6

Après le passage du camion de Francis, Anne se sentit vraiment à l’aise dans la bastide. Les pièces lui semblaient soudain plus grandes, plus claires et plus gaies. À l’étage, la chambre d’Ariane était quasiment vide désormais ; ne restait qu’un grand miroir vénitien et un tableau d’assez bonne facture représentant un navire dans la tempête. Ce tableau pourrait trouver sa place dans la salle à manger, et le miroir dans le hall d’entrée. Anne ne souhaitait pas occuper cette pièce pour l’instant, comme si elle voulait laisser au souvenir d’Ariane le temps de s’estomper.

Les lits neufs avaient été installés par les livreurs dans deux des chambres désaffectées, qu’Anne avait longuement nettoyées et qu’elle destinait à Léo et à son frère Jérôme lorsqu’il débarquerait d’Angleterre. Pour la dernière des chambres, dont Anne ne savait que faire, elle s’était contentée de la condamner d’un tour de clef.

Tout au bout de la galerie, à l’opposé de sa propre chambre, se trouvait le bureau qu’elle n’avait pas fini de vider. Un endroit où elle aimait se tenir, se remémorant les heures passées avec sa tante à feuilleter les albums de photos. Quand elle l’aurait remis en ordre, elle se l’approprierait pour y travailler, mais le secrétaire à rideau et le bureau de chêne blond au plateau balafré étaient encore pleins de papiers à trier un par un.

Le vendredi matin, elle était allée acheter des draps et des oreillers, puis elle avait fait un énorme ravitaillement au supermarché. Léo et son ami Charles allaient forcément dévorer tout le week-end, et dimanche, Paul serait enfin là lui aussi. Sa venue remplissait Anne d’allégresse, elle se prenait à espérer une réconciliation spontanée qui reléguerait leur désaccord au rang de bouderie sans conséquence. Ils s’aimaient, ils seraient ravis de se retrouver et le problème se réglerait de lui-même. En tout cas, elle était prête à faire tous les efforts possibles pour que Paul apprécie la maison.

Léo et Charles passèrent la matinée du samedi à fureter partout, dedans et dehors. Après le déjeuner, ils aidèrent Anne à déplacer des meubles, et en récompense elle les conduisit à la plage du Cap-de-l’Homy. Le temps était radieux, déjà estival, et au lieu de rentrer travailler comme elle se l’était promis, car elle commençait à avoir du retard dans ses dossiers, Anne resta avec les garçons pour prendre son premier bain de l’année. Malgré la température plutôt fraîche de l’eau, elle s’amusa dans les vagues pendant plus d’une heure avant d’aller s’écrouler sur le sable tiède. Fatiguée mais détendue, elle demeura un long moment les yeux fermés, laissant son esprit vagabonder. L’océan se trouvait à cinq minutes à peine de la bastide, elle aurait l’occasion d’en profiter tout l’été, chaque fois qu’elle aurait envie de nager, et c’était une perspective réjouissante. Bien sûr, à Castets, elle n’avait qu’une vingtaine de kilomètres à faire pour gagner Saint-Girons-Plage, mais cette distance l’avait souvent découragée, empêtrée dans ses habitudes et son quotidien. Finalement, elle constatait que sa décision de venir passer quelque temps à la bastide changeait beaucoup de choses dans son existence. Toutes ces dernières années, elle avait travaillé sans se poser trop de questions, afin que Paul ne soit pas seul à supporter les charges financières. Et aussi parce que conserver une activité professionnelle avait été pour elle le moyen de rester autonome, de ne pas perdre contact avec le monde extérieur. Rien ne lui avait manqué jusqu’ici, du moins l’avait-elle cru ou ne se l’était-elle pas demandé. Sa vie de femme, de mère, d’épouse, et même de comptable, avait été satisfaisante. Mais sans passion, sans élan, sans un grain de folie, juste bien.

— Maman ?

Elle rouvrit les yeux, découvrit Léo au-dessus d’elle, qui se découpait sur un ciel très sombre.

— Il va pleuvoir, on devrait rentrer.

Alors qu’elle se levait en hâte, les premières gouttes de pluie commencèrent à tomber. Le temps avait radicalement changé durant la demi-heure où elle s’était endormie. Un vent fort et tiède s’était mis à souffler, les vagues grossissaient. Charles avait déjà ramassé leurs affaires et ils rejoignirent la voiture en courant.

— Tu sais quoi ? dit Léo après avoir claqué sa portière. On va en profiter pour remonter dans la grande pièce du second. Charles et moi, on se disait qu’on pourrait d’abord faire un super-ménage là-haut, et puis transformer ça en salle de jeux. Peut-être même qu’un jour on pourrait y remettre un billard ? Est-ce qu’on en trouve d’occasion ?

— Je ne sais pas…

— Je regarderai sur Internet. Ce serait génial, non ? Tu crois que papa serait d’accord ?

Paul risquait surtout de ne pas se sentir concerné par la question. Mais, apparemment, Léo se voyait bien passer tous ses week-ends et toutes ses vacances à la bastide, ce qui créerait un conflit supplémentaire si Paul ne changeait pas d’avis. Anne se sentit aussitôt coupable, réalisant qu’elle mettait son mari dans une situation difficile vis-à-vis de leur fils. Comme prévu, Léo était séduit par cette grande maison et par les terres qui l’entouraient. Pour lui, tout était excitant, nouveau, plein de possibilités extraordinaires, et sans doute voyait-il dans ce terrain de jeux géant le moyen d’échapper à l’ennui de l’adolescence. Le refus dédaigneux de son père allait inévitablement le braquer, et Anne en serait responsable. Or elle ne voulait pas être celle qui, à cause d’un « caprice », semait la zizanie dans sa famille.

« Trop tard, c’est fait. De toute façon, il n’y a qu’une alternative : céder ou poursuivre, imposer ou se laisser imposer. Il y en aura toujours un qui se considérera comme perdant. »

Sous une averse diluvienne d’orage, ils regagnèrent la bastide où ils eurent la surprise de découvrir, recroquevillé à l’abri de l’auvent du porche, un homme assis entre deux valises défraîchies.

— Jérôme ! s’exclama Léo en le reconnaissant.

Anne se demanda comment son frère avait pu arriver jusque-là alors qu’il n’y avait aucun véhicule en vue. Et bien sûr, il était venu plus tôt que prévu et sans se donner la peine de l’avertir. Ecourtant les effusions à cause de la pluie, elle poussa tout le monde dans la maison.

— Il est à toi, ce monstre ? s’enquit Jérôme en désignant Goliath. Je le voyais à travers les vitres et ça ne me donnait pas envie de forcer la porte. J’ai aussi vu arriver les gros nuages noirs car j’attends depuis une bonne heure. Tu avais coupé ton portable ?

— Nous étions à la plage, je n’ai rien entendu.

— Bref, je commençais à désespérer. Surtout après avoir fait du stop toute la journée ! J’ai eu la chance de trouver des conducteurs serviables, mais enfin, c’est le bout du monde ici, j’ai dû finir à pied avec mes valises.

— Tu as fini quoi ? railla Anne. L’allée depuis le portail ? Arrête de ronchonner, je vais t’offrir à boire.

— Et un dîner copieux et un lit confortable, j’espère ? Je suis là pour passer de bonnes vacances, ma grande ! Et je vois que tu as toute la place voulue, je ne risque pas de te gêner. Je ne me souvenais pas de la taille imposante de cette baraque.

— Personne ne s’y est jamais beaucoup intéressé, fit remarquer Anne.

— Toi, oui, et tu as été bien inspirée. C’est un sacré don que t’a fait la tante Ariane en récompense de tes bons soins parce que…

— Quels bons soins ? l’interrompit Anne. Je venais la voir par plaisir, j’aimais bien discuter avec elle. Elle n’était ni gâteuse ni impotente, elle n’avait pas besoin qu’on s’occupe d’elle.

L’écoutant à peine, Jérôme regardait autour de lui en ouvrant de grands yeux, visiblement séduit par le décor.

— En tout cas, c’était plus triste de son temps, plus sombre et plus poussiéreux. Si tu donnais un coup de peinture…

— Tu pourras t’en charger, ça paiera tes vacances !

Il éclata de rire, pas du tout vexé par le ton ironique de sa sœur.

— Je ferai ça avec ton mari, pourquoi pas ? À propos, où est-il ?

— Il finit toujours tard le samedi, mais il sera là demain.

Avant que Jérôme pose une autre question, Anne se tourna vers Léo.

— Aide ton oncle à monter ses valises et montre-lui sa chambre. Pendant ce temps-là, je prépare l’apéritif avec Charles.

Elle ne voulait pas parler de Paul maintenant, elle attendrait d’être seule avec son frère pour lui résumer la situation. Dehors, l’averse se calmait, cependant les gouttières, percées par endroits, ruisselaient bruyamment. Anne nota dans un coin de sa tête qu’elle devrait s’en occuper avant l’hiver. Mais serait-elle encore ici dans quelques mois ? L’avenir lui parut soudain trop compliqué, quasiment indéchiffrable.

— Je sors des chips ? demanda Charles d’un air gourmand.

C’était un très gentil garçon, bien élevé et facile à vivre, aussi Anne se força-t-elle à lui adresser un grand sourire en hochant la tête. Autant passer une soirée agréable, profiter de l’inépuisable gaieté des deux adolescents et de la présence de Jérôme qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Et peut-être son frère se rangerait-il à son avis, peut-être serait-il le seul à lui conseiller de garder la bastide ? Dans ce cas, le conseil ne serait pas forcément innocent. Jérôme avait besoin d’un toit pour l’instant, à en croire son arrivée en stop et ses valises hors d’âge. De toute façon, il avait toujours besoin de quelque chose quand il revenait dans les Landes, cherchant un peu de réconfort auprès de sa famille entre deux aventures. Après une leçon de morale, leurs parents finissaient par lui donner de l’argent et il repartait, sans jamais dire où il allait. Jusqu’ici, il avait largement profité de l’existence, il s’était amusé, mais il allait fêter ses trente-quatre ans et sans doute commençait-il à se sentir moins bien dans sa peau.

— Je suis content, tu auras de la compagnie dans la semaine ! lança Léo qui venait de redescendre.

Anne le prit par le cou et lui déposa un baiser sonore sur la joue.

— Je sais que tu ne veux plus de bisous mais j’en avais trop envie, tu es trop mignon. Tiens, mets les olives dans un bol, je débouche le blanc.

Elle n’avait aucun besoin de compagnie, pourtant elle s’abstint de le dire à son fils. Les quelques jours de solitude passés à la bastide lui avaient apporté une sérénité inattendue malgré toutes les questions qu’elle se posait, et elle se sentait de plus en plus déterminée à rester quoi qu’il puisse arriver. En ouvrant le réfrigérateur pour prendre une bouteille, elle eut l’impression étrange d’être vraiment chez elle, de n’avoir jamais habité ailleurs.

*
**

Maurice n’allait pas tarder à se lasser de moi, j’eus l’intelligence de le deviner à temps. D’ailleurs, je m’étiolais à Paris où rien ne me retenait, surtout pas un mari aussi peu avenant. Le jour où je reçus un courrier de Pierre Laborde m’annonçant que la bastide était à vendre, mon sang ne fit qu’un tour. Je ne disposais pas tout à fait de la somme nécessaire et je ne pus faire qu’une offre trop basse, qui fut refusée. Dans un état d’agitation extrême, je me résolus à solliciter Maurice mais n’obtins qu’un haussement d’épaules agacé. Je ne savais vers qui me tourner, je n’avais pas d’amis et ma famille n’avait pas d’argent. Par une lettre de Gauthier, je savais mon père assez malade, or je voulais par-dessus tout racheter notre maison avant qu’il ne disparaisse. Cadeau, provocation ou revanche, je souhaitais désespérément qu’il en franchisse encore une fois le seuil. Aux abois, je ne voyais plus qu’un moyen de trouver ce qui me manquait : obtenir le divorce aux torts de Maurice. Malheureusement, si désagréable qu’il fût, il n’était pas en tort, du moins pas à ma connaissance. Avait-il des maîtresses ? Dilapidait-il sa fortune dans les casinos ? J’ignorais tout de sa vie, nous faisions chambre à part et ne nous adressions la parole qu’au moment des repas. Dans un second courrier, Pierre me suggéra – habilement et entre les lignes – d’engager un détective privé. Le post-scriptum m’apprit de surcroît une intéressante nouvelle : Albert, mon premier mari, venait d’avoir un enfant. Il n’était donc pas stérile et sans doute le problème venait-il de moi, comme l’avaient prouvé à la fois mes infidélités sans conséquence de l’époque et ma deuxième union toujours aussi peu féconde. (Bien des années plus tard, je pourrais ainsi compatir au désespoir de la jolie petite Suki, mais ceci est une autre partie de l’histoire.)

Je me mis donc en quête d’un détective avec un délicieux frisson d’excitation. Enfin quelque chose d’amusant à faire, d’insolite, de secret ! Pour un peu, je me serais déguisée avant d’aller à nos rendez-vous, mais j’avais heureusement le sens du ridicule. Max, car mon détective se faisait appeler ainsi même si ce n’était sans doute pas son nom de baptême, réunit en deux mois toute une série de preuves accablantes contre Maurice. Celui-ci avait en effet une maîtresse attitrée pour qui il avait loué une jolie maison à Saint-Cloud. Il l’entretenait largement et lui faisait l’amour sans fermer ses volets, l’imbécile ! Plus grave encore, il la trompait elle aussi et s’accordait des extras avec des femmes douteuses, dans des hôtels miteux cette fois, pour le plaisir discutable de s’encanailler. Je payai Max en liquide, choisis un bon avocat et entamai une procédure de divorce en prenant l’attitude de la femme bafouée, trahie, meurtrie de chagrin. Le juge ne devait pas apprécier les coureurs de jupons car il prononça très rapidement la séparation de corps puis fixa une prestation compensatoire à la hauteur de mes espérances.

J’étais enfin libre de rentrer dans mes Landes, hélas ! la bastide avait trouvé preneur pendant que la justice statuait sur mon sort et condamnait Maurice à me dédommager de ses frasques. Ce défaut de synchronisation m’atteignit profondément, je le vécus comme une intolérable injustice. Avoir l’argent mais pas la maison faillit me rendre folle, pourtant je dus me rendre à l’évidence : l’attente allait recommencer.

Pourquoi la voulais-je à ce point ? J’aurais vendu mon âme pour l’obtenir, même en la sachant passée par d’autres mains qui l’avaient forcément salie, mais ses murs étaient les miens, ils avaient en mémoire toute l’histoire de la famille Nogaro, ils m’avaient vue naître et grandir, ils m’avaient connue heureuse. Croyais-je donc que le bonheur ne pouvait se trouver que là et nulle part ailleurs ? La blessure d’orgueil subie à dix-huit ans m’avait-elle entièrement gangrenée ? En vendant la bastide, en la perdant par incompétence, mon père m’avait coupé les ailes, il avait été le fossoyeur d’une jeunesse de rêve promise à un bel avenir, et il m’avait appris une chose inconcevable : le mépris des siens. Et par la suite, si j’avais cherché des hommes fortunés, des hommes nantis jouissant d’une position sociale élevée, des hommes qui réussissaient leurs affaires, ce n’était que pour laver l’affront de ce père faible et déchu.

Je n’hésitai pas longtemps à quitter Paris pour m’installer à Hossegor où je louai, par l’intermédiaire de Pierre Laborde, une charmante villa 1920 située entre la mer et le lac, juste sous les pins. Ah, retrouver l’odeur des pins et me jeter dans l’océan ! Il me fallut plusieurs semaines pour me rassasier de mes Landes lors de cet été 1970. J’oubliai instantanément Bordeaux et Paris, j’avais trente-trois ans – l’âge du Christ –, et les quinze années qui venaient de s’écouler n’étaient plus qu’un mauvais souvenir. Je le chassai pour en cerner de plus anciens et je me mis à parcourir les forêts sur la trace des gemmeurs disparus, devenant ainsi une marcheuse chevronnée. Sans le savoir, je courais après l’amour, il était grand temps de m’en soucier avant de n’être plus qu’un cœur sec.

*
**

Anne reposa le cahier sur la table de nuit, à côté des Contes de l’angoisse de Maupassant qu’elle n’avait toujours pas lus. Autour d’elle, la maison était silencieuse, son frère, son fils et son copain Charles devaient dormir. À Castets, Paul dormait-il lui aussi ?

Elle se leva et alla ouvrir une des fenêtres, celle qui donnait sur l’arrière de la maison, là où les arbres étaient plus proches. Une chouette poussait son cri à intervalles réguliers, avec une sorte d’entêtement sinistre. La nuit paraissait très sombre, sans aucune étoile visible, et les hautes silhouettes des premiers pins se distinguaient à peine. Anne essaya d’imaginer Ariane arpentant la forêt, s’approchant peut-être des anciennes terres des Nogaro et continuant à soupirer après sa bastide perdue, hors de portée. Quand avait-elle rédigé ce cahier ? Il ne portait aucune date mais sans doute avait-elle commencé à l’écrire lorsqu’elle était revenue chez elle. Pensait-elle que quelqu’un le lirait un jour ou éprouvait-elle seulement le besoin de retracer son existence pour en déchiffrer le sens ? En tout cas, l’histoire intéressait prodigieusement Anne. La vieille toquée possédait un humour que sa famille n’avait pas soupçonné.

— Anne, tu ne dors pas ?

Goliath avait levé la tête et grondait en fixant la porte. Elle alla ouvrir à son frère qu’elle découvrit affublé d’un pyjama à pois tout déchiré.

— On peut se parler ? demanda-t-il avec un gentil sourire. Devant les gamins, je n’ai pas voulu dire grand-chose.

Il s’assit en tailleur au pied du lit et jeta un coup d’œil circulaire.

— Jolie chambre… Tu l’as bien arrangée !

— Je l’ai trouvée comme ça.

— Alors, tu as pris la bonne, parce que dans la mienne le papier peint pendouille. Maintenant, j’aimerais que tu m’en racontes un peu plus à propos de ton héritage. Papa et maman font la grimace, Lily et Valère se sentent lésés.

— Tu les as vus ?

— Je les ai appelés à tour de rôle pour annoncer mon retour, et j’ai compris qu’ils avaient du mal à avaler la pilule.

— Dommage pour eux, répondit-elle froidement.

— Oh, tu sais bien comment sont les choses ! Dès qu’il y a du fric en jeu, ça rend tout le monde fou, voire méchant.

— Et toi, de quelle façon réagis-tu ?

— Je suis de ton côté, je me réjouis pour toi. Surtout en redécouvrant cette maison ! C’est un sacré cadeau, je comprends que tu veuilles en profiter. Mais ton mari n’est pas d’accord, paraît-il ?

— Pas pour l’instant. Il refuse d’y habiter, il aimerait que je vende et que je garde l’argent. Moi, je ne supporte plus d’entendre ce mot : « argent », « argent » ! Dès le premier jour, il a paru évident que je devais vendre. C’est ce qu’aurait fait papa, donc j’allais forcément le faire, mais quand j’ai annoncé que je souhaitais d’abord y réfléchir, je suis devenue la bête noire. Aujourd’hui, j’ai toute la famille contre moi, y compris mon mari ! Tout ça, pourquoi ? Jalousie, appât du gain ? Eh bien, je ne m’y attendais vraiment pas…

Elle refoula les larmes qu’elle sentait monter. Définir à voix haute ce conflit qu’elle essayait depuis des semaines d’ignorer ou de minimiser la rendait soudain très triste.

— Dans une vie parfaite, reprit-elle avec effort, tout le monde serait venu me donner un coup de main pour retaper la maison et on y aurait passé des étés merveilleux tous ensemble. J’aurais adoré ça, mais je n’ai eu droit qu’à la réprobation. À croire qu’être propriétaire de cette bastide te colle sur-le-champ l’étiquette de cinglée. Ils en veulent à Ariane de me l’avoir laissée, et ils m’en veulent de l’avoir acceptée.

— Qu’est-ce que tu comptes faire ?

— Attendre. Essayer de convaincre Paul. Ou au moins comprendre les raisons de son refus. Et puis…

S’interrompant, elle dévisagea Jérôme quelques instants. Était-il le confident idéal ? Certes, il possédait plus de fantaisie que les autres membres de la famille, il n’était ni raisonnable ni conventionnel, mais il lui arrivait aussi de parler à tort et à travers.

— Et puis quoi ? insista-t-il. Vas-y !

— Être seule ici me permet de prendre du recul, avoua-t-elle du bout des lèvres.

— Vis-à-vis de Paul ?

— De tout. Mon existence en général.

— Oh ! là, là ! tu nous fais la crise de la quarantaine avant l’heure ?

— Ce serait plutôt une parenthèse, une pause.

Jérôme sortit un paquet de cigarettes froissé de la poche de son pyjama. Il en alluma une, souffla la fumée vers le plafond.

— Ça ne te gêne pas ?

— Non.

— Tu n’as jamais été une emmerdeuse, c’est vrai.

— Tiens, donne-moi juste une bouffée, par curiosité.

Il la regarda inspirer puis tousser et il se mit à rire, lui reprenant la cigarette.

— Bon, je vais te laisser dormir, petite sœur.

— Attends un peu ! Tu m’as questionnée mais tu ne m’as pas parlé de toi. Que faisais-tu à Londres depuis des mois ?

— Des petits boulots à droite à gauche, surtout des cours de français dispensés à des cancres de la bonne société et payés en liquide. J’ai d’abord squatté chez des copains avant de trouver une colocation avec des mecs sympas dans un genre de loft. On s’amusait comme des fous, on vendait des fripes le jour et on jouait de la guitare toute la nuit. On voulait monter un groupe, mais ça ne s’est pas fait.

— Et quoi d’autre ?

— Ben… ça n’a l’air de rien dit comme ça, pourtant j’étais tout le temps super occupé. Londres est une ville fantastique, tu n’imagines pas !

Elle le regardait en fronçant les sourcils, apparemment peu convaincue.

— Tu as des projets d’avenir ? finit-elle par demander.

— Pas vraiment. Je sais que le moment est venu d’y penser, que j’ai dépassé la trentaine et qu’il faudrait que je sois sérieux. J’entends d’ici la leçon de bonne conduite que vont m’infliger les parents, ce qui ne me donne pas très envie de les voir.

— Sauf que tu finiras par avoir besoin d’eux, non ? De quoi vis-tu ?

— Ces dernières semaines, j’étais serveur dans un pub. Mais je n’ai pas d’économies, si c’est ce que tu veux savoir. Je me dégotterai un job, ne t’inquiète pas.

— Un « job » ? On est en pleine période de chômage, de crise, de récession ! Même les gens qui ont des diplômes ne trouvent pas de travail.

— Comme quoi j’ai bien fait de ne pas m’embêter avec les études, ironisa-t-il. Allez, Anne, ne vois pas tout en noir.

Il quitta le pied du lit, pressé de mettre un terme à cette conversation inutile, et il s’éclipsa après avoir souhaité une bonne nuit à sa sœur. Il regagna sa chambre, éteignit sa cigarette, en alluma aussitôt une autre d’un geste nerveux. En réalité, il était dans les ennuis, ne possédait pas un sou vaillant et avait laissé des dettes en Angleterre. Atterrir ici était somme toute inespéré. D’autant plus que, s’il manœuvrait habilement, il aurait un toit pour longtemps. Connaissant Anne, que d’ailleurs il aimait bien, il devinait qu’elle allait conserver la maison. À l’évidence, elle l’avait décidé et ça tombait à pic pour lui. Au lieu d’essayer de la faire changer d’avis avec le vague espoir d’obtenir d’elle un peu d’argent après la vente, mieux valait se mettre dans son camp et devenir son unique allié contre tout le reste de la famille. Elle lui en serait reconnaissante, l’hébergerait et le nourrirait sans problème. Et comme, en effet, elle n’était pas donneuse de leçons, il aurait la paix. Or c’était tout ce qu’il désirait pour l’instant.

Bien qu’il se soit promis une grasse matinée, Paul s’était réveillé tôt, déçu, une fois de plus, de ne pas voir Anne couchée à côté de lui. L’absence de sa femme l’attristait autant qu’elle l’irritait. Et, contrairement aux autres dimanches, Léo n’était pas là lui non plus. Pour voir les siens, Paul allait être contraint de les rejoindre dans cette maudite bastide Nogaro dont le simple nom l’exaspérait désormais.

Son bol de café à la main, il erra un moment au rez-de-chaussée et finit par s’arrêter devant le petit bureau d’Anne. L’ordinateur et les dossiers n’étaient plus là, le chien non plus, ce coin semblait abandonné. Et si Anne s’obstinait à rester là-bas et ne revenait jamais ? L’idée était ridicule, mais pas forcément impossible. Sauf que, dans ce cas, ils vivraient une séparation bien réelle qui les conduirait droit au divorce.

— Ah, non !

Sa voix furieuse résonna dans le séjour, le surprenant lui-même. Il était tout aussi fautif qu’Anne dans cette histoire, et il serait bien inspiré de se souvenir des conseils de Julien. Ce dernier reprenait le travail lundi matin et il avait suggéré à Paul de rester un peu avec sa femme. « Offrez-vous un moment en tête à tête, allez à la plage et au restau en amoureux. Dans une semaine, Léo aura terminé son année scolaire et vous ne serez plus seuls tous les deux, profitez-en maintenant pour vous réconcilier. »

La suggestion n’était pas mauvaise, mais Paul estimait faire déjà une grosse concession en allant passer son dimanche là-bas, il n’y emporterait pas sa brosse à dents !

« Et pourquoi pas ? Pourquoi ne pas mettre un mouchoir sur ton foutu orgueil ? »

Il avait beau juguler ce défaut depuis qu’il était en âge de raisonner, une réaction de fierté incontrôlée lui échappait parfois. Durant ses études, il avait mis un point d’honneur à obtenir d’excellentes notes, tout comme il s’était fait fort de conquérir Anne, quitte à s’armer de patience. Conscient de sa valeur professionnelle, il estimait avoir réussi sa vie et en tirait une certaine vanité.

« Accepte Anne comme elle est puisque c’est comme ça que tu l’aimes, fantasque, imprévisible, et capable de se toquer d’une maudite baraque ! »

Mais il devinait que l’attitude d’Anne exprimait bien autre chose qu’un coup de tête pour un lieu. Peut-être était-elle restée trop longtemps dans l’ombre et était-ce à lui de s’effacer pour une fois.

« Nous n’avions pas de problème avant la mort d’Ariane. Aucun… »

Il le pensait sincèrement, tout en sachant qu’il avait tort. Dans un couple, les problèmes ne naissent pas du hasard, ne surviennent pas un beau matin. L’héritage n’avait été qu’un catalyseur.

Après avoir pris sa douche et s’être rasé soigneusement, il enfila un polo et un jean puis sauta dans sa voiture. La route de Castets jusqu’à la bastide ne lui prit que vingt minutes, ce qui rendait un peu dérisoire son prétexte de la distance pour ne pas habiter là-bas.

En débouchant dans la clairière, il vit d’abord la façade majestueuse éclaboussée de soleil – et qui avait tout de même beaucoup d’allure, il fallait bien l’avouer –, avant de découvrir une Mercedes garée à côté de la petite voiture d’Anne. Elle avait déjà des visiteurs, un dimanche à dix heures du matin ? Il alla droit à la porte de la cuisine et frappa un coup léger au carreau avant d’entrer.

Installés à table autour d’une corbeille de viennoiseries, un homme inconnu et son beau-frère Jérôme entouraient sa femme, face à Léo et Charles.

— Bonjour tout le monde ! marmonna Paul, vaguement désemparé par cette assemblée.

Il embrassa Anne, puis son fils, tapota l’épaule de Charles et serra la main de Jérôme, s’arrêta enfin devant l’inconnu.

— Je te présente Hugues Cazeneuve, agent immobilier, déclara Anne avec un sourire ravi. Paul, mon mari…

Les deux hommes se saluèrent, ensuite Anne se décala sur le banc pour faire une place à Paul tandis que Léo allait lui chercher une tasse de café.

— Hugues fait visiter une maison dans la région et il en a profité pour nous apporter des croissants, expliqua Anne. Tu en veux un ? Quant à Jérôme, il a débarqué hier après-midi sous une belle averse !

Elle semblait très à l’aise, détendue, heureuse de recevoir chez elle, et Paul eut aussitôt l’impression d’être exclu. Néanmoins, il était décidé à faire la paix et il lui entoura les épaules de son bras.

— Tu es de passage ? demanda-t-il à Jérôme.

— Non, je vais me poser ici un petit moment puisque ma sœur a la gentillesse de m’offrir l’hospitalité. Remarque, ce n’est pas la place qui manque !

Depuis la veille, Anne avait dû discuter avec son frère. Lui avait-elle suggéré de rester pour avoir de la compagnie ? Et quelles étaient les motivations de cet agent immobilier pour apporter des croissants ? Existait-il encore une chance qu’Anne veuille vendre ?

— Vous êtes intéressé par la propriété ? lança-t-il à Hugues d’un ton innocent.

— Oh, oui ! J’ai même un bon client qui serait prêt à y mettre le prix, mais je crois que votre épouse n’est pas disposée à s’en séparer malgré toute mon insistance. On finira bons amis sans avoir fait affaire ensemble.

Un silence s’abattit sur la tablée jusqu’à ce que Jérôme murmure :

— Sacrée tante Ariane, hein ? C’est ce qu’on appelait autrefois les tantes à héritage…

Paul leva les yeux au ciel puis reporta son attention sur Hugues. Le côté ouvertement séducteur de cet homme lui déplaisait, ainsi que la familiarité dont il semblait user avec Anne.

— La météo annonce du grand beau temps pour aujourd’hui, déclara Léo. Est-ce que tu as pensé à prendre ma planche de surf ?

Paul avait oublié, ce qui le fit se sentir coupable de négligence envers son fils.

— Ça m’est sorti de la tête, désolé, mon grand. Mais si tu veux, on appelle Julien pour qu’il passe cet après-midi en apportant les siennes ? Tiens, il pourrait même déjeuner avec nous. Plus on est de fous… Est-ce que vous restez, monsieur Cazeneuve ?

— Non, je dois me sauver, j’ai rendez-vous. Et appelez-moi, Hugues, je vous en prie. À bientôt, j’espère, et très bonne journée à tous.

Bientôt ? Il comptait donc revenir ? Paul le regarda serrer la main d’Anne un peu trop longtemps, affirmant qu’il n’avait pas besoin d’être raccompagné.

— Sympa, ce type, dit Jérôme à mi-voix.

Paul tourna la tête vers lui et le toisa ostensiblement.

— Si j’ai bien compris, tu t’installes ici ?

— Oui. Ça t’embête ?

— Pas du tout.

Il avait failli répondre que ça ne le regardait pas et qu’il s’en moquait. Depuis l’époque où il s’était lié d’amitié avec Valère, au lycée, il n’appréciait pas ce petit frère désinvolte qui se voulait marginal mais n’était à ses yeux qu’immature et paresseux. Valère, lui, possédait un réel talent de photographe, même s’il n’avait pas encore eu la chance de pouvoir s’imposer dans son métier.

— Je vais d’ailleurs en profiter pour bricoler un peu, ajouta Jérôme d’un ton goguenard. Il y a un million de choses à retaper dans cette baraque.

— Où as-tu appris à bricoler ? Dans mes souvenirs, tu ne savais pas planter un clou.

— Figure-toi que, à Londres, j’ai acquis pas mal de connaissances pratiques.

— J’ai hâte que tu nous offres une démonstration !

— Ne vous chamaillez pas, intervint Anne. Les garçons vont faire une balade en forêt, tu les accompagnes, Jérôme ?

Elle le poussa vers la porte pour lui faire comprendre qu’elle voulait rester seule avec son mari. Une fois qu’ils furent sortis tous les trois, elle se retourna vers Paul et lui adressa un nouveau sourire radieux.

— Je suis heureuse que tu sois là, tu m’as tellement manqué !

— Toi aussi, murmura-t-il en se levant.

Il la rejoignit, la prit dans ses bras et la serra contre lui. Pendant quelques instants, il oublia leur désaccord et sa propre rancœur, tout au plaisir de la retrouver, de sentir le parfum familier de son eau de toilette et la douceur de ses cheveux qui lui chatouillaient le cou.

— Tu veux voir ma chambre ? souffla-t-elle.

L’expression était maladroite, faisant de Paul un visiteur. Pourtant, elle ne pouvait pas dire « notre » chambre. Il n’aurait pas apprécié non plus qu’elle veuille lui forcer la main.

— Viens…

Elle l’entraîna et il la suivit parce qu’il avait envie d’elle, tout en sachant qu’une réconciliation sur l’oreiller serait très éphémère.

*
**

Gauthier et Estelle avaient invité Lily, Éric et leurs deux filles à déjeuner au restaurant. Ils avaient leurs habitudes « Chez Albert », sur le port de pêcheurs, à deux pas de leur appartement, où ils allaient régulièrement déguster des fruits de mer ou des sardines grillées de Saint-Jean-de-Luz au beurre fondu.

Après le dessert, les deux adolescentes s’éclipsèrent pour aller se promener et Lily en vint aussitôt au sujet qui lui tenait à cœur :

— Est-ce que quelqu’un sait où en sont Anne et Paul ? D’après ce que j’ai compris, elle s’est installée pour de bon chez Ariane et il est resté à la maison. Je pense qu’elle est cinglée de le négliger ! Il travaille beaucoup, il a droit à un minimum de considération.

— Content de te l’entendre dire, marmonna Éric.

— Oh, je t’en prie, je m’occupe de toi tout le temps ! De toi, de la maison, des filles : je ne fais que ça. Anne n’a pas beaucoup de contraintes, avec Léo en pension et…

— Elle a son travail, intervint calmement Gauthier.

De leurs quatre enfants, seule Anne exerçait une véritable activité professionnelle et il s’en étonnait parfois. Enfant, elle avait été distraite, fantasque, pas très bonne élève, ce n’était pas sur elle qu’il aurait misé pour l’avenir. Mais finalement, Valère peinait à gagner sa vie malgré ses études de photographie réussies, Lily n’avait pas de métier, et Jérôme non plus. Au moins, Lily élevait ses enfants, mais que faisait donc le benjamin de son existence ? Sans l’avouer à voix haute, Gauthier était très déçu par Jérôme, il ne comprenait rien à son mode de vie désordonné, et lorsqu’il lui donnait un peu d’argent il n’avait même pas l’impression de l’aider. En regardant ses gendres, Éric et Paul, ou bien sa belle-fille Suki, tous acharnés à réussir, il se demandait ce qu’il avait raté dans l’éducation de ses enfants. Trop de sérieux, trop de routine ? Mauvaise communication ? Il n’avait pas réussi à transmettre ses valeurs et il s’en voulait.

— Papa, tu ne m’écoutes pas ! protesta Lily. Je te disais que tu étais le mieux placé pour parler à Anne. Toi, elle t’écoutera.

— Écouter quoi ? Quels conseils suis-je censé lui donner ? Laissez-la faire son expérience, elle finira par se lasser toute seule.

— Ariane ne lui a pas seulement légué ses biens mais aussi ses idées folles, murmura Estelle.

— Ma sœur était très attachée à cette maison, tenta d’expliquer Gauthier. Je n’ai jamais très bien compris pourquoi elle l’avait rachetée mais je sais qu’elle y tenait énormément. En ce qui me concerne, dans mes souvenirs d’enfant j’avais souvent peur là-bas, c’était trop grand. D’ailleurs, Ariane s’amusait à me flanquer la frousse au détour des portes ! Une fois vendue, mon père lui-même n’en a plus jamais reparlé, je ne crois pas qu’il la regrettait, ou alors il déplorait d’y avoir englouti tant d’argent.

— Eh bien, justement, ne laisse pas ta fille commettre la même bêtise ! s’emporta Lily. D’ailleurs, si Anne avait été correcte, elle n’aurait pas accepté cet héritage injuste, elle te l’aurait rendu.

— Ton père en aurait fait tout autre chose, s’empressa d’ajouter Estelle. Répartir l’argent entre vous quatre, par exemple…

— On ne peut pas « rendre » un héritage à quelqu’un, trancha Gauthier d’un ton sec. Ce serait illégal. De toute façon, je respecte sans réserve les dernières volontés d’Ariane. Nous n’étions pas proches l’un de l’autre, elle n’avait aucune raison de me choisir pour héritier.

Il était consterné que sa femme ait émis l’idée d’une quelconque répartition. Désormais, Lily allait se sentir lésée et elle l’exprimerait ouvertement, avec le soutien de sa mère. Une manière de mettre le ver dans le fruit, surtout connaissant le tempérament facilement envieux de Lily, qui n’allait pas manquer de vouloir rallier Valère et Jérôme à son point de vue. Et quand toute la famille en viendrait à se quereller…

Estelle avait baissé les yeux pour fuir le regard de reproche qu’il lui adressait. Fallait-il qu’elle ait cet héritage sur le cœur pour avoir parlé de la sorte, elle toujours si réservée. Éric lui-même semblait surpris et gêné par les propos de sa belle-mère, tandis que Lily gardait les lèvres pincées.

— Vous ne voudriez pas qu’on change de sujet ? proposa Gauthier. J’en ai par-dessus la tête de cette histoire.

— On s’inquiétait pour Anne, rappela Estelle en essayant de se rattraper. Pour Anne et Paul…

— Vraiment ? Eh bien, je crois qu’ils se débrouilleront sans qu’on s’en mêle !

Il leva la main pour réclamer l’addition mais, n’obtenant pas l’attention du serveur, il finit par se lever pour aller payer. Contrarié par les chamailleries familiales, il était obligé de constater que la bastide de son enfance, qu’il avait si facilement oubliée et jamais regrettée, revenait s’imposer à lui cinquante ans plus tard comme un élément de discorde. Bien sûr, il aurait aimé qu’Anne la vende sans se poser de questions au lieu de reprendre à son compte la démence d’Ariane. Qu’elle achète, par exemple, un appartement destiné à Léo lorsqu’il serait en âge d’habiter seul. Ou qu’elle en profite pour changer de maison si la sienne ne lui convenait pas. N’importe quoi de simple et de sensé, ce qui malheureusement n’était pas dans son tempérament. Ariane lui avait ouvert une porte sur l’aventure et elle s’y était engouffrée, mais peut-être Paul saurait-il la ramener à la raison ?

— Merci pour ce bon déjeuner, dit Éric en le rejoignant. Je me suis régalé avec le plateau de fruits de mer mais, la semaine prochaine, vous serez nos invités, chez nous. Je me propose de réunir toute la famille pour l’anniversaire de Lily et, avec Jérôme, nous serons pour une fois au complet !

Gauthier esquissa un sourire, amusé parce que Lily devait déjà ronchonner à l’idée de recevoir tout ce monde. Au moins, ce serait l’occasion d’observer Anne et Paul sans en avoir l’air. D’ici là, il ferait la leçon à Estelle pour qu’elle tienne sa langue au lieu de dresser leurs enfants les uns contre les autres.

*
**

La tête d’Anne nichée dans le creux de son épaule, Paul ne se sentait pas aussi apaisé qu’il aurait dû l’être. Passé le moment de plaisir qu’ils venaient de partager – et en fait ils s’étaient jetés l’un sur l’autre comme de jeunes mariés qu’ils n’étaient plus –, les questions en suspens revenaient le tarauder. Sans bouger, il détailla la chambre inondée de soleil. Cette pièce accueillante ne ressemblait pas au reste de la maison, Anne semblait s’être donné du mal pour la rendre aussi propre et pimpante. Dans le but d’y rester définitivement ?

Par l’une des fenêtres ouvertes, il entendit le rire de son fils, puis la voix rauque de Jérôme qui lançait une plaisanterie incompréhensible à cause des aboiements de Goliath. Tout le monde avait l’air de s’amuser, allait-il vraiment jouer les trouble-fête ?

— Il est affreusement tard, il faut que je m’occupe du déjeuner avant que ça devienne un goûter, marmonna Anne.

Elle s’écarta de lui en soupirant, embrassa son poignet au passage et se leva. Dans la lumière crue de l’été, Paul la trouva très belle, ce qui le rendit triste.

— Qu’est-ce que ce type faisait ici ? demanda-t-il, parce qu’il mourait d’envie de poser la question depuis son arrivée.

— Hugues ? Ben… il passait, comme il l’a dit. Je suppose qu’il ne perd pas espoir et qu’il veut être le premier sur les rangs au cas où je changerais d’avis. Un agent immobilier, c’est pire qu’un Jack Russell, ça ne lâche pas sa proie !

Avec un rire insouciant, elle balaya la question, mais il avait saisi une pointe d’embarras dans son attitude.

— Je crois qu’il te drague, hasarda-t-il.

— Et alors ? Je t’aime et je ne m’intéresse pas aux autres hommes. À part ça, plaire est toujours un peu flatteur, tu sais bien.

— Non, je ne sais pas !

Elle revint vers lui, se pencha pour l’embrasser.

— Ne te mets pas en colère pour des riens, chuchota-t-elle à son oreille.

Il la prit par la taille, la fit asseoir.

— Parlons de ce qui fâche, Anne. Ce Hugues Cazeneuve n’est qu’un détail désagréable de plus dans une situation explosive. Où allons-nous, toi et moi ?

Elle le dévisagea avec insistance jusqu’à ce qu’il se sente mal à l’aise.

— Je n’ai rien fait de mal, Paul. Rien contre toi, rien de répréhensible.

— Nous vivons pratiquement séparés, fit-il remarquer d’un ton aigre. Il faut bien que ce soit la faute de quelqu’un !

— Non, pas de « faute », je refuse que tu me serves ça.

Pour ne pas envenimer les choses, il se contraignit au silence, ravalant les répliques cinglantes qui lui venaient à l’esprit. Si Anne ne s’estimait responsable de rien, ils n’arriveraient jamais à trouver une solution.

— Je vais passer l’été ici et tu es libre de me rejoindre quand tu veux. Plus tu viendras souvent, plus ça me rendra heureuse.

— En somme, plus je céderai, plus tu seras contente ?

— Quel vilain mot…

— « Céder » ? L’un de nous deux va devoir s’y résoudre, non ?

Il s’en voulait de ne pas rester serein, il avait l’impression de jeter de l’huile sur le feu malgré lui.

— On vous attend ! cria Jérôme sous la fenêtre ouverte.

Anne ramassa ses vêtements, annonça qu’elle allait prendre une douche en vitesse, puis elle quitta la chambre sans rien ajouter. Paul garda quelques instants les yeux fixés sur la porte, se demandant s’il devait rester, déjeuner, s’amuser avec Léo et Charles comme si de rien n’était. Mais leur fils ne comprendrait pas qu’il s’en aille maintenant, qu’il ne soit venu que pour s’enfermer avec sa mère dans une chambre. Il se rhabilla, passa nerveusement ses mains dans ses cheveux et sortit à son tour.

*
**

À peine installée à Hossegor, je m’étais offert une voiture anglaise décapotable qui me permettait de filer le long de la côte, remontant immanquablement vers Lit-et-Mixe. Je me garais sur des chemins peu fréquentés et, munie de bonnes chaussures, je m’enfonçais dans la forêt. Comme une voleuse, je tournais autour de ces quatre malheureux hectares clos de grillages infranchissables, au milieu desquels se trouvait ma bastide. Désormais, la propriété n’était plus qu’une petite enclave préservée parmi nos terres d’autrefois.

Lorsque mon père avait vendu, en catastrophe, il s’était d’abord séparé de ses forêts, aussitôt rachetées par un autre forestier plus malin que lui, qui avait su prévoir la fin d’une époque et, à l’instar d’autres gros propriétaires forestiers, l’avait même provoquée. Car ces gens riches et puissants – ainsi que nous l’avions été – ne voulaient plus avoir affaire aux résiniers qui provoquaient sans cesse des grèves et des conflits sociaux de plus en plus violents. Ces employés mal payés devenaient trop exigeants, il fallait s’en débarrasser, organiser une reconversion. Elle fut simple et rapide puisque les pins avaient toujours été destinés, en fin de vie, à la coupe de bois. Et au fond, si les récoltes de résine ne devaient servir qu’à payer les résiniers, autant s’en passer ! Organisée en coulisse avec la complicité de l’État, ce fut donc la mort du gemmage… et la ruine de ma famille.

Lors de mes errances discrètes autour de notre ancienne propriété, je cherchais donc en vain des traces d’entailles sur les troncs ou des pots de terre cuite au pied des arbres. Tout cela n’existait plus, les pins étant désormais voués à finir en pâte à papier, et les pinèdes restaient désespérément silencieuses, vides d’activité. Je ne rencontrais presque personne tandis que je longeais obstinément ces fichus grillages, sans être dérangée mais sans rien voir de « ma » maison non plus. À chaque fois, au bout de mes longues marches, je me retrouvais devant un portail fermé qui me faisait bouillir de rage. Il aurait fallu oser l’ouvrir ou l’escalader, avancer en tapinois sur le chemin jusqu’à l’endroit où les arbres s’éclaircissent et laissent deviner la clairière. Jeter un regard, un seul, et puis m’enfuir en emportant l’image comme un trésor.

Mais je n’osais pas. Oh, pas par discrétion ou bienséance, ni même par crainte d’être surprise ! Non, je n’osais pas car j’avais peur de ce que je risquais de découvrir. Et si la bastide avait subi d’horribles transformations ? Si je ne reconnaissais plus rien ou si, bien plus grave, je ne ressentais rien en la contemplant ? J’y avais pensé chaque jour depuis quinze ans, et je ne souhaitais pas que ce rêve obsessionnel disparaisse d’un coup. En somme, je tenais à conserver mon fantasme intact car c’était le seul moteur de mon existence, j’en étais douloureusement consciente.

Entre deux randonnées, je profitais parfois de la plage d’Hossegor dont j’appréciais le sable fin, ou bien je m’offrais une flânerie autour du lac marin. Le soir, il m’arrivait de dîner au restaurant du casino, sans avoir la moindre pensée pour Maurice qui devait continuer à se ruiner autour des tables de roulette ou de black jack.

Ce fut le moment que choisit mon père pour mourir, ainsi que me l’apprit Gauthier venu de Biarritz afin de m’annoncer en personne la mauvaise nouvelle. Il n’était alors qu’un simple instituteur, jeune marié et jeune papa de la petite Lily qui venait de naître. Je n’avais pas assisté à son mariage car j’étais à cette époque-là en plein divorce d’avec Maurice, mais il ne m’en avait pas tenu rigueur et il continuait à m’appeler de temps à autre. À son air fatigué, à ses vêtements informes, je compris tout de suite qu’il ne roulait pas sur l’or et je proposai de payer l’enterrement, ce qui parut le soulager. Puis, comme nous ne nous étions pas vus depuis longtemps, je l’emmenai dîner et le fis parler. En deux heures, il me raconta tous les détails qu’il avait préféré m’épargner durant nos conversations téléphoniques. La terrible et inexorable dépression de notre mère dont on ne comptait plus les hospitalisations ; la longue maladie qui avait rongé notre père et fait de ses derniers jours un calvaire. Ainsi que le dévouement de sa jeune épouse, Estelle, qui semblait une femme modèle.

Son récit me laissa tout à fait désemparée. Éprouvais-je un quelconque chagrin ? J’avais aimé mon père jusqu’à mes dix-huit ans, je m’en souvenais très bien, mais ensuite ma rancune envers lui avait occulté tout autre sentiment. Depuis qu’il m’avait conduite à l’autel, le jour de mon premier mariage, je l’avais effacé de mon existence. Était-ce pour le punir de m’avoir autant déçue, autant frustrée ? J’avais également rangé ma mère dans un petit recoin obscur de ma mémoire, jugeant impardonnable qu’elle se soit si bien accommodée de sa déchéance. Quant à Gauthier…

Au cours de ce dîner, je ne cessai de le regarder, ébahie de voir l’homme qu’il était devenu. En vain, je cherchais sur ses traits une ressemblance avec le petit garçon d’autrefois, ce petit frère que je traînais derrière moi dans les forêts et que je m’amusais à effrayer le long des couloirs de la bastide. Mon Gauthier, celui que j’appelais « Titi » lorsqu’il était enfant, m’apparaissait à la fois familier et étranger, en tout cas il m’intriguait. Avec la mort de notre père et l’aliénation mentale de notre mère, Gauthier restait donc ma seule famille, une constatation qui me fit froid dans le dos. Et je ne connaissais même pas sa femme, ma belle-sœur ! Pour réparer toute cette indifférence qui me donnait soudain des remords, je décidai de séjourner quarante-huit heures à Biarritz. Une fois notre père enterré – et je comptais faire les choses en grand –, j’aurais le temps de m’intéresser un peu à Estelle et à la petite Lily.

*
**

— Qu’est-ce que tu lis de si passionnant ?

Anne leva les yeux du cahier de moleskine, stupéfaite de découvrir Julien debout à côté de sa chaise longue.

— Le récit de jeunesse de ma tante Ariane. Un truc édifiant ! Mais dis-moi, tu es venu à pied ? Je n’ai pas entendu ta moto.

Amusé, il désigna sa voiture garée un peu plus loin.

— J’ai pris le break pour pouvoir apporter les planches de surf à la plage. Ton fils et son copain se sont bien amusés, ils ne vont pas tarder à rentrer avec Paul et Jérôme. Mais pour que tu n’entendes même pas un bruit de moteur, il faut que tu sois vraiment perdue dans ta lecture ou tes pensées…

Il la regardait d’un air interrogateur, sans oser formuler de question plus précise.

— Paul est toujours braqué contre cet endroit, déclara-t-elle avec un geste éloquent vers la façade de la maison. Et contre moi par la même occasion. C’est pour ça que je suis restée ici, pour le laisser seul avec les garçons.

Un peu embarrassé, il se contenta de hocher la tête.

— Je sais que tu ne peux pas prendre parti, Julien, et personne ne te demande de le faire. Tu dînes avec nous ?

— Volontiers.

— Alors, je vais faire une omelette et une salade géantes !

La présence de Julien améliorerait peut-être l’humeur de Paul, du moins l’espérait-elle. Sachant que l’instant crucial aurait lieu en fin de soirée, lorsque Paul déciderait soit de monter se coucher avec elle, soit de rentrer à Castets, elle voulait mettre toutes les chances de son côté. Avoir fait l’amour ne les avait pas vraiment rapprochés puisque dès le plaisir passé ils avaient recommencé à se quereller, mais s’endormir tendrement dans les bras l’un de l’autre pouvait les réconcilier.

— Tu as de la ciboulette sauvage au coin de la maison, fit-il remarquer. Veux-tu que j’en coupe pour l’omelette ?

Suivant son regard, elle se mit à rire.

— Elle n’a rien de sauvage, c’est Ariane qui l’avait plantée !

— Ta tante jardinait ?

— Pas du tout, sauf en cas de lubie. D’ailleurs, elle prétendait ne rien savoir faire de ses dix doigts. Elle avait été élevée comme une princesse, on ne lui avait rien appris de pratique.

Julien lui jeta un coup d’œil scrutateur mais affectueux.

— Tu l’aimais bien, hein ?

— Oui.

La brièveté de sa réponse exprimait toute sa lassitude à parler d’Ariane car elle n’avait pas envie de se justifier une fois de plus.

— Allez, hop, en cuisine ! décida-t-elle.

Coinçant le cahier sous son bras, elle précéda Julien. À eux deux, ils préparèrent une jolie table, une salade de tomates et laitue, un plateau de fromages. Puis Anne battit les œufs pendant que Julien rinçait et coupait la ciboulette.

— Quand Paul se lance dans une recette, déclara-t-elle, il préfère qu’on le laisse tranquille et je n’ai même pas le droit de le regarder faire. Je crois que c’est parce qu’il goûte dix fois sa préparation en se léchant les doigts ! Mais il est doué, il concocte des plats vraiment délicieux.

— En ce qui me concerne, j’arrive à peine à nourrir les jumeaux avec du jambon, des frites surgelées et des esquimaux. Comme je vais les avoir quinze jours à la maison, j’ai pris une jeune fille au pair. C’est une Irlandaise qui vient d’une famille nombreuse et qui sait faire de vrais menus, avec des légumes frais et des gâteaux maison. Évidemment, c’était plus simple quand elle était là…

Il se refusait toujours à prononcer le prénom de son ex-femme. Par chagrin ou par rancune ?

— Tu penses encore à elle, Julien ? demanda doucement Anne.

— Pour la déception sentimentale, je crois être à peu près remis. Mais pour le gâchis que nous avons fait, j’ai beaucoup de regret. Et, sincèrement, j’espère qu’il ne vous arrivera pas la même chose, à Paul et à toi. Briser une famille pour une connerie d’infidélité…

Elle se tourna vers lui en se demandant s’il la croyait infidèle. Imaginait-il qu’elle était venue habiter la bastide pour y cacher un amant ? Comme s’il avait lu dans ses pensées, il lui adressa un sourire désarmant.

— Vous deux, c’est encore plus bête, il ne s’agit que d’un malentendu. Avec un peu moins d’orgueil et de susceptibilité, vous devriez vous en sortir facilement. Mais ne laissez pas pourrir la situation jusqu’à ce qu’elle devienne inextricable. Bon, en disant ça j’ai l’air de donner des leçons alors que je suis très mal placé pour le faire !

— Arrête de te fustiger.

Elle l’observait avec une attention nouvelle, presque de la curiosité. Que savait-elle de lui sinon qu’il était l’associé de Paul, un mari trompé, un père responsable et un bon ami ?

— Julien, tu devrais sortir, voir des filles, tomber amoureux.

Ils restèrent une seconde les yeux dans les yeux puis elle baissa la tête, mal à l’aise, ayant senti passer quelque chose d’un peu ambigu entre eux. À croire que s’être éloignée de Paul depuis quelques jours et avoir bouleversé sa vie changeait son regard sur les hommes. Sur les hommes et sur la vie en général. Elle avait retrouvé une sorte d’appétit, d’impatience, le même état d’esprit que lorsqu’elle avait vingt ans. Et elle venait de regarder Julien comme un homme, pas comme un copain faisant partie du paysage.

— On peut prendre l’apéritif dehors en les attendant, déclara-t-elle. On n’aura qu’à s’asseoir sur les marches du perron, je n’ai pas de meubles de jardin !

Elle sortit pendant qu’il servait deux verres. Les ombres des pins commençaient à s’allonger dans la clairière et un vent léger tiédissait l’air du soir. Pourquoi Paul détestait-il un endroit si privilégié ? Tous ceux qui venaient ici admiraient l’architecture de la bastide et sa situation exceptionnelle. Hugues Cazeneuve, qui devait pourtant avoir vu des centaines de propriétés, affirmait que celle-ci était rare et que, malgré ses défauts de vétusté, elle était l’une des plus séduisantes de la région. Paul refusait de l’admettre et s’accrochait à leur petite maison de Castets, rejetant la bastide sans appel. À cause d’Ariane ? Il n’avait aucune raison de la détester et le fait de l’avoir trouvée morte ne l’avait sûrement pas traumatisé à ce point. Non, son refus ne visait qu’Anne, ils s’étaient lancé dans un bras de fer dont il voulait sortir vainqueur à tout prix.

Assise sur la pierre chaude du perron, elle vit la voiture de Paul qui remontait le chemin menant à la clairière. Léo agitait la main par une fenêtre et elle se força à sourire, le cœur serré.