VII. L’évasion

 

La maison qu’occupaient Brown et ses compagnons, lors de leur arrestation, était un ancien moulin sur les bords du Kansas.

Il servait alors de manutention à la troupe.

Le gouverneur l’avait lui-même désigné pour logement des Brownistes. Cette désignation n’avait pas été faite sans intention.

Le moulin Blanc, ainsi l’appelait-on parce qu’il avait été jadis blanchi à la chaux, était situé à une portée de fusil de la ville, à l’embouchure d’un ruisseau qui se versait dans le Kansas.

Cet isolement favorisait admirablement la perfidie que méditait Robinson.

Il n’eut pas de peine, comme on l’a vu, à surprendre ses victimes et à les charger de liens.

Ailleurs, leur cris eussent pu être entendus, et la population de Lawrence entière aurait volé à leur secours; mais là ils furent étouffés comme dans un tombeau.

Se croyant sûr des officiers de son état-major, qui devaient juger Brown le lendemain, le gouverneur Robinson rentra chez lui, enchanté de son expédition.

Cependant un homme avait vu les soldats rôder autour du moulin Blanc, il les avait aussi vus entrer et le bruit de la résistance était arrivé à ses oreilles.

Cet homme, c’était César, le nègre.

Il n’avait pas osé prendre part au banquet, s’était tenu à une distance respectueuse de son maître pendant le dîner, l’avait suivi de même, quand les habitants de Lawrence le conduisaient au moulin, et puis, il s’était, ma foi, couché à la belle étoile, près du ruisseau, après leur départ.

Éveillé par la venue de la troupe, et craignant tout d’abord pour sa propre personne, César s’était tapi dans un buisson et avait fait le guet.

Voilà comment il avait été, en partie, témoin de la scène que nous avons rapportée dans le chapitre précédent.

Rassuré sur son compte, César s’ingénia à deviner ce qui s’était passé au-dedans du moulin, en rapprochant les faits auxquels il avait assisté, pour s’en faire un fil conducteur.

Mais il ne put arriver à une conclusion satisfaisante.

Les sentinelles restées en faction autour du moulin, après la retraite de la plus grande partie de la troupe, ne suffirent pas à éclairer cet esprit épais.

Cependant César était naturellement curieux, — curieux comme un nègre, c’est tout dire.

Après avoir, durant un quart d’heure, ruminé, opposé les dangers qui l’environnaient à la vivacité de son désir, il résolut de tâcher de le satisfaire.

— Moi vouloir voir ce qu’ils ont fait, moi verra, se dit-il.

Et, se mettant à quatre pattes, il se rapprocha du moulin, sans avoir été aperçu des factionnaires, quoique la nuit ne fût pas très sombre.

Derrière le bâtiment se trouvait un bief profond, mais tari depuis quelques mois.

Le lit en était tapissé de hautes herbes et de pariétaires.

César, s’étant traîné jusqu’à ce bief, y descendit, et masqué par les herbages, pouvant observer sans crainte d’attirer l’attention, il examina le moulin.

De ce côté, il n’y avait aucune porte; de la lumière brillait aux quatre fenêtres qui perçaient la muraille, mais elles étaient bien trop élevées pour qu’un homme réussît à les atteindre sans échelle.

— Haut! très haut! diablement haut! trop haut! murmura César en les mesurant de l’œil.

Il réfléchit une minute et ajouta piteusement:

— Falloir des ailes pour monter là; mais noir, point d’ailes, non, point du tout.

Pourtant, il n’était pas tout à fait convaincu, car il se coula plus avant dans le bief.

Il avait remarqué que le tambour de la roue du moulin dépassait de cinq ou six pieds le niveau des digues du canal, et il espérait, en grimpant dessus, pouvoir atteindre une des fenêtres.

Mais alors, il découvrit une sentinelle, l’arme au bras, qui montait la garde à deux pas au-delà.

C’était plus qu’il n’en fallait pour le faire renoncer à son projet.

En désespoir de cause, il allait abandonner la partie, quand il distingua, tout à coup, l’ouverture par laquelle passait l’arbre qui mettait autrefois la roue en communication avec les meules du moulin.

César bondit de joie.

Son imprudence faillit lui être funeste, car la sentinelle, entendant du bruit, cria aussitôt:

— Qui va là!

Plus mort que vif, le nègre s’enfonça sous la cage.

— Je me serai trompé, marmotta le factionnaire; c’est probablement quelque loutre qui rentrait dans son trou.

Rassuré par ces paroles, César s’accrocha aux aubes de la roue, gravit agilement jusqu’à l’arbre, et se glissa à l’intérieur du moulin.

De nouveaux embarras l’y attendaient.

On n’y voyait goutte, et chaque mouvement exposait notre homme à se rompre le cou dans quelque fosse.

À cheval sur son arbre, il en gagna, en tâtonnant, l’autre extrémité.

Puis, allant, venant, allongeant les bras de côté et d’autre, il finit par rencontrer une échelle.

Bientôt il fut au faîte.

Une trappe s’opposait à son passage; il la rabattit intérieurement d’un coup d’épaule.

D’abord, il se retrouva dans les ténèbres. Mais, en levant la tête, il vit la lumière qui filtrait au plafond.

On causait au-dessus de lui.

Il reconnut la voix du vieux Brown et de ses fils.

— Soyez sans inquiétude, mes enfants, disait le capitaine; justice se fera. Robinson lui-même ne tardera pas à reconnaître ses torts envers nous. Croyez-en ma parole et ne vous alarmez point comme des femmelettes. «Les yeux du Seigneur veillent sur ceux qui le craignent; il est la source de leur puissance, le soutien de leur force, leur abri contre la chaleur et leur ombre contre l’ardeur du jour».

— Il n’en est pas moins cruel d’être ainsi méconnu des siens, répondit amèrement Frederick.

— Pourquoi murmurer? continua Brown avec douceur. L’homme n’est-il pas fait pour souffrir? Notre divin Rédempteur n’a-t-il pas souffert patiemment les outrages et la mort de ceux qu’il venait sauver?

Tandis qu’il s’entretenait ainsi, César, dont les yeux s’habituaient insensiblement à l’obscurité, étudiait le lieu où il s’était introduit.

C’était la chambre destinée aux meules.

En s’approchant d’un vieux blutoir, tout en guenilles, le nègre remarqua que le son des paroles arrivait plus distinctement à lui.

Il passa la tête par l’orifice de ce blutoir, et regarda en l’air.

Le cylindre montait jusqu’au plafond, et débouchait évidemment sous quelque meuble de la pièce supérieure; car un large, mais faible rayon de lumière oblique, obscurci par d’épaisses toiles d’araignée, s’épanouissait à l’autre bout du tamis.

César n’eut pas de peine à se hisser à ce trou.

Un bois de lit le recouvrait.

— Massa? cria le nègre.

Aussitôt les conversations cessèrent.

— Massa Brown? répéta l’Africain.

— Qui est-ce qui appelle? demanda le capitaine.

— C’est moi, César, nègre à vous.

— César? où êtes-vous?

— En effet, c’est lui, il n’y a pas à se méprendre sur sa voix; mais où est-il? dit un des fils de Brown.

— Ici, regardez sous lit, répondit le noir.

Et, plaçant ses coudes sur les bords du trou, il souleva la couchette avec sa tête, la déposa à quelques pieds, et montra sa face hideuse, souriante, toute barbouillée de farine, dans la pièce où se tenaient les prisonniers.

Malgré les dangers de leur situation, ceux-ci ne purent s’empêcher de rire.

La moitié du corps dans son trou, l’autre moitié au dehors, César les contemplait d’un air ébahi.

Il cherchait l’explication de ces liens qu’on leur avait mis aux mains et aux pieds.

La pauvre cervelle n’y comprenait rien.

Le premier, Edwin Coppie cessa de rire:

— Avez-vous un couteau? lui demanda-t-il.

— Oui, massa, un, deux, trois couteaux.

— Bien. Coupez ces cordes avec lesquelles on nous a liés, et indiquez-nous le chemin qui vous a conduit ici.

César s’élança dans la chambre et fit ce qu’on désirait de lui.

En moins de cinq minutes, tous les captifs avaient recouvré la liberté de leurs mouvements. César leur enseigna la route qu’il avait suivie pour arriver à eux, et, un à un, ils commencèrent à sortir de leur prison.

Tous les fils de Brown étaient déjà partis. Il ne restait plus dans la chambre que leur père avec Edwin Coppie, qui n’avaient pas voulu quitter la place avant que les autres fussent sauvés, quand la détonation d’une arme à feu et les cris: «Aux armes! aux armes!» troublèrent le silence de la nuit.

Edwin, qui s’apprêtait à descendre, rentra dans la pièce en disant:

— Nous sommes perdus!

— Que la volonté de Dieu soit faite! dit froidement Brown.

Il s’assit au pied du lit et attendit, avec calme, l’arrivée des soldats qui montaient, en vociférant, l’escalier de leur chambre.

Inutile de dire qu’ils n’épargnèrent pas aux deux captifs les reproches et les mauvais traitements.

Ils furent rattachés, puis enfermés dans une autre pièce sous la garde de quatre hommes.

Mais Brown eut le plaisir d’apprendre que ses enfants s’étaient échappés sains et saufs.

— Jeune homme, ne vous désespérez pas, dit-il à Edwin. Le jour de demain vous apportera une bonne nouvelle.

Il se trompait.

Traduits, le lendemain, devant un conseil de guerre, Georges Brown fut acquitté, il est vrai; mais il ne dut son acquittement qu’à l’attitude de la foule qui avait envahi la salle du prétoire.

Elle voulait la liberté de son héros, menaçant de lyncher ceux qui auraient l’imprudence de le retenir dans les fers.

Le gouverneur Robinson céda.

Cependant il lui fallait une victime. Son courroux retomba sur Edwin Coppie; il prétendit qu’il l’avait insulté, et le fit condamner à six mois de détention.

Satisfait de la concession qu’il avait obtenue, le peuple abandonna Coppie à son malheureux destin.

Brown ne l’oublia point. Il le rassura par ces mots, prononcés à mi-voix, en le quittant:

— Jeune homme, aie courage, l’injustice t’inflige six mois de prison, la justice te rendra la liberté avant six jours. Au revoir, sois toujours fidèle à notre devise: Tout pour l’abolition de l’esclavage!

— Merci, capitaine, répondit fermement Edwin, j’ai foi en vous!

Une voiture, attelée de deux chevaux blancs enguirlandés de fleurs, attendait à la porte du tribunal.

Brown y fut porté au milieu des acclamations assourdissantes de ses partisans, qui hissèrent[6] le gouverneur Robinson, lorsqu’il sortit un peu après de la salle d’audience.