Tous ces désagréments n’empêchaient pas l’Empereur d’être très gai. Il paraissait enchanté de se trouver à Varsovie, et fort occupé de savoir si on le reconnaîtrait.

Je crois qu’il n’aurait pas été fâché de rencontrer quelqu’un qui l’eût deviné, car il traversa la ville à pied, et nous ne remontâmes dans le modeste traîneau qu’après avoir traversé la place. Il faisait si froid que les gens qui pouvaient se chauffer ne se promenaient pas, et que la pelisse de velours vert, à brandebourgs d’or, de l’Empereur n’attirait l’attention que de quelques modestes passants, plus pressés de retrouver leur logis et leur poêle que de deviner le nom et la qualité des voyageurs, dont le costume fixait cependant l’attention. On tournait la tête, mais on ne s’arrêtait pas. Il eût d’ailleurs été difficile de reconnaître l’Empereur, le bonnet fourré dont il était coiffé lui couvrant la moitié du visage. Nous descendîmes à onze heures à l’hôtel de Saxe, où Amodru ne nous avait précédés que de peu d’instants. J’envoyai immédiatement le directeur général des postes pour commander les chevaux du duc de Vicence jusqu’à Glogau, car j’étais toujours le voyageur marquant, et l’Empereur mon secrétaire, sous le nom de M. de Rayneval.

Après avoir établi l’Empereur près d’un mauvais feu, dans un appartement du rez-de-chaussée, au fond de la cour, je me rendis chez l’ambassadeur, qui logeait à peu de distance, au palais de Saxe. Je rencontrai, en entrant, M. de Rumigny, un des secrétaires de la légation, qui avait été avec moi à Pétersbourg et que je fus enchanté de retrouver. Il m’annonça à l’ambassadeur, qui ne fut pas peu étonné de me voir et, je crois, de mon costume, mais qui fut bien plus surpris encore, n’en croyant ni ses yeux ni ses oreilles, quand je lui annonçai que l’Empereur était à l’hôtel de Saxe et qu’il le demandait.

— L’Empereur ! répéta-t-il plusieurs fois avec étonnement.

Revenu de sa surprise :

— Comment êtes-vous ici, Monsieur le duc ? Comment se porte l’Empereur ?

Telles furent les premières questions de M. de Pradt.

— L’Empereur se rend à Paris, nous avons quitté l’armée à Smorgoni ; elle doit avoir pris position à Wilna.

— L’Empereur aurait été mieux ici qu’à l’auberge.

— Il veut être incognito ; nous repartons à l’instant.

— Voulez-vous prendre quelque chose, un bouillon, Monsieur le duc ?

— Je déjeune avec l’Empereur à l’auberge, mais envoyez-y une bouteille de vin de Bourgogne. Sa Majesté le préfère ; en ayant été privée en route, elle sera bien aise d’en trouver de bon.

— La santé de l’Empereur est-elle bonne ? Dans quel état est l’armée ?

— L’armée est dans une triste situation, accablée par la misère, la faim et le froid. La Garde seule a encore l’ensemble d’une troupe.

— M. de Bassano ne parle que de victoires...

— De fait, nous avons battu les Russes partout, même au passage de la Bérésina, où on leur a fait seize cents prisonniers, que j’ai comptés.

— M. de Bassano en a fait six mille...

— Le fait est que nous avons battu les Russes qui devaient nous accabler.

— Pourquoi en faire six mille et écrire à un ambassadeur qui a besoin de la vérité, dans de si graves circonstances, comme au rédacteur du Moniteur ?

— Peu importe le nombre des prisonniers, quand on ne peut les emmener.

— Qui en empêche ?

— Quand nos propres soldats meurent de faim et sont semés sur la route, comment nourrirait-on des prisonniers ?

— Avons-nous beaucoup perdu ?

— Trop, répondis-je, avec un profond soupir. Voilà les résultats bien dignes de ceux qui ont soufflé cette guerre. Quelle folie !

— Tout le monde ne l’a pas soufflée. Tout le monde n’a pas trompé l’Empereur sur ces tristes résultats, mais qu’importe ? Aujourd’hui, on vous rend bien justice, Monsieur le duc. On sait que vous avez tout fait pour l’empêcher. Moi aussi, je n’ai pas craint de déplaire à l’Empereur pour l’éclairer sur sa situation, sur l’état de la Pologne. Je ne cesse d’écrire à M. de Bassano, qui me répond toujours par des victoires dont personne n’est dupe ici... Ce pays-ci est ruiné. On l’a écrasé.

Je rompis la conversation et quittai M. l’ambassadeur pour qu’il pût se défaire du costume de son lever, et je rejoignis l’Empereur, qui était d’autant plus impatient de voir arriver M. de Pradt que, n’étant pas content de lui, il était pressé de le lui témoigner. Depuis Sierock, l’Empereur, d’autant plus animé qu’il pensait qu’il allait le voir, n’avait cessé de me répéter ce qu’il m’avait déjà dit sur lui. Ce motif l’avait empêché de descendre chez son ambassadeur, comme je le lui avais proposé, ce qui eût été plus commode et plus convenable, ayant le projet de voir quelques membres du gouvernement polonais.

— Je ne veux pas, me dit-il, descendre chez un homme que je vais renvoyer. J’ai trop à me plaindre de lui.

Je passe sous silence tout ce que l’Empereur ajouta et répéta souvent dans sa mauvaise humeur. Il lui reprochait sa lésinerie, son peu de tact, la mauvaise direction donnée aux esprits.

— Il a gâté, dit-il, toutes mes affaires par son farniente. Il bavarde comme un régent de collège, et voilà tout. Talleyrand m’a bien souvent manqué ici.

L’ambassadeur arriva au moment où l’Empereur prononçait ces dernières paroles. Il le reçut froidement. M. de Pradt, s’avançant avec émotion, lui demanda de ses nouvelles. Ses paroles avaient l’accent de l’intérêt. Elles me parurent n’en avoir que moins de succès. L’Empereur, qui aurait préféré être blâmé, même critiqué, à être plaint par tout autre, était encore moins disposé à supporter cet air d’intérêt, peut-être trop d’égal à égal de la part d’un homme contre lequel il était très irrité. M. de Pradt, s’apercevant de l’effet qu’il produisait, devint plus froid et plus réservé. Ces dispositions réciproques m’avertissant que je rendrais service à l’ambassadeur en le débarrassant de témoin et le laissant s’expliquer tête à tête, je me retirai. L’Empereur, qui voulait par le même motif un tiers pour que l’explication fût plus désagréable à M. de Pradt, me dit de rester, mais, sur mon observation que j’avais des ordres à donner pour le voyage et une pelisse à acheter pour le mieux couvrir, il me permit de sortir et me chargea de faire appeler le comte Stanislas Potocki, ainsi que le ministre des Finances, de tout préparer pour son prompt départ et de revenir sur-le-champ.

J’achetai la pelisse pour l’Empereur, qui souffrait beaucoup du froid pendant les nuits, quoique je le couvrisse de la moitié de ma pelisse, ce qui me faisait geler et me mettait, en outre, fort mal à mon aise.

Je pressai le dîner et revins dans la pièce qui précédait celle où était l’Empereur pour expédier un courrier à Wilna et le piqueur qui devait nous précéder jusqu’à Posen. Comme la porte de séparation de ces deux pièces fermait mal, j’entendis, sans pouvoir l’éviter, l’Empereur rappeler à son ambassadeur tous les reproches qu’il m’avait déjà énumérés contre lui. Il finit par lui dire que son langage, sa conduite, enfin rien de lui n’avait été français. Il lui reprocha de faire des plans de campagne, de jouer le militaire quand il n’y entendait rien, et ajouta qu’il devait se borner à faire de la politique et à dire sa messe, ayant été envoyé par lui à Varsovie pour y représenter honorablement la France et non pour y faire des économies, ni y arranger sa fortune, qui était assurée, s’il l’eût bien servi ; mais il n’avait fait que des bêtises.

M. de Pradt cherchait à se justifier, protestait de son dévouement, de son zèle, de ses regrets s’il s’était trompé, de son désir de faire mieux. Il défendait et justifiait le duché de n’avoir pas fait tout ce qu’aurait voulu l’Empereur pour le succès de l’expédition de Russie. Il énumérait les sacrifices, les forces qu’il avait fournis et qu’il portait à plus de quatre-vingt mille hommes. Il attestait que tout le monde était ruiné, qu’on ne pourrait trouver un écu dans le pays, et qu’il fallait lui donner des secours en argent, si on voulait en tirer parti.

Plus M. de Pradt se défendait, et plus l’Empereur s’irritait. Il lui reprocha les conséquences incalculables que pourrait avoir sa négligence à opérer les levées ; ajouta qu’il voyait, par le compte même qu’il lui rendait, qu’il s’était ménagé une sotte popularité ; qu’un homme d’esprit comme lui devait voir et faire comprendre aux Polonais que prolonger la lutte, faute de donner les moyens de la terminer de suite, était se nuire à soi-même.

L’Empereur m’appela ; il paraissait excédé de la présence de l’ambassadeur. Ses signes, ses mouvements d’épaule le montraient si clairement, que je partageais réellement l’embarras du patient, qui était plus que sur les épines. Je crus donc rendre service à l’un et à l’autre en sortant un moment et en rentrant de suite pour annoncer à l’Empereur que le dîner était prêt ; mais il avait recommencé la série de ses reproches et continuait, tantôt avec véhémence, tantôt avec un froid dédain, quand il s’arrêta tout à coup au milieu d’une phrase en apercevant une carte sur la cheminée. Il la prit avec vivacité, y écrivit quelques mots et me la donna. Pendant ce temps, M. de Pradt tâchait de placer quelques mots pour sa justification, et rejetait les torts sur toutes les autorités françaises, dont il se plaignait beaucoup, ainsi que des généraux, et, sous quelques rapports, il me parut que ce n’était pas sans raison.

Cette critique militaire irritait encore plus l’Empereur, qui ne lui passait même pas, dans ce moment, de critiquer les opérations faites par M. de Schwarzenberg. Quant à celle des corps à portée du duché, que l’Empereur n’approuvait cependant pas plus que lui, il ne permettait pas à un abbé de les juger, comme il le dit ensuite. L’Empereur parla de la défense du duché, qu’il trouvait facile au moyen des levées, et que l’ambassadeur voyait à découvert et fort compromis. L’Empereur raisonnait toujours dans l’hypothèse que l’armée tiendrait à Wilna, que le prince de Schwarzenberg ferait tout ce qu’il devait. Il prétendait couvrir et défendre le duché par des levées polonaises, par une insurrection. Il voulait même couvrir les cantonnements de ses armées par ces cosaques polonais dont il n’avait cessé de parler et qui, faute d’argent, n’étaient pas même réunis dans les dépôts.

La discussion n’ayant plus rien de personnellement désagréable pour M. de Pradt, M. l’ambassadeur, passionné sans doute pour les controverses militaires, réfutait avec quelque raison, à ce qu’il me parut, mais d’un ton un peu doctoral, ce que l’Empereur avançait du ton d’un maître qui veut qu’on se taise si l’on n’est pas persuadé. Il semblait même se permettre plus que des réflexions envers celui qui n’en autorisait que dans le tête-à-tête. Il ne voyait de salut que dans ce que nous n’avions plus : dans des armées bien organisées, bien payées, et assurait qu’il n’y avait pas un cheval, pas un homme à espérer du duché sans argent.

— Que veulent donc les Polonais ? reprit vivement l’Empereur. C’est pour eux que l’on se bat, et que j’ai dépensé mes trésors. S’ils ne veulent rien faire pour leur cause, il est inutile de se passionner, comme ils l’ont fait, pour leur restauration.

— Être prussiens, répondit l’ambassadeur.

— Pourquoi pas russes ? reprit l’Empereur avec indignation.

Il tourna les talons à M. de Pradt, en lui disant de revenir dans une demi-heure avec les deux ministres qu’il avait demandés.

Après le départ de M. de Pradt, l’Empereur fit une longue et violente sortie contre lui, l’accusait, comme il venait de le lui reprocher, d’avoir eu peur des Russes, d’avoir, pendant toute la campagne, plutôt effrayé que rassuré les Polonais, et d’avoir perdu ses affaires en Pologne.

— Exécutez sur-le-champ, me dit-il d’un ton sec, l’ordre que je vous ai donné.

Il entendait par là ce qu’il avait écrit sur la carte qu’il m’avait remise en présence de M. de Pradt : « Mandez à Maret que la peur des Russes a fait perdre la tête à l’archevêque de Malines, qu’il le renvoie et charge un autre des affaires. »

J’avais mis alors la carte dans ma poche et, dans ce moment, je continuais à me promener avec l’Empereur, sans répondre et sans exécuter son ordre.

Voyant qu’il gardait le silence, je lui rappelais que le dîner refroidissait depuis longtemps, ce qui attira peu son attention, car il me réitéra de nouveau l’ordre qu’il venait de me donner. Je lui fis observer, un moment après, que ce changement produirait un mauvais effet vis-à-vis du Conseil à Varsovie.

— Si M. de Pradt, lui dis-je, en a, comme le pense Votre Majesté, cajolé les membres, il ne leur sera que plus agréable dans un moment difficile. Il n’y a aucun inconvénient à le laisser là encore quelque temps. Il cherchera à réparer ses torts, et les circonstances stimuleront son zèle. Il fera même mieux qu’un autre. Il dira que vous le déplacez pour avoir défendu les intérêts du duché, ce qui fera un mauvais effet.

L’Empereur énuméra alors les différents ordres que devait lui avoir donnés M. de Bassano pour les levées. Il entra dans un long détail sur les moyens mis à sa disposition et à celle du duché, et finit par me dire :

— Vous écrirez de Posen ; dînons, afin d’avoir le temps de voir les ministres et de partir.

Pour que l’Empereur ne revînt pas là-dessus, je jetai alors la carte au feu devant lui. L’Empereur étant préoccupé de ses affaires, pressé de voir les ministres et de partir, le dîner fut court, quoique la tasse de café de Pultusk nous eût peu restaurés.

— Les affaires nourrissent, me dit l’Empereur, le mécontentement rassasie, et cet abbé m’a fâché. Quelle impudence !

L’Empereur reçut bien les ministres qu’accompagnait M. de Pradt. Ces messieurs lui parlèrent des dangers qu’il avait courus, de leur bonheur de le revoir bien portant. Sa présence seule était pour eux la garantie d’un meilleur avenir, etc.

L’Empereur repoussa l’idée qu’il eût même pu courir un danger. Il plaisanta sur ce que le repos n’était fait que pour les rois fainéants, ajoutant que la fatigue lui faisait du bien. Il leur dit que l’armée était nombreuse, et encore de plus de cent cinquante mille hommes, ce qui était à peu près vrai. Les Russes, d’après ce qu’il ajouta, ne tenaient pas devant nous. Il les avait battus partout, même à la Bérésina. Ces Russes n’étaient plus les soldats d’Eylau et de Friedland. Avant trois mois, il aurait une armée aussi nombreuse que celle avec laquelle il était entré en campagne. Ses arsenaux étaient pleins. Il avait tous les éléments d’un nombreux matériel et d’une belle armée. De son cabinet des Tuileries, il imposerait plus à Vienne et à Berlin que de son quartier général.

« Je pèse plus sur mon trône aux Tuileries qu’à la tête de mon armée », dit-il. Il parla de Marengo, d’Essling, batailles presque perdues et qui, deux heures après, avaient mis l’Autriche à sa discrétion.

Je passai dans l’autre pièce pour m’assurer que tout était prêt. Les traîneaux étaient attelés devant la porte. Je payai l’aubergiste, donnai quelques ordres et notai la curieuse conversation que je venais d’entendre. J’avais noté, après le dîner, pendant que l’Empereur faisait sa toilette, celle que j’avais eue avec l’ambassadeur et celle de ce dernier avec l’Empereur. Quand je pus prêter une nouvelle attention, j’entendis l’Empereur n’attribuer ses revers qu’au climat, avouer qu’il était peut-être resté trop longtemps à Moscou, parce qu’ayant envoyé M. de Lauriston au quartier général il croyait faire la paix. Il dit qu’on tiendrait à Wilna, avoua que les Russes avaient montré du caractère, qu’ils aimaient l’empereur Alexandre, et convint que l’incendie de Moscou avait dérangé ses projets. Il insista sur ce que c’étaient les Russes qui avaient brûlé leur capitale. Il parla de la nécessité de montrer aussi du caractère, ajoutant que les grands revers devenaient alors la source d’étonnants succès. Il parla avec chaleur des levées à opérer, notamment de celles des cosaques qui étaient indispensables.

Les ministres insistaient sur la détresse du pays. L’Empereur n’avait pas l’air d’en tenir compte. M. de Pradt les appuya généreusement, quand ils demandèrent de l’argent. L’Empereur accorda quelques millions sur les contributions de la Courlande et finit par leur annoncer la prochaine arrivée du corps diplomatique, qui venait de Wilna. Puis il parla de son voyage. Je rentrai alors. Les ministres engagèrent l’Empereur à se reposer quelques heures afin de donner le temps d’organiser ses relais. Ils lui demandèrent s’il prendrait la route de Silésie par Glogau.

— Oui, par la Prusse, répondit l’Empereur.

Ce trajet en Prusse, quelque court qu’il dût être, le préoccupait, le contrariait. Il ajouta, en m’interpellant, que j’avais dû donner les ordres nécessaires en arrivant, et qu’il allait partir. Il congédia d’un air fort gracieux ces messieurs, qui lui renouvelèrent les protestations de leur entier dévouement, ainsi que M. de Pradt, qui paraissait avoir oublié les reproches de l’avant-dîner.

Nous remontâmes à l’instant dans notre traîneau, où l’Empereur épancha de nouveau sa bile sur M. de Pradt, en faisant les plus amères réflexions sur sa peur lorsque les Russes s’étaient approchés du duché, sur le mauvais exemple qu’il avait donné alors. Il parla de son ton, de ses manières, si peu d’accord, disait-il, avec l’éducation qu’il avait reçue, avec la société dans laquelle il avait dû vivre, et surtout avec l’état qu’il avait embrassé. L’Empereur répétait toujours qu’il lui avait perdu la Pologne, qu’il lui avait fait manquer sa campagne, et qu’il avait eu tort de s’arrêter à de sottes intrigues et de ne pas y envoyer Talleyrand qui l’y aurait aussi bien servi qu’il l’avait fait lorsqu’il était à Finckenstein.

Les plus grandes difficultés de notre voyage étaient sans doute surmontées, mais il nous restait la traversée de cette petite partie du territoire prussien, après Glogau, qui préoccupait plus l’Empereur que tout le reste de son voyage.

Nous allions très vite, mais un brancard s’étant cassé au traîneau, nous fûmes forcés de nous arrêter à Kutno pour le faire réparer, ce qui nous retint plus de deux heures. Le sous-préfet reconnut l’Empereur et le reçut de son mieux. Sa femme et sa soeur, jolies Polonaises, étaient dans l’enthousiasme de le voir chez elles, et ne savaient que faire pour lui témoigner leur bonheur de le trouver bien portant. Il n’y a pas de physionomies plus expressives que celles des Polonais. L’Empereur fut sensible à cet accueil, mais, comme il était cependant encore plus occupé de ses affaires que de la conversation des dames et de celle du sous-préfet, il employa son temps à me dicter différents ordres pour M. de Bassano et Varsovie. Il prescrivit à son ministre de presser les levées et l’armement du duché, le prévint de ce qu’il avait accordé aux Polonais et lui ordonna d’expédier un nouveau courrier à Vienne et au prince de Schwarzenberg. Il donna aussi des ordres à M. de Lauriston, qui devait se rendre à Varsovie. Il lui enjoignit d’y rester, de prendre le commandement de toutes les troupes, d’armer Praga, Modlin et Sierock. Il réitéra au général du Taillis, qu’il avait vu à Varsovie, les ordres qu’il lui avait donnés verbalement, lui prescrivit de retenir toutes les troupes qui y passeraient, d’organiser et d’armer la garde nationale, etc.

L’Empereur, impatienté que j’écrivisse doucement (mes doigts étaient encore engourdis par le froid), voulut écrire lui-même pendant que je prenais minute de ce qu’il m’avait déjà dicté, mais ses doigts, aussi engourdis, joints à sa manière d’écrire habituelle, déjà si peu lisible, furent cause qu’il ne put se lire lui-même après avoir terminé deux lettres, et qu’il dut mien dicter de nouvelles pour les remplacer. Le dîner mit fin à cette correspondance. Je gardai ces deux minutes historiques de sa main, et j’expédiai les dépêches pendant que l’Empereur dînait.

Le traîneau étant réparé, il prit à peine le temps de manger, et j’emportai un morceau de pain pour faire mon repas en voiture. L’Empereur, fort touché de l’accueil qu’il avait reçu, m’ordonna de dire à Duroc, à notre arrivée à Paris, d’envoyer un cadeau à la femme du sous-préfet.

Pendant ce trajet de Varsovie à Kutno, l’Empereur parla de l’Angleterre, de la difficulté de l’obliger à la paix si quelque crise dans son crédit ou quelque embarras intérieur n’y forçaient pas le ministère. Il semblait regretter, dans ce moment, que ses idées de restauration de la Pologne l’eussent brouillé avec la Russie. Il convenait alors qu’elle était d’un grand poids dans le système continental.

— Roumiantsof, ajouta-t-il, sentait bien de quel avantage était pour moi cette alliance. Ce n’est pas un génie, mais c’est un homme qui a un bon jugement, qui avait bien compris la question européenne telle qu’elle avait été conçue à Tilsit, et comme nous l’envisagions à Erfurt. Il sentait si bien quels avantages nous retirions de l’alliance, dans la position où la France se trouvait vis-à-vis de l’Angleterre, qu’il n’a voulu croire à des hostilités qu’après le passage du Niémen. Il a toujours mis en doute que je voulusse réellement attaquer la Russie. Il croyait que je n’avais d’autre but que de les amener à fermer les yeux sur ce qui s’était passé, et que mes démonstrations hostiles ne tendaient qu’à les forcer à ne pas recevoir des neutres, et à se tenir pour trop heureux que je me bornasse à des menaces.

Je ne pouvais tolérer cette admission de prétendus neutres, me dit l’Empereur, car c’était un moyen pour les Anglais d’éluder le blocus continental. J’aurais cependant passé là-dessus et l’on se serait entendu, si j’avais eu l’espoir de décider l’empereur Alexandre à une grande expédition dans l’Inde. Au point où l’on en était venu avec l’Angleterre, dont le ministère jouait le tout pour le tout, c’était le seul moyen de faire trembler les marchands de Londres. Alors, la nation eût forcé les ministres à traiter. Mais je me suis aperçu, depuis Erfurt, qu’il y avait de la méfiance. De mon côté, étant embarqué dans les affaires d’Espagne, elles gênaient plus ou moins mes autres projets. Alexandre et Roumiantsof n’abondant pas, comme je l’avais cru, dans les idées de partage de la Turquie, tous les projets que j’avais conçus à Tilsit se sont trouvés au moins modifiés. J’ai dû porter mes vues d’un autre côté. Il faut, d’une manière ou de l’autre, sortir de l’ornière où l’on est, aviser au moyen de forcer l’Angleterre à la paix, affaiblir la Russie, l’écarter des affaires de l’Europe en créant un grand État intermédiaire. Ôter à l’Angleterre tout espoir de former une nouvelle coalition, en sapant la puissance du seul grand État qui puisse encore être son auxiliaire, c’est un grand et noble projet.

L’Empereur me dit qu’il avait longtemps cru Constantinople l’objet de la convoitise des Russes, puis il ajouta que – dans l’espoir d’une expédition dans l’Inde, ou, du moins, d’une grande démonstration, il s’était aussi occupé d’en faire en même temps une par mer, et peut-être même indépendamment de celle par terre, à laquelle il aurait pu joindre un fort contingent – on avait pu persuader aux Russes de laisser pénétrer un corps français chez eux, ce qui, selon lui et d’après les idées de l’empereur Alexandre et de Roumiantsof, eût peut-être été encore une chose difficile à obtenir.

L’Empereur me parut avoir compris son expédition de la manière suivante : il s’était fait donner par la marine des renseignements sur tout ce qui pouvait être nécessaire. L’impossibilité de relâcher et d’emporter suffisamment d’eau pour vingt-cinq à trente mille hommes, pendant un trajet si long, lui avait paru le plus grand obstacle. Du reste, il n’en avait point trouvé qui ne pût être facilement surmonté. Il aurait dirigé son expédition sur Surate. On l’aurait fait débarquer sur un point quelconque de la côte des Mahrattes, ennemis naturels des Anglais et prêts à prendre, à chaque instant, les armes contre eux. Il l’aurait composée de trente mille hommes. L’expédition n’aurait relâché qu’à l’île de France, pour y faire des vivres, y prendre de l’eau et y déposer ses malades. On les aurait remplacés par deux ou trois mille Nègres, qu’on aurait payés, argent comptant, aux colons.

La France, l’Impératrice et le roi de Rome étaient le sujet journalier de nos conversations. L’Empereur ne tarissait pas sur le plaisir qu’il aurait à les revoir, et s’exprimait sur eux avec les sentiments de la plus tendre affection. L’éloge de l’Impératrice était à chaque instant dans sa bouche. Il parlait de son intérieur avec un sentiment, une bonhomie qui faisaient du bien, et de la France et des Français avec un enthousiasme qui consolait après tant de sacrifices.

— Je me fais plus méchant que je ne suis, me dit-il en plaisantant, parce que j’ai remarqué que les Français sont toujours prêts à vous manger dans la main. C’est le sérieux qui leur manque et, par conséquent, ce qui leur en impose le plus. On me croit sévère, même dur. Tant mieux, cela me dispense de l’être. Ma fermeté passe pour de l’insensibilité ; comme c’est à cette opinion que l’on doit en partie l’ordre qui règne, et de n’avoir rien à réprimer, quoique nous soyons encore bien près de la Révolution et que nous vivions avec des générations élevées au milieu des troubles, sans idées de morale ou de religion, je ne m’en plains pas. Allez, Caulaincourt, je suis homme. J’ai aussi, quoi qu’en disent certaines personnes, des entrailles, un coeur, mais c’est un coeur de souverain. Je ne m’apitoie pas sur les larmes d’une duchesse, mais je suis touché des maux des peuples. Je les veux heureux, et les Français le seront. L’aisance sera partout si je vis dix ans. Croyez-vous donc que je n’aime pas aussi à faire plaisir ? Un visage content me fait du bien à voir, mais je suis obligé de me défendre de cette disposition naturelle, car on en abuserait. Je l’ai éprouvé plus d’une fois avec Joséphine, qui me demandait toujours et me faisait même tomber dans des embuscades de larmes auxquelles j’accordais ce que j’aurais dû refuser.

L’Empereur me demandait souvent si je ne serais pas heureux aussi de revoir les personnes que j’aimais. La manifestation si bonne, si naturelle, des sentiments réels de l’Empereur me faisait un bien que je ne puis exprimer. J’aurais voulu que toutes les oreilles de l’Europe pussent l’entendre et tous les échos les répéter. Je suis bien sûr de n’avoir pas perdu un mot de cette conversation que j’aurais voulu prolonger à l’infini.

Il tardait à l’Empereur de recevoir ses estafettes pour lire les lettres de France si vivement désirées, les premières depuis Smorgoni. Aussi pressait-il notre marche tant qu’il le pouvait. Nous retrouvions à Posen la route de l’armée par Koenigsberg.

En attendant, l’Empereur passait en revue son ministère. Il faisait l’éloge de l’archichancelier Cambacérès, homme de bon conseil, disait-il, grand jurisconsulte. Son esprit juste et très clair avait jeté beaucoup de lumière dans plusieurs articles des codes, notamment dans ceux qui présentaient le plus de difficultés, et, faisant allusion à la mort du Roi : « La peur seule, disait-il, l’avait empêché de l’absoudre tout à fait. Il était bien loin d’être un révolutionnaire. C’était un homme qui méritait la confiance, et incapable d’en abuser. » Il s’était toujours bien trouvé de celle qu’il lui avait témoignée, et la considération dont il jouissait était une des plus justement acquises.

L’Empereur cita le duc de Rovigo comme un homme qui lui était dévoué, qui avait du caractère, une manière de voir à lui. Il avait bon coeur, disait-il ; il était au fond bon, même obligeant. Il serait même souvent dupe s’il ne l’arrêtait pas, mais il était trop intéressé, ce qui lui déplaisait et l’avait décidé à lui ôter la ferme des jeux, parce qu’il lui demandait sans cesse de l’argent, quoiqu’il lui eût déjà beaucoup donné et que sa fortune, depuis qu’il était ministre, fût de cinq à six millions ; qu’au reste le public était injuste pour lui sous d’autres rapports. On lui avait jeté la pierre parce qu’il avait été présent à l’exécution du duc d’Enghien.

— Mais, ajouta-t-il, il avait reçu l’ordre de s’y trouver et, comme commandant la gendarmerie d’élite, c’était sa place. Tout autre aurait obéi de même. Il était bien meilleur homme, bien moins inquisiteur que Fouché. Dans ce moment on se moque de Savary. Il est assez niais, en effet, qu’un général de division, ministre de la Police, soit pris dans son lit et mené à la Force, au milieu de la capitale, par un fou échappé d’une maison de santé. Cet événement fait avec raison rire tout Paris, et le ridicule tue les hommes en place plus que leurs sottises.

Revenant ensuite sur le duc d’Otrante, il me dit :

— Celui-ci n’est qu’un intrigant. Il a prodigieusement d’esprit et de facilité pour écrire. C’est un voleur qui prend de toutes mains. Il doit avoir des millions. Il a été un grand révolutionnaire, un homme de sang. Il croit racheter ses torts ou les faire oublier en cajolant les parents de ses victimes et se faisant, en apparence, le protecteur du faubourg Saint-Germain. C’est un homme qu’il peut être utile d’employer parce qu’il est encore le drapeau de beaucoup de révolutionnaires et, d’ailleurs, très capable, mais je ne puis jamais avoir confiance en lui.

Le duc de Gaete, qui parut ensuite dans cette revue, était un bon financier, un homme méthodique, probe, qui avait rendu de grands services dans sa partie. M. de Barbé-Marbois, qu’il nomma ensuite, était, selon l’Empereur, un intrigant avec les dehors d’un quaker et les formes trompeuses d’un homme de bien.

— J’ai été longtemps sa dupe, me dit-il, parce qu’il annonçait une vigueur de principes et une sévérité de jugement sur les autres et sur les événements qui me portaient à penser qu’il n’était pas plus indulgent pour lui. C’est un homme mécontent de tout, caressant le pouvoir, le détestant et le dénigrant.

C’est, au fond, un homme sans principes, envieux, frondeur, sans capacités. Les moyens que je lui croyais lui ont fait accorder pendant quelque temps une grande confiance. Pour m’être aperçu trop tard que je me trompais, cette erreur a manqué me coûter cher. Il est bien à la Cour des comptes ; il ne pourra y faire de bévues, et sa probité, affichée dans l’opinion publique, l’obligera à l’appliquer à ses nouvelles fonctions.

Sur mon observation qu’il passait pour un homme de bien, et surtout pour un homme probe :

— Oh ! pour probe, il l’est, répondit l’Empereur. Quant à homme de bien, il en joue le rôle. Au fond, c’est un intrigant.

L’Empereur me parla de M. de Fontanes{17} :

— Il est trop adulateur. C’est un grand talent. Il me sert avec zèle et dirige bien, pour le moment, l’Instruction publique. La Révolution nous a rendu trop grecs et trop romains. Il faut donner à nos enfants des idées monarchiques, ce qui est tout à fait dans les opinions de Fontanes ; au moins l’affiche-t-il. Si je le laissais faire, il irait même trop loin. C’est un homme d’esprit, mais une petite tête. Si je ne l’eusse retenu, il nous aurait donné l’éducation de Louis XV. Il croyait me plaire. Je l’ai arrêté. Vous savez que je lui dis un jour : « Monsieur de Fontanes, laissez-nous au moins la république des lettres. » Ces paroles l’ont remis dans la bonne voie. Je n’ai pas peur des hommes énergiques. Je sais les employer, les diriger, puis je ne fais rien contre l’égalité, et la jeunesse, comme la nation, ne tiennent qu’à elle. Ayez du talent, je vous avance ; du mérite, je vous protège. On sait cela, et cette opinion me sert. Fontanes aurait voulu me faire des marquis. Ils ne sont plus bons qu’à la comédie ; encore nos moeurs actuelles les y ont-elles détrônés depuis que Molé a quitté la scène et que Fleury est cassé{18}. Il me faut des conseillers d’État, des préfets, des officiers, des ingénieurs, des professeurs. Il faut donc donner un grand développement à l’instruction et tremper un peu ces jeunes têtes dés Grecs et des Romains. L’important est de diriger monarchiquement l’énergie de ces souvenirs, voilà la seule histoire. Je m’occuperai encore de l’instruction, et ce sera mon premier soin à la paix, car c’est la garantie de l’avenir. Je veux qu’elle soit publique pour tous, même pour une partie de celle de mon fils. J’ai un grand projet sur cela.

À mon grand regret, cette conversation fut interrompue par notre arrivée, avant le jour, à Posen, à l’hôtel de Saxe. Les premiers mots de l’Empereur furent :

— Donnez-moi mes estafettes.

Le directeur [de la poste] avait gardé, comme je le lui avais ordonné, les deux qui avaient passé. L’impatience de l’Empereur était telle qu’il eût éventré les portemanteaux s’il avait eu un couteau sous la main. Mes doigts, engourdis par le froid, ne mettaient pas assez tôt en rapport, au gré de ses désirs, les numéros de convention du cadenas à combinaison. Enfin, je lui remis la lettre de l’Impératrice et celle de Mme de Montesquiou qui renfermait le bulletin du roi de Rome. C’étaient les premières nouvelles de France depuis Wilna, car le hasard nous avait mal servis, puisque nous n’avions pas trouvé d’estafette entre cette ville et Mariampol. En route, l’Empereur n’avait cessé de me parler de l’impression qu’aurait produite en France l’absence de toute nouvelle de l’armée. On peut donc juger de l’empressement qu’il mit à lire les dépêches de l’archichancelier et des différents ministres. Je n’arrachais pas les enveloppes assez vite au gré de son impatience. Il parcourait les pages plutôt qu’il ne les lisaient, afin d’avoir une idée de tout. Après avoir terminé cette revue, il reprit la lecture des dépêches qui lui avaient paru les plus importantes. Il me fit l’honneur de me lire les lettres de l’Impératrice, celles de Mme de Montesquiou, et me dit :

— N’est-ce pas que j’ai là une bonne femme ?

Les détails que l’Impératrice lui donnait sur son fils et que lui confirmait la gouvernante le charmaient. Cet homme, si préoccupé de ses affaires, n’était en ce moment que le bon, le meilleur mari, le plus tendre père de famille. Je ne puis exprimer le plaisir que j’avais à le contempler dans ces instants. Sa joie, son bonheur, empreints sur tous ses traits, m’allaient au coeur. Il me fit lire la lettre de l’archichancelier, celle du ministre de la Police et celle du ministre de la Guerre.

Pendant que l’Empereur continuait à compulser sa correspondance, je profitai du moment de liberté qu’il me laissa pour donner les ordres relatifs à notre voyage ultérieur. La voiture n’ayant pu nous joindre et l’Empereur ne m’ayant pas laissé le temps d’y prendre de l’argent quand nous la quittâmes, tous mes fonds étaient épuisés. Je m’en fis apporter par le directeur de l’estafette. Je prévins de mon arrivée le général commandant à Glogau pour avoir les portes{19} et à souper, et j’employai les deux heures que l’Empereur me laissa avant de partir à mettre de l’ordre dans mes notes et à compléter celles des dernières conversations depuis Varsovie.

L’Empereur reposa une heure. Il déjeuna, et nous nous remîmes en route, allant maintenant au-devant des nouvelles, ce qui abrégeait d’autant plus le temps que les estafettes se succédaient à mesure que nous avancions. Nous passâmes ainsi, dans la même journée, plusieurs jours avec nos amis. Chaque lettre apportait à l’Empereur un nouveau bonheur. Il me faisait lire la plupart de ses dépêches, excepté le paquet de la poste. Une seule fois, il m’en donna quelques extraits à lire, en me disant :

— Quelle imprudence ! Les hommes sont-ils assez fous ! Je n’ai pas assez d’estime pour eux, pour être, comme on le dit, méchant et me venger !

La réflexion de l’Empereur était bien juste. L’imprudence et l’impudence de ceux qui écrivaient étaient une grande preuve que l’Empereur n’était ni méchant ni vindicatif, car il aurait pu être sévère sans être injuste, dans cette circonstance, et j’ai vu à Paris les deux personnes que ses réflexions concernaient sans qu’elles eussent éprouvé le moindre désagrément. L’une d’elles était à la Cour.

Les détails qu’on donnait à l’Empereur sur la situation de Paris et de la France lui faisaient grand plaisir. On était si accoutumé à le voir triompher des obstacles et tirer même avantage des événements qui paraissaient lui être les plus contraires, que la confiance avait été peu altérée par le long silence dont on se plaignait. Cette interruption de correspondance n’avait pas produit tout l’effet qu’il craignait.

— Dans la circonstance actuelle, me dit l’Empereur, cette sécurité est fâcheuse, parce que le bulletin atterrera. L’inquiétude était préférable. Elle aurait préparé à des malheurs.

Il parla du ministre de la Guerre, qu’il appela un vrai courtisan, l’homme le plus vaniteux qu’il eût jamais vu.

— Son bonheur serait de persuader à tout le monde que son grand-père était sorti de l’arche. C’est un homme probe, médiocre sous le rapport du talent, sans caractère, flatteur au point qu’on ne sait jamais quelle confiance on doit donner à l’opinion qu’il émet. Il ne me connaît pas encore, ajouta l’Empereur. Il croit que je suis comme Louis XV, qu’il faut me cajoler, me plaire. Si j’avais des maîtresses, il serait leur plus empressé serviteur. Il voit toujours une grande conspiration dans l’affaire de Malet et lui croit beaucoup de ramifications. Il voudrait faire arrêter beaucoup de jacobins, même des gens marquants. Il me paraît cependant que Pasquier et Savary ont raison, et que cette audacieuse entreprise n’a été que dans la tête de quelques fous. On a bien fait de n’arrêter personne de marquant, car les rigueurs irritent. S’il y a des coupables, ils n’échapperont pas à la police, et il ne faut pas donner au gouvernement le tort d’avoir suspecté mal à propos. Pour l’Europe comme pour la France, il est aussi préférable que l’on ne voie dans cette conspiration que l’entreprise d’un fou. En cela, Savary a bien jugé mes intentions.

À notre arrivée à Glogau, le soir, le général ne fut pas peu surpris en voyant que le Grand Écuyer était l’Empereur lui-même. Il [Napoléon] causa beaucoup de l’état de la place et du pays, donna différents ordres et prit à peine le temps de souper, tant il était pressé de se remettre en route. Nous partîmes dans la voiture que le général avait offerte à l’Empereur, et que la fatigue qu’il éprouvait, ne pouvant se coucher dans le traîneau, lui avait fait accepter.

Bien sûr que la neige nous empêcherait d’avancer sur des roues, j’avais eu la précaution de faire suivre notre fidèle traîneau, et bien m’en prit car, ne pouvant aller qu’au pas, nous y reprîmes notre position, moins commode, à peu de distance de Glogau. Quand nous fûmes rentrés, à moitié glacés, dans le modeste équipage que nous aurions mieux fait de ne pas quitter, l’Empereur, ne pouvant dormir, parla de l’armée dont la rapidité de notre marche l’empêchait d’avoir des nouvelles. Il lui tardait de se voir en Saxe. Le trajet à faire en Prusse lui déplaisait et amena la conversation suivante :

— Si l’on nous arrêtait, Caulaincourt, que nous ferait-on ? Croyez-vous qu’on me reconnaisse, qu’on sache que je suis ici ? On vous aime assez en Allemagne, Caulaincourt ; vous parlez la langue, vous protégiez les maîtres de poste et preniez tous mes gendarmes pour leur donner des sauvegardes. Ils ne souffriraient pas qu’on vous arrêtât et qu’on vous maltraitât.

— Sans doute ils se rappellent peu une protection qui ne les empêchait pas d’être pillés.

— Bah ! ils souffraient pendant vingt-quatre heures, mais vous faisiez rendre les chevaux. Berthier ne me parlait que de vos réclamations pour eux. Avez-vous été en Silésie ?

— Avec Votre Majesté.

— Vous n’êtes donc pas connu ici ?

— Non, Sire.

— Je ne suis arrivé à Glogau qu’après la fermeture des portes. Si les gens du général ou le courrier n’ont pas bavardé devant le postillon, on ne peut savoir que je suis en Prusse.

— Certes, et personne ne se doute que c’est l’Empereur qui chemine si modestement dans ce mauvais équipage. Quant au Grand Écuyer, il n’a pas assez d’importance pour que les Prussiens se compromettent en l’enlevant. Le voyage de Votre Majesté a été si prompt que tout le monde l’ignore encore sur notre route. Pour tenter un coup de main contre nous, il faudrait un concert quelconque. Un homme haineux et déterminé en a bientôt réuni trois ou quatre pour le seconder.

— Si les Prussiens nous arrêtaient, que feraient-ils ?

— Si c’était le résultat d’un coup préparé, ne sachant que faire de nous, ils nous tueraient. Il faut donc nous défendre jusqu’à la dernière extrémité. Nous pouvons avoir une bonne chance ; nous sommes quatre.

— Mais, enfin, si on vous prend vivant, que fera-t-on de vous, Monsieur le duc de Vicence ? me dit l’Empereur en plaisantant.

— Si on me prend, ce sera à cause de mon secrétaire ; alors on me fera un mauvais parti.

— Si l’on nous arrête, reprit vivement l’Empereur, on nous fera prisonniers de guerre comme François Ier. La Prusse se fera rendre ses millions et en demandera même d’autres.

— Si l’on osait tenter ce coup de parti, nous n’en serions pas quitte à si bon marché, Sire !

— Je crois que vous avez raison. Ils ont trop peur de moi ; ils voudront me garder !

— C’est fort probable.

— Craignant que je ne m’échappe ou de terribles représailles pour me délivrer, les Prussiens me livreraient aux Anglais.

— C’est possible !

— Vous figurez-vous, Caulaincourt, la mine que vous feriez dans une cage de fer, sur la place de Londres ?

— Si c’était pour partager votre sort, Sire, je ne me plaindrais pas !

— Il n’est pas question de se plaindre, mais d’une chose qui peut arriver à l’instant, et de la figure que vous feriez dans cette cage, enfermé comme un malheureux Nègre qu’on y dévoue à être mangé par les mouches, parce qu’on l’a enduit de miel, reprit l’Empereur en riant aux éclats.

Et le voilà riant pendant un quart d’heure de cette bouffonne idée et de cette figure dans cette cage.

Jamais je n’ai vu l’Empereur rire d’aussi bon coeur, et sa gaieté m’avait tellement gagné que nous fûmes longtemps avant de pouvoir articuler un mot qui ne donnât pas un nouveau cours à notre bonne humeur. L’Empereur fit aussi la réflexion fort tranquillisante que l’on ne pouvait pas encore être instruit de son départ, et encore moins de l’état de l’armée, et que les Prussiens, avec une force comme celle qu’on nous supposait, ayant leurs troupes au milieu des nôtres, n’oseraient, fussent-ils prévenus, rien entreprendre contre lui.

— Mais un assassinat secret, un guet-apens, serait facile, me dit l’Empereur, témoignant un vif désir de traverser cette Prusse, qui lui faisait faire des réflexions si plaisantes et en même temps si sérieuses.

Cette pensée le préoccupait tellement qu’il me demanda si nos pistolets étaient en bon état et qu’il s’assura si ceux de son côté étaient sous sa main. Je les avais visités à Posen, et nous étions bien décidés à faire un mauvais parti au premier qui s’avancerait. Les curieux qui seraient venus cette nuit à notre portière eussent mal passé leur temps.

L’arrivée au relais interrompit notre conversation. L’Empereur, n’ayant pas voulu que le courrier partît de Glogau plus d’une heure avant nous, et celui-ci étant venu moins vite, il nous avait à peine précédés. Les chevaux n’étaient pas prêts. L’Empereur ne savait que penser de ce retard. Habitué à avoir le monde à ses ordres, il ne s’expliquait pas qu’on pût employer plus d’une demi-heure, que le courrier avait eu d’avance, à préparer les chevaux. Nous étions à un relais, et ce que j’attribuais à la lenteur habituelle des maîtres de poste de cette nation lui paraissait une chose faite avec intention. Je fus m’assurer moi-même des causes de ce retard, sans pouvoir accélérer l’imperturbable nonchalance du maître de poste et de ses postillons, qui harnachaient, suivant leur usage, le plus lentement possible leurs chevaux pour leur laisser le temps de manger. Je ne cessais d’aller de l’écurie au traîneau de l’Empereur, qui souffrait beaucoup du froid. Pour prendre patience, il me demanda du thé, qu’on trouve à toutes les postes en Allemagne. Deux tasses le réchauffèrent un peu, mais ne calmèrent pas son impatience qui augmentait à chaque instant. Il me demanda si notre escorte avait suivi. Des six gendarmes pris à Glogau, il ne restait que les deux placés derrière le traîneau et qui étaient à moitié gelés. Enfin, après une heure d’attente, nous nous remîmes en route.

Cette nuit fut une des plus pénibles que nous passâmes. Le déplacement de voiture nous avait gelés. Je fus, pour ma part, trente-six heures à me réchauffer.

— J’ai bien cru, me dit l’Empereur en plaisantant, quand nous fûmes en marche, que le premier acte de la scène de la cage allait commencer. Comment peut-on être deux heures pour préparer quatre à six chevaux qui sont dans l’écurie ?

Nous étions en veine de contrariétés. Notre traîneau se cassa, ce qui ralentit notre marche. Nous gagnâmes cependant Buntzlau, où il fallut s’arrêter pour le faire réparer. Nous profitâmes de ce retard pour déjeuner. L’Empereur causa avec l’aubergiste, brave Allemand. Je lui servis d’interprète. Il le questionna sur la situation du pays, sur les impôts, sur l’administration, sur ce que l’on pensait de la guerre. L’aubergiste, nous prenant pour de simples voyageurs, répondit à tout avec naïveté. Moins ses réponses étaient faites pour faire plaisir à l’Empereur et plus il répétait ses questions, me disant souvent en souriant :

— Il a raison ; il a plus de bon sens que beaucoup de gens à la tête des affaires ; il n’est pas courtisan. s. La bonhomie, la franchise de l’aubergiste égayaient l’Empereur. Il céda aux instances d’une marchande de grains de verre, qui pénétra de force dans son appartement. La confiance de cette femme qui, sans nous connaître, voulait lui donner toute sa boutique, même sans argent et sans que nous pussions deviner le motif de cette confiance, l’amusa beaucoup. Il acheta des colliers, des bagues, etc., en me disant :

— Je porterai cela à Marie-Louise comme un souvenir de mon voyage. Il est juste, Caulaincourt, que nous partagions. Il faut que vous en donniez aussi la dame de vos pensées. Jamais homme n’a eu aussi long tête-à-tête avec son souverain. Ce voyage sera un souvenir historique pour votre famille. L’Empereur n’oubliera jamais vos soins.

Il eut la bonté de me donner la moitié de ses emplettes et me chargea de serrer l’autre pour l’Impératrice. Il se jeta ensuite sur un mauvais lit, me chargeant de l’avertir dès que le traîneau serait prêt. Pendant que l’Empereur reposait, je pressais les réparations du traîneau et m’occupais de continuer mes notes recueillies depuis Posen.

Toutes les réflexions de l’Empereur prouvaient qu’il était toujours fort occupé de l’armée, qu’il s’obstinait à croire ralliée par les magasins de Wilna. Son opinion n’avait pas changé. Il réglait tous ses arrangements, et faisait tous ses plans en conséquence.

— Le mauvais effet de nos désastres sera balancé en Europe, me dit l’Empereur, par mon arrivée à Paris.

Ces réflexions consolantes faisaient que nous cheminions assez gaiement. Plus nous approchions de cette France qui renfermait toutes ses espérances, et moins l’Empereur paraissait préoccupé.

— Schwarzenberg est un homme d’honneur, me dit-il. Il maintiendra son corps. Il ne voudra pas être traître dans le moment où la fortune nous tourne le dos. Les Prussiens régleront leur conduite sur celle des Autrichiens. Je serai aux Tuileries avant qu’on sache mes désastres et qu’on ait osés vouloir me trahir. Mes cohortes forment une armée de plus de cent mille hommes de soldats bien formés et commandés par des officiers aguerris. J’ai de l’argent, des armes, de quoi former de bons cadres ; j’aurai des conscrits et cinq cent mille hommes sous les armes, sur les bords du Rhin, avant trois mois. La cavalerie sera la plus longue à réunir et à former, mais j’ai ce qui donne toutes choses : de l’argent dans les caves des Tuileries.

La conversation tomba sur beaucoup d’autres sujets, notamment sur sa famille, sur ses services, sur le Directoire, sur ses négociations, sur son départ pour l’Égypte, sur son retour, sur ses vues et ses projets en Égypte et à son retour en France. Pour éviter les répétitions qui seraient résultées de mes notes journalières, l’Empereur étant revenu à plusieurs reprises sur les mêmes sujets, je résume ici tout ce que ces conversations offrent de plus remarquable sur chaque sujet.

L’empereur Napoléon était fils de Charles Bonaparte et de Létizia Ramolino. Sa famille est d’origine toscane ; ses ancêtres sont inscrits au livre d’or des premières familles de Bologne. Son père était de la branche cadette, qui s’établit en Corse au XVe ou au XVIe siècle. Nommé député de la noblesse de Corse, il mourut en 1785 à Montpellier. L’Empereur fut un des élèves marquants de l’École militaire de Brienne, et passa, à ce titre, à celle de Paris et, de là, au régiment d’artillerie de Grenoble. Son grand-oncle, Lucien, archidiacre d’Ajaccio, lui tint lieu de père, et mourut en 1791, très âgé. L’Empereur fut chaud partisan de Paoli jusqu’à ce qu’il eût reconnu qu’il trahissait la France pour l’Angleterre. Paoli l’aimait beaucoup. Ce motif le brouilla aussi avec Pozzo di Borgo, qui était dans la même intrigue.

Employé à l’armée d’Italie, il fut envoyé au siège de Toulon où, secondé par le représentant Gasparin ainsi que par le général Dugommier, il dirigea les attaques et décida la prise de cette ville, devant laquelle l’ineptie de Carreaux avait échoué. Employé ensuite à l’armée d’Italie, sous le général Dumerbion, il fut mis en inactivité par Aubry, et rentra en activité par l’affaire des sections de Paris [journées de vendémiaire an IV] et la protection de Barras. Nommé général en chef de l’armée de l’intérieur, il épousa, en 1796, Mme de Beauharnais, et partit pour remplacer Schérer à l’armée d’Italie. Cette glorieuse campagne est connue. Il défit trois armées autrichiennes, les repoussa des bords de la Méditerranée jusqu’en Carinthie, où il fit la paix, on peut dire malgré le Directoire, et donna le premier exemple de modération depuis la République. A Tolentino, il fut aussi généreux pour le pape, au risque de se compromettre vis-à-vis du Directoire, qui était opposé à cette modération envers le chef de l’Église. Il agit de même envers l’Autriche à Campo-Formio. Il créa la République Cisalpine pour ôter la Lombardie à l’Autriche.

M. de Merveldt, un des négociateurs autrichiens, tenta de l’attirer au service de l’Autriche, au moins de le désintéresser de celui de la France, espérant ainsi le jeter plus tard, par la position où il se trouverait, dans les bras de l’Autriche. Il lui insinua un jour, à Leoben, que sa position et ses victoires devaient nécessairement le placer à la tête des affaires de France et d’Italie. Napoléon ne rejeta cette possibilité que sur l’inquiétude, la jalousie inhérente à un gouvernement tel que celui qui régissait la France, et qui, au fond, n’était à ses yeux qu’un essai de gouvernement. M. de Merveldt, voyant que sa position et ses opinions le rendaient abordable sous ce rapport, lui insinua plus tard que l’Autriche pourrait lui reconnaître une principauté en Allemagne. Napoléon parut flatté de cette proposition, comme d’un hommage rendu aux talents qu’on lui croyait, mais il la repoussa comme une trahison envers la France, contre laquelle il serait peut-être, par cette situation, obligé de prendre parti en cas de guerre. Suspect à l’Autriche, déserteur des intérêts de sa patrie, ce rôle ne pouvait convenir à son caractère.

— C’est à ce même M. de Merveldt, me dit l’Empereur, que je répondis au début de ces conférences : Monsieur, la République française est comme le soleil à midi : malheur à ceux qui ne le voient pas. Cette réponse, faite de premier mouvement à l’offre de reconnaître, au nom de son maître, la République française, déconcerta le négociateur autrichien. Il croyait faire une offre à laquelle le gouvernement français attribuerait un grand prix. Ma réponse, qui lui donnait la mesure de mon caractère et du sentiment que j’avais de la dignité et de la puissance de la France, le rendit plus circonspect. Dès lors, les plénipotentiaires autrichiens mirent de côté toutes les niaiseries qu’ils auraient, sans cela, voulu faire valoir. A la fin de la négociation, je leur avais inspiré une grande confiance. Ils me trouvaient des idées de modération, de conservation européenne, différentes de celles professées jusqu’alors par le comité de Salut public et le Directoire. Pour arriver à la paix, me dit encore l’Empereur, je dus faire de la politique avec le Directoire, et, à la fin, la paix malgré lui.

Dans le cours de cette conversation, l’Empereur me demanda si, dans mes rapports avec M. de Merveldt, il ne m’avait pas raconté ces détails.

— C’était, disait-il, un homme très adroit, d’un esprit fort délié et tout à fait capable de mener des affaires délicates ; son seul défaut était de se montrer trop fin et, par conséquent, de mettre, dès le début, ses adversaires en défiance. Meilleur diplomate que général, quoique homme de courage autant que d’esprit.

L’Empereur, qui était presque autant en train de raconter que moi de l’écouter, continua à parler de sa campagne d’Italie et de la conduite du Directoire. Cette campagne et les négociations de Leoben et de Campo-Formio développèrent ses principes politiques. Il se sentit, dès lors, appelé à parcourir une grande carrière. Auparavant, ses idées n’avaient été tournées que du côté de la guerre. Il se sentait des vues profondes et étendues. Il voyait déjà l’Europe et les intérêts de la France sous un aspect différent de celui d’où il l’avait considéré jusqu’alors, et d’où le considéraient le Directoire et les hommes à la tête des affaires. Il avait le sentiment des grandes choses qu’il pouvait faire, mais se tenait dans la réserve que lui commandaient la méfiance et l’esprit étroit des Directeurs, autant que les opinions qui dominaient encore les généraux et l’armée.

Dans ses conversations avec les Italiens les plus marquants, notamment avec M. Melzi, l’Empereur s’aperçut qu’il les étonnait par l’étendue de ses vues et par son coup d’oeil qui embrassait tout. Cette réflexion, en lui donnant la mesure de ce qu’il valait, le rendit circonspect. Obligé alors de s’exposer souvent, il s’était fait une opinion de fatalisme, qui lui est depuis devenue naturelle. Sa nomination au congrès de Rastadt lui prouva que le Directoire ne cherchait qu’à l’éloigner. Sentant qu’il gênerait à Paris autant qu’il y serait gêné, il s’occupa des moyens d’échapper à ces embarras. Le Directoire n’avait pas les moyens de faire l’expédition d’Angleterre, à laquelle il avait pensé. C’était d’ailleurs le mettre à la tête d’une armée en France, et il l’effrayait déjà en Italie. Il se décida donc pour l’Égypte. L’Empereur eût préféré vivre en France, comme un simple particulier, mais il reconnut bientôt l’impossibilité de suivre ce parti. Repousser les hommes qui voulaient se rapprocher de lui était maladroit, impolitique. Les accueillir donnait de l’ombrage. Ses victoires, qui avaient assis le Directoire, lui en causaient déjà assez. Quelque défectueux que fût ce gouvernement, il paraissait un état de repos aux Français fatigués des révolutions.

— Les nations comme les individus, disait l’Empereur, ne s’éclairent que par leur propre expérience, le plus souvent, même, par des malheurs. Les révolutions, les changements successifs n’avaient donné de la prévoyance à personne. Ne voulant ni prêter mon appui, ni fortifier de mon assentiment, de mes conseils, ce Directoire qui n’avait aucune idée grande, généreuse nationale, composé d’hommes guidés uniquement par leur intérêt personnel, et que leur faiblesse autant que leur ineptie rendaient défiants, je fus confirmé dans l’idée que le meilleur parti que je pusse prendre était de m’éloigner. Reubell, l’homme marquant du Directoire, n’eût été qu’un bon bourgmestre ; Barras étant un intrigant uniquement occupé à faire fortune, ayant des relations fort suspectes et disposé à se vendre à celui qui l’achèterait – même aux Bourbons, parce que c’était le moyen qui pouvait donner et le plus d’argent et le plus de places.

Un mot qui lui échappa un jour dans une conversation donna à l’Empereur la mesure de ses projets. Dès lors, il s’éloigna autant qu’il put de ses confidences, ne voulant pas être son complice. Il se détermina à aller en Égypte. L’Angleterre fut trompée sur le but de cette expédition si publique par les immenses préparatifs qu’elle exigeait.

— Tant il est vrai, ajouta l’Empereur pour l’avoir éprouvé dans beaucoup d’autres occasions, que l’esprit des meilleurs observateurs va toujours au-delà de ce qu’il aperçoit. On prête aux autres plus que l’on a deviné, plus que le bon sens n’indique.

Plus les préparatifs et les détails de l’expédition annonçaient qu’elle était destinée pour l’Égypte, et moins on voulut y croire. Aussi réussit-elle au-delà de ce que l’on pouvait espérer, puisque, par un bonheur inouï, il eut le temps de prendre Malte. Cette circonstance lui fit croire à ce qu’on appela depuis son étoile. La Providence lui sembla dès lors de moitié dans ses desseins. Le désastre de la flotte, après son arrivée en Égypte et son débarquement, quoique ce fût un grand malheur, lui parut encore une nouvelle preuve de sa bonne étoile. Cette idée ne le quittait pas et lui donnait une confiance, et même une espèce de superstition qu’il ne pouvait définir, car, sans être athée, il n’était pas religieux.

Talleyrand devait se rendre à Constantinople pour expliquer et arranger tout avec la Porte, en même temps que l’expédition faisait voile pour l’Égypte. L’Empereur, en apprenant qu’il était resté à Paris, et se voyant lancé seul, malgré ce qui avait été convenu avec lui et avec le Directoire, fut plus que mécontent, surtout quand il apprit que la Porte se préparait à la guerre, ce qui dérangeait tous ses projets. Talleyrand, qui avait préféré les intrigues de Paris aux risques de passer quelques années aux Sept-Tours, fut fort embarrassé, quand il le vit revenu d’Égypte, mais il avait attribué ce changement au Directoire, qui avait besoin de lui et qui ne se souciait pas, d’ailleurs, de rien faciliter à Napoléon en Égypte. L’expérience des Turcs lui avait d’ailleurs prouvé que l’ambassade à Constantinople n’aurait eu aucun succès, car les Turcs ne sont pas forts politiques. Le Divan n’eût vu que l’Égypte envahie par des infidèles.

Passant ensuite aux résultats que devait avoir cette expédition, l’Empereur ajouta que, si la Porte eût mieux entendu ses intérêts ou que l’artillerie pour le siège d’Acre n’eût pas été prise par les Anglais, il se serait passé de grands événements, soit dans l’Orient, soit dans l’Inde, où il aurait détruit la puissance anglaise. Maître d’Acre, il pouvait exécuter l’un ou l’autre projet, car toutes les populations chrétiennes fussent venues à lui et il aurait fait de grandes choses avec ces peuples. Les Français eussent été dès lors la réserve. Il n’avait point de ménagements à garder avec les Turcs, qui sont des sauvages pour lesquels les traités ne sont rien, même quand le gouvernement veut les exécuter. Cette nation ne connaît de puissance, de loi, de règle que l’abus de la force. Il cita, à cet égard, la conduite de la garnison d’El-Arisch, prisonnière sur parole, à laquelle il eut la bêtise de faire grâce et qu’il trouva, ensuite, à Jaffa, dont elle lui fit d’autant plus chèrement acheter la prise que l’armée y gagna la peste. Il fut obligé de faire fusiller ceux de ces mêmes Turcs, que le soldat, las de tuer, avait épargnés dans l’assaut, parce qu’il ne pouvait ni les nourrir, ni les emmener, ni les faire escorter, et ne pouvait les laisser une seconde fois sur ses derrières, s’exposer ainsi à les retrouver une troisième fois et, peut-être, à voir l’Égypte soulevée par eux en son absence.

Je passe les détails bien connus sur l’Égypte. Le général Bonaparte revint en France, parce que l’insuccès d’Acre réduisait l’expédition d’Égypte à un état de colonie, si l’on n’y envoyait pas de renforts. L’armée pouvait résister longtemps aux Turcs, et même aux Anglais, s’ils y débarquaient. Il la laissa en bon état, et l’expérience a prouvé qu’il ne s’était pas trompé. On y serait encore si Kléber eût vécu, si Menou eût été plus homme de guerre et ses généraux moins factieux sous un chef qui ne leur en imposait pas. Dans cette situation, la présence du général Bonaparte était inutile en Égypte. En venant en France, il pouvait y rétablir les affaires perdues par le Directoire, trop occupé de ses revers et de ses dissensions intérieures pour penser à l’Égypte. Les affaires rétablies, l’armée d’Égypte pouvait être renforcée, suivre ses grandes destinées, et même nous offrir des gages de paix si la paix devenait possible. On a prêté au Directoire la pensée de faire arrêter le général Bonaparte. Sans doute, les Directeurs eurent individuellement cette pensée, mais personne ne la communiqua à son voisin. Le Directoire était trop faible, trop embarrassé, trop méfiant, trop divisé, alors, pour en avoir le pouvoir. Les revers de nos armées présentaient Bonaparte comme un sauveur. L’opinion était pour lui. Le Directoire et chaque Directeur en particulier voulaient l’avoir pour soi et s’en faire un appui. Moreau seul balançait cette influence, mais faiblement.

Sieyès eut le plus de part au parti pris – et exécuté – le 18 brumaire. Le général Bonaparte n’était pas dupe de Barras. Le mot échappé une fois à ce Directeur et l’indiscrétion d’un homme qui crut utilement servir la cause des Bourbons lui avaient dévoilé toutes les intrigues qu’il soupçonnait depuis longtemps. Il acquit ensuite la preuve qu’il était vendu à cette restauration. Tout ce qui se passait lui fit voir clairement ce qu’il soupçonnait, qu’une révolution était imminente et inévitable. Ces réflexions le décidèrent. Parvenu au pouvoir, il s’attacha à rallier tous les partis, à rassurer tous les intérêts, à mettre un terme à la guerre civile. C’est dans ce but qu’il tenta de faire la paix avec l’Angleterre, mais il ne put y réussir dans le premier moment. Il vit, dès lors, que la pacification de l’Ouest devait être le préliminaire de ce résultat, et il y donna tous ses soins.

L’Empereur revint sur les Bourbons « qui n’avaient plus, me dit-il, de partisans en France ; c’est un procès perdu. Cependant, ils y ont encore des agents, même parmi les fonctionnaires marquants, ce qui m’est commode parce que ces hommes servent les deux partis et me tiennent bien au courant de ce qui se passe, de ce que les princes projettent en Angleterre, et de ce que quelques intrigants peuvent combiner en France. Ces personnes y trouvent leur avantage et n’oseraient me tromper, puisqu’elles dépendent de moi par leurs places. Je m’en sers aussi pour faire dire ce que je veux, ce qui m’a été utile en plus d’une occasion ».

L’Empereur cita l’architrésorier Le Brun{20} et M. Becquey{21}, me prescrivant de n’en jamais rien témoigner. Deux personnes seulement connaissaient ce secret. La moindre indiscrétion pouvait le priver des services qu’elles lui rendaient. Il ajouta encore qu’elles n’écrivaient rien sans le lui montrer, et qu’ayant des pensionnés dans l’intimité même des princes, en Angleterre, il s’assurait, par la comparaison des rapports des uns et des autres, qu’on ne le trompait pas et qu’on ne faisait pas en Angleterre une correspondance pour lui, comme il en faisait faire une à Paris pour M. le comte d’Artois.

Selon l’Empereur, le duc de Plaisance (Le Brun), qui lui avait rendu de grands services à l’époque du Consulat, n’avait jamais accepté de fonctions, même le consulat, au 18 brumaire, que de l’aveu et avec l’agrément des princes. Il n’avait pas tardé à en acquérir la preuve par une circonstance fort simple qui lui avait livré le secret des agents. Alors, loin de faire du bruit, il conçut le projet de se servir d’eux, et le succès surpassa ses espérances. C’est par ces premiers moyens qu’il parvint à déjouer d’autres intrigues et à mettre un terme à la guerre civile intérieure. Le Brun était, selon lui, naturellement dissimulé, adroit, inobligeant, dur et sans affection, dévoré d’ambition. Avec les dehors de la bonhomie, personne n’en avait moins que lui, mais il avait été de très bon conseil pour le Premier Consul. Il l’avait parfaitement dirigé dans le choix des hommes qu’il ne connaissait pas. Son expérience lui avait été souvent utile.

Plus nous avancions et plus nous trouvions de neige. Les grands vents qui avaient régné depuis quelques jours l’avaient tellement amoncelée dans plusieurs endroits que les difficultés de la route servaient les flegmatiques habitudes des postillons et des chevaux saxons, et ralentissaient beaucoup notre marche. L’Empereur parlait souvent de l’effet que produirait son retour :

— La nation a besoin de moi, me disait-il. Si elle répond à mon attente, tout sera promptement réparé.

Les nouvelles de Paris ne faisaient point oublier l’armée. Il croyait plus que jamais qu’elle tiendrait à Wilna, et faisait tous ses calculs dans cette hypothèse. Moi, je comptais tout haut ses journées de retraite, au moins jusqu’à la Vistule, sans que l’Empereur s’en fâchât.

— Vous voyez tout en noir, vous n’êtes pas consolant, me disait-il.

Ce que j’avais observé dans le duché ne me laissait plus de doutes sur l’abandon de Wilna.

— Point de cosaques polonais, point de repos pour votre armée, disais-je à l’Empereur, qui convenait que ce manque de cavalerie changeait un peu la thèse.

Il n’admettait cependant point la nécessité de l’évacuation de Wilna. Il énumérait ses forces, depuis le corps du prince de Schwarzenberg jusqu’à celui du duc de Tarente, et était sans doute fondé à penser qu’il avait numériquement plus de monde qu’il n’en fallait pour arrêter les Russes, si chacun eût fait son devoir. Il croyait que le découragement aurait cessé en trouvant les magasins de Wilna, et voulait se persuader que les levées étaient faites ou, au moins, qu’elles se faisaient pendant que nous cheminions vers Paris. On eût dit, à l’entendre, qu’il n’était question que de les mener de la caserne à la frontière. N’admettant pas l’évacuation de la Lithuanie, il n’admettait pas plus les obstacles presque invincibles qu’éprouveraient les levées par l’approche de l’ennemi et la crainte de l’invasion.

L’Empereur cheminait vers sa capitale en se nourrissant de ces illusions, sans se fâcher cependant de ce que je ne les partageais pas. A chaque instant, la conversation retombait naturellement sur l’armée, sur la politique, sur l’administration, sur les hommes, sur les institutions, sur ce qu’il ferait pour compléter les nôtres, sur son fils. Il me demanda sur qui je jetterais les yeux pour un gouverneur. Il venait de passer en revue presque tous les hommes en fonctions ou à la Cour, même ceux peu marquants. La manière dont il parlait de plusieurs me confirma plus que jamais dans l’opinion qu’il avait en général peu d’estime pour l’espèce humaine, ce qui explique, ce me semble, l’indifférence qu’il a souvent montrée pour les torts réels de plusieurs personnes dont il s’était plaint avec raison et qu’il s’était borné à éloigner momentanément sans leur rien dire. Il paraissait priser beaucoup la délicatesse et les sentiments d’honneur qui tiennent à une bonne première éducation.

— Elle corrige, lui ai-je entendu dire plusieurs fois, ce qu’il y a de plus vicieux dans l’homme. Celui qui n’en a pas reçu a une sauvagerie, un fond d’égoïsme qui font que l’on ne peut compter sur lui. Son intérêt est son seul guide. Il n’a point de frein, ce qui le rend capable de tout.

Il cita plusieurs hommes marquants qu’il employait dans des fonctions très élevées, en ajoutant « qu’il ne se fierait pas à eux ; qu’ils seraient capables de le trahir le jour où ils croiraient dans leur intérêt contre lui, quoiqu’il fût cependant leur bienfaiteur ». La religion du serment, la fidélité dans les fonctions ou dans le service dont on s’est chargé, ce sentiment d’honneur qui fait que l’on ne trahit pas celui que l’on sert, n’était rien, selon l’Empereur, pour ces hommes ; cette religion, cette fidélité étant des sentiments qui manquaient, selon lui, à leur organisation.

— La patrie même n’était pour eux, ajouta-t-il, qu’un mot vide de sens si leur intérêt n’était pas d’accord avec le sien.

Il ajouta :

— La moindre contrariété qu’éprouvent certaines gens, le refus d’une place à un fripon, pour qui ils la demandent parce qu’il est leur parent les révoltent ; quelques-uns sont prêts à devenir des factieux si je veux les empêcher de voler et de piller.

L’Empereur me cita, à cet égard, des traits et des noms si marquants que je n’ose les écrire. Je ne veux point ternir la gloire de quelques noms qui appartiennent à l’Histoire.

— Ces hommes, ajouta l’Empereur, sont cependant des héros.

Il conclut de ces réflexions que certaines gens avaient tort de se plaindre de ce qu’il ne complétait point de suite toutes nos institutions. Ne voulant point exclure d’éminents services, il préférait laisser vieillir celles-ci ; l’âge amortirait beaucoup de choses. « Puis, ajouta-t-il, les enfants seront bien élevés ; ils paraîtront dans un temps de paix, de calme ; ils n’auront pas leur fortune à faire, et je récompenserai en eux les services des pères. »

Cette conversation amena l’Empereur à parler des différents événements de sa vie. Il revenait avec plaisir sur quelques détails de ses jeunes années, sur ses succès de l’École militaire, sur sa famille peu favorisée par la fortune mais tenant cependant un rang distingué en Corse, sur quelques aventures galantes, sur la préférence que lui avaient accordée quelques femmes de la société sur quelques-uns de ses camarades alors plus marquants que lui.

— La lecture de l’Histoire me donna de bonne heure, me dit-il, le sentiment que je pourrais faire autant que les hommes auxquels elle assignait les rangs les plus élevés, sans but fixe cependant, et sans aller au-delà des espérances d’un général. Toute mon attention se porta sur la grande guerre et sur les connaissances de l’arme à laquelle je croyais être destiné. Je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que les connaissances que je désirais acquérir et que je regardais comme le but que je voulais atteindre étaient encore bien loin de celles auxquelles je pouvais parvenir. Je redoublais donc d’application. Ce qui paraissait une difficulté aux autres me semblait facile.

Sérieux par caractère, déjà réfléchi par amour de son état, l’Empereur cherchait alors partout l’instruction et le développement des idées, des vues qui germaient en lui et, principalement, dans les conversations de ceux de ses chefs et de ses camarades dont il avait remarqué la supériorité. La Révolution marchait à pas de géant ; ses idées germaient dans sa jeune tête comme dans celle de beaucoup d’autres. Le corps où il servait était, par sa composition et par son instruction, plus susceptible d’en recevoir les impressions. Il en voyait les progrès avec enthousiasme, mais en condamnait non seulement les excès, mais même les erreurs, avec plus de sévérité que ne l’eût exigé son âge. Encore sans expérience, la conduite de la Cour lui paraissait cependant maladroite, fausse et surtout faible. Il n’était pas républicain ; il voulait une monarchie tempérée ; il eût défendu le Roi si le Roi eût voulu l’être, quoique lui et sa Cour ne lui parussent réellement pas de bonne foi. Il désirait, comme beaucoup de gens très royalistes alors, des routes ouvertes au mérite, le moyen de parvenir sans distinction de caste, sans être parent ni ami d’un homme en place ou d’une favorite. Il ne pouvait s’expliquer que les princes ou les nobles se missent à l’abri hors de France et abandonnassent le Roi dans le danger. Il était révolté de ce que l’émigration promenait et montrait sa nullité et son immoralité en Europe, au lieu de se mettre à la tête d’un parti en France, au lieu d’en former un qui eût rallié beaucoup de gens incertains.

L’Empereur se fût, dit-il, lui-même rangé du bord des émigrés s’ils eussent arboré un étendard dans l’intérieur et pris des chefs sages pour rallier les partis.

— Les Français, ajouta-t-il, ne pardonnent pas la lâcheté, et il y en avait à s’éloigner du danger et à aller mendier, contre sa patrie, des secours chez l’étranger, quand on pouvait combattre chez soi pour cette noble cause. Il faut toujours laver son linge sale en famille.

Depuis, il avait toujours plaint le Roi. Tout son intérêt fut pour lui. Il aurait voulu pouvoir le défendre quand il le vit menacé.

— Sa mort, me dit l’Empereur, m’a paru un opprobre pour la nation qui, au reste, en est bien innocente car c’est Coblentz qui l’a tué. Quant aux juges du Roi, poursuivit-il, chez plusieurs c’est la peur plutôt que la haine ou la méchanceté qui l’a jugé. Ce que j’ai déjà fait à Saint-Denis, et ce que je compte encore faire à la Madeleine prouvera que j’ai toujours regardé sa mort comme un crime, et que j’avais cette opinion avant d’être roi. J’ai assez montré, depuis que je le suis, que je veux fermer la porte aux révolutions. Les souverains me doivent d’avoir arrêté le torrent de l’esprit révolutionnaire qui menaçait leurs trônes, mais, pour empêcher le mal de se renouveler, il ne faut pas évoquer le souvenir des torts d’un temps de bouleversements ; il faut persuader à tous que l’on a oublié et que l’on ne se rappelle que pour prévenir. Je suis loin, cependant, d’être le défenseur de la Convention. Au reste, si l’on a à demander compte des malheurs de ce temps à quelqu’un, ce ne serait pas aux conventionnels, qui furent entraînés par la frénésie du temps, par la Révolution qui avait été faite par la Cour elle-même. En réalité, en bonne justice, il ne faut demander compte de nos malheurs passés qu’aux princes et aux hommes de la Cour qui ont fait cette révolution. Les Montmorency, les Lameth, les d’Aiguillon, les Talleyrand, les Lafayette, les La Rochefoucauld, Monsieur, frère du Roi, et tant d’autres en étaient les vrais fauteurs.

Ces hommes-là, ajouta-t-il, auraient dû mourir sur les marches du trône, plutôt que de l’attaquer. En général, la noblesse aurait dû s’y faire tuer au lieu de se sauver à l’étranger, moyen commode de s’éloigner du danger en montrant un faux dévouement. Quant aux autres, qu’on appelait les révolutionnaires, ils appartenaient à une classe inférieure, qui devait naturellement chercher à s’élever. Ils ont fait leur métier ; les circonstances ont été plus fortes qu’eux. Ceux qui ont intrigué à l’étranger ont plus contribué que la Convention à la mort du Roi. On ne saurait, en bonne justice, à qui s’en prendre de cette mort qu’on appelle la cause des souverains. Les deux millions d’individus qui l’ont demandée par des adresses sont plus coupables que beaucoup de ceux qui l’on votée par faiblesse sous le couteau des jacobins de Paris. Mon gouvernement est toujours parti du principe que tout ce qui était antérieur à son établissement était non advenu, à l’exception des services rendus. C’est à ce principe que l’on doit de ne plus éprouver de réaction, d’avoir amorti toutes les haines, toutes les vengeances. Les plus grands seigneurs de l’ancien Régime, les coryphées de l’émigration, ceux dont les familles ont péri sous la hache révolutionnaire, vont dîner chez le duc d’Otrante, sont même liés avec lui, avec Merlin, avec beaucoup d’autres révolutionnaires. La fusion est due à mon gouvernement. Les institutions, quoique incomplètes, garantissent tout ce qui existe et sont faites pour rassurer les souverains comme les peuples. Je me suis cependant occupé d’un monument qui, sans blesser les vivants, conserve le souvenir des morts et assez celui de nos temps de malheurs, pour rappeler à nos enfants qu’on ne tue pas les rois et qu’on ne les enterre pas comme de simples particuliers.

L’Empereur me demanda alors si je croyais, comme tout le monde, que le monument de la Madeleine fût destiné à un temple de la Gloire. Il ajouta :

— Vous êtes le premier qui saurez toute ma pensée sur ce projet. J’ai élevé assez de monuments à l’immortelle gloire des Français, pour qu’elle n’ait pas besoin de celui-là. Je ne suis pas un roi païen. Je l’ai assez prouvé, puisque aucun des rois de France, pas même le plus pieux d’entre eux, n’a fait autant que moi pour la religion. On m’en doit le rétablissement. Il a fallu un pouvoir, une volonté comme la mienne pour opérer ce résultat. Quoique je ne sois pas politiquement toujours d’accord avec le pape, religieusement je le vénère. Je respecte son caractère. J’ai de grands projets ; une année de paix et leur développement étonnera. [...] Comme ces parvenus qui ne datent que d’eux et ne veulent pas que l’on nomme leurs antécédents. Je mettrai en regard la gloire ancienne et moderne de la France, sa vieille civilisation et sa nouvelle, ses sciences, ses arts, les plus anciens de l’Europe, avec ses prodiges actuels, enfin ses rois et son empereur. Toutes les illustrations de tous les rangs, de toutes les conditions et de toutes les époques appartiennent à cette belle France. Elles doivent se confondre et parler à l’admiration de nos enfants comme au respect du monde. Je ne veux pas d’idoles, pas même de statues en plein air. C’est à mon grand mécontentement et sans me consulter que Denon a fait faire la mienne pour la colonne de la place Vendôme. Il est même fort probable que je changerai cette disposition, quoique la publicité qu’a déjà eue ce projet puisse faire trouver quelques inconvénients à un changement. Après ma mort, on fera ce qu’on voudra. Si la France parvient au degré de gloire et de prospérité que je veux lui faire atteindre, on me décernera, si l’on veut, une statue. Si je succombe dans mes entreprises, il est préférable qu’il n’y en ait pas d’exposée à la critique du monde. Je ne veux pas des hommages de la flatterie et, comme Louis XV, une statue exposée à la risée publique. Les nations, comme l’Histoire, ne tiennent guère compte que des succès. L’Empereur ajouta qu’il ne pouvait y avoir un temple à la Gloire dans un pays chrétien. Ayant plus fait que tous les généraux, que tous les hommes d’État, et étant Empereur, on ne manquerait pas de dire, peut-être avec quelque raison, qu’il élevait un temple en son honneur, dont il était l’idole, et la gloire le nom de convention. Il répéta encore que la gloire appartenait à tous les Français, qu’il en éterniserait le souvenir par tous les monuments, par tous les établissements d’une utilité générale qu’il avait créés et qu’il créerait encore. C’était dans ces souvenirs qu’il plaçait sa gloire perpétuelle. Il ajouta qu’en annonçant d’avance le projet d’élever un monument expiatoire à toutes les victimes de la Révolution, et nommément à la plus auguste, il aurait réveillé des souvenirs et blessé beaucoup d’hommes qui ont rendu, depuis la Révolution, d’éminents services à la France et à qui, il ne faut pas l’oublier, celle-ci devait la gloire d’avoir résisté à l’Europe. Ses codes, sa bonne administration étaient en partie leur ouvrage.

— C’est, me dit-il, à l’énergie de plusieurs d’entre eux que la France a dû la fin du régime de la Terreur. En blessant quelques hommes, je blesserais aussi l’amour-propre de leurs familles liées à tant d’autres. Ce serait heurter la nation. Le temps amène les choses insensiblement. Le grand art est de les faire à propos. Le monument de la Madeleine ne pouvant être achevé que dans quelques années, j’ai le temps de tout préparer pour que son inauguration remplisse mon but sans choquer personne. D’ici là, on jouira de la paix. Notre situation intérieure me permettant alors de compléter nos institutions, les grands changements que je projette et que je mettrai alors à exécution distrairont l’attention. Le Sénat deviendra une Chambre des Pairs, mais dans un esprit vraiment national. Tout se trouvant lié et confondu en même temps, personne ne se trouvera blessé.

L’Empereur envisageait la pairie de la manière suivante : il avait amené les grandes familles à servir, afin que les noms de notre vieille histoire, mêlés dans nos camps avec ceux de notre gloire moderne et courant maintenant les mêmes chances, les mêmes dangers, ne fussent plus un objet de jalousie pour les vieilles moustaches. Il avait eu aussi pour but d’identifier cette jeunesse avec notre gloire moderne, avec nos actions, avec les noms nouveaux, et de les lier mutuellement par une gloire personnelle aux événements plus récents. Il voulait les placer dans une situation telle qu’il pût, avec justice, refaire la fortune de plusieurs qui en avaient trop peu. Il ne voulait pas qu’un Montmorency fût pauvre quand Ney était riche. Il ne convenait pas que le neveu de Cambacérès, s’il héritait de la pairie et de la fortune de son oncle, éclaboussât un d’Aguesseau, un Molé. Il ne voulait pas non plus que les Gazan, les Laborde, les Durosnel, les Corbineau, les Gérard, les Foy, les Lamarque, les Clauzel eussent une moins belle existence que les premières familles de notre histoire militaire. Gaudin, Mollien appartenaient à la France, à son histoire, comme les Colbert, les Louvois. La pairie n’était rien : elle ne serait qu’une suprématie choquante pour beaucoup de gens si elle n’offrait pas à la nation une grande garantie pour ses privilèges. Il fallait pour cela qu’elle fût héréditaire. Il la rendrait donc héréditaire, au moins pour le plus grand nombre, si la mort n’enlevait pas d’ici là au Sénat quelques hommes qui ne pouvaient y prétendre et le gênaient pour ses arrangements. Il lui fallait d’ailleurs le temps de faire la fortune de ceux qui avaient des droits à la pairie et qui n’en possédaient pas assez. Il y appellerait nouvelle et vieille roche. Toutes les notabilités y seraient admises. C’était dans ce but qu’il gardait encore son domaine extraordinaire et qu’il en faisait placer annuellement le revenu pour en augmenter le capital. Il ne voulait pas que cette Chambre fût une charge pour l’État. La pairie ne conférant aucun privilège hors de la Chambre et la noblesse n’en donnant aucun, cette distinction sociale n’était qu’une chose nomitive qui ne blesserait point les idées de la nation. La loi devait être égale pour tous. Sans cela la noblesse choquerait tellement que ce serait, dans les idées actuelles, vouer des familles à la haine publique que de leur conférer un titre. La porte restant ouverte pour tout, les places pour toutes les fonctions au mérite, quels que fussent son extraction, son état, la nation serait moins choquée des titres qu’il avait créés. Cette distinction était sans doute nécessaire, mais rien ne lui avait cependant fait plus d’ennemis. Tout soldat pouvant devenir général, baron, duc, maréchal ; le fils du paysan, du maître d’école, de l’avoué, du maire, conseiller d’État, ministre, duc, cette noblesse ne choquerait plus personne avec le temps, parce qu’elle récompenserait indistinctement tout le monde.

Il appellerait à la pairie toutes les grandes notabilités, de manière à ce que le peuple français, qu’il avait le premier salué du titre de grande nation, se trouvât honoré de ces choix, faits dans l’élite de cette grande nation et parmi des hommes d’ailleurs assez riches pour être bien indépendants, car les gouvernés n’ont pas de garantie si leurs représentants n’ont pas le premier élément de l’indépendance, dans un pays comme la France où la propriété doit être la première condition de toute notabilité.

Il ajouta que beaucoup de personnes le croyaient violent, despote, parce qu’il avait une volonté ferme ; qu’au Conseil d’État, dans la discussion des lois, il avait cependant toujours été le plus libéral de l’assemblée. La France lui devait des codes qui feraient sa gloire, l’objet de l’envie des autres peuples et l’admiration de la postérité, tandis qu’il aurait pu laisser les choses dans le chaos où les avait laissées l’Ancien Régime et placées la Révolution, pour gouverner à sa guise. On ne pouvait cependant nier que la France ne fût gouvernée que par les lois.

— Cela seul répond, me dit-il, à ceux qui voient le despotisme dans ma fermeté.

L’Empereur cita plusieurs exemples de préfets, de fonctionnaires, déjugés déplacés, improuvés, pour s’être laissé entraîner à des mesures ou à des décisions arbitraires par un faux zèle, ou par des idées mal réfléchies sur les principes du gouvernement. Il ajouta encore que son principe comme gouvernement, sa tendance et celle qu’il avait donnée au Conseil d’État étaient de soutenir, autant toutefois que cela paraissait juste, le faible contre le fort, par conséquent le particulier contre l’autorité qui, ayant la puissance, était naturellement envahissante et portée à l’arbitraire. En principe, il prêchait à ses ministres d’être vigilants, que l’autorité devait prévenir le mal afin de n’être pas obligée de le réprimer. Les gens qui observaient et qui étaient à même de juger son gouvernement voyaient parfaitement que l’opinion que l’on avait de sa force le servait bien plus que sa rigueur.

— Tout prouve cette assertion, ajouta-t-il. J’aime le pouvoir, dit-on. Eh bien, quelqu’un, dans les départements, est-il fondé à se plaindre ? Jamais les prisons n’ont réuni moins de prisonniers. Se plaint-on d’un préfet sans obtenir justice ? Sur cinquante réclamations, quarante-cinq sont jugées contre eux. Le gouvernement est fort, ma main est ferme et les fonctionnaires sentent que je ne laisse pas flotter les rênes. Tant mieux pour le peuple, car, en même temps que cette marche trace à chacun une route sûre, ma surveillance rend l’autorité vigilante ; les fonctionnaires remplissent leurs devoirs ; tous les citoyens, toutes les propriétés sont également protégés. Les routes n’ont jamais été plus sûres. Point de vexations, point de haines, plus de partis grâce à moi. On ne sait plus ce que c’est en France. Je n’ai jamais voulu être l’homme d'aucuns, pas même chercher un appui dans une opinion, ni dans des hommes. Je me suis appuyé sur moi, sur ce que j’ai successivement créé dans l’intérêt de la France, sur mes institutions, sur la morale d’un gouvernement indépendant des opinions. Premier Consul, Empereur, j’ai été le roi du peuple ; j’ai gouverné pour lui, dans son intérêt, sans me laisser détourner par les clameurs ou les intérêts de certaines gens. On le sait en France. Aussi le peuple français m’aime-t-il. Je dis le peuple, c’est-à-dire la nation, car je n’ai jamais favorisé ce que beaucoup de gens entendraient par le mot peuple : la canaille. Je n’ai pas plus favorisé les grands seigneurs, car, si le peu de lumière et la misère des uns les rendent toujours disposés au désordre, les prétentions des autres les rendent au moins aussi dangereux pour l’autorité. Toujours mécontents du pouvoir qui n’émane pas d’eux, s’ils l’osaient, ils seraient toujours disposés à la révolte. L’indiscipliné faubourg Saint-Germain ne prêche-t-il pas toujours, dans les salons, la révolte qu’il n’ose entreprendre ? Il est encore ce qu’il était du temps de la Ligue. Les meneurs de la Vendée ont plus défendu leurs privilèges que les droits du trône. Le pauvre peuple est toujours dupe. Ce sont les prétentions des hobereaux, encore plus que celles des grandes familles, qui ont entretenu cette guerre. Il faut à la France une aristocratie, mais sur d’autres bases que celle qui existait et qui est devenue incompatible avec ce qui existe. Malheur au souverain qui se livrerait au faubourg Saint-Germain, car il n’est pas changé ! Quoique la Révolution ait amené beaucoup d’excès, on a souvent trouvé des entrailles dans les gens du peuple. Le faubourg Saint-Germain n’en a pas. Il veut reconquérir une influence qu’il croit lui appartenir. Dans son opinion, les rois sont son choix, les peuples ses vassaux. Les rois doivent gouverner par lui et pour lui, et le peuple obéir. Voilà tout ce que les grands seigneurs permettraient au monarque si le bon temps revenait. Pendant quelque temps, il m’a cru son messie et m’aurait adopté. Je lui conviens encore, faute de mieux, et dans l’espoir que mon fils sera plus gouvernable. N’osant se cabrer, il s’est soumis, mais sans se convertir. Peu m’importe. Les enfants des grands s’élèveront, se formeront dans d’autres idées ; ils verront que ce que je leur offre vaut mieux pour le temps que ce que leurs pères veulent reconquérir. Les hobereaux trouveront aussi des avantages à se soumettre, et mes institutions feront le reste. Quelques-uns, voyant que je veux être protecteur pour tous, se sont tenus à l’écart. Ils reviendront, car ils aiment le pouvoir et la Cour par-dessus tout. Peut-être sera-t-il trop tard s’ils se font attendre. Aujourd’hui, ceux-là feraient presque cause commune avec quelques cerveaux creux comme les La Fayette, Tracy, qui crient au despotisme, comme s’il y en avait là où on les laisse crier, intriguer, critiquer à leur aise.

Revenant sur les avantages de son gouvernement qui n’avait pas d’intermédiaire entre la nation et lui, l’Empereur répéta qu’il préconisait également toutes les notabilités.

— La Légion d’honneur, dit-il, est la plus belle de mes institutions. Elle est, n’en déplaise à ce pauvre Moreau et à ses rêves, une des grandes conceptions du temps, et aussi bien appropriée aux besoins du trône qu’aux besoins des peuples. Elle établit, ajouta-t-il, une honorable fraternité entre le civil et le militaire, entre le maréchal et le soldat, entre le paysan et le duc. Moi seul je connais les Français, les besoins des peuples et de la société européenne. L’ancien Régime était plein de bonnes choses qu’il faut seulement adapter au temps présent. Ceux qui croient avoir un droit héréditaire pour s’interposer entre le peuple et l’Empereur feraient autant de mal que les jacobins qui ne veulent pas de gouvernement ou une autorité si divisée qu’elle serait nulle, à cause de nos moeurs et de nos vices. Si j’avais cru ces derniers, j’aurais établi un gouvernement comme celui des États-Unis. Je connaissais trop bien la France pour ne pas voir que c’était impossible. Les leçons du Directoire nous ont trop éclairés. D’autres, comme Lannes, qui n’avaient pas d’idées arrêtées, auraient voulu de la liberté pour eux et leurs amis, et rien qui les contrariât. La sûreté du Consul, du Président, eût tenu à la fidélité de la Garde. Les prétoriens sont avides, insatiables, et ils pèsent sur les peuples encore plus que sur les souverains. Cette manière de gouverner ne pouvait me convenir. Avec des séides, on devient despote malgré soi. Ce pouvoir me répugnait. J’ai secoué ce joug peu après avoir été nommé Premier Consul. Je me suis aperçu des dilapidations de la Garde. On ne peut s’en faire une idée. N’ayant pu obtenir des comptes, j’ai éloigné les chefs qui prétendaient me faire des gens dévoués dont je ne pourrais me passer, comme si on pouvait régner en France par de tels moyens. Cela eût été possible que je ne l’aurais pas voulu. On désirait s’enrichir, se rendre nécessaire. Moi je voulais tirer la France de l’abîme où l’avaient plongée l’impéritie du Directoire et la Révolution. Je me sentais fort du bien que je voulais faire, du besoin qu’elle avait de moi et de la confiance que m’inspirait cette généreuse nation.

Revenant sur le Sénat, l’Empereur ajouta qu’il n’était plus composé que de flambeaux éteints ou de lanternes sourdes qui feraient faire fausse route s’il survenait des circonstances majeures. La plupart des sénateurs imiteraient, dans l’occasion, Frochot qui l’aimait, s’il en croyait le duc de Bassano, mais qui n’en avait pas moins fait préparer dans sa maison la salle du conseil pour le gouvernement de Malet et Lahorie, sans la moindre objection. Rester préfet de Paris était ce que voulait Frochot. Les continuels changements de gouvernement depuis la Révolution ont trop familiarisé les hommes avec eux. C’est un mal que le temps seul peut guérir.

— Frochot, outre qu’il me doit tout, m’a prêté serment. Cependant il trahissait mon fils et son serment, s’il me croyait mort, convaincu qu’il n’en était pas moins un honnête homme. S’il vous avait promis cent millions, il vous les paierait au jour dit. Rien ne le ferait manquer à sa parole et, cependant, il a manqué à son serment sans le moindre scrupule. Voilà les hommes, les idées du temps. A qui se fier ?...

Mes observations ramenant la conversation sur les choses qui mécontentaient la France, et notamment sur la conscription, que les besoins des guerres continuelles étendaient sur tout ce qui composait la classe appelée, l’Empereur me répondit :

— Je conviens que la conscription est une dure loi pour les familles, à cause des fréquents appels que les circonstances ont exigés, mais elle devient nationale parce qu’il n’y a ni privilèges ni exceptions’. Dans des temps de paix, elle deviendrait même populaire, parce que les Français aiment la carrière des armes et que, la porte de l’avancement restant ouverte au savoir, au courage, cette carrière offre un état honorable à beaucoup de jeunes gens. Ici, comme en beaucoup de choses, c’est l’appréciation du principe d’égalité qui fait la force du gouvernement et le succès des levées. Si j’exemptais un conscrit, s’il y avait un privilège pour qui que ce soit, personne ne marcherait. Les idées d’égalité, qui ont fait la Révolution, font aujourd’hui une partie de la force du gouvernement. C’est parce qu’on ne lui suppose, qu’on ne lui soupçonne aucune préférence et qu’il n’a intérêt à aucune prédilection, que l’on ne se méfie pas de lui. La confiance dans sa justice fait autant que sa force. Voilà mon secret. On dit que j’aime la guerre, mais comme ses charges pèsent sur tous, que je n’ai de préférence pour personne et récompense également tous ceux qui ont du courage, tout le monde se soumet. Inspirer au peuple une grande confiance en ma justice, le bien persuader que je ne favorise aucun autre intérêt avant le sien, voilà le grand secret pour gouverner les Français. C’est là mon grand levier.

L’Empereur me fit une autre fois la réflexion que, par caractère, le Français était frondeur.

— La société des salons, me dit-il, est toujours en état d’hostilité contre le gouvernement. On critique tout et on ne loue jamais rien. Bien que les hommes et les femmes de la société soient en général courtisans, et le plus grand nombre platement flatteurs, ils n’en sont pas moins ennemis du pouvoir dans leurs bavardages. On a beaucoup crié parce qu’il m’est arrivé d’éloigner de Paris, pour quelques mois, des personnes qu’il aurait fallu faire arrêter quinze jours plus tard si je ne les eusse pas dépaysées à temps et n’eusse rompu par là leurs intrigues. On appelle cela ma tyrannie ; on dit que je suis un tyran parce que je ne veux pas laisser quelques intrigantes, quelques folles, faire parler d’elles pour des conspirations dont je me moque et que j’aurais laissées aller jusqu’au dénouement si je n’étais pas aussi ennemi de la rigueur que je suis partisan de la fermeté. Dans l’Ancien Régime, personne à Versailles ne voulait obéir. Ce privilège avait perdu et déconsidéré la Cour.

Maîtresses, favorites, tout intriguait pour faire et défaire des ministres parce qu’ils connaissaient le souverain faible : de fait, c’était conspirer contre son autorité.

N’a-t-on pas été, ajouta-t-il, jusqu’à compromettre notre gloire pour nuire à tel ou tel général, à tel et tel ministre, sans s’embarrasser du sang que cette trahison coûterait à la France, ni des conséquences que pourraient avoir nos revers ? On volait alors impunément, si l’on avait du crédit et l’appui de quelques gens en place. Toute la Cour, même les princes du sang, étaient intéressés dans les entreprises, ou avaient des pensions des entrepreneurs. On faisait argent de tout.

Paris était mal nettoyé, et encore plus mal éclairé, parce que les princes et de très grands seigneurs avaient des remises ou des pensions sur l’entreprise des boues et l’éclairage, notamment M. le comte d’Artois. J’en ai eu les preuves entre les mains.

Sous mon gouvernement, ajouta-t-il, on ne connaît pas ces abus. Il n’y a pas de pots-de-vin, au moins que je sache ; on a de bons appointements. Ils sont payés exactement, et on sait que je ne ferais pas grâce aux fripons et encore moins aux fonctionnaires qui se permettraient de faire des affaires. Jamais il n’y a eu plus d’ordre au Trésor. Les caisses sont surveillées. Les impôts vont à leur destination. Il a fallu des exemples. Quelquefois, ils sont tombés sur certains qui tenaient à des hommes marquants qu’ils ont indisposés ; mais rien ne m’a arrêté. Me sentant assez fort pour faire le bien, j’ai marché au but sans que rien ne m’en détournât, sans prendre garde aux cris de quelques coteries. Qui crie en France ? ajouta-t-il. Quelques salons, quelques gens qui ont oublié bien vite qu’ils me doivent la considération ou la fortune dont ils jouissent ; d’autres, que je les ai fait rentrer et que je leur ai rendu leurs biens, qu’ils n’auraient jamais eus sans moi ; quelques gentillâtres obscurs, qui sont mécontents de ne plus recevoir l’eau bénite le dimanche ; quelques négociants égoïstes, froissés momentanément parce qu’ils ne savent pas donner un autre essor à leurs spéculations ; quelques fournisseurs, vraies sangsues auxquelles j’ai fait rendre gorge. La masse de la nation est juste ; elle voit que je travaille pour sa gloire, pour son bonheur, pour son avenir. Si c’était pour moi, que me manque-t-il ? Que puis-je personnellement désirer ? Né dans une classe distinguée, mais d’une famille peu fortunée, j’occupe le premier trône du monde. J’ai donné la loi à l’Europe. J’ai distribué des couronnes. J’ai donné des millions pour faire la fortune de ceux qui ont bien servi la France, sans toucher aux revenus de l’État. J’ai, dans mon domaine privé, dans le domaine extraordinaire, tout l’argent, tous les trésors qu’un homme puisse désirer, mais je n’ai pas besoin d’argent pour moi. Personne n’est moins que moi occupé de ce qui lui est personnel.

Que la France prospère sous mon gouvernement, voilà l’objet de mes voeux, de mon ambition et de toute mon attention. C’est moi qui ai rétabli l’ordre, les finances, qui ai payé les dettes. Je deviens lourd et trop gros pour ne pas aimer le repos, pour n’en avoir pas besoin, pour ne pas regarder comme une grande fatigue le déplacement, l’activité qu’exige la guerre. Mon physique a nécessairement, comme chez les autres hommes, de l’influence sur mon moral. Vous me dites, et on aime à le croire généralement, que j’aime la gloire, la guerre, que je vise à ce que vous appelez la monarchie universelle. Mais cet empire universel est un rêve, et je suis très éveillé. Si j’avais pu être dirigé autrefois par cette passion guerrière, elle ne m’aurait égaré, comme toutes les passions, qu’un moment.

Cette guerre de Russie est une mauvaise affaire, me dit l’Empereur, en me cherchant amicalement l’oreille pour me la tirer. Je me suis trompé, M. le Grand Écuyer, non sur le but et l’opportunité politique de cette guerre, mais sur la manière de la faire. Il fallait rester à Witepsk. Alexandre serait aujourd’hui à mes genoux. La séparation de l’armée russe, après le passage du Niémen, m’a ébloui. Les Russes n’ayant pu nous vaincre nulle part, et Kutusof ayant été imposé à Alexandre à la place de Barclay, qui valait mieux que lui, j’ai cru que des gens qui ne savaient pas se battre et un souverain qui se laissait imposer un mauvais général se décideraient à faire la paix. Je suis resté quinze jours de trop à Moscou. Le résultat fera dire que les Russes sont invincibles chez eux, à cause de leur climat, et on se trompera car, avec plus de prévoyance, si j’avais suivi mon premier plan, ils étaient perdus.

L’Empereur ajouta que l’on se trompait sur son caractère parce que l’on ne comprenait pas bien son but, et que tout était calcul chez lui :

— J’ai pesé d’avance, et depuis longtemps, dit-il, tous les sacrifices qu’exige la lutte avec l’Angleterre. En définitive, le fond et la solution de toutes les questions qui agitent le monde et même les individus sont dans cette lutte. Ce n’est pas moi, ajouta-t-il, qui ai perdu les colonies, ni laissé détruire les marines de l’Europe. C’est moi, au contraire, qui ai travaillé sans relâche à les rétablir. J’ai des chantiers partout. Vous serez étonné, dans deux ans, du nombre de mes vaisseaux, du développement et de la force de mes armements. C’est la Révolution qui a fait la puissance de l’Angleterre. J’ai trouvé sa prépondérance établie. Je l’ai supportée en signant la paix d’Amiens et en ne faisant rien contre ce traité. L’expédition de Saint-Domingue a bien prouvé que je n’avais pas d’autres vues que le maintien de la paix et la prospérité intérieure de la France, puisque j’ai envoyé l’élite de l’armée dans cette colonie. C’est l’Angleterre qui a rompu le traité. C’est elle qui a enlevé en pleine paix toutes les richesses de notre commerce. J’ai supporté cette paix pour créer une marine qui pût maintenir nos droits, défendre nos propriétés, car l’équilibre politique dépend aussi de l’équilibre commercial. La puissance est, jusqu’à un certain point, autant dans l’argent que dans le territoire, par conséquent autant dans la puissance relative des États que dans leur population. Pour maintenir cet équilibre, nécessaire à tous les intérêts, il fallait être en mesure d’obliger l’Angleterre à réfléchir sur ce qu’elle compromettrait, avant de pirater le commerce du continent sans déclaration de guerre.

C’est, de fait, me dit l’Empereur, pour les plus chers intérêts de l’Europe que je combats maintenant et que j’exige tant de sacrifices de la France. J’ai la prévoyance d’un sage politique, tandis que les autres souverains n’ont que l’aveuglement de la peur, et d’une peur sans fondements. Ils semblent ne craindre que la puissance de la France, tandis que cette France peut seule défendre les libertés commerciales de l’Europe. L’ancien équilibre n’existant plus, les vieilles routines ne peuvent y ramener. Tout est déplacé, changé, rajeuni dans le monde. Il faut donc s’ouvrir de nouvelles routes. Si les cabinets approfondissaient ces questions, on apprécierait mes efforts au lieu de s’en inquiéter. En me secondant franchement, on serait moins froissé, et l’on arriverait plus tôt au but. Je n’en ai qu’un : la paix avec l’Angleterre, c’est-à-dire la paix générale. Sans cette paix, les autres ne sont que des trêves. Encore une année et peut-être moins – si je n’avais pas échoué en Russie –, et le continent eût été plus que dédommagé des sacrifices que j’ai exigés de lui. Jamais je ne me suis dissimulé que c’était une grande entreprise. Si j’échouais, le continent sentirait avant peu, par le dommage qui en résulterait pour lui, de quelle importance était le but auquel je voulais atteindre. L’alliance de la Russie ne m’a pas servi comme je m’en étais flatté. Il ne suffisait pas de fermer le nord de l’Europe au commerce anglais si le Levant lui restait ouvert. Il aurait fallu porter en même temps un grand coup à l’Angleterre, l’attaquer, la menacer dans l’Inde et lui fermer au moins les mers du Levant. Mais l’exécution de cette mesure présentait plus de difficultés que je ne l’avais pensé. Chaque État a ses intérêts. Une grande puissance ne peut se dévouer à une cause qui n’est que secondaire pour elle. Il aurait fallu que l’empereur Alexandre voulût entrer tout à fait dans l’esprit du traité de Tilsit. La fermeture de ses ports, qu’il avait ensuite rouverts à la contrebande des neutres, n’a pu suffire pour effrayer l’Angleterre. Ne pouvant, dès lors, lui nuire qu’en agissant sur son crédit, il fallait du temps. La Russie, pays de produits agricoles, souffrait nécessairement de l’interruption du commerce et avait de la peine à attendre les résultats. Il aurait fallu une volonté plus forte que celle de l’empereur Alexandre pour persuader à sa nation d’attendre un meilleur temps. J’ai créé en France une industrie intérieure qui a remplacé le commerce extérieur. On n’a pu faire la même chose en Russie, où tout a une marche lente. Le grand inconvénient, pour cet empire, est de n’avoir que du papier, et un papier dont le cours, on peut même dire la valeur dépendent de la confiance et du change des étrangers. Enfin, un grand nombre de circonstances se sont réunies pour contrarier mes vues, pour tromper mon attente.

Je parlai à l’Empereur de la perte de la marine de l’Espagne et de ses colonies, résultat de l’invasion.

— On ne réussit pas toujours, me répondit-il. J’ai été mal suivi, mal informé et trompé dans toute cette affaire. Il est arrivé tout ce à quoi je ne m’attendais pas, mais, comme en toutes choses, ces inconvénients m’en ont sauvé d’autres. Il y a eu compensation. Sans doute, j’ai été obligé à un plus grand développement de forces, à plus de dépenses, mais j’ai aussi forcé l’Angleterre à des dépenses et à des sacrifices dans une bien autre proportion, et qui lui ont été bien plus onéreux qu’à moi. C’est beaucoup, dans les circonstances actuelles, que d’avoir attiré et fixé toutes ses forces en Espagne. La perte de la marine espagnole m’est sûrement sensible, mais les marins restent. Ce pays ne manque pas de matériaux pour refaire des vaisseaux. Quelques années de paix répareront tout cela.

L’Empereur ne s’étendit pas plus, dans ce moment, pour répondre à mes réflexions sur la perte des colonies et de la marine de l’Espagne. La conversation retomba sur l’Angleterre.

— Si une trêve de trois ou quatre ans était possible, me dit l’Empereur, l’Europe sentirait bien vite l’influence rivale et ennemie du commerce de cette puissance, et le poids onéreux de son monopole. On verrait bientôt les voeux de l’Allemagne appeler le système prohibitif que l’on suit aujourd’hui avec tant de répugnance, et demander vengeance de ce gouvernement ennemi de toute industrie étrangère, de ce colosse commercial qui ne peut exister qu’aux dépens des autres puisqu’il ne peut payer les intérêts de ses emprunts, ses subsides, et faire face à ses dépenses que par le monopole qu’il exerce sur les autres nations. Il sera trop tard alors. L’Europe ne sera plus dans la situation où elle se trouve aujourd’hui. Le repos dont on aura joui rendra les sacrifices plus pénibles. On compromettrait les capitaux confiés à la paix et, pour ne pas tout perdre, il faudra se résigner à souffrir. J’ai saisi le seul instant favorable. J’ai fait ce qu’une politique sage et prévoyante me dictait. Si j’avais agi autrement, la postérité et l’Histoire m’en feraient un éternel reproche.

L’Empereur insista beaucoup sur les avantages que l’on retirerait de la situation où les événements avaient placé les États-Unis vis-à-vis de l’Angleterre. Il ne doutait pas que la lutte actuelle tournât à leur avantage. Il regardait ce moment comme l’époque réelle de leur grande émancipation politique et du développement d’une grande puissance. Il parla des moyens respectifs d’agression et de défense, ainsi que des tentatives que pourraient faire les Anglais, mais il conclut que des revers sur quelques points, où ils iraient frapper à l’improviste, ne feraient qu’exciter les Américains et tremper l’esprit national.

— Les Anglais, dit-il, finiront par souscrire à tout ce que les États-Unis voudront, et le gouvernement américain, confié à des mains habiles, à des hommes d’État, y gagnera plus de ressort. Il profitera de l’occasion pour se faire donner les moyens d’organiser et d’entretenir une armée plus considérable, de former un noyau d’armée permanente, et pour obtenir plus de facilités afin de réunir et former les milices. Si les Américains font bien, ils construiront des forts, même des places sur quelques points importants, ce qui leur sera très utile pour l’avenir. Cette époque, ajouta-t-il, fera prendre aux États-Unis un essor anti-anglais qui fortifiera notre système, et ce pays sera à l’avenir le plus puissant adversaire de l’Angleterre. Il la fera trembler avant trente ans.

Ces considérations amenèrent l’Empereur à parler de l’émancipation des colonies espagnoles, qu’il regardait comme une chose certaine et avantageuse à nos intérêts, quoique les révolutions de ce pays pussent offrir, pour ce moment, à l’Angleterre, d’utiles débouchés commerciaux qui sauveront son industrie de la ruine qui la menaçait. Il voyait dans ces grands États qui se formaient dans le Nouveau Monde de nouveaux rivaux pour l’Angleterre. Tout devait, selon lui, lier ces nouveaux États au système politique des États-Unis. L’émancipation de toutes les colonies lui paraissait une conséquence de celle de l’Espagne. L’époque, selon lui, ne pouvait en être très éloignée. Ces changements lui paraissaient, en masse, dans notre intérêt politique et commercial, si l’on profitait du premier moment pour établir de bonnes relations avec ces pays. La guerre avec l’ancienne métropole et les préventions qui en étaient le résultat, loin de lui paraître un obstacle, lui semblaient devoir faciliter nos relations. Ces pays ayant, avant tout, le désir de secouer le joug, l’intérêt de ces nouveaux États les porterait à ne point accorder de privilèges exclusifs, à rechercher des relations directes avec tous les États maritimes de l’Europe. La guerre même que l’Angleterre soutenait, soi-disant pour Ferdinand, gênerait son gouvernement dans ses relations avec ces nouveaux États. Il n’était pas probable qu’ils proclamassent un prince d’Espagne. Il pensait qu’ils formeraient plutôt une république à l’instar des États-Unis, ou qu’ils mettraient à leur tête quelques-uns des chefs qui auraient combattu pour leur indépendance. Il citait les États-Unis qui, peuplés d’Anglais, sont l’ennemi le plus prononcé de l’Angleterre, et en concluait que les peuples du Nouveau Monde seraient aussi anti-espagnols que les habitants de New York étaient anti-anglais, et que ces nations seraient aussi anti-anglaises si l’Angleterre continuait à soutenir l’Espagne, ce dont il doutait, le ministre anglais n’épousant que les intérêts réels du pays.

Cette conversation, dont je supprime beaucoup de détails moins importants que ceux que j’ai successivement notés, nous mena à Görlitz, d’où j’expédiai Amodru prévenir M. le baron de Serra, ministre à Dresde. Je lui mandai que l’Empereur souperait et coucherait chez lui et qu’il eût à prévenir le roi de Saxe que Sa Majesté irait le voir incognito. La neige était tellement amoncelée dans les vallées que nous allions lentement. Arrivés enfin à la poste de Bautzen, on nous fit attendre si longtemps les chevaux que je dus descendre du traîneau et aller m’assurer moi-même de la cause de ce retard, qui ne tenait qu’à la nonchalance accoutumée du maître de poste et à la mauvaise habitude de faire faire un repas complet aux chevaux au moment où le voyageur arrive. Je pressai vainement le maître de poste. Il fallut se résigner à attendre et se chauffer en attendant. L’Empereur en profita pour dormir trois quarts d’heure ; quant à moi, je notais la conversation si intéressante que je venais d’avoir avec l’Empereur.