CHAPITRE PREMIER
— Trois masques à gaz entrèrent au « Sweet Caboolaw » pour y arroser l’an 2000…
De grume pour la taille, d’agrume pour le nez, coquettement ombré chaque jour d’une barbe de trois jours, un pépère de type classique péchait dans la Marne, au confluent des égouts de l’hôpital.
L’étrave d’une péniche fendait un iceberg de vieux pots de yaourt. Quelques baigneurs en scaphandre autonome pataugeaient avec délices dans les flots vert-de-gris. Un noyé zigzaguant passa, coiffé d’un rat fainéant.
Assis sur un pliant, Adrien Camadule était chaussé sans cérémonie de ces vastes et quiètes pantoufles à carreaux inventées par les docteurs Witchitz et Viville, les deux cerveaux du pied sensible. Rêvasseur de banlieue, Camadule appréciait autant le confort que la méditation.
Le flotteur de sa ligne sombra sous un édredon de cette mousse crémeuse et fumeuse abondamment produite, en amont, par l’usine des engrais « Beaugarden and Co ». La raison sociale de cette firme animée par des Borgia périphériques venait d’inspirer son futuriste « Sweet Caboolaw » à Camadule.
Car, pour tuer le temps qui coule, l’homme aux pantoufles hygiéniques trouvait du plaisir à se représenter ceux qui viendraient dans vingt-cinq ans. Il ne les voyait guère couleur de fraîche, espiègle et ferme fesse de lycéenne. Il cultivait le pessimisme, qui est la distraction préférée des quinquagénaires, surtout lorsqu’ils sont bien sonnés, bons pour la casse, un pied dans la tombe mais l’autre dans le plat.
— Et qu’est-ce qu’on s’enfile, au « Sweet Ca-boolaw » ? Plus une goutte de jaja, en France. Plus une larme de Beaujolpif. Rasé, Saint-Amour ! Juliénas, c’est Oradour ! La vigne, tous ceps en l’air sous le mercure, raide fil de fer sous le neutron, grillée Jeanne d’Arc au chlore chlorypâteux ! Les fils de vignerons, recyclés, ramassent les poubelles dans les aurores blettes. Les Mauritaniens se les coltinent plus, les trognons, depuis qu’ils flottent sur le pétrole comme tout le monde sauf l’Occident. Ça donne qu’en l’an 2000 on s’envoie plus que du tutu chinois. Du Mao-Villages ! Du Clos-Bouddha ! Du Château-Pékin ! Du Saint-Nid d’Hirondelles !
Camadule rit jaune, la teinte qui s’imposait. Il arracha sa ligne à la compote de méduses qui s’agrippait au fil de tous ses grumeaux tremblotants. Il pesta. Son hameçon s’était planté dans un pansement usagé. Armé de pinces, il dégagea sa prise, la rejeta dans le bouillon de culture qui se mouvait au large de ses chaussons dits « de relaxation ».
Blême et gluant, un gardon creva la surface à coups d’épaules, émit une bulle de plastique, expira sans un mot. Il y avait encore du poisson dans la Marne. Camadule en fut aise. La pêche serait bonne. Captain Beaujol regretterait de ne pas l’avoir accompagné ce matin.
Des aboiements firent pivoter le pêcheur sur son siège. Dix chiens s’approchaient de la berge, tenus en laisse par un jeune garçon perdu, Petit Poucet hagard, dans la forêt de ses cheveux longs.
— Non et non ! Ça ne mord pas ! brailla tout à trac Camadule pour devancer une question plus vieille que les eaux.
Interloqué, l’adolescent recula d’un pas pour éloigner sa meute de ce mal embouché. Camadule précisa, rogue :
— Et je parle pas de tes clebs ! C’est les poissons, qui mordent pas. Mordront jamais ! Jamais plus ! Alors te fatigue pas à me le demander, vu ?
Il tourna le dos avec ostentation au boxer, à l’épagneul breton, aux deux fox, aux deux caniches et aux quatre teckels.
— Je peux m’asseoir, des fois ? interrogea poliment le jeune homme.
— A quinze mètres, oui ! glapit Adrien Camadule.
Il se reprit :
— A vingt, ça serait mieux.
Suivi de son troupeau, le garçon docile alla s’installer à vingt mètres. Ce fut alors que Camadule, éberlué, eut une touche, ferra, extirpa un goujon transparent des profondeurs caca d’oie où il luttait depuis toujours contre l’asphyxie. Nez à nez avec la bestiole, Camadule la dévisagea, incrédule. C’était bel et bien un goujon. Un gobio fluviatilis, en quelque sorte.
Le pêcheur regarda le nouveau venu qui ne le regardait pas, occupé à flatter de la paume les dix nuques des chiens stupéfaits de voir défiler sous leurs museaux les montagnes d’écume des produits de la maison « Beaugarden and Co ». Cette indifférence choqua fort Camadule qui lança dans les airs, non sans outrecuidance :
— Et un goujon ! Un !
Le garçon ne broncha pas, même quand le boxer se mit à hurler, excité par cet éclat de voix. Les neuf autres chiens l’imitèrent en cascade.
— Oh ! tonna Camadule hors de lui, oh ! C’est un goujon !
Les chiens ne se turent que pour lui montrer les crocs. Leur cornac se leva enfin, attacha la laisse à un anneau du vieux port de Villeneuve-sur-Marne, vint à Camadule, les deux mains dans les poches.
— Vous avez pris quelque chose ?
— Parfaitement ! Un goujon !
Le taillis de cheveux se pencha :
— C’est ça, un goujon ?
— Sûr ! Et un beau !
— C’est vrai, qu’il est beau.
— Les rescapés, normal que ça soit les plus musclés.
Le jeune homme sourit, et Camadule sourit. Ce miracle les réunissait. Le goujon ahanait entre les doigts frémissants du pêcheur. Camadule étendit soudain le bras, laissa retomber le poissonnet dans la Marne. Son voisin eut comme un mouvement instinctif pour le rattraper :
— Oh !… Pourquoi ?…
— Pourquoi ? fit Camadule, superbe, pourquoi ?… Mais… parce que…
Pudique, il ne pouvait expliquer à un buisson de rencontre que ce goujon, un des derniers goujons au monde, lui avait donné une joie et qu’il était juste de la lui rendre. Et puis, comme ça, tout à coup, il en avait eu pitié. Ce ne sont pas des choses à dire. Il bougonna, colère :
— Parce que, voilà tout !
— Je vous comprends, murmura le jeune homme.
Camadule eut un rictus :
— Ça, ça m’épaterait !
— Si j’étais pêcheur je les rejetterais, comme vous.
— Tu parles ! C’est la première fois de ma vie que j’en refous un à la baille. Avant, je les gardais. J’en faisais cadeau à une vieille du quartier, une « économiquement faible », comme ils disent. La preuve qu’ils étaient bons à manger, c’est qu’elle s’en régalait.
— Et maintenant ?
Camadule soupira :
— Elle est morte…
Mélancolique, il recouvrit l’hameçon d’une boulette de pâte synthétique d’un rouge vif, remit sa ligne à l’eau, se reporta par la pensée à son dada de l’an 2000 : « Alors, qu’est-ce qu’on a collé à la place des vignes, vu que même les patates, même les orties y pousseraient plus ? Pareil qu’à Montparnasse, on a construit des tours, en hommage au pinard inconnu, au rouquin disparu. La Tour Moulin-à-Vent, deux cents mètres ! La Tour Chiroubles, deux cent cinquante ! La Tour Fleurie, trois cents ! Rien que des monuments aux morts ! Au Tutu mort, la patrie la dalle en pente ! »
Il haussa les épaules, coula un œil à la fin moins sévère vers le garçon aux chiens :
— A part ça, comment qu’on t’appelle ?
— Poulouc.
— Moi, c’est Camadule. Adrien Camadule. Dis donc, môme, c’est quand même pas à toi, tous ces cabots ?
Le jeune Poulouc rit :
— Ah ! non ! C’est mes pensionnaires. Leurs maîtres travaillent, ils me les reprennent le soir. Les « baby-sitters », c’est ceux qui gardent les niards. Moi, je suis « dog-sitter ». C’est moins sale que les lardons.
Camadule se montra intéressé par cette position sociale :
— Et ça te rapporte quoi, ton armée ?
— Mille anciens francs par jour par tête de pipe. Sauf le week-end, où ils sont chez eux. A cinq jours ouvrables, ça fait du deux cents tickets par mois. Les têtards, c’est plus cher, mais plus casse-couilles, sans parler de la responsabilité. C’est tout numéroté, fiché Sécurité sociale. Si on en perd un seul, c’est Waterloo dans les allocations ! Avec les chiens, je suis peinard. C’est pas le plus important, d’être peinard ?
— Y a que ça d’important ! approuva Camadule avec chaleur.
Il regarda plus longuement le nommé Poulouc :
— T’as déjà compris ça, toi ?
— J’ai pas de mérite. Une fois, j’ai bossé quinze jours en usine. Ça m’a guéri radical du boulot, amputé des deux bras.
— Évidemment, approuva derechef Camadule, quinze jours, ça marque un homme pour la vie. Moi aussi, j’ai essayé, quand j’étais jeune. J’ai pas duré plus longtemps que toi. Comme faut pas jouer avec la santé, je me suis mis dans la brocante. Mais rapproche-toi ! Qu’est-ce que tu fous si loin !
Poulouc s’installa plus près du pêcheur. Au milieu de ses chiens, il tenait l’emploi de griffon.
— Je suis dans le vieux Villeneuve, expliqua Camadule. Juste en face du Café du Pauvre, tu vois ?
— Je connais pas bien le vieux Villeneuve, avoua Poulouc. J’habite la résidence des Anémones, avec ma mère. C’est dans la cité Joyeuse.
— Je vais jamais dans les quartiers neufs, fit Adrien catégorique. C’est pas de mon âge. J’ai jamais été en cabane, je vais pas commencer pour un ascenseur et un vide-ordures.
Il ajouta, civil :
— Enfin, c’est mon idée. Je force personne. Moi, ça m’arrange qu’ils s’empilent tous dans le même coin ! Comme ça, j’ai à peu près la paix dans le mien.
Il chercha, parmi les poils qui les recouvraient, les yeux du garçon :
— Ça te gêne pas un peu pour marcher, tes cheveux longs ?
Poulouc les écarta, cinq doigts en peigne, et grommela :
— Oh ! moi, je suis pas pour. Je suis une victime de la mode. Seulement, si je les coupais, je me ferais vite repérer. Un jeune qu’aurait les cheveux courts aujourd’hui, qu’aurait pas la photo de Che Guevara dans sa chambre, ça paraîtrait suspect aux autres, ça ferait jaser.
Camadule avoua
— J’y aurais pas pensé…
— J’y ai pensé, moi, s’anima Poulouc, et jour et nuit, sans perdre mon temps à courir les nénettes ! Pensé que je devais assumer les conformismes de mon époque ! Faire corps avec ma génération ! Faut que rien dépasse ! Rien, ou on vous voit ! Et faut pas être vu ! Jamais ! On dit que les jeunes sont flemmards, qu’ils ne croient plus en rien ? O. K. ! J’obéis aux consignes ! Aussi sec, je suis flemmard et je crois plus en rien ! Cela dit, je souscris au programme. Question cosse, je me suis vite aperçu que j’étais doué. Seulement, hein, les dons, faut pas les gaspiller. « Le travail, c’est pas que ça me fait peur, ça m’épouvante », que je me suis juré une fois pour toutes. Alors, au lieu d’écouter Halliday comme les copains, je me suis penché sur le problème. Les chiens, c’est une combine. Quand elle m’ira plus, j’en trouverai une autre, une autre encore, et ainsi de suite. Mais faut pas s’écarter du premier principe : pour y arriver, à passer entre les feuilles de paie, y a pas lourd de place. Faut se faire tout petit. Un mètre vingt, pas plus ! Vivre en rase-mottes !
Cette profession de foi, la seule qu’entendait exercer le jeune doctrinaire, retourna Camadule. Plus encore au moral qu’autrement, il eût pu être son père. Il le considéra avec affection :
— Sûr que t’as raison, fils ! J’ai jamais fait autre chose que de rien faire. C’est du boulot, crois-moi. Et c’est pas de la tarte dans un pays qu’a toujours besoin de ses enfants pour leur vider les poches ! Les pompe-la-sueur, c’est plus vorace que le morbaque ! Plus goulu que le tréponème ! Écoute ton ancien : tiens bon la laisse ! Lâche pas les chiens !
Ayant ainsi parlé comme un bon laboureur à sa progéniture, Camadule fit jouer ses orteils d’aise dans la moiteur de ses pantoufles.
Le soleil de ce début septembre éclata tout à coup, pavoisa la rivière aux couleurs arc-en-ciel du mazout. Une sourde émotion envahit Camadule Adrien. Il s’en préparait de belles, loin, très loin d’ici, du côté de Morgon, et les cent neuf hectares de Chénas devaient chanter à pleins poumons sous la lumière de l’été.
Le brocanteur n’était jamais allé dans ces pays fabuleux, ses Amériques, ses Atlantides, ses Tahitis à lui, mais il y songeait avec tendresse, s’inquiétait des orages, s’égayait des chaleurs. Il y a rarement des lettres d’amour dans les bouteilles à la mer. Il en est toujours au moins une dans la bouteille à la Saône. Écrite par le ciel bleu. Signée d’une croix du plus beau rouge.
Et Camadule eut soif, et Camadule fut un brin méprisant pour lancer à Poulouc :
— C’est bien joli, tout ça, mais je parie que tu bois que du coca-cola ?
Le Mozart enfant de l’oisiveté se rembrunit :
— Faut pas faire de racisme antijeune, Camadule ! Je suis pas poivrot mais, primo, y a pas d’âge pour l’être. Secundo, je bois du vin à table même quand y a pas de table.
— J’ai pas dit que t’étais pas un homme, fit mollement Camadule.
— Si !
— On va pas s’engueuler…
— Si !
L’étudiant en bras croisés avait du caractère, et tous ses poils se hérissaient dans ses deux mains. Adrien Camadule le calma d’une flatterie :
— Tu aimes la vie, petit. Tu la prends par-derrière, bravo ! Mais quand on aime la vie, faut savoir en rigoler. Je rigolais, tout à l’heure, je rigolais !
— Si vous rigoliez…
Camadule enroba de nouveau son hameçon de pâte synthétique, commenta, cherchant une diversion :
— Tu vois, ça, c’est comme du chewing-gum pour poiscailles. Ils sont tellement rendus zinzins par les enzymes que ça leur arrive de se faire piéger par des conneries pareilles. Ils deviennent aussi siphonnés que les mecs.
— L’asticot, ça donnerait rien ? s’enquit Poulouc désireux à son tour de renouer le fil d’une amitié en barboteuse.
— Les astics, ça peut pas vivre dans la Marne. Vu qu’y sont pas civilisés, leur faut de l’oxygène.
Les chiens s’ennuyaient, s’agitaient et, las de humer leurs intimités, entreprenaient de se grignoter les oreilles.
— Faut que je vous laisse, Camadule. Ça serait trop beau qu’on me paie pour emmener les cadors à la pêche. Ces zèbres-là, faut que ça bouffe du kilomètre.
Ayant pour ce jour épuisé les griseries de l’art halieutique, le pêcheur se leva, referma son pliant, démonta sa canne.
— Viens avec moi, gars, on va boire un verre chez Lafrezique. Lafrezique, c’est le patron du Café du Pauvre. Le dernier des Auvergnats ! Tes chiens, on les mettra à ronfler dans ma remise.
Il ajouta, pris de douceur comme on peut l’être de boisson :
— Si on se quittait comme des andouilles, on se reverrait peut-être jamais…
Précédés des dix chiens qui remorquaient dare-dare leur garde du corps, ils quittèrent le port et ses brenneuses étendues.
Ils avaient l’innocence, l’insolence de marcher sur le bas-côté de la route. Un automobiliste outré les insulta d’épileptiques coups de klaxon.
— Un Français moyen… proféra Camadule du plus haut de sa sagesse.
Ce Français intermédiaire se nommait Paul Debedeux.
— Poulouc, comment que tu vois l’an 2000, toi ? interrogea plus tard Camadule.
Les dix chiens, avec un ensemble tout militaire, compissaient un mur. Poulouc réfléchit à la question puis déclara, suivi des chiens qui refermaient moralement leur braguette :
— Je vois qu’il y a plus d’arbres. Sauf quelques marronniers en polystyrène pour la beauté de la cité. Les cantonniers sont contents : plus de feuilles à ramasser. Les conducteurs aussi, s’il y a encore des conducteurs : plus de crottes d’oiseaux sur les carrosseries. Mais, toujours pour la beauté de la cité, pour l’agrément de la cellule sociale, on a planqué des magnétophones dans les branches. Ça fait que jusqu’à vingt-deux heures pétantes le rossignol gazouille à tour de bras. Et la fauvette. Et la mésange. Hiver comme été !
— Y a pas que du mauvais, dans le progrès, apprécia Camadule.
Cette façon d’envisager l’avenir ne s’avéra pas, à leur endroit, des plus pertinentes. En l’an 2000, Adrien Camadule, Poulouc, Paul Debedeux et le Captain Beaujol étaient morts depuis déjà belle lurette.
Comme les cimetières avaient été passés au bulldozer depuis longtemps pour la plus grande joie des promoteurs immobiliers, les cadavres des quatre perturbateurs précités, coulés dans le plastique, servaient, avec des milliers d’autres, de chaussée à l’autoroute AB 27 bis qui reliait enfin Paris à Pétaouchnock.