5

 

Le jour de l’An était passé, la mer houleuse faisait entendre son bruit de plein hiver. Sur la terre ferme, le vent était relativement faible.

— Eh bien, par une nuit si froide, vous vous êtes donné la peine… ! dit en guise d’accueil l’hôtesse des « Belles Endormies », en tirant le verrou du portail.

— C’est parce qu’il fait froid que je suis venu, ne pensez-vous pas ? dit le vieil Eguchi. Par une froide nuit comme celle-ci, dans la chaleur d’un jeune corps, mourir subitement, ne serait-ce pas le paradis pour un vieillard ?

— Vous dites des choses déplaisantes !

— Bah ! Le vieillard est le voisin de la mort !

Le salon habituel du premier étage était chauffé par un radiateur. La femme, comme les autres fois, prépara un thé agréable.

— Qu’est-ce donc, on dirait un courant d’air ? dit Eguchi.

— Hein ? fit la femme en regardant autour d’elle. Il n’y a pas de courant d’air !

— N’y aurait-il pas un fantôme dans la pièce ?

La femme eut un tressaillement des épaules et regarda le vieillard. Son visage avait perdu toute couleur.

— Ne voulez-vous pas me donner une autre tasse de thé bien pleine ? Pas la peine de refroidir l’eau ! Versez-la-moi bouillante ! dit le vieillard.

La femme, tout en faisant comme il le demandait, dit d’une voix glacée :

— Auriez-vous entendu dire quelque chose ?

— Ben voyons !

— Ah bon ! Et bien que le sachant, vous êtes revenu ? Avait-elle senti qu’Eguchi était au courant, toujours est-il qu’elle ne semblait faire aucun effort pour dissimuler davantage, mais elle avait l’air réellement contrariée.

— Vous avez pris la peine de venir, mais puis-je vous demander de repartir ?

— Puisque je suis venu sachant tout, que vous importe ?

— Hi, hi, hi… Si les diables riaient, cela devait sonner ainsi.

— En tout cas, un accident de ce genre peut toujours se produire ! Car l’hiver est dangereux pour les vieillards… Si vous fermiez la maison, au moins pendant les grands froids ?

— …

— J’ignore quelle sorte de vieillards viennent ici, mais à supposer qu’une seconde, une troisième mort suivent, vous-même, vous ne vous en tireriez pas à bon compte !

— Ces choses-là, allez les dire au patron ! En quoi serais-je coupable, moi ? dit la femme dont le visage était devenu plus terreux encore.

— Coupable, vous l’êtes ! N’avez-vous pas transporté le cadavre du vieillard dans une auberge d’une station thermale voisine ? Secrètement, dans l’ombre de la nuit… Vous y avez certainement prêté la main, vous aussi !

La femme, les deux mains crispées sur ses genoux, s’était raidie :

— C’est pour la réputation du vieux monsieur !

— La réputation ? Les morts ont-ils une réputation ? Soit, admettons que c’était pour sauver les apparences. Dans l’intérêt de la famille peut-être, plutôt que pour le vieux qui est mort. Encore que cela puisse paraître bien vain… Cette auberge-là et cette maison-ci ont-elles le même propriétaire ?

La femme ne répondit pas.

— Que le vieillard était mort ici, aux côtés d’une fille nue, les journaux ne l’auront probablement pas révélé, je suppose, n’est-ce pas ? Si j’avais été ce vieux-là, j’ai l’impression que j’aurais été plus heureux si on m’avait laissé ici, au lieu de me transporter ailleurs.

— On ferait une autopsie, il y aurait une enquête avec toute sorte de tracasseries, et puis, comme la chambre est un peu bizarre, il pourrait même en résulter quelques ennuis pour les autres messieurs qui nous font l’honneur de nous accorder leur clientèle. Et pour les petites aussi…

— La fille aura dormi sans doute, ignorant que le vieillard était mort. Quand bien même le défunt se serait débattu quelque peu, il n’y aurait pas eu là de quoi la réveiller.

— Non, pour cela… Et pourtant, en admettant que le vieux monsieur soit mort ici, c’est la fille qu’il faudrait emporter et cacher quelque part. Et même alors, il me semble qu’on découvrirait par certains indices qu’il avait eu une femme à ses côtés.

— Comment, vous avez lâché la fille ?

— Mais n’est-ce pas cela qui serait devenu criminel pour de bon ?

— Que le vieillard mort se refroidisse, ne suffisait certainement pas à réveiller la fille.

— Non !

— Elle ne s’est donc pas du tout aperçue que le vieillard était mort à ses côtés ? insista Eguchi. Après la mort du vieil homme, combien de temps s’était-il passé pendant lequel la fille profondément endormie était restée blottie contre le cadavre glacé ? Elle avait ignoré de même qu’on emportait le corps.

— En ce qui me concerne, la tension est bonne et le cœur solide, rien à craindre donc ; mais si par extraordinaire il m’arrivait un accident, ne pourriez-vous pas me laisser aux côtés de la fille au lieu de me porter dans quelque auberge thermale ?

— Vous en avez de bonnes ! dit la femme précipitamment. Allez-vous-en, je vous en prie ! Si c’est pour dire des choses pareilles !

— Je plaisantais ! dit le vieil Eguchi en riant. Comme il l’avait dit à la femme, il n’avait aucune raison de penser qu’une mort subite le menaçât.

Quoi qu’il en soit, l’annonce dans les journaux des funérailles du vieillard qui était mort ici portait simplement : « Décédé subitement. » Eguchi avait rencontré le vieux Kiga sur les lieux de la cérémonie funèbre, et c’est par ce que celui-ci lui avait glissé à l’oreille qu’il avait su les détails. Il était mort d’une angine de poitrine, mais :

— Cette auberge thermale, n’est-ce pas, ce n’était pas un endroit du genre de ceux que fréquentait cet homme-là ; Il avait ses habitudes ailleurs, lui avait raconté le vieux Kiga. C’est pourquoi il s’est trouvé des gens pour insinuer que Monsieur le Directeur Fukura était mort en bonne fortune. Bien entendu, ces gens-là ignorent tout des circonstances réelles.

— Hum !

— Peut-être faut-il dire qu’il est mort en pseudo-bonne fortune, car ce n’était pas véritablement cela, et il a dû souffrir davantage. Pour moi qui étais en bons termes avec le directeur Fukura, une idée me trottait par la tête que je suis allé vérifier tout de suite. Cependant, il n’avait rien dit à personne. Et sa famille même ne sait rien. Les annonces dans les journaux étaient curieuses, n’est-ce pas ?

Il y avait eu deux annonces, l’une à côté de l’autre. La première était au nom de son fils et de sa femme. L’autre avait été insérée par sa société.

— C’est que Fukura était comme ceci ! dit Kiga et, du geste, il dessina un cou épais, une poitrine large et un ventre particulièrement rebondi. Tu ferais bien de te surveiller, toi aussi !

— Pour moi, il n’y a rien à craindre de ce genre !

— Quoi qu’il en soit, on n’en a pas moins transporté cet énorme cadavre de Fukura, en pleine nuit, jusqu’à cette auberge thermale !

Qui l’avait transporté ? Bien entendu, on avait dû utiliser une voiture, mais le vieil Eguchi se sentait plutôt mal à l’aise en l’imaginant.

— Pour cette fois-ci, rien ne paraît avoir transpiré, mais moi je ne peux m’empêcher de penser que s’il arrive des choses comme celle-là, la maison en question n’en a plus pour bien longtemps ! avait murmuré le vieux Kiga à la cérémonie funèbre.

— Bien possible ! avait répondu le vieil Eguchi.

Cette nuit, pensant qu’il était au courant de l’accident, la femme n’avait pas cherché à dissimuler, mais elle se tenait soigneusement sur ses gardes.

— La fille n’en a-t-elle réellement rien su ? lui demanda perfidement le vieil Eguchi.

— Il n’y avait pas de raison pour qu’elle le sache, toutefois le vieux monsieur semble avoir un peu souffert, car elle portait des égratignures du cou à la poitrine. Comme elle ne s’était rendu compte de rien, le lendemain, quand elle a ouvert les yeux, elle a dit : « Ah ! le vilain bonhomme ! »

— Le vilain bonhomme ? Quand c’étaient les souffrances de l’agonie !

— On ne peut vraiment parler de blessures. Par-ci, par-là, c’était couleur de sang, rouge et enflé.

La femme semblait maintenant disposée à tout raconter au vieil Eguchi. Mais arrivé à ce point, celui-ci avait perdu toute envie d’en entendre davantage. Dans tout cela, il n’y avait jamais qu’un vieil homme mort subitement. Peut-être même avait-il eu une mort heureuse. La seule chose qui offusquât l’imagination d’Eguchi, c’était le transport jusqu’à l’auberge thermale de l’énorme cadavre dont lui avait parlé Kiga, mais :

— La mort d’un vieux gâteux, ce n’est pas beau à voir, n’est-ce pas ? Bah, peut-être était-ce bien proche d’une fin heureuse… Et puis non, ce vieux-là s’en est certainement allé dans un monde démoniaque.

— …

— Sa partenaire était-elle une fille que je connais ?

— Cela, je ne peux pas vous le dire !

— Allons donc !

— Comme elle a gardé des marques rouges du cou à la poitrine, on l’a mise au repos jusqu’à ce qu’elles aient complètement disparu…

— Je prendrais bien une autre tasse de thé. J’ai soif !

— Oui. Je vais changer le thé.

— Après un incident de ce genre, à supposer même que vous parveniez à étouffer l’affaire d’un bout à l’autre, cette maison n’en aura plus pour longtemps, ne croyez-vous pas ?

— Serait-il possible ? dit la femme tranquillement et, sans lever la tête, elle versa le thé. Monsieur, une nuit comme celle-ci, les fantômes se promènent !

— Eh bien, moi, j’ai envie de parler sérieusement avec un fantôme !

— Et de quoi, s’il vous plaît ?

— De la pitoyable vieillesse de l’homme, tiens !

— Cette fois, vous plaisantez !

Le vieillard aspira le thé parfumé.

— C’était une plaisanterie, vous l’avez bien compris, mais des fantômes, j’en ai aussi qui habitent en moi. Et vous en avez, vous aussi, en vous-même, dit le vieil Eguchi, la main droite étendue en direction de la femme.

« Mais au fait, comment avez-vous su que ce vieillard était mort ? demanda-t-il.

— Il m’avait semblé entendre un curieux grognement, et je suis montée voir au premier. Le pouls et la respiration étaient arrêtés.

— Et la fille n’en savait rien ! répéta le vieillard.

— Puisqu’on s’est arrangé pour qu’elle ne puisse se réveiller pour si peu !

— Pour si peu ?… Il n’y a pas de raison non plus qu’elle se soit aperçue qu’on emportait le cadavre du vieux.

— Non !

— Dans ce cas, le plus sinistre, c’est la fille !

— Il n’y a rien de sinistre à cela ! Au lieu de dire des insanités, monsieur, dépêchez-vous donc de vous retirer dans la chambre voisine, je vous en prie ! Vous est-il déjà arrivé avant cela de trouver sinistre une petite qui dort ?

— Que la fille soit jeune, peut-être est-ce là ce qui est sinistre pour un vieillard !

— Qu’est-ce que vous racontez là… ! dit la femme avec un mince sourire, puis elle se leva et, entrouvrant la porte de communication : « Ça dort bien en vous attendant, alors, s’il vous plaît… Ah ! oui, la clé ! dit-elle et, la tirant de sa ceinture, elle la lui tendit. Ah, au fait, j’avais oublié de vous le dire, mais c’est que, cette nuit, elles sont deux !

— Deux ?

Le vieil Eguchi avait sursauté, mais il se demanda si, par hasard, ce n’était pas parce que la nouvelle de la mort subite du vieux Fukura s’était répandue parmi les filles.

— S’il vous plaît ! répéta la femme, et elle s’en alla.

Eguchi ouvrit la porte, mais la curiosité et la honte de la première fois s’étaient bien émoussées déjà ; malgré cela, il eut un mouvement de surprise.

— Est-ce une apprentie aussi, celle-là ?

Cependant, à la différence de la « petite » apprentie de l’autre fois, celle-ci avait un air tout à fait sauvage. Cette allure sauvage lui fit presque oublier la mort du vieux Fukura. On l’avait étendue sur celle des deux couches placées côte à côte qui était la plus proche de l’entrée. Soit qu’elle ne fût pas habituée à des accessoires pour vieilles gens comme la couverture électrique, soit que son corps renfermât suffisamment de chaleur pour se moquer des froides nuits d’hiver, la fille avait repoussé la couverture jusqu’au milieu de la poitrine. Elle était étendue les bras en croix. Elle était couchée sur le dos, et les bras étaient écartés le plus qu’elle pouvait. Les aréoles des seins étaient larges, d’un noir violacé. Dans la lueur du plafond renvoyée par le velours cramoisi, leur couleur n’était pas belle, non plus que n’était belle la couleur de sa peau, du cou à la poitrine. Cependant elle avait un éclat noir. Il semblait qu’elle transpirait légèrement.

— C’est la vie même ! murmura Eguchi. Pour un vieillard de soixante-sept ans, une fille pareille respirait la vie. Eguchi douta un instant que ce fût une Japonaise. Signe qu’elle n’avait pas vingt ans, les mamelons n’étaient pas proéminents, encore que les seins fussent larges. Elle n’était pas grasse, et le corps avait un galbe ferme.

— Hum ! fit le vieillard, et il lui prit la main : les doigts étaient longs ainsi que les ongles. Le corps aussi devait être long, à la mode d’aujourd’hui. Au fait, comment pouvait être sa voix, comment ses intonations ? À la radio ou à la télévision, il y avait quelques femmes dont Eguchi aimait la voix, et quand ces actrices paraissaient, il lui arrivait de fermer les yeux pour les entendre seulement. Le vieillard ressentit vivement le désir d’entendre la voix de la fille endormie. Mais une fille qui ne pouvait être réveillée n’allait pas se mettre à parler sans façon. Que faudrait-il faire pour qu’elle veuille bien parler dans son sommeil ? Il est vrai que la voix est tout à fait différente dans le sommeil. Et du reste, la plupart des femmes disposent de plusieurs types de voix, mais celle-ci probablement n’en avait qu’une seule. À en juger par sa manière de dormir, elle était sans éducation et sans affectation.

Le vieil Eguchi, assis, jouait avec les ongles longs de la fille. Des ongles pouvaient-ils être aussi durs ? Étaient-ce là des ongles jeunes et sains ? La couleur du sang sous les ongles était vive. Il ne s’était pas aperçu jusque-là qu’elle portait un collier d’or, fin comme un fil. Le vieillard eut envie de sourire. Elle était, par cette nuit glaciale, découverte jusqu’au bas de la poitrine, et pourtant une fine sueur semblait perler sur son front, à la lisière des cheveux. Il tira son mouchoir de la poche et l’essuya. Une odeur lourde imprégna le mouchoir. Il lui essuya encore les aisselles. Comme il ne pouvait rapporter chez lui un mouchoir dans cet état, il le roula et le jeta dans un coin de la pièce.

— Tiens, elle a du rouge à lèvres ! murmura-t-il. C’était là sans doute chose naturelle, mais chez cette fille-là cela prêtait à sourire, et il y regarda d’un peu plus près.

« Aurait-elle été opérée d’un bec de lièvre ? »

Le vieillard alla ramasser le mouchoir qu’il avait jeté et en essuya les lèvres de la fille. Il n’y avait aucune trace d’opération. Ce n’était que le milieu de la lèvre supérieure qui se relevait pour former une ligne triangulaire nettement dessinée. C’était inattendu et charmant !

Le souvenir lui revint alors subitement d’un baiser, voilà plus de quarante ans. Eguchi, debout devant la fille, la tenait très légèrement par les épaules quand, à l’improviste, il avait avancé les lèvres. Elle les avait évitées en tournant la tête tantôt à droite, tantôt à gauche.

— Non, non ! Je ne le ferai pas ! avait-elle dit.

— Ah, ça va ! c’est fait !

— Moi, je ne l’ai pas fait !

Eguchi avait essuyé ses propres lèvres et lui avait montré son mouchoir qui portait des traces rougeâtres.

— Tu ne l’as pas fait ? Tiens !…

La fille avait pris le mouchoir, l’avait regardé, puis, sans mot dire, l’avait fourré dans son sac à main.

— Moi, je ne l’ai pas fait ! avait-elle répété, et baissant la tête, les larmes aux yeux, elle s’était tue. Après cela, il ne l’avait jamais revue. – Qu’avait-elle bien pu faire de ce mouchoir ? Et puis non, qu’importait le mouchoir ! Aujourd’hui, quarante et quelques années plus tard, cette fille-là était-elle encore en vie ?

Jusqu’à cet instant où il avait aperçu le charmant triangle que formait la lèvre supérieure de la fille endormie, combien d’années s’étaient-elles écoulées pendant lesquelles il avait totalement oublié celle-là ? S’il abandonnait son mouchoir au chevet de celle-ci, elle y trouverait du rouge, et comme son propre rouge à lèvres était enlevé, à son réveil elle penserait qu’on lui avait dérobé un baiser. Il était évident que dans cette maison un baiser était dans les choses permises aux clients. Il n’y avait aucune raison de l’interdire. Pour le plus gâteux des hommes, un baiser reste dans les choses possibles. Le seul ennui était que la fille ne pouvait ni l’éviter, ni en être consciente. Ces lèvres endormies, peut-être étaient-elles froides et insipides. Les lèvres d’une femme morte, mais aimée, eussent sans doute suscité un frisson d’amour bien plus intense. Quand Eguchi évoquait la vieillesse misérable de ceux qui fréquentaient la maison, il perdait toute envie de les imiter sur ce point.

Cependant, la forme insolite des lèvres de la fille de cette nuit le stimulait plutôt. Était-il possible qu’il existât des lèvres pareilles, se demandait le vieillard, et de la pointe du petit doigt il effleura le milieu de la lèvre supérieure. Elle était sèche. La peau en semblait épaisse. Mais la fille se mit à lécher ses lèvres et ne s’arrêta qu’elles ne fussent humectées. Eguchi retira le doigt.

— Cette petite, embrasse-t-elle donc même en dormant ?

Il se contenta cependant de lui caresser furtivement les cheveux autour de l’oreille. Ils étaient épais et raides. Le vieillard se leva pour se changer.

— Aussi solide que tu sois, si tu restes comme cela, tu vas t’enrhumer ! dit-il, et il rentra les bras de la fille, puis il lui remonta la couverture sur la poitrine. Après quoi, il se serra contre elle. Elle se tourna vers lui et, avec un grognement, étendit les deux bras. Le vieillard avait été repoussé sans ménagement. La chose était si cocasse qu’il n’en arrêtait pas de rire.

— Eh bien, pour une apprentie, elle sait se défendre !

Elle avait été plongée dans un sommeil dont elle ne pouvait en aucun cas s’éveiller, et son corps était comme engourdi, de sorte que tout était possible avec elle, mais l’énergie nécessaire pour user de violence envers une fille dans cet état faisait désormais défaut au vieil Eguchi. Peut-être l’avait-il perdue depuis un moment déjà. À cause de son charme serein et de son docile consentement. À cause de l’intime abandon aussi de la femme. Il avait perdu la faculté de se jeter à perdre haleine dans l’aventure et la lutte. À présent, repoussé à l’improviste par la fille endormie, le vieillard, tout en riant, s’avisait de tout cela :

— C’est l’âge, somme toute ! murmura-t-il. Il n’était pas réellement qualifié encore pour venir ici, comme les vieux qui fréquentaient cette maison. Cependant, ce qui l’avait incité à se demander avec une acuité inhabituelle si ce qui lui restait de vie virile n’était pas insignifiant, c’était sans doute la présence de cette fille à la peau noire et luisante.

Faire violence à une fille pareille, voilà qui semblait de nature à réveiller sa jeunesse. Eguchi était un peu dégoûté de la maison des « Belles Endormies ». Mais plus il s’en dégoûtait, plus souvent il y venait. L’envie de faire violence à cette fille, de briser les interdits de cette maison, de détruire les plaisirs odieux et secrets des vieillards, et de rompre ainsi avec cet endroit, lui remuait le sang et l’excitait. Cependant violence et contrainte étaient inutiles. Il était probable qu’il ne trouverait aucune résistance dans le corps de la fille endormie. Il lui serait même facile sans doute de l’étrangler. Toute énergie l’avait abandonné. Le sentiment d’un néant obscur l’avait envahi. Le bruit des hautes vagues, proches pourtant, lui paraissait venir de loin. C’était dû aussi à l’absence de vent sur la terre ferme. Le vieillard songeait aux sombres abîmes de la nuit sur la mer ténébreuse. Il se souleva sur un coude et approcha son visage du visage de la fille. Elle avait une respiration épaisse. Il renonça à lui baiser la bouche et laissa retomber son coude.

Le vieil Eguchi était resté dans la position où l’avait placé la fille à la peau noire en le repoussant des bras, de sorte qu’il avait la poitrine découverte. Il se glissa auprès de l’autre fille. Celle-ci, qui lui tournait le dos, d’un coup de reins se retourna vers lui. D’une douceur accueillante jusque dans son sommeil, elle avait un charme délicat. L’une de ses mains vint se poser sur la hanche du vieillard.

— Voilà qui est parfait ! dit-il et, jouant avec les doigts de la fille, il ferma les yeux. Les doigts aux phalanges minces étaient flexibles, flexibles vraiment au point qu’il semblait qu’on pût les fléchir autant que l’on voulait sans les briser. Au point qu’il eût aimé les prendre dans sa bouche. Les seins étaient petits, mais ronds et fermes, et ils tenaient dans les paumes d’Eguchi. L’arrondi de la hanche avait une forme analogue. La femme est infinie, pensa le vieillard et, se sentant devenir triste, il ouvrit les yeux. La fille avait un long cou. Lui aussi était mince et beau. Il était mince et long, mais non pas tel que le voulait le goût japonais ancien. Il y avait un pli sur la paupière close, mais légèrement tracé, et peut-être disparaissait-il quand elle ouvrait l’œil ? Ou bien apparaissait ou disparaissait-il selon les moments ? Peut-être aussi un œil avait-il un pli et l’autre non ? Dans le reflet du velours qui entourait la chambre, l’on ne discernait pas la nuance exacte de sa peau, mais le teint du visage était plutôt couleur de blé, si le cou était blanc, et l’attache du cou de nouveau tirait sur la couleur du blé ; quant à la poitrine, elle était d’un blanc éclatant.

Il avait constaté que la fille noire était de taille élancée, mais celle-ci l’était certainement aussi. Eguchi tâtonna de la pointe du pied. Ce qu’il rencontra d’abord, ce fut la plante dure, à la peau épaisse, du pied de la fille noire. De plus, ce pied était moite. Le vieillard retira précipitamment le sien, mais il en éprouva une tentation. La partenaire du vieux Fukura qui était mort dans une crise d’angine de poitrine, n’était-ce pas cette fille noire, et ne serait-ce pas pour cela que cette nuit on les avait fait coucher à deux ? Cette idée le traversa soudain dans un éclair.

C’était cependant peu probable. N’avait-il pas entendu l’hôtesse lui dire à l’instant même que le vieux Fukura, en se débattant dans son agonie, avait couvert d’ecchymoses sa partenaire, du cou à la poitrine, et qu’on l’avait mise au repos en attendant que les marques disparaissent ? Eguchi, de la pointe de son pied, toucha une fois encore la plante du pied à la peau épaisse, puis il remonta à tâtons sur la peau noire.

Il en éprouva comme un frémissement qui semblait dire : « Ah, confère-moi la vertu magique de la vie ! » Elle rejeta la couverture – ou plutôt la couverture électrique qui était en dessous. Elle sortit une jambe qu’elle étendit. Le vieillard, pris de l’envie de pousser tout son corps sur les nattes glacées, la contempla, de la poitrine au ventre. Il posa son oreille sur le cœur de la fille et en écouta les battements. Il pensait les trouver amples et forts, or ils étaient étonnamment faibles et touchants. Et de plus, n’étaient-ils pas un peu irréguliers ? Peut-être n’était-ce qu’une impression due à l’oreille incertaine du vieillard.

— Tu vas t’enrhumer !

Eguchi recouvrit le corps de la fille, puis coupa le contact de la couverture de son côté. Le sentiment lui était venu que la vertu magique d’une vie de femme était bien peu de chose. S’il lui serrait le cou, que se passerait-il ? C’était une chose fragile. Et le geste était facile même pour un vieillard. Il essuya de son mouchoir la joue qu’il lui avait appliquée sur la poitrine. C’était comme si la moiteur de la peau de la fille s’était communiquée à la sienne. Et le bruit du cœur lui restait au fond de l’oreille. Le vieillard posa la main sur son propre cœur. Peut-être parce qu’il le tâtait lui-même, il lui sembla que celui-ci battait avec plus de vigueur.

Le vieil Eguchi tourna le dos à la fille noire et se retourna vers la fille délicate. Son joli nez, bien proportionné, parut à ses yeux presbytes plus élégant encore. Le cou incliné, mince, joli, long, en l’entourant de son bras glissé en dessous, il n’était pas impossible de l’attirer à lui. Tandis que le cou se mouvait avec souplesse, une odeur douce suivait son mouvement. Elle se mêla à l’odeur sauvage et forte de la fille noire derrière lui. Le vieillard se colla contre la fille blanche. Le souffle de celle-ci se fit rapide et court. Cependant, il n’avait pas à craindre qu’elle s’éveillât. Il resta un moment ainsi.

— Pardonne-moi, veux-tu ? Toi, la dernière femme de mon existence…

La fille noire, derrière lui, paraissait haleter. Il étendit la main à tâtons. Ce qu’il trouva était moite comme les seins.

— Calme-toi ! Entends les vagues de l’hiver et calme-toi ! dit-il, s’efforçant de modérer les battements du cœur.

— Cette fille est comme anesthésiée. On lui aura administré une substance toxique ou quelque drogue énergique. Et pourquoi fait-elle cela ? N’est-ce pas pour de l’argent ? Le vieillard essayait de s’en persuader, mais quelque chose le faisait hésiter. Il savait certes qu’il n’existait pas deux femmes semblables, mais cette fille était-elle assez folle pour oser affronter ce qui lui laisserait pour le reste de ses jours une tristesse déchirante, une blessure incurable ? Un homme de soixante-sept ans comme Eguchi est fondé à considérer que tous les corps de femmes se ressemblent. De plus, il n’y avait de la part de cette fille ni consentement, ni refus, ni réaction d’aucune sorte. La seule différence avec un cadavre était qu’un sang chaud, qu’un souffle vivant la traversait. Et puis non, tout de même, il y avait une différence essentielle avec un cadavre, à savoir que demain elle se réveillerait vivante. Cependant, il n’y avait de sa part ni amour, ni vergogne, ni peur. Après son réveil, il ne subsisterait en elle que haine et repentir. Elle ne saurait pas même qui était l’homme qui l’aurait déflorée. Elle ne pourrait que supposer qu’il s’agissait de l’un des vieillards. Probablement ne le dirait-elle même pas à l’hôtesse. Qu’il enfreigne les interdits de cette maison pour vieillards, comme sans aucun doute elle en garderait le secret, personne en définitive, hormis elle-même, n’en saurait jamais rien. La peau de la fille délicate collait à lui. Quant à la fille noire, peut-être commençait-elle à sentir le froid maintenant que la couverture électrique était éteinte de son côté, car son corps nu était venu se presser contre le dos du vieillard. Une de ses jambes avait été jusqu’à attirer celles de la fille blanche. Eguchi, qui trouvait la situation plutôt cocasse, se sentait vidé de ses forces. À tâtons il prit le somnifère à son chevet. Il était si bien coincé entre les deux filles que sa main même en perdait sa liberté de mouvement. Il posa la main, paume ouverte, sur le front de la fille blanche et contempla les habituels comprimés blancs.

— Si j’essayais de m’en passer cette nuit ? murmura-t-il. Il était certain que c’était une substance relativement active. En peu d’instants, elle vous endormait infailliblement. Pour la première fois, Eguchi eut un doute : les vieux clients de cette maison avalaient-ils tous docilement la drogue, conformément aux instructions de l’hôtesse ? Cependant, s’il en était pour refuser le sommeil en laissant là le somnifère, ceux-là à l’horreur de la vieillesse n’ajoutaient-ils pas une horreur supplémentaire ? Eguchi, pour sa part, estima qu’il ne faisait pas partie encore de ces horribles vieillards. Une fois de plus, il prit donc la drogue. Il se souvint d’avoir exprimé le désir qu’on lui donnât de celle-là même au moyen de laquelle on endormait les filles. La femme avait répondu que « c’était dangereux pour les vieux messieurs ». Cela avait suffi pour qu’il n’insistât point.

Cependant, le « danger » était-il de mourir dans son sommeil ? Eguchi n’était rien de plus qu’un vieil homme de condition très ordinaire, et pourtant parce qu’il était homme, par moments il tombait dans le vide de la solitude, dans le dégoût de l’isolement. Une maison comme celle-ci ne serait-elle pas l’endroit idéal pour mourir ? Mourir en excitant la curiosité, en s’attirant les sarcasmes, n’était-ce pas une façon de finir en beauté ? Ce serait à coup sûr une surprise pour ceux qui le connaissaient. Il était difficile de savoir à quel point sa famille en serait affectée, mais à supposer qu’il meure couché entre deux jeunes femmes comme cette nuit, ne serait-ce pas la satisfaction de ce qu’il pouvait désirer de mieux dans ce qui lui restait de vie ? Oui, mais ce n’est pas ainsi que les choses se passeraient. Son cadavre serait transporté, comme celui du vieux Fukura, dans une auberge thermale minable, et l’on ferait croire qu’il s’était tué là en prenant une trop forte dose de somnifère. Comme il n’y aurait pas de lettre pour en expliquer les raisons, on mettrait cela sur le compte du désespoir de vieillir, et l’affaire serait close. Il lui semblait voir le mince sourire qui flotterait sur les lèvres de l’hôtesse.

— Quelles sottes imaginations ! Et puis, ne parlons pas de malheur !

Le vieil Eguchi rit, mais son rire ne sonnait pas clair. Déjà le somnifère commençait à agir un peu.

— Allons, je vais tirer cette femme du lit et je vais me faire donner de la drogue des filles ! murmura-t-il. Cependant, il n’était guère vraisemblable qu’elle lui en donnât. Du reste, cela le contrariait d’avoir à se lever et il n’était pas d’humeur à le faire. Il se coucha donc sur le dos et, de ses deux bras, prit les deux filles par le cou. L’un était flexible, tendre et parfumé, l’autre était dur et moite. Dans le for intérieur du vieillard, quelque chose sourdait et l’envahissait. Il contemplait la tenture cramoisie à droite et à gauche.

— Ah !

— Ah, ah ! fit la fille noire comme pour lui répondre. Sa main appuya sur la poitrine d’Eguchi. Souffrait-elle ? Eguchi dégagea son bras et tourna le dos à la fille noire. Il étendit ce bras vers la fille blanche et le cala dans le creux de sa hanche. Puis il ferma les paupières.

« La dernière femme de ma vie ! La dernière femme, à supposer même…, se disait-il. Mais au fait, ma première femme, qui était-ce donc ?… » Dans sa tête il y avait, plutôt que de la lassitude, une sorte de fascination.

La première femme : « C’est ma mère ! » Cette idée le traversa avec la soudaineté de l’éclair. « Ce ne peut être nulle autre que ma mère ! » Cette réponse tout à fait inattendue s’était imposée comme une évidence. « Ma mère, peut-on dire qu’elle était pour moi une femme ? » Et avec cela, c’était à l’âge de soixante-sept ans, alors qu’il était étendu entre deux filles nues, que cette vérité avait jailli à l’improviste du fond de sa poitrine. Profanation ? ou admiration ? Le vieil Eguchi ouvrit les yeux comme pour dissiper un cauchemar et plusieurs fois battit des paupières. Cependant le somnifère agissait déjà et il ne parvenait pas à retrouver une conscience nette ; il sentait venir comme un sourd mal de tête. À demi assoupi, il s’efforçait de chasser l’image de sa mère et, avec un soupir, il posa ses paumes sur les seins des filles, à droite et à gauche. L’un était lisse, l’autre était moite ; le vieillard ferma les yeux.

La mère était morte une nuit de l’hiver de la dix-septième année d’Eguchi. Lui et son père tenaient chacun une de ses mains. Les bras de la malade qui se mourait d’une lente consomption n’avaient plus que les os, mais elle s’agrippait à sa main avec tant de force qu’il en avait mal aux doigts. Le froid de ses doigts à elle montait jusqu’à l’épaule du fils. L’infirmière qui lui avait frictionné les pieds s’était retirée silencieusement. Sans doute était-ce pour aller téléphoner au médecin.

— Yoshio ! Yoshio… ! avait appelé la mère d’une voix entrecoupée. Eguchi avait deviné aussitôt, et il avait doucement caressé sa poitrine haletante ; au même instant, elle avait vomi une grande quantité de sang. Par le nez aussi du sang avait coulé. Elle suffoquait. Il était impossible d’étancher tout le sang avec la gaze ou avec la serviette préparée à son chevet.

— Yoshio, essuie-la avec ta manche ! avait dit le père. Madame l’infirmière ! Madame l’infirmière, la cuvette, et de l’eau !… Oui, c’est cela ! un nouvel appui-tête, et une robe de nuit, et puis un drap !…

Quand le vieil Eguchi avait pensé : « Ma première femme, c’était ma mère ! », il était naturel que ce fût l’image de sa mère mourante qui lui revînt à l’esprit.

— Ah ! Il voyait couleur de sang la tenture cramoisie qui entourait la chambre secrète. Il eut beau fermer ses paupières, il lui semblait retrouver au fond de ses yeux cette couleur rouge, indélébile. De plus, sous l’effet du somnifère, sa tête vacillait. Et puis ses deux paumes reposaient sur les seins juvéniles des deux filles. La résistance de sa conscience et de sa raison était à moitié engourdie, et il sentait comme des larmes s’accumuler au coin des yeux.

« En un pareil endroit, comment l’idée a-t-elle pu me venir que ma mère était ma première femme ? » se demandait-il, intrigué. Cependant, parce qu’il avait décidé que sa mère avait été sa première femme, il était incapable désormais d’évoquer le souvenir des compagnes de plaisir qui avaient suivi. Après tout, c’était son épouse sans doute qui avait été sa première femme digne de ce nom. Voilà qui était parfait, mais sa vieille épouse dont les trois filles étaient déjà mariées, dormait seule en cette nuit d’hiver. Ou plutôt non, elle ne devait pas dormir encore. Là-bas, certes, il n’y avait pas ce bruit de vagues, mais le froid de la nuit y était peut-être plus vif qu’ici. Le vieillard se demanda ce qu’étaient pour lui les deux seins qu’il sentait sous ses paumes. Quelque chose qui continuerait à vivre, parcouru par un sang chaud, quand lui-même serait mort. Cependant, qu’étaient-ils pour lui ? Il rassembla ce qui lui restait de force pour les serrer. Les filles, dont les seins participaient de leur profond sommeil, ne réagirent pas. Quand Eguchi avait caressé la poitrine de sa mère sur son lit de mort, il va de soi qu’il en avait effleuré les seins affaissés. Il ne les avait pas sentis comme des seins. Il n’en gardait à présent nul souvenir. Ce dont il pouvait se souvenir, c’était des jours d’enfance où, dans son sommeil, il cherchait les seins de sa mère jeune.

Il avait l’impression de s’enliser peu à peu dans la somnolence et il retira ses mains de la poitrine des deux filles afin de prendre une position plus confortable pour dormir. Il se tourna vers la fille noire parce que l’odeur de cette fille était puissante. Le souffle de la fille était rauque et le frappait au visage. Elle avait les lèvres entrouvertes.

— Tiens, c’est mignon, cette dent poussée de travers ! Et le vieillard tenta de la saisir entre ses doigts. C’était une molaire, mais elle était petite. Si le souffle de la fille n’était venu le toucher, peut-être eût-il baisé l’emplacement de cette dent. Cependant, comme ce souffle épais l’empêchait de dormir, il se retourna. Malgré cela, il sentait toujours le souffle de la fille, sur sa nuque cette fois. Elle ne ronflait pas, mais sa respiration était bruyante. Eguchi rentra la tête dans le cou autant qu’il put, et rapprocha son front de la joue de la fille blanche. Celle-ci faisait peut-être la grimace, mais elle avait l’air de sourire. La peau moite au contact de son dos l’agaçait. Elle était froide et gluante. Le vieillard sombra dans le sommeil.

Était-ce d’être coincé entre les deux filles qui lui rendait le sommeil pénible, toujours est-il qu’il fut assailli par une succession de cauchemars. Il n’y avait aucun lien entre eux, mais c’étaient des rêves érotiques désagréables. Et puis, tout à la fin, alors qu’Eguchi revenait de son voyage de noces, il trouvait la maison comme ensevelie sous des fleurs pareilles à des dahlias rouges qui s’agitaient au vent. Doutant que ce fût sa maison à lui, il hésitait.

— Tiens, te voilà de retour ? Qu’as-tu donc à rester planté là ? disait sa mère qui pourtant devait être morte, en sortant pour l’accueillir. La jeune mariée serait-elle gênée ?

— Maman, qu’est-ce que c’est que ces fleurs ?

— Ah ça… ! disait la mère sans s’émouvoir. Vite, entrez donc !

— Oui ! Je me demandais si je ne m’étais pas trompé de maison. Je n’aurais pas dû me tromper, mais avec toutes ces fleurs…

Dans la salle, un repas de fête était préparé pour recevoir les jeunes époux. La mère, après avoir entendu les salutations de la jeune mariée, était retournée à la cuisine pour réchauffer le bouillon. On sentait aussi une odeur de daurade grillée. Eguchi était sorti dans le couloir et contemplait les fleurs. Sa jeune épouse l’avait suivi.

— Ah ! les belles fleurs ! disait-elle.

— Oui ! Mais pour ne pas effrayer la jeune femme, Eguchi omettait d’ajouter : « Il n’y avait pas de fleurs pareilles à la maison… » Comme il fixait une fleur plus grande que les autres, d’un de ses pétales une goutte rouge tomba.

— Ah !

Eguchi ouvrit les yeux. Il secoua la tête, mais il était étourdi par le somnifère. Il se retourna vers la fille noire. Le corps de la fille était froid. Le vieillard frissonna. Elle ne respirait plus. Il mit la main sur son cœur : il ne battait plus. Eguchi se leva d’un bond. Ses jambes le lâchèrent et il tomba. Tremblant de tous ses membres, il se rendit dans la pièce voisine. Il regarda autour de lui et trouva la sonnette d’appel à côté du toko-no-ma. Mettant toute sa force dans son doigt, il appuya longuement sur le bouton. Dans l’escalier, un pas retentit.

— Pendant que je dormais, n’aurais-je pas étranglé la fille sans le savoir ?

Le vieillard, se traînant presque à quatre pattes, revint dans la chambre pour voir le cou de la fille.

— Vous est-il arrivé quelque chose ? dit l’hôtesse en entrant.

— Cette petite est morte ! Les mâchoires d’Eguchi ne joignaient plus. La femme, sans s’émouvoir, et tout en se frottant les yeux :

— Elle est morte ? Il n’y a pas de raison !

— Elle est morte, vous dis-je ! Elle ne respire plus. Le pouls est arrêté.

La femme, cette fois, changea de couleur, et elle se laissa tomber sur les genoux au chevet de la fille noire.

— Elle doit être morte ! La femme retira la couverture et examina la fille.

— Monsieur, avez-vous fait quelque chose à cette fille ?

— Je ne lui ai rien fait !

— Elle n’est pas morte ! Ne vous inquiétez pas, monsieur…, dit la femme en faisant effort pour rester froide et impassible.

— Elle est bien morte ! Vite, appelez un médecin !

— …

— Mais au fait, que lui a-t-on fait prendre ? Il peut y avoir des constitutions qui n’y résistent pas.

— Ne vous affolez pas trop, monsieur. En aucun cas vous n’aurez d’ennuis… Du reste, on ne donnera pas votre nom…

— Mais elle est morte !

— Je ne pense pas qu’elle soit morte !

— Quelle heure est-il donc ?

— Quatre heures passées.

La femme prit la fille nue dans ses bras et se releva, mais elle chancela.

— Je vais vous aider !

— Inutile, il y a un homme en bas…

— Cette petite doit être lourde !

— Ne vous tracassez pas inutilement, monsieur ; allez vous reposer tranquillement. Il vous reste une autre fille encore.

Il lui restait une autre fille encore ! La manière dont elle avait dit cela choqua le vieil Eguchi plus que tout ce qu’il avait de sa vie pu éprouver. C’était bien vrai, sur la couche de la chambre voisine il lui restait la fille blanche.

— Allons donc, comment pourrais-je dormir ? Il avait dit cela avec de la colère dans la voix, mais il s’y mêlait de la lâcheté et de la frayeur. « Moi, après cela, je m’en vais ! »

— Laissez donc cela ! Si vous partez d’ici à l’heure qu’il est, vous risquez d’éveiller des soupçons inutiles…

— Mais comment voulez-vous que je dorme ?

— Je vais vous apporter un médicament.

La femme, dans l’escalier, faisait un bruit comme si elle traînait la fille noire. Le vieillard, maintenant, s’apercevait que le froid le gagnait, sous sa robe de coton. La femme remonta avec un comprimé blanc.

— Voilà ! Prenez ceci, s’il vous plaît, et dormez tranquillement jusqu’à demain matin !

— Ah bon ! Le vieillard ouvrit la porte de la chambre voisine ; les couvertures que tout à l’heure il avait rejetées précipitamment étaient dans l’état où il les avait laissées, et le corps nu de la fille blanche était étendu là dans sa beauté éblouissante.

— Ah ! fit Eguchi, et il la contempla.

Le bruit d’une voiture se fit entendre, qui sans doute emportait la fille noire, puis il s’éloigna. L’avait-on emportée dans l’auberge suspecte où déjà l’on s’était débarrassé du cadavre du vieux Fukura ?