et lui dit sotto voce : " J'ai chez moi une pénitente qui porte un nom italien et qui désire que vous l'entendiez sur l'heure en confession. - En ce moment ?
" dit Fogacer, ses sourcils se relevant sur les tempes. " Mon cher chanoine, disje, vous savez bien que le service du roi n'attend pas. "
Avant de quitter cette chambre, je jetai un dernier coup d'oeil au 406
corps sans vie de Schomberg, me disant, la gorge serrée Comment est-ce Dieu possible que ce soit le dernier regard ? " quel immense étonnement plein de dol vous étreint alors le coeur ! La mort est-elle donc possible ? Mon père disait que toute religion est promesse de vie après la mort, mais comme personne n'est jamais revenu de l'au-delà pour nous dire ce qu'il en est de cette promesse-là, nous prions pour qu'elle soit vraie -
cette prière même, mille fois répétée, nous donnant de l'espoir. Dans la chambre de mon hôtel de la rue des Bourbons à Paris, comme dans l'église de mon domaine d'Orbieu, je prie tous les dimanches, soit avec mon domestique à Paris, soit à Orbieu avec mes manants, pour les conforter dans l'espoir que leur vie, courte et laborieuse, ne se sera pas déroulée pour rien. Je le fais, et pour eux et pour moi, car ma foi et la leur, de s'être liées dans cette oraison, se confortent mutuellement.
quand, accompagné de Fogacer, je regagnai mes appartements, ce que je vis, en pénétrant dans le petit salon, m'étonna. La Zocoli était assise, ou plutôt allongée dans une des plus belles chaires à bras, et paraissait ensommeillée, heureuse, les yeux mi-clos, les lèvres entrouvertes, donnant le sentiment d'un inouÔ bien-être, ce genre de bien-être que l'on voit chez un chat quand il a bien mangé et quand il se repose de tout son long sur le tapis devant le feu. Non loin d'elle, Nicolas était pauvrement assis sur une escabelle, les deux coudes sur les genoux, et les deux mains soutenant son visage tout chaffourré de chagrin et de déquiétude. je lui en aurais demandé la raison, si je n'avais pas eu alors d'autres chiens à fouetter.
Après une prompte repue, et sans mot piper sur la mort de Schomberg, je laissai dans sa désolation le pauvre Nicolas, et m'enfermai dans un cabinet attenant avec Fogacer et la Zocoli. Elle lui apprit ce que je savais déjà, qu'elle était meshui chambrière chez la duchesse de Chevreuse, depuis la journée des Dupes, sur la recommandation de son maggordiomo qui avait quelques raisons, bonnes et intimes, de vouloir du bien à notre garcelette.
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- Et qu'en est-il, demandai-je, des relations de la duchesse et de la reine ?
- Intimes.
- Intimes ?
- Intimissimes. ¿ la lettre on ne se quitte plus ! On s'entrebaise, on s'entracolle, on caquette, on jase, on invente à l'infini bricoles et chatonnies. En Paris, dans ma rue qui n'est point trop bien famée, on dirait qu'elles sont comme cul et chemise.
- La reine ! m'amie, la reine! dit pieusement Fogacer.
- Aussi ne le dirai-je pas, Monsieur le Chanoine, dit la Zocoli avec de petites mines gracieuses, ayant trop de respect pour ces hautes dames.
- Bref, dis-je, ce ne sont entre elles que parlotes.
- Oui-da ! parlotes, confidences, lettres lues et écrites ensemble.
- Et complots politiques ?
- Je le croirais, car la duchesse envoie d'innumérables lettres en tous pays : Angleterre, Lorraine, PaysBas, Espagne, lesquels, si j'en crois le peu que je sais, ne sont pas amis de notre roi. Mais la duchesse excelle aussi dans les lettres d'amour. Elle les écrit avec le plus grand soin et après avoir fait des brouillons, que, bien s˚r, je ne laisse pas quand et quand de recueillir ensuite dans sa corbeille...
- Et que dit-elle en ces missives à ses admirateurs ?
- Ah ! la duchesse est aussi rusée et rouée que pas une fille de bonne mère en France ! De ses admirateurs, elle exige adoration et soumission. En revanche, elle promet tout, mais elle ne donne rien.
- Et quel est présentement le peu heureux élu ?
- Monsieur de Ch‚teauneuf.
- Le garde des sceaux ?
- Lui-même.
- Vramy ! dit Fogacer en se redressant sur sa chaire et le sourcil froncé.
Voilà qui change tout!
Il y eut alors un silence. Et Fogacer, en m'envisageant avec 408
le dernier sérieux, me dit en latin . < Non est parva res, sed res magni ponderis 1. "
- M'amie, dis-je, à votre sentiment, jusqu'o˘ la chevrette veut-elle aller avec Ch‚teauneuf ?
- ¿ ce qu'il en vienne à haÔr Richelieu, et à faire tout ce qu'elle veut, en trahissant le roi. Et pour cela, elle prétend que Richelieu est amoureux d'elle, et fait tout pour le séparer de Ch‚teauneuf. quant à elle, elle lui promet tout, pourvu qu'il soit soumis. Voici un fragment de brouillon écrit de sa main qu'avec votre permission j'aimerais vous lire.
- Nous vous oyons, m'amie.
- " Je vous assure, écrit-elle à Ch‚teauneuf, que je vous commanderai toujours, et vous ordonne de m'obéir non seulement pour suivre votre inclination, si elle vous y convie, mais pour satisfaire à mon désir qui est de disposer absolument de votre volonté... "
- Et le fol consent à cela ? dis-je.
- ¿ le voir avec elle, il y consent.
- Si j'en crois mes oreilles, dit Fogacer, la chose est gravissime ! Ch
‚teauneuf est ministre, membre du Grand Conseil du roi, il connaît des secrets d'…tat. Et en réalité, ce n'est plus le roi ni Richelieu qu'il sert, mais cette encharnée diablesse, ennemie jurée de ce grand ministre.
Je repris
- Et comment ces dames, en leur intimité, parlent du roi et du cardinal ?
- Ah, Monseigneur! dit la Zocoli en rougissant, je n'oserai vous le répéter, tant cela est grossier, vilain et mal sonnant.
- Vramy ?
- Vramy, Monseigneur! Elles parlent d'eux comme parlent entre elles des harengères des halles ! qui dirait que ce sont là reine et duchesse ?
J'aurais, moi, vergogne àrépéter leurs propos, tant ils sont ordes, sales, et dégo˚tants. Ils me saliraient la bouche.
- Fais-le toutefois pour m'obéir.
1. " Ce n'est pas là petite chose, mais chose d'un grand poids" (ital.).
409
- Fi donc! Je n'oserai!
- Je te l'ordonne.
- Je le dirai donc à la parfin, mais bien à contrecoeur. quand Son …minence le cardinal a souffert de son aposthume à la porte de derrière, la reine et la chevrette lui ont trouvé un surnom, que toutes deux ont répété à l'envi, en en faisant de chaudes gorges.
- Et quel fut ce surnom ?
- "
Cul pourri."
- Dieu bon ! dit Fogacer, que cela est fin et galant!
Et béants, nous échange‚mes des regards.
- Et lors, m'amie, repris-je, dis-moi meshui le pire de ce qu'elles disaient du roi.
- Nenni, nenni, monseigneur. Point ne le dirai! C'est trop vilain! La tête sur le billot, et la hache sur la nuque, je ne le dirais pas !
- I)is-moi, du moins à mots couverts et langage poli ce qu'elle lui reprochait.
- Eh bien, elle disait tout cru que si elle n'avait pas encore de dauphin, cela n'était pas d˚ à ses successifs avortissements 1, mais à la débilité
du roi.
- C'est là propos déshonté ! dis-je avec feu. Je tiens de feu le docteur Héroard que Louis s'allait coutumièrement coucher avec la reine plusieurs fois par mois. Comment croire, dès lors, que toutes ces conceptions de la reine se soient faites par l'opération du Saint-Esprit ?
- Et comment supporter, dit Fogacer, que la reine alimente par ses insinuations les vicieux caquets de la Cour ? Cependant, le délicat de la chose, reprit-il
sera de répéter ces méchantises au roi.
- J'y ai songé, dis-je. Aussi ne les redirai-je pas tout de gob au roi, mais à Richelieu... Richelieu, lui, peut tout dire.
¿ ce moment-là, la Zocoli prit la parole, et chose qui nous laissa béants, en faveur de la reine.
après un silence,
1. On disait alors " avortir
>, et non o avorter".
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- Monseigneur, dit-elle en tournant vers moi son petit bec, il ne faut pas trop en vouloir à la reine. La Cour l'a tant brocardée pour ses avortissements qu'elle t‚che d'en faire retomber la faute sur le roi.
- Ce sera meshui au roi de lui pardonner, dit Fogacer, comme il a fait tant de fois déjà. Pour nous, notre rollet n'est pas de juger, mais seulement de rapporter ces propos. qu'ils soient bas et damnables n'est pas notre affaire.
Fogacer voulut partir avant la Zocoli, et je devinais bien pourquoi, tant la garcelette attirait le regard dans la rue par sa démarche et sa vêture.
Au moment o˘ Nicolas déclouit l'huis pour lui, Fogacer me donna une forte brassée et me dit à l'oreille : " Ne pleurez pas trop ce brave, ce bon Schomberg. Il serait plutôt à envier, tant il a bien vécu sa vie, aimé et respecté de tous. " Et il partit de son pas alerte. Je ne suis pas s˚r que le fait d'avoir bien vécu sa vie puisse vous consoler de la mort, mais de toutes les façons l'amitié de Fogacer me fit beaucoup de bien.
La Zocoli, au départir, voulut accoler Nicolas et moi, ce que j'acceptai du bon du coeur, mais ce que Nicolas noulut, montrant à la garcelette une face chagrine et rancuneuse. Tant est que retournant au salon o˘ mon valet nous servit quelques friandises de gueule et un gobelet de mon vin de Bourgogne, je demandai à Nicolas pourquoi diantre il montrait une si triste figure à
la Zocoli. ¿ cette question, les larmes lui coulèrent des yeux, grosses comme des pois.
- Monseigneur, dit-il, je suis un misérable ! J'ai trompé mon Henriette !
- Avec la Zocoli ?
- Hélas! Et que le diable emporte la m‚tine!
- Fi donc ! Une si bonne rediseuse ! Et que t'a-t-elle fait ?
- Monseigneur, à peine étiez-vous hors pour courre au chevet de Monsieur de Schomberg, que cette chatte en chaleur se jette sur moi, m'accole, me crible de poutounes la face, le cou, la bouche, et qui pis est, elle réussit à fourrer sa menotte dans mon haut-de-chausses et m'empoigne par le...
- Le nephliseth.
- qu'est cela ?
- C'est le mot que tu cherchais. Il est en hébreu, pour ne pas affronter la délicatesse des dames.
- Et l'entendront-elles ?
- Les dames entendent tout.
- Hélas, Monseigneur, il se passa alors une chose étrange avec cette diablesse. Plus sa menotte me raidissait, plus mes bonnes résolutions mollissaient. Tant est qu'à la parfin je me retrouvai sur l'avérée démone, la coqueliquant àla fureur, tandis qu'elle poussait soupirs, cris et hurlades àfaire tomber les murs.
- Voilà qui était, du moins, très récompensant.
- Ah, Monseigneur! Je ne l'éprouvais pas ainsi ! Tandis que j'achevais cette horrible fornication, j'eus le sentiment d'être entouré par des diables hurleurs qui m'allaient faire cuire dans leurs chaudrons pour l'éternité.
- Nicolas, n'oublie pas, je te prie, la miséricorde divine. Le Seigneur Dieu ne condamne pas si vite les pécheurs, dès lors qu'ils se confessent et se repentent.
- Ah Monseigneur ! dit Nicolas, les pleurs ruisselant derechef sur sa juvénile face. Ce n'est pas là encore le pire ! Le pire m'attend, quand il me faudra en Paris confesser mon péché à Henriette.
- Parce que tu comptes le lui dire ?
- N'est-ce pas mon devoir ?
- Mais point du tout! Ce ne serait qu'ajouter folie àfolie ! Pourquoi infligerais-tu à la pauvrette un chagrin tel et si grand qu'il la condamnerait à te suspicionner jusqu'à la fin des temps ?
- Je ne sais. Mon confesseur est si sévère, il se peut qu'il me fasse de cet aveu à Henriette une obligation.
- Dans ce cas, il n'y aurait aucun droit. Pourquoi faut-il faire souffrir une innocente ? Confesse-toi plutôt au chanoine Fogacer. Il connaît la vie.
Et il ne te jugera pas, lui, comme le ferait un moine escouillé en cellule.
Dès que Nicolas se fut rebiscoulé à l'idée de confesser son 412
péché à Fogacer, et à lui seul, je le dépêchai chez le cardinal, afin qu'il dît à Charpentier que je désirais avoir l'honneur de rencontrer Son …
minence dès que possible afin de lui répéter une redisance du plus grand intérêt. Nicolas, à qui je recommandai de ne point s'aller fl‚ner sur les bords de la Gironde, dont la largeur l'ébahissait, mais de faire sa course en toute hastiveté, partit au galop, et revint plus vite que le vent me dire que le cardinal départirait de Paris le lendemain sous le coup de huit heures du matin, et que j'eusse à le suivre dans ma propre carrosse et qu'il me recevrait dans la sienne à la plus proche étape.
Ce qui se fit. J'en fus fort aise, car cette fin novembre était fort froidureuse, et la carrosse du cardinal, fort bien tempérée par les chaufferettes sur lesquelles l'on posait les pieds.
Richelieu, pour qui les journées étaient toujours trop courtes, ne perdit pas de temps à me faire conter la redisance de la Zocoli. Ce que je fis sans rien omettre, mais le plus succinctement possible, le cardinal ne perdant pas un seul mot de ce que je lui disais.
Il me parut fort piqué des propos tenus par la reine et la chevrette à son endroit, ou plutôt à son envers, et sans aller jusqu'à dire tout cr˚ment qu'il valait mieux que le cul soit pourri plutôt que le coeur, il le laissa entendre. Mais ce n'était encore là que badinerie, car il parut excessivement alarmé quand je lui appris l'asservissement de Ch‚teauneuf à
la chevrette. Toutefois, il montra encore quelque doute à ce sujet : un homme comme il était lui-même, d'une si grande fermeté d'‚me, et en outre, si peu sensible au charme féminin, pouvait difficilement se mettre dans la peau d'un barbon amoureux d'une archicoquette.
Certes, il savait déjà que Ch‚teauneuf caressait l'ambition de lui succéder, et qu'au moment de son aposthume àBordeaux, il avait écrit à la chevrette qu'il était "
en grande impatience de savoir si Son …minence allait mourir de cette maladie ". Mais à ce moment, Ch‚teauneuf n'était pas encore sur le point de trahir. Voyant que le cardinal hésitait encore à croire à toute l'emprise que la chevrette avait prise
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sur le galant vieillissant, je lui voulus ôter un doute et je lui tendis le brouillon de la lettre, o˘ la dame exigeait de Ch‚teauneuf, en des termes hautains, une abjecte obéissance. Richelieu fut de prime béant, ensuite fort inquiet de ce que Ch‚teauneuf avait pu dire aux vertugadins diaboliques sur les secrets d'…tat, étant si avant dans lesdits secrets.
Si bien je me ramentois, nous mîmes une bonne dizaine de jours pour gagner Paris, la froidure devenant de plus en plus mordante au fur et à mesure que nous remontions vers le nord. Pour Richelieu, ces voyages en carrosse étaient le seul repos dont il jouit jamais, étant éloigné du tohu-va-bohu de son ministère et n'ayant avec lui qu'un seul secrétaire. La plupart du temps il demeurait les yeux clos, ce qui ne voulait pas dire qu'il dormait, mais qu'il entendait ne pas être dérangé dans ses méditations.
Une fois en Paris, il me dit de renvoyer ma carrosse avec son escorte en mon hôtel de la rue des Bourbons avec un billet expliquant à Madame la duchesse d'Orbieu qu'il m'avait emmené chez le roi, mais qu'il me renverrait chez elle avant midi.
Le roi fut tout rayonnant de revoir son ministre, le seul homme qu'il aimait vraiment et en qui il nourrissait une totale confiance. Et si sa grandeur ne lui permettait pas de lui bailler une forte brassée, il lui serra néanmoins les deux mains dans les siennes et lui témoigna, par ses regards, la plus vive amitié. Il va sans dire que je bénéficiai moi-même, en quelque sorte, du prolongement de cet accueil chaleureux, et que j'en ressentis un plaisir extrême.
Il avait été convenu entre Richelieu et moi que je conterais à Sa Majesté
la redisance de la Zocoli, à l'exception des propos ordes et sales tenus par la reine et la Chevreuse sur Sa Majesté, lesquels Richelieu préférait, non sans raison, redire à Louis au bec à bec.
Le roi n'eut pas l'air autrement étonné de ce qu'il apprenait sur les relations entre Ch‚teauneuf et la chevrette ainsi que la tyrannie qu'elle exerçait sur lui.
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- Tout est clair, meshui, dit-il. Vous ramentez-vous quand nous avons attaqué cette petite place en Lorraine, que nous savions faible et mal défendue, et tout d'un coup, nous nous sommes trouvés devant une forte garnison ? il allait sans dire que notre projet avait été éventé. Et éventé
par qui ? Sinon parce que Ch‚teauneuf, dans sa coupable faiblesse, avait confié le secret de notre attaque à la chevrette, laquelle en avait aussitôt averti le duc de Lorraine...
Sa Majesté, se tournant vers moi, me dit qu'il départirait le lendemain pour le ch‚teau de Saint-Germain et qu'il avait donné ordre qu'on y réserv
‚t un appartement pour la duchesse d'Orbieu et moi-même. ¿ la grande déception de Catherine, cela ne se put faire, car sa grossesse la mettait constamment entre nausées et vomissures, et je dus la laisser, seulette et désolée, en mon hôtel des Bourbons.
La date du vingt-cinq février 1633 ne risque pas de saillir jamais de ma remembrance, car ce jour-là Louis réunit àSaint-Germain, dans la même salle, le Conseil des ministres et en même temps le Grand Conseil du roi, ce qu'il n'avait jamais fait jusque-là, et qui mit puce à l'oreille à plus d'un qu'il allait se passer quelque chose, tant est que les regards s'échangeaient de l'un à l'autre, avant que l'huis ne f˚t reclos sur nous.
Dès que le silence se fit, et il se fit vite, tant les conseillers et les ministres redoutaient les remontrances du roi, lequel, comme un magister rabrouant ses écoliers, rappelait sèchement les jaseurs attardés à l'ordre.
- Messieurs, dit le roi d'une voix froide et bien articulée, j'ai voulu ce jour vous ramentevoir que tout ce qui est dit au Conseil des ministres comme au Grand Conseil du roi, fait de vous les dépositaires de secrets d'…
tat de grande conséquence, et que vous ne devez, ni en partie ni en totalité, les répéter à personne, sous peine d'attenter à la s˚reté de l'…
tat et du roi. Tout oubli de cette règle sera d'ores en avant sanctionné
impitoyablement.
Louis promena alors son regard sur l'assemblée et l'arrê-tant sur Ch‚teauneuf, il lui dit d'une voix à la fois courtoise et coupante
- Monsieur de Ch‚teauneuf, je vous prie de me rendre les sceaux.
Ch‚teauneuf, blanc comme linge, et trémulant en sa démarche, s'avança.
Aussitôt, les ministres et les conseillers qui se trouvaient sur son chemin s'écartèrent de lui comme s'il e˚t été atteint de la peste, sans lui faire l'aumône d'un regard.
C'est en trébuchant que le malheureux monta les deux degrés qui le menaient au roi, lequel mit fin à son supplice en demandant à l'huissier de recevoir les sceaux. Mais il fallut encore que Ch‚teauneuf se dessaisît de la clef qui fermait les coffrets et qu'il portait, comme la loi l'y obligeait, au bout d'une chaînette qui entourait son cou. La restitution de cette clef prit du temps, car Ch‚teauneuf ne pouvait maîtriser le tremblement de ses mains tandis qu'il essayait d'ouvrir le fermoir. Il y parvint enfin, et tendit à l'huissier ce qui avait été jusque-là son devoir et sa gloire.
Mais il n'était pas au bout de son humiliation. Monsieur de Gordes, capitaine aux gardes, s'avança alors vers lui et très à la militaire, d'une voix inutilement forte, il dit
- Monsieur de Ch‚teauneuf, j'ai l'ordre de vous arrêter.
- Je suis à votre disposition, Monsieur, dit Ch‚teauneuf, essayant de rassembler autour de lui comme il pouvait les lambeaux de sa dignité.
Belle lectrice, vous n'avez pas laissé d'observer que Monsieur de Ch
‚teauneuf fut le deuxième garde des sceaux que Louis disgracia. Le premier, Monsieur de Marillac, fut arrêté et exilé en 1630. …tant pieux et pour donner quelque sens à sa vie recluse, il s'attacha alors à la traduction des Psaumes. Mais, en toute apparence, il n'y trouva pas de raison suffisante pour vivre, et mourut deux petites années plus tard en 1632.
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Monsieur de Ch‚teauneuf, lui, fut exilé un an plus tard en 1633, et relégué
au ch‚teau d'Angoulême. Il fut, comme son prédécesseur, bien logé, bien nourri et bien servi, quoique àses frais. Cependant, sa passion pour le gentil sesso le sauva. Il ne manqua pas, en effet, de tomber amoureux d'une fraîchelette fille qui, en qualité de chambrière, l'habillait le matin et le déshabillait le soir. En cette qualité, la mignote, ayant le coeur tendre, le combla de ses soins attentifs. Dans une captivité si douce, et dirais-je, si caressante, Monsieur de Ch‚teauneuf survécut fort bien, et à
la mort de Louis XIII, dix ans plus tard en 1643, il revint à la Cour, frais comme un gardon. Mon père fit observer à cet égard qu'il avait tout perdu à cause d'une femme et survécu à cause d'une autre. u Comme quoi, conclut-il, parlant en tant que docteur médecin, je dirais que ce qui est venin peut devenir remède.
>
Le roi ne fit pas de procès à Monsieur de Ch‚teauneuf pour la raison qu'en fouillant son hôtel on trouva quantité de lettres de Madame de Chevreuse établissant, sans le moindre doute, les indiscrétions du ministre.
Cependant, quand Richelieu interrogea Ch‚teauneuf, celui-ci ne parut pas aussi troublé qu'on e˚t pu croire : "Je m'accuse, dit-il, tant qu'on voudra d'avoir trop aimé les dames, mais pour le reste ce ne sont que folies de femmes et badineries. " Le plus extravagant de l'affaire, c'est que, sur ce point du moins, il avait raison, car à part le duc de Lorraine qui, aimant la chevrette, tenait compte et tirait parti de ses indiscrétions, aucun des souverains ennemis de la France ne les prit au sérieux, venant d'une femme, et en particulier le dédaigneux Mirabel, ministre espagnol, qui, au reçu d'une lettre de notre chevrette, remarqua que pas un de ces Français n'avait <
un mark 1 de plomb dans la tête " . quant à cette mujer, si elle apprenait un jour qu'elle était folle, cuidant être sage, elle se cacherait la tête sous son vertugadin. Ce disant, il jeta la
1. Deux sous de jugeote.
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lettre au panier sans la lire. En quoi lui-même, pour retourner la phrase, était fol en se cuidant sage, car la lettre contenait des indiscrétions qui lui eussent été fort utiles dans ses entreprises contre la France.
Deux jours après l'arrestation de Monsieur de Ch‚teauneuf, je reçus de la duchesse de Chevreuse une lettre portée par un de ses écuyers qui, pour cette occasion, ne portait pas de livrée. Cette lettre ne faillit pas de me laisser béant, car du fait que j'étais aux yeux de la chevrette un suppôt de Satan en raison de ma fidélité au roi et à Richelieu, elle n'avait jamais accepté de me voir, u même, avait-elle dit, en peinture ", alors que son mari était mon demi-frère, m'appelait < .mon cousin" et ne laissait pas de me témoigner àl'occasion beaucoup d'affection.
Ce poulet de la chevrette était ainsi conçu
"
Mon cousin (quel diantre d'honneur elle me faisait là !), j'aimerais vous visiter meshui après la repue du midi. Si cela vous agrée, je viendrai dans une carrosse de louage, pour que votre voisinage ne sache pas, par mon blason, qui je suis, et je serai masquée, quand mon écuyer frappera pour moi à votre huis.
Votre cousine
Marie-Aimée de Chevreuse "
Je montrai la lettre à Catherine qui e˚t bien voulu que je refusasse, mais la visite étant de toute évidence politique, je noulus, et je lui conseillai, si elle ne voulait pas voir la diablesse, de se cacher, l'huis entreb‚illé, dans un cabinet attenant à mon salon.
- Nenni! Nenni ! dit Catherine avec hauteur. Je ne crains nullement les rapaces. J'ai moi-même mes griffes. Je serai là.
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Pendant tout le temps que dura le dîner, Catherine ne pipa pas un seul mot, et en vain lui répétai-je qu'en aucune façon je ne pourrais tomber victime des tours et magies de cette nouvelle Circé, de prime parce que j'aimais ma Catherine, et n'aimerais jamais qu'elle, ensuite parce que cette détestable chevrette s'était conduite en ennemie encharnée de Richelieu, du roi et de l'…tat, à qui elle avait t‚ché de nuire avec une obstination diabolique, étant traîtresse au premier chef à son roi et à sa patrie.
Ce discours ne servit de rien, tant Catherine était convaincue qu'aucun homme, et moi moins qu'un autre, ne pouvait résister à la beauté, à la finesse et la coquetterie des femmes.
- Fort heureusement, je serai là! conclut-elle d'un air résolu.
Ayant dit, elle convoqua trois de ses meilleures chambrières et se retira dans sa chambre pour se recoiffer, se repimplocher, et changer de vêture.
Pendant qu'elle était ainsi occupée à fourbir ses armes, j'appelai Nicolas, et j'écrivis pour le cardinal un petit mot accompagnant la lettre àmoi adressée de la chevrette, lui promettant de lui faire un rapport complet de notre entretien. Nicolas, à qui j'ordonnai de ne pas fl‚ner en route, partit comme carreau d'arbalète et revint de même, m'annonçant que le cardinal lui avait fait l'immense honneur de le recevoir pour lui dire que la nouvelle lui paraissait du plus grand intérêt, et qu'il viendrait chez moi à l'improviste pour voir la chevrette et l'entretenir au bec à bec.
Belle lectrice, imaginez, je vous prie, la scène qui suivit. L'écuyer de qui vous savez, frappant à mon huis, mon maggordiomo conduisit Madame de Chevreuse dans le grand salon o˘ nous l'attendions, et les deux dames se saluant simultanément, leurs vertugadins s'arrondirent autour d'elles de la façon la plus gracieuse. Après quoi, se relevant, le visage tout brillant de l'amitié qu'elles éprouvaient l'une pour l'autre, elles se saluèrent de la tête. ¿ ne voir de reste que le superficiel de la chose, Madame de Chevreuse avait déjà montré une grande condescendance à ne pas attendre 419
que ma Catherine salu‚t la première, la devançant de beaucoup en quartiers de noblesse. quant aux sourires qu'elles échangèrent alors, vous eussiez dit deux duellistes se saluant courtoisement de leurs épées avant de se lancer l'un contre l'autre dans un féroce froissement de fer.
La Dieu merci, il ne se passa rien de ce genre, la chevrette ne jetant sur moi ni charmes proférés à mi-voix, ni filets invisibles, et moi-même ne trahissant aucun des frémissements qu'à vrai dire je ressentis en la voyant. Jusqu'à ce jour, je n'avais vu Madame de Chevreuse que d'assez loin à la Cour, les fidèles serviteurs du roi et de Richelieu évitant la proximité des gens de la cabale et ceux-ci de leur côté nous fuyant comme lépreux. C'était donc bien la première fois que je la voyais de ces yeux que voilà, à moins d'une toise de moi et m'adressant la parole d'une voix tendre et mélodieuse.
Bien que sa taille tir‚t plutôt sur le petit, elle était si svelte qu'elle paraissait grande. Je dis svelte, mais non maigrelette, car tout le rebours, ni de front, ni de dos, elle ne faillait en rondeurs. Je ne saurais dire si elle était belle, il lui manquait se peut quelques pouces pour qu'on la désign‚t comme telle. Mais elle était à coup s˚r excessivement jolie, et toute rouée qu'elle f˚t, elle portait cet air enfantin et fragile qui attire tant les hommes, et à mon avis, bien à tort.
L'ovale de son visage était parfait, ses traits délicatement ciselés, ses yeux du bleu le plus bleu, le front fort beau et auréolé de cheveux longs, blonds et soyeux, et enfin ses lèvres, dont elle usait beaucoup en ses petites mines séductrices, étaient charnues et bien dessinées. Même quand elle ne parlait pas, elle les laissait quelque peu entrouvertes, comme si elle attendait des baisers. Monsieur de Bautru, notre grand faiseur de bons mots à la Cour, disait d'elle : "quand je la regarde comme cela et que je vois sa petite bouche entrouverte, à peu que je ne me jette sur elle pour la pénétrer par toutes les portes qu'elle voudra. "
Le silence entre Catherine, la chevrette et moi devenant pesant en se prolongeant, je décidai, à la parfin de le rompre.
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- Madame, dis-je d'un air aimable, mais sans aller jusqu'au sourire, vous avez demandé à me voir, c'est donc que vous avez quelque chose à me dire.
- En effet, mon cher duc, dit Madame de Chevreuse, bien que n'ayant pas grand commerce avec vous jusque-là pour les raisons que vous savez, je n'oublie pas cependant que vous êtes le demi-frère de mon mari, qu'il vous appelle
mon cousin ", et qu'il ne jure que par vous. Je suis donc fondée, si du moins vous me le permettez, de vous appeler aussi " mon cousin ", et de faire appel à vous en ma détresse.
- Ma cousine, dis-je, ce sentiment de famille de vous àmoi est un peu nouveau, mais je ne laisserais pas d'y répondre, si vous vouliez bien me dire en quoi je puis vous être de quelque service.
- Mon cousin, reprit-elle, les yeux embrumés, mais pas au point qu'une larme p˚t couler sur sa joue qui e˚t g‚té son pimplochement, je suis dans une situation, en effet, de très grande détresse. Le roi a exilé Monsieur de Ch‚teauneuf, et je suis épouvantée à l'idée que Sa Majesté puisse demain en faire autant avec moi.
- Ma cousine, dis-je, vous ne pouvez ignorer ce que le roi vous reproche.
Et ne croyez-vous pas qu'il soit fondé àvous garder quelque mauvaise dent pour les méchants tours que vous lui avez joués, sans compter les petites moqueries dont vous l'avez personnellement accablé ?
- Comment! dit la chevrette étourdiment, le roi sait aussi cela ?
- Le roi sait tout, ma cousine. Et il connaît aussi les lettres, les intermédiaires, les courriers, les conciliabules... Croyez-moi, ma cousine, vous ne pouvez ouvrir la bouche sans qu'il sache quasiment à l'avance ce que vous allez dire.
- Je suis donc perdue ! s'écria Madame de Chevreuse.
- Je n'ai pas dit cela.
- Nenni! Nenni! Je le vois! Mon destin est scellé d'ores et déjà ! On va m'arracher à la reine, à la cour, à Paris, et
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me reléguer en province en coin perdu, pour y vivre d'ores en avant une vie de recluse !
- ¿ ma connaissance, cela non plus n'est pas décidé.
- Ah, mon cousin! Si j'osais vous demander une faveur grandissime, ce serait d'obtenir que le cardinal veuille bien me recevoir quelques minutes pour lui dire mon repentir et mon désir de servir désormais le roi et lui seul.
- Madame, si c'est là votre requête, elle est à peine présentée que déjà
elle reçoit satisfaction. J'ai prévenu le cardinal de votre visite chez moi et il va se joindre à nous dans quelques instants.
- Dieu bon! s'écria Madame de Chevreuse, et elle faillit p‚mer, ce que toutefois elle ne fit pas jusqu'au bout, étant aussi maîtresse de ses p
‚moisons que de ses larmes.
CHAPITRE XVIII
Pour la bonne intelligence de ce que vont se dire chez moi au bec à bec les deux mortels ennemis : le cardinal et Madame de Chevreuse, il me faut, lecteur, revenir sur le conflit qui opposait depuis belle heurette le duc de Lorraine Charles IV à notre bien-aimé souverain.
Chose étrange, la dispute n'était pas notre fait mais celui du duc. Et il peut paraître extravagant qu'un si petit chat ait osé taquiner si souvent les moustaches d'un tigre. La cause de cette confrontation est Gaston, frère du roi, qui chaque fois qu'il veut affronter son frère - pour de multiples raisons et souvent sans raison du tout - secoue la poussière de ses bottes sur la France, franchit nos frontières et se réfugie en Lorraine o˘ il trouve bon gîte, accueil amical et allié indéfectible.
Charles IV va même, on l'a vu, jusqu'à lever pour lui une petite armée qui e˚t d˚ lui permettre, avec l'aide de Montmorency, de vaincre le roi de France... Mieux même, il lui donne pour épouse sa propre sueur Marguerite, mariage célébré en secret sans consulter le roi de France : affront qui, lorsqu'on le connut, nous laissa tous pantois.
Cette politique de Charles IV paraît follement aventurée, et elle l'est dans une large mesure, mais elle a cependant sa logique. Les vicissitudes de l'Histoire ont voulu que le duché du duc ne soit qu'en partie à lui, la France y occupant des
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cités riches et importantes, lesquelles Louis n'a aucunement le désir de restituer car elles fortifient grandement la défense de ses armées contre une éventuelle attaque lancée contre la France par les Impériaux.
Les villes que Louis détient en Lorraine lui apparaissent comme autant de bastions bien remparés pour arrêter et retarder une invasion venue de l'est. Et dès lors, la restitution de ces villes ne sera jamais accordée par le roi de France. Bien accueillir Gaston quand, affrontant Louis il quitte le royaume, peut apparaître comme une politique avisée. Car le roi de France étant sans dauphin, Gaston est son héritier présomptif, et la santé de Louis paraissant si précaire, le duc pouvait espérer que Gaston, bientôt le remplaçant, serait plus accommodant pour son beau-frère quant à
la restitution à la Lorraine des villes qu'y occupe le roi de France.
D'un autre côté, Louis ne peut laisser sans réponse les écornes répétées du duc de Lorraine à son endroit et en particulier la dernière et la plus déplaisante : l'armée donnée à Gaston pour combattre son frère, les armes à
la main.
C'est donc avec une armée que Louis entra en Lorraine après l'affaire de Castelnaudary, mais non point pour l'occuper et s'y établir. Le voisin de l'est n'e˚t pas souffert de voir la France s'agrandir si près de sa frontière. Il s'agissait, sur le moment, de demander des comptes à Charles IV, lequel n'ayant pas de parole, ne croit pas à celle de Louis, et craignant que le roi le veuille arrêter, lui envoie son frère le cardinal de Lorraine, lequel a été fait cardinal sans avoir été reçu prêtre. Or, ledit cardinal est plus que souple. Il glisse comme une anguille dans les doigts les plus fermes. Le oui et le non, en lui, se confondent. Il récuse le lendemain ce qu'il a accepté la veille. Et dans notre présent prédicament, il est prêt à présenter des regrets pour l'aide armée apportée àGaston pour combattre Louis. Mais il refuse à plus l'aider dans ses entreprises, car une telle promesse serait, dit-il, porter atteinte à la souveraineté du duc de Lorraine. Toutefois, il ne rompt pas les ponts. Au fur et à mesure que
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l'armée du roi pénètre en Lorraine, le cardinal multiplie certes les rencontres, mais toujours sans la moindre volonté d'aboutir.
Le lecteur se ramentoit sans doute que le duc de Savoie usa de la même temporisation à l'égard de Louis : pas plus qu'au Savoyard, la tactique ne profita au Lorrain. Le roi, sans se dérober pour autant aux entretiens avec le cardinal de Lorraine qui en ces tractations représentait son frère, s'avança jusqu'au coeur du duché, ne s'arrêtant que pour sommer et soumettre les villes petites et grandes sur son chemin. Ainsi tombèrent en son escarcelle Pont-à-Mousson, Lunéville, et La Neuville. Il y reçut derechef le cardinal de Lorraine et derechef sans tirer de lui la moindre concession
Louis mit alors le siège devant Nancy, et la ville de Charmes tomba dans les mains du comte de La Suze. Alors se déroula une nouvelle entrevue, au cours de laquelle le cardinal signa enfin le traité de paix. Mais le lendemain, l'anguille glissa de nouveau hors nos mains, le duc reprit sa parole et le roi, sans quitter le siège de Nancy, soumit alors Charmes, …
pinal et Méricourt. Bien que le duc f˚t fort marri qu'on lui rogn‚t ainsi son duché morceau par morceau, il n'en poursuivit pas moins ses puérils atermoiements. ¿ la parfin, Louis prit Nancy, et Charles IV, la mort dans l'‚me, se soumit. Mais bien fol qui se f˚t fié à cette soumission. Cette nouvelle campagne fut fort brève, et dura du vingt-cinq ao˚t au vingtcinq septembre, et laissa dans les mains de Louis un gage grandissime : Nancy.
Plaise à toi, lecteur, de consulter une carte du Nord de la France. Tu constateras que Nancy complète d'une façon très heureuse la disposition stratégique de Toul, Verdun et Metz. Il faudrait qu'un envahisseur éventuel venu de l'est mît simultanément le siège devant ces quatre villes si proches l'une de l'autre, s'il ne voulait pas être pris à revers par celle qu'il aurait négligée.
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Les pages qui précèdent ayant éclairé notre lanterne sur nos démêlés avec le duc de Lorraine, nous pouvons meshui retourner à nos moutons : j'entends à l'entrevue en mon hôtel des Bourbons entre le cardinal et la duchesse de Chevreuse. Je ne l'attendais pas sans mésaise, sachant que la Chevreuse avait traité Son …minence de "cul pourri " et qu'il disait d'elle qu'elle était une " incarnée diablesse ". Mais tout se passa de la façon la plus aimable. Posant sur ses lèvres son plus joli sourire et envisageant Richelieu de ses yeux les plus tendres, la chevrette lui fit une révérence fort gracieuse, et Richelieu un salut fort courtois. Après quoi, s'asseyant, le cardinal prit aussitôt le commandement de l'entretien. ¿ ma grande surprise, s'exprimant en langage de la Cour, il dit à la chevrette
- Madame, vous avez, je crois, demandé à me voir. Et semblable à tous les galants qu'attire votre émerveillable beauté, j'accours à votre commandement.
¿ la réflexion, il me sembla qu'une petite goutte de vinaigre se mêlait à
cette cuillerée de miel, car on pouvait y voir une réminiscence des plus piquantes de la lettre o˘ la chevrette exigeait de Ch‚teauneuf une totale obéissance.
qu'elle perç˚t ou non cette pointe, la dame n'en laissa rien paraître, et sans rien changer au charme et à l'humilité dont elle s'était revêtue, elle considéra Richelieu de ses grands yeux bleus et dit d'une voix triste et mélodieuse
- …minence, je ne suis pas aveugle au péril o˘ je me suis moi-même fourrée par de présomptueuses petites intrigues qui ne conviennent ni à mon ‚ge ni à mon sexe. Je vous confesse aussi que je suis tout à plein épouvantée à
l'idée que je puisse être meshui frappée par une sanction aussi terrible que celle que Sa Majesté vient d'infliger à son garde des sceaux.
- Il est bien vrai, Madame, dit Richelieu d'une voix grave, que vous avez rendu à Sa Majesté quelques desservices qui eussent pu être fort détrimenteux à son …tat, si Elle n'avait été si vigilante. Mais, à votre égard, rassurezvous, Elle n'a encore rien décidé.
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- Voilà qui ne me rassure en aucune façon, dit la chevrette avec une petite moue que je trouvai charmante.
Et j'eus bien tort de la trouver telle, car ma Catherine en un éclair s'en aperçut, ce qui augurait mal, la nuit venue, de notre jaserie des courtines.
- Cependant, …minence, poursuivit la chevrette, l'indiscrétion dont vous avez pu me faire grief peut jouer dans les deux sens. Et je suis en mesure de vous découvrir meshui sur la Lorraine une information de grande et dangereuse conséquence pour le roi et le royaume, et je puis aussi intervenir pour tuer dans l'oeuf ce danger.
- Madame, dit Richelieu s'avançant avec autant de prudence que s'il marchait sur un terrain miné, qu'il soit bien entendu de prime entre nous que, si j'accepte de vous ouÔr, je ne conclus pas de bargoin avec vous, et ne pourrai rien faire en votre faveur. Le roi seul doit décider de votre sort. Mais il se peut que Sa Majesté soit, en effet, plus indulgente à
votre égard si vos desservices à son endroit se concluaient par un service de grande conséquence.
- …minence, dit alors la chevrette, encore que vos conditions me paraissent un peu dures, force m'est de les accepter. Voici de prime mon information.
Je sais, de source absolument s˚re, que Charles IV de Lorraine est en train de mettre sur pied une armée qui sera assez forte pour reprendre toutes les villes que Louis lui a prises. Vous souriez, …minence, mais de gr‚ce, oyez-moi plus avant. J'en viens à l'essentiel. Dans le cas o˘ Charles IV
échouerait, il a obtenu une formelle promesse de l'Empereur d'Autriche d'envoyer en Lorraine ses troupes pour soutenir ses armes.
Il y eut un silence, et bien que le visage de Richelieu demeur‚t impassible, je discernais sur ses traits quelque mésaise comme si, connaissant avant elle le secret que la chevrette venait de lui " révéler", il était béant qu'elle le s˚t aussi, alors qu'elle était surveillée des m
‚tines à minuit, son courrier étant ouvert avant de lui parvenir, et le moindre de ses visiteurs suivi et identifié.
- Madame, dit-il au bout d'un moment, pensez-vous 427
vraiment par votre persuasion amener Charles IV de Lorraine à renoncer à
son belliqueux projet ?
- …minence, dit-elle, avec une parfaite impudence, non seulement je suis s˚re d'amener le duc à résipiscence, mais je pense aussi que je suis la seule à le pouvoir faire...
Fallait-il, en ce contexte, parler d'impudence ou d'impudeur, je me posais la question, et je vis bien sur le visage de Richelieu qu'il se la posait aussi, tant il était enclin à voir en toute femme, et en celle-ci en particulier, un vase d'iniquités. Il est vrai que les yeux, la bouche et la voix de la chevrette, et aussi une sorte d'ondulation qu'elle imprimait à
son corps, montraient qu'elle connaissait toute son emprise sur le duc de Lorraine et qu'au surplus, il lui était indifférent que le monde entier en s˚t la raison.
- Madame, dit Richelieu, comme toujours bref et expéditif dès qu'une affaire était close, vous plairait-il de partir dès demain en compagnie de Monsieur l'abbé de Dorat, dont le rôle ne sera que de mettre en forme ce que vous aurez décidé avec le duc de Lorraine. Monsieur l'abbé de Dorat se présentera demain à votre hôtel, avec une carrosse et une suite importante.
Tout le débours de ce voyage sera assuré par le roi.
¿ son retour de Lorraine, la duchesse de Chevreuse aurait pu dire, comme Jules César quand il eut battu Pharmakes II à Zela : veni, vidi, vici 1.
quoique avec d'autres armes, la chevrette, partie à l'assaut en un tournemain, convainquit le duc de Lorraine de licencier son armée.
Grandissime service qu'elle rendit là au roi de France car si ladite armée ne valait pas un maravédis 2, en revanche celle des Impériaux volant à son secours et envahissant Lorraine et France e˚t été un gros os à ronger.
Au retour en France de la chevrette, Richelieu, considérant que la duchesse était lavée en cette mission de ses péchés, e˚t voulu qu'on lui pardonn‚t les erreurs passées.
1. Je suis venue, j'ai vu, j'ai vaincu (lat.).
2. Monnaie espagnole de faible valeur.
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Mais Louis XIII ne l'entendait pas de cette douce oreille. Il était roi dans sa justice, et se peut aussi quelque peu jaloux de l'intimité
intimissime qui liait la reine à cette Circé. Il imposa l'exil à la chevrette, mais un exil des plus doux. sur ses propres terres, en Touraine, et en son propre ch‚teau, o˘ elle pouvait recevoir qui elle voulait et quand elle voulait. Elle avait même le droit d'aller à Tours discuter de ses intérêts avec ses hommes d'affaires. Elle y passait à la vérité de longues heures avec son bottier, son couturier et son joaillier. Elle fit tant de gr‚ces à l'octogénaire archevêque de Tours qu'il lui loua, dans la ville, un des hôtels qu'il possédait. Et àplusieurs reprises il lui prêta de grosses sommes d'argent qu'elle ne lui rendit jamais. Comme tu vois, lecteur, le désir n'a pas d'‚ge...
D'aucuns dirent qu'elle eut à Tours des liaisons plus juvéniles. D'autres le décroient. Pour moi, je me suis souvent apensé que bien qu'elle f˚t une très haute dame, la chevrette avait bien des points communs avec la Zocoli, et pas plus que je ne porte jugement sur la Zocoli, je n'en porterai sur la duchesse. Mais bien pourtant je me ramentois qu'ayant un jour demandé à mon demi-frère le duc de Chevreuse pourquoi il avait déserté si vite la couche conjugale, il me répondit sans battre un cil : < Elle était trop encombrée.
>
- Eh quoi, belle lectrice, plus un mot ? Vous voilà meshui coite et quiète ! que sont vos pertinentes questions devenues ?
- J'en ai plusieurs, Monsieur, mais la première est si frivole que je n'ose la formuler.
- Madame, derrière la frivolité peut se cacher une question sérieuse.
Allons ! Point de quartier ! Dites-moi ce qu'il en est !
- Je me suis demandé si après la visite de la chevrette en votre hôtel de la rue des Bourbons, la "
jaserie des cour-
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tines " avait retenu ce soir-là contre vous l'émeuvement fugace que vous aviez éprouvé pour une des charmantes mines de la visiteuse.
- que voilà une question bien féminine!
- Est-ce un tort ?
- Pas à mes yeux, et la preuve c'est que j'y vais répondre. En tel prédicament, m'amie, il n'est que deux réponses : ou vous niez, ou vous avouez, et elles sont toutes les deux mauvaises.
- Vous avez donc gardé le silence ?
- Nenni! Nenni ! Le silence est insultant. Je lui ai brossé à traits rapides un portrait très noir de l'incarnée diablesse et j'ai conclu que si on pouvait se laisser séduire le quart d'une seconde par une de ses petites mines languissantes, seul un niquedouille s'y laisserait prendre plus durablement.
- Réponse habile.
- C'est ce que m'a dit Catherine: < Oui-da, beau Sire ! dit-elle, vous êtes habile et vous usez fort bien du plat de la langue! " Toutefois, faute d'aliments, ce feu-là ne fut qu'un feu de paille.
- Et à parler au bec à bec avec moi dans le plus grand secret, n'avez-vous pas, en fait, été tenté ?
- Nenni ! Nenni ! La pensée ne m'en a même pas effleuré. Céder aux coquetteries de la chevrette, c'e˚t été me f‚cher avec le roi, Richelieu et Catherine. Et sans eux - sans elle - que f˚t ma vie devenue ? Dieu bon!
Madame, si nous en revenions à vos autres moutons ?
- Je n'ai qu'un seul mouton, Monsieur, mais il est de taille et il tient beaucoup de place, c'est Gaston.
- Et que voulez-vous savoir de Gaston ?
- Si bien je me ramentois, Gaston, après le désastre de Castelnaudary, obtint de son frère un accommodement àBéziers, et pourtant le dix novembre 1632 Gaston quitta pour la quatrième fois la terre de France et gagna Bruxelles. Sur ce départ et ses raisons vous n'avez rien dit, alors même que vous avez conté en détail la prise de Nancy qui se situe un an après la fuite de Gaston hors de France
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- C'est là, Madame, une lacune évidente. Belle lectrice, j'admire votre attention et votre perspicacité. Elles me laissent béant.
- Si lacune il y a, ne pourrions-nous pas la combler ?
- M'amie, vous ne sauriez croire combien j'aime ce "nous ". Il témoigne que mes Mémoires appartiennent à mes lecteurs autant qu'à leur auteur. Mettons-nous donc au travail sans tant languir. Il y a deux façons d'expliquer cette nouvelle évasion. Gaston en route pour Bruxelles écrit à son aîné
qu'il quitte la France parce que le roi ne lui a pas tenu la promesse qu'il lui avait faite de gracier Montmorency
mensonge puéril que le roi réfute fortement: "Pas plus àvous, lui écrit-il, qu'à nul autre je n'ai fait pareille promesse. "
- Et si c'est là propos mensonger, quelle est la véritable cause de cette nouvelle fuite hors de France ?
- Gaston a pris peur.
- Peur! Pourquoi ?
- Pour deux raisons. De prime, il a été épouvanté par l'exécution de Montmorency qui n'était pourtant qu'un complice de la rébellion alors que c'est lui-même qui en était le chef et l'avait fomentée. Dès lors, si son frère pouvait condamner à mort un si haut seigneur, pourquoi ne pourrait-il pas clore son frère cadet dans un ch‚teau, comme il avait fait pour la reine-mère ? Secundo, sans consulter son frère, il s'était marié
secrètement avec la sueur du duc de Lorraine. Et il n'ignore pas que le choix de l'épouse - la sueur de l'ennemi juré du royaume -,l'absence de consentement du roi et le secret de la cérémonie sont également damnables et qu'un jour ou l'autre - ayant partout des rediseurs - le roi ne peut qu'il ne l'apprenne. Et que fera alors Sa Majesté de Gaston ?
- Et pourquoi gagne-t-il alors Bruxelles au lieu d'aller retrouver ses amis en Lorraine ?
- Gaston est un grand fol, sa tête tourne à tous vents, mais il ne manque pas d'esprit. Il sait que son frère ne peut faillir à punir Charles IV pour lui avoir fait cet outrage de
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lever une armée contre lui, et d'en avoir confié le commandement à son frère prodigue. Or, si la Lorraine est attaquée, et comme il est prévisible, vaincue, Gaston, s'il s'y trouve, fera figure de traître. En outre, régnait alors à Bruxelles sur les Pays-Bas, l'Infante Claire-Isabelle-Eugénie, petite-fille d'Henri II de France et fille de Philippe II d'Espagne. Raison pour laquelle les Ibériques l'appelaient non sans dédain la mezza francese, la demi-française. Or, cette haute dame était d'une si grande bonté qu'elle s'était fait aimer même des populations occupées des Pays-Bas. Et ce fut en raison de cette popularité que, lorsque son mari mourut, le gouvernement de Madrid fit d'elle le gouverneur de la province conquise.
J'ai eu le privilège de voir souvent l'Infante Claire-IsabelleEugénie (que j'aime la douce sonorité de ses prénoms!) quand Louis m'envoya à Bruxelles pour persuader Gaston de revenir en France. L'Infante le poussait aussi dans ce sens, non qu'elle ne l'aim‚t point, tout le rebours. Elle était de lui raffolée, pour la raison qu'il lui rappelait, par sa gaieté, ses saillies et son enjouement, l'aimable Cour de Valois qui avait fait le bonheur de ses enfances. Il est vrai que Gaston lui cachait ses frasques.
Elle ne les aurait pas souffertes, étant si pieuse. quand je l'ai encontrée, l'Infante avait soixante-six ans. Je ne sus que penser d'elle de prime, car je la vis vêtue de l'habit des clarisses de Saint-François, sans néanmoins faire partie de cet ordre. Le lecteur (pardon, belle lectrice, de m'adresser aussi à lui, je ne voudrais pas qu'il se croie délaissé) n'ignore pas que je fais une grande différence entre les pieux et les dévots. Je respecte fort les pieux quand ils appliquent en leur vie les préceptes sacrés - comme Schomberg ou comme Louis (encore que Louis, à mon humble sentiment, pourrait encore progresser quelque peu dans les voies de la mansuétude) -, mais je déteste comme peste les dévots comme Marillac et Bérulle. Ce sont hommes de pouvoir qui ne rêvent qu'à régner afin d'éradiquer les protestants par le fer et le feu. Ce ne sont pas là mes évangiles...
quand je vis pour la première fois à Bruxelles, pour la 432
mission que j'ai dite, l'Infante Claire-Isabelle-Eugénie, elle avait soixante-six ans, et il ne me fallut que quelques mots et quelques regards pour que je découvrisse en elle la vieille dame la plus adorable de la création. Le temps - le temps inéluctable - qui creuse, affaisse et déforme les faces les plus belles, l'avait touchée d'une aile légère, la vieillissant sans l'enlaidir. Son visage reflétait une douceur telle et si grande qu'aucune fillette fraîchement éclose n'aurait pu l'égaler. Alors que sur les vieux visages les peines de la vie ont laissé à l'ordinaire des traces de tristesse et d'amertume, le sien était lisse et serein, et ses yeux mordorés ne reflétaient que douceur et tendresse pour les gens qui l'entouraient.
Le fait qu'elle port‚t l'habit des clarisses ne l'empêchait point d'avoir le cheveu testonné en boucles bien faites, le visage discrètement pimploché, le sourcil et les cils soulignés d'un trait léger, et de reluire des pieds à la tête d'une propreté méticuleuse. Elle parlait d'une voix basse, douce et mélodieuse: un enchantement chez une femme.
Il me parut évident que Gaston avait trouvé là une nouvelle mère, infiniment plus aimante et aimée que la sienne. Je ne voudrais pas qu'on s'y tromp‚t. Le fait que la reine-mère le préférait à son frère aîné -
surtout pour la raison qu'avec Gaston, qui n'était pas le roi, elle n'avait pas de conflit de pouvoir - ne voulait pas dire qu'elle l'aim‚t plus que ne le pouvaient son coeur dur, son caractère escalabreux, ses bouderies infinies, et ses stupides entêtements.
qui e˚t cru que la piété de l'Infante causerait un jour sa mort ? En novembre 1633, alors qu'elle était déjà toussante et mal allante, elle voulut de force forcée, et maugré l'avis de son médecin, suivre une procession. Elle y prit froid et mourut le deux décembre 1633.
Les Belges se désolèrent de cette perte, se doutant bien que le successeur espagnol n'aurait pas d'aussi bonnes dispositions à leur égard que la mezza francese. Mais plus que tous, Gaston la pleura. Il s'était filialement ococoulé dans la tendresse de l'Infante et il perdait une mère infiniment plus aimante que la sienne. quand le nouveau gouverneur des 433
Pays-Bas, El Marqués d'Aytona, arriva à Bruxelles, Gaston, rien qu'à le voir, sentit qu'il se trouvait meshui beaucoup plus proche de l'Enfer que du Paradis.
El Marqués d'Aytona était un de ces hidalgos roides, rudes et infiniment hautains qui considéraient que si le Seigneur avait choisi de donner à
l'Espagne l'or des Amériques, c'était pour qu'elle fond‚t en Europe, avec l'aide des Habsbourg d'Autriche, une royauté universelle qui, en les rendant maîtres des Pays-Bas, de l'Italie, de la France, de l'Angleterre et des princes luthériens d'Allemagne, pourrait enfin éradiquer partout en ces pays l'hérésie protestante. Cependant, ne f˚t-ce qu'en arrière-pensée, les plaisirs violents de la conquête et de l'occupation n'étaient pas exclus de cette pieuse pensée.
Nommé gouverneur des Pays-Bas, El Marqués d'Aytona n'avait reçu de Madrid qu'une seule consigne à l'endroit de Gaston : le retenir le plus longtemps possible à Bruxelles. Le reste était laissé à sa discrétion, et sa discrétion ne fut pas bien habile, le marquis ayant trop de hauteur pour avoir du tact : il ne prit plus ses repues avec Gaston et le faisait suivre quand il se promenait à Bruxelles. Gaston entendit alors qu'il n'était plus un hôte, mais un otage, et décida de quitter en catimini les Pays-Bas, sans demander au Marqués un assentiment qui se révélait douteux.
Gaston, qui ne faillait pas pourtant en finesse, commit l'erreur de parler de ses projets d'évasion à la reine-mère. Aussitôt, se gonflant comme une oie, la face rouge brique, échevelée, suante, dépoitraillée, la reine-mère poussa des cris d'orfraie dans cet étrange baragouin franco-italien qu'elle n'avait jamais pu dépasser. Il est vrai que certains mots d'injure en italien me paraissent plus expressifs que les mots français correspondants.
Je préfère, par exemple, àu méchant ", le mot " brutto ", surtout si on prononce fortement les deux " t ". En revanche, le " ch " de " méchant "
est beaucoup trop gentil et chuchoté. Raison pour laquelle les u méchant "
et " méchante
> que les amants s'adressent sont davantage des caresses que des insultes.
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Pour en revenir a nos moutons, lesquels m'ont été contés non point par Gaston, mais par son conseiller Monsieur de Puylaurens qui était présent à
la hurlade, ainsi que le père de Chanteloupe, favori de la reine-mère, chacun épousant la thèse de la personne royale qu'il servait, à telle enseigne que pendant ce dialogue, si dialogue il y eut, entre mère et fils ils échangeaient des regards peu amènes, chacun prenant parti pour la cause de son maître ou de sa maîtresse.
La reine-mère, cuite et recuite en son ire, était en sa mercuriale quasi inépuisable, je n'en donnerai céans qu'un petitime échantillon.
- Et tu voudrais, miserabile, retourner en France sans ta mère! Tu, figlio mio ! Moi vivante, je ne te le permettrai jamais. Che incredibile impudenza ! Come puô comportarsi cosi ! Ingrato ! Miserabile ! Brutto !
- Madame, dit Gaston, je ne suis pas venu céans pour ouÔr de votre bouche des paroles mal sonnantes, et moins encore pour vous demander la permission de regagner la France. J'entends bien que vous soyez chagrin que je regagne seul le royaume dont votre aîné est le roi. Mais vous l'avez quitté, comme moi, de votre plein gré. Et vous pourriez, comme moi, y être de nouveau reçue, pour peu que vous acceptiez les conditions de Richelieu: remettre à
la justice du roi d'une part Mathieu de Morgues qui a écrit pour vous tant de déplaisants pamphlets contre le roi, et d'autre part le père de Chanteloupe, votre conseil.
- Et qui vous en donne de si mauvais ! dit Puylaurens en dardant sur Chanteloupe un regard méprisant.
Remarque inopportune, et qui faillit le soir même lui co˚ter la vie. ¿ la nuit tombante, entouré de quelques gentilshommes, Puylaurens montait l'escalier peu éclairé qui menait aux appartements de son maître, quand une mousquetade lui fut tirée sus, laquelle ne fit que l'effleurer, mais blessa deux de ses compagnons. Il y avait peu de doute sur l'auteur de cet attentat, et moins encore de chances de le confondre.
Le coup de feu fut tiré le trois mai 1634, et le lendemain, 435
El Marqués d'Aytona, plus hautain que jamais,.convoqua chez lui Gaston et le mit en demeure de signer un traité dans lequel il s'engageait à ne point se raccommoder avec le roi de France avant un délai de cinq ans. Là aussi, El Marqués manqua de finesse : c'était révéler à Gaston que la reinemère, la seule personne à qui il s'était confié, avait révélé àl'Espagnol ses projets de fuite.
Pour ma part, j'arrivai le quatre mai à Bruxelles, porteur de deux lettres pour Gaston, toutes deux écrites par le roi, bien que contradictoires. La première, rude et roide, que je portais sur moi, annonçait à Gaston qu'il ne pourrait revenir en France, ses exigences étant jugées insufférables. La seconde, portée par Nicolas sous sa chemise, fournissait à Gaston un passeport au cachet du roi, l'autorisant àrentrer en France par quelque chemin et ville qu'il choisirait. Comme je m'y attendais, lors de la première nuit que je passai à Bruxelles dans une auberge fort propre, mes affaires furent subrepticement fouillées pendant la nuit, et la lettre du roi s'envola, mais on ne toucha pas, comme je m'y attendais, aux bagues 1
de Nicolas. Tant est que le lendemain, au bec à bec avec Gaston, je pus lui remettre le passeport royal. Dès qu'il l'eut ouvert, et jeté l'oeil sur lui, il fut au comble du bonheur, et homme de prime saut comme il fut toujours, il me sauta au cou, et me donna une forte brassée, les larmes, grosses comme des pois, coulant sur ses joues. Et comme s'il e˚t trouvé en moi tout soudain un intime et immutable ami, il me conta tout ce qui s'était passé en sa vie depuis la mort de l'Infante Claire-IsabelleEugénie, jusqu'à la querelle avec sa propre mère, l'assassinat dont Puylaurens avait failli être victime, le traité qu'El Marqués d'Aytona l'avait contraint à
signer, et le fait que l'Espagnol avait été très probablement renseigné par la reine-mère sur ses projets d'évasion. C'est là surtout que le b‚t le blessait, et il me fit sur la reine-mère des plaintes à
1. Bagages.
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l'infini, concluant avec énergie qu'à partir de ce jour, et jusqu'à la fin de sa vie - de sa vie à elle, cela allait sans dire - il ne verrait plus la traîtresse.
Là-dessus, et dans le vif du moment, Gaston se tourna vers moi et me demanda mon avis.
- Votre Altesse, dis-je, vous avez en Monsieur de Puylaurens un conseiller fidèle et avisé, et il semble que c'est de lui que vous devriez quérir de prime son opinion.
- Nenni ! Nenni! dit vivement Puylaurens. La logique, comme la préséance, exige, Monseigneur, que ce soit vous qui opiniez le premier.
- Je le crois aussi, dit Gaston.
- Puisque Votre Altesse me demande mon opinion, je la lui vais bailler, si Elle m'y autorise, à la franche marguerite.
- Parlez, parlez, Monsieur d'Orbieu, dit Gaston.
- Votre Altesse, il me semble que le moment est mal choisi pour vous f‚cher avec la reine-mère. Il est vrai qu'à'steure elle ne peut vous faire aucun bien, mais en revanche, elle peut vous faire beaucoup de mal. Par exemple, mettre des espions sur la queue de vos serviteurs, et découvrir le jour, l'heure et l'itinéraire de votre évasion. Ce qu'en son ire elle pourrait bien redire au Marqués d'Aytona. Elle pourrait imaginer pis : un second attentement contre un de vos plus fidèles serviteurs.
Je jetai alors un oeil en tapinois sur Puylaurens et constatai que cette hypothèse, comme bien j'y comptais, le rangeait d'ores et déjà de mon côté.
- Mais que dirai-je à la reine-mère ? dit Gaston.
- De prime, que vous vous reconnaissez tous les torts dans votre chamaillis.
- Morbleu! dit Gaston les dents serrées.
- Bah! ce n'est là, Votre Altesse, qu'une de ces petites cuillerées de miel dont votre auguste père recommandait l'emploi pour réussir une captatio benevolentiae.
Je ne sais ce qui fit alors le plus d'effet sur Gaston, la citation latine ou l'autorité de son père, mais il ravala aussitôt sa rancoeur et dit avec un soupir
437
'Mr
- Siorac, poursuivez, de gr‚ce.
- Ensuite, vous apprenez à la reine-mère (qui doit déjà le savoir) que vous vous êtes engagé, par écrit, auprès du Marqués d'Aytona à demeurer cinq ans encore à Bruxelles, et qu'il y va de votre honneur de gentilhomme d'être fidèle àvotre signature.
Lecteur, cela m'amusa fort in petto de faire dire cela àGaston, car, de sa vie, il n'avait honoré son serment, ou sa signature. Mais lui-même ne trouva rien à redire à cette comédie, étant inconscient de son inconstance...
- Bref, conclus-je, vous ne vous évadez plus, vous demeurez à Bruxelles, heureux de tenir compagnie à votre mère en sa détresse.
- Morbleu, mon cousin, dit Gaston, qui dans son enthousiasme mélangea quelque peu les métaphores. Votre plan est divin ! Par ma pensez-vous, Puylaurens ?
- que le plan, Votre Altesse, est excellent, et qu'il sied de l'appliquer sans retard.
Puylaurens me sourit alors, et je lui contresouris, tant je sentais combien il était impatient quant à lui de regagner Paris et d'y recevoir le duché-pairie que lui avait promis Richelieu, s'il réussissait à ramener en France le frère cadet du roi.
foi, vous êtes le diable ! qu'en
Instruit par ses précédentes indiscrétions de leurs mauvais effets, Gaston tint fort secret son plan d'évasion, et ne me le communiqua que parce que j'y devais jouer un rôle que j'explique plus loin.
La veille du sept octobre, Gaston annonça au Marqués d'Aytona qu'il voulait le lendemain chasser avec ses gentilshommes dans une forêt giboyeuse sise au sud de Bruxelles. Après quoi, à la nuitée, il irait ouÔr les vêpres dans le proche couvent des Cordeliers et y demanderait aux moines vivre et 438
couvert, s'il était possible. El Marqués ne trouva rien à redire à une chasse qui finissait si pieusement, et le huit octobre, àla pique du jour, Gaston partit avec sa suite pour ladite forêt qu'il traversa sans s'arrêter, sa destination véritable étant la place forte française de La Capelle, laquelle se trouvait àvingt-cinq lieues 1 de Bruxelles.
Gaston avait calculé que pour parcourir cette distance il lui faudrait dix-huit heures, en trottant à trot soutenu, sans s'arrêter ni boire : cela voulait dire que d'aucuns cavaliers àcette allure et sur cette distance ne pourraient que tuer leurs chevaux sous eux. Il quit alors de moi si je voulais bien, étant parti un jour avant eux, de m'arrêter en chemin à Mons, et là de louer ou acheter une douzaine de bons chevaux pour prendre le relais des montures à bout de forces.
- Monsieur, un mot de gr‚ce.
- Est-ce vous, belle lectrice, qui ne craignez pas d'interrompre le récit de cet épisode dramatique ?
- C'est moi, hélas, Monsieur, je le fais le rouge au front. Et il faut bien avouer que je suis bien impertinente.
- M'amie, une phrase de ce genre, chez une dame, n'est pas une excuse, mais une coquetterie.
- Ou, comme vous diriez, Monsieur, une captatio benevolentiae.
- M'amie, de gr‚ce, point de badinerie ! Posez votre question.
- Gaston s'évade. J'en suis fort aise. Mais que devient son épouse Marguerite de Lorraine ?
- que voilà encore une question bien féminine!
- Monsieur, étant femme, toutes mes questions sont féminines. Dois-je changer de sexe pour vous lire ?
- Ce serait dommage.
- Monsieur, n'est-ce pas là une de ces badineries que vous venez de réprouver ?
- Gr‚ce, m'amie ! Gr‚ce ! Je vous laisse le privilège féminin du dernier mot. quant à Marguerite, elle ne pouvait
1. Environ cent kilomètres.
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pas d'évidence supporter, étant si frêle, cette infernale trotte de Bruxelles à La Capelle. Et la mort dans l'‚me, Gaston dut la laisser aux bons soins de la reine-mère.
- Ma fé ! Les bons soins de la reine-mère ! Je plains la pauvrette !
- Nenni! Nenni! Ne la plaignez pas! Marguerite était si adorablement douce et tendre qu'elle apprivoisa la tigresse, laquelle dans sa solitude se prit d'affection pour elle, à telle enseigne qu'il fallut quasiment arracher Marguerite de ses bras quand le moment fut venu de la rendre à son époux.
Cependant, les pauvrets n'étaient pas au bout de leur peine. Gaston, en violation d'un us centenaire, s'était marié sans le consentement du roi, créant un précédent que ni le roi ni Richelieu ne pouvaient souffrir. Ils entamèrent alors de longues démarches pour faire dissoudre cette union, mais s'ils arrachèrent l'acquiescement du clergé français, le pape, quant à
lui,, suprême espoir de Gaston, se montra fort réticent.
Mais ceci est une longue histoire que je ne saurais vous conter meshui, étant à Mons avec mon escorte de Suisses et les chevaux que j'avais achetés, et qui furent à peine suffisants pour remonter ceux que la mort de leurs montures avait démontés. Je sais bien que d'aucuns de mes lecteurs vont trouver barbare l'effort meurtrier qui fut imposé à ces pauvres bêtes.
Il le fallait pourtant pour échapper à la poursuite des cavaliers espagnols qui couraient sus aux évadés, et les auraient sans honte ni vergogne anéantis, s'ils avaient pu les rattraper.
¿ Mons je laissai trottinant derrière moi ma carrosse, et montai mon Accla, Nicolas et mes Suisses me suivant. Le jour baissait déjà, ce qui nous fit appréhender que le reste du parcours, dans l'obscurité, sur un chemin médiocre, allait devenir fort malaisé. Mais au moment même o˘ le soleil disparaissait, apparut, comme posée sur l'horizon, une lune fort ronde, fort grosse et fort lumineuse. C'était là à n'en pas douter un cadeau du ciel, car de ma vie je n'avais vu une lune de telles proportions. Il est vrai qu'elle les perdit, ces proportions, au fur et à mesure qu'elle monta dans le ciel,
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mais en gardant toutefois sa luminosité, laquelle était si grande et si forte que vous eussiez pu lire un livre à sa clarté.
Enfin, apparurent les hauts murs crénelés de La Capelle, ses tourelles et son m‚chicoulis, et à peine f˚mes-nous là que les trompettes se mirent à
sonner l'alarme à l'intérieur de la citadelle, avec des lumières et des gens courant de tous côtés, et bientôt, je ne sais combien de mousquets apparurent aux créneaux pointant leurs canons sur nous, tandis qu'une voix forte hurla
- qui va là ?
- Monsieur, dit Gaston, je suis Monsieur, frère du roi.
- Vous vous moquez! dit la grosse voix. Vous n'êtes en rien de ce genre !
Et qui pis est, vous parlez avec un accent espagnol (ce qui fit rire la suite de Gaston).
"
Et vous osez me dauber, par-dessus le marché ! Escampez-vous d'ici, vaunéants, et dans la minute, ou mes mousquets vont faire de la dentelle avec vos tripes !
- Votre Altesse, dis-je à Gaston, peux-je parler au gouverneur?
- De gr‚ce, faites-le !
Je m'avançai alors d'un pas et je dis
- Baron du Becq, peux-je vous parler ?
- En voilà bien d'une autre ! Comment sais-tu mon nom, spadassin ?
- Parce que je suis un ami de Monsieur de Vardes, votre prédécesseur, à qui j'ai rendu grand service quand j'ai retiré son fils d'un très mauvais pas o˘ il s'était fourré.
- quel mauvais pas ? demanda le baron d'une voix forte, mais, me sembla-t-il, avec beaucoup moins de hargne.
- Monsieur de Vardes étant retenu en ses domaines de Normandie avait confié
le gouvernement de La Capelle àson fils, lequel, grand niquedouille qu'il était, avait promis au comte de Moret d'ouvrir les portes de La Capelle à
la reinemère si elle s'évadait de Compiègne. Ce que gr‚ce à Dieu j'ai pu, avec Monsieur de Vardes, éviter.
- Monsieur, dit le baron d'une voix presque polie, quel est votre nom ?
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- Baron, je suis le duc d'Orbieu, pair de France, et le gentilhomme qui en premier vous a parlé est bel et bien Monsieur, frère du roi, duc d'Orléans et comte de Blois. Il est porteur d'un passeport avec la signature et le sceau du roi lui permettant de rentrer en France. Si vous le désirez, je peux entrer seul par le pont-levis et vous montrer ce passeport.
- Faites ! dit le baron du Becq, mais que personne d'autre n'ose avancer, f˚t-ce d'un pas, ou j'aurai le regret de lui tirer sus.
C'était là propos encore un peu menaçant, mais à bien l'ouÔr, bien moins brutal que le projet de <
faire de la dentelle avec nos tripes ".
I2ouverture de l'huis fut si étroite que je ne l'eusse pu passer avec une bedondaine, et aussitôt que je fus sur place je tendis au baron du Becq le passeport que Gaston venait de me remettre. Le baron lui consacra un assez long coup d'oeil, ce qui me donna à penser que lire n'était pas son fort.
¿ ce sésame toutefois, l'huis s'ouvrit largement enfin et le baron mit un genou à terre devant Gaston qui le releva aussitôt en disant
- Baron, vous n'avez fait que votre métier. C'est très bien, et ce sera mieux encore, si vous nous donnez à manger et à boire. N'ayant rien pris pendant les dix-huit heures que dura cette longue trotte, je me meurs de verte faim.
Le lendemain, je me réveillai avec un catarrhe et une petite fièvre, et quand Nicolas me vint visiter,, je lui commandai d'aller dire au baron du Becq ce qu'il en était. Il ne vint pas, craignant que j'eusse au moins la peste, mais m'envoya le médecin de La Capelle, lequel s'appelait Marcellin.
Et ce Marcellin, le mouchoir sur le nez, ne m'approcha pas plus d'une demi-toise et me pria de me dénuder, ce que je fis en disant 442
- Rassurez-vous, Révérend docteur médecin, je n'ai ni bubon, ni charbons, ni pourpre.
- Mais, Monseigneur, dit le médecin, comment connaissez-vous si bien les symptômes de la peste ?
- Mon père, le marquis de Siorac, a fait des études de médecine en Montpellier et m'en a appris quelques éléments.
- Et sur vous-même, dit le docteur Marcellin avec un sourire, quel serait votre diagnostic ?
- Catarrhe avec petite fièvre.
- Et le traitement ?
- Ni saignée ! ni purgation ! Repos couché et petite dose de quinine.
- Hélas! Monseigneur, je n'ai pas de quinine. Mais il y a une maison de jésuites à Vervins. Ils la reçoivent, toute préparée, de leur maison d'Amérique et ils la vendent malheureusement à un prix qui fait frémir.
- Je vais donc de ce pas dépêcher mon écuyer à Vervins avec une bourse.
- Monseigneur, donnez du ventre à cette bourse, sinon vous n'aurez rien.
Je donnai trois écus au Révérend docteur médecin Marcellin pour le récompenser de mon examen, de mon diagnostic et de ma prescription. Puis j'appelai Nicolas et lui confiai une bourse ventrue pour courre acheter ladite quinine aux jésuites de Vervins.
- Nicolas, dis-je, emmène avec toi nos Suisses.
- Et pour que faire, Monseigneur ?
- Pour faire pression sur les jésuites, s'ils te font des difficultés.
Le baron du Becq, sachant par le docteur Marcellin qu'il ne courait plus aucun danger à me visiter, me vint voir après le départ de Nicolas, et s'enquit de mes besoins.
- La grand merci, Baron, dis-je. Pourriez-vous dire àvotre cuisinier que je désire pour mon déjeuner une fine purée de pommes de terre et deux neufs frais sur le plat.
- Eh quoi ? dit le baron, quelque peu effaré, point de diète ?
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- qu'ai-je besoin de je˚ner? dis-je. Je n'ai mal ni au gaster ni aux boyaux.
On toqua alors à l'huis, et Gaston entra, suivi de Puylaurens.
- Mon cousin, dit Gaston, j'ai voulu vous faire mes adieux avant mon départir, mais le roi m'attend, je ne peux tarder davantage sans l'offenser. (Et pourtant, m'apensai-je, combien de fois l'a-t-il offensé au cours de ses quatre années de volontaire exil ?) Cependant, poursuivit Gaston, je ne laisserai pas de dire à Sa Majesté combien vous m'avez aidé
par vos judicieux conseils au moment o˘ le principal obstacle à mon évasion était ma propre mère... C'est à Saint-Germain que les retrouvailles avec le roi mon frère doivent avoir lieu, et dès lors que vous serez sur pied, j'aimerais que vous nous y retrouviez.
La poudre de nos chers jésuites - et pour chers, certes, ils l'étaient -
fit merveille, et deux jours plus tard je me sentis assez .rebiscoulé pour sonner le boute-selle, du moins pour mes Suisses, car étant encore moulu et courbatu de ma longuissime trotte de Bruxelles à La Capelle, je préférai voyager en ma carrosse. Sans consentir à épuiser mes chevaux, j'allai aussi bon train que je pus, m'arrêtant tard le soir aux étapes et repartant tôt le matin. Mais maugré mes efforts, je ne parvins à Saint-Germain-en-Laye que le vingtdeux octobre 1634, c'est-à-dire le lendemain du jour o˘ les deux frères s'étaient retrouvés.
Je fus néanmoins fort bien accueilli par le roi et Richelieu, et en public, et au bec à bec.
- La colère de Gaston contre sa mère, me dit Louis, après la tentative de meurtre sur Puylaurens, lui e˚t fait tout g‚cher. Heureusement, vous étiez là et votre adresse a tout arrangé, et je ne sais comment vous remercier.
J'ai pensé pour vous au maréchalat ?
- Mais, Sire, je ne sais pas la guerre, dis-je promptement.
- Ou à vous nommer gouverneur de province.
- Sire, ce serait la pire des punitions. Je serais éloigné de Votre Majesté.
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- Ou ambassadeur à Londres.
- Nenni, nenni, Sire ! Je n'appète aucunement à tout cela, je suis très heureux de vous servir comme je fais : par de petites missions çà et là en Europe.
- Mon cousin, dit le roi, sauver la mise de Gaston àBruxelles n'était pas mission petite. C'était un grand service rendu à l'…tat.
Le bec à bec avec Richelieu fut aussi flatteur et se peut encore plus réconfortant pour la raison que le cardinal-duc n'oubliait jamais les détails.
- Mon cousin, dit-il, songez à me faire un compte de tous les débours que vous avez encourus en cette mission, y compris, ajouta-t-il avec un sourire, :a poudre de quinine de qui vous savez.
C'est lui qui savait toujours tout sur tout : je m'en apercevais en toute occasion. Après ce petit sourire, il reprit son ton de gravité
- En fin de compte, Gaston en son exil nous a fait plus de bien que de mal : c'est gr‚ce à Castelnaudary que nous féodaux avons pu porter un coup terrible à nos grands Louis vivant, ils n'y reviendront plus. Et c'est aussi gr‚ce àGaston et à ses frasques que nous avons pu conquérir la Lorraine, cette conquête fortifiant fort notre frontière de l'est, au moment o˘ paraît imminente la guerre avec les Impériaux. En bref, je vous dirais que Gaston nous a fait, malgré les apparences, du bien en s'en allant, et du bien aussi en nous revenant. Son retour au bercail est un échec considérable pour les Espagnols qui perdent ainsi dans la guerre qui se prépare un gage des plus précieux. En outre, dans les moments périlleux que nous allons vivre, le retour de Gaston, en ressoudant la famille royale, et par voie de conséquence en redonnant confiance au peuple, nous rend les plus grands services. Le seul point noir demeure la présence autour de Gaston de dangereux conseillers. Mais ce problème, gr‚ce à Dieu, nous l'allons résoudre sans que je sache encore quand ni comment. L'avenir nous le dira.
Impression réalisée sur CAMERON par
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BUSSI»RE CAMEDAN IMPRIMERIES
GROUPE CPI
à Saint-Amand-Montrond (Cher)
en mars 2001
N∞ d'édition : 396. N∞ d'impression : 011538/4
Dépôt légal : mars 2001.
1- dépôt légal : février 2001.
Imprimé en France