5.

15.3.43 

Les tambours m’éveillèrent à l’aube, car, dans mon ivresse, j’avais oublié de me boucher les oreilles. Puis leur message me réveilla complètement — douze escadrilles avaient combattu les Fils à Igen, avec succès. 

Comment le Weyr d’Igen avait-il pu aligner douze escadrilles, alors que la moitié des chevaliers-dragons avaient contracté la peste, et que beaucoup étaient morts ? 

Ils ne pouvaient pas avoir constitué plus de neuf escadrilles, si le nombre des pertes communiqué était exact, et ils n’auraient eu aucun avantage à farder la vérité en ces terribles circonstances. 

Je me levai, m’habillai, et descendis aux cuisines, surprenant les servantes qui faisaient infuser les premières urnes de klah. Son odeur aromatique était reconstituante en elle-même, et la première tasse de la journée, toujours la meilleure, me redonna du courage malgré mon abattement et ma douleur. Je remuais le porridge quand Felim entra, son visage s’éclairant à ma vue, puis s’assombrissant à mesure qu’il approchait. 

— J’ai envoyé au camp des paniers entiers de nourritures auxquelles personne n’avait touché, Dame Nerilka. Le dîner n’était pas bon ? 

— Peu d’entre nous avaient le cœur à manger, Felim. Tu n’es pas en cause. 

Elle s’est plainte que je n’aie pas servi un assez grand choix de sucreries, dit-il, l’air outragé. Est-ce qu’elle sait dans quelles conditions je travaille ? Je ne peux pas faire des miracles. Aucun apprenti ou compagnon n’est capable de confectionner tant de confiseries avec une heure seulement de préavis, et dans les quantités exigées ces temps-ci. 

Je lui murmurai des paroles conciliantes, plus pour apaiser sa dignité offensée que pour excuser Anella à ses yeux. Un cuisinier mécontent pouvait causer de réels problèmes dans un Fort de la taille du nôtre. Qu’Anella apprenne par ses propres fautes, et découvre à ses dépens, quel dur travail incombait à la Dame du Fort. 

C’est alors seulement que je réalisai ce que signifiait la proclamation de mon père : elle était Dame du Fort, avec tous les privilèges et honneurs attachés à cette charge, et qui avaient été l’apanage de ma mère. Mais certains biens personnels de ma mère ne pouvaient pas tomber entre ses mains. Après quelques paroles apaisantes à Felim, pour nous assurer un dîner acceptable, je me ruai dans le bureau de ma mère, au niveau supérieur. 

Là, je pris ses journaux intimes, et les notes qu’elle rédigeait sur telle personnalité ou tel serviteur ses filles connaissaient depuis toujours l’existence de ces écrits, et faisaient de leur mieux pour ne pas y figurer trop souvent. Ils constitueraient une lecture inappréciable pour Anella, et horriblement embarrassante pour nous, non seulement parce qu’ils révélaient nos peccadilles d’enfants, mais aussi les problèmes de nos parents du deuxième. Maman avait quelques bijoux et pierres précieuses qui étaient sa propriété personnelle et non celle du Fort, et qui devaient revenir de droit à ses filles survivantes. Je doutais qu’Anella ait la probité de les distribuer, et c’est pourquoi je m’en chargeai à sa place. 

Si Anella pensait que ces choses avaient été enlevées, elle les chercherait sans doute, c’est pourquoi je me rendis dans les dépenses et cachai les deux sacs de journaux et le petit paquet de bijoux tout en haut d’une étagère poussiéreuse. Anella était plus petite que moi. 

J’allais sortir quand Sim m’intercepta. 

— Dame Nerilka, elle demande une Dame Nalka. 

— Vraiment ? Eh bien, il n’y a personne de ce nom au Fort, n’est-ce pas ?  

Sim battit des paupières, troublé. 

— Ce n’est pas de vous qu’elle veut parler, Dame Nerilka ? 

— Peut-être, mais tant qu’elle n’aura pas appris mon nom correctement, je ne suis pas obligée de répondre, n’est-ce pas, Sim ? 

— Pas si vous le dites, Dame Nerilka. 

— Retourne donc près d’elle et dis-lui que tu n’as pas trouvé Dame Nalka dans le Fort. 

— C’est ce que je dois faire ? 

— C’est ce que tu vas faire. 

Il s’éloigna d’un pas lourd, grommelant qu’il n’avait pas trouvé Dame Nalka — pas de Dame Nalka — dans le Fort. C’est ce qu’il allait dire. Pas de Dame Nalka dans le Fort. 

Je traversai la cour et me rendis à l’Atelier des Harpistes. Anella avait peut-être en tête des choses plus importantes que les réserves pharmaceutiques, mais quelqu’un finirait bien par l’informer que c’était Dame Nerilka qu’elle cherchait. Elle avertirait mon père de mon insolence, sans aucun doute. Et j’étais certaine qu’une fois sorti de son isolement, il ne manquerait pas de m’infliger un sévère châtiment. Alors, autant le mériter. En attendant, j’avais le droit de disposer des remèdes à ma guise, et j’étais bien résolue à en faire bénéficier les guérisseurs. 

Un jeune et joyeux apprenti m’orienta vers les cuisines, et j’y dirigeai mes pas, me disant que ces temps-ci je passais vraiment beaucoup de temps dans les cuisines. 

— J’ai besoin de bocaux stérilisés, et cela signifie qu’on doit les faire bouillir pendant quinze minutes et ne pas lésiner sur le sable, disait Desdra à un compagnon. Maintenant, je… Dame Nerilka ! 

Il y avait dans toute sa personne une allégresse totalement absente la veille.  

— Maître Capiam va mieux ? 

— Il est redevenu lui-même. Tous les malades atteints de cette peste n’en meurent pas. Vous avez des malades au Fort ? 

— Si vous parlez de mon père, il reste dans ses appartements mais il est suffisamment en forme pour donner des ordres. 

— Il paraît. 

A son sourire ironique, je compris qu’elle trouvait inconvenant le changement imposé. 

— Tant que je suis en charge de la pharmacie, avez-vous besoin de quelque chose ? 

Desdra se retourna pour surveiller le compagnon, manifestement occupée de problèmes plus pressants. Puis elle revint à moi avec un sourire. 

— Savez-vous faire les décoctions, les infusions, les mélanges ? 

— Je fournis à tous nos besoins pharmaceutiques. 

— Alors, préparez un sirop pour la toux, du tussilage de préférence. Attendez, je vais vous donner la recette que je trouve la plus efficace. 

Un morceau de parchemin dans une main, un fusain dans l’autre, elle me griffonna hâtivement mais lisiblement la liste des ingrédients, assortie des quantités. 

— N’ayez pas peur d’ajouter de l’herbe analgésique — c’est la seule chose qui calme les terribles quintes de toux. 

Distraite par ma présence, elle dut consulter une autre liste qu’elle avait à la main. 

— Votre mère a-t-elle… oh, je vous demande pardon. 

Elle me toucha la main pour s’excuser, les yeux désolés de m’avoir causé de la peine. 

— Avez-vous une soupe reconstituante ? Il nous en faudra des bassines. 

Je pensai à la réaction de Felim à cette nouvelle et bizarre exigence, puis je me dis qu’on pouvait se servir de la petite cuisine de nuit, et que toutes sortes de restes pouvaient entrer dans la composition d’une bonne soupe. La petite cuisine intérieure surchauffée, c’était bien le dernier endroit où Anella viendrait me chercher. 

— Faites bouillir la soupe jusqu’à ce qu’elle se transforme en gelée. C’est plus facile à transporter. 

Elle gardait un œil sur les sabliers, indiquant la fin proche des quinze minutes d’ébullition. 

Je la laissai à sa tâche, espérant qu’elle était de bon augure. Je sentais chez Desdra une exaltation contenue qui ne devait pas venir seulement de la guérison de maître Capiam. Est-ce qu’elle concoctait un remède ? 

Heureusement, il me fallut toute la journée pour préparer le sirop et la soupe de Desdra. Le tussilage adoucissait effectivement la muqueuse de la gorge. J’améliorai le goût avec un parfum inoffensif et j’emplis deux grandes bonbonnes de ma mixture, en en réservant une grande bouteille pour l’usage du Fort, au cas où. J’écrivis une note sur le sirop dans les Archives. 

Quand, avec Sim, j’apportai à l’atelier le produit de mes efforts de la journée, il y régnait la même excitation contenue remarquée le matin chez Desdra, mais je ne pus rien tirer du compagnon qui me prit des mains mes bonbonnes de sirop et de soupe. Il me remercia avec effusion, mais il avait manifestement d’autres tâches plus urgentes. 

Avoir envie d’aider, être capable d’aider et ne pas trouver preneur, c’était bien dur, me dis-je, revenant vers le Fort dans la nuit. Il y avait de la lumière dans les appartements de mon père, et dans ceux qui avaient été occupés par ma mère, mais personne à la fenêtre pour épier les moindres manquements à des règles stupides. 

Par-dessus mon épaule, je jetai un regard vers l’infamant camp d’internement, et vis les gardes faire leur ronde entre les poteaux des paniers de brandons. Etait-ce les internés qui profiteraient de mon sirop et de ma soupe ? Dans ce cas, je n’avais pas perdu ma journée. Réconfortée à cette idée, je rentrai au Fort.