- …minence, dit Mazarini, il n'a pas échappé au SaintPère que les conditions du général Coalto 1 étaient léonines, 1. Coalto commandait l'armée des Impériaux et le marquis de Spinola commandait l'armée espagnole qui assiégeait Casal, défendue parToiras.
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comme je me suis permis de le dire moi-même avant que de les exposer.
Toutefois, il y a un grand avantage à traiter, même si on n'accepte pas les conditions de l'adversaire. Aussi longtemps qu'on parle, on ne se bat point, et le temps même, en passant, peut modifier l'aspect des choses.
C'est ainsi que, me plaçant du point de vue de la France - ce que je fais très volontiers, Sire -, je dirais qu'il ne me semble pas qu'il soit de votre intérêt, Sire, de faire à Coalto la réponse roide, tranchante et déprisante que ces propositions assurément méritent.
¿ ouÔr ce discours, je n'en crus pas mes oreilles. Le pape avait donc deux politiques : l'une publique, favorable àl'Espagne ; l'autre, secrète, favorable à la France. Et à mon sentiment, Mazarini allait plus loin encore, il nous proposait à mi-mot et sotto voce les services que sa personne pouvait nous rendre.
Cette. nuance n'échappa ni à Louis ni à Richelieu, et ils commencèrent à
considérer Mazarini avec d'autres yeux.
- Monsieur, dit Louis, je vous remercie des bonnes dispositions que vous montrez à l'égard de ma personne et de mon royaume. Je vous en sais le plus grand gré. quant à vos conseils qui me semblent sages, je discuterai avec mon cousin le cardinal de Richelieu, et aussi avec mon Conseil, du parti àprendre, et dès qu'il sera pris, je le communiquerai à Coalto et en même temps, par votre truchement, à Sa Sainteté.
Mazarini avait tout lieu d'être satisfait de ces paroles, puisqu'elles admettaient implicitement que le pape et lui-même étaient acceptés par nous comme médiateurs en cette affaire. Il traduisit en italien au cardinal Barberini, en les résumant beaucoup, les propos que nous venions d'échanger, Barberini ne lui prêtant de reste qu'une oreille distraite, probablement parce que ses mérangeoises étaient encore tout absorbées par les rêves que l'on sait.
Dès qu'ils furent tous deux départis, le cardinal échangea quelques paroles sotto voce avec le roi, ce qui fit que je m'éloignai d'eux et allai jeter un oeil à la fenêtre. J'ouÔs alors Louis appeler Beringhen et lui commander d'aller, sans tant
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languir, chercher le grand chambellan, lequel ne devait pas être bien loin, car il fut là en un battement de cils.
Le roi lui dit alors d'aller prévenir les deux reines qu'il quittait le lendemain Lyon pour Grenoble avec son armée, mais qu'il voulait qu'elles demeurassent à Lyon o˘ elles seraient assurément mieux accommodées qu'elles ne pourraient l'être ailleurs. quant à Monsieur de Marillac, le roi lui fit demander ce qu'il préférait: ou demeurer à Lyon, ou l'accompagner à
Grenoble. ¿ quoi Monsieur de Marillac, prétextant son grand ‚ge et ses infirmités, répondit qu'il aimait mieux demeurer à Lyon. En réalité, notre archidévot désirait rester auprès de la reine-mère pour l'ancrer davantage dans ses refus de toute guerre avec l'Espagne.
Le roi quitta Lyon avec son armée pour Grenoble le sept mai, et je suivis le long cortège avec mes Suisses et Nicolas, lequel, cependant, j'appelai plus souvent à prendre place dans ma carrosse avec Fogacer et Saint-Martin, les Suisses gardant alors ma monture et la sienne. Nicolas fut si content d'être avec nous à l'abri de l'air aigre du matin que, bercé par le branle de la carrosse, <
son sommeil le dormit
>.
Fogacer en profita pour me poser quelques questions auxquelles je répondis avec prudence avant de déclore le bec, tournant sept fois ma langue dans ma bouche. Car, d'une part, je voulais récompenser Fogacer pour l'aide qu'il apportait au cardinal et au roi en devenant le confesseur des rediseurs, mais d'autre part, sachant que mes réponses allaient être répétées par Fogacer au nonce apostolique, et par conséquent au pape, je pesais dans de fines balances ce qu'il était utile que Sa Sainteté apprit et ce qu'il valait mieux qu'elle ne s˚t pas
- Je ne voudrais pas être indiscret, me dit Fogacer -formule qu'on emploie toujours quand on se propose de l'être -, mais je voudrais savoir pourquoi les deux reines ont été laissées à Lyon alors que Grenoble est fort belle ville avec de grandes et commodes demeures et o˘ elles ne pourraient, en aucune façon, être menacées, le thé‚tre de la guerre étant bien loin de leurs demeures.
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- Je ne sais pas les raisons, dis-je, mais nous pouvons essayer de les deviner.
- Devinons! dit Fogacer d'un ton enjoué. Plaise à vous de commencer, mon ami, étant plus haut que moi dans l'…tat.
- La grand merci. Le plus haut dans l'…tat va donc essuyer les pl‚tres. Si les reines ont été laissées à Lyon, ce n'est s˚rement pas pour des raisons de sécurité.
- Je conclus, dit Fogacer, que la raison en est politique.
- Mais si elle est politique, continuai-je, elle ne concerne que la reinemère. Et ce n'est que pour cacher la manoeuvre qu'on a ajouté la reine.
- Et en quoi consisterait la manoeuvre ? dit Fogacer en souriant de son sinueux sourire, les sourcils se relevant vers les tempes.
- ¿ empêcher la reine-mère, s'il y a un Conseil àGrenoble, de s'élever furieusement en public en faveur de la paix à tout prix avec la sacro-sainte Espagne (gr‚ce à qui, un jour, les huguenots seront à jamais éradiqués).
- Ce qui, dit Fogacer, si je vous ai bien entendu, e˚t été un régal pour les oreilles ennemies, ne serait-ce que pour celles de certaines ambassades qui feraient aussitôt de joyeux rapports à leurs maîtres sur la dissension au sein de la famille royale de France et la faiblesse qui en résulterait, àn'en pas douter, dans la poursuite de la guerre.
- Cependant, dis-je, il faudra une sorte de Conseil pour décider avec le roi pour faire la guerre ou ne la faire point.
- Mais ce ne sera pas le Grand Conseil, dit Fogacer, puisque la reine-mère est restée à Lyon ainsi que bon nombre de conseillers. On peut donc gager, poursuivit Fogacer, qu'à Grenoble ce sera un simple Conseil de guerre réunissant seulement les maréchaux de France et les maréchaux de camp qui, eux, sont si indignés par les conditions de paix " basses et honteuses "
proposées par les Impériaux qu'ils voteront la guerre à l'unanimité.
- On aura donc, dis-je, réussi à escamoter la reine-mère dans la délibération. Et comme e˚t dit mon père, ce sera là " un beau coup de moine
".
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Le vote du Conseil de guerre qui se tint à Grenoble le dix juin fut, en effet, unanime. Il rejeta les propositions des Impériaux et décida d'occuper la Savoie, tant pour punir le duc régnant de sa félonie que pour prendre des gages et se fortifier contre une attaque ennemie. La conquête de la Savoie, qui fut rapide comme l'éclair - Chambéry, Rumilly et Annecy étant prises en deux semaines -, enchanta véritablement le roi.
- Et pourquoi cela, Monsieur? Pourquoi Louis fut-il si enchanté de se saisir de ces villes qui ne lui appartenaient pas ?
- qu'est cela ? Est-ce bien vous, belle lectrice, qui faites irruption dans mon récit sans crier gare ? Et l'interrompez sans la moindre vergogne ? Et qui pis est, en posant des questions accusatrices sur mon roi ?
- Monsieur, vais-je vous demander pardon ? Est-ce qu'à défaut d'un sanglotant pardon, un petit regret suffirait à vous apazimer ? On dit que vous êtes à l'ordinaire fort indulgent àl'égard du gentil sesso, tant vous l'aimez.
- Dois-je entendre, m'amie, que si vous exprimiez un petit regret, cela doulerait moins votre superbe qu'un sanglotant pardon ?
- Assurément. Je tiens qu'à un gentilhomme une dame doit toujours tenir la dragée haute, et d'autant plus que la dame est plus évidemment dans son tort.
- Est-ce là " le petit regret
> ?
- Oui, Monsieur.
- Il suffira, m'amie. quand le pécheur a votre apparence, je ne saurais vouloir sa mort.
- Ah ! Voilà qui est fort galant !
- Et qui mieux est, voici la réponse à votre question. Le roi s'empare de ces villes, mais à titre de gages contre les Espagnols et point pour les garder. La guerre finie, il les
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rendra à leur possesseur, comme son père fit en 1601, quand le duc de Savoie ayant eu l'impudence d'assiéger Grenoble, le Vert Galant envahit la Savoie, et la paix revenue, rendit au duc de Savoie ses villes en ne retenant pour soi que de petits lopins pour arrondir son royaume.
- Et Louis en fera autant ?
- Oui-da ! ¿ l'exception de Pignerol, il rendra tout, non au pauvre duc qui meshui est quasiment au grabat, mais àson fils et héritier le prince de Piémont, lequel, comme vous savez, a épousé une oiselle douce, charmante et pépillante
Christine de France. M'amie, voudriez-vous que Louis arrache des plumes à
son beau-frère ?
- Un mot encore, de gr‚ce, Monsieur. Pourquoi Louis fut-il au comble de la joie en mettant les pieds sur les traces de son père quand il conquit la Savoie ?
- Louis naquit l'année même de cette conquête en 1601, et son enfance fut bercée par les récits épiques que lui en fit son entourage. Or, vous le savez, Madame, étant privé dès le berceau de toute affection maternelle, Louis n'eut qu'une seule amour en ses maillots et enfances : son père, lequel fut à la fois son idole et son modèle. C'est ainsi que Louis devint, lui aussi, un roi-soldat, sans aucun esprit de rapines et de conquêtes, mais uniquement pour défendre son droit et celui de ses alliés. Savez-vous qu'en son enfance, Louis voulait qu'on l'appel‚t Louis le Juste. C'était, à
bien voir, une sorte de serment, et il le tint. Cependant, Madame, j'aimerais vous faire remarquer que la justice a deux fonctions : elle garantit l'intégrité des biens, mais aussi elle punit les méchants qui ne la respectent pas.
- Et le roi va-t-il à la parfin punir les méchants ?
- Il les punira, soyez-en bien assurée, m'amie, le moment venu, implacablement.
CHAPITRE X
Le dix-huit juillet 1630 - date exécrée par Louis - fut le tournant de la campagne d'Italie. Jusque-là, les armes du roi avaient volé de victoire en victoire. Elles avaient pris Pignerol, conquis la Savoie, défait et dispersé l'armée du duc àVeillane, et enfin conservé Casal, défendue par Toiras.
Mais cette campagne-là n'était pas le seul enjeu de l'expédition. Il y en avait un autre tout aussi important. Pendant que les Espagnols assiégeaient Casal, les Impériaux, venus d'Allemagne par la Valteline, encerclaient Mantoue, qui avait échu, comme on sait, par droit de succession à un prince français, le duc de Nevers. L'Empereur contestait cette succession et réclamait le duché pour un de ses proches.
L'Empereur voulait, en fait, bien davantage. Les Habsbourg d'Espagne occupant déjà le Milanais, les Habsbourg d'Autriche voulaient se saisir du Mantouan et, de proche en proche, grignoter toute l'Italie du Nord: grignotement benoît et dévot, béni et recommandé par les théologiens espagnols, et première étape de la monarchie universelle promise à
l'Espagne par le prophète Daniel dans la Bible...
Le duc de Nevers était assurément un seigneur de haut rang, mais le rang ne remplace ni le vouloir, ni le savoir. Sa défense de Mantoue fut faible et endormie, et ce peu de vigilance permit aux Impériaux de se saisir de la ville par surprise. Le dix-huit juillet 1630, le duc de Nevers eut tout 239
juste le temps de se réfugier à Ferrare o˘, j'imagine, il se rendormit aussitôt. quant à la ville, elle fut affreusement pillée.
Rien ne voyage plus vite qu'une mauvaise nouvelle, et chose étrange, elle ne vient jamais seule. ¿ peine avions-nous appris dans la désolation la chute de Mantoue, que des chevaucheurs rapides, dépêchés par nos maréchaux, nous annoncèrent que la peste était apparue dans quelques cantonnements, et que déjà un de nos régiments avait été décimé.
Le roi convoqua sans tant languir un Conseil de guerre restreint, car plusieurs maréchaux étaient sur le terrain avec leurs troupes. J'y fus appelé quasiment à la pique du jour et là, outre le roi et le cardinal, je trouvai le père joseph, Monsieur Brulard de Léon (que je connaissais à
peine), le conseiller Bouthillier, Richelieu bien entendu, et seulement deux maréchaux, Schomberg et Créqui, tous mal réveillés et la face longue et triste. Le roi me parut p‚le, mais cependant résolu, et il demanda de prime aux maréchaux s'il était àleurs yeux possible de reconquérir Mantoue.
- Sire, dit Créqui, il nous faudrait traverser le Milanais et affronter les Espagnols, puis entrer dans le Mantouan et affronter les Impériaux, à moins que les deux armées, apprenant notre approche, ne se réunissent pour nous écraser par le nombre.
- Schomberg, qu'en êtes-vous apensé ?
- L'entreprise, Sire, serait très périlleuse pour la raison qu'elle nous entraînerait beaucoup trop loin de nos bases.
- Mon cousin ? dit Louis en se tournant vers le cardinal.
- Sire, je pense, moi aussi, qu'il faut obéir à la géographie: Mantoue est beaucoup trop éloignée de nos frontières pour que nous courions le risque d'un combat douteux. ¿ mon sentiment, il faut traiter, et par là au moins gagner du temps. Il faudrait, en fait, deux négociations : l'une avec l'Espagne au sujet de Casal pour laquelle nous demanderons l'entremise du pape et de Mazarini, l'autre qui t‚cherait de régler sans intermédiaire notre différend avec l'Empereur.
¿ cet instant, je craignis fort d'être désigné pour l'ambassade d'Autriche en raison de ma connaissance de l'allemand, mais le cardinal avait sans doute prévu pour moi un autre emploi, car il demanda au père joseph et à
Monsieur Brulard de Léon s'ils étaient consentants à prendre langue avec les Impériaux. Le mot <4 consentant " dans la bouche du roi ou du cardinal m'ébaudissait toujours et le lecteur sait bien pourquoi. Mais cette fois-ci, il fit plus que m'ébaudir. Il me soulagea.
Le roi congédia alors tout son monde, mais demanda au cardinal et à moimême de demeurer, ce qui m'étonna fort, mais me parut de bon augure pour ma nouvelle mission.
L'huis à peine reclos sur les partants, Richelieu, se tournant vers le roi, lui dit
- Je n'ignore pas que Grenoble n'est pas si loin de Lyon, mais je suis béant que Monsieur de Marillac ait appris la chute de Mantoue presque aussi vite que nous, comme la lettre-missive que je reçois de lui ce jour me semble le prouver.
- Et que dit-il de la chute de Mantoue ? dit le roi.
- Je ne dirais pas qu'il en triomphe, ou qu'il s'en réjouit, mais visiblement ce grave revers de nos armées ne lui fait pas peine. Il m'écrit: " De ces mauvaises nouvelles nous devons en attendre de jour en jour beaucoup d'autres. "
- quiconque prophétise des malheurs à autrui les souhaite en son for, dit Louis. Ce fol aime tant son Espagne qu'il la voudrait victorieuse partout, même de son pays.
- Je pense aussi, dit Richelieu, que la cabale va tirer grand profit de cette victoire de l'ennemi, et que n'osant s'en prendre à vous, Sire, elle va crier haro sur le baudet. Et le baudet c'est moi. Sire, il m'est venu en pensée qu'il serait peut-être bon que vous regagniez Lyon pour calmer un peu les cabaleurs, afin qu'on ne m'accuse pas au surplus d'avoir escompté
votre mort en vous retenant ès lieux infestés par la peste.
- J'y vais penser, dit Louis, avec l'air clos et cousu qu'il 240
I,
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prenait toujours quand il ne voulait pas qu'on p˚t penser qu'il cédait en tout à Richelieu.
- Sire, dit le cardinal, il sera fait selon le désir de Votre Majesté, et si Votre Majesté se décide pour le départir, j'aimerais que le duc d'Orbieu parte aussi, ne serait-ce que pour reprendre langue avec le chanoine Fogacer et ses
pénitents *. Dieu sait à quel point, en ces troubles jours, nous avons besoin d'être tenus au fait des murmures et des machinations
¿ la parfin, comme je l'avais prévu, le roi accepta et le retour et que je revinsse avec lui de Grenoble à Lyon, voyage qui est court sur la carte, mais qui fut long sur le chemin, par une chaleur insufférable. Pour comble de mésaise, nous f˚mes cantonnés aux étapes dans des logis médiocres, oyant autour de nous des rumeurs de peste, laquelle, semblait-il, voyageait vers le Nord presque aussi vite que nous.
je fis une partie du voyage dans ma carrosse, mais Louis m'invita par deux fois dans la sienne : une première fois avec Monsieur de Guron et le Révérend docteur médecin Bouvard, et une seconde fois, seul. Bouvard étant fort disert et Guron, grand bavard, Louis ne me voulut avec lui, je gage, que parce qu'il savait que je jaserais peu, du moins en sa présence, car avec Catherine, qui est rieuse et enjouée, je tiens fort bien ma partie dans le ~i babil des courtines ".
Observant que Sa Majesté, la nuque appuyée sur le coussin, gardait les yeux clos, j'en conclus qu'il dormait, ou faisait semblant, pour s'assurer de mon silence, tant est que je fermai à mon tour les paupières, et de prime, rêvai à mon père, à sa verte vieillesse si joliment dorée par le blond cheveu de Margot, à l'aimable et primesautier Miroul qui lui tenait compagnie, à Mariette qui lui faisait à merveille et le pot et le rôt, puis, passant de cette famille-là à cette familleci, j'entends ma Catherine et mon petit Emmanuel que j'allais revoir dans si peu de jours, ce peu luimême augmentant mon impatience d'atteindre Paris. De les imaginer tous deux, mère et fils, en mon hôtel des Bourbons, m'attendrézit 242
au point de m'enfoncer peu à peu en des rêves éveillés qui devinrent par degrés des rêves endormis.
- Eh quoi, Sioac ! dit Louis d'une voix mi-sérieuse, mirieuse, vous dormez ! Vous dormez en présence de votre roi ! quel damnable manquement à
l'étiquette!
- Ah, Sire ! dis-je en m'éveillant tout à plein, je vous demande mille pardons! Mais vous voyant les yeux clos, Sire, j'ai pensé que vous étiez ensommeillé, et par degrés insensibles, j'ai glissé moi aussi dans le sommeil...
- Et vous avez bien de la chance, Sioac, dit Louis avec un grand soupir. Et du diantre si je n'aimerais pas être àvotre place ! Mais quelque effort que j'y fasse, je n'en peux mais. Le sommeil me fuit.
- C'est que Votre Majesté se fait peut-être quelque tracassin au sujet de Mantoue.
- Nullement! Mantoue n'est qu'un revers dans une guerre o˘ il y aura nécessairement, des deux côtés, des échecs et des succès. Nenni! Nenni! Ce n'est pas Mantoue qui me point, c'est ma guenille.
- Votre guenille, Sire ?
- Comment, Sioac ? Ne savez-vous pas que c'est ainsi que nos grands dévots appellent le corps de l'homme ? Ils affectent de le dépriser, parce qu'il est périssable.
- Ma fé ! dis-je, si je suis guenille, je me trouve fort bien accommodé de l'être, tant que je ne suis ni navré, ni mal allant.
- C'est là justement le point, Sioac. je p‚tis de maux de tête assez souvent, et ce jour d'hui ce n'est point le cas, mais je me sens néanmoins faible et comme étrange.
- …trange, Sire ?
- Bouvard m'a pris ce matin mon pouls, et m'a assuré que je n'avais pas de fièvre. je ne suis donc pas malade. D'autre part, je ne p‚tis de rien, ni de la tête, ni du gaster, ni des entrailles. Mais je ne suis pas bien allant non plus, et comme on dit: je ne me sens pas dans mon assiette.
- Sire, c'est sans doute le branle de la carrosse et les mauvais gîtes o˘
vous avez dormi. Mais dès que vous retrou-
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verez votre belle chambre de l'archevêché de Lyon, ce mésaise, Sire, vous quittera et vous dormirez comme un ange.
- Le ciel t'entende, Sioac !
Louis me donna mon congé à l'étape, désirant sans doute se faire examiner par le docteur Bouvard, en raison de son " étrangeté ". Je regagnai alors ma carrosse o˘ je trouvai Saint-Martin endormi et Fogacer le regardant dormir d'un air attendrézi. Le chanoine me fit signe de ne point parler, ce que je fis volontiers, mon bec à bec avec Louis m'ayant laissé triste et songeux. Toutefois, le silence ne dura pas, SaintMartin se réveillant et Fogacer, soucieux de son éducation, entreprit aussitôt de lui décrire le palais archiépiscopal de Lyon.
- Au début, dit-il, ce n'était qu'un grand cloître dans le quartier SaintJean. C'est seulement au xie siècle que Humbert ler " domum episcopalem cum turribus aedificavit ".
- Et pourquoi des tours ? dis-je.
- Parce qu'au xie siècle les bandes de mauvais garçons qui écumaient le pays s'attaquaient volontiers aux palais des archevêques pour piller l'or qu'ils pensaient y trouver.
- Mais, dis-je, ils étaient, dès lors, excommuniés.
- Peu leur chalait. Ces mécréants ne craignaient que la corde ou la roue.
Et savez-vous que Richelieu plus tard consacra beaucoup de temps, de soin et de pécunes à ajouter deux vo˚tes à ce palais-ci, mais il n'a pu encore trouver les loisirs et les clicailles qu'il faudrait pour achever le gros oeuvre au bord de la Saône.
- Le palais s'élève donc au bord de la rivière de Saône ? dit Saint-Martin d'un air joyeux.
- Oui, dit Fogacer, et c'est ce qui lui donne une partie de sa beauté. En outre, il est très éclairé, et en hiver fort bien chauffé.
Fogacer me demanda de descendre peu avant le palais, y ayant là une maison o˘ demeurait un prêtre de ses amis qui les devait héberger, Saint-Martin et lui-même. L'ayant déposé, je poursuivis seul mon chemin dans une rue peu 244
encombrée, en ces m‚tines, de charrettes, de piétons et de cavaliers, à
telle enseigne que ma carrosse rattrapa la carrosse du roi. Je le vis en sortir devant moi pour gravir le degré du palais. Je le suivis à
respectueuse distance, mais m'arrêtai tout à plein quand je vis surgir sur le dernier degré la reine-mère. Elle s'y tenait immobile, massive, la lippe hautaine, le sourcil levé, l'oeil en flamme, et fort semblable àune mar‚tre qui, le fouet en main, se prépare à chanter pouilles à un galopin qui a manqué l'école.
- Eh bien, Monsieur mon fils, dit-elle d'une voix rude, vous voilà bien avancé ! Vous avez perdu la guerre ! et à qui la faute, sinon aux bons conseils que vous a baillés Richelieu ! Est-ce que les écailles ne vous tombent pas enfin des yeux ? Et qu'attendez-vous meshui pour le renvoyer ?
- Madame, dit le roi avec un grand salut, mais l'oeil étincelant et la voix glaciale, je n'ai pu perdre Mantoue, car
Mantoue n'était pas à moi, donc je n'ai pas perdu la guerre. En revanche, j'ai conquis Suse, Pignerol et toute la Savoie. Et je détiens toujours Casal. quant à Monsieur le cardinal, quoi qu'en disent les ignorants, c'est le meilleur serviteur
que la France eut) amais.
Là-dessus, le roi fit à sa mère un autre grand salut, et contournant ce monument d'orgueil et d'obstination, il entra à grands pas dans l'archevêché, et gagnant sa chambre, sur un signe qu'il fit en se retournant, je l'y suivis.
- Sioac ! dit-il en se jetant sur son lit épiscopal, avezvous ouÔ cette mère rabaissante ? Elle ne m'a pas vu depuis trois mois, et tout ce qu'elle trouve à me dire c'est : " Vous avez perdu la guerre ! Renvoyez donc le cardinal! " que diantre ai-je fait aux Dieux pour avoir une mère de cette étoffe ! Sioac, écrivez sans tant languir au cardinal de venir me retrouver à Lyon. De toute manière, avec cette peste qui se répand partout, il faut faire une trêve avec l'ennemi, et pour cela, il nous faut le cardinal. quant aux maréchaux,
qu'ils demeurent à Grenoble pour prendre soin des troupes et les empêcher de déserter. Courez, Sioac, écrivez cette lettre et me la rapportez céans.
Vous verrez, dit-il avec rage,
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que la reine-mère va me demander tous les jours, à toute heure et à toute minute, de renvoyer le cardinal. qui vit jamais une aussi obtuse obstination ?
Le lendemain de son arrivée, le roi, après une bonne nuit de sommeil dans le bon lit de l'archevêché, me parut fort rebiscoulé et ne se sentant plus las, ni " étrange ", comme il voulut bien me le dire à son réveil, après que Bouvard lui eut pris son pouls. L'arrivée, deux jours plus tard, de Richelieu acheva de le remettre comme il avait dit < dans son assiette ". Le cardinal apportait une nouvelle non point bonne, mais àcourt terme fort bien venue. Gr‚ce à l'astuce et l'obstination de Giulio Mazarini, les Espagnols avaient accepté une cote mal taillée pour Casal : Toiras et les Français conserveraient la' citadelle, et les Espagnols occuperaient la ville et le ch‚teau. Cette trêve devait durer jusqu'au quinze octobre. ¿ cette date, si l'armée française n'apparaissait pas sous les murs de Casal, Toiras devrait quitter la citadelle avec ses troupes.
Cette trêve me parut cependant si étrange que je m'en ouvris à Fogacer, car ce n'était sans doute pas sans quelque incitation papale que Mazarini l'avait imaginée et imposée aux belligérants.
- Mon ami, dit Fogacer, maintenant que les Impériaux se sont emparés de Mantoue, leur armée a les mains libres et les Espagnols ne souhaitent aucunement qu'ils viennent leur prêter main forte sous Casal, et le pape moins encore. Car bien qu'Espagnols et Impériaux soient poussins de la même couvée Habsbourg, il ne s'ensuit pas qu'ils s'aiment d'amour tendre, les Ibériques trouvant les Impériaux bien trop envahisseurs et envahissants, et le pape aussi.
Chose étrange, j'ai beau fouillé mes mérangeoises, j'ai failli et faillirai à jamais, je crois, à me ramentevoir quel jour exactement le roi fut saisi à Lyon par la maladie qui fut à deux doigts de l'emporter. Fut-ce le samedi vingt et un septembre 1630, ou le dimanche vingt-deux ? Il m'est impossible de l'acertainer, et quand on en appelle à la mémoire de ceux qui se trouvaient là, les uns disent le vingt et un et les autres 246
le vingt-deux. Je sais bien que la date est un détail futile, quand il s'agit d'un événement de si grande conséquence qu'il faillit changer, et changer pour le pire, les destinées du royaume. Néanmoins, je trouve quelque peu déquiétant que l'Histoire ne puisse même pas préciser une date aussi mémorable.
La reine-mère, avant le retour de Louis à Lyon, logeait àl'archevêché, mais au retour du roi, soit qu'elle trouv‚t Lyon trop étouffant même en septembre, soit qu'elle préfér‚t loger assez loin du roi afin de recevoir à
son aise des personnes hostiles à sa politique, elle s'était transportée de l'autre côté
de la Saône et demeurait à l'abbaye d'Ainay, site plus champêtre, en effet, o˘ elle convia son fils à tenir un Grand Conseil à la date que je n'ai pas, plus haut, pu préciser.
Rien ne se passa en ce Conseil qui n'e˚t pu être prédit d'avance. Avec véhémence, la reine-mère et Marillac plaidèrent pour la paix à n'importe quel prix. Le reste du Conseil, trouvant déshonorant de tout abandonner, voulait poursuivre la lutte. Et le roi ayant opiné comme chacun s'y attendait en ce sens, Marillac et la reine sortirent une fois de plus fort déconfits de cette confrontation.
Or, à peine f˚mes-nous hors de l'abbaye d'Ainay que la maladie du roi commença: le roi chancela, posa sa main
pour rétablir son équilibre sur l'épaule de Richelieu, se plaignit d'une voix étouffée d'un subit mal de tête et d'être parcouru par des frissons.
Richelieu le fit entrer dans sa carrosse, et ne voulant pas perdre du temps à faire le détour jusqu'au pont, lui fit traverser la Saône en barque, ce qui l'amena en face du palais épiscopal. Nous le soutinmes de dextre et de senestre pour monter les degrés, et à peine dans sa chambre, on appela ses médecins.
Mais déjà les coquebins, les pimpésouées et les clabaudeurs de cour semaient partout la panique dans le palais en
criant aux quatre vents que le roi avait attrapé la peste et que la peste s'allait répandre dans le palais et nous tuerait tous et toutes.
Ayant déshabillé Louis avec l'aide de Beringhen, le 247
docteur Bouvard vit aussitôt qu'il n'en était rien, et sur la prière instante de Richelieu, alla sur le seuil de l'huis rassurer les courtisans dont certains disaient déjà qu'ils allaient, pour éviter la contagion, faire leurs bagages et vider les lieux. J'accompagnai Bouvard afin de faire taire les plaintes, les sanglots et les hurlades de ces coquefredouilles.
¿ notre vue, ils se reculèrent avec autant d'horreur que si nous fussions nous-mêmes pesteux. Je criai d'une voix de stentor que le roi n'avait pas la peste, et les priai ensuite de faire silence afin que le docteur Bouvard p˚t se faire ouÔr. Et tel est l'ascendant d'une voix forte sur une foule aux abois qu'aussitôt le silence se fit.
- Il est absolument certain que le roi n'a pas la peste, dit Bouvard, pour la raison qu'il ne présente aucun des signes qui caractérisent cette intempérie. Il n'a pas le bubon, il n'a pas les charbons et il n'a pas le pourpre.
Toutefois, la foule des courtisans ne fut qu'à demi rassurée par ces mots qu'elle ne connaissait pas, et je conseillai àBouvard d'expliquer en langue vulgaire les termes dont il s'était servi, ce à quoi il ne consentit que de très mauvaise gr‚ce, tant nos médecins aiment entourer de mystère le savoir qu'ils ont acquis. u qui pis est, me contait mon père, quand un médecin a trouvé un remède efficace contre une intempérie, il se garde bien de le communiquer à ses confrères, afin d'en garder pour lui seul la gloire et le profit. "
- Voici, dit Bouvard, à quoi on reconnaît qu'un homme est atteint de la peste : primo, par un gros aposthume qui lui tend la peau de l'aine droite et qu'on appelle le bubon. Secundo, par des pustules noires sur le ventre qu'on appelle les charbons. Et tertio, par de petits boutons de couleurs variées sur la poitrine qu'on appelle le pourpre. Sa Majesté ne présente aucun de ces symptômes. Adonc, elle n'a pas la peste.
Je repris alors la parole pour recommander d'un ton ferme aux personnes présentes de se retirer chacun dans sa chacunière et sans noise ni bruit afin que le roi p˚t reposer en
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paix. Là-dessus, une douzaine d'archers, commandés par le comte de Guiche, survinrent pour garder l'huis, et les courtisans à leur vue se retirèrent de la chambre royale, quoique avec lenteur et mauvaise gr‚ce. Je sus plus tard que, ne pouvant plus parler de peste, ils se consolèrent en attribuant la maladie du roi à la seule responsabilité du cardinal qui avait entraîné
Sa Majesté en des lieux empestés. Thèse ouvertement acceptée et même soutenue par la reine Anne qui, encontrant Richelieu dans un couloir, lui dit d'une voix encolérée : < Voilà ce qu'a fait ce beau voyage !
Bouvard appela en consultation tous les médecins de la Cour, lesquels constatant, d'une part, que le ventre du roi était dur et gonflé et, d'autre part, qu'il rendait continuellement une diarrhée sanguinolente par
"
la porte de derrière ", souffrait de dysenterie. Ayant établi ce diagnostic, ils prescrivirent une saignée, ce qui me parut fort étonnant étant donné tout le sang que le roi avait déjà perdu. quand plus tard je contai l'affaire à mon père, il en rugit de rage. Lecteur, tu aurais tort de penser, en effet, que tous nos médecins étaient partisans de la saignée, mode venue d'Italie et qui reposait sur une comparaison inepte: quand l'eau d'un puits devient mauvaise, il suffit d'en tirer de bonnes quantités pour que le puits vous donne derechef une eau claire et buvable. De même, quand un homme est malade, il suffit de lui tirer du corps son sang pourri pour que son corps fabrique derechef du sang pur et sain. Mais comment diantre sait-on, disait mon père, si le sang qu'on tire est pourri ou non?
Pendant deux jours la fièvre de Louis ne cessa de monter, la diarrhée sanguinolente se poursuivant. Le souffle devenait court et par moments tombait dans la suffocation.
Au père Suffren qui t‚chait de le consoler, le roi répondit d'une voix faible, mais ferme
- quand vous verrez que je suis en danger, ne manquez pas de m'en avertir à
temps. Je ne crains aucunement de mourir.
Le vingt-sept septembre, le père Suffren, n'osant lui dire 249
que les médecins le tenaient pour perdu, lui dit que ce jourlà étant l'anniversaire de sa naissance, en cette occasion il serait bon qu'il communi‚t.
- J'en serai aise, dit Louis. Et d'autant que je crains fort que la date de mon anniversaire ne soit aussi celle de ma mort...
Puis il reprit sans que son visage se voil‚t le moindrement de tristesse, de regret ou de crainte
- J'ai au jour d'hui vingt-neuf ans.
Je ne sais comment expliquer ou m'expliquer pourquoi, avant une agonie, il y a souvent un moment o˘ le malade paraît reprendre des forces, comme si l'intempérie faisait mine de l'épargner pour revenir plus forte et l'emporter.
Cette rémission ne faillit pas chez Louis qui parut aller mieux dans la nuit du vingt-huit au vingt-neuf. Mais le vingt-neuf au matin survint une rechute brutale. ¿ partir de onze heures, Louis perdant une abondance de sang, on le tint pour définitivement perdu, et de nouveau il se confessa et communia. Le malheureux roi, que pouvait-il dire de plus au père Suffren qu'il n'avait dit déjà deux jours plus tôt? Pêche-t-on sur un lit d'agonie ?
quand il eut communié, Louis se ramentevant que le roi de France doit naître et mourir en public, commanda d'ouvrir l'huis de sa chambre à deux battants. Les courtisans entrèrent, et réduits au silence par l'aspect décharné de Louis, ils s'agenouillèrent et le roi leur dit
- Je demande pardon à tous ceux que j'ai offensés et ne mourrai pas content si je ne sais pas que vous me pardonnez.
Il y eut alors un incident très remarquable mais qui dans le tragique de l'heure passa presque inaperçu. Louis fit signe à sa femme d'approcher et la baisa en silence sur les deux joues. Il fit signe aussi à Richelieu, et à son tour l'embrassa.
Mais à aucun moment il n'appela sa mère à son chevet. Sur son lit de mort il demandait pardon à tous, mais à elle, il ne pardonnait rien, si profonde encore était la blessure que
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le désamour et le déprisement maternels lui avaient en sa brève vie infligée. Se peut aussi qu'étant une ‚me si consciencieuse, il pens‚t qu'il ne convenait pas de faire un geste ou de feindre un sentiment à son égard qui ne lui viendrait pas du coeur.
Le docteur Bouvard demanda au grand chambellan de prier les courtisans de se retirer dans la galerie, les deux battants de l'huis demeurant déclos, afin que la chambre royale ne devînt pas étouffante en raison de leur nombre. Ce qu'ils firent sans plus de noise qu'il n'en fallait, la plupart, pressentant que la veillée serait longue, s'asseyant sur le tapis. Seuls demeurèrent autour du lit, assis sur des chaires àbras, la reine-mère, la reine, Gaston, Marillac et Richelieu. Les médecins, les gentilshommes de la chambre du roi et moi-même nous nous tenions en retrait, debout pour la plupart. Toutefois, le docteur Bouvard, qui me connaissait de longue date, me fit porter un tabouret par un valet, ce qui me soulagea fort, car les reins au bout d'une heure me doulaient, et les jambes me rentraient dans le ventre d'être resté si longtemps debout.
¿ la demande du roi, la chambre était éclairée à profusion par des chandeliers portant des bougies parfumées, et je voyais fort bien, entourant le lit de l'agonisant, les visages de cette famille qui aimait si peu son roi.
Anne d'Autriche était peut-être encore la plus tourmentée, mais pour des raisons touchant beaucoup plus à son propre destin qu'à celui de Louis.
Bien qu'elle e˚t été plus d'une fois enceinte, jamais aucune de ses grossesses n'avait abouti, et n'ayant pas donné de dauphin à la France, une fois devenue veuve, elle ne serait plus rien à la Cour. Son unique espoir, et elle le caressait depuis longtemps, serait d'épouser Gaston. De reste, elle avait toujours eu beaucoup de penchant pour lui, son peu de cervelle s'accommodant fort bien de la légèreté de Gaston et de ses clabauderies.
Mais que ferait Gaston devenu roi ? quelle fantaisie entrerait alors en ses mérangeoises d'épouser telle ou telle ? Il se reprenait aussi vite qu'il se laissait prendre. Il était la
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marotte de ses conseillers, sa tête était une sorte de moulin tournant au souffle de leur fantaisie. Anne, bien sagement assise sur sa chaire à bras, tenait à la main un mouchoir de dentelle qui donnait à penser que, le moment venu, elle pourrait verser quelques pleurs. Cependant, elle jetait des regards subreptices à Gaston qui ne les apercevait même pas, étant ébloui et comme soulevé de terre par l'idée qu'il allait devenir roi. ¿ mon sentiment, le premier acte de son règne serait tristement semblable à celui de la reine-mère quand Henri IV fut poignardé : il irait vider incontinent, àson seul usage, les coffres du Trésor, et ayant raflé tous les écus qui eussent permis au royaume de maintenir une puissante armée, il ferait à
n'importe quel prix la paix avec l'Espagne...
Massive, les hanches débordant de sa chaire à bras, le torse droit et le port de tête arrogant, la reine-mère regardait Louis se débattre dans les bras de la mort avec une face qui laissait paraître une affliction de bon aloi. En réalité, de ses six enfants, elle n'avait jamais aimé que le moins aimable
Gaston.
Bien qu'elle n'en laiss‚t rien paraître, et ne l'e˚t jamais avoué, cette agonie était pour la reine-mère un jour de gloire et de revanche. En 1617, son fils, une fois majeur, lui avait arraché par la force le pouvoir légitime qu'elle lui refusait illégitimement. qui pis est, il l'avait exilée, et même s'il l'avait à la parfin rappelée, elle n'avait jamais reconquis une parcelle de pouvoir. Et de même qu'elle considérait qu'étant la mère du roi, elle avait tous les droits, et lui tous les devoirs, de la même façon le pouvoir politique par là même devait lui revenir: ce pouvoir qu'elle aimait tant et qu'elle exerçait si mal. Meshui, gr‚ce à Dieu, les années d'impuissance et d'humiliation étaient terminées. Elle faisait son affaire de Gaston, une fois qu'il serait devenu roi. Il avait peu d'intérêt pour les grandes affaires et ne se plaisait qu'à ses plaisirs. Pourvu qu'il f˚t bien garni en pécunes, tout le reste lui importait peu. Elle régnerait donc sans conteste. quant àRichelieu, le roi ayant quitté cette terre, il ne serait plus
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qu'un proscrit, menacé de toutes parts par les haines et les hallebardes.
Si tant est que ce ne serait pas là pour lui une mort trop douce encore.
quant à Monsieur de Marillac, assis à côté d'elle, il priait, s'étant pardonné de ne pas prier à genoux, vu son ‚ge et ses infirmités. Je voyais ses lèvres remuer, et si je savais par coeur les prières qu'il récitait, comment eusse-je pu connaître aussi les pensées qui les accompagnaient ? Et pourtant, je m'y essayai. Car enfin notre dévot touchait au but. Jusque-là, il n'avait jamais obtenu du roi ou de Richelieu qu'ils entendissent que la seule politique digne d'un roi catholique était celle du concile de Trente, et qu'au lieu d'accorder, après la guerre du Languedoc, aux protestants e l'odieux
> …dit de gr‚ce, il e˚t fallu bien au rebours éradiquer à jamais du royaume et de l'Europe entière le culte de l'hérésie et de ceux qui la professaient. Pour cette t‚che immense, une profonde entente de la France avec les Impériaux et les Espagnols s'avérait nécessaire. Et pour redevenir leurs amis, il faudrait assurément faire quelques petites concessions renoncer à Pignerol, à Suse, à Casal, abandonner nos amis italiens, et mettre fin à ces guerres si ruineuses pour le royaume que le mécontentement populaire en France provoquait partout des émeutes.
Je voudrais que le lecteur se ramentoive ici que Monsieur de Marillac était un homme infiniment respectable. Catholique sincère, époux fidèle, père rigide mais affectueux, charitable aux pauvres, et enfin ministre intègre, capable et laborieux, il menait une vie austère qui n'était faite que de devoirs et de vertus. Cependant, il y avait deux défauts à cette étincelante cuirasse. Le premier, c'est qu'oyant chaque dimanche à messe le devoir évangélique d'aimer son prochain, il p˚t en même temps appeler de ses voeux les plus ardents le massacre d'un million de protestants.
Un second défaut s'était glissé dans cette belle armure, car le combat de Monsieur de Marillac n'était pas absolument pur de tout intérêt personnel.
Il n'ignorait pas que le
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triomphe de sa politique serait aussi le sien, car Richelieu disparu de cette terre, la reine-mère l'appellerait à coup s˚r àle remplacer.
quant au cardinal, assis au milieu de cette famille royale qui désirait si furieusement et la mort du roi et la sienne, il ne regardait personne, et personne ne lui faisait l'aumône d'un regard. On e˚t dit qu'il allait quitter le monde avec le dernier souffle du moribond. Tant est que, voyant avec un immense chagrin disparaître de sa vie le maître qu'il servait avec tant de dévouement et d'amour, Richelieu se demandait s'il n'était pas déjà
plus mort que vif.
Ce qui suivit fut considéré comme un miracle par tous ceux qui se trouvaient là. Sur les onze heures du soir, la diarrhée sanguinolente reprend, plus forte que jamais. On croit le patient perdu, puisqu'il se vide, mais c'est ce qui, précisément, le sauve. Louis ne souffrait pas de dysenterie comme le croyaient les médecins, mais d'un abcès intestinal qui, par bonheur, creva et s'évacue maintenant avec le sang.
La convalescence s'avéra aussi rapide qu'avait été foudroyant le début de la maladie. La fièvre tomba, le douloir disparut, le malade s'endormit paisiblement. Le lendemain, il demanda à se lever et à souper.
Pour Marillac et pour la famille royale, que d'espoirs perdus ! que d'ambitions déçues ! et que de haines cuites et recuites, et maintenant inassouvies !
Cependant, la partie n'est pas encore perdue: les deux reines en secret confabulent. Le roi est encore faible et dolent. Ne pourrait-on pas tirer avantage de sa faiblesse pour lui arracher, par les voies les plus douces, le renvoi de Richelieu ?
Essuyant d'absentes larmes avec son mouchoir de dentelle, la reine Anne vient s'asseoir avec gr‚ce au chevet
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de son époux, et charmante en son désarroi, lui dit son immense soulagement, dans l'état o˘ elle est (attendant de nouveau un dauphin), de le voir sain et sauf après avoir souffert mal de mort à la pensée de le perdre... Là-dessus, elle le prie, elle le supplie de renvoyer Richelieu, "
la cause de tous nos maux et du vôtre, Sire, en particulier ".
Louis est à son tour fort galant. Il exprime à la reine son espoir et ses voeux pour que sa grossesse, cette fois, aboutisse, et lui fait " de grandes excuses pour n'avoir pas bien vécu avec elle jusque-là ".
Est-ce là générosité ou ironie ? Car c'est bien plutôt cette tête folle qui devrait s'excuser, et de sa légèreté dans l'affaire Buckingham, et de son trouble rôle dans l'affaire Chalais, et par-dessus tout, des renseignements traîtreux qu'elle a donnés pendant si longtemps à l'Espagne sur la politique de la France.
Mais Louis se sent trop faible pour ne pas se ménager et par conséquent pour ne la ménager point. Outre qu'il est fort déquiété en son for par l'indélicatesse d'une telle démarche en un tel moment, il ne veut pas entamer avec Anne une querelle qui se répéterait tous les jours. " M'amie, dit-il, vous avez mille fois raison, mais vous entendez bien que je ne pourrai accéder à vos voeux tant que la paix ne sera pas signée avec l'Espagne. "
La petite reine prend pour argent comptant cette réponse dilatoire. Elle court la rapporter triomphalement à la reinemère, à qui ce triomphe déplaît fort, car s'il y a quelqu'un en ce monde à qui le roi doit céder, c'est à
sa mère, et à nulle autre. Elle décide donc, de tout son poids, d'emporter le morceau.
Cette seconde démarche horrifie le roi. S'il n'estime guère la reine Anne, en revanche, il éprouve pour elle un certain attachement. Bien qu'il y ait eu au début quelques difficultés à " parfaire son mariage ", il a depuis triomphé de ces réticences. Le docteur Bouvard, à qui la chambrière de nuit rapporte chaque matin ce qui s'est passé entre les deux époux, tient un compte rigoureux des rapports amoureux du
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couple royal. Il remarqua avec bon sens que si le roi ne faisait l'amour avec son épouse qu'une fois par nuit, cela voulait dire qu'il remplissait son devoir monarchique et désirait un dauphin. Mais s'il le faisait deux ou trois fois, cela signifiait de toute évidence qu'il y prenait plaisir. Le docteur Bouvard tordait ainsi le cou par avance à toutes les légendes qui allaient courir sur la frigidité de Louis, tant il est vrai que la malignité et la médisance ont toujours la vie plus dure que la simple vérité.
Avant même que la reine-mère s'assoie majestueusement, non pas au chevet, mais sur une chaire à bras à côté du lit, Louis sait ce qu'elle va lui demander, en quels termes, et s'il lui dit non, avec quelles hurlades elle accueillera ce refus. Aussitôt, Louis prend les devants avec l'humilité qui convient à un bon fils en présence d'une mère vénérée. Il sait, dit-il, ce qu'elle va lui demander et il accède à sa requête bien volontiers. Sa décision est prise. Mais l'exécution sera quelque peu retardée car, bien entendu, il ne peut rien faire avant son retour à Paris...
Autre réponse dilatoire, et le seul fait qu'il y en ait deux, l'une pour Anne et l'autre pour elle-même, devrait mettre àla reine-mère puce au poitrail. Mais la finezza n'est pas son fort. Elle exulte : elle est venue, elle l'a vu, elle a vaincu. Cependant, le roi lui ayant fait promettre le secret, elle ne peut pas proclamer tout de gob sa victoire autant qu'elle e˚t voulu, tant qu'il n'aura pas regagné le Louvre.
Louis était si impatient en effet de retourner en Paris -o˘ il pensait qu'au bon air de Versailles il se remettrait tout àfait - qu'il décida de départir sans la Cour, ni les reines, ni Richelieu. Cependant, ayant reçu à
Roanne le traité de paix que le père joseph et Brulard de Léon avaient signé avec l'Empereur à Ratisbonne, il en fut fort indigné, et le dépêcha par courrier rapide à Richelieu avec ordre, quand il arriverait à Roanne, de réunir un Grand Conseil sous la présidence de la reine-mère à seule fin de discuter du traité et de le rejeter.
quand Richelieu lut à son tour ledit traité, il jeta feu et flammes : ce n'était pas un traité, mais une capitulation!
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Nous rendions tout : Pignerol, Suse, Casal, et l'Empereur, lui, ne rendait rien, et surtout pas Mantoue qu'il venait de conquérir. Nous abandonnions en fait nos alliés italiens et par cette trahison la France devenait l'alliée de l'Empereur, sinon même sa vassale.
Richelieu ne sut que plus tard ce qui s'était passé dans l'esprit de nos envoyés. Ayant appris à Ratisbonne que Louis étant mourant, ils en avaient conclu que le cardinal ne tarderait pas à périr lui aussi, et que dans le chaos qui en résulterait, Gaston et la reine ayant si peu le sens des grandes affaires, il valait mieux faire la paix avec l'Empereur àquelque prix que ce f˚t.
quand je sus qu'on allait débattre à Roanne, en l'absence du roi, et sous la présidence de la reine-mère, j'augurai du pire, mais la reine-mère, qui croyait en sa pauvre jugeote qu'à peine Richelieu revenu à Paris il serait par Louis renvoyé, jugea inutile de combattre le roi sur ce terrain, et d'autant plus que l'unanimité du Conseil regardait ledit traité comme inf
‚me et déshonorant. Marillac fut donc bien le seul à prendre parti pour lui. Depuis la guérison du roi, il vivait de sombres jours et avait vu s'éloigner de lui les deux grands desseins de sa vie : la conquête du pouvoir et l'éradication de l'hérésie. Aigre et rageur, il attaqua Richelieu sur un insignifiant détail du traité, insinuant que sur ce détail Richelieu avait menti. Cette petite guérilla ne servit à rien. Le traité
fut rejeté et ordre fut donné aux maréchaux de poursuivre la guerre en Italie.
Richelieu partit fin octobre pour Paris, je l'y suivis, mais au lieu de prendre le bateau sur la rivière de Loire avec la reine-mère et Richelieu, tous deux s'entendant à merveille, àtout le moins en apparence, je poursuivis en carrosse et arrivai en Paris le cinq novembre, et touchai terre à la parfin à mon hôtel des Bourbons, sur le coup de midi.
¿ mon entrant, il se fit naturellement quelque bruit et je fus reçu sur le degré, non point par Catherine comme je m'y attendais, mais par Henriette, laquelle me parla, mais en n'envisageant que Nicolas 257
- Monseigneur, dit-elle, ne vous alarmez pas. Madame la duchesse est au lit.
- Serait-elle mal allante ? dis-je fort déquiété.
- Nenni! Nenni! Dolente tout au plus. Et la preuve en est qu'elle s'est baignée et pimplochée. Depuis votre lettre de Roanne, elle vous attend tous les jours, à toute heure, et àpart les moments qu'elle passe avec Emmanuel, elle se réfugie sous son baldaquin, les courtines tirées. Ce n'est pas là
une maladie, Monseigneur, poursuivit Henriette avec un petit sourire. Ou alors, si c'en est une, j'en p‚tis tout autant.
Ayant dit, Henriette se jeta dans les bras de Nicolas avec fougue et l'étreignit, tandis que je les dépassais et montais le degré en courant.
- Monsieur, dit Catherine en écartant à mon entrant les courtines du baldaquin, vous êtes un méchant de me déserter si longtemps ! Et n'allez pas me parler de vos devoirs ! Votre - premier devoir, c'est moi ! Toutes ces guerres et intrigues ne sont que billevesées ! Votre place est ici, avec moi, défaites-vous, je vous prie, sans tant languir.
- Mais, m'amie, dis-je, je ne suis ni lavé, ni rasé.
- Mieux encore, je vous aurai à l'état de nature, comme le sauvage que vous êtes, la Dieu merci, au fond de votre coeur. M'avez-vous trompée, dites-moi ?
- Madame, je vous ai été d'un bout à l'autre de ce voyage adamantinement fidèle.
- Le jurez-vous ?
- je le jure par tous les saints, sur votre tête, sur la mienne, sur celle d'Emmanuel, de Nicolas, d'Henriette, et de tout le domestique.
- Vous êtes un grand fol, Monsieur, et vous lambinez àvous dévêtir comme le dernier des niquedouilles. Ne pouvezvous sauter hors de votre vêture au lieu de la délacer ? Ditesmoi, m'avez-vous été fidèle ?
- Madame, je viens de le dire et je le répète: adamantinement.
- Et vous me le jurez ?
- De nouveau, je vous le jure.
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- Savez-vous que si vous osez me mentir, je vous enfoncerai mes griffes dans le coeur !
- Madame, seriez-vous donc en mon absence panthère devenue ? Et vais-je hasarder ma vie à vous mignoter ?
- Et vous, Monsieur, seriez-vous assez couard devenu pour n'oser m'approcher ?
- Fi donc ! Fi donc ! dis-je, je vous le veux prouver, Madame, dans la minute.
Sur quoi, je la rejoignis derrière les courtines, et les minutes qui suivirent furent assurément perdues pour toute conversation sérieuse.
Nos tumultes apaisés, je voulus voir Emmanuel, lequel, àce que j'avais ouÔ, couchait dans le cabinet adjoint à notre chambre. Honorée était avec lui, toujours aussi bien dotée par la nature, et à mon entrant elle me fit une profonde révérence, moitié par respect et moitié, je pense, pour que je m'assurasse que ses globes prodigieux étaient toujours là. Ce que je vis, et ce qui fit que Catherine griffa ma main en tapinois en me disant sotto voce d'une voix sifflante : e Seriezvous ému par ces énormités ? "
< que nenni! " dis-je, faisant le chattemite, et dans mes bras je pris Emmanuel, à qui mon visage, qu'il avait d˚ oublier pendant ma longue absence, ne parut pas toutefois déplaire, car aussitôt, avançant sa main potelée, il me tira la moustache. <
quelle famille ai-je là ! dis-je en riant: l'un me tire la moustache, l'autre me griffe la main! "
Mais cette longue sieste - qu'elle f˚t, comme e˚t dit Perrette, bougeante ou paressante - ne pouvait pas s'arrêter là, et recouchant Emmanuel, et remerciant Honorée sans la regarder plus bas que le menton, je regagnai avec Catherine notre lit, notre baldaquin et nos courtines, comme s'ils eussent été un miraculeux bateau à l'abri de toutes les tempêtes de l'océan, mais non des nôtres.
- Mais que vois-je ? dit Catherine, tandis que rompu, repu et soufflant fort, je fermais à demi les yeux. Vous iriez vous ensommeillant ? En ma présence ! à mes côtés! alors que j'ai tant de questions à vous poser !
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- M'amie, dis-je avec un soupir, posez, posez ! je vous répondrai de mon mieux!
- Est-il vrai que Louis à Lyon était à deux doigts de la mort ?
- C'est vrai.
- Et qu'il s'en est tiré par miracle ?
- Le miracle, m'amie, fut qu'un abcès qu'il avait dans ses entrailles creva et fut évacué.
- Est-il vrai, comme toute la Cour le dit, que Louis mort, le cardinal aurait été exécuté ?
- C'est hélas infiniment probable. Beaucoup de gens avaient juré sa mort: d'…pernon, La Rochefoucauld, Marillac.
- Le ministre ?
- Nenni ! Son frère, le maréchal de France. D'aucuns ont même proclamé, comme Monsieur de Troisville, enseigne aux mousquetaires, que si on lui en donnait l'ordre, il ferait ce que Monsieur de Vitry avait fait en 1617
àConcini : il tirerait à l'improviste une balle de pistolet à bout portant dans le visage du cardinal.
- Et vous, qui êtes un de ses plus fidèles serviteurs, vous tuerait-on aussi ? dit Catherine, la voix trémulante.
- C'est peu probable. quand un Grand est condamne, on ne tue pas ses serviteurs, car on estime que c'était leur devoir de servir fidèlement leur maître.
- Donc, vous seriez sauf.
- Pas tout à fait. On pourrait, se peut, me bannir de la Cour, et même de Paris. Nous devrions alors aller vivre àOrbieu, et on ne me donnerait plus de missions. De reste, peu me chaudrait. je n'aimerais pas servir la politique espagnole de la reine-mère et de Gaston.
Il y eut alors un silence, et interprétant ledit silence, j'en conclus que Catherine serait assez dépitée d'être bannie de Paris, mais, en revanche, fort débarrassée des appréhensions que lui donnaient mes absences. D'autre part, si peu que j'allasse à la Cour, elle serait ravie que j'en fusse banni, car elle voyait la Cour comme une armée de vertugadins affamés qui n'avaient en tête que les hauts-de-chausses des gentilshommes.
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- tes-vous bien assuré qu'on ne vous tuerait pas ? ditelle.
- Oui-da ! Outre que je serais toujours bien gardé, on n'oserait pas s'en prendre au filleul de la duchesse douairière de Guise.
- Une question encore i
- La dernière ?
- Oui-da, je le jure au nom de ma sainte patronymique. Est-ce que la cabale contre le cardinal va se poursuivre, dès lors que la paix semble se dessiner ?
- Paradoxalement, plus que jamais, m'amie. Car toute raison est absente de ces cervelles-là.
CHAPITRE XI
- Belle lectrice, un mot de gr‚ce !
- Comment, Monsieur? C'est vous qui ce jour d'hui m'interpellez! Ma fé !
quel étrange renversement des rôles! que diantre se passe-t-il et qu'avez-vous affaire à moi ?
- Vous voyant, Madame, si assidue à lire l'un après l'autre les volumes de mes Mémoires, j'aimerais savoir ce que vous pensez de Louis.
- Pour dire le vrai, de prime peu de bien. Son désamour pour le gentil sesso, son retard à e parfaire son mariage ", le fait qu'il vivait plus volontiers avec ses favoris qu'avec son épouse, son caractère clos et cousu, et dès lors qu'il frappait, son implacable justice, ne me l'ont pas rendu très aimable. J'ai même cru discerner chez lui un soupçon de méchantise dans la façon dont, selon le mot que vous employez, il tantalisait les gens qu'il voulait punir, c'est-à-dire en leur faisant croire par son retardement qu'ils allaient échapper à son ire. N'est-ce pas très surprenant chez le roi très chrétien ? Et àquoi attribuez-vous ce raffinement dans la punition ?
- ¿ sa jeunesse, Madame, odieusement brimée par sa mère et par les Concini.
C'est à ce moment-là que Louis apprit à attendre, à se taire, à attendre encore, à m‚cher, àrem‚cher ses ressentiments, jusqu'au moment o˘ à seize ans, ayant méticuleusement choisi ses acolytes et de main de maître organisé un complot, il frappa vite et durement. Il mit 262
à mort les Concini, et exila sa mère. Et ce jour d'hui encore, malgré cela, les clabaudeurs de cour continuent à dire de lui qu'il est faible, mou, hésitant et un toton 1 dans les mains de Richelieu. Faut-il que l'erreur ait un cou cuirassé pour qu'il soit, même ce jour d'hui, si difficile à
tordre !
- Si j'entends bien, Monsieur, de ces temps difficiles qui ont marqué sa jeunesse, Louis a pris l'habitude du silence et de la temporisation, et elle est devenue pour lui, avec le temps, une méthode de gouvernement. Il rassure ses ennemis par ses silences, ou de fausses promesses, et le moment venu, alors qu'ils croient avoir partie gagnée, il frappe.
- Bene ! Benissimo, belle lectrice! comme dirait Mazarini.
- Ah, Monsieur! Merci de vos éloges! Ils me font le plus grand bien, et pour tout dire, je suis toujours très raffolée des compliments qu'on me baille. Tant est que je ne laisse pas de m'en ouvrir quand et quand à mon confesseur.
- Et qu'en dit-il ?
- Il me bl‚me pour ma vanité.
- Et à mon sentiment, Madame, il a tort. Comment peut-on aimer les autres -
ce qui est à la fois la joie et le devoir de la vie - si on ne s'aime pas de prime soi-même ? Les bilieux, les mécontents, les misanthropes, les atrabilaires sont de pauvres amants de l'humanité...
- Monsieur, je jette cette rafraîchissante remarque dans l'escarcelle de ma remembrance et j'en ferai à l'occasion un onguent pour frotter mon aimable petit corps dès que je serai tentée de l'aimer trop.
- Madame, la duchesse d'Orbieu éprouverait quelque mésaise si notre entretien prenait un tour trop personnel.
- Monsieur, croyez-moi de gr‚ce, c'est par étourderie que j'ai parlé de mon
< aimable petit corps ". Je n'y voyais pas malice.
1. Une toupie.
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- Toutefois, ce n'est pas le genre de propos qui invite un galant homme à
baisser les yeux. Revenons donc, belle lectrice, à nos moutons.
- Revenons-y. Dirais-je, Monsieur, que votre préambule sur les attentes, les silences et les retardements calculés de Louis jette sur ce qui va suivre une note dramatique. Vais-je l'y trouver ?
- Elle s'y trouve, en effet. Il ne s'agit de rien moins que d'une révolution de palais qu'un plaisant de cour a appelée " la journée des Dupes ", appellation si appropriée que l'Histoire l'adopta.
- Et qui furent les dupes ?
- La reine-mère, Marillac et quelques autres.
- Et qui fut le dupeur ?
- Et qui d'autre sinon le roi ?
- Le roi ?
- Eh bien oui, Madame, le roi! Les faits sont là! Louis est bien plutôt un Machiavel qu'un instrument passif aux mains de Richelieu.
- Mais Monsieur, la duperie est un procédé assez peu rago˚tant.
- Voire ! Il l'est, quand les dupés sont de bonnes et honnêtes gens. Mais quand il s'agit d'une haineuse cabale, traître et rebelle à son roi, déserteuse à sa patrie, et qui n'a d'autre dessein que d'abattre un grand serviteur de l'…tat, afin de pouvoir ensuite faire de la France la vassale de l'Espagne et d'organiser à l'échelle de l'Europe une sanglante Saint-Barthélemy des protestants, alors, Madame, pour faire pièce à ce sanguinaire projet, toutes ruses sont bonnes...
La journée des Dupes se déroula le dix ou le onze novembre 1630. Là encore, l'Histoire est incapable de préciser la date. Et je ne le suis pas davantage, n'ayant point
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été présent en Paris ces jours-là, me trouvant à Orbieu o˘ Monsieur de Saint-Clair m'avait appelé en raison d'un incendie qui avait pris dans les écuries du ch‚teau, et dont il voulait me faire constater de visu les méfaits. En fait, ce n'est que le quatorze novembre, à mon retour en Paris, que j'appris toute l'affaire, et de qui, sinon du chanoine Fogacer, lequel savait toujours tout sur tout, et il fallait bien qu'il f˚t émerveillablement renseigné : sans quoi, aurait-il été dans l'emploi du nonce Bagni et, par conséquent, du pape ?
En outre, comme bien le lecteur se ramentoit, le chanoine Fogacer était le confesseur des rediseurs et des rediseuses du cardinal, confession qui comportait une partie religieuse qui ne m'était pas répétée, et une partie profane qui l'était, et dont je faisais aussitôt mon miel pour en nourrir le cardinal.
Le premier acte de la comédie des dupes s'était déroulé, comme on a vu, à
Lyon, et l'ayant décrit déjà dans le chapitre précédent, je ne ferai céans que le résumer: Louis, convalescent, gît, faible encore sur le lit qui a bien failli être son lit de mort, quand les deux reines, coup sur coup, viennent le harceler: va-t-il enfin renvoyer le cardinal, cause de tous les maux et des siens en particulier? Il acquiesce, ou plutôt il en fait le semblant. Mais, ajoute-t-il, pour renvoyer Richelieu, dit-il à l'une, il faudra toutefois attendre que soit signé le traité avec l'Espagne. Pour se défaire de Richelieu, dit-il à l'autre, il faudra toutefois attendre qu'on soit de retour en Paris. Nos deux reines prennent pour espèces sonnantes et trébuchantes ces réponses dilatoires et se retirent, radieuses, chacune dans sa chacunière.
Le deuxième acte de la duperie se déroula en Paris au Petit-Luxembourg o˘
loge la reine-mère. Elle m'est contée par Fogacer qui apprend tôt le matin (le dix ou le onze, luimême ne saurait le préciser) que la reine-mère a fait savoir àla Cour qu'elle ne recevra personne ce matin-là, hormis le roi car elle a, dit-elle, pris médecine la veille. La Zocoli, car c'est elle la porteuse de cette nouvelle, en rapporte en
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même temps une autre à Fogacer, plus troublante encore dès que le roi sera dans les murs de la reine-mère, le maggiordomo a reçu l'ordre de verrouiller toutes les portes du palais. La Zocoli ajoute encore qu'à tout hasard elle ira, après le passage du maggiordomo, rouvrir en catimini le verrou qui ferme la porte donnant sur la petite chapelle. Dès que Fogacer lui a remis ses péchés, la Zocoli, sautant les étapes, court prévenir, en mon absence, le comte de Guron, lequel, sans même prendre le temps de mignonner la caillette, dont il est pourtant fort entiché, vole prévenir le cardinal.
Lecteur, imagine l'effet que produisirent sur le cardinal les révélations déquiétantes de la rediseuse sur le huis clos o˘ le lendemain la reine-mère entend cloîtrer le roi pour le chapitrer. Ramentois, de gr‚ce, ce que j'ai dit au chapitre VI du présent tome sur le fait que tout est excessif chez Richelieu, aussi bien la sensibilité que le génie. Pour de bien petites causes, par exemple le coup de caveçon que lui infligea le roi à Nîmes, Richelieu se désespère, il p‚lit, il trémule, il verse d'abondantes larmes, mais elles durent peu. Et bientôt Richelieu se raffermit, reprend la capitainerie de son ‚me et, après m˚re réflexion, agit avec vigueur.
En l'espèce pourtant, bien difficile est la réflexion, et d'autant que raison et émotion se heurtent en Richelieu violemment: va-t-il et doit-il intervenir dans le bec à bec de la reine-mère et du roi ? Matériellement, il le peut certes, puisque la porte de la petite chapelle sera, par les soins de la Zocoli, déclose. Mais doit-il ainsi s'immiscer dans une conversation privée entre le roi et la reine ? Ne va-t-il pas attirer sur lui les foudres de Louis ?
D'un autre côté, profitant de ce huis clos d'autant plus menaçant qu'il paraît si secret, la reine ne va-t-elle pas déverser sur Richelieu et sur ses parents des calomnies atroces alors qu'il ne sera pas là pour se défendre ? Déjà, la veille, elle a licencié tous les parents que Richelieu avait introduits en les divers emplois de son palais, s'acharnant en particulier sur Madame de Combalet, à qui elle prête des projets extra-266
vagants, comme d'épouser le comte de Soissons, lequel, ayant empoisonné le roi et Gaston, deviendrait roi de France et la Combalet, reine de France.
Dieu sait qui a réussi à instiller cette stupidité dans la pauvre cervelle de la reine-mère, mais elle y croit meshui comme parole d'évangile.
N'était-ce pas déjà très humiliant pour Richelieu que le roi, à Lyon, ait promis aux deux reines son renvoi ? Dès leur retour en Paris, elles en ont caqueté la nouvelle autour d'elles à tout venant, tant est que ledit renvoi se trouve meshui connu et attendu par toute la Cour. Richelieu s'en aperçoit à toute heure, en tout lieu, les courtisans affichant àl'endroit du ministre qu'ils croient en sursis des "contenances extraordinaires ".
Cet "
extraordinaires ", qui est l'expression même de Richelieu, n'a pas besoin de glose. Richelieu en est accablé.
Ce renvoi, la reine-mère et le roi en disputent à l'heure qu'il est à huis clos, et pour Richelieu grande est la tentation d'intervenir. Mais grands aussi sont les risques. Louis est adamantinement à cheval sur l'étiquette, sans doute parce que la reine-mère en ses enfances l'a si impudemment violée à son endroit. quinze ans plus tard, il le lui reproche encore :
"Vous ne m'avez traité ni en fils ni en roi. " Il exige de son entourage un respect constant et pointilleux. Il ne supporte pas qu'en sa présence on parle trop fort, et moins encore qu'on se querelle, ou qu'on crie, ou qu'on emploie des mots f‚cheux et vulgaires.
On s'en ramentoit : Richelieu, bien que si circonspect, a laissé échapper à
Nîmes un "pourvu que" qui a paru àLouis trop autoritaire et portant quasiment atteinte à sa dignité royale. Il a laissé éclater sa colère urbi et orbi. Il lui a fallu un jour et une nuit pour se calmer malgré les concessions et les cajoleries de Richelieu.
Ayant pesé tous les risques dans de fines balances, le cardinal se décide enfin. Il franchit le Rubicon. Son intrusion dans l'entretien du roi avec sa mère va sans doute offusquer Louis. Mais Louis sait discerner l'essentiel de l'accessoire.
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- Ebbene si ! Noi parliamo di te 1 ! cria-t-elle à tue-tête.
- Madame, vous êtes reine de France, dit alors le roi ; de gr‚ce, parlez français, et ne tutoyez pas Monsieur le cardinal.
Mais Louis le comprit aussitôt : autant essayer d'arrêter un torrent avec un petit caillou.
- Ebbene si! noi parliomo di te come del pi˘ ingrato e del pi˘ cattivo degli uomini 2 !
- Mais Madame, dit le roi, que faites-vous ? Une querelle en ma présence !
- E vero tu mi devi tutto, miserabile ! Tua situazione, il tuo potere, tua fortuna. Io ti ho dato pi˘ di un milione d'oro 3 !
- Madame, dit Louis, il est malgracieux de rappeler ses dons.
- Mais qu'ai-je donc fait, Madame ? dit Richelieu d'une voix tremblante et les larmes roulant sur ses joues.
- Tu mi hai tradito ! Traditore ! Perfido ! Furbo ! Brigante 4 !
- Mais Madame ! Mais Madame! dit le roi. que faitesvous ? que dites-vous !
Vous querellez devant moi !
- Et tu vuoi maritare tua nipote al comte de Soissons, perfido 5 !
- Mais Madame, dit Louis, c'est là un ragot de cuisine. Madame de Combalet, qui connaît son rang, n'a jamais rien rêvé de tel !
- Ebbene si! dit la reine-mère en se tournant vers Richelieu et en hurlant de plus belle. Tu vuoi maritare tua nipote, miserabile, al comte de Soissons ! Basterà allora ché il Ré e
1. Eh bien oui ! Nous parlions de toi (ital.).
2. Eh bien oui ! nous parlions de toi comme du plus ingrat et du plus méchant des hommes! (ital.).
3. C'est bien vrai que tu me dois tout, misérable ! Ta situation, ton pouvoir, ta fortune. Je t'ai donné plus d'un million d'or! (ital.).
4. Tu m'as trahi ! Traître ! Perfide ! Fourbe ! Brigand ! (ital.).
5. Et tu veux marier ta nièce au comte de Soissons, perfide ! (ital.).
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Gastone per colpa tua siano avvelenati. Ecco Soissons Ré ! e la Combalet regina 1 !
- Mais Madame, dit le roi avec effarement, qui vous a mis en cervelle ce mariage et ce double meurtre ? C'est pure extravagance !
- Ma e vero ! hurla la reine-mère. Ecco Soissons Ré ! e la Combalet regina ! quella femmina da nulla ! E il peggio è la pi˘ grande puttana del reame ! Un rifiuto di donna 2 !
- Mais Madame ! Mais Madame! dit le roi, que ditesvous ? que faites-vous ?
Vous querellez, vous hurlez en ma présence des paroles sales et f‚cheuses !
Richelieu, bouleversé, versant des larmes, tombe alors aux genoux de la reine, baise le bas de sa robe, lui assure que s'il l'a offensée, ce fut sans le vouloir, qu'il est prêt à se soumettre à tout ce qu'elle exigera de lui, qu'il reconnaîtra même, pour couvrir l'honneur de la reine, les fautes qu'il n'a pas commises, et fera tout ce qu'elle voudra lui commander. Bref, il est tout respect, soumission et humilité. Mais il est aussi très habile : connaissant sa haine irrémédiable, il n'espère pas adoucir la reine, il espère bien, en revanche, toucher le roi par son exemplaire obéissance.
La reine-mère, cela va sans dire, n'entend rien à ces subtilités. Elle voit son ennemi à terre et s'acharne à le piétiner.
- hoi siete furbo, miserabile. Anche le vostre lacrime sono false ! hoi sapete recitare bene la commedia ! Ma non sono che smorfie 3 !
Là-dessus, elle se tourne vers Louis et lui déclare d'un ton impérieux qu'il devra choisir entre elle et ce valet, et
1. Mais oui! Tu veux marier ta nièce, misérable, au comte de Soissons ! Il suffira alors que le roi et Gaston soient empoisonnés par tes soins et voilà Soissons roi ! et la Combalet reine ! (ital.).
2. Mais c'est vrai ! Voilà Soissons roi ! et la Combalet reine ! Une femme de rien! Et qui pis est, la plus grande putain du royaume! Une ordure de femme! (ital.).
3. Vous êtes un fourbe, misérable. Même vos larmes sont fausses ! Vous savez bien jouer la comédie ! Mais ce ne sont que simagrées ! (ital.).
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qu'elle n'assistera plus aux Grands Conseils tant que Richelieu y sera.
¿ cet ultimatum, Louis ne répond ni mot ni miette. Il prie Richelieu de se retirer. Après quoi, il salue la reine-mère et prend congé d'elle, étant fort pressé, dit-il, de se rendre à Versailles. Là-dessus, il sort du salon à grands pas.
Dans la cour pavée du Luxembourg, sa carrosse l'attend, ainsi que les mousquetaires de son escorte, et Richelieu. Toujours à pas pressés, Louis passe devant son ministre sans lui adresser la parole, ni lui faire l'aumône d'un regard, monte dans sa carrosse, fait un signe, le cocher fouette ses chevaux, les mousquetaires royaux se mettent en selle, et le cortège royal s'en va, faisant sur les pavés un bruit d'enfer, triste comme un glas aux oreilles de Richelieu.
Il n'est pas le seul à avoir vu ce départ. Les fenêtres du Luxembourg sont garnies de courtisans qui attendent àpeine que Richelieu ait regagné à pied son proche logis pour courir joyeusement conter à la reine-mère que le traître est àla parfin disgracié...
En réalité, ce n'est que le deuxième acte de la duperie, et Louis, sans prononcer un seul mot à quiconque, et sans jeter un seul regard à
Richelieu, fait croire à la Cour, et par conséquent à la reine-mère, qu'elle triomphe et que Richelieu est perdu. Et pourquoi agit-il ainsi ? La chose est claire. En ce qui concerne Richelieu, cet apparent abandon n'est simulé que pour le punir de sa f‚cheuse intrusion dans le bec à bec du roi et de la reine. Ce n'est rien d'autre qu'un de ces coups de caveçon un peu cruels que Louis inflige quand et quand à son plus fidèle serviteur pour lui ramentevoir qu'il est le roi, et qu'on doit respecter les égards qui lui sont dus.
La punition est dure, mais limitée dans le temps. Louis plonge son ministre dans les souffrances de l'Enfer, mais dans fort peu de temps il l'en retire et lui redonne sa faveur.
Pour la reine-mère, la punition sera en revanche implacable et sans fin.
Mais il ne déplaît pas au roi de la tantaliser et de lui donner, avant les humiliations de l'échec, les
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délices du triomphe. En réalité, il y a longtemps qu'il a résolu de se défaire, comme il dit dans son style mesuré, des "
importunités " de la reine-mère. La victoire apparente de la reine-mère aura encore un autre avantage. Elle va amener beaucoup de cabaleurs à se dévoiler, et il sera facile pour les rediseurs et les rediseuses de la police cardinalice de connaître leur identité, les propos qu'ils tiennent et les projets qu'ils forment. C'est toute la cabale, alors, qu'on pourra casser, et sans la moindre indulgence pour les plus compromis.
¿ Versailles, loin de la Cour et de Paris, Louis respire. Son fils, plus tard, aura le go˚t du faste. Il aime, lui, la simplicité. Versailles, à
l'époque, n'est qu'une petite gentilhommière qui ne comporte que deux ou trois pièces à peine meublées. Ce n'est pas une résidence royale. Jamais le Grand Conseil, ni les ministres, et moins encore la Cour n'y sont invités.
- Mon cher chanoine, vous qui y f˚tes, que se passa-t-il à Versailles entre Louis et Saint-Simon ?
- Rien de ce que Saint-Simon a susurré, dit Fogacer avec son long et sinueux sourire. Mais Saint-Simon ne l'a laissé entendre sotto voce et fort doucement qu'à quelques personnes dont je suis, me trouvant, comme vous savez, dans l'emploi du nonce Bagni.
- Et qu'a-t-il conté ?
- Un conte bleu, ou ce que mon …glise appelle un récit apocryphe.
- Mais encore ?
- Il a prétendu qu'une fois à Versailles, le roi lui aurait demandé si, à
son avis, il fallait ou ne fallait pas renvoyer Richelieu. Il aurait plaidé
alors longuement en faveur de Richelieu.
¿ quoi je ris à gueule bec.
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- Voyez-vous, dis-je, ce petit écuyer de merde qui vole après coup au secours de la victoire et se donne un rôle qu'il n'a jamais joué !
- Vous le décroyez donc ?
- Oui-da ! dis-je avec feu. Et en totalité !
- Moi aussi, dit Fogacer, et aussi le nonce Bagni. La raison en est que le roi, sauf à Luynes - et il devait amèrement s'en repentir -, n'a jamais voulu donner le moindre rôle politique à ses favoris. En second lieu, à mon sentiment, la décision du roi était déjà prise, même avant d'atteindre Versailles, de garder Richelieu et d'éloigner la reine-mère. De cela je suis bien assuré, et à mon sentiment la décision en fut prise, quand la reine-mère dit à Louis que s'il ne renvoyait pas le cardinal, elle n'assisterait plus au Grand Conseil du roi. Autrement dit, si elle n'était pas obéie, elle paralyserait l'appareil d'…tat. Il devint alors tout à fait clair que si Louis lui cédait, cela voudrait dire qu'elle aurait d'ores en avant le droit de chasser les ministres qui convenaient à son fils et de les remplacer par ceux qui avaient ses propres faveurs. Ce qui voudrait dire aussi que toute la politique du royaume serait changée, et que le roi, abandonnant son sceptre à sa mère, retomberait dans l'odieuse humiliation d'une nouvelle régence.
" Je ne crois pas davantage, poursuivit Fogacer, que Richelieu, laissé seul à Paris et souffrant mal de mort du coup de caveçon que le roi lui avait administré au départir, conçut le projet de s'enfuir tout de gob à
Pontoise, et de là gagner Le Havre, ville qui était à lui, et o˘ il se sentirait davantage en sécurité. Là-dessus, son ami le cardinal de La Valette lui aurait déconseillé cette retraite en prononçant le mot célèbre et à mes yeux tout aussi apocryphe : "qui quitte la partie la perd. "
- Je connais l'histoire, dis-je, La Valette la conte de tous les côtés en s'en paonnant, et je suis bien persuadé qu'elle est fausse. Car fuir pour le cardinal, c'e˚t été reconnaître que les accusations extravagantes portées contre lui par la reine étaient vraies. Mais surtout, se réfugier au Havre, ville
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qui, en effet, était à lui et o˘ il pouvait se fortifier, cela e˚t voulu dire qu'il était rebelle à son roi et entendait lui résister. Or, Richelieu n'a conçu, sa vie durant, qu'un seul devoir, et il e˚t été folie de le renier en un tel moment : attendre l'ordre du roi et quand l'ordre venait, lui obéir, quel qu'il f˚t.
- Mais mon cher chanoine, pardonnez mon impatience. quand et par qui Louis appela-t-il Richelieu à le venir rejoindre ?
- Saint-Simon prétend qu'à Versailles, sur l'ordre du roi, il dépêcha un < gentilhomme qui était à lui " prévenir Richelieu.
- " Un gentilhomme qui était à lui " ! dis-je en riant. Voilà qui est parlé
en prince ! Comme il se gonfle, notre petit duc !
- En fait, dit Fogacer, je ne pense pas que Louis attendît d'être à
Versailles, c'est-à-dire trois heures plus tard, pour sortir le cardinal des flammes de l'Enfer o˘ il l'avait jeté. ¿ mon sentiment, à peine était-il hors de la capitale qu'il envoya un de ses mousquetaires inviter Richelieu à venir sans tant languir le rejoindre. Honneur extraordinaire en soi, car Versailles est, comme bien vous savez, la petite maison des champs de Louis. Il n'y invite personne, sauf le comte de Soissons, et c'est du reste dans la chambre o˘ dormait d'ordinaire Soissons qu'il logea Richelieu. Ah mon cher duc ! comme j'eusse voulu en ce moment me dédoubler et être àla fois à Versailles et au Palais du Luxembourg à Paris pour connaître en même temps ce qui se passait côté roi et côté reine-mère.
Toutefois, je me consolai vite de cette impossibilité, car au Luxembourg se jouait une comédie (qui tenait aussi du tragique) et que je n'eusse voulu manquer pour rien au monde.
- J'y étais, dis-je. Comme le roi, après la tonnante algarade que la reinemère avait infligée à Richelieu, et l'ultimatum qu'elle avait lancé à son fils de choisir entre elle et le cardinal, était parti sans piper mot, la malheureuse avait conclu en sa simplesse que ce silence valait un acquiesce-275
ment, et fortifiée encore dans cette folle conviction par le fait que le roi, dans la cour, était passé devant Richelieu sans un regard ni une parole, elle fut convaincue que Richelieu allait être chassé. Elle le dit, elle le publie, et cette version aussitôt se répand de bouche en bouche dans toute la Cour, et devient le sujet d'une immense satisfaction.
" Là-dessus, survient Marillac qui, fort hypocritement, demande au secrétaire d'…tat Bullion qui se trouvait là
" qu'est ceci? Il y a quelque chose? Dites-moi ce que c'est?" Ce qui veut donner à penser à la Cour qu'il était ignorant des projets de la reine-mère alors que c'était luimême, en toute probabilité, qui les lui avait inspirés. Il entre, et la reine-mère lui confirme aussitôt l'éclatante victoire qu'elle vient de remporter et lui offre, dès que le cardinal aura vidé les lieux, de remplir ses fonctions. Marillac accepte sans hésiter, alors que la prudence e˚t d˚ lui conseiller d'attendre l'assentiment du roi pour se considérer comme son ministre principal.
"Après cet entretien avec Marillac, la reine-mère, fort agitée encore de ses fureurs, met de l'ordre dans sa vêture, se fait recoiffer et repimplocher par ses chambrières, et fort lasse, mais profondément heureuse, s'allonge sur son lit àdemi, le dos appuyé contre le montant du baldaquin. Elle commande alors à son maggiordomo de déclore les portes de ses appartements. Par elles aussitôt la Cour s'engouffre, difficilement contenue par les barrières, dans sa chambre. De cette foule s'élève alors, à l'endroit de la reine-mère, un concert d'éloges, d'actions de gr‚ces et de flatteries. Elle les boit à long trait. Elle savoure à la fois son triomphe et sa gloire.
- N'est-ce pas un comble, dit Fogacer, qu'elle puisse penser cela, alors que le roi est resté bouche cousue ?
- C'est que, dis-je, pour cette grande hurleuse, le silence ne veut rien dire. Le roi se tait, donc il accepte. Elle a chassé Richelieu, et dans son esprit enfantin et confus, cela veut dire qu'elle a reconquis le pouvoir et qu'elle va l'exercer seule et sans partage, comme au temps de la Régence.
Et déjà,
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Marillac à ses côtés, elle distribue les emplois à ses favoris, heureuse et triomphante. Sa cervelle est ainsi faite qu'elle oublie ce qu'elle veut oublier et croit ce qu'elle veut croire. Elle ne se ramentoit pas qu'en 1617, le roi n'ayant encore que seize ans, il a exécuté sans crier gare les deux inf‚mes favoris et l'a reclose dans sa chambre avant de l'exiler. Elle oublie par-dessus tout, dans la douce ivresse des encens qui montent vers elle, que le roi est l'oint du Seigneur et détient, outre sa légitimité, tous les instruments du pouvoir: les corps constitués, l'armée, le Trésor.
Mieux encore, elle oublie qu'elle ne l'aime pas, qu'il ne l'aime pas non plus, et que leurs rapports n'étant que protocole et cérémonies, aucun sentiment ne jouera de rôle dans le sort qui l'attend.
- Et quelle impression, dit Fogacer, vous a-t-elle faite alors ?
- Naturellement, dis-je, l'aveuglement de la pauvre reine prêtait quelque peu à la dérision. Depuis sa dramatique prise de pouvoir, Louis avait engagé contre elle, ses violences et ses entêtements, une lutte quotidienne. Et elle s'imaginait encore qu'il allait lui abandonner son sceptre après même qu'elle l'eut de nouveau profondément outragé en accablant son ministre d'injures en sa présence. Toutefois, j'éprouvais aussi pour elle quelque compassion : ce n'était point sa faute si elle était si bornée et si butée, sans connaissance aucune, ni la moindre lumière, et toujours gouvernée à la Cour par les filous, les flatteurs ou les fanatiques. Si au moins elle avait eu quelque coeur qui e˚t pu racheter ses insuffisances, mais elle n'avait jamais aimé personne, ni son mari, ni ses amis, ni même ses enfants, àl'exception de Gaston, à qui, toutefois, elle chantait pouilles chaque fois qu'elle le voyait.
- Et malgré cela, dit Fogacer, malgré qu'elle e˚t fait tant de mal pendant sa régence et après sa régence, vous aviez pitié d'elle ?
- ¿ mon sentiment, dis-je, dès lors qu'on avait dépassé le rire, c'était un très pitoyable spectacle que cette malitorne, à demi couchée sur sa couche splendide et respirant l'encens
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qui montait vers elle de ces coquebins et pimpésouées de cour qui, à eux tous, avaient à peu près autant de cervelle qu'un moineau. Elle vivait, quant à elle, un rêve magnifique
elle reprenait le pouvoir et dans son obtuse cervelle, elle ne pressentait pas combien, en ce qui la concernait, la roche Tarpéienne était proche du Capitole 1. Mon cher chanoine, il est en effet dommage que le Seigneur ne vous ait pas donné, en plus de vos aimables vertus, le don d'ubiquité, car vous pourriez meshui me conter ce qui s'est passé à Versailles et les retrouvailles de Richelieu et du roi.
- Néanmoins, je pourrais vous nommer quelqu'un qui pourrait satisfaire là-dessus votre attente.
- Et qui donc ?
- Monsieur de Guron.
- Eh quoi! Monsieur de Guron se trouvait là ?
- Oui-da, Richelieu l'avait emmené avec lui à Versailles.
- Et pourquoi donc ?
- Se peut qu'il ait eu besoin, en cette importantissime démarche de sa vie, d'une présence amicale. Et c'est bien pitié que vous n'ayez pas été présent en Paris en ce momentlà, mon cher duc, car c'est vous qu'il aurait choisi...
Il ne se peut que le lecteur ne se ramentoive pas Monsieur de Guron, chez qui j'avais reçu la Zocoli et ouÔ ses précieuses redisances.
Monsieur de Guron, fidélissime serviteur du roi et du cardinal, était connu partout comme le plus goulu des goinfres de la Cour, fraternité qui par malheur comptait aussi parmi ses membres le roi, quoi qu'en grogn‚t mon père, lequel, s'il avait été le médecin royal, lui aurait déconseillé de tant échauffer ses fragiles entrailles. Pour en revenir à Guron, il portait au gentil sesso le même insatiable appétit
1. Les généraux, à qui la Rome ancienne avait accordé le triomphe, montaient au Capitole, et à côté du Capitole se dressait la roche Tarpéienne d'o˘ on précipitait les condamnés à mort dans le vide, fussentils même ces généraux victorieux qui, par la suite, avaient trompé la confiance de la République.
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qu'à son rôt et à son pot, tant est qu'il n'avait fait après mon départ qu'une bouchée de la Zocoli, et poursuivi avec elle quand et quand une relation délicieuse que, bien entendu, Richelieu découvrit et reprocha aussitôt au pauvre Guron, le tançant vertement de ce qu'il mêl‚t mission et mamours.
Dès que je fus en ma carrosse, je donnai l'ordre à mon cocher de gagner l'hôtel de Monsieur de Guron.
- Monseigneur, dit alors Nicolas en voyant cette adresse, peux-je vous poser question ?
- Tu le peux.
- Allons-nous dîner chez Monsieur de Guron ?
- Nenni! Nous allons l'inviter à venir souper ce soir en mon hôtel des Bourbons.
- Alors, Monseigneur, vu l'heure qu'il est, et l'éloquence de Monsieur de Guron, nous allons être en retard ce matin en votre hôtel pour la repue de midi.
- En effet.
- Et Madame la duchesse va se trouver fort malcontente et déquiétée.
- Il se peut.
- Et à votre adresse, se peut qu'elle vous chante pouilles.
- Nenni! Nenni! Madame la duchesse d'Orbieu ne me chante pas pouilles. Tout au plus, m'adressera-t-elle quelques petites remarques.
- Et mon Henriette, à moi aussi.
- C'est probable, Nicolas.
- Et que ferons-nous alors, Monseigneur ?
- Nous serons avec nos épouses toute repentance et soumission.
Et pourquoi cela ?
Parce que, Nicolas, elles ont raison : c'est très irritant de faire préparer le meilleur des rôts pour avoir ensuite à le manger seules.
- Mais Monseigneur, mon retardement n'a pas été de mon fait. J'obéis à mon maître.
- Et moi aux miens. Il est pour moi très important de 279
savoir au plus vite ce qui s'est passé entre Richelieu et le roi à
Versailles.
- Pourquoi ne pas dire cette raison à Madame la duchesse ?
- Parce que ce genre d'excuse n'adoucit jamais une épouse. En revanche, je lui promettrai, avec humilité, un petit cadeau pour me faire pardonner.
- Dieu du ciel ! Si vous faites cela, Monseigneur, je devrai en faire autant.
- Fais-le donc, Nicolas ! Pauvre Henriette ! Faut-il la priver d'un cadeau ?
- C'est que, Monseigneur, je n'ai pas, moi, les clicailles qu'il y faut.
- Eh bien, j'y pourvoirai.
- Monseigneur, vous êtes le meilleur des maîtres !
- Je te traite tout simplement comme les miens me traitent, et c'est ainsi, à ce que je crois, que le monde peut devenir meilleur.
Lecteur, comme je t'ai à l'avance révélé le déroulement probable des scènes qui nous attendent, Nicolas et moi, de retour au logis, je laisse à ton expérience conjugale le soin de les imaginer, et sautant quelques heures, dont une sieste très rebiscoulante et un entretien très amical et aussi quelque peu baveux avec mon petit Emmanuel, j'en arrive au moment o˘
Monsieur de Guron, à la nuitée, sonna avec force la cloche de mon portail bardé de fer, et ladite porte déclose par mes Suisses de l'intérieur, mais seulement après que mes Suisses de la maison d'en face eurent reconnu les armoiries de notre ami, j'attendis Monsieur de Guron en haut de mon perron, et j'ose le dire avec quelque appréhension car il était, comme le maréchal de Schomberg, de ces hommes qui vous étouffent à demi dans leurs embrassements, tout en vous meurtrissant le dos de leurs tapes amicales.
…tant tout ensemble gourmand et gourmet, Monsieur de Guron fit grand honneur à la repue dont Catherine avait surveillé avec le plus grand soin la composition. Il en avala, à
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lui seul, plus de la moitié, Catherine et moi étant sobres par nature, et aussi par philosophie. Monsieur de Guron fit à la maîtresse du logis beaucoup de compliments de cette inoubliable repue arrosée de vins délicieux, et à la parfin, avalant à défaut de poire, une tranche de fromage qui e˚t nourri toute une patrouille, Monsieur de Guron se sentit fort aise, et comme "après la panse vient la danse " comme on dit dans mon Périgord, il sentit, si je puis dire, son pied se remuer dans sa botte, et fixa des yeux grands comme des soucoupes sur une chambrière que ma Catherine venait d'embaucher le matin. Je la regardai à mon tour, et par malheur ma Catherine surprit ce regard, si bref et si prudent qu'il f˚t. Le lendemain, à la pique du jour, elle congédia la pauvrette, et j'eus tout juste le temps de lui glisser en menotte quelques écus et de lui donner l'adresse de ma demi-sueur, la princesse de Conti, laquelle aimait fort les jolies filles, honni soit qui mal y pense.
Monsieur de Guron e˚t volontiers lambiné à table àcontempler avec toute la discrétion possible Catherine et Henriette, mais je l'entraînai dans mon cabinet, voulant avoir avec lui le bec à bec que j'ai dit.
- Ces retrouvailles du roi et du cardinal à Versailles, dit-il, se jouèrent en deux actes : le premier en présence de Saint-Simon, du marquis de Mortimar, de Monsieur de Beringhen et de moi-même. Le second fut, entre le roi et Richelieu, un bec à bec sans témoin, et dont je n'eusse jamais rien su, si Richelieu n'avait jugé bon, le lendemain, de m'en conter l'essentiel. Le premier entretien fut sentimental et le second, politique.
- Voyons donc le premier.
- Dès que Beringhen eut déclos l'huis, Richelieu entra, il regarda le roi comme s'il regardait Dieu le Père le recevant en son paradis, et les larmes roulant sur ses joues grosses comme des pois, il courut s'agenouiller devant lui. Louis le releva aussitôt, le prit par les épaules, le serra à
lui, l'e˚t baisé sur les deux joues, je pense, si elles n'avaient été si mouillées, et aux remerciements passionnés de Richelieu, il 281
répondit sobrement qu'ayant trouvé en lui le meilleur et le plus dévoué des serviteurs, il avait considéré que c'était son devoir de le protéger.
Certes, si le cardinal avait manqué de gratitude ou de respect à l'égard de la reine-mère, il aurait agi autrement. Mais c'était bien loin d'être le cas. quant à la reine-mère, elle avait été abusée par les mensonges et les machinations de la cabale. Et contre ces cabales, quoi qu'elle dise et fasse à l'avenir, il le défendra toujours comme étant le meilleur et le plus dévoué de ses serviteurs. Eh bien, mon cher duc, qu'en pensez-vous ?
- que le roi rend justice à Richelieu, sans pour autant incriminer sa mère!
En quoi il se montre diplomate. Il ne veut pas passer pour un <~ mauvais fils ", pas plus en France qu'à l'étranger. quant au second acte, celui qui se déroula au bec à bec entre le roi et Richelieu, je présume que Richelieu ne vous l'a pas conté sans raison.
- Assurément non, mon cher duc, dit Guron, et d'autant qu'il m'a autorisé, ou si vous préférez recommandé, de vous le répéter à vous-même, sans vous défendre de le faire connaître au chanoine Fogacer, et par conséquent au nonce, et par conséquent au pape.
- Et par là on voit bien qui a appris au roi les subtils détours de la diplomatie. Mon cher Guron, je vous ois.
- Voici donc mon récit. Une fois que tous les témoins furent éloignés, Richelieu ne laissa pas de répéter au roi la gratitude infinie qu'il aurait à jamais à Sa Majesté pour l'avoir protégé de ses ennemis. Cependant, après avoir tourné et retourné le problème dans son esprit, il pensait, dit-il, que le meilleur parti qu'il p˚t prendre meshui est de se retirer des affaires. Car bien qu'il honore infiniment la reinemère, et qu'il n'ait jamais eu l'intention de lui nuire, il se rend clairement compte qu'elle lui sera à jamais irréconciliable. Il est donc malheureusement à prévoir que cette aversion provoquera à tous moments des difficultés inextricables.
Il sera à jamais accusé d'ingratitude, de tyrannie, de violence, et dans ces conditions il n'aura plus l'autorité nécessaire pour mener sa t‚che à
bien. Il honore infiniment
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la reine-mère, mais plutôt que d'être, malgré lui, la cause d'une continuelle mésentente entre la reine-mère et son fils, il préfère s'en aller et s'enfermer dans la solitude de sa maison des champs. Eh bien, mon cher duc, qu'êtes-vous apensé de ce beau morceau ?
- D'une part, que sa prévision de l'avenir a toutes les chances d'être vraie : la reine-mère, étant à la fois obtuse et obstinée, ne va pas manquer de s'acharner quotidiennement contre lui. Et d'autre part, cette prévision propose ou suggère au roi un choix nouveau. La reine-mère, dans sa violente et vulgaire algarade, avait posé à Sa Majesté un ultimatum: ou vous choisissez votre Richelieu, ou moi. Beaucoup plus suave et subtil, mais par le seul fait qu'il propose sa démission au roi en raison des difficultés incessantes que lui créera à l'avenir la reine-mère, Richelieu avance pas à pas une autre alternative, assurément inexprimée, mais cependant sous-entendue : un jour ou l'autre, Votre Majesté, vous devrez choisir entre la reine et moi. Ce qui serait très intéressant, c'est de connaître maintenant ce que le roi a répondu.
- Sa réponse fut ferme et prudente. D'une part, il refusa péremptoirement la démission de Richelieu: le cardinal devra garder le timon des affaires.
C'est un ordre irrévocable. Il déclara ensuite qu'il respectait sa mère, mais qu'il était "plus obligé à son …tat qu'à sa mère". II dit enfin -
phrase qui me parut par ses sous-entendus assez savoureuse - que " si la reine-mère était capable de l'aider à gouverner par de sages conseils, il serait heureux de se servir d'elle. Mais (soupir) hélas ! elle ne le pouvait pas ! " D'ailleurs, poursuivit-il, il ne s'agit pas de la reinemère, mais de la cabale (mot que Louis ne prononçait jamais sans grincer des dents). " C'est la cabale qui a soulevé cette tempête. Et c'est à la cabale que je vais m'en prendre ! "
Et en effet, dès l'aube le lendemain, sans consulter personne, et pas même Richelieu, Louis lança sa répression. Elle fut méthodique, expéditive et implacable. Chez les cabaleurs qui ne parlaient jusque-là que de " la faiblesse et la
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mollesse du roi", l'étonnement fut grand, et les pleurs et les grincements de dents ne cessèrent plus. quant à la reinemère, pour l'instant du moins, on n'y toucha point. Mais dès que la Cour sut que le roi avait appelé
Richelieu à Versailles, le Luxembourg en un clin d'oeil fut déserté et la reine-mère se retrouva désespérément seule. Sans qu'elle s'en rendit compte le moins du monde, sa furieuse attaque contre Richelieu l'avait perdue.
Elle attribuait, quant à elle, sa défaite au verrou qu'on avait omis de fermer. Elle confondait là la <
cause" avec l'effet, sans réfléchir que la cause aurait pu produire un tout autre effet, par exemple si elle n'avait pas attaqué Richelieu si violemment.
CHAPITRE XII
Au rebours de ce que caquetèrent alors les clabaudeurs de cour - et qui fut depuis répété à satiété - ce ne fut pas < l'homme rouge ", comme ils l'appelaient sottement - sang et soutane étant pourpres -, qui conçut et appliqua l'implacable répression dont la cabale fut l'objet. Ce fut le roi et le roi seul. Bien que Richelieu approuv‚t ces ch‚timents, il ne les inspira en aucune manière et n'y mit pas la main. En quoi il fit preuve de modération et de retenue, l'enjeu de ce complot ayant été son exil, et en toute probabilité, sa vie.
Louis frappa en premier lieu le garde des sceaux Marillac, le considérant comme le principal fauteur de troubles, ayant mené contre la politique anti-espagnole du roi et de Richelieu une guerre à la fois ouverte et cachée : ouverte, parce qu'elle s'était exprimée à plusieurs reprises avec véhémence et ‚preté dans les Grands Conseils du roi ; cachée, parce qu'ayant capté la confiance de la reine-mère, Marillac lui avait instillé
jour après jour, par tout un jeu d'insinuations malignes, une aversion profonde pour Richelieu.
Lecteur, pour te conter le sort de Marillac, plaise à toi de me laisser revenir quelques heures en arrière. Après son chaleureux bec à bec avec Richelieu, le roi dépêcha des chevaucheurs à ses secrétaires d'…tat pour les inviter à venir le retrouver à Versailles pour y tenir Conseil : ce qui ne s'était jamais fait jusque-là, puisque, comme on sait, le petit 285
ch‚teau campagnard de Versailles n'était pas, par la volonté même du roi, résidence royale.
Pour le dire au plus court, voici les secrétaires d'…tat qui furent invités à Versailles : La Ville-aux-Clercs, Bullion, Bouthillier, et Marillac.
Lecteur, vous avez bien lu
Marillac !
Or Marillac, non plus que la reine-mère, ne savait pas encore, à ce momentlà, que Richelieu avait été tardivement appelé à Versailles auprès du roi.
Ils en étaient restés àl'extrême froidure que le roi avait montrée à
Richelieu à son départir du Luxembourg. Ils conclurent donc que le roi n'avait convoqué les secrétaires d'…tat à Versailles que pour congédier Richelieu et le remplacer par Marillac.
L'espoir a ceci de séduisant et de périlleux qu'il peut faire d'une simple supposition une vérité assurée. Et la reine-mère et Marillac baignèrent pour un temps dans les délices de cette vérité-là.
Avant son partement pour Versailles, Marillac passa chez lui pour trousser quelque bagage et prendre les sceaux. Je tiens de son aumônier qui me le conta plus tard, les larmes aux yeux, qu'avant de mettre dans son bagage le coffret qui contenait les sceaux, Marillac l'ouvrit et contempla longuement son contenu, comme si, étant appelé à être ministre principal, il n'allait plus avoir à les porter. Ils étaient là, tous les quatre : le grand sceau royal et son contre-sceau, le sceau du dauphin et son contre-sceau. Il est vrai que le dauphin n'était pas né encore, mais ses deux sceaux l'attendaient déjà, inséparables de ceux de son père.
De ce coffret, le garde des sceaux détenait seul l'unique clef, laquelle, selon l'usage, il portait, sans jamais l'ôter, attachée à son cou par une chaîne en or. Cette clef était aussi importante pour le garde des sceaux que crosse et mitre pour un évêque : elle exprimait à la fois sa fonction et sa dignité.
De reste, si le mot dignité convenait à un officier du roi, c'était certes à Monsieur de Marillac. Grand, maigre, vêtu de noir, l'oeil creux et brillant, le nez aquilin, les lèvres minces,
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le menton long, le geste rare, il gardait en toutes occasions une apparence olympienne et s'exprimait d'une voix péremptoire, comme s'il craignait peu de se tromper, sa longue et profonde dévotion l'ayant rapproché des lumières divines.
Il habitait en Paris rue de Tournon, et je fus chez lui deux ou trois fois au moment o˘ Marillac et Richelieu essayaient - sans grand succès - de s'accommoder l'un à l'autre. Son hôtel n'était ni spacieux, ni bien chauffé, ni bien meublé. Il me parut aussi que son domestique se réduisait au minimum : un aumônier, un cocher, un cuisinier, et deux valets. Pas l'ombre d'une chambrière, et on entend bien pourquoi... Pourtant, bien que Monsieur de Marillac estim‚t que la chair n'était que vile occasion de péché, et le corps, une guenille, dont tout bon chrétien devait aspirer à
être débarrassé pour libérer enfin une ‚me immortelle et pure, il n'était pas aussi rebelute aux charmes du gentil sesso qu'on e˚t pu s'y attendre : il s'était marié, et devenu veuf, il s'était remarié.
Le petit train de sa maison avait fait dire à nos coquebins et pimpésouées de cour, qui se veulent toujours bien renseignés sur tout, que Marillac était chiche-face et pleure-pain. Il serait plus équitable de dire que le boursicot de Marillac était quelque peu maigrelet. Ministre intègre, ses fonctions ne l'avaient pas enrichi. Et marié deux fois à des femmes sans grande fortune, il n'avait à la parfin pour vivre que ses gages de secrétaire d'…tat et de conseiller du roi. Même en les cumulant, ce n'étaient point là des pécunes bien grasses. Or, ce qui n'était pour les autres secrétaires d'…tat qu'un appoint se trouvait être pour Marillac l'essentiel de son revenu. Point de grand domaine, ni de vignes, ni de maison des champs. Il ne possédait en propre que son hôtel de la rue de Tournon.
Grande était la froidure en cette soirée de novembre 1630. Déjà dans la rue, devant la porte de Monsieur de Marillac, l'attendaient, pour une longuissime trotte par les chemins glacés jusqu'à Versailles, carrosse, cocher et chevaux. Et
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Marillac, avant de sortir, enfilait déjà ses gros gants fourrés quand on toqua l'huis, ce qui, vu l'heure tardive, l'étonna. Il fit signe néanmoins au valet de déclore l'huis, et apparut alors son confrère, le secrétaire d'…tat Monsieur de La Villeaux-Clercs qui, sur le seuil, demanda courtoisement s'il pouvait entrer. Béant d'une visite si tardive et si inattendue, Monsieur de Marillac acquiesça. La Ville-aux-Clercs entra, et d'après le conte qu'il m'en fit plus tard, il se serait alors voulu à mille lieues de là.
- Monsieur, dit-il, essayant d'affermir sa voix, le roi m'a chargé de vous remettre cette lettre en main propre.
Il tendit ladite missive à Marillac, aussi vivement que si elle lui br˚lait les doigts. Agité de ces pressentiments qui après-coup seulement deviennent vrais ou faux, Marillac ouvrit le pli, les mains tremblantes. Il y lit ce qui suit
" Monsieur,
" Vous vous rendrez, dès le reçu de cette lettre, àGlatigny, accompagné par Monsieur de La Villeaux-Clercs qui vous montrera le gîte qui vous attend et vous donnera aux m‚tines de nouvelles instructions.
Louis "
- Monsieur, dit Marillac, dès que sa voix redevint audible, asseyez-vous, de gr‚ce !
La Ville-aux-Clercs s'assit, non qu'il en éprouv‚t le besoin, mais parce qu'il jugeait, à la p‚leur de Marillac, que ses jambes ne le portaient plus. Mieux même, il quit de lui qu'on lui apport‚t un verre d'eau, non qu'il e˚t soif, mais parce qu'il lui sembla que Marillac avait plus besoin que lui de boire à ce moment.
Et en effet, le valet apportant un carafon et deux verres, Marillac avala d'un long trait le contenu du sien, et la parole, enfin, lui revint.
- Monsieur, dit-il, je suppose que si vous devez, demain, 288
me donner d'autres instructions, vous ne pouvez pas m'en toucher mot ce soir.
- En effet, Monsieur, je ne le puis, dit La Ville-auxClercs.
- Néanmoins, peux-je vous poser question ?
- Je le veux bien, pour peu qu'elle soit de celles auxquelles j'ai le droit de répondre.
- Et si elle n'est pas de celles-là ?
- Je vous demanderais alors, Monsieur, de bien vouloir pardonner mon silence.
- Monsieur, reprit Marillac d'une voix faible, voici ma question: Monsieur le cardinal de Richelieu est-il à Versailles avec le roi ?
- Il y est, dit La Ville-aux-Clercs.
Un long silence suivit cette réponse.
- Monsieur, dit enfin Marillac, me permettez-vous de me retirer quelques instants ?
La Ville-aux-Clercs acquiesça et Marillac, à pas chancelants, sortit de la salle. Il gagna sa chambre o˘ il prit un boursicot d'écus et se rendit dans sa petite chapelle.
- Mon père, dit-il à l'aumônier, voulez-vous congédier pour moi le cuisinier et le second valet? Le premier valet demeurera dans la maison pour la garder jusqu'à ce que je la vende. Voudriez-vous bien aussi leur payer leurs gages, ajouta-t-il en lui tendant le boursicot.
- Je ferai votre volonté, Monsieur, dit l'aumônier, mais Monsieur, qu'y at-il ? tes-vous mal allant ?
- Le roi m'exile.
- Dieu bon! dit l'aumônier, et aussitôt il ajouta: peux-je vous suivre en votre exil, Monsieur, et continuer à vous apporter les consolations de notre Sainte Foi ?
- J'accepte de tout coeur, dit Marillac, et j'en serais heureux pour peu que le roi le veuille. Voulez-vous bien à'steure faire ce que j'ai quis de vous ? Notre départir est proche.
L'aumônier une fois hors, Marillac, faible et vacillant, se traîna jusqu'à
son prie-Dieu, s'agenouilla et tomba en
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prières, la face dans les mains. Il avait soixante-sept ans et souffrait dans son corps. Le vide s'était fait autour de lui. Il avait perdu sa seconde femme. Son fils aîné était mort des fièvres au siège de Montauban.
Il ne voyait que fort rarement son cadet qui était franciscain, et point du tout sa fille qui était au Carmel. Il se sentait en cet instant affreusement seul dans un monde dépeuplé.
La carrosse de Monsieur de Marillac suivit sur le chemin de Glatigny celle de La Ville-aux-Clercs et était elle-même suivie par une dizaine d'archers à cheval qui à la fois le protégeaient et le gardaient.
Marillac atteignit à une heure du matin Glatigny et le logis qui les attendait. Avant de se séparer de La Ville-aux-Clercs, et sur le seuil de sa chambre, Marillac lui demanda s'il devait lui remettre tout de gob le coffret des sceaux et la clef pendue à sors cou. La Ville-aux-Clercs, qui entendit tout le pathétique qui se cachait derrière cette question, répondit que la remise pouvait se faire le lendemain sans inconvénient.
u Ce qui me frappa le plus, devait me dire plus tard La Ville-aux-Clercs, c'est qu'au cours de cette soirée, ni par lui, ni par moi, les mots " disgr
‚ce " ou " exil " ne furent prononcés.
>
Marillac passa ainsi sa dernière nuit en compagnie des sceaux du roi, et dormant mal et peu, à ce que j'imagine, il se leva tôt, et réveilla son aumônier pour qu'il célébr‚t pour lui la messe dans la chapelle du logis.
Par une coÔncidence qui parut à Marillac des plus remarquables, l'épître de la messe commençait par ces mots
< Ceux qui souffrent selon la vérité divine rendent leurs ‚mes recommandables au Créateur.
> ¿ peine Marillac eut-il reçu du Seigneur ce réconfortant message, qu'une main se posa sur son épaule, et quoique, en fait, elle f˚t légère, elle lui parut fort lourde.
- Mon ami, dit La Ville-aux-Clercs, il est temps de départir pour notre destination.
- Monsieur, dit Marillac, voulez-vous bien que nous achevions d'ouÔr la messe ?
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- Assurément, dit La Ville-aux-Clercs, non sans que son impatience ne lui donn‚t après coup quelque vergogne.
Mais à la vérité, la mission qu'il accomplissait là le poignait beaucoup, et il avait h‚te d'en finir.
La messe terminée, ce fut dans la grand-salle du logis et en présence de l'aumônier et de l'exempt Desprez qui commandait les archers, que Marillac remit à La Ville-auxClercs le coffret des sceaux et l'unique clef qui l'ouvrait.
Un long voyage commença ensuite, qui mena Marillac à la parfin à Ch‚teaudun o˘ il fut resserré au ch‚teau, et surveillé jour et nuit par les archers en armes, même - ce qui l'humilia beaucoup - quand il faisait ses besoins.
Tout était à ses frais, y compris la nourriture de ses geôliers. Or, n'étant plus garde des sceaux, ni conseiller du roi, il ne touchait plus ses gages. En peu de temps il épuisa son maigre pécule, et se trouva contraint d'emprunter de prime sur sa maison de Paris, et ensuite de la vendre. Pour donner quelque sens à sa vie, Monsieur de Marillac s'attacha à
une traduction des Psaumes. Mais cet effort fut vain. Deux petites années s'écoulèrent, et en 1632 il mourut, et davantage, dit son aumônier, de sa disgr‚ce que d'une quelconque intempérie.
Plaise à toi, lecteur, de me permettre de revenir àVersailles: le Conseil, sur la suggestion du roi, nomma Monsieur de Ch‚teauneuf garde des sceaux, et Monsieur Nicolas Le Jay, premier président du Parlement de Paris. L'un et l'autre étant de ses amis, Richelieu d'ores en avant était bien gardé à
carreau. Dès que la session fut close, je regagnai Paris et mon hôtel des Bourbons o˘ je trouvai Catherine fort déquiétée de ma longue absence. Elle me posa question sur question sur Monsieur de Marillac, mais je ne pus lui répondre que quelques jours plus tard quand j'eus encontré La Ville-auxClercs, lequel était encore tout remué par la mission qu'il avait d˚
remplir. Mais bien entendu,
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n'ayant pas le don de prescience, je ne pus alors .conter àCatherine la mort de Marillac, laquelle ne le frappa, comme on sait, que deux ans plus tard.
- M'ami, dit Catherine, n'e˚t-on pu vous donner à vous la même ingrate mission que celle de La Ville-aux-Clercs ?
- En aucune façon, m'amie. Marillac étant secrétaire d'…tat, il fallait un secrétaire d'…tat pour faire part à l'infortuné de sa disgr‚ce. On ne me choisirait, moi, pour une telle ambassade que s'il s'agissait d'un duc.
Et que vous serait-il arrivé, si Richelieu avait été jeté
bas ?
- ¿ mon sentiment, peu de choses. Dans notre monarchie, on n'incrimine pas les serviteurs d'un prince, on estime qu'ils n'ont fait que leur devoir, qui était d'obéir à leur maître. Je pense, cependant, que dans les premiers temps il e˚t mieux valu, pour prévenir le coup de poignard d'un fanatique, demeurer avec vous, loin de la Cour, dans notre domaine d'Orbieu.
- Et j'en eusse été fort aise ! s'écria Catherine. Toutes ces pimpésouées de cour ne pensent qu'à clabauder des unes des autres et de soi, et quand elles ne clabaudent pas, elles jettent leurs hameçons qui-ci qui-là pour attraper les hautsde-chausses qui passent à leur portée.
- M'amie, à qui pensez-vous en disant cela avec tant d'‚creté ?
- Mais à qui, sinon à la princesse de Conti, dont vous êtes si raffolé !
- Mais je n'en suis point raffolé du tout!
- Néanmoins, à Nemours, en pleine place publique, vous avez souffert que cette dévergognée ôt‚t en public son vertugadin pour monter en croupe derrière vous.
- M'amie, pouvais-je refuser ? La princesse de Conti est ma demi-sueur.
- Encore heureux que l'inceste vous sépare ! Sans cela, il y aurait belle heurette que l'impudente vous aurait dévoré tout cru !
- Et j'eusse été si passif que de me laisser dévorer ?
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- Chi potrebbe dirlo 1 ? dit Catherine.
- Madame, comme dirait le roi : vous êtes duchesse en ce pays, parlez donc français.
- Pauvre Marillac ! dit Catherine en passant du coq àl'‚ne. tre monté si haut et tomber ce jour d'hui si bas.
- M'amie, ramentez-vous de gr‚ce que Marillac a fait tout le mal possible à
Richelieu en étant la tête pensante de la cabale, et qu'il aurait vassalisé
la France à l'Espagne, s'il l'avait emporté.
- C'est vrai, et cependant je le plains. Et en même temps, je veux mal de mort à ces archidévots qui, comme lui, ne pensent qu'à éradiquer par le fer et le feu les protestants qui vivent parmi nous. Mais par-dessus tout, chez Marillac, ce qui me laisse béante, c'est le manque de finesse dont il a fait preuve. Comment a-t-il pu à ce point surestimer l'influence que la reine-mère, si butée et si bornée, pouvait avoir sur le roi ? Et comment at-il pu sous-estimer le roi, au point d'imaginer qu'il pourrait sacrifier un grand serviteur de l'…tat à une mère pour qui il ne nourrit en fait, depuis l'enfance, que désamour et mésestime ?
- Il y a là, en effet, m'amie, un mystère, lequel, à ce que je crois, a deux parents : le zèle et l'ambition. Et tous deux, par nature, sont aveugles...
- Savez-vous pas, m'ami, dit Catherine, que je plains aussi La Ville-auxClercs d'avoir été chargé d'une si triste ambassade, et d'autant qu'il m'a fait l'impression, quand je l'ai encontré chez le maréchal de Schomberg, d'être un homme si sensible et si bon qu'il pleurerait la mort d'une alouette.
- Si vous le plaignez, Madame, vous l'allez plaindre deux fois. Car à peine fut-il de retour à Versailles, que Louis XIII lui ordonna de repartir, sans souffle reprendre, pour Paris afin d'annoncer à la reine-mère la disgr‚ce de son favori. Or, d'après ce que j'ai ouÔ conter, si le discours de La Ville-auxClercs à la reine-mère sortit bien de la bouche du messager, c'est le roi qui en avait choisi les termes.
1. qui pourrait le dire ? (ital.).
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- Et ces termes en étaient rudes ?
- Jugez-en : admis en sa haute et hautaine présence, La Ville-aux-Clercs salua profondément la reine-mère, laquelle était encore à demi couchée, la foule de ses thuriféraires l'entourant et l'encensant dans l'ignorance o˘
ils étaient encore de ce qui s'était passé à Versailles.
- Madame, dit La Ville-aux-Clercs, j'ai un message àvous transmettre a viva voce de la part du roi votre fils.
- Je vous ois, dit la reine-mère d'un ton arrogant et malengroin, comme si tout ce qui venait de ce côté-là ne lui inspirait que défiance et dépris.
- Sa Majesté, dit La Ville-aux-Clercs, a estimé que le garde des sceaux dépassait les bornes en entretenant dans l'esprit de Votre Majesté des sentiments contraires à son service.
- Monsieur, dit la reine-mère, que veut dire ce bargoin ?
- Il veut dire, Madame, que le roi estime que le garde des sceaux a fort mal agi en vous inspirant des sentiments si hostiles à l'égard du cardinal qu'à la parfin Votre Majesté a demandé au roi son renvoi.
- Et bien fis-je ! s'écria la reine-mère, approuvée aussitôt par les murmures de ses courtisans.
- II semblerait que non, Madame, dit La Ville-aux-Clercs avec une douceur évangélique, puisque le roi vient d'appréhender Monsieur de Marillac et de le serrer en un ch‚teau gardé par des archers.
- qu'est cela ? qu'est cela ? dit la reine avec un mélange de colère et d'appréhension. Est-ce encore une bugia 1 ?
- Nenni, Madame! Rien n'est plus assuré.
- Maggiordomo ! dit la reine-mère très à la fureur. La mia carrozza !
Subito ! Attelez mes chevaux, mon cocher, mes valets. Subito ! Subito ! Je pars pour Versailles.
- Courons tous à Versailles ! cria alors un des courtisans, et tirons-en Richelieu par la force !
1. Mensonge (ital.).
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- Monsieur, dit La Ville-aux-Clercs, d'un ton ferme, permettez-moi de vous dire que votre propos est pour le moins inconsidéré. Outre qu'il fleure la rébellion, il est tout àfait hors raison. Le roi est gardé à Versailles par ses mousquetaires et par deux régiments d'élite. Et croyez-vous que ces Messieurs vous laisseraient user de violence à l'égard du ministre principal du roi sans réagir ?
- Mais moi! cria la reine-mère, plus que jamais résolue àfaire < atteler ses chevaux, son cocher, ses valets ", phrase qui devint célèbre à la Cour, quand la dame y eut perdu tout pouvoir. Mais moi, j'irai! poursuivit-elle, j'irai à Versailles ! J'irai seule ! Je parlerai au roi, sola a solo! Et on verra bien s'il n'a plus de comptes à me rendre !
- Madame, dit La Ville-aux-Clercs, il serait très f‚cheux pour le respect qu'on vous doit en ce royaume, si vous alliez à Versailles sans y être invitée et que le roi ne vous y reç˚t pas. De reste, il est plus que probable qu'il en sera déjà départi, quand vous y arriverez.
C'était là, comme e˚t dit la reine, une bugia pietosa 1, comme Monsieur de La Ville-aux-Clercs voulut bien me l'avouer par la suite, mais dont l'effet, sur l'instant, fut tout àfait bienfaisant.
- Alors, je n'irai pas ! dit la reine tout aussi fermement qu'elle avait dit une minute plus tôt qu'elle irait. J'attendrai céans que le roi vienne s'excuser de mépriser mes avis et de n'en faire qu'à sa tête !
e Cette scène, me dit La Ville-aux-Clercs me contant l'affaire, me parut d'autant plus pénible que je ne laissais pas d'observer comment, au fur et à mesure que la vérité se faisait jour sur la disgr‚ce de Marillac, le troupeau des flagorneurs qui entourait le lit de la reine diminuait subrepticement en nombre, tant est qu'à la parfin il ne restait plus autour d'elle qu'une douzaine d'entre eux - les plus fidèles, ou simplement les plus sots... "
1. Pieux mensonge (ital.).
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Ayant relaté à Catherine l'ambassade de La Ville-auxClercs à la reine-mère, je me tournai vers ma tant aimée et mes doigts passant à travers ses cheveux, je lui caressai doucement la nuque : caresse qui avait pour résultat de l'attendrézir.
- M'amie, dis-je, éprouvez-vous aussi quelque compassion pour la reine-mère en ce prédicament ?
- Tout le rebours ! s'écria Catherine. J'eusse tout juste souhaité que la demi-disgr‚ce qu'elle essuya alors l'e˚t frappée dès Fontainebleau, quand elle écrasa Richelieu de son silence hautain, alors qu'il revenait victorieux de la campagne du Languedoc o˘ il avait été à si grande peine et labeur qu'il en avait perdu le sommeil, et presque la santé.
Je ne voudrais pas te celer, lecteur, que je ressens quelque mésaise et vergogne au moment de te conter la suite des ch‚timents terribles que le roi fit peser sur la cabale. L'un, au moins, me fit chagrin.
Ce fut celui qui frappa si durement et, à mon sentiment, si peu équitablement, le frère du garde des sceaux, le maréchal Louis de Marillac, généralissime de l'armée d'Italie, lequel campait à'steure au camp de Foglizzo, sa mission étant de se porter au secours de Casal.
Il est vrai que Louis de Marillac partageait l'antipathie -pour ne pas dire la haine - que son demi-frère, le garde des sceaux, nourrissait pour le cardinal. Et comme c'était un homme de prime saut, escalabreux, paonnard, pensant peu et parlant trop, un jour, en compagnie du duc de Guise et de Bassompierre, il alla jusqu'à dire que si on lui en donnait l'ordre, il ferait ce que Vitry en 1617 avait fait àConcini : il fracasserait la tête du cardinal d'un coup de pistolet...
Comme ce propos était tenu dans la chambre de la reinemère qui en faisait ses délices, il n'échappa pas à la
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mignonne oreille de la Zocoli, et selon la coutumière filière elle le confessa à Fogacer, qui me le répéta, et que je redis ensuite au roi, lequel logea ces paroles dites à l'étourdie, mais néanmoins menaçantes, dans un coin de ses mérangeoises afin de se les ramentevoir dans les occasions.
Et l'occasion surgit quand le roi, tenant à Versailles le mémorable Conseil qui décida d'exiler Michel de Marillac, s'avisa que cette mesure pourrait bien exaspérer son demifrère, lequel, étant généralissime de l'armée d'Italie, disposait de trente mille hommes. On pouvait donc craindre qu'indigné par l'indignité qui frappait son frère, le maréchal ne voul˚t s'en revancher, et dans son peu de jugeote entrer en rébellion ouverte contre le roi. Il est vrai qu'en Italie il était secondé par les maréchaux Schomberg et La Force, tous deux adamantinement fidèles au roi, mais en se soustrayant à leur influence, il avait, lui appartenant en propre, six mille soldats qu'il pouvait ramener à Paris et y faire du dég‚t, et donnant ainsi la possibilité à la cabale de renaître et d'espérer.
On décida donc de dépêcher au camp de Foglizzo un huissier de cabinet, nommé Lépine, porteur d'une lettre du roi au maréchal de Schomberg lui commandant d'arrêter sur l'heure le maréchal Louis de Marillac et de le ramener sous bonne escorte à Paris.
Ce Lépine devait être un cavalier émérite, car il fallait àtout prix qu'il atteignît le camp de Foglizzo avant la poste
une seule lettre, envoyée de Paris et arrivant avant lui àLouis de Marillac, pouvait mettre le feu aux poudres. Lépine dut exténuer plusieurs chevaux sous lui, car il parvint àFoglizzo le vingt et un novembre sous le coup de midi. Et quant à ce qu'il advint, et qui fut, comme on le pressent, fort pathétique, je le sus par mon intime et immutable ami le maréchal de Schomberg qui m'en fit plus tard un récit minutieux, ajoutant que ce fut là, dans sa vie de soldat, la journée la plus pénible qu'il véc˚t jamais.
Ma belle lectrice se ramentoit sans doute que Schomberg était tenu pour le mari le plus fidèle de France, tant est que
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bien des dames, y compris la mienne, en ce royaume le donnaient pour exemple à leurs maris. Il possédait, en plus, toutes les autres qualités que nos saints livres nous recommandent, sans pour autant, ce qui e˚t tout perdu, tomber un seul instant dans le péché d'orgueil. En bref, il e˚t été
pour nous tous, à la ville comme à la Cour, un exemple et un modèle, si sa perfection même ne nous avait à l'avance découragés...
Possédant tant de vertus enviables, il allait sans dire que Schomberg possédait aussi la plus rare : la gratitude. Et comme peut-être on s'en ramentoit, il m'avait voué une reconnaissance immense de ce que j'avais, quelques années plus tôt, intercédé auprès du roi - ce qui n'allait jamais sans péril - afin que Sa Majesté le lav‚t des calomnies abjectes qui visaient à le faire jeter en disgr‚ce.
Au chapitre II des présents Mémoires, j'ai décrit les maréchaux Bassompierre, d'Estrées et Créqui, personnages hauts en couleur. Mais mon tableau ne serait pas complet si je n'y ajoutais le maréchal de La Force, présent en cette circonstance avec Schomberg et Marillac au camp de Foglizzo.
La Force n'était que son nom de duc. Il se nommait, en fait, Nompar de Caumont, maître et seigneur des ch‚teaux de Castelnau et des Milandes, dans ce Périgord auquel je suis attaché par les plus chères remembrances de mes vertes années. Or, le père de Nompar de Caumont, François, avait une cousine fort belle nommée Isabelle que mon aÔeul, le baron de Mespech, épousa: mariage qui fut à la fois heureux et malheureux, heureux par l'amour qu'ils ne cessèrent de se porter, mais malheureux du fait qu'ils étaient, l'une catholique fervente, et l'autre protestant rigide, et tous deux fort entêtés en leurs croyances. En 1630 à Foglizzo, le maréchal de La Force avait déjà soixante et onze ans, mais cependant vigoureux, joyeux et bondissant. Sa famille tout entière, ainsi que la mienne, était renommée pour son étonnante longévité, et j'ai tout lieu d'espérer que mon aÔeul, le baron de Mespech, tout comme François de Caumont, duc 298
de La Force, go˚teront le plus tard possible les félicités éternelles.
Le maréchal de La Force, en tant que duc et en tant qu'aîné, e˚t d˚ avoir le pas sur Schomberg et Marillac, et il s'était trouvé de reste quelque peu piqué de recevoir la veille - je dis bien la veille de l'arrivée de l'huissier Lépine - une lettre du roi l'informant qu'il nommait généralissime le maréchal de Marillac. En fait, la lettre qui avait été
écrite et expédiée le dix novembre, c'est-à-dire avant l'algarade furieuse de la reine-mère et de Richelieu, était une ultime concession du roi à sa mère : il t‚chait de la ramener à des sentiments plus doux envers le cardinal en avançant le frère de son favori. Mais par une cruelle ironie du sort, la lettre de Lépine commandant l'arrestation de Marillac parvint àFoglizzo le lendemain de cette promotion. je gage que jamais dans l'histoire de France la roche Tarpéienne ne fut plus proche du Capitole...
Le moment, pourtant, était aimable. Maugré la froidure, le soleil brillait, illuminant la neige. Et les maréchaux, tous trois grands mangeurs, se préparaient à s'attabler avec la joyeuseté des gens bien portants. ¿ cet instant, l'huissier Lépine apparut, et sans un mot (mais on lui avait recommandé de demeurer bouche cousue) remit la lettre à Schomberg, lequel, s'écartant, rompit le cachet royal et commença à lire. Làdessus, La Force, n'oubliant jamais qu'il était duc et des trois maréchaux, l'aîné, s'approcha, jeta par-dessus l'épaule de Schomberg un oeil sur le parchemin et lui dit sotto voce
e Monsieur, lisez votre lettre en particulier. " Schomberg acquiesça, glissa la missive dans le revers de sa manche, et dit
- Messieurs, je ne mangerai pas. De gr‚ce, dînez sans moi, et après que vous aurez dîné, nous verrons la lettre du roi.
Une fois hors, Schomberg, très ébranlé par ce qu'il venait de lire, appela son adjoint, le maréchal de camp Puységur, et lui ordonna de rassembler en son cabinet les capitaines aux gardes françaises. Et dès qu'ils furent là, Schomberg leur dit d'un air grave
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- Messieurs, je reçois du roi une lettre qui m'attriste et qui vous paraîtra très étrange. Je dois sur l'heure arrêter Monsieur le maréchal de Marillac. Inutile de vous ramentevoir qu'un ordre est un ordre. II ne nous appartient pas d'en raisonner mais seulement de l'exécuter. Messieurs, peux-je compter sur votre zèle et sur votre obéissance ?
¿ cela, le plus ancien des capitaines aux gardes s'avança d'un pas et dit de la voix forte, sonore
qu'on vous apprend dans les armées
- Vous pouvez y compter, Monsieur le Maréchal!
¿ leur tour, de dextre et de senestre, les autres capitaines avancèrent avec ensemble d'un pas et répétèrent d'une même voix la même phrase.
Comme on s'en ramentoit peut-être, je fus assiégé avec Toiras dans l'île de Ré. Et dans la première campagne d'Italie, ainsi qu'au siège de La Rochelle, j'ai reçu quelques missions dont d'aucunes étaient périlleuses.
Mais je n'ai jamais été soldat, et la mécanique bien huilée de la discipline militaire me laisse toujours béant, admiratif, et aussi quelque peu horrifié. Dès lors que retentit un ordre énergique, on dirait que les mérangeoises se mettent en sommeil pour laisser le corps agir. J'entends bien qu'il faut qu'il en soit ainsi: sans cela comment les soldats d'un régiment pourraient-ils au feu s'élancer contre des ennemis armés et retranchés avec la certitude que le quart, ou le tiers, ou la moitié
d'entre eux, seront dans quelques secondes tués, blessés ou estropiés par les mousquets ennemis ?
et bien articulée
- Puységur, dit Schomberg, allez voir très à la discrétion si le dîner de Messieurs les maréchaux Marillac et La Force est terminé, et s'il l'est, priez-les de venir me rejoindre céans.
Dix minutes plus tard, les deux maréchaux apparurent. ¿ son entrant, Marillac, dont l'humeur était vive, fut surpris
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de voir là les capitaines aux gardes et il dit sur un ton quelque peu hérissé
- que font là ces officiers ? Nous ne pouvons en leur présence examiner la lettre du roi !
- Par malheur, dit Schomberg, c'est précisément en raison de la lettre du roi que ces Messieurs se trouvent céans.
Et ce disant, il tendit à Marillac la lettre du roi.
Marillac la lut, blêmit, chancela, puis se remettant il dit, contenant avec peine son horreur et son indignation
- qu'est ceci ? Promu hier généralissime! Et meshui arrêté ! Mais qu'est-ce que cela veut dire ?
- Monsieur, dit Schomberg qui, connaissant le caractère escalabreux de Marillac, redoutait un esclandre, vous me connaissez, je suis votre ami. Et je vous demande, ayant reçu la lettre du roi, de patience garder. Il se peut qu'il n'y ait là qu'une méprise et que la chose ne soit rien.
- Monsieur, dit Marillac qui s'était repris, il n'est pas permis, en effet, au sujet de murmurer contre son maître. Je me rendrai en telle place et en telle prison qu'il plaira au roi de m'ordonner.
- M'ami, me dit Catherine, à qui je fis ce récit deux ans plus tard, pourquoi vous arrêter là ? Il y eut une suite à cette histoire, dites-la-moi.
- C'est que j'éprouve la plus grande vergogne à vous la conter, et même à y penser, car Marillac fut jugé, et ce jugement, hélas ! juge ceux qui l'ont fait.
- Et pourquoi cela ?
- Parce que, Madame, il fut inique.
- Monsieur, je suis béante: vous critiquez le roi!
- Hélas, oui ! mais je ne le fais que bien tristement et àmi-mot et dans le creux de votre mignonne oreille et l'huis bien clos sur nous.
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- M'ami, vous en avez trop dit pour n'en pas dire davantage.
- Eh bien, on e˚t pu mettre Marillac en Bastille comme Bassompierre et l'y laisser quelques années, ce qui était déjà bien assez dur. Mais non ! On lui fit un procès ! Et on le condamna à mort.
- Et pourquoi cela ?
- Pour une raison d'…tat : le roi voulait faire un exemple qui terrifi‚t la cabale et lui ôt‚t toute envie de recommencer ses complots.
- Mais sur quelle base pouvait-on faire ce procès àMarillac? Parce que Marillac avait dit que si on lui en donnait l'ordre il tuerait Richelieu ?
- Aucun juge ne l'aurait condamné pour cette forfanterie de soldat, laquelle, du reste, n'avait été suivie d'aucun effet. La méthode de l'accusation fut tout autre. Le roi diligenta une enquête sur le passé de Marillac et les enquêteurs découvrirent que, dans la construction de la citadelle de Verdun dont il avait été chargé, il y avait eu de nombreuses malversations.
- …tait-ce vrai ?
- qui le saura ? Je gage que si on faisait une pareille enquête sur les constructions militaires confiées aux autres maréchaux, il est probable qu'on aboutirait à la même conclusion, sans que pour cela lesdits maréchaux aient eux-mêmes grivelé. Car autour de tels ouvrages grouillent toujours nombre d'ingénieurs, de fournisseurs et d'intendants qui pouvaient trouver là des occasions plaisantes de gonfler leurs boursicots. C'est ce que dit, d'ailleurs, Marillac qui se défendit pied à pied, tant est que la procédure dura deux ans. ¿ la parfin, on tria sur le volet vingttrois juges, mais même après ce tri si soigneux, il ne s'en trouva que treize qui le jugèrent coupable et dix non coupable.
- Il fut donc condamné à mort?
- ¿ la plus grande satisfaction du roi et au plus grand déplaisir de Richelieu qui, en son for, trouvait politiquement 302
1. Au fond du coeur (ital.).
inutile et moralement déplaisante la mise à mort d'un bouc émissaire.
- Intervint-il ?
- Oui-da ! et c'est ce qu'on oublie souvent: Richelieu demanda et obtint du roi une abolition.
- Une abolition ? qu'est cela ?
- Une amnistie.
- Et pourquoi diantre Marillac fut-il malgré cela exécuté ?
- Parce qu'il refusa l'abolition.
- Dieu du ciel ! s'écria Catherine. Il refusa l'abolition qui le sauvait de la mort! Mais quelle folie! C'était de soi poser sa tête sur le billot !
- Cette folie, m'amie, s'appelle le point d'honneur. S'il est rigoureux déjà chez le gentilhomme, il devient plus rigide encore chez le soldat: Marillac déclara que n'étant pas coupable, il n'avait pas à être pardonné.
- Il e˚t pu tout aussi bien penser que le roi lui donnait nel petto 1
l'abolition parce qu'il le croyait innocent des crimes qu'on lui reprochait.
- M'amie, vous êtes futée!
- Et Marillac ne le fut guère ! Il e˚t d˚ aussi s'aviser que refuser l'abolition du roi, c'était lui faire une offense mortelle.
- Vous avez mille fois raison. Rejeter une gr‚ce royale, c'est quasiment un crime de lèse-majesté. Et c'est ce qu'éprouva sans doute Louis, car il laissa les choses aller jusqu'au billot: le dix mai 1632, à quatre heures et demie de l'après-midi, en place de Grève, le maréchal de Marillac fut décapité.
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Plaise à toi, lecteur, de me laisser revenir au lendemain de la journée des Dupes le douze novembre 1630. La reinemère est dans tous ses états, mais elle n'a pas bougé d'un pouce dans ses positions et ses prétentions.
J'oserais même dire qu'elle n'a rien entendu à ce qui s'est passé, à tel point qu'elle posa comme condition à sa réconciliation avec Richelieu le retour de Marillac aux affaires ! Dieu bon! m'apensai-je, par quelle étrange paresse de ses obtuses mérangeoises ne peut-elle jamais adhérer à
la réalité et s'adapter à la nouveauté de la situation ? Pour elle, Richelieu est et sera toujours le méchant par lequel tout le mal est arrivé. Louis est un mauvais fils, puisqu'il ne lui obéit pas, et sa politique anti-espagnole, un outrage au Seigneur.
Pour t‚cher d'adoucir cette adversaire plus dure et obtuse que roc, le roi lui envoie le secrétaire d'…tat Claude de Bullion. Plus fin compère que ce Bullion, vous ne trouverez mie sur toute l'étendue de notre douce France.
C'est un homme à cheval sur deux siècles, puisque en 1600 il avait déjà
vingt ans, et du siècle passé il a conservé autour de son cou une grande fraise plissée à la Médicis, qui lui donne je ne sais quel air de dignité
et d'antiquité, et d'autant qu'il porte aussi, sur son cr‚ne rond, une calotte quasi cléricale et, sur sa poitrine, la grande croix du Saint-Esprit. Ce n'est pourtant pas un dévot, mais un financier, j'entends un homme qui a le talent de faire des pécunes avec des pécunes.
Il a un grand front, un nez fort, une face pleine, ce qui lui donne un air de bonhomie, lequel est corrigé, mais non supprimé, par la méfiance du regard et la finesse du sourire. Conseiller d'…tat, maître des requêtes, secrétaire d'…tat, il a aussi consenti des prêts importants à de grands personnages et au roi lui-même, et comme bien sait le lecteur, plus grand est alors le profit, même s'il faut quelquefois prendre patience pour recouvrer son d˚. Il va sans dire qu'un homme aussi avisé que Bullion ne pouvait être que le " paroissien de qui est le curé
>, et le curé étant Richelieu, il le servait avec dévouement, et un dévouement, il va sans dire, bien récompensé.
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Voilà donc notre Bullion qui demande audience à la reinemère. Il l'obtient.
Et bien entendu, le premier mot de la dame est un sarcasme
- Comment, Monsieur, vous me venez visiter! Vous allez passer pour un criminel! On vous excommuniera!
- Madame, dit-il, c'est le roi votre fils qui m'envoie àvous pour trouver un accommodement.
- Ai-je bien ouÔ ? dit la reine-mère d'un air hautain. Un accommodement? Et avec qui ?
- Vous pourriez ne rencontrer le cardinal qu'au Conseil du roi.
- Nenni! dit-elle, point ne le veux! Et on m'étranglerait plutôt que de me faire faire quoi que ce soit contre ma volonté.
- Madame, dit Bullion, la position que vous prenez est inspirée par la colère. Elle est la plus dangereuse qui soit.
- Peu me chaut!
- Mais, Madame, c'est le roi qui par ma bouche vous presse d'accepter l'accommodement dont je parle.
- Et moi, je ne vois pas qu'il soit nécessaire que j'aille au Conseil, et moins encore que j'y retrouve Richelieu. J'attendrai que le roi sur ce faquin ouvre les yeux et les oreilles !
- Sont-ils clos, Madame?
¿ cela elle ne répond pas, mais suffocante en son ire, elle reprend
- Dieu ne paye pas tous les jours, mais enfin il paye ! Je prendrai mon temps et je retrouverai ce faquin! Je me donnerais plutôt au diable que de ne pas me venger!
quand Bullion, plus tard, me conta cette entrevue, il me dit in fine
- ¿ votre sentiment, quel peut être le sens de <4 Dieu ne paye pas tous les jours, mais enfin il paye".
- C'est peut-être une phrase de prêtre, se peut du cardinal de Bérulle, qui signifie sans doute que Dieu, tôt ou tard, punit les méchants.
- Alors, dit Bullion, la reine-mère ne doit pas avoir trop confiance en le ch‚timent céleste, puisqu'elle ajoute : " Je 305
prendrai mon temps et je retrouverai le faquin !
> Et elle ajoute encore, ce qui est véritablement le comble : " Je me donnerais plutôt au diable que de ne pas me venger. "D'abord Dieu! Ensuite le diable! La reine-mère paraît hésiter sur le choix des alliés qui lui permettront d'accabler Richelieu...
Après cela, lecteur, on fit démarche sur démarche auprès de la reine-mère pour qu'elle accept‚t de revoir et de recevoir le cardinal. Le père Suffren, le nonce Bagni intervinrent sans pouvoir calmer son délire : on l'insultait, disait-elle, on la piétinait, on la traînait dans la boue, on la menait le b‚ton à la main...
Toute logique et toute raison, si tant est qu'elles s'y trouvèrent jamais, ont disparu de ses mérangeoises. Elles ne sont plus traversées que par des clameurs ou des humeurs furieuses. Tantôt elle s'apitoie sur son propre sort, gémit et larmoie, et tantôt elle entre en transe, et jure qu'elle se vengera de la façon la plus cruelle. ¿ la parfin, on arrange une entrevue avec Richelieu. Comme à Fontainebleau, à son entrant, elle le foudroie d'un air hautain, et plus froidureuse que glace, n'articule pas un seul mot. On insiste encore. Elle le reçoit derechef, cette fois fond en larmes en le voyant et balbutie qu'elle se conduira envers le cardinal comme le cardinal se conduira envers elle. Est-ce cette fois un début d'accommodement? Pas le moindrement du monde! La marquise de Sablé apprend le lendemain de la bouche du docteur Vautier, grand favori de la reine-mère, que cette apparente résipiscence n'était que grimace et comédie. Mais à quoi diantre tend cette feinte ? quel est son but ? ¿ quoi sert-elle ? Je gage que la pauvre matrone serait bien en peine de répondre là-dessus. Et meshui, devant ce bloc, la situation semble sans issue.
- Et c'est alors qu'intervient, Monsieur, dans votre histoire, un personnage qui me rago˚te peu.
- qu'est cela, belle lectrice, est-ce vous ?
- C'est moi, ne vous déplaise.
- Rien ne saurait me plaire davantage. J'ai le sentiment 306
que vous me tenez grief de faire un peu moins appel à vous que par le passé.
- C'est vrai. Madame la duchesse d'Orbieu m'a largement remplacée. Mais qu'y peux-je ? Et qu'y pouvez-vous ? Les épouses, elles aussi, ont des droits.
- que veut dire " elles aussi " ?
- L'expression m'est venue de soi. Je ne saurais l'expliquer. Mais si vous me le permettez, j'oserai vous interpeller qui-ci qui-là, comme je faisais jadis.
- Dites-moi dès lors quel est le personnage qui vous rago˚te peu ?
- Ce fol de Gaston flanqué de ses conseillers gloutons.
- Chaque fois que son aîné se trouve dans un mortel embarras, Gaston intervient pour compliquer et empirer la situation. Voyant le roi très embarrassé par le refus de la reine-mère de siéger en son Conseil, il se met à réclamer àcor et cri des clicailles et des places pour ses gloutons sous la menace, à peine voilée, de sortir du royaume s'il n'obtient pas ce qu'il veut. Et en effet, la conséquence en serait fort menaçante, car elle rendrait possible une guerre civile soutenue contre le roi par la Lorraine et les Espagnols des PaysBas. Notre Gaston est gourmand. Il demande pour Le Coigneux la charge de président à mortier au Parlement de Paris et pour Puylaurens cent cinquante mille livres, et la promesse d'un duché.
"Non sans dégo˚t, le roi lui accorde en principe sa demande. Trois semaines se passent et les enchères augmentent. Gaston demande pour Le Coigneux, qui est ecclésiastique, le chapeau de cardinal. Le roi et le Conseil sont atterrés. Ils viennent d'apprendre que Le Coigneux, malgré sa soutane, est raffolé du gentil sesso, et point tant discrètement qu'il le faudrait. Il a fait des enfants à une femme qui lui intente à Paris un procès public.
" Preuve, belle lectrice, que si notre …glise est belle, forte et riche, en revanche, maugré le cardinal de Bérulle et l'Oratoire, le recrutement et la formation des prêtres laissent encore bien à désirer. En bref, demander au pape le chapeau
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pour ce prêtre dévergogné n'est point possible. Alors, sans oser refuser nettement, on laisse traîner les choses. Mais les gloutons, eux, s'impatientent. Et Gaston, le trente janvier 1631 à neuf heures du matin, à
la tête d'une suite importante et quasi menaçante, envahit le domicile de Richelieu et hurle que le cardinal n'ayant pas tenu ses promesses, il ne le tient plus pour son ami; et sur cette phrase menaçante, il se retire et court visiter la reine-mère. Le soir même, on apprend par la Zocoli que la reine-mère a remis à Gaston, àson départir, des pierreries d'une valeur d'un million d'or, lequel million pourrait, d'évidence, servir à lever des troupes, et à financer une révolte. L'affaire est claire. La mère et le cadet se liguent contre le roi.
- Et que fait alors le roi ?
- Belle lectrice, je vous le laisse à deviner. Et si point ne le devinez, de gr‚ce, tournez la page.
CHAPITRE XIII
quelques mois après les gravissimes décisions prises àCompiègne à l'endroit de la reine-mère, j'eus, de retour àParis, avec Fogacer, un fort intéressant bec à bec, non pas tant sur ce qui s'était passé - qui se trouvait à peu près connu de tous - mais sur les dessous et les ressorts cachés de cet événement de si grande conséquence qui devait changer du tout au tout le déroulement du règne de Louis XIII.
Le bec à bec se tint en mon hôtel des Bourbons à Paris devant un flacon de mon vin de Bourgogne auquel Fogacer fit honneur et auquel je ne touchai pas. Comme à l'ordinaire, j'invitai poliment, et non sans mauvaise foi, Catherine à se joindre à nous, mais elle s'y refusa, sachant que dans un entretien politique je n'aimais pas les interruptions d'une tierce personne. Lecteur, vous me direz que j'eusse pu au préalable inviter mon épouse à demeurer bouche cousue, mais elle aurait conçu alors, de cette injurieuse injonction, un vif déplaisir.
C'est pourquoi, avant que de me retirer da solo a solo avec Fogacer dans mon cabinet, je dis à Catherine d'une voix douce accompagnée d'un tendre regard: " M'amie, voudriezvous pas vous joindre à nous ? " ¿ quoi, sachant ce que valait l'aune de cette prière-là, elle répondit d'une voix moins douce, avec un regard moins tendre: "Hélas non, m'ami ! Et j'en suis bien marrie! Je dois m'occuper d'Emmanuel. " Là-309
dessus, Saint-Martin, le petit clerc de Fogacer, requit dans son jargon la permission de se joindre à elle tant le jouvenceau, plus jeune que son ‚ge, était raffolé des enfantelets.
Je fis à Fogacer une relation des plus succinctes, m'apensant qu'il en avait ouÔ plus d'une déjà et qu'il ne voulait ouÔr la mienne que pour compléter et corriger la version qu'il avait déjà engrangée dans sa remembrance. quant à moi, sur la recommandation expresse de Louis, je lui décrivis tout dans le plus grand détail. Louis craignait, en effet, ayant exilé sa mère, de passer pour un "
mauvais fils " aux yeux des Cours d'Europe, et il était, en conséquence, fort désireux que la vérité des faits préval˚t sur les prévisibles calomnies de ses ennemis. En conséquence, il me laissa entendre que je devais sans rien omettre tout raconter à Fogacer, lequel devrait, à son tour, répéter mon récit au nonce Bagni et àl'ambassadeur Contarini - le pape et Venise étant nos amis les plus s˚rs, pour ce qu'ils redoutaient l'un et l'autre les Espagnols et leur insatiable appétit de conquêtes.
quand j'eus terminé mon récit, Fogacer me dit
- Mon cher duc, trouvez-vous bon de répondre àquelques questions ? Mais à y réfléchir plus outre, ajouta-t-il, je ne sais si je ne devrais pas vous appeler " Monseigneur ".
- Vous vous raillez, je crois. Vais-je vous appeler, àchaque mot, Révérend docteur médecin chanoine Fogacer ? N'êtes-vous pas une sorte de père pour moi ?
- La grand merci, mon fils, dit Fogacer avec son lent et sinueux sourire.
Voici donc ma question. En votre opinion, est-ce vraiment sans arrière-pensée que Louis choisit le ch‚teau de Compiègne pour respirer l'air des champs ?
" Outre qu'il aimait de grande amour Versailles et SaintGermain, le ch‚teau de Compiègne se trouvait resserré dans les murailles de la ville, il était au surplus incommode et passablement délabré. Il comptait même si peu de chambres convenables que la Cour s'y trouverait à l'étroit et que pourraient à peine s'y loger, comme il convient, les personnes royales, les ambassadeurs étrangers et les secrétaires d'…tat.
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- Pourquoi Compiègne, en effet, mon cher Fogacer, alors qu'il y a des résidences plus belles et plus proches ? Plus d'un des présents, j'imagine, se posèrent la question. Mais par malheur, l'esprit de la reine était si gourd que cette anomalie ne lui mit pas puce au poitrail. Elle ne pressentit rien. Elle ne s'alarma pas. Et c'est pitié, car si elle s'était douté que son exil f˚t si proche, se peut qu'elle e˚t mis alors un peu d'eau dans son aigre vin. Encore que j'en doute. La pauvre reine avait, en effet, l'esprit si puéril qu'elle pensait qu'en s'entêtant dans un entêtement, elle ne pouvait faillir de gagner... Tant est qu'à peine arrivée à Compiègne, elle se montra plus que jamais escalabreuse et rebelute. Elle clama àtous échos que pas plus à Compiègne qu'à Paris elle ne siégerait au Conseil du roi, si elle devait y rencontrer Richelieu.
Notez alors, cher Fogacer, avec quelle application le roi multiplie les émissaires qu'il dépêche à la reine-mère pour la décider à assister au Conseil. Il lui envoie de prime Ch‚teauneuf, le nouveau garde des sceaux.
Mais à peine le malheureux déclôt-il la bouche, que la reine-mère hurle : < La mia riposta è no 1 ! " Louis lui dépêche alors son propre favori le docteur Vautier, intermédiaire qui le rago˚te peu, mais à lui aussi elle répond: < Certamente no ! " Le roi alors, se ramentevant qu'elle a un faible pour les maréchaux, lui envoie Schomberg, mais la hurlade devient plus péremptoire encore : < No, no ! No ! Foi no 2 ! " Le roi lui délègue enfin son propre confesseur, à qui elle répond avec hauteur: " Il mio no è
molto categorico 3 ! " On lui dépêche enfin le comte de Guiche à qui elle dit, ivre de fureur et pour une fois en français : "qu'on ne me harcèle plus avec toutes ces ambassades ! Pour m'amener au Conseil, il faudrait me traîner par les cheveux! "
1. Ma réponse est non (ital.).
2. Non, non, et non! (ital.).
3. Non, non est tout à fait catégorique (ital.).
- Vous êtes d'évidence apensé, mon cher duc, dit Fogacer, que Louis a envoyé, coup sur coup, toutes ces ambassades, non pas parce qu'il espérait faire revenir la reine sur son refus, il la connaît trop pour nourrir un tel espoir, mais parce qu'il voulait montrer aux ambassadeurs et aux ministres que la reine était, et serait, à jamais irréconciliable. Je pense, en effet, qu'il voulait faire éclater aux yeux de tous que la reine, en paralysant l'appareil d'…tat, rendait nécessaire la mesure qu'il allait prendre à son encontre, à savoir l'enfermement à Compiègne.
" C'est donc, poursuivit Fogacer, que la séance du Conseil du roi, qui à
Compiègne décida dudit enfermement de la reine-mère, ne fut tenue que pour donner plus de poids et de légitimité à une décision déjà prise ?
- J'en suis en mon for bien persuadé, mon cher Fogacer.
Là-dessus, Fogacer me parut très satisfait de sa propre sagacité et à ce que je suppose pour s'en féliciter lui-même, il but une telle lampée de mon vin de Bourgogne qu'il finit le flacon. Après quoi il reprit
- La grand merci, mon fils, je me sens dès lors très encouragé à quérir de vous un récit de cette fameuse et peu secrète séance du Conseil o˘ l'on dit que Richelieu, par son habileté et son talent, fut du tout émerveillable.
- Vous avez raison de dire que cette séance fut peu secrète, puisque les conseillers avaient reçu, avant même qu'elle ne se tint, mission de la faire connaître autour d'eux. Et vous avez aussi raison de dire que Richelieu fut émerveillable. Il y a toujours un élément de thé‚tre dans une assemblée et le cardinal y excelle, alors même qu'il a l'air si sobre et si retenu. Notez bien qu'avant la scène qui se passe sur le thé‚tre, se place une répétition, et ce serait une erreur de croire que le roi n'ajoute rien ou ne retranche rien àl'exposé de son ministre...
312
¿ part le jour précis de février 1631 o˘ fut tenue àCompiègne cette importantissime séance du Conseil du roi, je me ramentois tout, et de prime qu'il faisait un froid à geler pierres (et coeur, e˚t d˚ dire la reinemère) tant est qu'en dépit d'un grand feu allumé dans la monumentale cheminée de la grand-salle, à peu que les conseillers ne claquassent des dents. Et il se peut aussi que leur langue f˚t elle aussi quasi gelée, car ils restèrent bouche cousue, quand le roi leur demanda leur avis après avoir ouvert le débat qui devait régler le sort de la reine-mère. Le roi alors, entendant bien leur vergogne à ouvrir le bec sur le sort d'une personne royale qui était, par son rang, le deuxième personnage de l'…tat, donna sans tant languir la parole à Richelieu, lequel n'avait en aucune manière, en cet ultime combat, l'air d'un preux chevalier entrant en lice, le heaume fermé et la lance abaissée. Tout le rebours. Il se tenait debout à la dextre du roi, et un peu en retrait, afin de lui laisser le devant de la scène ; le corps, cependant, bien droit en sa soutane pourpre immaculée et le menton haut, il donnait une impression de vigueur que ne parvenaient pas à démentir ses yeux creusés par la fatigue, ses joues maigres et son poil déjà grisonnant. Il parla comme à l'ordinaire sans note, d'une voix courtoise bien articulée, mais sans l'ombre d'une onction cléricale. En ces séances, indifférent aux attaques, si vives qu'elles fussent, il demeurait toujours calme et serein, confiant dans la justesse de ses vues et en sa propre habileté à les faire prévaloir.
Le fait que le roi lui donnait en dernier la parole lui baillait, de reste, un immense avantage, personne n'ignorant que le roi et son ministre marchaient dans toutes les affaires du royaume, mano nella la mano 1, comme e˚t dit la reine. Il va sans dire qu'il y avait là, pour elle, l'effet sulfureux d'un charme diabolique... Mais les conseillers du roi, moins superstitieux, en jugeaient autrement, étant
1. La main dans la main (ital.).
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béants et comme subjugués par le talent politique de Richelieu.
- Messieurs, dit le cardinal, Sa Majesté me donnant l'ordre d'opiner, je ne puis que lui obéir, si difficile, voire même si délicate, que soit la décision que nous devons prendre. Pour bien entendre cette décision, elle doit être, de prime, replacée dans le contexte historique qui est le nôtre, et qui est loin de nous être favorable. Le royaume de France n'est, en effet, entouré que d'…tats qui rêvent à sa perte. Au nord, les Pays-Bas espagnols. ¿ l'est, la Lorraine. ¿ l'est et au sud-est, les Impériaux, et en Italie, le Milanais. Au sud enfin, la Péninsule ibérique. Or, n'ayant jamais réussi àbattre sur le terrain les invincibles armées de Sa Majesté, ses ennemis t‚chent d'affaiblir la France en fomentant des troubles et des tumultes par l'intermédiaire de personnes qui se sentent plus Espagnoles que Françaises. Ces troubles sont, comme vous savez, l'oeuvre de la cabale, laquelle, attachée à cette t‚che vile, est traître et perfide au roi, déserteuse à sa patrie, criminelle de lèse-majesté au premier chef.
< Messieurs, reprit-il au bout d'un instant, il serait inutile de nous cacher à nous-mêmes que des personnes royales participent à ces troubles.
Et si nous voulons y mettre fin, il ne sied point de les oublier, quelque respect et révérence que nous ayons pour elles. quant à moi, pour mettre fin à ces insufférables agitations qui menacent les fondements mêmes de l'…
tat, je vois quatre solutions.
" La première serait de s'accorder avec Monsieur. Sa Majesté l'a tenté Dieu sait combien de fois en lui donnant ce qu'il voulait. Mais à peine Monsieur a-t-il reçu ces dons qu'il demande davantage. D'o˘ un nouvel accord fort co˚teux et qui est rompu derechef: rupture aussitôt suivie de nouvelles exigences. Messieurs, vous voudrez bien convenir que continuer dans cette voie serait ruiner le Trésor de la Bastille.
" La deuxième solution serait de s'accorder avec la reinemère. L'ayant servie jadis avec zèle, et lui étant fort reconnaissant des bienfaits dont elle m'a comblé, je souhaiterais
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de tout coeur cette solution. Mais, hélas, elle est du tout impossible. La reine-mère voudrait que je sois à elle, et non au roi, que je fasse sa politique, et non celle du roi. En un mot, elle voudrait régner et décider de tout. La seule façon de la satisfaire serait de lui remettre dans la main le timon de l'…tat. Il va sans dire que ce serait là une abdication et il va sans dire aussi que le roi ne saurait, f˚t-ce même en rêve, y consentir.
" La troisième solution serait que je me retire des affaires. Je préfère et propose cette solution. Cependant, comme je n'ignore pas que l'on ne s'attaque à moi que parce qu'on n'ose pas s'attaquer au roi, je prévois que moi parti, on s'en prendra à son autorité et à sa politique par des assauts encore plus sournois et plus répétés. Si vous permettez ici une métaphore agreste, je poserai la question suivante
e quelques chiens ôtés de la bergerie, n'attaquerait-on point le troupeau, et ensuite le pasteur ? "
" La quatrième possibilité est de ruiner entièrement la cabale. Mais comme elle n'a sa source, sa force et son appui qu'en la reine-mère, je ne vois d'autre ressource que d'éloigner la reine-mère de la Cour. Toutefois, c'est là une mesure si délicate que je m'abstiendrai de la proposer. Mais si le roi et le Conseil s'y rallient, je ne laisserai pas de m'incliner devant cette décision, tout en persistant dans mon désir de retraite.
Richelieu salua alors le Conseil de la tête, puis salua profondément le roi et recula encore de trois pas comme s'il voulait, par modestie, se fondre dans le décor.
Comme c'était la quatrième fois que Richelieu offrait sa démission -
laquelle, quatre fois, avait été catégoriquement refusée par le roi - les conseillers l'écartèrent, eux aussi, en un tournemain. Puis, marchant sur les neufs avec une délicatesse infinie, ils opinèrent en faveur de l'éloignement de la reine-mère, tout en protestant de leur profond attachement àsa personne royale et en faisant remarquer que s'agissant de la mère du souverain, c'était au roi, et au roi seul, qu'il appartenait en tout état de cause d'en décider.
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Le roi, prenant alors la parole, constata que les conseillers avaient unanimement accepté la mesure proposée par le cardinal au sujet de la reine-mère. <
quant à moi, ajouta Louis sobrement, je la crois bonne et je me propose de la mettre promptement à exécution. "
L'adverbe <i promptement " dans la bouche du roi n'était pas un vain mot.
Il fit venir, tambour battant, à Compiègne, huit compagnies de gardes françaises, cinquante chevaulégers, cinquante gendarmes, et le vingt-trois février 1631, àla pique du jour, il prévint la reine, la Cour, les ministres et les ambassadeurs de se préparer sans tant languir au département. Et tout ce monde, à grand bruit et dans le plus grand .désordre, décampa sans que, sur l'ordre du roi, la reine-mère f˚t prévenue.
Elle le fut, néanmoins, au dernier moment par la reine qui, une fois de plus, désobéit aux instructions du roi. Mais c'était déjà trop tard. La reine-mère était grande et grasse dormeuse. Il lui fallait du temps pour se réveiller. Tant est que maugré le tohu-va-bohu du départ, elle avait les yeux à peine déclos et les mérangeoises peu désembrumées, quand le maréchal d'Estrées et La Ville-aux-Clercs demandèrent à la voir. Elle les reçut alors sans le moindre souci du décorum, couchée, déchevelée, dépimplochée.
Le lecteur se ramentoit que c'est ainsi qu'elle parlait à son capitaine aux gardes quand au Louvre, étendue, dépoitraillée à cause de la chaleur, sur le tapis, elle le recevait pour lui donner ses ordres. Toutefois, je ne voudrais pas que le lecteur se méprenne. La reine-mère n'eut jamais d'amant. Son attitude dévergognée était dédain et hauteur, et rien d'autre.
- M'ami, me dit Catherine quand je lui fis le récit de cette entrevue, pourquoi fallait-il qu'il y e˚t deux personnages, et non pas un seul, pour annoncer à la reine-mère
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qu'elle allait demeurer, elle, à Compiègne, loin de Paris et de la Cour ?
- Je dirais que La Ville-aux-Clercs représentait le gouvernement du roi, et le maréchal d'Estrées, la garnison de mille six cents hommes qui devait garder la reine-mère et dont d'ailleurs il reçut le commandement.
- Mais pourquoi tant d'hommes ? dit Catherine.
- Mais parce qu'il était à craindre que Gaston, qui avait pris les armes contre son frère, ne tent‚t de délivrer la reinemère. C'e˚t été, dans son jeu, un atout capital. L'héritier présomptif de France délivrait sa mère des griffes du méchant fils, et l'attaquait ensuite avec l'aide et la benoîte bénédiction des Espagnols et des Impériaux.
- La chose était donc faisable ?
- Elle l'était, mais pas avec Gaston assurément... quoi que Gaston entreprît, il ne persévérait jamais. Ramentez-vous La Rochelle. Il voulait être le généralissime du siège, et au bout de quelques semaines, il planta là son commandement pour courre se vautrer dans les délices parisiennes.
La Ville-aux-Clercs, un peu surpris de voir la reine-mère en si simple appareil, posa un genou à terre et lui remit la lettre du roi. Elle l'ouvrit, elle la lit, la replia et dit sans marquer d'émotion: " Le roi me reclôt à Moulins. - Madame, dit le maréchal d'Estrées, Moulins est à vous.
C'est votre maison. Vous vous y êtes toujours beaucoup plu. Et vous y serez en toute liberté et autorité. "
- Et, Monsieur mon mari, dit Catherine, que répond-elle à ces paroles adoucissantes ? Elle hurle ?
- Eh non, m'amie! Elle ne hurle pas. Elle pleure!
- Dieu bon! dit Catherine. Enfin une réaction féminine! Vous verrez que je vais finir par avoir pitié d'elle !
- Mais le monde entier la plaint ! Est-ce sa faute, si elle n'a pas un atome de jugeote en sa cervelle, mais en revanche, un entêtement aveugle, un orgueil démesuré, et un terrible acharnement à régner, alors qu'elle n'a aucun des talents qu'il y faut ?
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- Et que font nos deux messagers? Faire pleurer la reine-mère, voilà qui est embarrassant, même pour un maréchal.
- Eh bien, ils attendent qu'elle leur donne congé. Et tout soudain, elle s'écrie, les larmes roulant encore sur ses joues, grosses comme des pois :
" Je n'ai rien fait qui mérite un traitement pareil ! "
- Monsieur mon mari, reprend Catherine, va-t-elle quitter Compiègne pour Moulins, comme le roi le lui ordonne ?
- Fi donc ! Obéir au roi ! Vous n'y pensez pas ! Elle invente toutes sortes de prétextes pour différer son département: il y a la peste à Moulins (ce qui est faux). Le ch‚teau de Moulins est délabré (ce qui est faux). Elle ne partira pour Moulins que si on lui rend le docteur Vautier (ce qui est impossible, le roi l'a embastillé). Et enfin, une dernière trouvaille, on ne la veut transporter à Moulins que pour gagner le Rhône et là l'embarquer sur une galère afin de la transporter à Marseille, et de là à Florence o˘
elle n'aura ni honneur, ni bien, ni retraite au milieu de parents lointains qu'elle n'a jamais vus.
- Et que fut sa captivité à Compiègne ?
- que pouvait-elle être avec une femme d'aussi peu de ressources ? quand il fait beau, elle se promène sur la terrasse du ch‚teau avec le maréchal d'Estrées qui est la courtoisie même. Et là, ou bien elle gémit, se répand en plaintes interminables que d'Estrées écoute d'un air compatissant, ou bien elle lit à haute voix, contre le roi et Richelieu, des pamphlets séditieux que d'Estrées fait semblant de ne pas ouÔr. Elle a, du reste, reçu toute liberté de se promener dans Compiègne, mais par hauteur elle s'y refuse. Son Luxembourg lui manque et plus encore sa Cour de thuriféraires.
Ses jours s'écoulent dans une morne grisaille, éclairée de temps à autre par l'éclair d'un espoir. Elle apprend un jour par une lettre de Madame du Fargis que, d'après les horoscopes, le roi son fils mourra avant la fin de l'année... Voilà qui arrangerait tout! Et que de beaux rêves lui donne 318
cette mort-là : le retour triomphal à Paris, et une immense autorité sur Gaston, le nouveau roi.
- Ma fé ! mon ami, sous quelles couleurs vous la peignez! Le tableau n'est-il pas un peu noir ?
- ¿ mon avis, il ne l'est pas assez. La reine-mère n'a jamais aimé ses filles et moins encore son fils aîné. Avez-vous oublié la façon odieuse dont elle l'a traité en ses jeunes années, le rabaissant sans cesse et le livrant aux insolences de Concini? quant à Gaston, la reine se fait sans doute quelques illusions sur ce qu'il ferait s'il venait au pouvoir. ¿ mon sentiment, il est bien trop vaniteux pour le lui abandonner, et ses conseillers, certes, ne l'y pousseront pas. Mais laissons, de gr‚ce, ces bas et peu rago˚tants rêves de mort. En dépit de tous les horoscopes, Louis se porte comme un charme.
Sa mère reclose en Compiègne, Louis n'en a pas pour autant fini avec sa terrible famille. Car Gaston, sous le prétexte vertueux de libérer sa mère, a levé des troupes avec le million d'or en bijoux qu'elle lui a donné, et s'est installé àOrléans qu'il commence à fortifier. Et qui pis est, il a appelé à le rejoindre des gentilshommes de grande maison dont quatre ont déjà répondu à son appel: le duc d'Elbeuf, le duc de Bellegarde, le duc de Roannez, et le comte de Moret, fils naturel légitimé d'Henri IV Lecteur, ne vous y trompez pas. Ce ne sont pas là des chevaliers au coeur tendre que la captivité de la reine-mère laisse déconsolés, mais d'avisés et rusés seigneurs qui misent sur la proche mort de Louis et sur la montante étoile de Gaston, héritier présomptif du trône de France, puisque la reine n'a toujours pas de dauphin.
quant à Gaston, son entreprise n'est que futile gesticulation. S'il voulait vraiment libérer sa mère à Compiègne, il aurait pris position au nord de Paris et non au sud. Louis ne s'y trompe pas et, dès qu'il a quitté
Compiègne, marche droit
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sur Orléans à la tête de son armée. La réaction de Gaston ne se fait pas attendre. ¿ la tête de ses soldats-bijoux - trop précieux pour qu'on les gaspille - et flanqué de ses ducs peu désintéressés, il fuit, et à marches forcées gagne Besançon, propriété alors de l'Espagne. Mais, même là, il ne se sent pas tout à fait à l'abri, ni tout à fait en bonne estime, les Espagnols - qui sont les meilleurs fantassins du monde - regardant de haut ce fils de roi qui lève une armée pour ne pas se battre. Gaston passe alors en Lorraine, o˘ le duc, dont il est le meilleur atout contre la France, le traite avec amitié. Sa puérile épopée est finie. Mais elle ne l'est pas aux yeux de Louis. Connaissant depuis belle heurette les pantalonnades de Gaston, ce n'est pas là ce qui le poigne, mais qu'il ait réussi à entraîner avec lui quatre grands seigneurs. Il y avait là le début redoutable d'une coalition de grands féodaux qui, aux quatre coins de la France, pouvaient se dresser un jour contre le pouvoir royal. Aussitôt, Louis réagit et rédige contre les quatre félons, si je puis me permettre de les nommer ainsi - le duc d'Elbeuf, le duc de Bellegarde, le duc de Roannez, et le comte de Moret (auquel il ajoute les conseillers de Gaston, Le Coigneux et Puylaurens) -, une déclaration o˘ il les accuse d'être criminels de lèsemajesté au premier chef.
- Pourquoi au premier chef, mon ami ? Y a-t-il un crime de lèse-majesté au deuxième chef ?
- Est-ce vous, belle lectrice ?
- Ne m'avez-vous pas donné, Monsieur, licence de vous interrompre pour vous poser question ou dois-je m'effacer tout à plein devant la duchesse d'Orbieu ?
- En aucune façon. Le crime de lèse-majesté au premier chef ne concerne que la personne du roi. Le crime de lèsemajesté au second chef vise les complots contre les ministres, les maréchaux et les gouverneurs de province.
- Tout cela est bel et bon. Mais pourquoi condamner les comparses de Gaston, et non pas Gaston lui-même ?
- Madame, comment condamner l'héritier du trône ? Le roi régnant peut-il porter atteinte à sa propre lignée ? que deviendrait la dynastie ?
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- Une question encore, Monsieur. L'accusation de lèsemajesté au premier chef implique, je suppose, la mise à mort.
- Bien pis que cela, Madame ! Car après la mort, on peut vous infliger l'anéantissement de votre nom et de votre blason, la confiscation de tous vos biens, le rasement de vos maisons et ch‚teaux, l'incendie au moins partiel de vos forêts et, qui pis est, le refus d'une chrétienne sépulture, et la destruction par le feu de votre aimable petit corps.
- Comment, Monsieur, vous vous ramentez mon "aimable petit corps
>, alors que sur le moment vous m'avez rabrouée vertement pour m'être exprimée ainsi. ¿ ce que je vois, une femme a toujours raison d'être coquette : il en reste toujours quelque chose.
- Il m'en reste une jolie expression, Madame, et rien de plus. Belle lectrice, avez-vous autre question à me poser ?
- Eh quoi, Monsieur! Suis-je jà congédiée ?
- Nenni! Mais ne dois-je pas poursuivre mon récit ?
- Pour en revenir à nos moutons, Monsieur, il me semble qu'après ma mort, si l'on br˚le mon corps, peu me chaudra.
- Mais Madame, si on le br˚le, il ne sera pas enterré en terre chrétienne et ne pourra donc, le moment venu, ressusciter et jouir au paradis des félicités éternelles.
- Sans doute, mais voulez-vous me dire, Monsieur, pourquoi cette expression
# félicités éternelles", que nos prédicateurs emploient si souvent, me laisse toujours un peu froide ?
- Froide ? Comment cela?
- J'entends bien ce que je perds en perdant mon corps, mais il faudrait plus de lumières que je n'en ai pour imaginer ce que j'y vais gagner.
- Madame, ce n'est pas ainsi qu'on nous l'enseigne. Il me semble que votre propos sent un peu l'hérésie, et que vous devriez en parler à votre confesseur.
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Son frère puîné défait sans avoir combattu, Louis s'en revint à Paris et le cardinal l'y ayant déjà précédé, Sa Majesté voulut bien me prendre dans sa carrosse. Peu y gagnai-je d'ailleurs, car pendant tout le voyage il me demanda de bien vouloir être son secrétaire et me dicta une série de noms propres dont je parlerai plus loin.
Louis était à tous égards un prince fort rigoureux, observant lui-même scrupuleusement les règles qu'il avait édictées, et tenant fermement la main à ce qu'elles fussent respectées par ses sujets. Raison pour laquelle, ayant fait enregistrer par le Parlement de Bourgogne la déclaration de lèse-majesté au premier chef concernant les ducs félons qui s'étaient enrôlés avec tant de légèreté sous la bannière, ellemême bien légère, de Gaston, il voulut que le Parlement de Paris, étant le premier Parlement de France, l'enregistr‚t aussi et lui fit tenir ladite déclaration dès son arrivée, par La Ville-aux-Clercs.
¿ sa très grande surprise, stupeur, et fureur, < le Parlement de Paris refusa l'enregistrement ". Les colères de Louis, lecteur, ne ressemblaient en rien à celles de sa mère, et ne comportaient ni hurlades ni gesticulations. Elles étaient froides, contenues et s'exprimaient en peu de mots. Il ordonna au Parlement de se rendre en corps, et à pied, au Louvre, afin de lui remettre, après l'avoir retirée du greffe, la feuille enregistrant le refus d'enregistrer la déclaration royale.
Ce qui fut fait, à la grande liesse du peuple de Paris qui vit processionner le long des rues ces graves magistrats en robe longue, s'avançant sous une petite pluie fine. ¿ chaque coin de rue, les bons becs de Paris ne laissaient pas de leur demander si, faute de pécunes, ils avaient vendu leurs carrosses... On introduisit enfin les parlementaires dans la grande salle du Louvre o˘ les courtisans, à la vue de nos chats fourrés trempés de pluie et la crête fort rabattue, ne laissèrent pas de les dauber aussi à leur tour, les lardant àmi-voix de mille pointilles.
On les fit attendre une bonne heure, puis le roi apparut, et 322
sans un mot d'accueil, leur rappela que le Parlement de Paris avait deux fonctions : celle de juger les causes civiles en appel et celle d'enregistrer les actes royaux. Mais le Parlement outrepassait fort abusivement ses droits en prétendant juger du contenu desdits actes royaux.
Il demanda alors au président, non sans quelque rudesse, de lui remettre "
la feuille du refus ", comme on l'appelait au Louvre pour faire court. Le roi la lut, puis la déchira en quatre et remit les morceaux à Beringhen en lui commandant de les br˚ler. Après quoi, d'une voix brève, il renvoya les parlementaires àleurs travaux.
J'observai toutefois que nos parlementaires n'avaient pas l'air, en la circonstance, aussi penauds que je m'y fusse attendu. Je m'en ouvris à
Fogacer qui me dit
- Pourquoi voulez-vous qu'ils le soient ? Ils n'ont aucune raison de l'être. Nos gros matous, bien au contraire, ont réussi un beau coup de moine. Ils se sont attiré les bonnes gr‚ces du futur roi de France en refusant d'enregistrer la déclaration de lèse-majesté contre ses acolytes.
Après quoi, ils ont retrouvé la faveur du roi régnant, en acceptant sans rogne ni grogne de l'enregistrer. Les voilà donc, des deux côtés, bien gardés à carreau.
- Et que pensez-vous des horoscopes qui pullulent et prophétisent tous la mort du roi à la fin du mois d'ao˚t, et d'autres, plus optimistes, à la fin du mois d'octobre ?
- De prime, mon cher duc, l'horoscopie est condamnée par notre Sainte …
glise comme étant pratique hérétique, car nul ne sait l'avenir, hors Notre Seigneur. Ensuite, l'idée même de prévoir le moment o˘ un quidam mourra d'après la position des astres le jour de sa naissance est une incommensurable sottise. Enfin, que si vous désirez qu'un astrologue prédise la proche mort de votre ennemi juré, il vous suffira, mon cher duc, de lui mettre dans les mains un boursicot bien rondelet, en lui précisant la date de décès qui a vos préférences...
Comme on s'en ramentoit, j'avais suivi le roi àCompiègne, puis à Orléans, et puis à la parfin à Paris,
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o˘ tandis que Sa Majesté ramenait rudement le Parlement à résipiscence, je gagnais bon train mon hôtel de la rue des Bourbons. ¿ peu que je ne faillisse et chusse quand je montai les marches du perron tant le coeur me cognait, mais ledit coeur me poigna de tout autre façon quand je serrai contre lui ma Catherine en l'appelant mon bulon 1, ma doucette, mon amour, ma mignonne, et ce disant la serrant contre moi en un furieux embrassement.
- Mon petit cour gauche 2, dit Catherine, vous tombez bien. Le dîner est servi. Venez sans tant languir. Je vois àvotre air que vous avez plus faim qu'un lion à son réveil.
- C'est de vous, ma mignonne, que j'ai faim.
- Nenni! Nenni! Point de tumultes sur un estomac creux, je vous prie ! Ne m'avez-vous pas enseigné vousmême le proverbe périgourdin : après la panse vient la danse. Vous avez bien ouÔ, après et non avant! Venez, beau Sire, votre assiette s'ennuie.
¿ la fin du dîner, apparut Honorée, dont je suis bien assuré que le lecteur ne peut que se ramentevoir, la nature l'ayant dotée de tétins prodigieux, lesquels je n'envisageais jamais qu'en tapinois, afin de ne pas éveiller la jalousie de ma Catherine.
Honorée portait dans ses bras musculeux notre petit Emmanuel qui marchait alors sur ses trois ans, et marchait vite ayant grands pieds et gros mollets. Dès qu'il me vit, jetant en avant brusquement ses deux bras potelés, il se versa dans les miens en disant: " Ah, mon petit papa ! "Car il appelait petit tout ce qu'il aimait : son ours, sa poupée, son toton, sa marotte. Après les baisers claquants de part et d'autre, bien donnés et reçus, il me tira la moustache en chantonnant < Mon petit papa ! Mon petit papa !
1. Ma petite belle, aux xvre et xvIr siècles.
2. Mon petit coeur gauche est une appellation courante au xvir siècle, bien qu'elle paraisse sous-entendre un coeur à droite.
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Mon petit papa !
> me laissant, quand Honorée le reprit dans ses bras, la lèvre du haut quelque peu cuisante et la face mouillée.
J'ai été toute ma vie si raffolé des enfantelets que je ne puis comprendre ces personnes atrabilaires qui ne supportent pas les autres, ni ne les aiment, et pas plus les petits que les grands, et moins encore les chiens, les chats, et les chevaux, qui sont pourtant de si aimable compagnie quand on les a élevés et chéris dès leur enfance.
Il me semble que ces personnes que je dis perdent beaucoup de l'agrément de l'existence qui est d'aimer et d'être aimé. Je ne saurais non plus imaginer comment elles s'arrangent dans ce désert pour s'aimer elles-mêmes.
- N'est-ce pas un grand honneur, me dit Catherine, d'être revenu d'Orléans dans la carrosse du roi ?
- Assurément, c'est un grand honneur, mais ce n'est pas un grand bonheur, car le roi m'a dicté la liste de ceux qui devront départir en exil.
- Et pouvez-vous me dire qui ils sont ?
- Je le puis, car à'steure ils sont tous arrêtés.
- Et qui sont-ils ?
- La liste est longue: la princesse de Conti, la duchesse d'Elbeuf, la duchesse d'Ornano, Madame de Lesdiguières, Madame du Fargis...
- Dieu bon! que de dames! Et elles doivent toutes s'exiler !
- Mignonne, ramentez-vous que la cabale des vertugadins diaboliques fut la plus encharnée de toutes. Mais rassurez-vous, dans la liste des proscrits, les gentilshommes ne manquent pas. Je vous les nomme: le père Suffren...
- Le confesseur du roi ?
- Oui-da ! Il intriguait. Je poursuis : le docteur Vautier, médecin de la reine-mère, qui fut serré en geôle. Et last but not least 1, Bassompierre qui, lui, est embastillé.
1. Et le dernier, mais non le moindre (angl.).
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- Bassompierre embastillé !
- Il était, comme vous vous ramentez, un des fidèles les plus fidélissimes d'Henri IV, mais par malheur il se maria secrètement avec la princesse de Conti...
- Votre demi-sueur, Monsieur...
- Hélas !... Hélas surtout pour Bassompierre, car il ne laissa pas d'épouser peu à peu les partialités périlleuses de son épouse contre le cardinal. En outre, parce qu'il avait marié une princesse, il se crut prince lui aussi, et devint de plus en plus arrogant et acaprissat.
- Et pourquoi le traite-t-on meshui plus durement que les ducs ?
- Parce qu'il est fort bon général, et pourrait faire demain beaucoup de mal, si une guerre civile éclatait. Une armée commandée par Gaston se disperse au moindre souffle comme fleur de pissenlit. Mais une armée commandée par Bassompierre pourrait donner du fil à retordre, même à une armée du roi.
- Et que dit le peuple de Paris à ouÔr que la reine-mère est clôturée et tant de ces grands seigneurs proscrits ?
- Peu lui chaut. Il ne connaît pas < ces biaux messieurs et ces belles dames ". ¿ peine voyait-il passer leurs carrosses en grand tapage dans les rues étroites de Paris. Et gare au pauvre faquin qui ne se collait pas assez vite le dos contre le mur ! Il était écrasé, sans que pour si peu le cortège s'arrêt‚t.
Or, lecteur, les affaires avec la reine-mère n'avançaient pas d'un pouce.
Elle ne voulut pas de Moulins. On lui proposa Nevers. Elle refusa. On lui proposa Blois. Elle noulut.
Elle écrivit qu'elle n'avait pas "
mérité pareil traitement de son fils et qu'il ne serait approuvé ni des hommes ni de Dieu". Ayant ainsi enrôlé Dieu sous sa bannière, elle dit que puisqu'on l'avait reléguée à Compiègne, elle y resterait, et 326
qu'on ne pourrait l'en faire sortir qu'en " la traînant par les cheveux".
(Le lecteur se ramentoit qu'elle aimait cette image.) Elle ajouta qu'elle n'articulait aucune autre demande sauf une: qu'on la délivr‚t de ce milliasse de soldats qui la tenait prisonnière.
Richelieu n'ayant pas voulu toucher, f˚t-ce du bout des doigts, ni au sort des proscrits, ni à celui de la reine-mère, je suis bien assuré que Louis ne le consulta en aucune manière sur la façon dont il fallait répondre à
cette étrange requête, ni au non moins étrange et soudain désir de la reine-mère de demeurer à Compiègne.
Cette demande de la reine-mère me parvint à l'ouÔe par Monsieur de Guron qui m'avait prié, à mon retour àParis, de partager avec mon épouse son (
humble " repue de midi, dont j'étais s˚r que je ne mangerais pas le cinquième, tant elle serait pantagruélique. Mais ma Catherine noulut m'accompagner, pour ce qu'Emmanuel, au premier coup de m‚tines, avait rendu beaucoup plus de matières qu'il n'aurait d˚ # par la porte de derrière ", comme disait le docteur Bouvard en parlant du roi. Fogacer, aussitôt appelé
et accouru, conclut qu'il ne s'agissait que d'un < petit dérèglement des boyaux sans suite ni gravité ". Mais Catherine, mue par cette intuition féminine dont nos dames nous disent qu'elle est infaillible, se tint persuadée que, si elle s'absentait, le mal de notre fils ne pourrait que croître, et donc, s'excusa de ne se point joindre à
moi, me lançant néanmoins au départir cette flèche du Parthe : " Monsieur de Guron et vous-même étant drilles de même farine, vous serez fort aise, hors ma compagnie, de clabauder galamment sur les charmes du gentil sesso... "
Je fus béant quand l'huis de Monsieur de Guron me fut déclos par la Zocoli, le cheveu testonné comme dame, la face pimplochée avec art, et portant une vêture qui
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était une sorte de compromis entre le vertugadin noble allez recevoir mission en cette affaire - que la reine-mère
et le cotillon roturier. A peu que je ne lui baisasse la voulait
meshui categoricamente 1 demeurer à Compiègne et main à la voir ainsi attifurée. Mais à vrai dire, je n'en eus qu'elle
demandait à cor et cri qu'on retir‚t les soldats qui la pas le temps. Car à peine m'eut-elle vu, qu'elle se colla gardaient.
Et en votre opinion, mon cher duc, qu'est-ce que contre moi, et me piqua le visage de je ne sais combien cela voulait dire ?
de baisers chaleureux, me disant que de tous les gentils-
-
qu'elle voulait demeurer à Compiègne, à savoir le plus hommes de ce royaume (et la Dieu merci, il y en près possible des Pays-Bas espagnols ; qu'elle voulait que ses
avait beaucoup !) c'était moi qu'elle préférait, et que grande piété c'était que je fusse si fidèle à ma duchesse, car elle se f˚t rendue, comme place démantelée, à mon premier assaut.
- Mais, mignonne, dis-je, que diantre fais-tu là ?
- La reine-mère m'a chassée le lendemain de la journée des Dupes, suspicionnant que c'était moi qui avais déclos le verrou de la petite porte de la chapelle par o˘ Monsieur le cardinal avait pu pénétrer dans ses appartements. Et Monsieur de Guron, me voyant à la rue et quasiment dormant sur le pavé, s'émut de pitié chrétienne à me voir en telle déméritée misère, et me prit alors sans tant languir dans son domestique.
Tout cela était dit, et bien dit, dans le parler vif et précipi teux des bons becs de Paris, encore que je doutasse fort que la seule pitié chrétienne de Monsieur de Guron f˚t la cause de sa décision.
- Et te trouves-tu bien, m'amie, continuai-je, en ton nouvel emploi ?
- Ma fé, s'écria la Zocoli, j'en suis ravie ! Peu à faire le jour. Et beaucoup la nuit.
Là-dessus, Monsieur de Guron apparut, l'oeil brillant, la trogne rouge et le corps quasiment aussi large que long, et du diantre si je n'eusse pas préféré un nouvel assaut chargé
de tous les enchériments de la Zocoli aux étouffantes embrassades que son maître m'infligea alors.
Ce n'est qu'au milieu du repas, s'étant déjà à demi rassa sié (alors que je l'étais déjà tout à plein), que Guron m'apprit
- Et je suis autorisé à ce faire, précisa-t-il, vu que vous 328
gardiens s'en allassent afin de s'évader et de se mettre hors d'atteinte du roi, sinon dans les Pays-Bas espagnols, du moins dans tel lieu français qui serait proche de la frontière.
- Bien raisonné. Et comment le roi pouvait-il ne pas savoir, alors qu'autour d'elle les rediseurs et les rediseuses abondaient, qu'elle avait en effet ce dessein ?
- Naturellement, il le savait.
- Et sait-on le nom du refuge français qu'elle convoitait?
- Cela va sans dire. Il s'agit d'une place forte appelée La Capelle, fort proche d'Avesnes qu'occupe l'Espagnol. Elle est commandée par le marquis de Vardes, et meshui en son absence, elle l'est par son fils, petit béjaune écervelé, qui a accepté secrètement d'accueillir la reine-mère dans ses murs après son évasion. Et c'est là que vous intervenez, mon cher duc.
D'une part, le roi appelle à la Cour le jeune Vardes et l'y garde le temps qu'il y faudra. Et pendant ce temps, mon cher duc, vous gagnez à bride abattue Gournay en Normandie o˘ se trouve le marquis de Vardes afin de le convaincre de se rendre à La Capelle, d'en reprendre à son fils le commandement et de fermer ses portes à la reine-mère.
- Et pourquoi, dis-je, ai-je été choisi comme misses dominicus ?
- Le marquis de Vardes est assez haut, et le roi a pensé qu'il ne faudra pas moins d'un duc pour lui porter ses ordres.
- Trouvant les portes de La Capelle closes et sourdes àses appels, que pensez-vous que fera la reine-mère ?
1. Catégoriquement (ital.).
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- Ce que vous pensez vous-même, mon cher duc : une folie. Elle demandera l'hospitalité aux Espagnols d'Avesnes, sans entendre le moins du monde que
<4 traîtreuse à son roi et déserteuse à sa patrie ", elle ne pourra plus jamais remettre le pied en France...
Un silence suivit ce propos.
- Je voudrais, reprit Monsieur de Guron, vous poser, mon cher duc, une question délicate. Pensez-vous que lorsque le roi a emmené la Cour et la reine-mère àCompiègne, il avait déjà imaginé ce qui allait s'en suivre ?
- Pour parler à la franche marguerite, j'en suis bien convaincu. Sans cela, pourquoi aurait-il accédé à la demande de la reine-mère de retirer les troupes qui la gardaient ? Il la connaissait trop pour ne pas savoir ce qu'elle allait faire de sa liberté.
- Le roi a donc, dit Guron, par de subtils degrés, poussé la reine-mère à
la faute.
- J'en suis persuadé.
- Dieu bon! s'écria Guron. N'y aurait-il pas là une certaine ressemblance de Louis avec le Prince décrit par Machiavel ? qui le dirait en le voyant ?
Et comme trompeuses sont les apparences!
- Mais, mon cher Guron, il faut qu'elles le soient. Le propre du Prince décrit par Machiavel, c'est de ne pas paraître machiavélique. O˘ serait la finezza, si on ne s'y trompait pas ?
CHAPITRE XIV
Mon intention première pour courre visiter le marquis de Vardes à Gournay, avait été d'emmener avec moi la moitié de mes Suisses, mais Richelieu, que je vis après Sa Majesté, m'annonça que mon escorte serait composée de vingt mousquetaires du roi commandés par Monsieur de Clérac, afin de me donner poids et autorité auprès du marquis de Vardes. Moi-même je voyagerais dans une carrosse aux armes royales avec mon écuyer et le comte de Sault.
Combien que ce ne f˚t pas pour moi qu'on fit tant de frais, j'en fus néanmoins assez titillé en mon for, encore que je me demandasse aussi, non sans quelque inquiétude, si j'allais de mes deniers nourrir et héberger tout ce monde en ce long voyage. Cependant, à peine eus-je pris congé du cardinal que Charpentier, dans l'antichambre, m'ôta ce souci en me remettant, avec un large sourire, un boursicot rondi àmerveille. Et comme je lui demandais s'il me faudrait tenir des comptes, il me répondit
- Nenni! Nenni ! Le cardinal ne veut point vous donner ce souci. S'il y a un reste à votre retour, il sera à qui vous voudrez.
Je trouvai ce < à qui vous voudrez " plein de tact, le bénéficiaire étant évident. Et je me félicitais à ce propos d'avoir eu affaire en cette mission à Richelieu plutôt qu'au roi, car le roi, qui détestait le luxe et la dépense, était pour lui-même et
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pour tous plus chiche-face que pas un fils de bonne mère en France, tandis que le cardinal, aimant le faste, l'aimait aussi pour ses serviteurs et les récompensait largement pour les travaux ou les missions qu'ils accomplissaient pour lui.
Il me fallut annoncer à Catherine que j'allais partir en mission, et cette annonce, comme il était prévisible, ne se fit pas sans pleurs, ni récriminations, Catherine me reprochant de n'aimer que le roi et Richelieu.
Et quant à elle, elle n'était, disait-elle, que la " cinquième roue de la carrosse " ; je la quittais pour un oui ou pour un non; elle ne comptait pas pour moi; somme toute, je ne l'avais épousée que pour la commodité de mes nuits; elle ou une autre, peu importait! De reste, j'aimais les femmes à toutes mains, et dès qu'une femelle pas trop laide pénétrait dans une pièce, j'étais béant, les yeux me sortaient de la tête, et on pouvait craindre que je me jetasse sur elle d'un moment à l'autre pour lui arracher sa vêture et coqueliquer avec elle coram populo 1.
Désirant mettre un terme à ces propos excessifs, je voulus prendre Catherine dans mes bras, mais dans l'état o˘ je la voyais, il me fallut, de prime, lui emprisonner les deux poignets de peur qu'elle ne me griff‚t.
quand elle fut ainsi désarmée, je lui piquai un millier de petits baisers sur la face et le cou et lui dis à l'oreille que je ne la quittais que pour trois ou quatre jours seulement, et que la mission n'était en aucune façon périlleuse, et quant à elle qu'elle était mon petit belon, mon petit coeur gauche, et mon petit ange doré.
Tout en la mignonnant ainsi, je me disais qu'il se pouvait que chacun de nos défauts f˚t apparié à une vertu, et que si Catherine était assurément la plus possessive des épouses, elle était aussi la plus aimante.
Comme elle commençait à s'apazimer, le grand huis de notre hôtel fut tout soudain déclos à grande noise et fracas, et ma Catherine, ayant séché ses pleurs, n'en crut pas ses beaux yeux quand, se cachant à demi derrière le rideau
1. Publiquement (lat.).
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d'une fenêtre, elle vit apparaître dans notre cour les vingt mousquetaires commandés par Monsieur de Clérac, et sortant de la carrosse royale, le comte de Sault - recruté en cette mission par Richelieu parce qu'il connaissait de longue date le marquis de Vardes.
Catherine commanda aussitôt à Madame de Bazimont de faire entrer dans la grand-salle le comte de Sault et Monsieur de Clérac (à qui j'ajoutai le capitaine Hôrner, bien qu'il ne f˚t pas du voyage) et de leur servir vin et friandises de gueule, ainsi que, dans la cour, aux mousquetaires. quant àmoi, me pria-t-elle, pouvais-je descendre saluer ces gentilshommes pour les amener dans la grand-salle, et leur annoncer qu'elle serait quelque temps avant de nous rejoindre ? Elle apparut, en effet, dans la grandsalle, et bien plus tôt que je n'aurais cru, ayant réussi à se testonner le cheveu, à se repimplocher, et à changer de vêture avec une admirable dextérité.
Bien qu'il n'en montr‚t rien, Hôrner fut flatté de boire le coup de l'étrier en compagnie du comte de Sault et d'un capitaine aux mousquetaires du roi, mais je vis bien qu'il se sentait en même temps quelque peu remochiné de ne pas être du voyage. Je lui glissai à l'oreille que c'était sur l'ordre du roi que j'étais cette fois escorté par les mousquetaires.
¿ ce mot "ordre " qui commandait toute la vie de Hôrner, soit qu'il le reç˚t, soit qu'il le donn‚t, il se rasséréna et devint même tout à fait heureux, quand je lui fis observer qu'en mon absence sa responsabilité
serait gravissime, puisque c'est lui qui devrait veiller sur mon épouse, mon enfantelet, mon domestique et mon hôtel.
je présentai à ma Catherine le comte de Sault qu'elle accueillit moins amicalement qu'elle n'e˚t d˚, car elle voyait en lui le compagnon et le complice de mes tumultes supposés avec les fournaises ardentes de Suse. Dès qu'elle eut entendu que Nicolas me devait accompagner, elle dépêcha une chambrière pour le prévenir d'avoir à se préparer, et une autre à Honorée, pour qu'elle vint avec notre enfantelet, afin de le pouvoir montrer à la compagnie. Fogacer disait que Catherine était si fière de sa progéniture que si le Seigneur
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Dieu descendait un jour sur terre, elle traverserait impavidement la foule innombrable de ses adorateurs pour Lui présenter le petit Emmanuel.
¿ la vérité, je ne saurais dire ce qui fit le plus d'impression sur le comte de Sault : la bonne mine de notre marmot ou le tétin d'Honorée. Mais de toute façon, étant un parfait gentilhomme, il ne montra en aucune façon sa préférence. ¿ la parfin, entra Nicolas, suivi de son Henriette, déjà en pleurs d'être séparée de son mari, alors même que notre mission serait si courte et sans péril. Nicolas, après un salut des plus polis à la ronde, se jeta sans tant languir dans les bras de Monsieur de Clérac. Le lecteur se ramentoit sans doute que Monsieur de Clérac était son frère, que les deux frères s'aimaient prou, raison pour laquelle il était entendu que Nicolas me quitterait un jour pour servir chez les mousquetaires du roi. Mais, comme on sait, d'année en année, ce départ.avait été retardé avec l'assentiment de Louis, tant Nicolas me rendait de services, et tant j'étais attaché à lui, et lui à moi.
Richelieu m'ayant commandé de faire ce voyage à brides avalées, je dus abréger le coup de l'étrier tant pour nousmêmes que pour les mousquetaires à qui nos chambrières versaient dans la cour des gobelets de mon vin, ce qui était pour eux un double plaisir, nos chambrières étant si accortes que bien des fines moustaches se retroussaient à leur vue. Se peut que je doive préciser ici que lesdites chambrières avaient été choisies par mon père quand nous étions encore à La Rochelle, et que mon père, dans ce recrutement, avait consulté ses propres go˚ts, au grand déplaisir de Catherine qui, si prompte qu'elle f˚t à jeter à la porte une garcelette bien rondie, n'aurait jamais osé renvoyer celles que mon père avait élues.
Je fus heureux de ce scrupule, car sans lui nous n'eussions eu, bientôt, pour nous servir dans mon hôtel que des laiderons.
Bien que je l'invitasse à faire le voyage dans la carrosse royale o˘
Monsieur le comte de Sault et moi-même étions, Monsieur de Clérac noulut accepter l'invitation, désirant
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demeurer à la tête de ses mousquetaires, et Nicolas fraternellement l'imita, ce en quoi il eut bien tort, car n'ayant plus l'habitude des grandes randonnées à cheval, il eut les fesses si meurtries de cette longuissime trotte qu'à son arrivée àGournay il marchait les jambes raides : ce qui le fit dauber, mais point méchamment, par les mousquetaires qui se revanchaient ainsi, sur le cadet, des punitions de l'aîné. De reste, à ce que j'ouÔs, les sévérités de Monsieur de Clérac ne les offensaient en aucune manière. Ils savaient que dans la maison militaire du roi la rigueur était la règle : on n'y tolérait ni les retards, ni l'oubli des consignes, ni les conduites désordonnées, et moins encore les duels.
Le logis du marquis de Vardes à Gournay en Normandie méritait fort peu le nom de ch‚teau, car il n'était flanqué que d'une seule tour, encore qu'elle f˚t ancienne et de belle allure. Et comme Monsieur de Vardes était réputé
être de bonne et ancienne noblesse, et au demeurant fort riche, j'en conclus que c'était parce qu'il rechignait tant à la dépense qu'il n'avait pas rajouté à sa demeure les tours auxquelles il avait droit. Sa chicherie apparut de reste dès l'abord, car tout en étant parfaitement poli avec le comte de Sault et moimême, il parut épouvanté à l'idée d'avoir à loger et nourrir une vingtaine de mousquetaires.
Je ne laissai pas aussitôt de le rassurer. Pour peu qu'il voul˚t bien leur prêter un de ses champs, nos mousquetaires seraient fort aise d'y nourrir leurs chevaux, d'y élever leurs tentes et d'y cuire en plein air leur rôt.
II faut bien avouer que si Monsieur de Vardes était pleurepain, la nature, en le façonnant, n'avait pas non plus été fort généreuse, car il était petit, fluet et malingre à n'y pas croire. …trange particularité, son visage ne s'ouvrait que par des ouvertures très étroites : les yeux, les narines, les lèvres. Toutefois, se peut pour compenser cette apparente fragilité, Monsieur de Vardes parlait d'une voix si retentissante et si forte qu'on pouvait l'ouÔr à une lieue à la ronde. II ne faillait pas non plus en esprit et en décision, comme il apparut vite en notre bec à bec.
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- Marquis, dis-je, allant droit au but, vous êtes gouverneur de la place forte de La Capelle. En votre absence, votre fils, Monsieur de Vardes, la commande. Par malheur, entraîné par la fougue de sa jeunesse, il est sur le point de commettre une erreur qui sera imputée à lèse-majesté à luimême, et se peut à vous, si du moins nous n'arrivons pas àtemps pour l'empêcher de se jeter tête basse dans la pire trahison.
- qu'a-t-il fait ? qu'a-t-il fait ? s'écria Monsieur de Vardes, p‚le comme linge.
- Pour l'instant, rien. Mais demain un crime, si nous ne pouvons l'en empêcher. Marquis, je vous parle à la franche marguerite et je voudrais que vous sachiez qu'il s'agit là d'un secret d'…tat sur lequel vous devez garder bouche cousue. Voici l'affaire. La reine-mère, demain soir, s'évadera du ch‚teau de Compiègne et prendra la direction du nord jusqu'à
La Capelle o˘ votre fils lui a promis de lui ouvrir les portes et de lui donner asile aussi longtemps qu'elle voudra.
- qu'est cela ? qu'est cela ? s'écria Monsieur de Vardes, sa voix forte s'étranglant dans son gargamel. Mais qu'est cela ? Je lui confie le commandement de La Capelle ! Et voilà ce qu'il en fait! Sans me consulter le moindrement, moi, son père ! quelle rage le prend de faire cette offense au roi ? que se croit ce moucheron pour oser s'attaquer à un géant qui du plat de la main le peut écraser? C'est folie pure, trahison vile, sottise incommensurable ! Et d'un autre côté, quel intérêt peut bien avoir la reine-mère à chercher refuge chez nous ?
- Je crois l'entendre, dis-je. La Capelle est place forte, et la reine-mère en sa folie imagine, qu'enclose en vos murs crénelés, elle sera en meilleure position pour négocier avec le roi. En revanche, si celui-ci la vient assiéger dans La Capelle, elle se flatte se peut de l'espoir que les Espagnols, tout proches de La Capelle puisqu'ils occupent Avesnes, viendraient à sa rescourre.
- Et mon fils associerait mon nom et ma lignée à cette 336
inf‚me rébellion! s'écria le marquis, recouvrant sa voix tonitruante. La peste soit du stupide béjaune ! Dès demain, hurla-t-il en se levant de sa chaire à bras avec la pétulance d'un jeune homme (il est vrai qu'il avait peu de poids àdéplacer)... dès demain, reprit-il, à la pique du jour, je me mettrai en selle pour courre torcher le nez à ce morveux ! ce vaunéant ! ce pendard! ce vilotier de merde ! que le diable l'emporte et le jette dans ses marmites bouillantes, au moins le temps qu'il nous faudra pour arriver jusque-là, et qu'il pleure enfin sa sottise et ses péchés jusqu'à mon arrivée à La Capelle.
- Marquis, dis-je, vous ne trouverez mie votre fils à La Capelle. Le roi, apprenant par ses rediseurs ce qu'il en était des projets de la reine-mère, l'a fait venir au Louvre et l'y maintient sans lui piper mot de l'affaire.
- Eh quoi! s'écria Monsieur de Vardes trémulant de colère. Pendant ce temps, La Capelle reste sans commandement aucun, et les Espagnols étant à
Avesnes, ils sont àdeux pas de nous et pourraient s'emparer de La Capelle par surprise, sans que ni le père ni le fils n'y soient. C'est une infamie que cette désertion!
- Marquis, dis-je alors, il vous faudra du temps pour préparer une escorte.
Me permettez-vous de vous offrir la mienne, et sans aucun débours pour vous, puisque pour le logis et le rôt des mousquetaires je suis défrayé par le roi.
Cet argument toucha Monsieur de Vardes au point faible. Et il allait de soi que je ne pouvais me priver de mon escorte et m'en retourner à Paris, nu par les chemins.
Après le souper, qui fut d'une sobriété, hélas ! monacale, je priai le comte de Sault de venir dans ma chambre afin que nous puissions parler au bec à bec. Et comme j'avais remarqué qu'il était demeuré bouche cousue en présence de Monsieur de Vardes, je lui demandai ce qu'il pensait de notre hôte.
- Eh bien, je me suis demandé de prime s'il n'était pas de mèche avec son fils, tant il paraissait extravagant qu'un
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béjaune puisse se mettre en cervelle de cabaler seul contre le roi, à
l'heure o˘ l'exil et la Bastille frappent durement les cabaleurs. Mais la fureur du père fit prompte justice de ce soupçon. Cependant, je me pose encore une petite question
qu'arrivera-t-il si le fils de Monsieur de Vardes, de retour entre-temps à
La Capelle, refusait d'ouvrir ses portes à son père ?
- Un beau tumulte, j'imagine!
- Et à supposer que pendant ce tumulte la reine-mère survienne, que ferez-vous, Monseigneur ? Allez-vous l'arrêter ?
- La Dieu merci, je n'en ai pas reçu l'ordre. Et je gagerais ma chemise que le roi ne lancera jamais personne sur la trace de la reine-mère, comme cela lui serait si facile, connaissant l'heure de sa fuite et son itinéraire.
- Et pourquoi cela ?
- La chose est claire. Il préfère sa mère hors du royaume que dedans.
- Et à votre sentiment, commettra-t-elle la faute irréparable de se réfugier chez des Espagnols si elle trouve clos et remparé l'huis de La Capelle ?
- C'est ce que le roi pense qu'elle fera. Il connaît son caractère : un entêtement sans bornes et une faible jugeote. Le roi a enlevé les troupes qui la gardent, à Compiègne et il sait que la porte de la cage à peine ouverte, elle n'hésitera pas un instant à s'envoler, croyant jouer un mauvais tour àson fils, alors que c'est à elle-même qu'elle le joue.
Nous parvînmes sous les murs de La Capelle sur le coup de dix heures. Un nuage, noir comme encre, nous ayant tout soudain caché la brillante lune qui avait éclairé nos chemins jusque-là, il se fit une nuit noire comme poix, et il fallut allumer les torches pour reconnaître les lieux. L'huis de La Capelle, comme nous l'avions prévu, était haut, puissant, aspé de fer et clos sans doute à triple verrou. Monsieur de
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Clérac donna l'ordre à deux de ses mousquetaires, qui avaient bonne trogne et forte carrure, d'aller toquer l'huis àla volée. Ce qu'ils firent à coeur content et à grande noise et
vigueur, tant est qu'au bout d'un moment, au-dessus du m‚chicoulis qui défendait l'huis, une tête ébouriffée apparut par un des créneaux.
- Messieurs, dit-il, appartenez-vous à la reine-mère ?
¿ ce moment-là, Monsieur de Vardes surgit de la carrosse comme diable d'une boîte, et hurla de sa voix de stentor
- Holà! Une torche, que le pendard me reconnaisse ! et pendard il est à
poser une question aussi sotte et traîtreuse.
Nenni, nenni, Sergent! Nous n'appartenons pas à la reinemère, mais comme tout bon Français nous sommes sujets du roi de France et à lui, et à lui seul, nous obéissons. Et maintenant ouvre, portier d'enfer !
- C'est que, Monsieur le Marquis, dit le sergent, nous avons reçu l'ordre de n'ouvrir qu'à la reine-mère.
- Et l'ordre de qui, Sergent de merde ? De mon fils! qui commande à La Capelle ? Mon fils ou moi? qui a reçu commission du roi pour ce commandement ? qui a recruté
les soldats ? qui paye leurs soldes ? Ouvre, pendard, et sans tant languir, ou je demande aux mousquetaires de pétarder l'huis et de pénétrer par force ! Et je te jure, grand sottard, que si tu me pousses à cette extrémité, je pendrai de mes
propres mains tous les soldats de la garnison, et toi-même le premier...
Bien que cette menace contînt quelque élément d'absurdité, elle fut hurlée avec tant de force que tous les créneaux
- à tout le moins ce que nous pouvions voir - se garnirent de têtes d'o˘
sortirent en confus tumulte des objurgations, et même des injures, à
l'adresse du sergent, tant est qu'une minute à peine s'écoula avant que l'huis s'ouvrît, livrant passage au marquis, à moi-même, au comte de Sault, àClérac et à nos mousquetaires.
Sans tant languir, le marquis de Vardes, toujours rouge de colère, nous amena dans une grand-salle qui e˚t été belle, si elle n'avait été ouverte d'un côté que par des meurtrières, les
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fenêtres n'apparaissant que du côté cour. Bien qu'on f˚t en été, la nuit était fraîche, et nous nous serions bien passés du vent coulis qui nous venait des meurtrières. quant à la cheminée, du feu comme sur ma main, et le souper, bien entendu, se borna à deux flacons de vin et quelques friandises de gueule, tant est que jetant un oeil par une fenêtre donnant sur la cour, laquelle était à demi ouverte, je vis -et hélas ! je sentis aussi - un rôt que nos mousquetaires étaient occupés à cuire. Et du diantre, lecteur, si à cet instant je n'eusse pas mieux aimé être mousquetaire que duc et pair...
Nous étions à peine assis autour d'une table ronde de bois brut quand entra un béjaune fort bien vêtu, grandet assez, les traits agréables, les cheveux longs et bouclés, mais l'oeil pas trop vif, ce qui me donna à penser que le fils de Monsieur de Vardes avait plus à se glorifier dans la chair que dans ses mérangeoises.
- Monsieur mon père, dit-il en s'inclinant, je vous présente mes respects.
Le marquis de Vardes lui fit signe de s'asseoir d'un geste déprisant de la main, mais sans déclore le bec. Régna alors un silence qui me parut pénible. Le marquis envisageait son fils avec des yeux de feu et les dents à tel point serrées qu'il n'arrivait pas à dire ce qu'il avait sur le coeur. Il y parvint, pourtant. Et quand il parla, ce fut d'une voix sourde et détimbrée qui avait peine à franchir son gosier.
- François, dit-il, je dois de prime vous nommer les gentilshommes qui me prêtent une main secourable dans cette affaire dont vous êtes le triste héros. ¿ ma droite, vous voyez le duc d'Orbieu, duc et pair, conseiller du roi. ¿ ma gauche, le comte de Sault, colonel d'un régiment de Sa Majesté.
¿ côté de lui, le capitaine de Clérac, capitaine aux mousquetaires. Ces trois gentilshommes sont connus par tout le royaume pour leur adamantine fidélité à Sa Majesté, et tous trois se feraient sans hésiter tuer pour le bien de son service.
" Messieurs, reprit-il, après un silence et en se tournant 340
vers nous, plaise à vous de me permettre de vous présenter mon fils aîné, François de Vardes, traître et félon à son roi...
François à ces mots blêmit, et parut se tasser sur sa chaire à bras, sans une larme, mais cillant des yeux. Pour moi, je n'aimais point trop ce début. Il me semblait que Monsieur de Vardes allait trop vite et trop loin.
Son jugement impitoyable, au lieu d'être l'aboutissement d'un procès, le précédait. Cependant, je n'eusse pas pris les choses en main si François n'avait pas dit à ce moment, d'une voix faible et comme résignée
- Messieurs, m'allez-vous emmener en Bastille ?
- Non, Monsieur, dis-je. Seul le roi de France a ce pouvoir. Nous ne l'avons pas. Nous ne sommes ni des juges, ni des geôliers, mais uniquement des amis du marquis de Vardes, et par conséquent le vôtre. Et tant pour lui que pour vous, nous cherchons à vous retirer du guêpier o˘ votre jeunesse vous a fourré. Je voudrais à cet égard vous poser quelques questions en vous priant de répondre à la franche marguerite, engageant votre foi de gentilhomme sur la véracité de vos réponses.
- Monseigneur, je m'y tiendrai, dit François, qui me parut renaître à la vie.
- Comment avez-vous eu l'idée d'offrir l'hospitalité de La Capelle à la reine-mère ?
- Mais je ne l'ai pas offerte. On me l'a demandée avec insistance en son nom.
- Et qui ?
- Le comte de Moret.
- Ah vraiment, le comte de Moret ! dit le marquis de Vardes avec le plus grand déprisement.
- Le comte de Moret, reprit François, est venu tout exprès de Compiègne à
La Capelle pour me prier, et même me supplier, d'accorder l'hospitalité de La Capelle à la reinemère.
- Et vous avez accepté ?
- Oui, Monseigneur.
- Vous n'avez donc pas pensé qu'en se sauvant de 341
Compiègne la reine-mère contrevenait à l'ordre . du roi, et qu'en l'acceptant à La Capelle vous deveniez son complice ?
- C'est que, Monseigneur, j'avais grandement pitié d'elle. Et la demande avait aussi beaucoup de poids, venant de la reine-mère, et à moi présentée par un prince du sang.
- Le comte de Moret n'est pas un prince du sang, dit Monsieur de Vardes.
C'est un b‚tard royal.
- Et comment se fait-il, repris-je, que vous ayez accédé àla demande du comte de Moret sans en référer de prime au marquis de Vardes, qui est non seulement votre père, mais le gouverneur de La Capelle ?
- C'est que je craignais qu'il n'accept‚t pas cette hospitalité.
- Pourquoi cela ?
- Monsieur mon père admire le cardinal et sa politique.
- Et vous ne partagez pas ce sentiment ?
- En aucune manière.
- Vous estimez donc que vous avez un meilleur jugement que votre père ?
- Sur ce sujet, oui.
- Cependant, le roi tient le cardinal Richelieu en très haute estime, puisqu'il le défend depuis des années contre les cabales. Vous estimez donc que vous entendez mieux que Sa Majesté le bien du royaume.
¿ cela François resta coi, et le marquis de Vardes dit cette fois sans aucune ‚preté, mais avec une sorte de résignation
- Monsieur mon fils, vous êtes le plus grand benêt de la création.
Mais je noulus le voir aller dans cette voie davantage, et je repris
- François, êtes-vous allé à la Cour de vous-même ?
- Nenni., Monsieur! Le roi m'y a mandé.
- Et que vous a-t-il dit ?
- Pas un mot.
- qu'il vous ait convoqué ne vous a pas mis puce au 342
poitrail qu'il s˚t quelque chose au sujet de La Capelle et du refuge qu'y allait trouver, gr‚ce à vous, la reine-mère ?
- Nenni, Monseigneur. Et comme le silence du roi persistait, je lui ai demandé mon congé, et Sa Majesté l'a refusé.
- Cependant, vous voilà céans.
- C'est que je me suis échappé.
- …chappé ! s'écria le marquis de Vardes. Morbleu! Vous voulez dire que vous avez quitté le Louvre sans prendre congé du roi ?
- C'est bien cela, en effet, dit François baissant la tête.
Nous nous regard‚mes, béants.
- Savez-vous bien, François, s'écria le marquis de Vardes, ce que vous avez fait là ? Un outrage tel et si grand à Sa Majesté qu'il ne vous le pourra jamais pardonner! Le dernier des faquins n'e˚t pas agi plus mal ! Cette discourtoisie viole outrageusement l'étiquette et elle aggrave tant votre trahison que trois perspectives et trois seulement s'ouvrent d'ores en avant devant vous : l'exil à perpétuité, ou l'embastillement, ou la hache du bourreau.
¿ ces mots, le pauvre François parut tout proche des larmes que cependant il refoula à grands efforts, tant il craignait qu'en plus, on le trouv‚t couard. Je voulus couper court.
- Marquis, dis-je à Monsieur de Vardes, il est temps, comme disait notre bon roi Henri, que notre sommeil nous dorme. Plaise à vous de permettre aux mousquetaires de dresser leurs tentes dans votre cour et de nous loger tous trois dans la citadelle.
Ce qui fut fait, mais au moment o˘ le marquis de Vardes me montra ma chambre, je quis de lui un bec à bec et je lui dis dès que l'huis fut clos sur nous
- Marquis, à mon sentiment, votre fils doit quitter la France sans délai.
- J'en suis bien convaincu. Mais o˘ peut-il aller ? Aux Pays-Bas ? En Lorraine ? En Allemagne ? Ces pays sont nos ennemis et un séjour chez eux confirmerait le soupçon de félonie.
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- Cependant, dis-je, il reste l'Angleterre. J'ai une amie àLondres qui pourrait recevoir votre fils et le prendre en main.
- Mais cela me va co˚ter les yeux de la tête ! s'écria le marquis de Vardes, levant bras et yeux au ciel en son désarroi.
- Il vous en co˚tera uniquement le bateau pour traverser la Manche. Mon amie, Lady Markby, est une haute dame, fort bien garnie en pécunes et fort généreuse.
- Et que fera votre haute dame de ce benêt ?