Nous n’arrivâmes à Dresde qu’à minuit [nuit du 13 au 14décembre 1812]. Notre postillon, qui m’avait assuré connaître le logement du ministre de France, nous promena si longtemps par la ville sans pouvoir le trouver, qu’ennuyé de cheminer toujours sans arriver je lui dis d’arrêter pour demander. Mais tout le monde dormait. L’obscurité était générale, et il fallut marcher longtemps avant d’apercevoir une lumière. Le postillon frappa et sonna longtemps à la porte. Enfin un monsieur en coiffe de nuit mit la tête à la fenêtre et demanda ce qu’on voulait. Sur notre prière de nous indiquer le logement du ministre de France, le docteur – car j’appris plus tard que c’était un médecin –, ne se croyant pas obligé de répondre, par le froid qu’il faisait, à des gens qui n’étaient pas malades, referma sa croisée, et il fallut continuer encore longtemps notre promenade dans la ville pour chercher un corps de garde. Heureusement, nous rencontrâmes un Saxon plus obligeant que le docteur. Il nous conduisit jusqu’à la porte de M. de Serra, qui avait tout préparé comme s’il m’attendait. L’Empereur se mit de suite à travailler. Il me dicta des dépêches au roi de Naples et au prince de Neuchâtel, plusieurs ordres à Varsovie ainsi qu’une dépêche à Vienne. La correspondance terminée, l’Empereur nous laissa le soin de l’expédier. Il soupa et se coucha, me chargeant de le réveiller quand le roi de Saxe arriverait, ce prince n’ayant pas voulu que l’Empereur se dérangeât pour aller au palais. Pendant qu’il reposait, M. de Serra m’aidait à expédier les dépêches.

L’Empereur dormait depuis une heure quand le roi de Saxe arriva, accompagné des comtes de Loss et Marcolini. Il insista pour que l’Empereur le reçût dans son lit. J’eus, en conséquence, l’honneur de le mener tout de suite à son appartement. Ces souverains restèrent ensemble trois quarts d’heure. On avait donné des ordres pour notre voyage ultérieur en Saxe. Notre traîneau était hors d’état d’aller plus loin{22}. Le roi prêta à l’Empereur sa berline sur patins. Après le départ du roi, que j’eus l’honneur d’accompagner jusqu’à sa voiture, l’Empereur me dit qu’il partirait à cinq heures, et de le faire réveiller à quatre heures et demie pour signer ses lettres et monter en voiture. J’écrivis, par son ordre, à M. le baron de Saint-Aignan, son ministre à Weymar, pour qu’il lui préparât et lui amenât sa voiture à Erfurt.

Menés pendant deux relais par les chevaux de la Cour, nous dépassâmes près de Leipzig les estafettes chargées de faire préparer les chevaux qu’on commandait partout sous mon nom. Il fallut donc s’arrêter dans cette ville pour leur laisser le temps de prendre les devants. Le jour tombait. Pendant qu’on préparait le souper, l’Empereur eut la curiosité de parcourir la place et le jardin qui est autour de la ville. Nous restâmes une heure dehors. Le froid était bien moins vif qu’en Pologne.

Pendant le trajet que nous venions de faire, l’Empereur m’avait parlé de nouveau de l’empereur Alexandre, d’Erfurt, du duc d’Abrantès, de la noblesse et de la haine que l’on portait aux nobles. Ce que je vais rapporter est le résultat de notes de plusieurs conversations dans lesquelles il répéta les mêmes choses. Il fit l’éloge de M. le comte Daru.

— C’est, dit-il, un cheval pour le travail, un homme d’une rare capacité, mon meilleur administrateur. Il ne m’a jamais rien demandé. Il a administré la Prusse et les pays conquis avec une délicatesse dont lui seul a donné l’exemple. En pays ennemi, il vivait à ses dépens et ne réclamait même pas les avantages dont jouissaient les autres, et qui étaient son droit.

Aussi avais-je le soin de le récompenser de son désintéressement.

L’Empereur revint sur Tilsit. Il y avait trouvé à l’empereur Alexandre de l’idéologie, des idées mal digérées sur sa position, avec, cependant, de très bonnes intentions, mais il manquait d’expérience. Le sentiment qui l’éloignait de sa femme lui donnait des idées fausses, même sur les besoins qu’ont les peuples et les grands États d’une hérédité dans les dynasties qui les gouvernent. Il lui avait paru porté à reconnaître des avantages à une élection qui plaçait le mérite, tandis que l’hérédité n’appelait le plus souvent au trône que le sot incapable et mal élevé. L’empereur Alexandre ne regrettait nullement de ne pas avoir d’enfants de l’Impératrice. Il mettait, en général, tous les sentiments d’un bon coeur à la place de ceux d’une raison éclairée. Il était particulier consciencieux, et point prince. Il ne voyait, dans ce manque de postérité, qu’une responsabilité de moins pour lui, responsabilité que son amour du bien lui présentait comme un grand poids. Il lui avait paru pénétré de l’idée que les souverains doivent gouverner pour les peuples, qu’ils sont institués pour eux.

— C’est aussi ma maxime, ajouta l’Empereur, en appuyant sur ce principe, comme s’il m’eût cru des doutes et eût voulu me convaincre. L’empereur Alexandre m’a paru plus fatigué qu’heureux du pouvoir souverain, et de cette vie de souverain qui est une continuité de devoirs toujours gênants pour celui qui regarde le bonheur des peuples comme un dépôt sacré confié par la Providence. Alexandre est très religieux. Il est trop libéral, trop populaire pour ses Russes. Il en sera victime. Il faut une main plus ferme pour cette nation. Il conviendrait mieux aux Parisiens. C’est le roi qui plairait aux Français. Galant près des femmes, cajolant pour les hommes, même pour ceux dont il serait mécontent, car il sait dissimuler mieux que personne ; sa belle tournure, son extrême politesse, tout vous plairait. Messieurs les Français aiment les cajoleries. Mon sérieux ne leur plaît pas, ma fermeté leur pèse souvent. Nos conversations de Tilsit, ses rapports avec vous, ce qui s’est passé à Erfurt, tout a formé l’empereur Alexandre. Il a de l’esprit. Il ne laisse rien tomber et sa mémoire le sert parfaitement. Depuis cette époque, la réflexion et les événements lui ont donné l’expérience qui lui manquait. Il est venu à Erfurt tout autre qu’il m’avait paru être à Tilsit. À Erfurt, je remarquai qu’il était fort en défiance, entêté au-delà de toute expression. Il voulait traiter d’égal à égal. À la vérité, les circonstances le servaient, et il en profitait. Il aurait pu obtenir bien plus, mais heureusement il n’a calculé que sur l’effet que produirait, en Russie, l’espoir d’avoir la Valachie et la Moldavie. Il n’a pas insisté sur l’évacuation des places de l’Oder et d’une partie de la Prusse. Heureusement encore, l’Autriche lui montra de l’humeur et de la méfiance. Si l’homme qu’elle envoya à Erfurt eût pu franchement expliquer les vues de sa cour et montrer de l’intérêt à la Prusse, il eût fait impression sur Alexandre ! J’aurais été fort embarrassé, mais la Prusse n’envoya qu’un homme peu capable{23}. Personne ne profita de l’occasion. Au reste, j’étais prêt à tout. J’avais mes troupes encore sous la main ; le sacrifice de l’Espagne était aux trois quarts fait ; j’aurais écrasé l’Autriche avant que personne fût en mesure. Les Russes n’étaient pas remis de leur défaite et pas en état de me faire la guerre. On m’eût peut-être rendu service en me forçant à renoncer à l’Espagne ; c’eût été désagréable après des revers, surtout en y laissant les Anglais.

Menacé par l’Autriche, j’aurais évacué une grande partie de la Prusse et gardé seulement une place sur l’Oder pour gage des contributions. Il est probable que cette combinaison eût changé beaucoup de choses. Nous ne serions pas maintenant ici. Il aurait fallu d’autres combinaisons pour en venir à organiser un État intermédiaire. La Prusse libérée, restaurée, rétablie, toutes les combinaisons politiques changeaient. Les choses en seraient peut-être mieux et plus avancées, parce qu’obligé de donner plus d’attention à ma guerre d’Espagne, j’aurais ménagé la Russie pour maintenir son alliance et son système contre l’Angleterre. Voilà comment les moindres événements changent les destinées du monde, comment les fautes de nos adversaires les servent souvent plus que leurs talents et nous amènent à en faire de plus grandes qu’eux. Au reste, mon tort est de ne pas être resté à Witepsk pour y organiser le pays, ou de ne pas être parti de Moscou huit jours après y être entré. Mes revers ne tiennent qu’à cela. J’ai cru que je ferais la paix, que les Russes la désiraient, la voulaient. On m’a trompé, et je me suis trompé. Puis, Maret et l’abbé de Pradt n’ont pas tiré parti de la Pologne. Je la croyais sous les armes et elle était endormie. Maret a amusé les Polonais, l’archevêque les a découragés. Je ne pouvais faire un plus mauvais choix, ni confier mes affaires à un homme moins capable. J’ai été dupe de son esprit. Il sait raisonner et flatter, mais il est incapable d’agir. Le dernier de ses secrétaires eût fait mieux que lui. Les hommes de cette trempe et de l’Ancien Régime valent ordinairement mieux que cela. À l’armée, à la Cour, on ne les aime pas. Cependant, voyez Narbonne, personne n’a servi avec plus de zèle. Malgré son âge, il supporte les fatigues, les privations comme un jeune homme. Il n’est cependant soutenu que par un sentiment d’honneur. Vous autres de la vieille armée, vous n’aimez pas ces nouveaux convertis. En général, vous n’aimez pas l’émigration. Toutes les fois que j’en admets quelqu’un, soit au palais, soit dans l’armée, on grogne, on serait tenté de bouder. Les esprits s’effarouchent. Il n’y a pas longtemps qu’ils étaient même prêts à se cabrer comme un cheval à qui un mauvais cavalier déplaît parce qu’il lui serre trop la bride.

Si j’étais de ces hommes sur lesquels on influe, on m’aurait presque défendu d’admettre aucun émigré, tant la Révolution est jalouse, inquiète. Les avis ne m’ont pas manqué dans ce genre, mais ce zèle maladroit de la part de quelques personnes a servi ceux qu’on voulait éloigner. J’ai cru que, chez plusieurs, ce n’était que de l’ambition, que la crainte d’avoir moins de places, de rencontrer plus de concurrents. C’est le caractère » des courtisans de tous les temps : leur intérêt est tout ; la patrie n’est rien. Je suis l’empereur des Français, je dois égale protection et bienveillance à tous. Mon devoir est de rallier toutes les opinions, de confondre tous les intérêts, de préconiser toutes les notabilités anciennes et nouvelles, d’encourager le zèle de tous ceux qui se présentent. On ne me doit compte que de la conduite qu’on a tenue de mon bail. Ce qui est antérieur, je ne dois m’en rappeler que si l’on a mérité d’être récompensé. L’ancienne noblesse a encore de grandes propriétés, beaucoup de familles une notabilité historique ou honorable. Le fils d’un ministre, d’un chancelier, d’un maréchal de Louis XV ou de Louis XVI ne peut être confondu dans la foule, ou il n’y aurait plus de société civilisée. Il est de l’intérêt de la France que je les rapproche du trône, afin qu’ils sachent qu’il les protège et qu’ils n’en soient plus les ennemis. Leurs parents m’ont, en général, bien servi.

Je convins que l’opposition dont il parlait était vraie pour quelques personnes, qui, en fait, méritaient peu sa bienveillance particulière pour elles, mais que, pour M. de Narbonne, tout le monde l’aimait et l’appréciait.

— Vous-même, Caulaincourt, me dit-il, quoique sorti comme les autres des rangs de l’armée, quoique soldat et enfant de vos oeuvres, comme mes autres généraux, votre naissance, votre qualité de noble vous faisaient jalouser. J’ai dû vous soutenir, et plus d’une fois vous défendre. On vous enviait ; on m’a souvent donné des préventions contre vous ; on a cherché à vous perdre dans mon esprit lors du procès de Moreau parce que vous aviez continué à le voir depuis l’armée du Rhin. C’était un prétexte. Votre tort véritable, aux yeux de ces zélés amis, était d’être noble. Je n’en fus pas la dupe. Ces préjugés sont ceux de beaucoup de braves gens. Après vous avoir renversé, on aurait attaqué Duroc, Lauriston. Tout ce qui est si fier aujourd’hui d’un titre était naguère jaloux de ceux qui en avaient un. Junot seul n’avait pas cette faiblesse. Il se croyait plus marquis, plus grand seigneur que les Beauvau, mais Lannes, Bessières, Lefebvre étouffaient de dépit. Si je faisais quelque chose pour un noble, n’eût-il pour titre que la savonnette de son père, ils m’en parlaient comme si j’agissais contre mon intérêt. Mais je voyais le bout de l’oreille. Heureusement, je n’ai jamais eu de favori, mais si j’avais distingué quelqu’un, montré de la confiance à un noble, quelques hommes en auraient été malades. Le temps, en confondant tous les intérêts, en mêlant toutes les existences comme toutes les fortunes, usera toutes ces jalousies.

L’Empereur dit du bien de plusieurs personnes, du maréchal Bessières, sur l’attachement duquel il comptait. Il fit l’éloge de son intégrité, de l’administration actuelle de la Garde.

— J’ai été obligé de l’ôter à Lannes, dit-il. L’envie de faire fortune et les conseils de quelques fripons, dont il était dupe, l’auraient perdu si je ne lui eusse pas ôté cette administration. Aucun homme, répéta-t-il, ne m’a été et ne m’est au fond plus attaché que Lannes. Il m’en a plus d’une fois donné des preuves en s’exposant dans des circonstances périlleuses, mais il m’aime comme une maîtresse et voudrait me gouverner, au moins m’influencer pour obtenir tout ce qui l’intéresse. Étant souvent refusé, parce qu’il demande pour des intrigants, il prend de l’humeur et, passionné par caractère, il est alors capable de tout. Il a eu, dans ces moments, envers moi, plus d’un tort grave, qui eût pu compromettre gravement tout autre, s’il eût [eu] affaire à un prince d’un autre caractère et qui eût eu plus d’estime pour l’espèce humaine.

Après avoir cité quelques faits qui l’avaient mis dans le cas de lui interdire momentanément de se présenter aux Tuileries, l’Empereur ajouta que ce maréchal avait dans le caractère un esprit d’opposition et de censure qui l’aveuglait et l’emportait sur son attachement pour lui. Il était indiscret et n’avait pas de mesure. À l’appui de ces réflexions, il me dit tenir d’une personne à qui le maréchal s’en était vanté, peu avant la dernière guerre d’Autriche, qu’il avait dit à l’empereur de Russie, au-devant duquel il avait été envoyé par lui lors de l’entrevue d’Erfurt, et avec lequel il voyageait tête à tête, que l’empereur Napoléon voulait le tromper, que son ambition n’avait pas de bornes, qu’il ne respirait que la guerre comme le moyen de parvenir à son but et qu’il ne saurait trop s’en méfier. Il se vanta même d’avoir ajouté quelques détails intérieurs et cité des faits pour éclairer, soi-disant, Alexandre, et empêcher qu’il fût sa dupe.

— Cette confidence, ajouta l’Empereur, m’a expliqué la méfiance et la conduite d’Alexandre à Erfurt. Je n’en ai pas parlé au maréchal. C’eût été compromettre le confident qui pouvait me rendre encore service. Ce que j’aurais dit au maréchal ne l’eût pas changé. Se voyant démasqué, il fût devenu ennemi irréconciliable, tandis qu’il s’est conduit depuis en brave homme. Il m’avait d’ailleurs fait un rempart de son corps dans d’autres circonstances, et il est mort en héros, quoiqu’il eût tenu la conduite d’un traître, puisqu’il n’était pas même appelé par sa mission de courtoisie à émettre une opinion sur moi et sur les affaires. Il n’aura pu résister aux paroles flatteuses, à la confiance simulée d’Alexandre et, encore moins, à un vieux ressentiment pour je ne sais quoi, car il était aussi violent dans ses sentiments qu’ardent sur le champ de bataille. Dans les dernières années, il y était d’un sang-froid admirable et était devenu général aussi distingué qu’il avait été chef audacieux. C’était un de mes meilleurs généraux, peut-être le plus capable sur le champ de bataille. Voilà les hommes, Caulaincourt, ajouta l’Empereur. On me reproche de les estimer peu. Ai-je tort ? Pardonnerais-je, oublierais-je si je les croyais meilleurs qu’ils ne peuvent être et qu’ils ne sont en effet ?

Je reviens à l’auberge de Leipzig, où l’on rougit le poêle pour nous réchauffer quand nous rentrâmes. Notre dîner ou souper, comme on voudra l’appeler, n’étant pas prêt, l’Empereur reposa sur quelques chaises que je lui avais réunies près du poêle. Je profitai de ce temps pour continuer mes notes. Le souper arriva enfin. L’Empereur, fort impatient de se remettre en route, l’abrégea autant qu’il put. Au moment où il descendait l’escalier, un jeune Français, se disant officier d’état-major et qui logeait dans la même auberge, se présenta à l’Empereur pour rendre compte, disait-il, d’une mission secrète donnée par l’état-major général. J’étais habituellement si près de l’Empereur quand il pouvait être accosté, que je me trouvai entre lui et cet officier si empressé, qui nous heurta. Étonné de ses manières, encore plus de son insistance, l’Empereur qui, dans le premier moment, faisait peu d’attention et se hâtait de gagner le traîneau au milieu de la foule qu’avait réunie la belle apparence de celui du roi de Saxe, s’arrêta un moment. Devinant que c’était un espion qui contrefaisait l’officier, si ce n’était pas un malintentionné, il le congédia promptement. La démarche, la tournure de cet officier, tout me paraissait suspect. En sortant de la ville, je regardai derrière la voiture, avec le pressentiment qu’il nous suivait. Il s’était, en effet, placé à côté de notre courrier, en lui disant qu’il avait l’ordre de nous accompagner. Je lui ordonnai de descendre, mais on ne l’y détermina pas facilement.

Depuis Lûtzen, il y avait si peu de neige dans certaines parties de la route que les patins de la berline se cassèrent. Après Auerstaedt, il fallut abandonner le beau traîneau du roi et faire notre entrée à Vigenov, au point du jour, dans la modeste calèche de poste du courrier. Le maître de poste, qui me connaissait, vint me parler pendant qu’on attelait et reconnut, je crois, l’Empereur, mais sans en rien témoigner. Sa Majesté prit du café sans descendre de la calèche. À Erfurt, nous trouvâmes à la poste M. le baron de Saint-Aignan. L’Empereur le fit déjeuner avec lui, causa d’affaires et lui donna différents ordres, ainsi qu’au commandant de la place.

Nous repartîmes une heure après, dans un landau que M. de Saint-Aignan avait fait arranger de manière à ce que l’Empereur pût s’y coucher, ce qui lui fit le plus grand plaisir. Aussi répéta-t-il plusieurs fois qu’une bonne voiture à la fin d’un long voyage faisait encore plus de plaisir qu’un bon lit après trois mois de bivouac. Il me fit congédier le gendarme saxon qui était sur notre siège depuis Dresde. Nous en prîmes un français derrière notre voiture.

À Eisenach, les chevaux, quoique commandés depuis plus de deux heures, n’étaient pas prêts. Ennuyé d’attendre en voiture, l’Empereur en descendit après une demi-heure d’attente. Il entra dans la maison pour se chauffer et causa avec la maîtresse de poste, jeune femme fort jolie. Son mari nous fit de profondes révérences, sans se mettre en peine de nous faire partir. Voyant que les chevaux qu’il disait avoir commandés de corvée à des habitants n’arrivaient pas et que mes instances réitérées n’obtenaient que des Gleich (tout à l’heure), qui nous mettraient la nuit dans les difficiles défilés de la montagne et de la forêt, je quittai l’Empereur pour aller aux informations. Rien n’annonçait qu’il dût venir des chevaux. Préoccupé de l’idée qu’on savait peut-être que c’était l’Empereur, qu’on voulait gagner la nuit et que nous allions probablement donner dans quelque embuscade, surpris d’ailleurs qu’une poste, que je savais si bien montée, eût recours à des chevaux de réquisition, ayant été prévenue d’avance, et n’ayant rencontré aucun voyageur, je voulus parler à quelqu’un et m’assurer s’il n’y avait réellement pas de chevaux à la poste. Je fus dans la cour et m’informai pourquoi ceux commandés en ville n’arrivaient pas. Je parlai à un postillon en cherchant des yeux l’écurie. Je lui demandai si le maître de poste n’avait pas de chevaux. Il me montra du doigt, à la dérobée, l’écurie, qui était fermée. Je frappai doucement à la porte en disant en allemand : Mach auf (ouvre-moi). Un postillon, prenant ma voix pour celle d’un homme de la maison, m’ouvrit aussitôt. Je trouvai dix bons chevaux, qui attendaient sans doute une meilleure occasion de servir. Dès qu’on me vit dans l’écurie, tous les postillons accoururent. J’ordonnai de harnacher et d’atteler. Alors ils voulurent se sauver, mais j’en arrêtai trois et j’appelai le gendarme que j’aperçus sous la porte, pour faire revenir les autres. Le maître de poste, averti par un des postillons, accourut, défendit d’employer ses chevaux. Grande querelle. Les meilleures raisons du monde ne pouvant le déterminer et les postillons n’osant lui désobéir, je pris le maître de poste au collet et le serrai dans un coin de l’écurie, en lui ordonnant de faire atteler à l’instant. Comme il résistait et que je voyais que le bruit occasionné par ce débat rassemblait déjà quelques personnes, et que le gendarme avait peine à retenir les postillons qui cherchaient à s’échapper, je tirai mon épée et en présentai la pointe au maître de poste, lui disant que, si l’on entrait du dehors ou faisait un mouvement, et si les chevaux n’étaient pas attelés dans cinq minutes, je la lui passerais au travers du corps. Cet argument, grâce à la pointe de l’épée qui lui faisait sentir que j’étais homme à lui tenir parole, lui parut aussi irrésistible qu’à ses postillons. En un clin d’oeil, les chevaux furent mis. Un ami du maître de poste, se disant conseiller du duc{24}, survint et voulut, au début du colloque, prendre parti pour lui, mais je l’invitai si sèchement à se mêler de ses affaires et à donner de meilleurs conseils à son ami, qu’il se retira. La femme du maître de poste, voyant passer ses chevaux, sortit. Apprenant ce qui s’était passé, elle accourut en pleurant et fut trouver l’Empereur en lui articulant, en français, que l’on maltraitait son mari. L’Empereur arriva au moment où les derniers chevaux traversaient la cour. Je les suivais avec le maître de poste que l’Empereur ramena à sa chère épouse, en leur disant qu’ils avaient tort d’en user ainsi avec les voyageurs.

Nous nous hâtâmes de partir et ne fûmes jamais mieux menés. Le postillon, que je questionnai en route, avoua que son maître se servait presque toujours de chevaux de réquisition quand les chemins étaient mauvais ; qu’au reste, il n’était point passé de voyageurs depuis trente-six heures. Je ne pus savoir de lui si les prétendus chevaux de réquisition avaient été réellement commandés. J’eus seulement la certitude ¿que l’estafette nous avait précédés de deux heures, et nous en avions perdu plus d’une à attendre. L’Empereur ne savait que penser de cette conduite du maître de poste. Ce retard l’avait aussi étonné. Nous fûmes sur le qui-vive toute la nuit [du 15 au 16 décembre]. Jamais je ne vis, je crois, le jour avec plus de plaisir, car jamais la situation de l’Empereur ne m’inquiéta autant. Le froid était très vif. Nous cheminions rapidement, malgré les mauvais chemins de la Westphalie. Un postillon maladroit fit éclater le timon, mais, deux liens ayant suffi pour le réparer, nous ne perdîmes qu’une demi-heure. L’Empereur s’arrêta à Hanau et fit appeler M. d’Albini, ministre du Prince-Primat, avec lequel il causa pendant son déjeuner. Il ne fut pas peu surpris de voir l’Empereur, et surtout de sa modeste suite.

Jamais je n’ouvrais assez vite, au gré de l’Empereur, la valise des estafettes qui se succédaient. Les lettres de l’Impératrice étaient toujours demandées les premières. Il ne la nommait jamais sans faire son éloge, sans parler avec émotion d’elle et de son fils. Après la lettre de l’Impératrice, il me demandait toujours celle de Mme de Montesquiou, la dépêche du ministre de la Police, celle de l’archichancelier, le paquet de la poste, la dépêche du ministre de la Guerre et, successivement, celles des autres ministres. Il reprenait ensuite, dans le même ordre, les lettres et les rapports des ministres, qu’il me faisait lire. Il paraissait fort content de l’esprit public, et attendait avec impatience l’estafette qui devait lui parler de l’effet qu’aurait produit le terrible bulletin. L’espoir de se trouver sous peu d’heures à Mayence lui souriait par-dessus tout. Aussi pressions-nous plus que jamais le postillon.

Une lieue avant d’arriver au Rhin, nous rencontrâmes M. Anatole de Montesquiou, que j’avais expédié de Molodetchna et qui revenait de Paris, où il n’avait passé que peu d’heures et où ses nouvelles devaient préparer au bulletin. Il apportait des nouvelles de l’Impératrice et fut, je crois, fort agréablement surpris en trouvant l’Empereur et se voyant arrivé si promptement au terme de son voyage. L’Empereur lui fit quelques questions sur l’Impératrice, sur son fils, et le réexpédia aussitôt à Paris, pour donner de ses nouvelles, mais nous le rejoignîmes au bord du Rhin, que les glaçons forçaient à passer en bateau. Depuis lors, il nous suivit.

Arrivé sur l’autre bord, l’Empereur se rendit à pied à la poste pendant que l’on passait et débarquait sa voiture. Je ne me rappelle pas avoir vu l’Empereur aussi gai. Le sol français lui fit oublier toutes ses fatigues, et peut-être même, un moment, ses malheurs. Le maître de poste chez lequel il se rendit le reconnut. Le maréchal de Valmy qu’il envoya chercher et avec lequel il causa pendant qu’on mettait les chevaux n’en croyait pas ses yeux. Avant sept heures nous fûmes en route. Fagalde, qui avait été envoyé sur la route de Gumbinnen et qui nous avait rejoints à Glogau, courait{25}, ainsi qu’Amodru, depuis Dresde. Ils continuèrent en France.

De nouvelles dépêches de Paris ramenèrent la conversation sur l’affaire de Malet et, de la part de l’Empereur, sur des réflexions qui m’ont paru devoir être conservées, quoiqu’elles doivent amener quelques répétitions à propos de cette affaire et du ministre de la Police.

— Remarquez, me dit l’Empereur, combien la Révolution et l’habitude des changements continuels de gouvernement ont détruit toutes les idées d’ordre et de stabilité. J’ai encore beaucoup à faire pour réédifier l’ordre social.

— La paix est le seul moyen d’y parvenir ; c’est la première condition de la stabilité, car la guerre est une loterie qui nourrit un vague sur l’avenir, qui nuit à tout.

— Vous avez raison, me répondit-il, mais on ne la fait pas quand on veut. L’Angleterre se refusant à tout arrangement, il a bien fallu prendre des mesures pour l’y contraindre.

Revenant à l’affaire Malet, M ajouta :

— Parmi ces militaires, ces fonctionnaires auxquels on annonçait ma mort, pas un n’a pensé à mon fils. L’idée du roi de Rome n’est même pas venue à Frochot. Une nouvelle révolution lui a paru plus simple que la conservation de l’ordre de choses établi. Arrivé à Paris, chacun me vantera cependant son dévouement, et lui comme les autres si je le recevais. Il faut un exemple, car la fidélité est un devoir peut-être plus sacré pour le magistrat que pour le militaire, qui ne doit qu’obéir aux ordres qu’il reçoit, sans les raisonner. Les fautes des magistrats sont graves : ils doivent l’exemple. Comme les hommes sont aveugles, même sur leurs véritables intérêts ! Car Rabbe, Frochot, Soulier pouvaient-ils espérer d’un Malet, d’une révolution quelconque, plus qu’ils n’ont reçu de moi, plus que ne leur eût donné le roi de Rome s’ils lui fussent restés fidèles ? L’habitude des changements, les idées de révolution ont laissé des traces profondes. Il fallait un bras comme le mien, un homme qui connût, comme moi, les Français, pour avoir pu opérer ce qui est déjà fait. La France a besoin de moi pendant dix ans. Si je mourais, tout serait, je le vois, dans le chaos, et tous les trônes s’écrouleraient si celui de mon fils tombait, car je vois que tout ce que j’ai fait est encore bien fragile.

— Nos institutions, notre organisation ne sont pas complètes. Il faut rattacher tous les grands intérêts du pays à la conservation de ce qui existe...

— Il vous manque, reprit vivement l’Empereur sans me laisser achever, une pairie, une aristocratie, adaptées au temps actuel. Mais, avec la légèreté de la nation et les prétentions des généraux, ces nouvelles institutions seraient bien insuffisantes d’ici à dix ans. S’il y avait plus de talent parmi les chefs de l’armée, ils feraient comme les lieutenants de César et se partageraient le monde. Mais aucun n’a le génie nécessaire pour accomplir une si grande révolution, qui pourrait vous sauver si je mourais. Au reste, la meilleure garantie contre les ambitions particulières est dans le caractère des Français, dans la composition de l’armée. Ces fils de citoyens déserteraient tous le jour où ils croiraient ne servir qu’un intérêt particulier. Tout le monde marche, aujourd’hui, et reste au drapeau parce que c’est de l’intérêt de la France de conquérir la paix. S’il fallait agir dans un intérêt individuel et s’expatrier pour cela, il n’y resterait personne. Aussi le danger n’est-il pas là, mais dans les intrigues que font beaucoup de généraux à Paris. Soult, quand il a rêvé de se faire vice-roi ou roi en Portugal, a eu tout le monde contre lui, parce que l’intrigue des généraux qui voulaient quitter ce pays avait donné cette opinion aux soldats. Ils étaient presque en révolte, et peut-être encore plus à ce que j’ai toujours cru, par les intrigues de Loison et de quelques autres qui craignaient d’être pris en Portugal avec leurs rapines, que parce qu’ils croyaient à cet invraisemblable projet de royauté. Les meneurs prirent ce prétexte pour forcer le maréchal à sortir du Portugal. Loison livra le pont d’Amarante. La masse, qui avait cru ce qu’on avait voulu, ne songea plus qu’à se battre dès qu’elle vit que le roi quittait son royaume. Le fait est que si Soult se fût fait roi ou déclaré indépendant, l’armée l’aurait abandonné et que le roi Nicolas serait resté avec sa cour portugaise. Le danger, si je mourais, serait dans la faiblesse de la régence et dans les intrigues des généraux qui voudraient tous de l’influence, des places et surtout de l’argent. Vous ne vous en tireriez pas, surtout si vous ne preniez pas tout de suite un grand parti pour diminuer la Garde. Remarquez que, moi-même, je n’en ai pas réuni les armes sous un même chef. Il faudrait une volonté bien ferme pour lui en imposer.

Malet est un fou. Il faut l’être pour avoir cru que suspendre l’action de la police et tromper quelques chefs de corps, un préfet, pendant trois heures, pouvait renverser le gouvernement, quand il avait une armée de deux cent mille hommes hors du pays, et pas un complice dans les hautes fonctions, ni dans les départements. C’est un homme qui a voulu se faire fusiller en faisant parler de lui, mais son action m’a prouvé, ca que je croyais au reste en partie, qu’il n’y a pas grande foi à faire sur les hommes. L’Ancien Régime était frondeur, factieux. Il se révoltait quand il l’osait, mais il ne permettait pas au sous-ordre de se révolter, et il était fidèle à son serment. Les idées monarchiques et d’hérédité, celles de la conservation de ce qui existe, sont une langue nouvelle que l’on apprendra à la génération qui s’élève, mais elle ne sera jamais dans le dictionnaire des hommes du jour. Ils ont déjà oublié les malheurs de la Révolution. Clarke, qui vante son dévouement, ce qu’il a fait et ordonné, peut-être après coup, n’a pas même mis ses bottes pour aller à la première caserne s’assurer des troupes. Hulin seul a eu du courage, et Laborde de la présence d’esprit. Savary a été pris au trébuchet. Il soutient que ce n’est pas une conspiration, que Malet a tout composé, arrangé, que Lahorie et même Guidai n’ont connu ses projets que lorsqu’il les a tirés de prison. Clarke pense, au contraire, que cette affaire a des ramifications dans le Sénat, qu’elle compromet des gens marquants. Il voit des jacobins partout. Nous verrons qui a raison. Pour laisser dévider la chose, je n’ai pas même changé le ministre de la Police. Il est plus intéressé qu’un autre à réparer le mal qu’a fait son imprévoyance. Savary tient à son ministère et à l’argent. Il est plus intéressé. Il craint de perdre sa place, dont, au reste, il n’a plus besoin, car je lui ai beaucoup donné. Il a au moins cinq à six millions. Aide de camp ou ministre, il me demandait toujours de l’argent, ce qui me déplaît. Au reste, il n’était pas le seul, car jamais Ney, Oudinot et tant d’autres n’ont commencé ou fini une campagne sans m’en demander. Savary n’avait pas de fortune : il a des enfants et une femme qui dépense. Au reste, je lui dois la justice de dire qu’il me sert avec zèle. Il a de la représentation, ce qui est nécessaire à Paris. Ses difficultés avec Maret me fatiguent.

Il est toujours en guerre avec lui. Je n’aime pas ces tracasseries : ils sont jaloux l’un de l’autre. Savary croit que je lui préfère Maret. Savez-vous ce qui les a mis mal ensemble ?

— Je l’ignore.

— Probablement les femmes : elles brouilleraient des empires. Sous ce rapport, mes autres ministres ne me tracassent pas. Ils s’entendent et ne me fatiguent pas de leurs petites haines ou jalousies. J’ai eu quelquefois envie de marier Cambacérès, mais, toute réflexion faite, cela m’eût gêné. Les femmes ont des prétentions et celles des dignitaires ont toujours gêné à la Cour. On ne savait où les placer, ni comment les classer quand il y avait des étrangères.

Le pauvre Savary n’est pas bien traité dans les correspondances de Paris. Chacun le ridiculise. C’est toujours une bonne fortune pour beaucoup d’intrigants que de se défaire d’un ministre de la Police, quoiqu’il en vienne un autre. La chute de celui-ci paraissant certaine, on dirait que chacun veut avoir l’honneur de lui avoir porté le premier coup.

— C’est une raison, Sire, pour que vous le défendiez et le gardiez et, comme vous le disiez, il fera maintenant mieux qu’un autre. S’il n’y a pas eu de conspiration, si Malet est le seul auteur de cette incartade, Savary est justifié.

— Vous avez raison, mais j’ai peine à le croire. Savary est dupe de quelques intrigants qui lui auront fasciné les yeux, ou cela aura échappé à Pasquier, qui est cependant un bon observateur. Nous saurons cela dans... Dites donc, dans combien d’heures ?

— Dans quarante-quatre heures, Sire.

— Moi, je vous dis dans trente-six.

Et voilà l’Empereur qui me fait rallumer la bougie et qui tâche de compter alternativement, sur la carte et sur le livre de poste, combien il nous fallait d’heures. Après avoir disputé sur les minutes, comme si je pouvais prolonger le voyage, après m’avoir fait part du bonheur qu’il aurait à voir l’Impératrice et son fils, l’Empereur s’en prit, en plaisantant, à mon oreille, des huit heures qu’il se voyait obligé d’ajouter à son calcul qu’il refit pendant deux heures. Les postes, quarts de poste, les quarts d’heure, les minutes, tout fut compté. Les haltes forcées, les repos, tout fut abrégé ; les difficultés, les retards élagués. L’Empereur oublia Malet, la police, tous ses malheurs. Au jour, sa physionomie me dit qu’il se rêvait déjà aux Tuileries, où je désirais le voir arriver sûrement autant qu’il le désirait lui-même. Il paraissait si confiant, si heureux, que ce moment fut aussi pour moi un des bons du voyage.

L’Empereur soupa le lendemain à Verdun. Ayant repris à Erfurt une voiture sur roues, il fallait s’arrêter deux fois par jour pour graisser. On profitait de ce retard obligé pour manger. Depuis Dresde, l’Empereur ne parlait que de Paris, de la surprise de l’Impératrice, de l’étonnement de tout le monde. Depuis Francfort, il calculait l’heure de son arrivée à Paris et acquérait, à chaque poste, la certitude d’y être avant minuit si rien ne nous retardait. Plus les estafettes se succédaient et plus il était avide de détails. Toujours plus content qu’il ne l’espérait de l’opinion et de la manière dont on prenait la nouvelle de notre retraite de Moscou et l’interruption de toute correspondance, il était cependant fort occupé de l’effet qu’aurait produit le bulletin, et s’étonnait de ne pas en avoir encore de nouvelles, surtout depuis que M. de Montesquiou, qui avait précédé son envoi, nous avait rejoints. À en juger par les correspondances particulières, chaque famille était trop occupée des siens pour donner une grande attention aux affaires publiques. On ne croyait pas qu’il dût y avoir de bataille. On se figurait les Russes hors d’état d’en donner. Cette opinion rendait les inquiétudes moins vives. Nos désastres étaient tout à fait ignorés. Ce fameux bulletin, qui les peignait d’une manière si tragique, n’avait pu paraître que le 16, deux jours plus tard que ne le pensait l’Empereur, comme nous l’apprîmes ensuite.

Ce retard contrariait l’Empereur, qui aurait désiré que cette publication l’eût précédé de quelques jours. Il avait voyagé avec plus de rapidité qu’il n’avait pensé. L’Empereur, habituellement si calme, si impassible, était alors agité par tant d’émotions diverses, de regrets et d’espérances, il était si près de tant de bonheur et déjà si loin de tant de malheur, qu’il ne pouvait cacher ce qu’il éprouvait. Après avoir causé longtemps de tout ce qui le préoccupait, il revint pour la troisième fois sur notre aventure d’Eisenach. Il ne pouvait s’expliquer la conduite du maître de poste, prévenu longtemps d’avance et sachant que les chevaux étaient pour un voyageur marquant. Le lieu et l’heure, tout rendait sa conduite suspecte. L’Empereur me donna l’ordre d’écrire à M. de Saint-Aignan pour qu’il prît des renseignements précis sur les motifs de sa conduite, et pour qu’il se plaignît au gouvernement s’il y avait lieu. Il le chargeait d’en rendre compte sur-le-champ.

— Comme cela m’est personnel, ajouta l’Empereur, je ne veux pas qu’on arrête maintenant ou qu’on déplace le maître de poste, mais il est bon de savoir s’il n’y a pas quelque intrigue là-dessous.

L’armée, la Pologne étaient une source intarissable pour la conversation. Deux estafettes de l’armée, avec des nouvelles des soixante heures, qui avaient suivi notre départ, se succédèrent. Le roi et le major général mandaient que le désordre continuait, que l’intensité du froid avait fait quitter le drapeau, même à beaucoup d’hommes de la Garde, mais rien ne préparait, ne semblait même devoir faire prévoir les événements qui suivirent.

L’Empereur savait bien que son départ augmenterait un peu le désordre, que la Garde même en serait peut-être plus affectée que les autres corps, mais, Wilna étant le but que chacun voulait atteindre, peu lui importait qu’on y arrivât isolé ou en corps. Les distributions de vivres et d’habillement ne devant se faire qu’aux hommes sous le drapeau, il paraissait sûr d’y rallier l’armée. Ces dépêches le confirmèrent donc plus que jamais dans l’opinion que l’armée garderait cette position. Je la combattis vainement. Il plaisantait, se moquait de mes raisonnements, qu’il appelait mes pressentiments :

— Vous voyez tout en noir, me disait-il.

L’événement put seul le détromper. Dans ce moment, l’Empereur était plus que jamais plein d’espérance. Se trouver en France lui paraissait un retour de sa bonne fortune. Il avait le pressentiment que l’étoile du grand homme reprenait son ascendant et, sûr de maîtriser encore les événements, il ne pouvait croire alors aux malheurs qu’il prévoyait peut-être comme moi, quarante-huit heures avant.

À Harville, nous dépassâmes le piqueur Fagalde, qui ne put aller plus loin que Mars-la-Tour. À Saint-Jean [-les-Deux-Jumeaux], l’essieu avant de notre voiture se rompit à cinq cents pas de la poste. L’Empereur monta avec moi dans un petit cabriolet ouvert qui servait au courrier qui nous suivait. Il fallut abandonner les pelisses qui ne purent y trouver place. Depuis Fulda, nous sentions une grande différence de température. C’est dans cette croquante que nous arrivâmes à Meaux. Amodru seul restait avec nous, et il avait encore assez de courage pour nous devancer un peu et commander les chevaux, quoique nous fussions un train d’enfer. L’Empereur ayant été reconnu à Mayence, les postillons se répétaient que c’était lui, mais les maîtres de poste ne pouvaient le croire qu’en le voyant. Quant aux postillons, ils nous menaient comme des gens persuadés, avant même d’avoir reçu le napoléon que je remettais à chacun. On ne peut se faire une idée de l’empressement des maîtres de poste et des postillons, dès que nous arrivions et que l’on apprenait, par le postillon qui nous menait, que c’était l’Empereur au lieu du Grand Écuyer que le piqueur avait annoncé. Depuis Metz, nous croyions avoir trouvé le printemps. La glace avait fait place à une boue horrible. À Meaux, le maître de poste nous donna sa chaise, qui fermait bien et qui nous mena aux Tuileries. Depuis Claye, le pauvre Amodru, encore plus accablé par le sommeil que par la fatigue, chancelait à chaque instant sur son cheval. Il fallait que je l’encourageasse à chaque moment. À ma voix, il se réveillait et reprenait courage. Enfin, il put entrer devant nous dans la cour des Tuileries et nous ouvrir la portière.