7.
19.3.43 - 20.3.43
Je partis au crépuscule, avec une carte grossière m’indiquant le chemin de trois forts du Nord, assez proches de la frontière de Ruatha, où l’on avait besoin de sérum et autres fournitures médicales indispensables. Macabir essaya de me persuader d’attendre le matin, mais je lui rappelai que la pleine lune suffirait à m’éclairer en chemin, et que ces vassaux avaient un besoin urgent de secours. Je ne voulais pas prendre le risque que Desdra ou quelqu’un du Fort reconnaisse Dame Nerilka en cette servante hâve et échevelée.
Je passai devant le Fort, sans même lever les yeux pour voir si Tolocamp était à sa fenêtre, devant les fortins, les écuries et les étables, me demandant si quelqu’une des personnes avec qui j’avais passé ma vie jusqu’à l’avant-veille avait fait attention à moi. Avais-je manqué à quelqu’un, mis à part mes sœurs et Anella ?
C’était quand même une folie, car une fois que j’eus cessé mes activités d’infirmière, toute ma fatigue ressortit. Je m’endormis une demi-douzaine de fois sur ma selle. Heureusement, mon coureur était une brave bête qui, une fois partie, suivit le sentier d’elle-même sans instructions supplémentaires. Arrivant au premier fort à minuit, je parvins à inoculer toute la maisonnée avant de m’écrouler, épuisée. On me laissa dormir tout mon saoul, ce que je reprochai vivement à la maîtresse de maison lorsqu’elle me servit un déjeuner pantagruélique le lendemain à l’aube. Elle répliqua simplement que les autres forts étaient prévenus de mon arrivée, et que c’était mieux que de se croire totalement oubliés.
Puis je repartis, arrivant au deuxième fort au milieu de la matinée. Ils insistèrent pour me garder à déjeuner, tant j’avais l’air hâve et épuisé. Ils savaient qu’il n’y avait pas de malades à ma dernière étape, et étaient affamés de nouvelles. Jusqu’à mon arrivée, leur seule source d’information était les messages tambourinés relayés par mon étape suivante, le Fort de la Haute Colline, juste à la frontière de Ruatha.
Je m’avouais enfin que j’étais en route pour Ruatha. Voilà plusieurs Révolutions que Ruatha m’attirait, mais les circonstances m’en avaient écarté. Maintenant, raisonnais-je en attaquant la troisième étape de mon voyage, j’avais un métier qui serait utile à ce Fort, le plus tragiquement frappé de tous. Seuls les chevaliers-dragons étaient allés au Fort de Ruatha depuis le début de l’épidémie, et ils en rapportaient des récits de dévastations épouvantables. Eh bien, je pouvais soigner les malades, gouverner les activités domestiques, et faire tout ce que je pourrais pour expier les remords que je gardais toujours par suite de la mort prématurée de ma mère et de mes sœurs.
Je commençais aussi à réaliser que la peste frappait sans distinction de rang, de santé, d’âge ou d’utilité. Il est vrai que les jeunes et les vieux étaient les plus vulnérables, mais l’épidémie avait également emporté bien des gens dans la force de l’âge, qui avaient encore une longue vie devant eux. Et s’il me convenait de revêtir ma décision des atours flatteurs de l’expérience ou du sacrifice, qu’importaient les motifs, avoués ou cachés, dans la mesure où je m’acquitterais de ma tâche ?
Arrivant au Fort de la Haute Colline en début d’après-midi, je me mis immédiatement en devoir de suturer une profonde estafilade du fils, tout en protestant que je n’étais qu’une messagère. Leur guérisseur était parti au Fort de Fort au premier message tambouriné de Ruatha. Comme je ne pus leur donner aucune nouvelle d’un certain Trelbin, ils réalisèrent avec tristesse que lui aussi devait être mort. Dame Gana était capable de soigner de petites coupures, mais, me dit-elle, cette blessure dépassait ses capacités. Eh bien, j’avais assisté à beaucoup d’opérations de cette nature, et je me sentais plus d’assurance qu’elle.
Faire une couture dans une étoffe, qui ne crie ni ne bouge, c’est tout à fait différent d’une couture dans des chairs déchirées et irrégulières. J’avais suffisamment de fellis et de baume calmant dans mes fournitures pour soulager les souffrances du jeune garçon, et j’espérais sincèrement que mes points tiendraient. Quand j’eus fini, Dame Gana se déclara impressionnée.
Plus tard, je leur expliquai le mode d’action du sérum, et j’inoculai tout le monde, à part les bergers qui ne venaient jamais assez près des régions peuplées pour attraper la maladie. Dame Gana n’était toujours pas certaine que la maladie n’était pas propagée par le vent, et elle insista pour que je lui dise exactement comment la soigner. Je sais qu’elle ne me crut pas quand je lui affirmai que la mort n’était pas causée par la maladie elle-même, mais par des infections secondaires frappant un malade déjà affaibli. C’est pourquoi je ne pus pas leur dire que je n’étais pas guérisseuse, car cela aurait défait tout le bien que j’avais fait. D’ailleurs, guérisseuse ou pas, mes informations étaient exactes.
Puis Bestrum et Gana me racontèrent avec tristesse qu’ils avaient un fils et une fille partis pour la Fête de Ruatha accompagnés d’un serviteur, et qu’ils n’avaient aucunes nouvelles. A l’évidence, ils espéraient que j’allais à Ruatha.
Bestrum me dessinait laborieusement la carte de la route à suivre, quand des acclamations et des cris excités se firent entendre. Nous penchant par les fenêtres, nous vîmes un dragon bleu, porteur d’un curieux chargement, se poser dans la cour. Tout le monde se précipita pour l’accueillir.
— Mon nom est M’barak, maître d’Arith, du Weyr de Fort. Je cherche des bocaux de verre, œuvre des apprentis verriers, dit-il avec un sourire engageant, pointant le doigt sur les fardeaux de son dragon. En auriez-vous que vous pourriez donner à Ruatha ?
Bien que jeune, il avait droit à tous les honneurs et politesses dus à un chevalier-dragon, et c’est pourquoi, devant du klah et un excellent gâteau de Dame Gana, il nous apprit que les coureurs mouraient de la peste, eux aussi, et devaient être inoculés. Bestrum et Gana remarquèrent avec quelque fierté qu’ils avaient reçu leur injection le matin même et de ma main. Je faillis éclater de rire en voyant M’barak battre des paupières en me regardant, car il pensait sûrement que j’appartenais à ce fort. Je portais toujours un grossier pantalon et des bottes de feutre, mais Macabir m’avait donné une tunique et une houppelande de guérisseur pour me protéger des rigueurs du voyage. Je n’avais pas vraiment l’air d’une guérisseuse, et je le savais, même si mes braves hôtes semblaient l’ignorer.
— Etiez-vous en route pour rentrer à l’Atelier des Guérisseurs ? commença M’barak. Parce que si vous connaissez quelque chose aux coureurs, vous seriez infiniment utile à Ruatha en ce moment. Je pourrais vous emmener, poursuivit-il, les yeux brillants de malice, ce qui vous épargnerait un voyage long et ennuyeux. Tuero pourrait envoyer un message tambouriné à l’Atelier pour leur dire où vous êtes. On a besoin de monde à Ruatha, de gens qui ont été inoculés et n’ont pas peur de la peste. Vous n’avez pas peur, n’est-ce pas ?
Je me contentai de secouer la tête, choquée de constater à quel point mon pouls s’était accéléré et comme mon cœur battait devant cette invitation inattendue de me rendre où j’avais si désespérément envie d’aller. Pendant la vie de Suriana, Ruatha agissait sur moi comme un aimant, car c’était ma seule chance de jouir d’un peu de liberté et de bonheur. Et maintenant que j’avais secoué le joug de la Lignée du Fort de Fort, j’étais parfaitement libre d’aller à Ruatha, et d’autant plus que je venais pratiquement d’y être invitée. Ce serait un Ruatha tristement différent de celui que Suriana m’avait décrit, mais j’y serais utile, surtout en y allant en qualité de Rill et non de Dame Nerilka. Je voulais travailler et me rendre utile, non ?
— Si vous cherchez de bons palefreniers, j’en ai deux qui passent leur temps à sculpter des babioles faute d’autre chose à faire en attendant le printemps, dit Bestrum avec jovialité. Rill les a inoculés ce matin avec nous, ils n’ont donc rien à craindre en allant à Ruatha.
Ce fut donc entendu. Pendant que les deux palefreniers, deux frères partageant le même physique vigoureux et le même tempérament flegmatique, rassemblaient leurs affaires, Dame Gana alla gentiment me chercher un gros manteau pour me protéger du froid cuisant de l’Interstice. Elle s’affaira avec ses servantes, préparant des provisions pour trois personnes de plus et sortant trois grands bocaux de verre soufflé que je disposai avec M’barak sur le dos d’Arith, de façon à ne pas les casser.
Ce n’était pas, il s’en faut, mon premier contact avec un dragon, mais ce fut certainement le plus long et le plus personnel. Les dragons ont une robe tiède et lisse, qui laisse sur les mains une odeur d’épices. Arith grondait beaucoup, mais M’barak m’assura que ce n’était pas de contrariété à l’idée de ce fardeau supplémentaire. Nous emballâmes soigneusement les bocaux. Fort avait plus que sa part de ces travaux d’apprentis, mais je n’arrivai pas à me rappeler où Maman les mettait.
J’examinai une dernière fois la blessure du garçon, mais la guérison suivait son cours, et il dormait paisiblement, souriant aux anges sous l’influence du fellis. Puis je pris congé de Bestrum et Gana, qui, bien que je ne les aie connus que quelques heures, se répandirent en remerciements et bénédictions. Je leur dis que je m’informerais de leurs enfants et de leur serviteur et que je leur enverrais des nouvelles. Gana savait qu’il y avait peu d’espoir, mais ma proposition la réconforta.
Quand Bestrum m’aida à monter sur Arith, je retombai brutalement derrière le dos frêle mais très droit de M’barak, espérant que je n’avais pas fait mal à Arith. Les deux frères s’installèrent sans tant de simagrées, et je fus rassurée d’avoir deux personnes derrière moi, qui tomberaient avant que je ne sois en danger.
Arith exécuta une petite course avant de s’élancer vers le ciel, puis il déploya ses grandes ailes transparentes. Ce fut l’expérience la plus exaltante que j’eusse jamais vécue, et j’enviai de nouveau les chevaliers-dragons tandis qu’Arith nous emportait toujours plus haut. La houppelande n’était pas superflue, ni la protection des corps chauds devant et derrière moi.
M’barak dut percevoir ce que je ressentais, car il tourna la tête et me fit un grand sourire satisfait.
— Tenez-vous bien, Rill, nous plongeons dans l’Interstice, hurla-t-il.
Du moins, c’est ce que je crois qu’il cria, car le vent du vol emporta sa voix.
Si voler à dos de dragon est exaltant, plonger dans l’Interstice est la terreur à l’état pur. Noir, néant, froid intense et douloureux. Seule l’idée que les dragons et leurs maîtres se livraient journellement à cet exercice sans dommages m’empêcha de crier de frayeur. Juste comme j’étais persuadée que j’allais suffoquer, Arith surgit dans le soleil, guidé par cet instinct unique qu’ont les dragons de leur destination. Puis j’eus autre chose à penser qu’à ce si bref passage dans les ténèbres de l’Interstice.
Je n’étais jamais venue au Fort de Ruatha, mais Suriana m’en avait envoyé d’innombrables dessins et m’en avait souvent décrit les agréments. Le Grand Fort, taillé dans la pierre vive de la falaise, ne pouvait guère changer extérieurement, mais il était cependant complètement différent des croquis de Suriana. Elle m’avait tant parlé de l’atmosphère plaisante de Ruatha, de son hospitalité, de la chaleur humaine et de l’amitié qui y régnaient, si différentes de la froide réserve de Fort. D’après elle, Ruatha bourdonnait toujours de vie, avec les invités et la parentèle toujours en mouvement. Elle m’avait décrit les prairies, le champ de courses, les champs ravissants bordant la rivière. Elle n’avait pas vécu pour décrire les immenses tumulus funéraires ou le cercle de terre calcinée, les débris des chariots et les effets personnels éparpillés le long de la route où s’étaient si récemment dressées les échoppes de la Fête, décorées de bannières et bruissantes d’activité.
J’étais comme frappée par la foudre, et à peine consciente du choc que subirent aussi les deux frères. Heureusement, M’barak avait du tact et s’abstint de tout commentaire tandis qu’Arith planait au-dessus du Fort désolé. Je vis quand même quelque chose de réconfortant : cinq personnes assises dans la cour, à l’évidence en train de se chauffer au soleil.
— Ça fait deux dragons maintenant, mon frère, dit avec satisfaction celui assis immédiatement derrière moi.
Regardant un peu plus loin, je vis un grand bronze déposer des passagers devant la large entrée des écuries. Le bronze décolla comme Arith survolait des champs labourés. Le soleil faisait luire sa robe et ses ailes, puis il disparut. Arith se posa exactement à l’endroit que le bronze venait de quitter.
— Moreta ! s’écria M’barak en faisant de grands gestes.
Une femme de haute taille, aux cheveux blonds courts et bouclés, se tourna vers lui. La Dame du Weyr de Fort était bien la dernière personne que je m’attendais à rencontrer à Ruatha.
Je n’oublierai jamais que j’eus cette occasion de revoir Moreta, et en ce moment particulier, le visage doré de soleil et empreint d’une sérénité intérieure que je ne devais comprendre que beaucoup plus tard. Je l’avais, bien sûr, vue au Fort de Fort, en sa qualité de Dame du Weyr de Fort, charge qu’elle avait assumée lors de la retraite de Leri. Mais ses visites étaient rares — réservées aux événements officiels — de sorte que, bien que m’étant déjà trouvée avec elle dans le Grand Hall, je ne lui avais jamais parlé. J’avais eu l’impression qu’elle était timide ou réservée, mais il faut dire que Tolocamp parle toujours si abondamment et pompeusement qu’elle ne devait guère avoir eu l’occasion de placer un mot.
— Vite !
La voix de M’barak me tira de mes réflexions.
— J’ai besoin d’aide pour décharger ces stupides bouteilles, et j’amène des gens qui s’y connaissent en coureurs. Et il faut faire vite, parce que je dois me préparer pour la Chute. F’neldril m’écorchera vif si je suis en retard !
Deux hommes et une mince jeune fille brune sortirent de l’ombre pour venir l’aider. Je reconnus immédiatement Alessan, et je supposai que la jeune fille était sa sœur survivante, Oklina. L’autre était en bleu harpiste. Les frères démontèrent rapidement, et j’aidai M’barak à leur passer d’abord les fournitures que j’apportais, puis les bocaux de verre dont aucun ne s’était cassé pendant le voyage.
— Si vous voulez bien descendre, Moreta pourra monter, suggéra M’barak, avec un grand sourire pour excuser sa hâte.
Ainsi, pour la première fois, je changeai de place avec Moreta. J’aurais préféré prolonger ce contact, car elle avait un air et des manières qui donnaient envie de la connaître mieux. Elle semblait beaucoup moins distante qu’à Fort. Pendant qu’Arith faisait sa petite course préparatoire, Moreta se retourna pour jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. Mais ce ne pouvait pas être moi qu’elle regardait.
Me retournant, je vis Alessan, la main en visière sur le front, qui les suivait des yeux jusqu’à ce qu’ils disparaissent dans l’Interstice. Puis il sourit, nous incluant tous les trois dans sa bienvenue, et nous tendit amicalement la main.
— Vous venez nous aider à nous occuper des coureurs ? M’barak ne vous a-t-il rien caché de la situation désastreuse de Ruatha ?
D’abord, je crus qu’il était amer, puis je compris qu’il regardait la situation en face, tout simplement. Il avait un humour assez caustique, mais Suriana, me préparant à cette visite à Ruatha si longtemps projetée, m’en avait avertie. Que penserait-elle de voir arriver sa sœur adoptive en cet équipage ?
— Bestrum nous envoie, Seigneur Alessan, avec ses condoléances et ses salutations, dit le plus grisonnant des deux hommes. Je m’appelle Pol, et mon frère, c’est Sal. Nous aimons les coureurs par-dessus tout.
Alessan tourna vers moi ses yeux verts et souriants, et tout ce que Suriana m’avait dit de lui se mit à tourbillonner dans ma tête. Mais les portraits de lui qu’elle avait dessinés ne lui rendaient pas justice, ou alors, il avait beaucoup changé et n’avait plus grand-chose en commun avec le jeune homme plutôt désinvolte des croquis. Ses yeux et sa bouche avaient maintenant plus de caractère — et aussi, ils étaient empreints d’une tristesse ineffable que n’arrivait pas à dissimuler son sourire de bienvenue — une tristesse qui s’estomperait mais ne disparaîtrait jamais tout à fait. Il était mince, amaigri par la fièvre ; les os de ses larges épaules pointaient à travers sa tunique et ses mains étaient rudes et calleuses, gercées et craquelées, plus semblables à des mains de servante que de Seigneur Régnant.
— Je m’appelle Rill, dis-je, pour me ramener au présent et ne pas provoquer de questions. J’ai toujours soigné les coureurs. J’ai aussi un peu d’expérience des soins à donner aux humains, et je sais concocter toutes sortes de remèdes avec des herbes, des racines et des tubercules. De plus j’apporte des fournitures avec moi.
— Auriez-vous quelque chose pour les quintes de toux ? demanda la jeune fille, ses grands yeux noirs brillants comme des escarboucles.
Ce n’était sans doute pas moi ni mes provisions de sirop qui lui faisaient ainsi briller les yeux, mais je ne sus que beaucoup plus tard comment ces gens venaient de passer l’heure précédente, qui s’était terminée quelques instants avant mon arrivée.
— J’en ai en effet, dis-je, soulevant mes sacs pleins de bouteilles de tussilage.
— Bestrum voudrait savoir si son fils et sa fille ont survécu, demanda Pol tout de go, se balançant d’un pied sur l’autre avec embarras, tandis que son frère évitait de poser les yeux sur Alessan.
— Je consulterai les rapports, dit doucement le harpiste, mais nous avions tous remarqué que le visage d’Alessan s’était assombri, malgré son sourire.
Oklina étouffa un petit cri.
— Je m’appelle Tuero, reprit doucement le harpiste avec un sourire pour nous rassurer tous. Alessan, qu’est-ce qu’on fait maintenant ?
Et ainsi, Tuero détourna habilement notre esprit du passé douloureux pour le concentrer sur l’avenir. Bientôt, personne n’eut plus le temps de penser au passé ou à l’avenir, totalement concentré sur le présent.
Alessan nous expliqua rapidement ce qu’il y avait à faire. D’abord, il fallait transporter au deuxième niveau les quelques patients qui demeuraient encore dans l’infirmerie du Grand Hall. Puis il fallait laver à fond le Hall avec de la solution de racine rouge, dit-il, me regardant tout spécialement, et pensant raisonnablement que je pouvais aider à cette tâche. Enfin, il reporta les yeux sur Pol et Sal.
— Il faut faire suffisamment de sérum pour inoculer les coureurs, termina-t-il, se tournant pour montrer les pâtures. Nous prendrons du sang à ceux qui ont survécu à la peste.
Pol interrompit son hochement de tête et regarda son frère à la dérobée. Je dois reconnaître que la vue des coureurs me stupéfia. La plupart étaient étiques, avec un squelette menu, l’arrière-train assez haut, le cou mince, et ils étaient beaucoup trop décharnés pour avoir la moindre ressemblance avec les bêtes rudes, vigoureuses et bien en chair qui avaient toujours fait la fierté du Fort de Ruatha. Certains n’étaient que des sacs d’os sur pattes. Alessan remarqua notre consternation.
— La plupart des bêtes sélectionnées par mon père sont mortes de la peste, dit-il d’un ton détaché, nous indiquant par là la conduite à suivre. Ceux que j’avais sélectionnés pour courir vite sur de courtes distances se sont révélés résistants, comme certains demi-sang amenés par nos invités.
— Quelle pitié, quelle pitié, murmura Pol, secouant sa tête grisonnante. Son frère l’imita.
— Oh, je pourrai reconstituer les troupeaux de bêtes de trait et de bât. Connaissez-vous mon chef d’écuries ? demanda Alessan aux deux frères.
Ils s’éclairèrent et hochèrent la tête avec plus d’enthousiasme.
— Il avait quelques juments gravides et un jeune étalon dans les prairies de montagne. Ils ont survécu, et la souche n’est donc pas anéantie. Je pourrai reconstituer les troupeaux,
— Bonne nouvelle, Seigneur, bonne nouvelle, dit Sal, qui semblait s’adresser davantage aux coureurs qu’à Alessan.
— Mais.., reprit Alessan avec un sourire d’excuse aux deux hommes,… avant de pouvoir leur tirer du sang pour le sérum, il nous faut d’abord nettoyer à fond les écuries pour travailler dans un local totalement dépourvu de contamination.
Pol commença à retrousser ses manches.
— Mon frère et moi, nous ferons n’importe quoi pour vous aider, Seigneur. Ce ne sera pas la première fois que nous récurons une écurie.
— Alors, c’est parfait, dit Alessan en souriant. Parce que si c’est mal fait la première fois, la compagnonne Desdra nous obligera à recommencer jusqu’à ce que ce soit parfait ! Elle viendra demain vérifier les résultats de notre travail !
Quand on arriva dans la cour précédant le Fort, Tuero, un certain Deefer, cinq pupilles et quatre petits vassaux convalescents construisaient un étrange engin à partir de roues de chariots.
— Nous avons plusieurs de ces centrifugeuses, qui nous servent à séparer le sérum miracle du sang, nous dit Alessan.
Les frères hochèrent la tête, comme s’ils comprenaient ce qu’il voulait dire, quoique Sal eût l’air quelque peu étonné et confus.
Oklina vint à notre rencontre dans le Hall, à la tête d’une procession de servantes chargées de bassines, de serpillières et de balais. Elle portait elle-même des bidons, que je reconnus pour ceux dans lesquels on stocke les puissants liquides nettoyants. Tous, on retroussa nos manches et je remarquai alors que les mains d’Alessan étaient déjà rouges de soleil, avec une rougeur moins prononcée sur les bras. Puis on se mit tous à frotter.
On frotta jusqu’à l’allumage des paniers de brandons, on frotta en grignotant des friands d’une main, essayant d’ignorer le vague goût de détergent que donnait la racine rouge à tout ce qui se trouvait dans ses parages. On frotta jusqu’au moment où l’on dut remplacer les premiers paniers de brandons.
Alessan dut me secouer plusieurs fois avant que je m’arrête, réalisant que les autres avaient déjà interrompu le travail.
— Vous dormez debout et vous frottez toujours, Rill, dit-il d’un ton légèrement railleur qui amena sur mes lèvres un sourire penaud.
J’eus à peine la force de suivre Oklina au premier jusqu’à la chambre qu’elle me destinait. Je me souviens lui avoir souhaité le bonsoir en refermant la porte. Je savais que j’aurais dû préparer quelques mots d’explication pour Desdra le lendemain, afin qu’elle ne révèle pas ma véritable identité, mais à l’instant où je m’écroulai sur le lit, je m’endormis.