Notes sur John Brown, son procès et ses derniers moments
Nous puisons à diverses sources les détails suivants, relatifs à Brown, que le mouvement du drame nous a forcés d’abréger dans notre récit.
«Le 23 octobre, la Cour spéciale se réunit à Charlestown, sous la présidence du colonel Davenport. Les sept juges choisis pour assesseurs du colonel étaient MM. le docteur Alexandre, John Lock, John Smith, Thomas Willis, George Eichelberger, Charles Lewis, Moser Burr.
À dix heures, le shériff se présente à la barre avec les cinq prisonniers, escortés d’une garde de quatre-vingts hommes. Toutes les issues de la salle sont occupées par des sentinelles, et les baïonnettes reluisent de tous côtés, soit dans l’enceinte, soit dans les corridors extérieurs.
M. Charles Harding occupe le fauteuil du ministère public (attorney) pour l’État de Virginie, et M. André Hunter pour le Gouverneur fédéral.
Brown est à moitié défiguré; c’est à peine s’il peut ouvrir les yeux, Coppie marche avec peine; Stevens a l’œil hagard; sa respiration est oppressée, et il porte souvent la main sur son côté droit, déchiré de deux profondes blessures.
Le shériff Campbell prend la parole, et déclare que les cinq prisonniers présents sont accusés d’avoir voulu soulever des esclaves, conspiré contre l’État, commis les crimes de haute trahison, de meurtre et de pillage.
M. Harding demande que la Cour donne des défenseurs aux accusés, s’ils n’en sont déjà munis.
Brown se lève et, s’adressant à la Cour:
— Virginiens, dit-il, je n’ai pas demandé quartier, quand on m’a pris, et je n’ai rien à dire pour moi en particulier. Mais le gouverneur de cet État m’a promis un procès en forme, et j’ai compté sur sa parole. Je n’ai encore vu aucun avocat, aucun conseil. Est-ce là la légalité dont on m’a parlé?
Si vous avez soif de mon sang et de ma vie, prenez-les; mais qu’avez-vous besoin d’un semblant de procès? Vous pouvez les prendre à l’instant même. J’ignore absolument ce que pensent les autres prisonniers, et je ne suis pas en état de me défendre. Ma mémoire me fait défaut; ma santé, bien qu’elle se rétablisse, est encore trop mauvaise. Il y a des circonstances que je pourrais plaider dans un procès en forme, mais, si l’on tient à faire aboutir un semblant de procès à des condamnations capitales, vous pouvez vous épargner cette peine: je suis prêt à mourir. Mais ce que je ne veux pas, c’est assister des débats à de pure forme et de simple moquerie, tels que ceux qui ont lieu chez les nations lâches et barbares qui traitent avec des raffinements de cruauté ceux qui tombent entre leurs mains. Encore une fois, je repousse une semblable moquerie. Pourquoi cet interrogatoire? en quoi intéresse-t-il la société?..».
La Cour désigne d’office M. Charles Faulkner pour avocat des accusés; mais celui-ci refuse cette mission, en alléguant qu’il est convaincu d’avance que la défense ne sera pas libre, et que la procédure ne sera qu’une indécente jonglerie.
M. Lawson Botts accepte le mandat, sous toutes réserves, déclarant qu’il se retirera s’il juge qu’on viole envers ses clients les lois de la justice et de l’humanité.
Stevens accepte le défenseur nommé par la Cour.
Brown demande, mais en vain, du temps pour faire venir un avocat de son choix.
Le shériff appelle les témoins.
Le premier entendu est M. Lewis Washington, descendant collatéral de l’illustre fondateur de l’Union. Le témoin rapporte qu’il a été arrêté dans son lit par Stevens, Coppie et six autres individus, amené à l’arsenal comme otage, et qu’il n’a été délivré que le lendemain par les soldats de marine. Les insurgés ne lui ont fait subir aucun mauvais traitement.
M. Kittmiller a été saisi chez lui de la même façon et conduit au milieu des insurgés, qui ont eu pour lui les plus grands égards. Il n’a compté en tout que vingt-deux révoltés, il les a entendus manifester un vif désappointement quand ils ont vu que les populations noires n’accouraient pas pour leur prêter main-forte.
M. Armistead Ball reconnaît les accusés; il a été leur prisonnier et a longuement conversé avec eux. Brown lui a dit qu’il ne voulait que l’émancipation des esclaves, et qu’il n’entendait pas bouleverser la société américaine.
MM. Aldstadt Kelly et Johnson donnent des détails sur leur séjour dans l’arsenal et sur l’assaut livré par les troupes fédérales.
M. Kennedy était présent à l’arrestation du nègre Coppeland; il l’a entendu dire qu’il n’avait agi qu’en vertu d’ordres transmis de l’État de l’Ohio.
Pendant les dépositions, Stevens s’est évanoui; il a fallu apporter un matelas sur lequel il est resté étendu. Brown a dû s’appuyer sur ses gardiens, à moitié vaincu par la douleur que lui causent ses blessures.
Les témoignages sont épuisés. La Cour, séance tenante et sans quitter ses sièges, déclare qu’il y a évidence pour le crime, et qu’il y a lieu de soumettre l’affaire au grand jury.
La séance est levée; mais les accusés ne sont pas reconduits hors de la salle. Vingt minutes à peine se sont écoulées, que déjà le grand jury entre et se constitue.
Il prend connaissance des dépositions des témoins, consignées au procès-verbal, et rend immédiatement un verdict par lequel il renvoie Brown, Stevens, Coppie, Green et Coppeland devant le jury ordinaire, sous l’accusation des crimes ci-dessus désignés.
Brown se lève et dit:
— Mon état ne me permet pas de suivre un procès régulier. Blessé aux reins, je me sens très faible. Pourtant je vais mieux, et je ne demande qu’un court délai, après lequel il me semble que je pourrai suivre les débats. C’est tout ce que je voudrais obtenir. Au diable même on laisse son droit, dit un vieux proverbe. Mes blessures à la tête m’empêchent d’entendre distinctement. Tout à l’heure je n’ai pas compris les paroles du président. Je ne demande donc qu’un bref délai, et, si la Cour veut bien me l’accorder, je lui serai très reconnaissant».
La demande est repoussée. On lit aux prisonniers l’acte d’accusation (indictement). Pendant cette lecture, qui dure vingt minutes, les accusés, comme le veut la loi, se tiennent debout. Il faut soutenir Brown et Stevens. Aux questions, faites suivant l’usage relativement à chaque imputation de l’indictement, chacun des accusés répond: Non coupable. Chacun d’eux, Brown le premier, demande qu’on lui fasse un procès spécial. — «Dans deux jours, dit Brown pour justifier sa demande, j’aurai un avocat de mon choix». Le défenseur d’office se joint aux accusés, et s’écrie qu’il n’a pas eu le temps de préparer sa défense.
Vains efforts! Il faut en finir. Il s’agit bien de justice, en vérité! C’est une lutte à mort et il ne peut être question que d’achever des vaincus au plus vite.
Le lendemain, 26 octobre, à midi, la Cour entre en séance. Dans la cour qui précède la salle d’audience, deux canons chargés à mitraille montrent à la foule leurs gueules noires; des patrouilles circulent par les rues. Des rumeurs menaçantes ont couru par la ville, et justifient ces précautions nouvelles. On prétend que les esclaves s’agitent sourdement, qu’ils veulent délivrer leurs champions; on ajoute que les abolitionnistes de la Nouvelle-Angleterre sont en marche pour envahir la Virginie.
Ce qui est vrai, c’est que deux nouveaux complices de l’échauffourée du 16 octobre sont tombés entre les mains des Virginiens. La veille au soir, Cook et Hazlett, pressés par la faim, sont descendus des montagnes dans un village de Pennsylvanie. Trop faibles pour se défendre, ils ont été livrés au gouverneur Parker, qui a aussitôt avisé de l’arrestation son collègue de la Virginie.
On avait trouvé sur Cook un brevet de capitaine signé Brown, et un document sur parchemin établissant l’origine et la propriété d’un pistolet donné par La Fayette à Washington, et transmis par le fondateur de l’Union au colonel Lewis Washington. Quant au pistolet, Cook l’avait laissé dans un sac de nuit, abandonné dans la montagne.
À l’ouverture de l’audience, Brown renouvelle sa demande d’un délai, fondée sur l’impossibilité physique où il est de suivre le procès.
M. Hunter, attorney du district, répond qu’il n’est pas convenable, dans son opinion, de différer les débats d’un seul jour; il y a danger dans tout délai, et surcroît de frais pour la communauté. Brown se fonde, pour demander un sursis, sur l’arrivée prochaine d’un défenseur venu du Nord, mais il est fort douteux que l’avocat attendu se rende à son appel. Il est inutile, ajoute l’attorney, d’accorder aux accusés le bénéfice d’un procès séparé, comme aussi de leur permettre une trop grande latitude de langage.
Ceci répond au désir manifesté par Brown de faire une confession complète de ses vues et des motifs de sa tentative, à la condition que ce récit serait livré aux journaux. On a redouté l’effet de cette publication dans un État à esclaves, comme on redoute la lenteur et le retentissement prolongé d’un semblable procès.
M. Green, avocat, qui s’est présenté pour Brown, insiste pour un délai; M. Harding demande qu’il soit passé outre aux débats.
Deux médecins et deux geôliers sont entendus. Ils déclarent que les blessures de Brown ne l’empêchent ni d’entendre, ni de comprendre, ni même de converser dans sa prison.
La Cour rend un arrêt portant qu’il sera passé outre aux débats.
Il est formé un jury ordinaire de douze citoyens, qui déclarent sur la Bible qu’ils n’ont aucune opinion préconçue sur l’affaire soumise à leur examen.
Le 27 octobre, il faut dresser, pour Brown, un lit de sangle dans la salle d’audience. Son état paraît s’aggraver de jour en jour. Deux officiers de police l’apportent dans leurs bras.
À l’ouverture de la séance, M. Botts demande à la Cour la permission de lui donner lecture d’une dépêche télégraphique qu’il vient de recevoir. Cette pièce est ainsi conçue:
«Aaron (Ohio) 26 octobre 1859.
Aux défenseurs de Brown.
John Brown, le chef de l’insurrection Harper’s Ferry, et plusieurs membres de sa famille ont résidé dans ce comté pendant bien des années. La folie est héréditaire dans cette famille. La sœur de sa mère est morte folle, et une fille de cette sœur a été pendant deux ans dans une maison d’aliénés. Un fils et une fille du frère de sa mère ont été également enfermés dans le même asile. Enfin un autre de ses oncles est maintenant fou et tenu sous une stricte surveillance. Ces faits peuvent être prouvés de la manière la plus concluante, par témoins résidant ici, et prêts à se rendre devant le tribunal, si on le désire.
A. H. Lewis».
En entendant cette lecture, Brown se dresse sur son lit et dit: — «Je n’aime pas cette manière de plaider, je ne me crois pas fou, et je suis humilié qu’on s’abaisse à de tels moyens pour me sauver». — Il avoue, au reste, avec son ordinaire sincérité, que les faits mentionnés dans la dépêche sont rigoureusement vrais, et que les cas de folie sont nombreux dans sa famille.
Plusieurs témoins sont entendus: ce sont des gardiens de l’arsenal, des conducteurs de convois de chemins de fer. Ils déposent de ce que l’on sait, de ce qu’aucun des accusés ne nie.
Pendant ces dépositions, arrive le défenseur attendu par Brown, M. Hogt, avocat du barreau de Boston.
M. Hunter. — Je ne connais pas M. Hogt; je suppose qu’il peut fournir la preuve qu’il exerce la profession d’avocat.
M. Hogt répond qu’il n’a aucune preuve en mains, et qu’il est parti à la hâte de Boston, sans se munir d’aucun papier.
M. l’attorney Hunter soutient que la Cour ne peut admettre un défenseur inconnu. Mais un des assistants s’avance à la barre, et déclare connaître personnellement M. Hogt comme un homme de talent et de probité, appartenant, depuis plusieurs années, au barreau de Boston, où il jouit de l’estime publique. Le témoin spontané qui fait cette déclaration est M. le sénateur Mason; ses paroles sont accueillies avec des murmures d’approbation par tous les avocats présents, et M. Hunter déclare qu’il n’insiste plus sur son observation.
Quelques témoins sont encore entendus. M. l’attorney Hunter donne lecture d’un grand nombre de documents, entre autres de la constitution élaborée par Brown. De cette pièce, et de lettres qu’il lit aux jurés, résultent les preuves de la triple accusation portée contre les prisonniers.
M. Green, l’un des défenseurs, prend la parole. Il fait remarquer aux jurés qu’ils sont, à la fois, juges du fait et de la loi, et que le doute doit profiter aux accusés. On doit prouver qu’il y a eu complot contre la sûreté de l’État, on doit dire quel était le but des insurgés. Leurs aveux ne sauraient être invoqués contre eux dès l’instant qu’ils n’ont pas été faits devant la Cour: la loi est positive à cet égard. Mais où a été tramée la conspiration? L’accusation doit prouver que c’est dans la Virginie. Car si le complot a été conçu dans le Maryland ou dans les limites de l’arsenal fédéral, le tribunal virginien est frappé d’incapacité légale, et la cause doit être portée devant la juridiction du Maryland ou devant une Cour fédérale.
À l’appui de cette argumentation, le défenseur donne lecture d’une décision de l’attorney général, M. Cushing, dans un cas entièrement identique.
M. Botts, second défenseur, fait appel à l’impartialité absolue du jury, qui ne doit se décider que sur des preuves matérielles, et mettre de côté la conviction intime que quelques-uns de ses membres pourraient avoir d’une culpabilité dont des preuves absolues ne seraient pas produites. Il fait observer encore que John Brown était, en principe, mû par les sentiments les plus élevés et les plus nobles qui aient jamais animé un cœur humain, que ses intentions n’étaient de détruire ni propriétés ni existences. Il peut y avoir eu des victimes; mais, pour entraîner la peine de mort, le meurtre doit être prémédité, sinon, il ne donne lieu qu’à une pénalité de second degré, l’emprisonnement. Tous les prisonniers délivrés à l’arsenal ne déclarent-ils pas qu’ils ont été l’objet de tous les égards possibles, sauvés de tout danger inutile, de toute violence?
John Brown se lève, à son tour, et, se soutenant avec peine, parle ainsi:
— Malgré les assurances les plus formelles qui m’avaient été données, je vois que mon procès n’est qu’une ignoble comédie. Je remercie les défenseurs que vous venez d’entendre, et je n’attendais rien moins de leur loyauté. Mais, quand on m’a arrêté, j’avais 260 dollars en or dans ma poche; aujourd’hui je n’ai pas un cent. Sans argent, il m’est impossible de faire assigner mes témoins et d’obliger les shériffs à les amener au pied de la Cour. Au surplus, le nouvel avocat que Boston m’a envoyé, et que je n’ai jamais vu, a besoin de s’entendre avec moi sur quelques points de ma défense. Je demande donc, comme une faveur toute spéciale, que la cause soit renvoyée à demain midi».
M. Hunter s’oppose à tout délai quelconque.
M. Hogt demande à faire entendre lui-même quelques explications. Il n’a aucune connaissance des lois criminelles de la Virginie; il n’a pas même l’acte d’accusation. Il n’a pas conféré avec son client, il n’a encore aucune idée du système de défense qu’il pourra adopter. Le jeune avocat bostonien ajoute qu’il attend dans la soirée un magistrat éminent de l’Ohio, qui vient lui prêter le concours de son expérience. Pour tous ces motifs, ce serait inhumanité, ce serait insulte à la loi, de refuser le sursis.
M. Hunter persiste dans ses conclusions, et repousse tout délai comme inutile et dangereux. L’évidence est pour la culpabilité, et la Cour ne peut admettre comme excuse la prétendue ignorance d’un avocat, qui doit connaître les lois d’un État où il va plaider.
MM. Green et Botts déclarent qu’ils se retirent immédiatement s’il n’est fait droit à la demande de Brown. Rester, ce serait se rendre complices d’une monstrueuse iniquité judiciaire, qui souillerait à jamais la réputation de caractère chevaleresque que les Virginiens ont méritée jusqu’à ce jour. Ce procès s’instruit à la face du monde; il ne faut pas que les hommes calmes et impartiaux aient le droit d’appliquer aux juges le nom de bourreaux.
En présence de ces protestations, un sentiment de pudeur pousse la Cour à prononcer le renvoi au lendemain, dix heures; mais, pour calmer les terreurs que ce délai va inspirer à la multitude, le juge-président donne, à voix haute, aux policemen et aux geôliers, l’ordre de tuer sans pitié tous les prisonniers, si quelque tentative était faite pour leur délivrance!
Le 28 octobre, deux nouveaux avocats se sont présentés pour donner à Brown l’appui de leur talent et de leurs lumières; ce sont MM. Samuel Chilton, du barreau de Washington, et Henry Griswoold, de Cleveland. Les nouveaux venus élèvent également la prétention d’obtenir un sursis; mais la cour repousse toute idée d’un délai nouveau.
On entend les témoins à décharge, c’est-à-dire les citoyens qui ont à déclarer que les insurgés ont eu pour eux les plus grands égards.
Le juge-président se prépare à faire son résumé, et à soumettre les questions au jury. Mais Brown, se soulevant sur l’épaule, demande qu’on entende ses défenseurs. Il soutient que l’accusation a produit contre lui des pièces fausses et mutilées, et qu’il sera facile de les réduire à néant. La Cour doit oublier qu’il s’agit de lui dans cette affaire, et elle ne doit pas permettre que la suppression des débats, en empêchant la vérité de se produire, laisse planer sur des hommes honorables du Nord, des soupçons de complicité que rien ne justifie.
Ceci répond au bruit qui a couru, dès le premier jour du procès; que l’instruction avait découvert des papiers compromettants pour des chefs distingués du parti abolitionniste, MM. Seward, Sumner, Hale, Lawrence, Chase, Fletcher, colonel Fortier.
Malgré les vives protestations de l’attorney du district, la Cour accorde aux défenseurs vingt-quatre heures pour se préparer, et s’ajourne au 30 octobre».
Ce jour-là, la Cour entre en séance à neuf heures.
«MM. Chilton et Griswoold prennent tour à tour la parole pour l’accusé principal, et font valoir en sa faveur les circonstances atténuantes les plus capables d’émouvoir les jurés. Une folle échauffourée, sans racines, sans soutiens, accueillie par l’indifférence de la population noire; voilà quelle a été, en réalité, cette affaire d’Harper’s Ferry. Faut-il lui donner des proportions exagérées, et montrer la mort de Brown comme indispensable à la sécurité des États du Sud?
M. Hunter se hâte de répondre que le crime est évident, qu’un exemple est nécessaire. Que Brown et ses complices soient timidement punis, et chaque jour verra se renouveler ces folies scélérates enfantées par des utopies sanglantes. Le jury virginien fera son devoir. L’avocat de la loi n’a pas même cherché à donner le change sur la signification de ce procès. «Je ne vise pas seulement, a-t-il dit, à obtenir la tête des misérables qui sont devant la Cour; mais j’espère atteindre un gibier plus élevé et plus coupable».
Le juge-président déclare aux jurés qu’il croit inutile de leur rappeler les incidents de la cause. À quatre heures, les jurés se retirent dans la salle de leurs délibérations. Trois quarts d’heure après ils en sortent. Le verdict va être prononcé. Deux agents de police s’approchent de Brown, qui, bien que moins abattu, est toujours couché sur un lit de sangle; ils l’aident à se tenir debout.
Le juge-président. — Messieurs les jurés sont-ils unanimes dans leur vote?
Le président du jury. — Unanimes.
Le juge-président. — John Brown, ici présent, est-il coupable ou non coupable?
Le président du jury. — Coupable de trahison, de complot contre la sûreté de l’État, de conspiration, de tentative d’insurrection parmi les nègres, de meurtre au premier degré.
Brown a entendu sans émotion apparente ces réponses dont une seule entraînerait la mort; il ramène froidement sur son épaule les plis de son manteau, et s’assied.
M. Griswoold déclare qu’il a à déposer une motion pour suspendre l’exécution du jugement, et la Cour en renvoie l’examen au lendemain matin.
Le lendemain, 1er novembre, l’arrêt de mort fut porté, la condamnation ne fut rendue publique que le 2 novembre. Le jour de l’exécution fut fixé au 2 décembre.
Les jours suivants, les compagnons de Brown furent jugés à leur tour, condamnés à mort comme lui, et leur exécution fut indiquée pour le 16 décembre.
Brown attendit la mort avec calme. La curiosité américaine est cruellement cynique; elle ne connaît ni réserve ni respect: Brown la souffrit avec douceur, tout en disant quelquefois qu’il n’aimait pas à être montré comme un singe. Il ne reçut pas seulement, il est vrai, des visites d’ennemis. Madame Lydie-Marie Wild, célèbre abolitionniste de Boston, demanda un sauf-conduit pour Charlestown et fut introduite dans le cachot. Elle apportait à Brown un bouquet de fleurs d’automne, Brown la pria de le suspendre aux barreaux de la fenêtre. La dame prit place à côté du blessé, et, tout en tricotant, causa longuement avec lui. Elle a dit depuis que jamais homme n’avait montré un esprit plus calme et plus lucide. Comme elle lui demandait s’il ne craignait pas de perdre le courage avec ses forces:
— La mort est peu de chose, répondit-il; le plus triste pour un homme actif c’est d’être couché sur le dos estropié. Je ne pourrais jurer qu’il ne m’arrivera pas quelque faiblesse; mais je ne crois pas qu’on m’entende jamais renier mon seigneur et maître Jésus-Christ, comme je le ferais en reniant mes principes».
Les hurlements de la populace mirent fin à cet entretien. Elle avait appris qu’un abolitionniste visitait Brown dans sa prison. Il fallut faire partir la dame au plus vite.
À d’autres visiteurs Brown exprimait ses regrets de n’avoir pas fortifié le pont: cela seul, disait-il, méritait la mort. Une de ses opinions doit être remarquée. On l’interrogeait sur la doctrine de l’amalgamation, doctrine timidement soutenue par quelques hommes qui, aux États-Unis, osent prêcher l’union par mariage des blancs et des noirs.
— Je ne suis pas pour l’amalgamation, répondit Brown, cependant, à la rigueur, je préférerais de beaucoup qu’une de mes filles épousât un nègre industrieux et honnête, qu’un blanc paresseux et mauvais sujet».
On proposa au condamné les secours des pasteurs esclavagistes; il montra sa Bible, qu’il n’avait pas quittée un seul instant. — «Dites-leur, ajouta-t-il, de retourner chez eux lire leur Bible. Je les estime comme gentlemen, mais comme gentlemen païens».
Brown était congrégationaliste, une des mille sectes exclusives et indépendantes de l’Union.
Quelques lettres du condamné, écrites à ce moment, feront mieux connaître son individualité si fortement accusée..
On verra qu’il n’oublie rien, qu’aucun des moindres détails de ses affaires temporelles ne lui échappe, qu’il songe à tout ce qui peut profiter à sa famille. Il se rappelle même que les habits d’un de ses fils sont usés, et consacre une somme d’argent pour qu’il s’en achète de neufs.
Il ne témoigne aucune inquiétude sur les souffrances qu’il pourra endurer lors de sa strangulation; sa fin prochaine, loin de lui paraître terrible, lui apparaît pleine de douceur. De même qu’un bon serviteur, qui, après avoir bien et fidèlement servi son maître s’attend à une récompense et enfin à se reposer de ses travaux, John Brown, qui a combattu et pour son Dieu et pour l’humanité, aspire après le moment de recevoir le prix dû aux saintes actions et de jouir du repos éternel des justes.
Dans toute sa correspondance, il s’applaudit de ce qu’il a fait; il est convaincu que sa vie ne pouvait être mieux employée qu’à soulager l’infortune, à combattre l’injustice, à défendre l’opprimé, à punir l’oppresseur, et croit qu’il aurait été coupable envers Dieu et envers l’humanité s’il l’eût consacrée autrement qu’en travaillant à la destruction de l’esclavage».
Tous ces mots italiques dans les lettres qui suivent, ont été soulignés par John Brown lui-même.
Charlestown, comté de Jefferson.
12 novembre 1859.
«Cher frère Jérémie,
J’ai reçu votre bonne lettre du 9 courant, et vous en ai de grandes obligations. Vous me demandez: Puis-je quelque chose pour vous et pour votre famille?
J’ai à répondre à cela que ma femme, mes fils et ma fille sont dans le besoin, et que je désire qu’on leur remette, comme je tâcherai de vous l’expliquer tout à l’heure, sans formalités légales, qui absorberaient le tout, l’argent qui doit me revenir sur la succession de mon père. Les vêtements d’un de mes fils sont tellement usés qu’il aura besoin d’un bon habit pour l’hiver. Grâces aux bontés d’un ami, j’ai cinquante dollars que j’enverrai sous peu à mon fils. Si vous pouvez le trouver, je vous prie de lui avancer cette somme que je vous ferai remettre ensuite par une voie sûre. Si j’avais les comptes de M. Thompson, relativement à la succession de mon père, je saurais peut-être ce qu’il m’est possible de faire; mais je ne possède pas la moindre note pour me guider. Si M. Thompson veut me donner ces détails et garder mon dividende en dédommagement de sa peine, je lui en aurai de grandes obligations. Dans ce cas, envoyez-moi quelques notes de votre main. Je me rétablis lentement et vois venir ma fin avec le plus vif plaisir, et suis bien persuadé que je suis plus propre à être pendu qu’à toute autre chose.
Que le Dieu tout-puissant vous bénisse et vous sauve tous!
Votre affectionné frère,
John brown.
P. S. Dites à mes pauvres enfants de ne pas s’affliger un seul instant à mon sujet. Quelques-uns d’entre vous vivront peut-être assez longtemps pour voir le jour où ils n’auront point à rougir de leur parenté avec le vieux Brown. Cela serait-il plus étrange que bien d’autres choses qui sont arrivées? Je sens mille fois davantage le chagrin de mes amis que le mien propre. Pour ce qui me concerne, je le regarde comme un bonheur. J’ai combattu pour la bonne cause, et j’ai, il me semble, terminé ma carrière. Veuillez montrer cette lettre à tous ceux de ma famille que vous rencontrerez.
Mon amour à tous. Puisse Dieu, dans sa miséricorde, vous bénir et vous sauver tous!
J. B».
Au révérend i. waill.
«Charlestown, 15 novembre.
Cher et fidèle ami,
Votre lettre si bonne et tant bien venue du 8 courant m’est parvenue à temps.
Je vous suis très reconnaissant pour tous vos bons sentiments à mon égard, pour les conseils que vous me donnez et les prières que vous faites à mon intention. Permettez-moi de vous dire ici que bien que mon âme soit parmi les lions, je crois que Dieu est avec moi dans tout ce que je fais. Ne soyez donc pas surpris quand je vous dis que je suis plein de joie dans toutes mes tribulations, et que je ne me sens condamné ni par Celui dont le jugement est juste, ni par ma propre conscience. Je ne me crois déshonoré ni par l’emprisonnement, ni par les chaînes, ni par la perspective du gibet. Il m’a été permis, quoique indigne, non seulement de souffrir l’affliction avec le peuple de Dieu, mais d’avoir en outre de nombreuses et magnifiques occasions de prêcher la justice dans la grande assemblée. Je suis fermement convaincu que mes travaux ne seront pas tout à fait perdus. Mon geôlier, sa femme et ses employés ont été extrêmement bons pour moi, et quoiqu’il se soit montré un des plus braves parmi ceux qui m’ont combattu, maintenant on lui dit des injures à cause de son humanité. Autant que j’ai pu l’observer, il n’y a que les braves qui puissent être humains pour un ennemi abattu. Les lâches prouvent leur courage par leur férocité, preuve qu’on peut fournir sans le moindre risque. Je regrette de ne pouvoir vous raconter les visites intéressantes que j’ai reçues de diverses sortes de personnes, surtout de membres du clergé. Le Christ, ce grand capitaine de la Liberté aussi bien que du Salut, qui a commencé sa mission en la proclamant, a jugé convenable de m’ôter l’épée d’acier qu’il m’a confiée pendant quelque temps, pour m’en mettre une autre dans la main, l’épée de l’esprit. Aussi je prie Dieu de faire de moi un soldat fidèle en tout lieu où il lui plaira de m’envoyer, non moins sur l’échafaud, qu’au milieu de mes plus chauds partisans.
Mon cher vieil ami, je puis vous assurer que je n’ai pas oublié notre dernière entrevue, non plus que notre vue rétrospective de la route par laquelle Dieu nous conduisait alors, et je bénis son nom de ce qu’il m’a rendu digne d’entendre une seconde fois vos paroles d’espérance et de consolation dans un moment où je suis au moins sur le bord du Jourdain. Voyez le Pèlerin de Bunyan[13]. Puisse Dieu, dans sa miséricorde infinie, nous permettre de nous réunir encore une fois sur l’autre bord! J’ai souvent passé sous la verge de Celui que j’appelle mon Père, et certes jamais fils n’en a eu plus besoin; j’ai pourtant joui de la vie, parce qu’il m’a été donné de découvrir son secret d’assez bonne heure. Ce secret a consisté à faire de la prospérité et du bonheur d’autrui les miens propres, en sorte que j’ai eu réellement beaucoup de prospérité. Aujourd’hui encore, je me réjouis à la pensée des jours prochains où la paix sur la terre et aux hommes de bonne volonté dominera en tous lieux. Aucune idée de murmure ou d’envie ne trouble ma sérénité. Je louerai mon Créateur avec mon souffle[14]. Je suis l’indigne neveu du doyen John. Je l’ai beaucoup aimé, et, à cause des chers amis que j’ai eus, je puis adresser ces mots à Dieu: Ne confonds pas mon âme avec celle des impies. L’assurance que vous me donnez des vives sympathies de mes compatriotes est bien douce à mon cœur et m’engage à leur adresser une parole de consolation.
Aussi vrai que je crois fermement au règne de Dieu, je ne puis croire qu’aucune des choses que j’ai souffertes ou que je suis appelé à souffrir encore, soit perdue pour la cause de Dieu et de l’humanité. Avant de commencer mon œuvre à Harper’s Ferry j’avais l’assurance que, même au milieu de la plus mauvaise fortune, elle porterait des fruits. J’ai souvent exprimé cette croyance, et, même aujourd’hui, je ne puis imaginer aucune cause probable qui puisse me faire abandonner mon espoir. Je ne suis en aucune manière désappointé pour la chose principale. Je l’ai été grandement pour ce qui me concerne moi-même en ne voyant point se réaliser mes propres plans; mais à présent, je me sens parfaitement rassuré là-dessus; car le plan de Dieu était infiniment le meilleur, sans nul doute; autrement, j’aurais accompli le mien. Si Samson n’eût pas manqué à sa résolution de ne pas dire à Dalila d’où venait sa grande force, il n’aurait jamais probablement fait écrouler le temple. Je n’ai rien dit à Dalila; mais j’ai été conduit à agir d’une manière tout opposée à mon meilleur jugement, et si je n’ai pas perdu mes deux yeux, j’ai, du moins, perdu mes deux nobles enfants et bien d’autres amis.
Mais que la volonté de Dieu soit faite, et non la mienne. J’ai la ferme espérance que, de même que cet esclave dont je parlais tout à l’heure, je puis même encore, à cause de la miséricorde infinie de Jésus-Christ, mourir dans la foi. Quant à l’heure et au genre de ma mort, je m’en inquiète peu et suis capable d’être tranquille, ainsi que vous m’exhortez à l’être.
J’envoie, par votre intermédiaire, mes souhaits à madame Waill et à son fils George, et à tous mes chers amis. Puisse le Dieu des pauvres et des opprimés être votre Dieu et votre Sauveur à tous.
Adieu, jusqu’au revoir,
Votre frère dans la vérité,
John Brown».
Charlestown, 17 novembre.
À ***
«Mon cher et jeune ami,
J’ai reçu votre bonne lettre du 15 du courant; mais depuis je n’en ai reçu aucune de vous. Je vous ai mille obligations, à vous et à votre père, pour toutes vos bontés pour moi, surtout depuis mon désastre. Puissiez-vous trouver en Dieu et en votre conscience une récompense éternelle! Dites à votre père que je me sens rempli de joie, et que je ne me trouve en aucune manière déshonoré par la prison, les fers et la perspective prochaine de la potence. Les hommes ne peuvent ni emprisonner ni enchaîner l’âme. Je marche avec plaisir au supplice de la mort pour le rachat de millions d’hommes qui n’ont pas de droits, et que cette grande et glorieuse république, que cette république chrétienne a charge de respecter. Singulier changement en politique, en morale, aussi bien qu’en religion depuis 1776! J’attends de passer dans l’éternité bienheureuse de Dieu, et suis fermement convaincu que ce monde doit passer.
Adieu! Puisse Dieu répandre toutes ses bénédictions sur vous!
Votre ami,
John Brown».
Prison de Charlestown, 18 novembre 1859.
À l’hon. H. D. Tilen.
«Cher monsieur,
J’ai reçu, le 23 du courant, votre bonne et consolante lettre.
Je ne trouve point de mots pour exprimer ma reconnaissance du grand intérêt que vous me témoignez depuis mon désastre.
La majorité des hommes estime les actions et les motifs des autres d’après la somme de leurs succès dans les choses de la vie. D’après cette règle j’ai dû être un des plus méchants et un des meilleurs des hommes. Je ne prétends pas avoir été du nombre de ces derniers; c’est à un tribunal impartial à décider si le monde en a été plus mauvais parce que j’y ai vécu et y mourrai. Toute mes pensées se portent aujourd’hui à me préparer pour un champ d’action différent de celui où j’ai travaillé jusqu’ici. Je suis, grâce au ciel, soulagé de la crainte que ma pauvre femme et mes enfants ne tomberont pas immédiatement dans le besoin. Puisse Dieu récompenser mille fois tout ce que des âmes généreuses ont fait pour eux!
Depuis ma captivité, je me trouve heureux et calme, et c’est un grand bonheur pour moi que de me sentir assuré qu’il m’est permis de mourir pour une cause, et non simplement de payer la dette de la nature ainsi que tous les hommes doivent le faire. Je sens pourtant que je suis bien indigne de cette grande distinction. La manière particulière dont je dois mourir me donne peu d’inquiétude. Je voudrais, cher ami, avoir le temps et le talent de vous dire ce qui se passe journellement, je pourrais presque dire à toute heure, dans cette prison, et si mes amis pouvaient voir les scènes qui s’y passent dans l’ordre qu’elles sont jouées, je crois qu’ils seraient convaincus que je suis ici ce que je suis réellement. Toute la partie de ma vie maintenant écoulée ne m’avait pas fourni les occasions que j’ai de plaider en faveur de la justice. Aussi j’y trouve beaucoup de choses qui me réconcilient avec ma position présente et la perspective que j’ai devant moi. Quelques personnes peuvent me croire un insensé. Si je le suis, ma folie m’apparaît sous la forme d’un rêve agréable. Aucunes visions ne me troublent, et quant à mon sommeil, il est doux et paisible comme celui d’un joyeux petit enfant.
Je prie Dieu de me maintenir dans ce même calme et charmant rêve jusqu’au moment que je connaîtrai ces réalités «que les yeux n’ont jamais vues, que les oreilles n’ont jamais entendues». Je me suis à peine aperçu que je suis dans les fers. Je suis convaincu que de ma vie je n’ai été plus heureux. Je compte prendre la liberté de vous envoyer quelques petits objets pour ceux de ma famille qui se trouvent dans l’Ohio, que vous voudrez bien faire remettre à mon frère Jérémie quand vous le verrez, ainsi que 15 dollars que je l’ai prié d’avancer à ceux qui me sont chers. Pardonnez-moi pour toute la peine que je vous donne. Sous ce pli vous trouverez une lettre pour mon frère Jérémie.
Votre ami dans la vérité,
John Brown».
Brown écrivit beaucoup d’autres lettres encore qui toutes respirent, avec le même calme, la même conviction politique, la même foi religieuse.
Sa mort produisit une sensation immense aux États-Unis. Dans le Nord, ce fut un jour de deuil:
Quelques extraits des journaux de l’époque l’attestent:
Le Cleveland Leader décrit ainsi le Jour de Deuil:
«Le 2 décembre 1859 s’est ouvert par un temps sombre. Un voile épais cachait l’azur du ciel; et la neige tombait en menus flocons, qu’un vent vif chassait devant lui. La température tiède qui régnait la veille s’était changée en une température d’hiver.
Un seul sujet occupait tout le monde: le martyre de John Brown, et le temps sombre qui régnait semblait exprimer la douleur de chacun.
Dans Superior street, Cleveland, flottait une bannière immense, bordée de noir, sur laquelle étaient inscrits ces mots de Brown: «Je ne crois pas pouvoir mieux honorer la cause que j’aime qu’en mourant pour elle».
Un grand nombre de magasins sont restés fermés pendant toute la journée.
La Melodian Hall, où un meeting a eu lieu le soir du 2 décembre, était tendue en noir. L’estrade et la galerie étaient recouvertes d’une draperie en crêpe relevée par des rosettes blanches. Le lustre portait également des insignes de deuil.
Au-dessus de l’estrade était une belle photographie du héros de Harper’s Ferry, entourée d’une guirlande de fleurs avec cette devise:
Amicus humani generis[15].
À la gauche du portrait se trouvaient ces mots: — John Brown, le Héros de 1859. À droite: — La fin couronna l’œuvre. Si j’avais embrassé la cause des grands, des puissants et des riches, personne ne m’eût blâmé», paroles que le martyr a prononcées devant le tribunal de Virginie. Plus loin on voyait encore: — Son noble esprit fait trembler les despotes et triompher la liberté!
Le soir du meeting, la salle était comble et plus de 1300 personnes se trouvaient présentes.
M. Toohey a ouvert la séance par ces mots:
Le sujet qui nous rassemble est solennel et significatif au dernier point. Nous sommes en présence de la mort. La mort est toujours une chose triste, car elle sépare les amis et laisse pendant un temps plus ou moins long un grand vide dans le cercle des familles. Pourtant, quand on vient à réfléchir que ceux qu’on pleure jouissent des félicités d’une autre vie, que Dieu, dans sa sagesse, jugeant qu’une carrière a été assez longue, y a mis un terme naturel, on finit par essuyer ses pleurs».
Mais il est aussi des temps où cette conviction n’apporte aucun soulagement, et où l’âme se trouve sous la pression de quelque puissance terrible, dont les ministres s’appellent Violence et Terreur.
Voilà où nous en sommes ce soir. Nous nous trouvons en présence de la mort, de la terreur et de la violence. La frayeur s’empare de notre esprit et confond notre jugement. Nous vivons dans un état de trouble réel, c’est pourquoi nous sommes réunis à l’effet d’exprimer notre sympathie pour les malheureuses victimes de l’oppression et pour nous entendre sur l’avenir, — car toute oppression systématique, telle que le Sud tient tant à maintenir, telle que la Virginie a autorisée et sanctionnée aujourd’hui, rend toute harmonie politique impossible, et renvoie bien loin ces paroles du Christ: — Paix sur la terre et bon vouloir parmi les hommes».
Le préambule et les résolutions qui suivent ont ensuite été mis aux voix et adoptés à l’unanimité:
«D’autant que «l’Institution» a manifesté aujourd’hui de la manière la plus déplorable ses funestes effets sur les «endroits de l’homme» infligeant à Charlestown, en Virginie, la peine de mort à John Brown, en violation à la doctrine de fraternité enseignée par Jésus-Christ, nous adoptons les résolutions suivantes:
Le système de l’esclavage tel qu’il existe dans quelques États de la Confédération américaine, n’est que l’expression du despotisme, qui ne vit que de concessions et devient de plus en plus exigeant, il compose, comme l’a dit John Wesley, «la somme totale de toutes les scélératesses», et on ne pourra y mettre fin que, pour nous servir d’une expression favorite du Sud, «par la guerre au couteau, et le couteau jusqu’au manche».
Par suite de ce qui s’est passé à Harper’s Ferry, où un seul homme a tenu tête à mille, et après l’affaire où dix mille ont mis un seul homme à mort, les éperons doivent être arrachés des chevaleresques Virginiens, les armes de l’État doivent être renversées, et, au lieu du despote abattu à terre qu’elles représentent avec la devise «Sic semper tyrannis»[16], leurs armoiries doivent être des chaînes, des menottes et un Fils de la Liberté suspendu à un gibet avec cette divise «Degeneres animos timor arquit»[17].
«Nous sommes parfaitement d’accord avec ces pères de la république qui, avant l’adoption de la constitution et pendant qu’on la discutait, s’écrièrent patriotiquement: «Quelque désirable que puisse être l’union avec les États du Sud, la conservation de nos libertés est encore plus désirable». Les circonstances nous ont de plus en plus convaincus qu’un conflit est inévitable, et de deux choses l’une, il faut ou que la liberté ou que l’esclavage disparaisse. Nous donc: Périsse l’Union plutôt que la liberté!
Nous soutenons que toute secte qui sanctionne ou justifie un gouvernement qui autorise l’esclavage et rend disons le meurtre légal, est barbare, et renferme le complément de toutes les infamies.
John Brown qui, pendant sa vie, a été une épine dans le côté de l’oppresseur, est devenu pour celui-ci, par sa mort, plus terrible qu’une armée puissante, et son bourreau même (le Gouverneur Wise) a fait son plus bel éloge en disant: «C’est l’homme le plus intègre, le plus véridique, le plus courageux que j’aie jamais rencontré».
Quoique nous pleurions le trépas de la victime, nous sommes convaincus que sa mort attirera la confusion sur ses ennemis, et contribuera plus à renverser les barrières de l’esclavage qu’une longue vie consacrée à la philanthropie et une mort paisible au sein de sa famille. Honneur à sa mémoire! La postérité lui élèvera un monument qui existera aussi longtemps que la Liberté».
Le juge Spalding a ensuite harangué le meeting. Nous choisissons les passages suivants de son discours:
«John Brown est mort ce matin à onze heures sur un échafaud virginien. Il est mort en héros, — fidèle à sa cause, fidèle à sa conscience, fidèle à Dieu.
Le pouvoir exécutif de Virginie a-t-il étranglé la Liberté en même temps que sa victime? (Des cris de: Non! Non!)
Non, continue l’orateur; non la Virginie n’a pas étranglé la Liberté. Elle a fait tout le contraire. Dans leur aveuglement, les hommes du Sud ont poussé en avant le glorieux Char de la Liberté par les mêmes moyens qu’ils avaient employés pour enrayer ses roues.
Si nous insistons sur l’abolition de l’esclavage, nous ne devons point déplorer sa mort. En donnant sa vie au bourreau, John Brown a fait une œuvre immense, et son martyre sur l’autel de l’esclavage donnera un élan prodigieux à la cause de la Liberté universelle.
On peut différer d’opinion quant aux moyens employés par John Brown pour faire triompher la cause où il s’est engagé; mais nous ne devons considérer que les motifs qui l’ont fait agir. Son but, il n’en faisait aucun mystère, était de briser tous les jougs, de secourir tous les opprimés.
Il a vu que l’esclavage est entièrement une question de force matérielle, et que, sous le point de vue du droit, il est tout aussi naturel que les noirs soient maîtres que serviteurs. Il a vu les plaines du Sud arrosées du sang de ceux qui les cultivent; il a vu le monument de la Liberté élevé par ses pères sur le point d’être abattu par un millier de misérables tyrans, qui couvent le despotisme dans leurs plantations.
Et maintenant, citoyens, croyez-vous que cet homme qui écrivait ces mots six jours avant sa mort: «C’est une grande consolation pour moi qu’il me soit permis de mourir pour une cause», dût mourir comme un criminel? (Non, non, s’écrie l’auditoire en masse.)
Son nom sera immortel; mais il est fâcheux de voir à côté du sien celui de Henry-A. Wise».
Le juge Linden s’est ensuite exprimé ainsi:
«Compatriotes, je laisse aux autres la tâche de vous parler. Je suis trop agité par ce qui est arrivé aujourd’hui pour vous faire un long discours. Je vous dirai pourtant quelques mots.
J’ai connu John Brown depuis de longues années. Nos relations ont été intimes et confidentielles, et je puis dire que, dans toute ma carrière, je n’ai jamais rencontré un homme plus intègre, plus sincère, plus noble de caractère. J’ai connu bien des hommes vertueux; je n’en ai jamais rencontré un qui méritât mon respect autant que John Brown. Et c’est de cet homme que la Virginie a fait un brigand! Mais la postérité ne le jugera pas ainsi. Elle mettra son nom à côté de ceux d’Algernon Sydney, John Hampden, de Russell, d’Emmett, et de cette armée de martyrs qui se sont opposés à la continuation des crimes que leur génération avait légalisés.
Le moment n’est peut-être pas encore arrivé de bien juger le crime commis par les Virginiens. Parmi ces myriades de martyrs que la hache, le bûcher et le gibet ont précipités dans la tombe, combien en est-il dont les nobles actions ont été comprises et appréciées par ceux-là même qui respiraient le même air, qui se chauffaient en même temps qu’eux aux rayons du même soleil? C’est la postérité qui juge ces actes.
Tout en différant d’avec John Brown sur les moyens de tuer l’esclavage, je me fais cette question: Ne suis-je pas peut-être du nombre de cette multitude poltronne qui, dans tous les siècles, a faussement jugé les actes des bienfaiteurs de l’humanité?
De la sincérité des motifs de John Brown, personne ne peut douter. C’est le désir ardent de remplir le plus saint des devoirs comme chrétien et comme homme qui l’a conduit au gibet. Il était du petit nombre de ceux de ce pays qui osent voir l’esclavage tel qu’il est. Il n’avait aucun parti à soutenir, à plaire à aucune église qui prêche l’esclavage, à ménager aucun ami commettant cette iniquité nationale, et aucun intérêt personnel ne pouvait lui faire fermer les yeux sur le crime. Il a vu l’esclavage sous un point de vue tel que nous ne l’avons jamais vu, il a vu les horreurs du «système» qu’aucune langue n’a jamais pu décrire complètement. Or, il a senti ces choses comme nous ne les avons jamais senties.
John Brown, possédant ce sentiment de justice, et allant, en vrai soldat de Christ, tout droit à son but, pouvait-il échapper au gibet virginien? Il n’avait qu’un moyen à sa disposition, celui d’attaquer de front cette scélératesse gigantesque et de périr. C’est ce qu’il a fait. Nous élevons nos enfants de manière à leur faire subir un jour le sort de John Brown. Si nous agissons autrement, il nous faut renverser notre code moral, oublier tous les dogmes de nos pères sur les Droits de l’homme, changer nos enseignements religieux; car, il n’y a aucune littérature, aucune philosophie, aucune morale, aucune religion, que cet inexorable despotisme n’ait proscrit de ce pays républicain. Chaque année, le Moloch de l’esclavage demande de nouvelles victimes pour son sanglant autel, et il les choisit parmi les meilleurs, les plus vertueux d’entre tous. Qui a oublié ce noble martyr Torry, qui, poussé par les mêmes motifs qui ont fait agir John Brown et ses nobles fils, fut condamné dans la fleur de son âge à pourrir dans un cachot du Sud! On n’a pas oublié non plus ce noble marin, le capitaine Walker, qui, pour avoir écouté le récit des misères d’un pauvre esclave et l’avoir protégé, fut marqué d’un fer chaud à la joue.
Je n’ai pas le temps de vous raconter les infamies et les outrages que des hommes et des femmes du Nord ont soufferts dans les États à esclaves, simplement parce qu’ils aimaient la liberté et haïssaient l’oppression. On les a fouettés, marqués de fers chauds et jetés dans des cachots, et, dans ce moment, des centaines de nos compatriotes, dont le seul crime est d’être nés dans les États du Nord et d’avoir les idées des gens du Nord, sont chassés de leurs demeures dans le Sud, comme indignes de faire partie de la charmante société qu’enfante l’esclavage. À moins que nous n’ayons perdu tout sentiment de honte, cet état de choses ne peut durer.
Je vous dis, et vous le savez, que dans quinze États de l’Union il existe un despotisme plus terrible qu’en Autriche ou en Russie, et qu’on peut s’exprimer plus librement à Vienne et à Saint-Pétersbourg que dans ces quinze États.
Avant de finir, je vous raconterai une nouvelle infamie commise par les gens du Sud. Dans une foire de bestiaux, tenue récemment dans la Caroline du Sud, on a offert un prix à celui qui présenterait deux esclaves nouvellement importés d’Afrique. Ces esclaves ont été présentés par un individu, et l’État de la Caroline a donné pour prix à ce pirate un vase en argent».
Le Rév. W.-H. Brewster s’adresse alors au meeting. Nous extrayons les passages suivants de son discours:
«Il y a des moments où le silence est beaucoup plus éloquent que les discours les plus approfondis, et où les expressions les mieux choisies et les plus fortes n’expriment que faiblement les douleurs de l’âme.
Pourquoi cette salle tout habillée de deuil? Pourquoi cette réunion immense? Aujourd’hui tous les yeux ont été dirigés vers le même point; deux hommes ont occupé toutes les pensées, — deux hommes bien différents, il est vrai, pour le caractère, pour la position et pour l’Histoire. L’un est gouverneur, l’autre était un captif; l’un le bourreau, l’autre la victime! L’un était sur l’échafaud, l’autre dessous, car l’échafaud sur lequel John Brown s’est si héroïquement tenu est infiniment plus élevé que les aspirations d’êtres tels que Wise.
Je sais qu’il y a dans cette ville des hommes assez vils et assez serviles pour chercher à jeter du ridicule sur cette assemblée. Comment n’en serait-il pas ainsi! Ne s’en trouva-t-il pas, il y a dix-huit cents ans, qui insultaient Jésus allant au Calvaire, et qui criaient Aha Aha! en passant au pied de sa croix? Mais que nous importe ce que font ou ce que disent ces hommes? John Brown et ses actes sont trop grands, trop élevés pour que leur venin les atteigne. L’homme, cet homme est le héros que nous pleurons aujourd’hui, — qui a dit quatre jours avant sa mort: «Je suis reconnaissant de ce qu’il me soit permis de mourir pour une cause et de ne pas payer purement à la nature ce que tous les hommes lui doivent», — cet homme, dis-je, est immortel.
Regardez John Brown, lisez ses lettres, lisez son éloge fait par Wise lui-même, et puis rougissez de honte en pensant qu’au milieu du dix-neuvième siècle, l’Amérique dresse un échafaud pour cet homme. Mais la postérité lui élèvera des statues, et le temps viendra que le marbre le plus blanc ne sera pas cru assez pur pour recevoir le nom du vieux héros du Kansas».
M. C.-H. Langston, homme de couleur, a fait un discours remarquable, dont voici quelques extraits:
«Messieurs et Mesdames, — Je suis fâché de ne pouvoir vous apostropher, comme ceux qui m’ont précédé sur cette estrade, par le nom de Chers compatriotes. Ma condition exceptionnelle dans ce pays de chaînes et de tortures m’empêche de vous donner ce nom si doux.......
Voyons, pour commencer ce que les hommes les plus éminents de tous les siècles et de tous les pays ont dit de l’esclavage:
Moïse. — Celui qui dérobera un homme et le vendra sera mis à mort.
Salomon. — N’envie point l’oppresseur, et ne marche point dans ses sentiers.
Socrate. — L’esclavage est un outrage à la nature.
Cicéron. — D’après les lois immuables de la nature, tous les hommes sont nés libres et égaux, et cette loi assujettit tous les hommes.
Platon. — L’esclavage est la plus complète de toutes les iniquités.
John Wesley. — L’esclavage est l’ensemble de toutes les scélératesses.
Patrick Henry. — Donnez-moi la liberté ou la mort.
Jefferson. — Tous les hommes sont nés égaux et ont reçu du Créateur le droit inaliénable à la vie et à la liberté.
John Brown, à ses juges. — Je suis ici pour avoir voulu débarrasser les esclaves de leurs fers. S’il me faut donner ma vie pour les exigences de la loi, s’il faut que je mêle davantage mon sang avec le sang de mes fils et celui de millions d’autres dans ce pays d’esclavage, ainsi soit-il.
Je suis tout étonné de me trouver ici. Je n’aurais jamais cru avoir occasion d’honorer la mémoire d’un blanc américain. Comment pourrais-je pleurer la mort d’aucun homme blanc de ce pays? Comment pourrais-je oublier les maux que les Américains blancs ont infligés à ceux de ma race? Nous avons été, moi et les miens, volés, vendus, achetés, torturés, assassinés; nos mères, nos sœurs, nos femmes ont été insultées, outragées, dégradées, et, il faut bien le dire, presque toute la nation américaine a prêté la main à ces infamies.
Mais John Brown fait exception. Pour lui, tous les hommes blancs et noirs étaient frères. Je trouve dans le héros de Harper’s Ferry l’ami du genre humain. Il ne connaissait pas, lui, des distinctions de peau, parmi les créatures de Dieu. Il croyait ce que lui disait sa Bible, «que Dieu a mis le même sang dans les veines de tous les peuples de la terre». Il croyait à l’égalité de tous les hommes, à la fraternité qui doit exister entre eux. Il croyait que tout homme a droit à la liberté, que ce droit est inaliénable, et que nulle loi, nulle constitution, nulle religion ne peut la ravir même au plus humble de tous les hommes. John Brown a passé sa vie à réaliser cette doctrine; il a sacrifié sa vie pour elle. Voilà pourquoi je me trouve ici. Voilà pourquoi j’honore sa mémoire et pleure sa mort cruelle et prématurée. Je dis donc sans crainte d’être démenti qu’il est le seul citoyen américain qui ait agi strictement selon la Déclaration de l’Indépendance.
Un écrivain distingué a dit dernièrement: «John Brown croyait en la fraternité humaine et au Dieu des armées. Il admirait Nathaniel Turner et Washington». Cet écrivain se trompe, John Brown ne pouvait reconnaître, ni ne reconnaissait point ce code singulier au moyen duquel Washington est tellement honoré, même canonisé dans ce pays. John Brown ne pouvait confondre ces deux hommes: Washington n’a combattu qu’en faveur des droits des blancs, pendant que le général Turner est mort ignominieusement crucifié sur un échafaud, puis écartelé pour avoir combattu pour l’affranchissement des noirs. Entre Washington et Turner il n’y a nul point de comparaison. Le héros de Harper’s Ferry connaissait bien ces deux hommes et ne partageait point sur le compte du premier, les idées de la masse de ses compatriotes. Voilà pourquoi j’honore sa mémoire.
J’honore l’héroïque vieillard, parce qu’il a travaillé, vécu et est mort pour les malheureux, les opprimés, les pauvres. Il a dit aux bourreaux qui le jugeaient:
«La Bible m’enseigne que je dois vivre avec ceux qui sont dans les liens. C’est ce que pendant toute ma vie j’ai essayé de faire. Je crois qu’en faisant ce que j’ai fait, j’ai travaillé dans l’intérêt de l’homme méprisé. Si j’avais combattu en faveur des riches, des puissants ou de ceux qui s’appellent grands; si j’eusse tenté, en sacrifiant ce que j’ai sacrifié, de sauver leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs sœurs, leurs femmes ou leurs enfants, oh! alors je serais presque un dieu; mais parce que j’ai voulu arracher l’opprimé à la tyrannie, je suis un criminel».
Ah! si John Brown eût combattu en pays étranger en cherchant à arracher un Grec à la tyrannie de la Turquie, ou un Hongrois au despotisme de l’Autriche, et fût tombé entre les mains des ennemis de ces peuples, on eût tenu des meetings en sa faveur dans toute l’étendue de notre pays de «chaînes et de menottes». Les journalistes auraient écrit des choses admirables, que la tribune aurait répétées. Nos églises, abandonnées de Dieu, auraient aussi fait entendre leur voix, et adressé au Ciel de longues, bruyantes et hypocrites prières pour sa conservation, John Brown eût-il été en pays étranger et fait prisonnier, le Congrès s’en serait mêlé. On aurait envoyé quelques vaisseaux de guerre pour protéger sa vie. Mais John Brown ayant combattu pour l’opprimé et l’esclave, tout ce que cette république «chrétienne» a pu lui offrir a été une sanglante capture, un simulacre de jugement, un échafaud!
J’honore encore John Brown, parce qu’il ne connaissait ni la religion, ni les prêtres, ni le dieu des possesseurs d’esclaves. Lorsqu’un de ces ministres, soutiens de la tyrannie, lui parlait du salut de son âme, Brown lui dit: «Laissez-moi; nous ne servons pas le même Dieu». Quand un autre de ces «sépulcres blanchis» chercha à lui prouver que l’esclavage est d’institution divine, Brown lui dit: «Vous ne savez pas l’ABC du christianisme. Allez étudier le code divin. Je vous respecte comme gentleman, mais gentleman païen».
J’honore John Brown, parce qu’il repoussait ces hypocrites, ces «sépulcres blanchis», cette «génération de vipères».
Mais, hélas! son noble cœur a cessé de battre. Il est mort, mort assassiné aujourd’hui. Et qui a commis cet affreux meurtre? Qui sont les coupables? Quelles sont les mains qui dégouttent de son sang? Est-ce le gouverneur Wise et la tremblante bande chevaleresque de Virginie qui a capturé et tué John Brown? Non, c’est notre «glorieuse Union» qui a versé son sang. C’est, pour me servir des paroles de Garrison, le résultat de votre «convention avec la mort», de votre «contrat avec l’enfer». Votre constitution fédérale s’engage à protéger le Sud contre toute violence intérieure, contre toute insurrection. Donc, si des philanthropes du Nord volent au secours des opprimés du Sud, vous payez des hommes pour les pendre, afin de renforcer et de maintenir votre union avec l’esclavage.
N’est-ce point avec les baïonnettes et les sabres achetés et payés de votre argent, que l’immortel Brown a été capturé? Les carabines qui ont logé neuf balles dans le corps de Stevens n’étaient-elles pas placées dans les mains d’hommes auxquels votre gouvernement accorde huit dollars par mois? L’arsenal n’a-t-il point été pris par les soldats de marine des États-Unis? Les héros blessés n’ont-ils point été, tout écharpés et ruisselants de sang, traînés en prison par les soldats des États-Unis? Vous avez tous aidé à commettre le crime. Le sang de Brown et de ses nobles fils soit sur vos têtes!
Je vous dis, moi, que l’esclavage amènera la perte des États-Unis. S’il ne disparaît pas, vos institutions disparaîtront. Du reste, elles disparaissent, ou sont étouffées de jour en jour. Je vous dis encore que les conséquences de l’esclavage ne s’arrêtent plus à la population noire de ce pays; la question se rattache même aux blancs, et tout homme qui pense se demande souvent: — Le despotisme n’atteindra-t-il pas bientôt le citoyen comme il a atteint l’esclave? Les blancs qui se croient si forts tomberont comme les autres; car ils ne peuvent s’attendre à jouir d’aucune liberté réelle tant que les noirs porteront leurs lourdes chaînes. Il faut que la Liberté rogne d’un bout du pays jusqu’à l’autre, ou bien que tous ses habitants, blancs comme noirs, fléchissent sous le joug de la tyrannie.
Cet état de choses ne peut durer. Il faut que l’esclavage disparaisse des États-Unis, ou que, comme John Brown, la Liberté meure étranglée. La liberté et l’esclavage ne peuvent vivre ensemble. Ils sont en antagonisme perpétuel, et, de même que certains métaux ne peuvent s’allier, quand vous pourrez mêler le vice avec la vertu, la lumière avec les ténèbres, réunir le ciel et l’enfer, alors vous pourrez combiner les éléments de la liberté et de l’esclavage».
Une quête en faveur de la veuve et des enfants du supplicié a été faite à la fin de la séance, et a produit plusieurs centaines de dollars».
En Europe, la voix du grand poète à qui nous avons eu l’honneur de dédier ce livre, se fit aussi entendre, et elle jeta au souffle de l’avenir une terrible prédiction malheureusement réalisée aujourd’hui.
Nous ne saurions conclure sans publier cet admirable appel que M. Victor Hugo adressa vainement, hélas! à la république fédérale.
«Quand on pense aux États-Unis d’Amérique, une figure majestueuse se lève dans l’esprit, Washington.
Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment:
Il y a des esclaves dans les États du Sud, ce qui indigne, comme le plus monstrueux des contresens, la conscience logique et pure des États du Nord. Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme libre, John Brown a voulu les délivrer. Certes, si l’insurrection est un devoir sacré, c’est contre l’esclavage. John Brown a voulu commencer l’œuvre de salut par la délivrance des esclaves de la Virginie. Puritain, religieux, austère, plein de l’Évangile, Christus nos liberavit, il a jeté à ces hommes, à ces frères, le cri d’affranchissement. Les esclaves, énervés par la servitude, n’ont pas répondu à l’appel. L’esclavage produit la surdité de l’âme. John Brown, abandonné, a combattu; avec une poignée d’hommes héroïques, il a lutté; il a été criblé de balles; ses deux jeunes fils, saints martyrs, sont tombés morts à ses côtés; il a été pris. C’est ce qu’on nomme l’Affaire de Harper’s Ferry.
John Brown, pris, vient d’être jugé, avec quatre des siens, Stephens, Coppie, Green et Coppeland.
Quel a été ce procès? disons-le en deux mots:
John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermées, un coup de feu au bras, un aux reins, deux à la poitrine, deux à la tête, entendant à peine, saignant à travers son matelas, les ombres de ses deux fils morts près de lui; ses quatre coaccusés, blessés, se traînant à ses côtés, Stephens avec quatre coups de sabre; la «justice» pressée et passant outre; un attorney Hunter qui veut aller vite, un juge Parker qui y consent, les débats tronqués, presque tous délais refusés, production de pièces fausses ou mutilées, les témoins à décharge écartés, la défense entravée, deux canons chargés à mitraille dans la cour du tribunal, ordre aux geôliers de fusiller les accusés si l’on tente de les enlever, quarante minutes de délibération, trois[18] condamnations à mort. J’affirme sur l’honneur que cela ne s’est point passé en Turquie, mais en Amérique.
On ne fait point de ces choses-là impunément en face du monde civilisé. La conscience universelle est un œil ouvert. Que les juges de Charlestown, que Hunter et Parker, que les jurés possesseurs d’esclaves, et toute la population virginienne y songent, on les voit. Il y a quelqu’un.
Le regard de l’Europe est fixé en ce moment sur l’Amérique.
John Brown, condamné, devait être pendu le 2 décembre (aujourd’hui même).
Une nouvelle arrive à l’instant. Un sursis lui est accordé. Il mourra le 16.
L’intervalle est court. D’ici là, un cri de miséricorde a-t-il le temps de se faire entendre?
N’importe; le devoir est d’élever la voix.
Un second sursis suivra peut-être le premier. L’Amérique est une noble terre. Le sentiment humain se réveille vite dans un pays libre. Nous espérons que Brown sera sauvé.
S’il en était autrement, si John Brown mourait le 16 décembre sur l’échafaud, quelle chose terrible!
Le bourreau de Brown, déclarons-le hautement (car les rois s’en vont et les peuples arrivent, on doit la vérité aux peuples), le bourreau de Brown, ce ne serait ni l’attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le gouverneur Wise, ni le petit État de Virginie; ce serait, on frissonne de le penser et de le dire, la grande République américaine tout entière.
Devant une telle catastrophe, plus on aime cette république, plus on la vénère, plus on l’admire, plus on se sent le cœur serré. Un seul État ne saurait avoir la faculté de déshonorer tous les autres, et ici l’intervention fédérale est évidemment de droit. Si non, en présence d’un forfait à commettre et qu’on peut empêcher, l’union devient complicité. Quelle que soit l’indignation des généreux États du Nord, les États du Sud les associent à l’opprobre d’un tel meurtre; nous tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole démocratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis; si l’échafaud se dressait le 16 décembre, désormais, devant l’histoire incorruptible, l’auguste fédération du Nouveau Monde ajouterait à toutes les solidarités saintes une solidarité sanglante; et le faisceau radieux de cette république splendide aurait pour lien le nœud coulant du gibet de John Brown.
Ce lien-là tue.
Lorsqu’on réfléchit à ce que Brown, ce libérateur, ce combattant du Christ, a tenté, et quand on pense qu’il va mourir, et qu’il va mourir égorgé par la République américaine, l’attentat prend les proportions de la nation qui le commet; et quand on se dit que cette nation est une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l’Angleterre, comme l’Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent même elle dépasse l’Europe dans de certaines audaces sublimes du progrès, qu’elle est le sommet de tout un monde, qu’elle porte sur son front l’immense lumière libre, on affirme que John Brown ne mourra pas, car on recule épouvanté devant l’idée d’un si grand crime commis par un si grand peuple!
Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. Il ferait à l’Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidât l’esclavage en Virginie, mais il est certain qu’il ébranlerait toute la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.
Au point de vue moral, il semble qu’une partie de la lumière humaine s’éclipserait, que la notion même du juste et de l’injuste s’obscurcirait le jour où l’on verrait se consommer l’assassinat de la délivrance par la Liberté.
Quant à moi, qui ne suis qu’un atome, mais qui, comme tous les hommes, ai en moi toute la conscience humaine, je m’agenouille avec larmes devant le grand drapeau étoilé du Nouveau Monde, et je supplie à mains jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre République américaine, sœur de la République française, d’aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown, de jeter bas le menaçant échafaud du 16 décembre et de ne pas permettre que sous ses yeux, et j’ajoute en frémissant, presque par sa faute, le premier fratricide soit dépassé.
Oui, que l’Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c’est Washington tuant Spartacus.
Victor Hugo».