LIVRE PREMIER
Poètes et amants
Quel homme n’a jamais transgressé Ta Loi, dis ? Une vie sans péché, quel goût a-t-elle, dis ?
Si Tu punis le mal que j’ai fait par le mal. Quelle est la différence entre Toi et moi, dis ?
Omar KHAYYAM.
Parfois, à Samarcande, au soir d’une journée lente et morne, des citadins désœuvrés viennent rôder dans l’impasse des deux tavernes, près du marché aux poivres, non pour goûter au vin musqué de Soghdiane, mais pour épier allées et venues, ou prendre à partie quelque buveur éméché. L’homme est alors traîné dans la poussière, arrosé d’insultes, voué à un enfer dont le feu lui rappellera jusqu’à la fin des siècles le rougeoiement du vin tentateur.
C’est d’un tel incident que va naître le manuscrit des Robaiyat, en l’été 1072. Omar Khayyam a vingt-quatre ans, il est depuis peu à Samarcande. Se rend-il à la taverne, ce soir-là, ou est-ce le hasard des flâneries qui le porte ? Frais plaisir d’arpenter une ville inconnue, les yeux ouverts aux mille touches de la journée finissante : rue du Champ-de-Rhubarbe, un garçonnet détale, pieds nus sur les larges pavés, serrant contre son cou une pomme volée à quelque étalage ; bazar des drapiers, à l’intérieur d’une échoppe surélevée, une partie de nard se dispute encore à la lumière d’une lampe à huile, deux dés jetés, un juron, un rire étouffé ; arcade des cordiers, un muletier s’arrête près d’une fontaine, laisse couler l’eau fraîche dans le creux de ses paumes jointes, puis se penche, lèvres tendues, comme pour baiser le front d’un enfant endormi ; désaltéré, il passe ses paumes mouillées sur son visage, marmonne un remerciement, ramasse une pastèque évidée, la remplit d’eau, la porte à sa bête afin qu’elle puisse boire à son tour.
Place des marchands de fumée, une femme enceinte aborde Khayyam. Voile retroussé, elle a quinze ans à peine. Sans un mot, sans un sourire sur ses lèvres ingénues, elle lui dérobe des mains une pincée d’amandes grillées qu’il venait d’acheter. Le promeneur ne s’en étonne pas, c’est une croyance ancienne à Samarcande : lorsqu’une future mère rencontre dans la rue un étranger qui lui plaît, elle doit oser partager sa nourriture, ainsi l’enfant sera aussi beau que lui, avec la même silhouette élancée, les mêmes traits nobles et réguliers.
Omar s’attarde à mâcher fièrement les amandes restantes en regardant s’éloigner l’inconnue. Quand une clameur parvient jusqu’à lui, l’incite à se hâter. Bientôt il se retrouve au milieu d’une foule déchaînée. Un vieillard aux longs membres squelettiques est déjà à terre, tête nue, cheveux blancs épars sur un crâne tanné ; de rage, de frayeur, ses cris ne sont plus qu’un sanglot prolongé. Ses yeux supplient le nouveau venu.
Autour du malheureux, une vingtaine d’individus, barbes brandies, gourdins vengeurs, et, à distance, un cercle de spectateurs réjouis. L’un d’eux, constatant la mine scandalisée de Khayyam, lui lance du ton le plus rassurant : « Ce n’est rien, ce n’est que Jaber-le-Long ! » Omar sursaute, un frisson de honte lui traverse la gorge, il murmure : « Jaber, le compagnon d’Abou-Ali ! »
Un surnom des plus communs, Abou-Ali. Mais lorsqu’un lettré, à Boukhara, à Cordoue, à Balkh ou à Baghdad, le mentionne ainsi sur un ton de familière déférence, aucune confusion n’est possible sur le personnage : il s’agit d’Abou-Ali Ibn-Sina, célèbre en Occident sous le nom d’Avicenne. Omar ne l’a pas connu, il est né onze ans après sa mort, mais il le vénère comme le maître indiscuté de sa génération, le détenteur de toutes les sciences, l’apôtre de la Raison.
Khayyam à nouveau murmure : « Jaber, le disciple préféré d’Abou-Ali ! » Car, s’il l’aperçoit pour la première fois, il n’ignore rien de son destin affligeant et exemplaire. Avicenne voyait en lui le continuateur de sa médecine comme de sa métaphysique, il admirait la puissance de ses arguments ; il lui reprochait seulement de professer trop haut et trop brutalement ses idées. Ce défaut avait valu à Jaber plusieurs séjours en prison et trois flagellations publiques, la dernière sur la Grand-Place de Samarcande, cent cinquante coups de nerf de bœuf en présence de tous ses proches. Il ne s’était jamais remis de cette humiliation. À quel moment avait-il basculé de la témérité dans la démence ? Sans doute à la mort de sa femme. On le vit désormais errer en haillons, titubant, braillant d’impies insanités. À ses trousses, des meutes de gamins en rire tapaient des mains, lui jetaient des pierres pointues qui le blessaient jusqu’aux larmes.
Tout en observant la scène. Omar ne peut s’empêcher de songer : « Si je n’y prends garde, je serai un jour cette loque. » Ce n’est pas tant l’ivrognerie qu’il craint, il sait qu’il ne s’y abandonnera pas, le vin et lui ont appris à se respecter, jamais l’un d’eux ne répandrait l’autre sur le sol. Ce qu’il redoute plus que tout, c’est la multitude. Et qu’elle abatte en lui le mur de la respectabilité. Il se sent menacé par le spectacle de cet homme déchu, envahi, il voudrait se détourner, s’éloigner. Mais il sait qu’il n’abandonnera pas à la foule un compagnon d’Avicenne. Il fait trois lents pas, dignes, affecte l’air le plus détaché pour dire, d’une voix ferme, accompagnée d’un geste souverain :
— Laissez partir cet infortuné !
Le meneur de la bande est alors penché sur Jaber ; il se redresse, vient se planter lourdement devant l’intrus. Une profonde balafre lui traverse la barbe, de l’oreille droite jusqu’au bout du menton, et c’est ce côté-là, ce côté creusé, qu’il tend vers son interlocuteur en prononçant comme une sentence :
— Cet homme est un ivrogne, un mécréant, un filassouf !
Il a sifflé ce dernier mot comme une imprécation.
— Nous ne voulons plus aucun filassouf à Samarcande !
Un murmure d’approbation dans la foule. Pour ces gens, le terme de « philosophe » désigne toute personne qui s’intéresse de trop près aux sciences profanes des Grecs, et plus généralement à tout ce qui n’est pas religion ou littérature. Malgré son jeune âge, Omar Khayyam est déjà un éminent filassouf, un bien plus gros gibier que ce malheureux Jaber.
Assurément, le balafré ne l’a pas reconnu puisqu’il se détourne de lui, se penche à nouveau sur le vieillard, désormais muet, le saisit par les cheveux, lui secoue la tête trois, quatre fois, fait mine de vouloir la fracasser contre le mur le plus proche, puis lâche subitement prise. Quoique brutal, le geste demeure retenu, comme si l’homme, tout en montrant sa détermination, hésitait à aller jusqu’à l’homicide. Khayyam choisit ce moment pour s’entremettre à nouveau.
— Laisse donc ce vieillard, c’est un veuf, un malade, un aliéné, ne vois-tu pas qu’il peut à peine remuer les lèvres ?
Le meneur se relève d’un bond, s’avance vers Khayyam, lui pointe le doigt jusque dans la barbe : Toi qui sembles si bien le connaître, qui es-tu donc ? tu n’es pas de Samarcande ! Personne ne t’a jamais vu dans cette ville !
Omar écarte la main de son interlocuteur avec condescendance, mais sans brusquerie, pour le tenir en respect sans lui fournir le prétexte d’une bagarre. L’homme recule d’un pas, mais insiste :
— Quel est ton nom, étranger ?
Khayyam hésite à se livrer, cherche un subterfuge, lève les yeux au ciel où un nuage léger vient de voiler le croissant de lune. Un silence, un soupir. S’oublier dans la contemplation, nommer une à une les étoiles, être loin, à l’abri des foules !
Déjà la bande l’entoure, quelques mains le frôlent, il se ressaisit.
— Je suis Omar, fils d’Ibrahim de Nichapour. Et toi, qui es-tu ?
Question de pure forme, l’homme n’a nullement l’intention de se présenter. Il est dans sa ville et c’est lui l’inquisiteur. Plus tard, Omar connaîtra son surnom, on l’appelle l’Étudiant-Balafré. Un gourdin à la main, une citation à la bouche, demain il fera trembler Samarcande. Pour l’heure, son influence ne s’exerce pas au-delà de ces jeunes qui l’entourent, attentifs au moindre mot de lui, au moindre signe.
Dans ses yeux, une lueur soudaine. Il se retourne vers ses acolytes. Puis triomphalement vers la foule. Il s’écrie :
— Par Dieu, comment ai-je pu ne pas reconnaître Omar, fils d’Ibrahim Khayyam de Nichapour ? Omar, l’étoile du Khorassan, le génie de la Perse et des deux Iraks, le prince des philosophes !
Il mime une profonde courbette, fait voltiger ses doigts des deux côtés de son turban, s’attirant immanquablement les gros rires des badauds.
— Comment ai-je pu ne pas reconnaître celui qui a composé ce robaï si plein de piété et de dévotion :
Tu viens de briser ma cruche de vin, Seigneur. Tu m’as barré la route du plaisir, Seigneur. Sur le sol Tu as répandu mon vin grenat.
Dieu me pardonne, serais-Tu ivre, Seigneur ?
Khayyam écoute, indigné, inquiet. Une telle provocation est un appel au meurtre, sur-le-champ. Sans perdre une seconde, il lance sa réponse à voix haute et claire, afin qu’aucune personne dans la foule ne se laisse abuser :
— Ce quatrain, je l’entends de ta bouche pour la première fois, inconnu. Mais voici un robaï que j’ai réellement composé :
Rien, ils ne savent rien, ne veulent rien savoir. Vois-tu ces ignorants, ils dominent le monde.
Si tu n’es pas des leurs, ils t’appellent incroyant. Néglige-les, Khayyam, suis ton propre chemin.
Omar a sans doute eu tort d’accompagner son « vois-tu » d’un geste méprisant en direction de ses adversaires. Des mains se tendent, le tirent par la robe qui commence à se déchirer. Il chancelle. Son dos heurte un genou, puis le plat d’une dalle. Écrasé sous la meute, il ne daigne pas se débattre, il est résigné à laisser dépecer son habit et mettre son corps en lambeaux, il s’abandonne déjà au mol engourdissement de la victime immolée, il ne sent rien, il n’entend rien, il est enfermé en lui-même, muraille aux nues et portails clos.
Et il contemple comme des intrus les dix hommes armés qui viennent interrompre le sacrifice. Ils arborent, sur leurs bonnets de feutre, l’insigne vert pâle des ahdath, la milice urbaine de Samarcande. Dès qu’ils les ont vus, les agresseurs se sont écartés de Khayyam ; mais, pour justifier leur conduite, ils se sont mis à hurler, prenant la foule à témoin :
— Alchimiste ! Alchimiste !
Aux yeux des autorités, être philosophe n’est pas un crime, pratiquer l’alchimie est passible de mort.
— Alchimiste ! Cet étranger est un alchimiste ! Mais le chef de patrouille n’a pas l’intention d’argumenter.
— Si cet homme est réellement un alchimiste, décide-t-il, c’est au grand juge Abou-Taher qu’il convient de le conduire.
Tandis que Jaber-le-Long, oublié de tous, rampe vers la taverne la plus proche et s’y faufile, se promettant de ne plus jamais s’aventurer au-dehors, Omar parvient à se relever sans le secours de quiconque. Il marche droit, en silence ; sa moue hautaine couvre comme d’un voile pudique ses vêtements en pièces et son visage en sang. Devant lui, des miliciens munis de torches ouvrent le passage. Derrière lui viennent ses agresseurs, puis le cortège des badauds.
Omar ne les voit pas, ne les entend pas. Pour lui, les rues sont désertes, la Terre est sans bruits, le ciel est sans nuages, et Samarcande est toujours ce lieu de rêve qu’il a découvert quelques jours plus tôt.
Il y est arrivé après trois semaines de route et, sans prendre le moindre repos, a décidé de suivre au geste près les conseils des voyageurs des temps passés. Montez, invitent-ils, sur la terrasse du Kuhandiz, la vieille citadelle, promenez amplement votre regard, vous ne rencontrerez qu’eaux et verdure, carrés fleuris et cyprès taillés par les plus subtils des jardiniers, en forme de bœufs, d’éléphants, de chameaux baraqués, de panthères qui s’affrontent et semblent prêtes à bondir. En effet, à l’intérieur même de l’enceinte, de la porte du Monastère, à l’ouest, jusqu’à la porte de la Chine, Omar n’a vu que vergers denses et ruisseaux vifs. Puis, çà et là, l’élancement d’un minaret de brique, une coupole ciselée d’ombre, la blancheur d’un mur de belvédère. Et, au bord d’une mare, couvée par les saules pleureurs, une baigneuse nue qui étalait sa chevelure au vent brûlant.
N’est-ce pas cette vision de paradis qu’a voulu évoquer le peintre anonyme qui, bien plus tard, a entrepris d’illustrer le manuscrit des Robaiyat ? N’est-ce pas celle-ci encore qu’Omar garde à l’esprit tandis qu’on le mène vers le quartier d’Asfizar où réside Abou-Taher, le cadi des cadis de Samarcande ? En lui-même, il ne cesse de répéter : « Je ne haïrai pas cette ville. Même si ma baigneuse n’est qu’un mirage. Même si la réalité a le visage du balafré. Même si cette nuit fraîche devait être pour moi la dernière. »
Dans le vaste divan du juge, les lointains chandeliers donnent à Khayyam un teint d’ivoire. Dès qu’il est entré, deux gardes d’un certain âge l’ont empoigné par les épaules comme s’il était un dangereux forcené. Et, dans cette posture, il attend près de la porte.
Assis à l’autre bout de la pièce, le cadi ne l’a pas remarqué, il achève de régler une affaire, discute avec les plaignants, raisonne l’un, réprimande l’autre. Une vieille querelle entre voisins, semble-t-il, des rancunes ressassées, des arguties dérisoires. Abou-Taher finit par manifester bruyamment sa lassitude, il ordonne aux deux chefs de famille de s’embrasser, là, devant lui, comme si jamais rien ne les avait séparés. L’un d’eux fait un pas, l’autre, un colosse au front étroit, se rebiffe. Le cadi le gifle à toute volée, faisant trembler l’assistance. Le géant contemple un moment ce personnage boulot, coléreux et frétillant, qui a dû se hisser pour l’atteindre, puis il baisse la tête, s’essuie la joue et s’exécute.
Ayant congédié tout ce monde, Abou-Taber fait signe aux miliciens de s’approcher. Ceux-ci débitent leur rapport, répondent à quelques questions, s’efforcent d’expliquer pourquoi ils ont laissé se former un tel attroupement dans les rues. C’est ensuite au tour du balafré de se justifier. Il se penche vers le cadi, qui semble le connaître de longue date, et s’engage dans un monologue animé. Abou-Taher l’écoute attentivement sans laisser deviner son sentiment. Puis, s’étant ménagé quelques instants de réflexion, il commande :
— Dites à la foule de se disperser. Que chacun retourne chez lui par le plus court chemin, et s’adressant aux agresseurs — vous tous rentrez également chez vous ! Rien ne sera décidé avant demain. Le prévenu restera ici cette nuit, mes gardes le surveilleront, et personne d’autre.
Surpris de se voir si vite invité à s’éclipser, le balafré esquisse une protestation mais se ravise aussitôt. Prudent, il ramasse les pans de sa robe et se retire avec une courbette.
Quand il se trouve face à Omar, avec pour seuls témoins ses propres hommes de confiance, Abou-Taher prononce cette énigmatique phrase d’accueil :
— Un honneur de recevoir en ce lieu l’illustre Omar Khayyam de Nichapour.
Ni ironique ni chaleureux, le cadi. Pas la moindre apparence d’émotion. Ton neutre, voix plate, turban en tulipe, sourcils en broussaille, barbe grise sans moustache, interminable regard scrutateur.
L’accueil est d’autant plus ambigu qu’Omar était là depuis une heure, debout et dépenaillé, livré à tous les yeux, aux sourires, aux murmures.
Après quelques secondes savamment distillées, Abou-Taher ajoute :
— Omar, tu n’es pas un inconnu à Samarcande. Malgré ton jeune âge, ta science est déjà proverbiale, tes prouesses se racontent dans les écoles. N’est-il pas vrai que tu as lu sept fois à Ispahan un volumineux ouvrage d’Ibn-Sina, et que, de retour à Nichapour, tu l’as reproduit mot à mot, de mémoire ?
Khayyam est flatté que son exploit, authentique, soit connu en Transoxiane, mais ses inquiétudes n’en sont pas balayées pour autant. La référence à Avicenne dans la bouche d’un cadi de rite chaféite n’a rien de rassurant ; d’ailleurs, il n’a toujours pas été invité à s’asseoir. Abou-Taher poursuit :
— Ce ne sont pas seulement tes exploits qui se transmettent de bouche en bouche, de bien curieux quatrains te sont attribués.
Le propos est mesuré, il n’accuse pas, il n’innocente guère, il n’interroge qu’indirectement. Omar estime le moment venu de rompre le silence :
— Le robaï que répète le balafré n’est pas de moi.
D’un revers de main impatient, le juge balaie la protestation. Pour la première fois, le ton est sévère :
— Peu importe que tu aies composé tel vers ou tel autre. On m’a rapporté des paroles d’une telle impiété que, de les citer, je me sentirais aussi coupable que celui qui les a proférées. Je ne cherche pas à te faire avouer, je ne cherche pas à t’infliger un châtiment. Ces accusations d’alchimie ne me sont entrées par une oreille que pour sortir de l’autre. Nous sommes seuls, nous sommes deux hommes de connaissance, et je veux seulement savoir la vérité.
Omar n’est nullement rassuré, il redoute un piège, il hésite à répondre. Déjà il se voit livré au bourreau pour être estropié, émasculé ou crucifié. Abou-Taber hausse la voix, il crie presque :
— Omar, fils d’Ibrahim, fabricant de tentes de Nichapour, sais-tu reconnaître un ami ?
Il y a dans cette phrase un accent de sincérité qui fouette Khayyam. « Reconnaître un ami ? » Il considère la question avec gravité, contemple le visage du cadi, examine ses rictus, les frémissements de sa barbe. Lentement, il se laisse gagner par la confiance. Ses traits se desserrent, se relâchent. Il se dégage de ses gardes qui, sur un geste du cadi, ne l’entravent plus. Puis il va s’asseoir, sans y avoir été invité. Le juge sourit avec bonhomie, mais reprend sans répit son interrogatoire :
— Es-tu le mécréant que certains décrivent ?
Plus qu’une question, c’est un cri de détresse que Khayyam ne déçoit pas :
— Je me méfie du zèle des dévots, mais jamais je n’ai dit que l’Un était deux.
— L’as-tu jamais pensé ?
— Jamais, Dieu m’est témoin.
— Pour moi, cela suffit. Pour le Créateur aussi, je crois. Mais pas pour la multitude. On guette tes paroles, tes menus gestes, les miens tout autant, ainsi que ceux des princes. On t’a entendu dire : « Je me rends parfois dans les mosquées où l’ombre est propice au sommeil »…
— Seul un homme en paix avec son Créateur pourrait trouver le sommeil dans un lieu de culte.
En dépit de la moue dubitative d’Abou-Taher, Omar s’enflamme et renchérit :
— Je ne suis pas de ceux dont la foi n’est que terreur du Jugement, dont la prière n’est que prosternation. Ma façon de prier ? Je contemple une rose, je compte les étoiles, je m’émerveille de la beauté de la création, de la perfection de son agencement, de l’homme, la plus belle œuvre du Créateur, de son cerveau assoiffé de connaissance, de son cœur assoiffé d’amour, de ses sens, tous ses sens, éveillés ou comblés.
Les yeux pensifs, le cadi se lève, vient s’asseoir à côté de Khayyam, pose sur son épaule une main paternelle. Les gardes échangent des regards ébahis.
— Écoute, mon jeune ami, le Très-Haut t’a donné ce qu’un fils d’Adam peut obtenir de plus précieux, l’intelligence, l’art de la parole, la santé, la beauté, le désir de savoir, de jouir de l’existence, l’admiration des hommes et, je le soupçonne, les soupirs des femmes. J’espère qu’Il ne t’a pas privé de la sagesse, la sagesse du silence, sans laquelle rien de tout cela ne peut être apprécié ni conservé.
— Me faudra-t-il attendre d’être vieux pour exprimer ce que je pense ?
— Le jour où tu pourras exprimer tout ce que tu penses, les descendants de tes descendants auront eu le temps de vieillir. Nous sommes à l’âge du secret et de la peur, tu dois avoir deux visages, montrer l’un à la foule, l’autre à toi-même et à ton Créateur. Si tu veux garder tes yeux, tes oreilles et ta langue, oublie que tu as des yeux, des oreilles et une langue.
Le cadi se tait, son silence est abrupt. Non de ces silences qui appellent les mots de l’autre, mais de ces silences qui grondent et emplissent l’espace. Omar attend, le regard à terre, laissant le cadi choisir parmi les mots qui se bousculent dans sa tête.
Mais Abou-Taher respire, profondément, et intime à ses hommes un ordre sec. Ils s’éloignent. Dès qu’ils ont refermé la porte, il se dirige vers un coin du divan, soulève un pan de tapisserie, puis le couvercle d’un coffre en bois damassé. Il en retire un livre qu’il offre à Omar d’un geste cérémonieux. Adouci, il est vrai, d’un sourire protecteur.
Or, ce livre, c’est celui-là même que moi, Benjamin 0. Lesage, j’allais un jour tenir dans mes propres mains. Au toucher, il a toujours été semblable, je suppose. Un cuir épais, rêche, des renfoncements en queue de paon, des bords de feuille irréguliers, effrités. Mais lorsque Khayyam l’ouvre, en cette inoubliable nuit d’été, il ne contemple que deux cent cinquante-six pages vierges, ni poèmes encore, ni peintures, ni commentaires en marge, ni enluminures.
Pour masquer son émotion, Abou-Taher prend un ton camelot
— C’est du kaghez chinois, le meilleur papier qui ait jamais été produit par les ateliers de Samarcande. Un juif du quartier de Maturid l’a fabriqué à mon intention, selon une antique recette, entièrement à base de mûrier blanc. Tâte-le, il est de la même sève que la soie.
Il s’éclaircit la gorge avant de s’expliquer
— J’avais un frère, de dix ans mon aîné, il avait ton âge quand il est mort. Écartelé, dans la ville de Balkh, pour avoir composé un poème qui avait déplu au souverain du moment. On l’a accusé de couver une hérésie, je ne sais si c’était vrai, mais c’est à mon frère que j’en ai voulu d’avoir joué sa vie sur un poème, un misérable poème à peine plus long qu’un robaï.
Sa voix trébuche, se relève essoufflée :
— Garde ce livre. Chaque fois qu’un vers prendra forme dans ton esprit, qu’il s’approchera de tes lèvres, cherchant à sortir, refoule-le sans ménagement, écris-le plutôt sur ces feuilles qui resteront au secret. Et, en écrivant, pense à Abou-Taher.
Le cadi savait-il que par ce geste, par ces paroles, il donnait naissance à l’un des secrets les mieux tenus de l’histoire des lettres ? qu’il faudrait attendre huit siècles avant que le monde ne découvre la sublime poésie d’Omar Khayyam, avant que ses Robaiyat ne soient vénérés comme l’une des œuvres les plus originales de tous les temps, avant que ne soit enfin connu l’étrange destin du manuscrit de Samarcande ?
Cette nuit-là, Omar a vainement cherché le sommeil dans un belvédère, un pavillon de bois sur une colline chauve, au milieu du vaste jardin d’Abou-Taher. Près de lui, sur une table basse, calame et encrier, une lampe éteinte, et son livre ouvert à la première page, demeurée blanche.
Au petit matin, une vision : une belle esclave lui apporte un plateau de melons découpés, un habit neuf, une écharpe de turban en soie de Zandane. Et un message chuchoté :
— Le maître t’attend après la prière de l’aube. Le salon est déjà comble, plaignants, quémandeurs, courtisans, familiers, visiteurs de toute condition et, parmi eux, l’Etudiant-Balafré, sans doute venu aux nouvelles. Dès qu’Omar franchit la porte, la voix du cadi braque sur lui regards et murmures :
— Bienvenue à l’imam Omar Khayyam, l’homme que nul n’égale dans la connaissance de la tradition du Prophète, la référence que nul ne conteste, la voix que nul ne contredit.
L’un après l’autre, les visiteurs se lèvent, esquissent une courbette, marmonnent quelque formule, avant de se rasseoir. D’un œil furtif, Omar observe le balafré, qui semble s’étouffer dans son coin, réfugié néanmoins dans une grimace timidement moqueuse.
Le plus cérémonieusement du monde, Abou-Taher prie Omar de prendre place à sa droite, contraignant ses voisins à s’écarter avec empressement. Puis il enchaîne :
— Notre éminent visiteur a eu une mésaventure, hier soir. Lui qui est honoré dans le Khorassan, le Fars et le Mazandaran, lui que chaque cité souhaite accueillir dans ses murs, que chaque prince espère attirer vers sa cour, il a été molesté, hier, dans les rues de Samarcande !
Des exclamations indignées s’élèvent, suivies d’un brouhaha que le cadi laisse monter quelque peu avant de l’apaiser d’un geste et de poursuivre :
— Plus grave encore, une émeute a failli éclater dans le bazar. Une émeute, à la veille de la visite de notre vénéré souverain Nasr Khan, Soleil de la Royauté, qui doit arriver ce matin même de Boukhara, si Dieu le permet ! Je n’ose imaginer dans quelle détresse nous serions aujourd’hui si la foule n’avait pu être contenue et dispersée. Je vous le dis, bien des têtes seraient, en train de vaciller sur les épaules !
Il s’interrompt pour reprendre son souffle, pour ménager son effet, surtout, et laisser la crainte s’insinuer dans les cœurs.
— Fort heureusement, l’un de mes anciens élèves, ici présent, a reconnu notre éminent visiteur, et il est venu m’en avertir.
Du doigt, il désigne l’Étudiant-Balafré et l’invite à se lever :
— Comment as-tu reconnu l’imam Omar ?
En guise de réponse, quelques syllabes balbutiées.
— Plus haut ! Notre vieil oncle ici ne t’entend pas ! hurle le cadi, désignant une vénérable barbe blanche à sa gauche.
— J’ai reconnu l’éminent visiteur grâce à son éloquence, énonce péniblement le balafré, et je l’ai interrogé sur son identité avant de l’emmener chez notre cadi.
— Tu as bien agi. Si l’émeute s’était poursuivie, le sang aurait coulé. Viens donc t’asseoir près de notre invité, tu l’as mérité.
Tandis que le balafré s’approche, d’un air faussement soumis, Abou-Taher glisse à l’oreille d’Omar :
— S’il n’est pas devenu ton ami, du moins ne pourra-t-il plus s’en prendre à toi en public.
À voix haute, il poursuit :
— Puis-je espérer qu’en dépit de tout ce qu’il a enduré, khwajé Omar ne gardera pas un trop mauvais souvenir de Samarcande ?
— Ce qui s’est passé hier soir, répond Khayyam, est déjà oublié pour moi. Et lorsque je penserai, plus tard, à cette ville, c’est une tout autre image que je garderai à l’esprit, l’image d’un homme merveilleux. Je ne parle pas d’Abou-Taher. Le plus bel éloge que l’on puisse faire à un cadi, ce n’est pas de vanter ses qualités, mais la droiture de ceux dont il a la charge. Or, le jour de mon arrivée, ma mule avait gravi péniblement la dernière côte qui mène à la porte de Kish, et moi-même avais à peine mis pied à terre, qu’un homme m’a abordé.
— Bienvenue dans cette ville, m’a-t-il dit, y as-tu des parents, des amis ?
« Je répondis que non, sans m’arrêter, craignant d’avoir affaire à quelque escroc, tout au moins à un quémandeur ou à un importun. Mais l’homme reprit :
— Ne te méfie pas de mon insistance, noble visiteur. C’est mon maître qui m’a ordonné de me poster en ce lieu, à l’affût de tout voyageur qui se présenterait, pour lui offrir l’hospitalité.
« L’homme semblait de condition modeste, mais vêtu d’habits propres et n’ignorant pas les manières des gens de respect. Je le suivis. À quelques pas de là, il me fit entrer par une lourde porte, je traversai un couloir voûté, pour me retrouver dans la cour d’un caravansérail, avec un puits au milieu, des gens et des bêtes qui s’affairaient, et tout autour, sur deux étages, des chambres pour les voyageurs. L’homme dit :
— Tu pourras rester ici le temps que tu voudras, une nuit ou une saison, tu y trouveras couche et nourriture, et fourrage pour ta mule.
« Quand je lui demandai le prix à payer, il s’en offusqua.
— Tu es ici l’invité de mon maître.
— Et où se trouve cet hôte si généreux, que je puisse lui adresser mes remerciements ?
— Mon maître est mort depuis sept ans déjà, me laissant une somme d’argent que je dois dépenser en totalité pour honorer les visiteurs de Samarcande.
_ Et comment s’appelait ce maître, que je puisse au moins raconter ses bienfaits ?
— Seul le Très-Haut mérite ta gratitude, remercie-Le, Il saura par les bienfaits de quel homme grâce Lui est rendue.
« Et c’est ainsi que, pendant plusieurs jours, je suis resté chez cet homme. Je sortais et revenais, j’y trouvais toujours des plats garnis de mets délicieux, et ma monture y était mieux soignée que si je m’en occupais moi-même.
Omar a regardé l’assistance, cherchant quelque réaction. Mais son récit n’a éveillé aucun éclair sur les lèvres, aucune question dans les yeux. Devinant sa perplexité, le cadi lui explique :
— Bien des villes prétendent qu’elles sont les plus hospitalières de toutes les terres d’islam, mais seuls les habitants de Samarcande méritent pareil titre.
À ma connaissance, jamais aucun voyageur n’a eu à payer pour se loger ou pour se nourrir, je connais des familles entières qui se sont ruinées pour honorer les visiteurs ou les nécessiteux. Pourtant, jamais tu ne les entendras en tirer gloire ou vantardise. Les fontaines que tu as pu observer à tous les coins de rue, constamment remplies d’eau fraîche pour désaltérer les passants, il y en a plus de deux mille dans cette ville, faites de terre cuite, de cuivre ou de porcelaine, et toutes offertes par les gens de Samarcande ; crois-tu qu’un seul homme y graverait son nom pour s’attirer des remerciements ?
— Je l’admets, nulle part je n’ai rencontré pareille générosité. Me permettriez-vous cependant de poser une question qui me hante l’esprit ?
Le cadi lui prend la parole :
— Je sais ce que tu vas demander : comment des gens qui placent si haut les vertus de l’hospitalité peuvent-ils se rendre coupables de violences contre un visiteur comme toi ?
— Ou contre un malheureux vieillard comme Jaber-le-Long.
— La réponse, je vais te la donner, elle tient en un seul mot : la peur. Toute violence, ici, est fille de la peur. Notre foi est assaillie de toutes parts, par les Karmates de Bahrein, les imamiens de Kom, qui attendent l’heure de la revanche, les soixante-douze sectes, les Rourn de Constantinople, les infidèles de toutes dénominations, et surtout les Ismaéliens d’Égypte, dont les adeptes sont foule jusqu’en plein cœur de Baghdad, et même ici à Samarcande. N’oublie jamais ce que sont nos villes d’islam, La Mecque, Médine, Ispahan, Baghdad, Damas, Boukhara, Merv, Le Caire, Samarcande : rien que des oasis qu’un moment d’abandon ramènerait au désert. Constamment à la merci d’un vent de sable !
Par une fenêtre sur sa gauche, le cadi a évalué d’un œil expert la trajectoire du soleil. Il s’est levé.
— Il est temps d’aller à la rencontre de notre souverain, dit-il.
Il tape des mains.
— Qu’on nous apporte quelque chose pour la route !
Car c’est son habitude de se munir de raisins secs qu’il grignote en chemin, une habitude que ses familiers et ses visiteurs imitent. D’où l’immense plateau de cuivre qu’on lui apporte, surmonté d’une petite montagne de ces gâteries blondes, où chacun puise de quoi se bourrer les poches.
Quand arrive son tour, l’Étudiant-Balafré se saisit d’une pincée qu’il tend à Khayyam avec ces mots :
— Tu aurais sans doute préféré que je t’offre le raisin sous forme de vin.
Il n’a pas parlé à voix si haute, mais, comme par enchantement, toute l’assistance s’est tue, retenant sa respiration, dressant l’oreille, observant les lèvres d’Omar. Qui laisse tomber :
— Quand on veut boire du vin, on choisit avec soin son échanson et son compagnon de plaisir.
La voix du balafré s’élève quelque peu :
— Pour ma part, je n’en boirai pas la moindre goutte, je tiens à avoir une place au paradis. Tu ne sembles pas désireux de m’y rejoindre.
— L’éternité entière en compagnie d’ulémas sentencieux ? Non, merci, Dieu nous a promis autre chose.
L’échange s’est arrêté là, Omar a pressé le pas pour rejoindre le cadi qui l’appelle.
— Il faut que les gens de la ville te voient chevaucher à mes côtés, cela balaiera les impressions d’hier soir.
Dans la foule amassée aux abords de la résidence, Omar croit reconnaître sa voleuse d’amandes, dissimulée à l’ombre d’un poirier. Il ralentit, la cherche des yeux. Mais Abou-Taher le harcèle :
— Plus vite, malheur à tes os si le khan arrivait avant nous.
Les astrologues l’ont proclamé depuis l’aube des temps, et ils n’ont pas menti : quatre villes sont nées sous le signe de la révolte, Samarcande, La Mecque, Damas et Palerme ! Jamais elles n’ont été soumises à leurs gouvernants, si ce n’est par la force, jamais elles ne suivent le droit chemin, s’il n’est tracé par le glaive. C’est par le glaive que le Prophète a réduit l’arrogance des Mecquois, c’est par le glaive que je réduirai l’arrogance des gens de Samarcande !
Nasr Khan, maître de la Transoxiane, gesticule, debout devant son trône, géant cuivré ruisselant de broderies ; sa voix fait trembler familiers et visiteurs, ses yeux cherchent dans l’assistance une victime, une lèvre qui oserait frémir, un regard insuffisamment contrit, le souvenir de quelque traîtrise. Mais, d’instinct, chacun se glisse derrière son voisin, laisse s’affaisser son dos, son cou, ses épaules, on attend que l’orage passe.
N’ayant pas trouvé proie à ses griffes, Nasr Khan saisit à pleines mains ses robes d’apparat, les ôte l’une après l’autre, les projette, rageur, sur le sol, les foule aux pieds en hurlant, sonores dans son dialecte turco-mongol de Kashgar, des chapelets d’injures. Selon la coutume, les souverains portent, superposées, trois, quatre, parfois sept robes brodées dont ils se défont au cours de la journée, les déposant avec solennité sur le dos de ceux qu’ils entendent honorer. En agissant comme il vient de le faire, Nasr Khan a manifesté son intention de ne gratifier, ce jour-là, aucun de ses nombreux visiteurs.
Ce devait être pourtant une journée de festivités, comme à chaque visite du souverain à Samarcande, mais la joie s’est éteinte dès les premières minutes. Après avoir escaladé la route dallée qui monte de la rivière Siab, le khan a effectué son entrée solennelle par la porte de Boukhara, située au nord de la ville. Il souriait de toute sa face, ses petits yeux semblaient plus enfoncés, plus bridés que jamais, ses pommettes rayonnaient des reflets ambre du soleil. Et puis, soudain, son humeur a basculé. Il s’est approché des quelque deux cents notables rassemblés autour du cadi Abou-Taher, a dirigé sur le groupe auquel s’était mêlé Omar Khayyam un regard précis, inquiet, comme soupçonneux. N’ayant, semble-t-il, pas aperçu ceux qu’il cherchait, il a cabré brusquement sa monture, tiré sec sur la bride et s’est éloigné en grommelant des mots inaudibles. Raide sur sa jument noire, il n’a plus souri, ni esquissé la moindre réponse aux ovations répétées des milliers de citadins agglutinés depuis l’aube pour saluer son passage ; certains agitaient au vent le texte d’une requête, rédigé par quelque écrivain publie. En vain. Nul n’osa le présenter au souverain, on s’adressait plutôt au chambellan, qui se penchait chaque fois pour recueillir les feuilles, avec toujours aux lèvres une vague promesse de donner suite.
Précédé de quatre cavaliers levant haut les étendards bruns de la dynastie, suivi à pied par un esclave au torse nu qui hissait un immense parasol, le khan traversa sans s’arrêter les grandes artères bordées de mûriers tortueux, évita les bazars, longea les principaux canaux d’irrigation qu’on appelle les ariks, jusqu’au quartier d’Asfizar. C’est là qu’il s’était fait aménager un palais provisoire, à deux pas de la résidence d’Abou-Taher. Par le passé, les souverains demeuraient à l’intérieur de la citadelle, mais, des combats récents l’ayant laissée dans un état d’extrême délabrement, il avait fallu l’abandonner. Désormais, seule la garnison turque y dressait parfois ses yourtes.
Ayant constaté l’humeur peu amène du souverain, Omar avait hésité à se rendre au palais pour lui présenter ses hommages, mais le cadi l’y avait contraint, dans l’espoir sans doute que la présence de son éminent ami pourrait fournir une salutaire diversion. En chemin, Abou-Taher s’était fait un devoir d’éclairer Khayyam sur ce qui venait de se produire : les dignitaires religieux de la ville avaient décidé de bouder la cérémonie d’accueil, ils reprochaient au khan d’avoir fait incendier jusqu’au sol la Grande Mosquée de Boukhara où des opposants en armes s’étaient retranchés.
— Entre le souverain et les hommes de religion, explique le cadi, la guerre est ininterrompue, parfois ouverte, sanglante, le plus souvent sourde et insidieuse.
On racontait même que les ulémas auraient noué des contacts avec nombre d’officiers exaspérés par le comportement du prince. Ses aïeux, disait-on, prenaient leur repas avec la troupe, ils ne perdaient aucune occasion de rappeler que leur pouvoir reposait sur la bravoure des guerriers de leur peuple. Mais, d’une génération à l’autre, les khans turcs avaient acquis les fâcheuses manies des monarques persans. Ils se considéraient comme des demi-dieux, s’entourant d’un cérémonial de plus en plus complexe, incompréhensible et même humiliant pour leurs officiers. Nombre de ceux-ci avaient donc pris langue avec les chefs religieux. Non sans plaisir, ils les écoutaient vilipender Nasr, l’accuser de s’être écarté des voies de l’islam. Pour intimider les militaires, le souverain réagissait avec une extrême fermeté contre les ulémas. Son père, un homme pieux pourtant, n’avait-il pas inauguré son règne en tranchant une tête abondamment enturbannée ?
Abou-Taher est, en cette année 1072, l’un des rares dignitaires religieux à garder un rapport étroit avec le prince, il lui rend souvent visite dans la citadelle de Boukhara, sa principale résidence, il l’accueille avec solennité chaque fois qu’il s’arrête à Samarcande. Certains ulémas voient d’un mauvais œil son attitude conciliante, mais la plupart apprécient la présence de cet intermédiaire entre eux et le monarque.
Une fois de plus, habilement, le cadi va jouer ce rôle de conciliateur, évitant de contredire Nasr, profitant de la moindre éclaircie de son humeur pour l’amener à de meilleurs sentiments. Il attend, laisse couler les minutes difficiles, et quand le souverain a repris place sur le trône, quand il l’a vu les reins enfin bien calés contre un coussin moelleux, il entreprend une subtile, une imperceptible reprise en main qu’Omar observe avec soulagement. Sur un signe du cadi, le chambellan a fait venir une jeune esclave qui s’en va ramasser les robes abandonnées sur le sol comme des cadavres après la bataille. D’emblée, l’air est devenu moins irrespirable, on se dégourdit discrètement les membres, certains se hasardent à chuchoter quelques mots à l’oreille la plus proche.
Alors, s’avançant vers l’espace dégagé au centre de la pièce, le cadi se met face au monarque, baisse la tête et ne dit mot. Tant et si bien qu’après une longue minute de silence, lorsque Nasr finit par lancer, avec une vigueur teintée de lassitude : « Va dire à tous les ulémas de cette ville de venir dès l’aube se prosterner à mes pieds ; la tête qui ne se courbera pas sera tranchée ; et que nul n’essaie de fuir, car aucune terre n’est à l’abri de ma colère », chacun comprend que la tempête est passée, qu’une solution est en vue, et qu’il suffit que les religieux s’amendent pour que le monarque renonce à sévir.
Aussi, le lendemain, lorsque Omar accompagne de nouveau le cadi à la cour, l’atmosphère est méconnaissable. Nasr est assis sur le trône, une espèce de lit-divan surélevé couvert d’un tapis sombre, auprès duquel un esclave tient un plat de pétales de roses confits. Le souverain en choisit un, le pose sur sa langue, le laisse fondre contre son palais, avant de tendre nonchalamment la main vers un autre esclave qui lui asperge les doigts d’eau parfumée et les essuie avec empressement. Le rituel se répète vingt, trente fois, tandis que les délégations défilent. Elles représentent les quartiers de la ville, notamment Asfizar, Panjkhin, Zagrimaéh, Maturid, les corporations des bazars et celles des métiers, chaudronniers, papetiers, sériciculteurs ou porteurs d’eau, ainsi que les communautés protégées, juifs, guèbres et chrétiens nestoriens.
Tous commencent par baiser le sol, puis ils se relèvent, saluent à nouveau d’une courbette prolongée, jusqu’à ce que le monarque leur fasse signe de se redresser. Alors leur porte-parole prononce quelques phrases, puis ils se retirent à reculons ; il est en effet interdit de tourner le dos au souverain avant d’avoir quitté la pièce. Une curieuse pratique. A-t-elle été introduite par un monarque trop soucieux de sa respectabilité ? par un visiteur particulièrement méfiant ?
Viennent ensuite les dignitaires religieux, attendus avec curiosité, avec appréhension aussi. Ils sont plus d’une vingtaine. Abou-Taher n’a eu aucun mal à les convaincre de venir. Dès lors qu’ils ont amplement manifesté leurs ressentiments, persévérer dans cette voie serait une recherche du martyre, ce qu’aucun d’eux ne désire.
Les voilà donc qui se présentent devant le trône, se courbent aussi bas que possible, chacun selon son âge, ses articulations, attendant un signe du prince pour se redresser. Mais le signe ne vient pas. Dix minutes passent. Puis vingt. Les plus jeunes eux-mêmes ne peuvent rester indéfiniment dans une posture aussi inconfortable. Pourtant que faire ? se redresser sans y avoir été autorisé serait se désigner à la vindicte du monarque. L’un après l’autre, ils tombent à genoux, attitude tout aussi respectueuse et moins épuisante. C’est seulement lorsque la dernière rotule a touché terre que le souverain leur fait signe de se relever et de se retirer sans discours. Nul ne s’étonne de la tournure des événements, c’est le prix à payer, c’est dans l’ordre des choses du royaume.
Des officiers turcs, des groupes de notables, se sont approchés ensuite, ainsi que quelques dihkans, hobereaux des villages voisins ; ils baisent le pied du souverain, sa main, son épaule, chacun selon son rang. Puis un poète s’avance, récite une pompeuse élégie à la gloire du monarque qui, très vite, s’en montre ostensiblement ennuyé. D’un geste il l’a interrompu, a fait signe au chambellan de se pencher, lui a intimé l’ordre qu’il doit transmettre :
— Notre maître fait savoir aux poètes ici présents qu’il en a assez d’entendre répéter toujours les mêmes thèmes, il ne veut plus être comparé ni à un lion, ni à un aigle, et encore moins au soleil. Que ceux qui n’ont rien d’autre à dire s’en aillent.
Les propos du chambellan sont suivis de murmures, de gloussements, tout un tumulte se fait parmi les quelque vingt poètes qui attendaient leur tour, certains font même deux pas en arrière, avant de s’éclipser discrètement. Seule une femme sort du rang et s’approche d’un pas ferme. Interrogé du regard par Omar, le cadi chuchote :
— Une poétesse de Boukhara, elle se fait appeler Djahane. Djahane, comme le vaste monde. C’est une jeune veuve aux amours remuantes.
Le ton est réprobateur, mais l’intérêt d’Omar n’en est que plus aiguisé, son regard est indétournable. Djahane a déjà soulevé le bas de son voile, découvrant des lèvres sans fard ; elle déclame un poème agréablement tourné dans lequel, chose étrange, on ne mentionne pas une seule fois le nom du khan. Non, on y fait subtilement l’éloge du fleuve Soghd, qui dispense ses bienfaits à Samarcande autant qu’à Boukhara et va se perdre dans le désert, aucune mer n’étant digne de recevoir son eau.
— Tu as bien parlé, que ta bouche s’emplisse d’or, dit Nasr, reprenant la formule qui lui est habituelle. La poétesse s’est penchée sur un vaste plateau rempli de dinars d’or, elle commence à introduire les pièces une à une dans sa bouche, tandis que l’assistance en compte le nombre à voix haute. Quand Djahane réprime un hoquet, manquant de s’étrangler, la cour entière, monarque en tête, part d’un rire franc. Le chambellan a fait signe à la poétesse de revenir à sa place ; on a compté quarante-six dinars.
Seul Khayyam ne rit pas. Les yeux fixés sur Djahane, il cherche le sentiment qu’il éprouve à son égard ; sa poésie est si pure, son éloquence digne, sa démarche courageuse, et pourtant la voilà gavée de métal jaunâtre, livrée à cette humiliante récompense. Avant de rabattre son voile, elle l’a soulevé davantage, libérant un regard qu’Omar recueille, aspire, voudrait retenir. Instant indétectable pour la foule, éternité pour l’amant. Le temps a deux visages, se dit Khayyam, il a deux dimensions, la longueur est au rythme du soleil, l’épaisseur au rythme des passions.
Ce moment béni entre tous, le cadi l’a interrompu ; il tapote le bras de Khayyam qui se retourne. Trop tard, la femme s’en est allée, elle n’est déjà plus que voiles.
Abou-Taher veut présenter son ami au khan, il y met les formes :
— Votre auguste toit abrite en ce jour le plus grand savant du Khorassan, Omar Khayyam, pour lui les plantes n’ont pas de secret, les étoiles n’ont pas de mystère.
Ce n’est pas un hasard si le cadi a distingué parmi les nombreuses disciplines où excelle Omar la médecine et l’astrologie, elles ont toujours eu les faveurs des princes, la première pour s’efforcer de préserver leur santé et leur vie, la seconde pour vouloir préserver leur fortune.
Le prince se montre réjoui, se dit honoré. Mais, n’étant pas d’humeur à engager une conversation savante, et se trompant apparemment sur les intentions du visiteur, il juge opportun de réitérer sa formule favorite
— Que sa bouche s’emplisse d’or ! Omar est interloqué, il réprime un haut-le-cœur. Abou-Taher s’en aperçoit et s’en inquiète. Craignant qu’un refus n’offense le souverain, il a posé sur son ami un regard lourd, insistant, il le pousse par l’épaule. En vain. La décision de Khayyam est prise :
— Que Sa Grandeur daigne m’excuser, je suis en période de jeûne et ne puis rien mettre en bouche.
— Pourtant le mois du jeûne est terminé depuis trois semaines, si je ne me trompe !
— À l’époque du ramadan, j’étais en voyage, de Nichapour à Samarcande, il m’a donc fallu suspendre le jeûne en faisant vœu de rattraper plus tard les journées perdues.
Le cadi s’effraie, l’assistance s’agite, le visage du souverain est illisible. Il choisit d’interroger Abou-Taher :
— Toi qui es au fait de toutes les minuties de la foi, peux-tu me dire si, en introduisant des pièces d’or dans sa bouche et en les retirant aussitôt, khwajé Omar rompt le jeûne. Le cadi adopte le ton le plus neutre :
— À strictement parler, tout ce qui entre par la bouche peut constituer une rupture de jeûne. Et il est arrivé qu’une pièce soit avalée par erreur. Nasr admet l’argument, mais il n’en est pas satisfait, il interroge Omar :
— M’as-tu donné la vraie raison de ton refus ?
Khayyam a un moment d’hésitation, puis il dit :
— Ce n’est pas la seule raison.
— Parle, dit le khan, tu n’as rien à craindre de moi.
Alors Omar prononce ces vers :
Est-ce la pauvreté qui m’a conduit vers toi ?
Nul n’est pauvre s’il sait garder ses désirs simples. Je n’attends rien de toi, sinon d’être honoré,
Si tu sais honorer un homme droit et libre.
— Dieu assombrisse tes jours, Khayyam !, murmure Abou-Taher comme pour lui-même.
Il n’en pense pas un mot, mais sa peur est réelle. Il a encore aux oreilles l’écho d’une trop récente colère, il n’est pas sûr de pouvoir, cette fois encore, dompter la bête. Le khan est demeuré silencieux, immobile, comme figé dans une insondable délibération ; ses proches attendent sa première parole comme un verdict, quelques courtisans préfèrent sortir avant la tempête.
Omar a profité du désarroi général pour chercher des yeux Djahane ; elle est adossée à une colonne, le visage enfoui dans ses mains. Serait-ce pour lui qu’elle aussi tremble ?
Enfin le khan se lève. Il marche résolument vers Omar, lui donne une vigoureuse accolade, le prend par la main et l’entraîne avec lui.
« Le maître de la Transoxiane, rapportent les chroniqueurs, avait acquis une telle estime pour Omar Khayyam qu’il l’invitait à s’asseoir près de lui sur le trône. »
— Alors te voilà ami du khan, lance Abou-Taher dès qu’ils ont quitté le palais.
Sa jovialité est à la mesure de l’angoisse qui a desséché sa gorge, mais Khayyam répond fraîchement :
— Aurais-tu oublié le proverbe qui dit — « La mer ne connaît point de voisins, le prince ne connaît point d’amis » ?
— Ne méprise pas la porte qui s’ouvre, ta carrière me paraît tracée à la cour !
— La vie de cour n’est pas pour moi ; mon seul rêve, ma seule ambition est d’avoir un jour un observatoire, avec un jardin de roses, et de contempler éperdument le ciel, une coupe à la main, une belle femme a mes côtés.
— Belle comme cette poétesse ? ricane Abou-Taher. Omar n’a plus qu’elle à l’esprit, mais il se tait. Il craint que le moindre mot échappé ne le trahisse. Se sentant quelque peu frivole, le cadi change de ton et de sujet :
— J’ai une faveur à te demander !
— C’est toi qui me combles de tes faveurs.
— Admettons ! concède prestement Abou-Taher. Disons que je voudrais quelque chose en échange.
Ils sont arrivés devant le portail de sa résidence ; il l’invite à poursuivre leur conversation autour d’une table garnie.
— J’ai conçu un projet pour toi, un projet de livre.
Oublions un moment tes robaiyat. Pour moi, ce ne sont là qu’inévitables caprices du génie. Les vrais domaines où tu excelles sont la médecine, l’astrologie, les mathématiques, la physique, la métaphysique. Suis-je dans l’erreur si je dis que depuis la mort d’Ibn-Sina nul ne les connaît mieux que toi ?
Khayyam ne dit mot. Abou-Taher poursuit :
— C’est dans ces domaines de la connaissance que j’attends de toi le livre ultime, et ce livre, je veux que tu me le dédies.
— Je ne pense pas qu’il y ait de livre ultime dans ces domaines, et c’est bien pour cela que jusqu’à présent je me suis contenté de lire, d’apprendre, sans rien écrire moi-même.
— Explique-toi !
— Considérons les Anciens, les Grecs, les Indiens, les musulmans qui m’ont précédé, ils ont écrit abondamment dans toutes ces disciplines. Si je répète ce qu’ils ont dit, mon travail est superflu ; si je les contredis, comme je suis constamment tenté de le faire, d’autres viendront après moi pour me contredire. Que restera-t-il demain des écrits des savants ? Seulement le mal qu’ils ont dit de ceux qui les ont précédés. On se souvient de ce qu’ils ont détruit dans la théorie des autres, mais ce qu’ils échafaudent eux-mêmes sera immanquablement détruit, ridiculisé même par ceux qui viendront après. Telle est la loi de la science ; la poésie ne connaît pas pareille loi, elle ne nie jamais ce qui l’a précédée et n’est jamais niée par ce qui la suit, elle traverse les siècles en toute quiétude. C’est pour cela que j’écris mes robaiyat. Sais-tu ce qui me fascine dans les sciences ? C’est que j’y trouve la poésie suprême : avec les mathématiques, le grisant vertige des nombres ; avec l’astronomie, l’énigmatique murmure de l’univers. Mais, de grâce, qu’on ne me parle pas de vérité !
Il s’est tu un instant, mais déjà il reprend :
— Il m’est arrivé de me promener dans les environs de Samarcande, j’y ai vu des ruines avec des inscriptions que nul ne sait plus déchiffrer, et je me suis demandé : que reste-t-il de la ville qui s’élevait ici jadis ? Ne parlons pas des hommes, ce sont les plus éphémères des créatures, mais que reste-t-il de leur civilisation ? Quel royaume a subsisté, quelle science, quelle loi, quelle vérité ? Rien. J’ai eu beau fouiller dans ces ruines, je n’ai pu découvrir qu’un visage gravé sur un tesson de poterie et un fragment de peinture sur un Mur. Voilà ce que seront mes misérables poèmes dans Mille ans, des tessons, des fragments, des débris d’un Monde à jamais enterré. Ce qui reste d’une cité, c’est le regard détaché qu’aura posé sur elle un poète à moitié ivre.
— Je comprends tes paroles, balbutie Abou-Taher, passablement déboussolé. Pourtant tu ne voudrais pas dédier à un cadi chaféite des poèmes qui sentent le vin !
De fait, Omar saura se montrer conciliant et plein de gratitude, il mettra de l’eau dans son vin, si l’on peut dire. Pendant les mois qui suivent, il entreprend la rédaction d’un fort sérieux ouvrage consacré aux équations cubiques. Pour représenter l’inconnue dans ce traité d’algèbre, Khayyam utilise le terme arabe chay, qui signifie « chose » ; ce mot, orthographié Xay dans les ouvrages scientifiques espagnols, a été progressivement remplacé par sa première lettre, x, devenue symbole universel de l’inconnue.
Achevé à Samarcande, l’ouvrage de Khayyam est dédié à son protecteur : « Nous sommes les victimes d’un âge où les hommes de science sont discrédités, et, très peu d’entre eux ont la possibilité de s’adonner à une véritable recherche… Le peu de connaissance qu’ont les savants d’aujourd’hui est consacré à la poursuite de fins matérielles… J’avais donc désespéré de trouver en ce monde un homme qui soit intéressé aussi bien à la science qu’aux choses du monde, et qui soit sincèrement préoccupé par le sort du genre humain, jusqu’à ce que Dieu m’ait accordé la grâce de rencontrer le grand cadi, l’imam Abou-Taher. Ses faveurs m’ont permis de m’adonner à ces travaux. »
Quand il revient, cette nuit-là, vers le belvédère qui lui sert désormais de maison, Khayyam a omis d’emporter une lampe, se disant qu’il est trop tard pour lire ou écrire. Pourtant, son chemin n’est guère éclairé par la lune, frêle croissant en cette fin du mois de chawwal. Dès qu’il s’est éloigné de la villa du cadi, il n’avance plus qu’à tâtons, trébuche plus d’une fois, s’accroche aux buissons, reçoit en plein visage l’âpre caresse d’un saule pleureur.
À peine a-t-il atteint sa chambre, une voix, un doux reproche :
— Je t’attendais plus tôt.
Est-ce d’avoir tant pensé à cette femme qu’il croit maintenant l’entendre ? Debout devant la porte lentement refermée, il cherche des yeux une silhouette. En vain. Seule la voix lui parvient à nouveau, audible mais brumeuse.
— Tu gardes le silence, tu refuses de croire qu’une femme ait osé violer ainsi ta chambre. Au palais, nos regards se sont croisés, une lueur les a traversés, mais le khan était là, et le cadi, et l’ensemble de la cour, et ton regard a fui. Comme tant d’hommes, tu as choisi de ne pas t’arrêter. À quoi bon braver le sort, à quoi bon t’attirer le courroux du prince pour une simple femme, une veuve qui ne t’apporterait en guise de dot qu’une langue acérée et une réputation douteuse ?
Omar se sent enchaîné par quelque force mystérieuse, il ne parvient ni à se déplacer ni à desserrer les lèvres.
— Tu ne dis rien, constate Djahane, ironique mais attendrie. Tant pis, je continuerai à parler seule, d’ailleurs c’est moi qui ai tout entrepris jusqu’ici. Quand tu as quitté la cour, j’ai posé quelques questions à ton propos, j’ai appris où tu habitais, j’ai fait dire que j’allais loger chez une cousine mariée à un riche négociant de Samarcande. D’ordinaire, lorsque je me déplace avec la cour, je trouve à dormir avec le harem, j’y ai quelques amies, elles apprécient ma compagnie, elles sont avides des histoires que je leur rapporte, elles ne voient pas en moi une rivale, elles savent que je n’aspire pas à devenir la femme du khan. J’aurais pu le séduire, mais j’ai trop fréquenté les épouses des rois pour que pareil destin me tente. Pour moi, la vie est tellement plus importante que les hommes ! Or, tant que je suis la femme d’un autre, ou de personne, le souverain veut bien que je m’exhibe dans son divan avec mes vers et mes rires. Si jamais il songeait à m’épouser, il commencerait par m’enfermer.
Emergeant péniblement de sa torpeur, Omar n’a rien saisi des propos de Djahane, et, quand il se décide à prononcer ses premiers mots, il s’adresse moins à elle qu’à lui-même, ou à une ombre :
— Que de fois, adolescent, et plus tard après l’adolescence, j’ai croisé un regard, un sourire. Je rêvais la nuit que ce regard devenait présence, devenait chair, femme, éblouissement dans le noir. Et soudain, dans l’obscurité de cette nuit, dans ce pavillon irréel, dans cette ville irréelle, te voici, femme belle, poétesse de surcroît, offerte.
Elle rit.
— Offerte, qu’en sais-tu ? Tu ne m’as pas frôlée, tu ne m’as pas vue, et ne me verras sans doute pas, puisque je partirai bien avant que le soleil ne me chasse.
Dans l’obscurité toujours épaisse, un long frottement désordonné de soie, un parfum. Omar retient son souffle, sa peau est en éveil ; il ne peut s’empêcher de demander, avec la naïveté d’un écolier :
— As-tu encore ton voile ?
— Je n’ai plus d’autre voile que la nuit.
Une femme, un homme, le peintre anonyme les a imaginés de profil, étendus, enlacés ; il a gommé les murs du pavillon pour leur dresser un lit d’herbes bordé de roses et faire couler à leurs pieds un ruisseau argenté. À Djahane il a prêté les seins galbés d’une divinité hindoue, Omar lui caresse les cheveux, dans l’autre main une coupe.
Chaque jour, au palais, ils se croisent, évitent de se regarder par crainte de se trahir. Chaque soir, Khayyam se hâte vers le pavillon, pour attendre sa bien-aimée. Combien de nuits le destin leur a-t-il accordées ? Tout dépend du souverain. Quand il se déplacera, Djahane le suivra. Il n’annonce rien à l’avance. Un matin, il sautera sur son destrier, nomade fils de nomade, il prendra la route de Boukhara, de Kish ou de Pendjikent, la cour s’affolera à le rattraper. Omar et Djahane redoutent ce moment, chaque baiser traîne un goût d’adieu, chaque étreinte est une fuite essoufflée.
Une nuit parmi d’autres, cependant l’une des plus lourdes de l’été, Khayyam sort patienter sur la terrasse du belvédère ; il entend, tout près lui semble-t-il, les rires des gardes du cadi, il s’inquiète. Sans objet, puisque Djahane arrive et le rassure, nul ne l’a remarquée. Ils échangent un premier baiser, furtif, suivi d’un autre, appuyé, c’est leur façon de finir la journée des autres, puis de commencer leur nuit.
— Combien crois-tu qu’il y ait dans cette ville, à cet instant, d’amants qui, comme nous, se rejoignent ?
C’est Djahane qui chuchote, espiègle. Omar ajuste doctement sa calotte du soir, il gonfle ses joues et sa voix.
— Voyons la chose de près : si nous excluons les épouses qui s’ennuient, les esclaves qui obéissent, les filles des rues qui se vendent ou se louent, les vierges qui soupirent, combien de femmes reste-t-il, combien d’amantes rejoindront cette nuit l’homme qu’elles ont choisi ? Semblablement, combien d’hommes dorment auprès d’une femme qu’ils aiment, d’une femme surtout qui se donne à eux pour une autre raison que celle de ne pouvoir faire autrement ? Qui sait, peut-être n’y a-t-il qu’une amante, cette nuit, à Samarcande, peut-être n’y a-t-il qu’un amant. Pourquoi toi, pourquoi moi, diras-tu ? Parce que Dieu nous a faits amoureux comme il a fait certaines fleurs vénéneuses.
Il rit, elle laisse couler des larmes.
— Rentrons et fermons la porte, on pourrait entendre notre bonheur.
Bien des caresses plus tard, Djahane se redresse, se couvre à moitié, écarte doucement son amant.
— Il faut que je te livre un secret, je le tiens de la femme aimée du khan. Saurais-tu pourquoi il est à Samarcande ?
Omar l’arrête, il croit à quelque ragot de harem.
— Les secrets des princes ne m’intéressent pas, ils brûlent les oreilles qui les recueillent.
— Écoute-moi plutôt, ce secret nous appartient aussi puisqu’il peut bouleverser notre vie. Nasr Khan est venu inspecter les fortifications. À la fin de l’été, dès que les grandes chaleurs seront passées, il s’attend à une attaque de l’armée seldjoukide.
Les Seldjoukides, Khayyam les connaît, ils peuplent ses premiers souvenirs d’enfance. Bien avant qu’ils ne deviennent les maîtres de l’Asie musulmane, ils s’en étaient pris à sa ville natale, y laissant, pour des générations, le souvenir d’une Grande Peur.
Cela se passait dix ans avant sa naissance, les gens de Nichapour s’étaient réveillés un matin, leur ville totalement encerclée par des guerriers turcs. À leur tête deux frères, Tughrul-Beg, « le Faucon », et TchagriBeg, « l’Epervier », fils de Mikaël, fils de Seldjouk, alors d’obscurs chefs de clan nomades tout récemment convertis à l’islam. Un message parvint aux dignitaires de la cité : « On dit que vos hommes sont fiers et que l’eau fraîche coule chez vous dans des canaux souterrains. Si vous tentez de nous résister, vos canaux seront bientôt à ciel ouvert et vos hommes seront sous terre. »
Forfanteries, fréquentes au moment des sièges. Les dignitaires de Nichapour se hâtèrent néanmoins de capituler, contre promesse que les habitants auraient la vie sauve, que leurs biens, leurs maisons, leurs vergers et leurs canalisations seraient épargnés. Mais que valent les promesses d’un vainqueur ? Dès que la troupe entra dans la ville, Tchagri voulut lâcher ses hommes dans les rues et dans le bazar. Tughrul s’y opposa, faisant valoir qu’on était au mois de ramadane, qu’on ne pouvait piller une ville d’islam pendant la période du jeûne. L’argument porta, mais Tchagri ne désarma pas. Il se résigna seulement à attendre que la population ne soit plus en état de grâce.
Quand les citadins eurent vent du conflit qui séparait les deux frères, quand ils réalisèrent que dès le début du mois suivant ils seraient livrés au pillage, au viol et au massacre, ce fut la Grande Peur. Pire que le viol est le viol annoncé, l’attente passive, humiliante, du monstre inéluctable. Les échoppes se vidaient, les hommes se terraient, leurs femmes, leurs filles les voyaient pleurer de leur impuissance. Que faire, comment fuir, par quelle route ? L’occupant était partout, ses soldats aux cheveux tressés rôdaient dans le bazar du Grand-Carré, dans les quartiers et les faubourgs, aux abords de la porte Brûlée, constamment ivres, à l’affût d’une rançon, d’une rapine, leurs hordes incontrôlées infestaient les campagnes voisines.
Ne souhaite-t-on pas d’habitude que le jeûne s’achève, que vienne le jour de la fête ? Cette année-là, on aurait voulu que le jeûne se prolonge à l’infini, que la fête de la Rupture n’arrive jamais. Quand on aperçut le croissant du mois nouveau, nul ne songea aux réjouissances, nul ne songea à égorger un agneau, la ville entière avait l’impression d’être un gigantesque agneau engraissé pour le sacrifice.
La nuit qui précède la fête, cette nuit du Décret où chaque vœu est exaucé, des milliers de familles la passèrent dans les mosquées, les mausolées des saints, des abris précaires, nuit d’agonie, de larmes et de prières.
Dans la citadelle, pendant ce temps, une discussion orageuse s’élevait entre les frères seldjoukides. Tchagri criait que ses hommes n’avaient pas été payés depuis des mois, qu’ils n’avaient accepté de se battre que parce qu’on leur avait promis de leur laisser les mains libres dans cette ville opulente, qu’ils étaient au bord de la révolte, que lui, Tchagri, ne pourrait les retenir plus longtemps. Tughrul parlait un autre langage :
— Nous ne sommes qu’à l’orée de nos conquêtes tant de villes sont à prendre, Ispahan, Chiraz, Rayy, Tabriz, et d’autres, bien au-delà ! Si nous pillons Nichapour après sa reddition, après toutes nos promesses, plus aucune porte ne s’ouvrira devant nous, plus aucune garnison ne faiblira.
— Toutes ces villes dont tu rêves, comment pourrions-nous les conquérir si nous perdons notre armée, si nos hommes nous abandonnent ? Déjà les plus fidèles se plaignent et menacent.
Les deux frères étaient entourés de leurs lieutenants, des anciens du clan, qui tous, d’une même voix, confirmaient les dires de Tchagri. Encouragé, celui-ci se leva, décidé à conclure :
— Nous avons trop parlé, je vais dire à mes hommes qu’ils se servent sur la ville. Si tu veux retenir les tiens, fais-le, chacun ses troupes.
Tughrul ne répondait pas, ne bougeait pas, en proie à un pénible dilemme. Soudain, il bondit loin de tous et se saisit d’un poignard.
À son tour, Tchagri avait dégainé. Nul ne savait s’il fallait intervenir ou, comme à l’accoutumée, laisser les frères seldjoukides régler leur différend dans le sang. Quand Tughrul lança :
— Frère, je ne peux t’obliger à m’obéir, je ne peux retenir tes hommes. Mais, si tu les lâches sur la ville, je planterai ce poignard dans mon cœur.
Et, disant cela, il pointa l’arme dont il tenait la garde des deux mains vers sa propre poitrine. Le frère hésita peu, il s’avança vers lui, les bras ouverts, et l’embrassa longuement, promettant de ne plus contrarier sa volonté. Nichapour était sauvée, mais jamais elle n’oublierait la Grande Peur de ramadane.
Tels sont les Seldjoukides, observe Khayyam, pillards incultes et souverains éclairés, capables de mesquineries et de gestes sublimes. Tughrul-Beg, surtout, avait la trempe d’un bâtisseur d’empire. J’avais trois ans quand il a pris Ispahan, dix ans quand il a conquis Baghdad, s’imposant comme protecteur du calife, obtenant de lui le titre de « sultan, roi de l’Orient et de l’Occident », épousant même, à soixante-dix ans, la propre fille du Prince des Croyants.
Disant cela, Omar s’est montré admiratif, un tantinet solennel peut-être, mais Djahane part d’un rire fort irrespectueux. Il la regarde, sévère, offensé, ne comprenant pas cette hilarité soudaine ; elle s’excuse et s’explique :
— Quand tu as parlé de ce mariage, je me suis rappelé ce qu’on m’en avait raconté au harem.
Omar se souvient vaguement de l’épisode dont Djahane a goulûment retenu chaque détail.
En recevant le message de Tughrul lui demandant la main de sa fille Sayyeda, le calife avait en effet blêmi. L’émissaire du sultan s’était à peine retiré qu’il explosait :
— Ce Turc, tout juste sorti de sa yourte ! Ce Turc dont les pères, hier encore, se prosternaient devant je ne sais quelle idole et dessinaient sur leurs étendards des groins de porc ! Comment ose-t-il demander en mariage la fille du Prince des Croyants, issue de la plus noble lignée ?
S’il tremblait ainsi de tous ses augustes membres, c’est qu’il savait qu’il ne pourrait esquiver la demande. Après des mois d’hésitation et deux messages de rappel, il finit par formuler une réponse. Un de ses vieux conseillers fut chargé de la transmettre ; il partit pour la ville de Rayy, dont les ruines sont encore visibles dans les environs de Téhéran. La cour de Tughrul s’y trouvait.
L’émissaire du calife fut d’abord reçu par le vizir, qui l’aborda par ces mots :
— Le sultan s’impatiente, il me harcèle, je suis heureux que tu sois enfin arrivé avec la réponse.
— Tu seras moins heureux quand tu l’auras entendue : le Prince des Croyants vous prie de l’excuser, il ne peut accéder à la demande qui a été élevée jusqu’à lui.
Le vizir ne s’en montra pas autrement affecté, il continua à égrener son passe-temps de jade.
— Ainsi, dit-il, tu vas traverser ce couloir, tu vas franchir cette porte haute, là-bas, et annoncer au maître de l’Irak, du Fars, du Khorassan et de l’Azerbafjan, au conquérant de l’Asie, au glaive qui défend la Religion vraie, au protecteur du trône abbasside, « Non, le calife ne te donnera pas sa fille ! » Fort bien, ce garde va te conduire.
Ledit garde se présenta et l’émissaire se levait pour le suivre, quand le vizir poursuivit, anodin :
— Je suppose qu’en homme avisé tu as payé tes dettes, réparti ta fortune entre tes fils et marié toutes tes filles !
L’émissaire revint s’asseoir, soudain épuisé.
— Que me conseilles-tu ?
— Le calife ne t’a-t-il laissé aucune autre directive, aucune possibilité d’arrangement ?
— Il m’a dit que, s’il n’y avait vraiment aucun moyen d’échapper à ce mariage, il voudrait, en compensation, trois cent mille dinars d’or.
— Voilà déjà une meilleure façon de procéder. Mais je ne pense pas qu’il soit raisonnable, après tout ce que le sultan a fait pour le calife, après qu’il l’a ramené dans sa ville dont les chiites l’avaient chassé, après qu’il lui a restitué ses biens et ses territoires, qu’il s’entende demander une compensation. Nous pourrions arriver au même résultat sans offenser Tughrul-Beg. Tu lui diras que le calife lui accorde la main de sa fille, et, de mon côté, je profiterai de ce moment d’intense satisfaction pour lui suggérer un cadeau en dinars digne d’un tel parti.
Ce qui fut fait. Le sultan, tout excité, forma un important convoi comprenant le vizir, plusieurs princes, des dizaines d’officiers et de dignitaires, des femmes âgées de sa parenté, avec des centaines de gardes et d’esclaves, par qui il fit porter à Baghdad des cadeaux de grande valeur, camphre, myrrhe, brocart, caissons entiers de pierreries, ainsi que cent mille pièces d’or.
Le calife donna audience aux principaux membres de la délégation, échangea avec eux des propos polis mais vagues, puis, demeuré en tête à tête avec le vizir du sultan, il lui dit sans détour que ce mariage n’avait pas son consentement et que, si on tentait de lui forcer la main, il quitterait Baghdad.
— Si telle est la position du Prince des Croyants, pourquoi a-t-il proposé un arrangement en dinars ?
— Je ne pouvais pas répondre non en un seul mot. J’espérais que le sultan comprendrait par mon attitude qu’il ne pouvait obtenir de moi un tel sacrifice. À toi, je peux le dire, jamais les autres sultans, qu’ils soient turcs ou persans, n’ont exigé une telle chose d’un calife. Je dois défendre mon honneur !
— Il y a quelques mois, lorsque j’ai senti que la réponse pourrait être négative, j’ai essayé de préparer le sultan à ce refus, je lui ai expliqué que personne avant lui n’avait osé formuler une telle requête, que cela n’était pas dans les traditions, que les gens allaient s’étonner. Ce qu’il m’a répondu, jamais je n’oserai le répéter.
— Parle, ne crains rien !
— Que le Prince des Croyants m’en dispense, jamais ces mots ne pourront franchir mes lèvres.
Le calife s’impatientait.
— Parle, je te l’ordonne, ne cache rien !
— Le sultan a commencé par m’insulter, m’accusant de prendre fait et cause pour le Prince des Croyants contre lui… Il a menacé de me mettre aux fers…
Le vizir balbutiait à dessein.
— Viens-en au fait, parle, qu’a dit Tughrul-Beg ?
— Le sultan a hurlé : « Drôle de clan, ces Abbassides ! Leurs ancêtres ont conquis la meilleure moitié de la terre, ils ont bâti les cités les plus florissantes, et regarde-les aujourd’hui ! Je leur prends leur empire, ils s’en accommodent. Je leur prends leur capitale, ils s’en félicitent, ils me couvrent de cadeaux et le Prince des Croyants me dit : « Tous les pays que Dieu m’a donnés, je te les donne, tous les croyants dont il m’a confié le sort, je les place entre tes mains. » Il me supplie de mettre son palais, sa personne, son harem, sous l’aile de ma protection. Mais, si je lui demande sa fille, il se révolte et veut défendre son honneur. Les cuisses d’une vierge, est-ce là le seul territoire pour lequel il est encore prêt à se battre ? »
Le calife suffoquait, ses mots ne respiraient plus, le vizir en profita pour conclure le message.
— Le sultan a ajouté : « Va leur dire que je la prendrai, cette fille, comme j’ai pris cet empire, comme j’ai pris Baghdad ! »
Djahane raconte par le menu, et avec une coupable délectation, les déboires matrimoniaux des grands de ce monde ; renonçant à la blâmer, Omar s’associe maintenant de bon cœur à toutes ses mimiques. Et quand, espiègle, elle menace de se taire, il la supplie, caresses à l’appui, de continuer, alors qu’il sait fort bien comment se termine l’histoire.
Le Prince des Croyants se résigna donc à dire « oui », la mort dans l’âme. Dès que la réponse lui fut parvenue, Tughrul prit la route de Baghdad et, avant même d’atteindre la ville, il dépêcha son vizir en éclaireur, impatient de voir quels arrangements avaient déjà été prévus pour le mariage.
En arrivant au palais califal, l’émissaire s’entendit dire, en termes forts circonstanciés, que le contrat de mariage pouvait être signé, mais que la réunion des deux époux était hors de question, « vu que l’important est l’honneur de l’alliance, et non la rencontre ». Le vizir était exaspéré, mais il se domina.
— Comme je connais Tughrul-Beg, expliqua-t-il, je puis vous assurer, sans aucun risque d’erreur, que l’importance qu’il accorde à la rencontre n’est nullement secondaire.
De fait, pour insister sur l’ardeur de son désir, le sultan n’hésita pas à mettre ses troupes en état d’alerte, à quadriller Baghdad et à encercler le palais du calife. Ce dernier dut cesser le combat ; la « rencontre » eut donc lieu. La princesse s’assit sur un lit tapissé d’or, Tughrul-Beg entra dans la chambre, baisa le sol devant elle, « puis il l’honora, confirment les chroniqueurs, sans qu’elle écarte le voile de son visage, sans rien lui dire, sans s’occuper de sa présence ». Désormais, il vint la voir chaque jour, avec de riches cadeaux, il l’honora chaque jour, mais pas une seule fois elle ne le laissa voir son visage. À sa sortie, après chaque « rencontre », nombre de gens l’attendaient, car il était de si bonne humeur qu’il accordait toutes les requêtes et offrait des cadeaux sans compter.
De ce mariage de la décadence et de l’arrogance, aucun enfant ne naquit. Tughrul mourut six mois plus tard. Notoirement stérile, il avait répudié ses deux premières femmes, les accusant du mal dont il souffrait. Au fil des femmes, épouses ou esclaves, il avait dû, toutefois, se rendre à l’évidence : si faute il y avait, c’était lui le fautif. Astrologues, guérisseurs et chamanes avaient été consultés, on lui avait prescrit d’avaler, à chaque pleine lune, le prépuce d’un enfant fraîchement circoncis. Sans résultat. Et il lui avait fallu se résigner. Mais, pour éviter que cette infirmité ne réduise son prestige auprès des siens, il s’était forgé une solide réputation d’amant insatiable, traînant derrière lui, pour le plus court déplacement, un harem exagérément fourni. Ses performances étaient un sujet obligé dans son entourage, il n’était pas rare que ses officiers, et même les visiteurs étrangers, s’enquièrent de ses prouesses, vantent son énergie nocturne ; lui demandent des recettes et des élixirs.
Sayyeda devint donc veuve. Vide était son lit d’or, elle ne songea pas à s’en plaindre. Plus grave semblait le vide du pouvoir, l’empire venait de naître, et, même s’il portait le nom du nébuleux ancêtre Seldjouk, le véritable fondateur en était Tughrul. Sa disparition sans enfants n’allait-elle pas plonger l’Orient musulman dans l’anarchie ? Frères, neveux, cousins étaient légion. Les Turcs ne connaissaient ni droit d’aînesse, ni règle de succession.
Très vite, cependant, un homme parvint à s’imposer : Alp Arslan, fils de Tchagri. En quelques mois, il prit l’ascendant sur les membres du clan, massacrant les uns, achetant l’allégeance des autres. Bientôt il apparaîtrait aux yeux de ses sujets comme un grand souverain, ferme et juste. Mais un chuchotement, nourri par ses rivaux, allait le poursuivre — alors qu’on attribuait au stérile Tughrul une débordante virilité, Alp Arslan, père de neuf enfants, avait, hasard des mœurs et des rumeurs, l’image d’un homme que l’autre sexe attirait peu. Ses ennemis le surnommaient « l’Efféminé », ses courtisans évitaient de laisser leurs conversations glisser vers un sujet si embarrassant. Et c’est cette réputation, méritée ou pas, qui allait causer sa perte, interrompant prématurément une carrière qui s’annonçait fulgurante.
Cela, Djahane et Omar ne le savent pas encore. Au moment où ils devisent, dans le belvédère du jardin, d’Abou-Taher, Alp Arslan est, à trente-huit ans, l’homme le plus puissant de la Terre. Son empire s’étend de Kaboul à la Méditerranée, son pouvoir est sans partage, son armée est fidèle, il a pour vizir l’homme d’Etat le plus habile de son temps, Nizam-el-Molk. Surtout, Alp Arslan vient de remporter, dans le petit village de Malazgerd, en Anatolie, une retentissante victoire sur l’Empire byzantin dont l’armée a été décimée et le basileus capturé. Dans toutes les mosquées, les prédicateurs vantent ses exploits, ils racontent comment, à l’heure de la bataille, il s’est revêtu d’un linceul blanc et s’est parfumé aux aromates des embaumeurs, comment il a noué de sa propre main la queue de son cheval, comment il a pu surprendre, aux abords de son camp, les éclaireurs russes dépêchés par les Byzantins, comment il leur a fait trancher le nez, mais comment, aussi, il a rendu la liberté au basileus prisonnier.
Un grand moment pour l’islam, sans doute, mais un sujet de grave préoccupation pour Samarcande. Alp Arslan l’a toujours convoitée, il a même cherché par le passé à s’en emparer. Seul son conflit avec les Byzantins l’a contraint à conclure une trêve, scellée par des alliances matrimoniales entre les deux dynasties : Malikshah, le fils aîné du sultan, a obtenu la main de Terken Khatoun, la sœur de Nasr ; et le khan lui-même a épousé la fille d’Alp Arslan.
Mais nul n’est dupe de ces arrangements. Depuis qu’il a appris la victoire de son beau-père sur les chrétiens, le maître de Samarcande craint le pire pour sa ville. Il n’a pas tort, les événements se précipitent.
Deux cent mille cavaliers seldjoukides s’apprêtent à traverser « le fleuve », celui qu’on appelle alors le Djayhoun, que les Anciens nommaient l’Oxus et qui allait devenir l’Amou-Daria. Il faudra vingt jours pour que le dernier soldat le franchisse sur un pont branlant de barques attachées.
À Samarcande, la salle du trône est souvent pleine, mais silencieuse, comme la maison d’un défunt. Le khan lui-même semble assagi par l’épreuve, ni colères ni éclats de voix. Les courtisans en paraissent accablés. Sa superbe les rassurait, même s’ils en étaient les victimes. Son calme les inquiète, ils le sentent résigné, le jugent vaincu, songent à leur salut. Fuir, trahir déjà, attendre encore, prier ?
Deux fois par jour, le khan se lève, suivi en cortège par ses proches. Il va inspecter un pan de muraille, se fait acclamer par les soldats et par la populace. Durant l’une de ces tournées, de jeunes citadins ont cherché à approcher le monarque. Maintenus à distance par les gardes, ils hurlent qu’ils sont prêts à se battre aux côtés des soldats, à mourir pour défendre la ville, le khan et la dynastie. Loin de se réjouir de leur initiative, le souverain s’irrite, interrompt sa visite et rebrousse chemin, tout en ordonnant aux soldats de les disperser, sans ménagement.
De retour au palais, il sermonne ses officiers :
— Lorsque mon grand-père, Dieu garde en nous souvenir de sa sagesse, voulut s’emparer de la ville de Balkh, les habitants prirent les armes en l’absence de leur souverain et tuèrent un grand nombre de nos soldats, obligeant notre armée à se retirer. Mon aïeul écrivit alors à Mahmoud, le maître de Balkh, une lettre de reproches : « Je veux bien que nos troupes s’affrontent, Dieu donne la victoire à qui Il veut, mais où allons-nous si les gens du commun commencent à mêler de nos querelles ? » Mahmoud lui donna raison, il punit ses sujets, leur interdit de porter les armes, leur fit verser de l’or pour les destructions causées par les combats. Ce qui est vrai pour les gens de Balkh l’est encore davantage pour ceux de Samarcande, de naturel insoumis, et je préfère me rendre seul, sans armes auprès d’Alp Arslan plutôt que de devoir mon salut aux citadins.
Les officiers se sont tous rangés à son avis, ils ont promis de réprimer tout zèle populaire, ils ont renouvelé leur serment de fidélité, ils ont juré de se battre comme des fauves blessés. Ce ne sont pas que des mots. Les troupes de Transoxiane ne sont pas moins valeureuses que celles des Seldjoukides. Alp Arslan n’a que l’avantage du nombre et celui de l’âge. Non pas le sien, s’entend, mais celui de sa dynastie. Il appartient à la deuxième génération, encore animée par l’ambition fondatrice. Nasr est le cinquième de sa lignée, bien plus soucieux de jouir des acquis que de s’étendre.
Tout au long de ces journées d’effervescence, Khayyam a voulu demeurer à l’écart de la cité. Bien entendu, il ne peut s’abstenir de faire, de temps à autre, une brève apparition à la cour, ou chez le cadi, sans paraître les déserter en un moment d’épreuve. Mais il reste le plus souvent enfermé dans son belvédère, plongé dans ses travaux, ou dans son livre secret, dont il noircit les pages avec acharnement, comme si la guerre n’existait pour lui que par la sagesse détachée qu’elle lui inspirait.
Seule Djahane le relie aux réalités du drame ambiant, elle lui rapporte chaque soir les nouvelles du front, les humeurs du palais, qu’il écoute sans passion manifeste.
Sur le terrain, l’avancée d’Alp Arslan est lente. Lourdeur d’une troupe pléthorique, discipline approximative, maladies, marécages. Résistance aussi, parfois acharnée. Un homme, en particulier, mène la vie dure au sultan, c’est le commandant d’une forteresse, non loin du fleuve. L’armée pourrait la contourner, poursuivre son chemin, mais ses arrières seraient peu sûrs, les harcèlements se multiplieraient et, en cas de difficulté, la retraite s’avérerait périlleuse. Il faut donc en finir, Alp Arslan en a donné l’ordre depuis dix jours, les assauts se sont multipliés.
De Samarcande, on suit de près la bataille. Tous les trois jours, un pigeon arrive, lâché par les défenseurs. Le message n’est jamais un appel à l’aide, il ne décrit pas l’épuisement des vivres et des hommes, il ne parle que des pertes adverses, des rumeurs d’épidémies répandues parmi les assiégeants. Du jour au lendemain le commandant de la place, un certain Youssef, originaire du Khwarezm, devient héros.
L’heure vient, cependant, où la poignée de défenseurs est submergée, où les fondements de la forteresse sont minés, les murailles escaladées. Youssef s’est battu jusqu’au dernier souffle avant d’être blessé et capturé. On le conduit auprès du sultan, curieux de voir de près la cause de ses ennuis. C’est un petit homme sec, hirsute, poussiéreux, qui se présente devant lui. Il se tient debout, la tête droite, entre deux colosses qui le retiennent vigoureusement par les bras. Alp Arslan, pour sa part, est assis en tailleur sur une estrade couverte de coussins. Les deux hommes se regardent avec défi, longuement, puis le vainqueur ordonne :
— Qu’on plante quatre pieux dans le sol, qu’on l’attache et qu’on l’écartèle !
Youssef regarde l’autre de bas en haut avec mépris et crie :
— Est-ce un traitement à infliger à celui qui s’est battu comme un homme ?
Alp Arslan n’a pas répondu, il a détourné son visage. Le prisonnier l’apostrophe :
— Toi, l’Efféminé, c’est à toi que je parle !
Le sultan sursaute, comme piqué par un scorpion. Il se saisit de son arc, posé près de lui, encoche une flèche et, avant de tirer, ordonne aux gardes de lâcher le prisonnier. Il ne peut, sans risquer de blesser ses propres soldats, tirer sur un homme attaché. De toute façon, il ne craint rien, il n’a jamais manqué cible.
Est-ce l’énervement extrême, la précipitation, l’embarras de tirer à si courte distance ? Toujours est-il que Youssef n’est pas touché, que le sultan n’a pas le temps de décocher une deuxième flèche que le prisonnier s’est précipité sur lui. Et Alp Arslan, qui ne peut se défendre s’il reste juché sur son piédestal et cherche à se dégager, se prend les pieds dans un coussin, trébuche et tombe à terre. Youssef est déjà sur lui, tenant à la main le couteau qu’il gardait enfoui dans ses habits. Il a le temps de lui transpercer le flanc avant d’être lui-même assommé d’un coup de masse. Les soldats se sont acharnés sur son corps inerte, déchiqueté. Mais il garde sur les lèvres un sourire narquois que la mort a figé. Il s’est vengé, le sultan ne lui survivra guère.
Alp Arslan mourra en effet au bout de quatre nuits d’agonie. D’agonie lente et d’amère méditation. Ses paroles ont été rapportées par les chroniques du temps : « L’autre jour, je passais en revue mes troupes du haut d’un promontoire, j’ai senti la terre trembler sous leurs pas, je me suis dit : « C’est moi le maître du monde ! Qui pourrait se mesurer à moi ? » Pour mon arrogance, Pour ma vanité, Dieu m’a dépêché le plus misérable des humains, un vaincu, un prisonnier, un condamné en route pour le supplice ; il s’est avéré plus puissant que Moi, il m’a frappé, il m’a fait tomber de mon trône, il m’a ôté la vie. »
Est-ce au lendemain de ce drame qu’Omar Khayyam aurait écrit dans son livre :
De temps à autre un homme se dresse en ce monde,
Étale sa fortune et proclame : c’est moi !
Sa gloire vit l’espace d’un rêve fêlé,
Déjà la mort se dresse et proclame : c’est moi !
Dans Samarcande en fête, une femme ose pleurer. Épouse du khan qui triomphe, elle est aussi, et plus que tout, fille du sultan poignardé. Certes, son mari est allé lui présenter ses condoléances, il a ordonné à tout le harem de porter le deuil, il a fait fouetter devant elle un eunuque qui étalait trop de joie. Mais, de retour à son divan, il n’a pas hésité à répéter autour de lui, que « Dieu a exaucé les prières des gens de Samarcande ».
On peut penser qu’à l’époque les habitants d’une ville n’avaient aucune raison de préférer tel souverain turc à tel autre. Ils priaient, pourtant, car ce qu’ils redoutaient, c’était le changement de maître, avec son cortège de massacres, de souffrances, ses inévitables pillages et déprédations. Il fallait que le monarque dépassât toute limite, soumît la population à des taxes outrancières, à des vexations perpétuelles, pour qu’ils en viennent à souhaiter d’être conquis par un autre. Tel n’était pas le cas avec Nasr. S’il n’était pas le meilleur des princes, il n’était certes pas le pire, on s’en accommodait et on s’en remettait au Très-Haut pour qu’Il limite ses excès.
On fête donc à Samarcande la guerre évitée. L’immense place de Ras-al-Tak déborde de cris et de fumées. À chaque mur s’adosse l’étalage d’un marchand ambulant. Sous chaque lampadaire s’improvise une chanteuse, un gratteur de luth. Mille cercles de curieux se font et se défont autour des conteurs, des chiromanciens, des charmeurs de serpents. Au centre de la place, sur une estrade hâtive et branlante, se livre la traditionnelle joute des poètes populaires qui célèbrent Samarcande l’incomparable, Samarcande l’imprenable. Le jugement du public est instantané. Des étoiles montent, d’autres déclinent. Un peu partout, des feux de bois s’élèvent. On est en décembre. Les nuits, déjà, sont rudes. Au palais, les jarres de vin se vident, se brisent, le khan a l’ivresse joviale, bruyante et conquérante.
Le lendemain, il fait dire dans la grande mosquée la prière de l’absent, puis il reçoit les condoléances pour la mort de son beau-père. Ceux-là mêmes qui avaient accouru, la veille, pour le féliciter de sa victoire sont revenus, le visage en deuil, pour exprimer leur affliction. Le cadi, qui a récité quelques versets de circonstance et invité Omar à en faire autant, glisse à l’oreille de ce dernier :
— Ne t’étonne de rien, la réalité a deux visages, les hommes aussi.
Le soir même, Abou-Taher est convoqué par Nasr Khan, qui lui demande de se joindre à la délégation chargée d’aller présenter les hommages de Samarcande au sultan défunt. Omar est du voyage, avec, il est vrai, cent vingt autres personnes.
Le lieu des condoléances est un ancien camp de l’armée seldjoukide, situé juste au nord du fleuve. Des Milliers de tentes et de yourtes s’élèvent tout autour, véritable cité improvisée où les dignes représentants de la Transoxiane côtoient avec méfiance les guerriers nomades aux longs cheveux tressés venus renouveler l’allégeance de leur clan. Malikshah, dix-sept ans, colosse au visage d’enfant, enfoncé dans un ample manteau de karakul, trône sur un piédestal, celui-là même qui a vu tomber son père Alp Arslan. Debout, à quelques pas de lui, se trouve le grand vizir, l’homme fort de l’empire, cinquante-cinq ans, que Malikshah appelle « père », signe d’extrême déférence, et que tous les autres désignent par son titre, Nizam-el-Molk, Ordre-du-Royaume. Jamais surnom n’a été plus mérité. Chaque fois qu’un visiteur de marque s’approche, le jeune sultan consulte du regard son vizir, qui lui indique d’un signe imperceptible s’il doit se montrer accueillant ou réservé, serein ou méfiant, attentionné ou absent.
La délégation de Samarcande au complet s’est prosternée aux pieds de Malikshah, qui en prend acte d’un hochement condescendant, puis un certain nombre de notabilités s’en est détaché pour se diriger vers Nizam. Le vizir est impassible, ses collaborateurs s’agitent autour de lui, mais il les regarde et les écoute mais sans réagir. Il ne faut pas l’imaginer en maître du palais, vociférant. S’il est omniprésent, c’est plutôt en marionnettiste qui, en touches discrètes, imprime aux autres les mouvements qu’il souhaite. Ses silences sont proverbiaux. Il n’est pas rare qu’un visiteur passe une heure en sa présence sans échanger d’autres mots que les formules d’accueil et d’adieu. Car on ne le visite pas nécessairement pour s’entretenir avec lui, on le visite pour renouveler son allégeance, pour dissiper des soupçons, pour éviter l’oubli.
Douze personnes de la délégation de Samarcande ont obtenu ainsi le privilège de serrer la main qui tient le gouvernail de l’empire. Omar a emboîté le pas au cadi, Abou-Taher a balbutié une formule. Nizam hoche la tête, retient sa main dans la sienne quelques secondes, le cadi en est honoré. Quand arrive le tour d’Omar, le vizir se penche à son oreille et murmure :
— L’année prochaine, comme ce jour, sois à Ispahan, nous parlerons.
Khayyam n’est pas sûr d’avoir bien entendu, il sent comme un flottement dans son esprit. Le personnage l’intimide, le cérémonial l’impressionne, le brouhaha le grise, les hurlements des pleureuses l’assourdissent ; il ne fait plus confiance à ses sens, il voudrait une confirmation, une précision, mais déjà le flot des gens le pousse, le vizir regarde ailleurs, recommence à hocher la tête en silence.
Sur le chemin du retour, Khayyam ne cesse de ruminer l’incident. Est-il le seul à qui le vizir ait glissé ces mots, ne l’a-t-il pas confondu avec un autre, et pourquoi un rendez-vous aussi lointain, dans le temps et dans l’espace ?
Il se décide à en parler au cadi. Puisque celui-ci se trouvait juste devant lui, il a pu entendre, sentir, voire deviner quelque chose. Abou-Taher le laisse raconter la scène, avant de reconnaître, malicieux :
— J’ai remarqué que le vizir t’avait chuchoté quelques mots ; je ne les ai pas entendus, mais je puis t’affirmer qu’il ne t’a pas confondu avec un autre. As-tu vu tous ces collaborateurs qui l’entourent ? Ils ont pour mission de s’informer de la composition de chaque délégation, de lui souffler le nom et la qualité de ceux qui viennent vers lui. Ils m’ont demandé ton nom, se sont assurés que tu étais bien le Khayyam de Nichapour, le savant, l’astrologue, il n’y a eu aucune confusion sur ton identité. D’ailleurs, avec Nizam-el-Molk, il n’y a jamais d’autre confusion que celle qu’il juge bon de créer.
Le chemin est plat, caillouteux. À droite, très loin, une ligne de hautes montagnes, les contreforts du Pamir. Khayyam et Abou-Taher chevauchent côte à côte, leurs montures se frôlent sans cesse.
— Et que peut-il me vouloir ?
— Pour le savoir, il te faudra patienter un an. D’ici là, je te conseille de ne pas t’embourber dans des conjectures, l’attente est trop longue, tu t’épuiserais. Et n’en parle surtout à personne !
— Suis-je si bavard d’habitude ?
Le ton est au reproche. Le cadi ne se laisse pas démonter :
— Je veux être clair : n’en parle pas à cette femme !
Omar aurait dû s’en douter, les visites de Djahane ne pouvaient se répéter ainsi sans qu’on s’en aperçoive. Abou-Taher reprend :
— Dès votre première rencontre, les gardes sont venus me signaler le fait. J’ai inventé une histoire compliquée pour justifier ses visites, demandé qu’on ne la voie pas passer et interdit qu’on aille te réveiller chaque matin. N’en doute pas un instant, ce pavillon est ta maison, je veux que tu le saches aujourd’hui et demain. Mais il faut que je te parle de cette femme. Omar est embarrassé. Il n’apprécie nullement la manière qu’a son ami de dire « cette femme », il n’a aucune envie de discuter ses amours. Bien qu’il ne dise rien à son aîné, son visage se ferme ostensiblement.
— Je sais que mon propos te fâche, mais je te dirai jusqu’au dernier mot ce que je dois te dire, et si notre amitié trop récente ne m’en donne pas le droit, mon âge et ma fonction le justifient. Lorsque tu as vu cette femme pour la première fois au palais, tu l’as regardée avec désir. Elle est jeune et belle, sa poésie a pu te plaire, son audace t’a réchauffé le sang. Cependant, en face de l’or, vos attitudes étaient différentes. Elle s’est gavée de ce qui t’a dégoûté. Elle a agi en poétesse de cour, tu as agi en sage. Lui en as-tu parlé depuis ?
La réponse est non, et, même si Omar ne dit rien, Abou-Taher l’a fort bien entendue. Il poursuit :
— Souvent, au début d’une liaison, on évite les questions délicates, on a peur de détruire ce fragile édifice qu’on vient tout juste d’élever avec mille précautions, mais, pour moi, ce qui te sépare de cette femme est grave, essentiel. Vous ne posez pas le même regard sur la vie.
— C’est une femme et, qui plus est, une veuve. Elle s’efforce de subsister sans dépendre d’un maître, je ne peux qu’admirer son courage. Et comment lui reprocher de prendre l’or que ses vers lui valent ?
— J’entends bien, dit le cadi, satisfait d’avoir fini par entraîner son ami dans cette discussion. Mais admets-tu au moins que cette femme serait incapable d’envisager d’autre vie que celle de la cour ?
— Peut-être.
— Admets-tu que, pour toi, la vie de cour est haïssable, insupportable, et que tu n’y resteras pas un instant de plus qu’il ne faut ?
Un silence gêné a suivi. Abou-Taher finit par déclarer, précis, ferme :
— Je t’ai dit ce que tu devais entendre d’un véritable ami. Désormais, je n’évoquerai plus ce sujet à moins que tu ne m’en parles le premier.
Quand ils atteignent Samarcande, c’est épuisés par le froid, par le cahotement de leurs montures, par le malaise qui s’est installé entre eux. Omar, aussitôt, se retire dans son pavillon, sans prendre le temps de dîner. Il a composé durant le voyage trois quatrains qu’il se met à réciter à voix haute, dix fois, vingt fois, remplaçant un mot, modifiant une tournure, avant de la consigner dans le secret de son manuscrit.
Djahane, arrivée à l’improviste, plus tôt que d’habitude, s’est glissée par la porte entrouverte, se défaisant sans bruit de son châle de laine. Elle avance sur la pointe des pieds, par-derrière. Omar demeure absorbé, elle lui entoure subitement le cou de ses bras nus, colle son visage au sien, laisse couler sur ses yeux sa chevelure parfumée.
Khayyam devrait être comblé — un amant peut-il espérer plus tendre agression ? Ne devrait-il pas à son tour, l’instant de surprise passé, refermer ses bras autour de la taille de sa bien-aimée, la serrer, presser sur son cœur toute la souffrance de l’éloignement, toute la joie des retrouvailles ? Mais Omar est perturbé par cette intrusion. Son livre est encore ouvert devant lui, il aurait voulu le faire disparaître. Son premier réflexe est de se dégager, et même s’il s’en repent immédiatement, même si son hésitation n’a duré qu’un instant, Djahane, qui a ressenti ce flottement et cette forme de froideur, ne tarde pas à en comprendre la raison. Elle pose sur le livre des yeux méfiants, comme s’il s’agissait d’une rivale.
— Pardonne-moi ! J’étais si impatiente de te revoir, je ne pensais pas que mon arrivée pouvait t’embarrasser.
Un lourd silence les sépare, que Khayyam s’empresse de rompre.
— C’est ce livre, n’est-ce pas ? Il est vrai que je n’avais pas prévu de te le montrer. Je l’ai toujours caché en ta présence. Mais la personne qui m’en a fait cadeau m’a fait promettre de le garder secret.
Il le lui tend. Elle le feuillette quelques instants, affectant la plus grande indifférence à la vue de ces quelques rares pages noircies, éparpillées parmi des dizaines de feuilles vides. Elle le lui rend avec une moue déclarée.
— Pourquoi me le montres-tu ? Je ne t’ai rien demandé. D’ailleurs, je n’ai jamais appris à lire. Tout ce que je sais, je l’ai acquis à l’écoute des autres.
Omar ne peut s’en étonner. Il n’était pas rare à l’époque que des poètes de qualité soient analphabètes ; de même, bien entendu, que la quasi-totalité des femmes.
— Et qu’y a-t-il de si secret dans ce livre, des formules d’alchimie ?
— Ce sont des poèmes que j’écris parfois.
— Des poèmes interdits et hérétiques ? subversifs ? Elle le regarde d’un air soupçonneux, mais il se défend en riant :
— Non, que vas-tu chercher là ? Ai-je l’âme d’un comploteur ? Ce ne sont que des robaiyat sur le vin, sur la beauté de la vie et sa vanité.
— Toi, des robaiyat ?
Un cri d’incrédulité lui a échappé, presque mépris. Les robaiyat relèvent d’un genre littéraire mineur, léger et même vulgaire, tout juste digne des poètes des bas quartiers. Qu’un savant comme Omar Khayyam se permette de composer de temps à autre un robaï peut être pris pour un divertissement, une peccadille, éventuellement une coquetterie ; mais qu’il prenne la peine de consigner ses vers le plus sérieusement du monde dans un livre entouré de mystère, voilà qui étonne et inquiète une poétesse attachée aux normes de l’éloquence. Omar semble honteux ; Djahane est intriguée :
— Pourrais-tu m’en lire quelques vers ?
Khayyam ne veut pas s’engager plus loin.
— Je pourrai te les lire tous, un jour, quand je les jugerai prêts à être lus.
Elle n’insiste pas, renonce à l’interroger davantage, mais lui lance, sans trop forcer sur l’ironie :
— Quand tu auras rempli ce livre, évite de l’offrir à Nasr Khan, il n’a pas beaucoup de considération pour les auteurs de robaiyat ; il ne t’inviterait plus jamais à prendre place sur son trône.
— Je n’ai pas l’intention d’offrir ce livre a qui que ce soit, je n’espère en tirer aucun bénéfice, je n’ai pas les ambitions d’un poète de cour. Elle l’a blessé, il l’a blessée. Dans le silence qui les enveloppe, l’un et l’autre se demandent s’ils n’ont pas été trop loin, s’il n’est pas temps de se reprendre pour sauver ce qui peut encore l’être. À cet instant, ce n’est pas à Djahane que Khayyam en veut, mais au cadi. Il regrette de l’avoir laissé parler et se demande si ses propos n’ont pas troublé irrémédiablement le regard qu’il pose sur son amante. Ils vivaient jusque-là dans la candeur et l’insouciance, avec le désir commun de ne jamais évoquer ce qui pourrait les séparer. « Le cadi m’a-t-il ouvert les yeux sur la vérité, ou bien m’a-t-il seulement voilé le bonheur ? » songe Khayyam.
— Tu as changé, Omar ; je ne pourrais dire en quoi, mais il y a dans ta façon de me regarder et de me parler un ton que je ne saurais définir. Comme si tu me soupçonnais de quelque méfait, comme si tu m’en voulais pour quelque raison. Je ne te comprends pas, mais, tout à coup, j’en suis profondément triste.
Il cherche à l’attirer vers lui, elle s’écarte vivement.
— Ce n’est pas ainsi que tu peux me rassurer ! Nos corps peuvent prolonger nos mots, ils ne peuvent les remplacer ni les démentir. Qu’y a-t-il, dis-moi ?
— Djahane ! Si nous décidions de ne plus parler de rien jusqu’à demain !
— Demain, je ne serai plus là, le khan quitte Samarcande au petit-matin.
— Où va-t-il ?
— Kish, Boukhara, Termez, je ne sais. Toute la cour le suivra, et moi avec.
— Ne pourrais-tu rester chez ta cousine à Samarcande ?
— S’il ne s’agissait que de trouver des excuses ! J’ai ma place à la cour. Pour la gagner, j’ai dû me battre à l’égal de dix hommes. Je ne la lâcherai pas aujourd’hui Pour batifoler dans le belvédère du jardin d’Abou-Taher.
Alors, sans vraiment réfléchir, il dit :
— Il ne s’agit pas de batifoler. Ne voudrais-tu pas partager ma vie ?
— Partager ta vie ? Il n’y a rien à partager !
Elle l’a dit sans hargne aucune. Ce n’était qu’une constatation, non dépourvue de tendresse d’ailleurs. Mais, en voyant la mine épouvantée d’Omar, elle le supplie de l’excuser et sanglote.
— Je savais que j’allais pleurer, ce soir, mais pas ces larmes amères ; je savais que nous allions nous quitter pour un long moment, peut-être pour toujours, mais pas avec ces mots ni avec ces regards. Je ne veux pas emporter du plus bel amour que j’aie vécu, le souvenir de ces yeux d’inconnu. Regarde-moi, Omar, une dernière fois ! Souviens-toi, je suis ton amante, tu m’as aimée, je t’ai aimé. Me reconnais-tu, encore ?
Khayyam l’entoure d’un bras attendri. Il soupire :
— Si au moins nous avions le loisir de nous expliquer, je sais que cette stupide querelle serait balayée, mais le temps nous harcèle, il nous somme de jouer notre avenir sur ces minutes embrouillées.
À son tour, il sent sur son visage la fuite d’une larme. Cette larme, il voudrait la cacher, mais Djahane l’enlace sauvagement, elle a collé son visage au sien.
— Tu peux me cacher tes écrits, pas tes larmes. Je veux les voir, les toucher, les mélanger aux miennes, Je veux garder leurs traces sur mes joues, je veux garder leur goût salé sur ma langue.
On dirait qu’ils cherchent à se déchirer, à s’étouffer, à s’anéantir. Leurs mains s’affolent, leurs vêtements s’éparpillent. Incomparable nuit d’amour que celle deux corps incendiés par des larmes brûlantes. Le feu se propage, les enveloppe, les enroule, les enivre, les enflamme, les fusionne peau contre peau jusqu’au bout du plaisir. Sur la table, un sablier s’écoule, goutte à goutte, le feu s’apaise, vacille, s’éteint, un sourire essoufflé s’attarde. Longuement ils se respirent. Omar murmure, à elle ou au destin qu’ils viennent de braver :
— Notre empoignade ne fait que commencer. Djahane l’étreint, les yeux clos.
— Ne me laisse pas dormir jusqu’à l’aube.
Le lendemain, deux nouvelles lignes dans le manuscrit. La calligraphie en est frêle, hésitante et torturée :
Auprès de ta bien-aimée, Khayyam, comme tu étais seul ! Maintenant qu’elle est partie, tu pourras te réfugier en elle.
Kashan, oasis de maisons basses sur la route de la soie, à la lisière du désert de Sel. Les caravanes s’y blottissent, y reprennent leur souffle avant de longer Kargas Kuh, le sinistre mont des Vautours, le repaire des brigands qui rançonnent les abords d’Ispahan.
Bâtie d’argile et de boue, Kashan. Le visiteur y cherche en vain quelque mur en fête, quelque façade ornementée. C’est pourtant là que se créent les plus prestigieuses briques vernissées qui vont embellir de vert et d’or les mille mosquées, palais ou médersas, de Samarcande à Baghdad. Dans tout l’Orient musulman, la faïence se dit tout simplement kashi, ou kashatti, un peu de la manière dont la porcelaine porte, en persan comme en anglais, le nom de la Chine.
Hors de la ville, un caravansérail à l’ombre des dattiers. Une muraille rectangulaire, des tourelles de surveillance, une cour extérieure pour les bêtes et les marchandises, une cour intérieure bordée de chambrettes. Omar voudrait en louer une, mais l’hôtelier se désole : aucune n’est libre pour la nuit, de riches négociants d’Ispahan viennent d’arriver avec fils et servantes. Pour vérifier ses dires, nul besoin de consulter un registre. Le lieu grouille de commis braillards et de vénérables montures. En dépit de l’hiver qui commence, Omar aurait songé à coucher sous les étoiles, mais les scorpions de Kashan sont à peine moins réputés que sa faïence.
— Vraiment pas le moindre coin pour étendre ma natte jusqu’à l’aube ?
Le tenancier se gratte les tempes. Il fait sombre, il ne peut refuser le logis à un musulman :
— J’ai une petite pièce d’angle, occupée par un étudiant, demande-lui de te faire une place.
Ils s’y dirigent, la porte est close. L’hôtelier l’entrouvre sans frapper, une bougie vacille, un livre se referme à la hâte.
— Ce noble voyageur est parti de Samarcande il y a trois longs mois, j’ai pensé qu’il pourrait partager la chambre.
Si le jeune homme est contrarié, il évite de le manifester et demeure poli, quoique sans empressement.
Khayyam entre, salue, décline une prudente identité :
— Omar de Nichapour.
Une brève mais intense lueur d’intérêt dans l’œil de son compagnon. Qui à son tour se présente :
— Hassan, fils d’Ali Sabbah, natif de Kom, étudiant à Rayy, en route pour Ispahan.
Cette énumération détaillée met Khayyam mal à l’aise. C’est une invitation à en dire plus sur lui-même, son activité, le but de son voyage. Il n’en voit pas l’objet et se méfie du procédé. Il garde donc le silence, prend le temps de s’asseoir et de s’adosser au mur, de dévisager ce petit homme brun, si frêle et émacié, si anguleux. Sa barbe de sept jours, son turban noir serré et ses yeux exorbités déconcertent.
L’étudiant le harcèle avec le sourire :
– Quand on se prénomme Omar, il est imprudent de s’aventurer du côté de Kashan.
Khayyam feint la plus totale surprise. Il a pourtant bien compris l’allusion. Son prénom est celui du deuxième successeur du Prophète, le calife Omar, abhorré par les chiites puisqu’il fut un tenace rival de leur père fondateur, Ali. Si, pour l’heure, la population de la Perse est en grande majorité sunnite, le chiisme représente déjà quelques îlots, notamment les villes oasis de Kom et de Kashan où d’étranges traditions sont perpétuées. Chaque année, on célèbre par un carnaval burlesque l’anniversaire du meurtre du calife Omar. À cet effet, les femmes se fardent, préparent des sucreries et des pistaches grillées, les enfants se postent sur les terrasses et déversent des trombes sur les passants en criant joyeusement : « Dieu maudit Omar ! » On fabrique un mannequin à l’effigie du calife portant à la main un chapelet de crottes enfilées, qu’on promène dans certains quartiers en chantant : « Dès que ton nom est Omar, tu as ta place en enfer, toi le chef des scélérats, toi l’infâme usurpateur ! » Les cordonniers de Kom et de Kashan ont pris l’habitude d’écrire « Omar » sur les semelles qu’ils fabriquent, les muletiers donnent son nom à leurs bêtes, se plaisant à le prononcer à chaque bastonnade, et les chasseurs, quand il ne leur reste plus qu’une seule flèche murmurent en la décochant : « Celle-ci est pour le cœur d’Omar ! »
Hassan a évoqué ces pratiques en quelques mots vagues, évitant d’entrer crûment dans les détails, mais Omar le regarde sans aménité, pour laisser tomber d’un ton las et définitif :
— Je ne changerai pas de route à cause de mon nom, je ne changerai pas de nom à cause de ma route.
Un long silence froid s’ensuit, les yeux se fuient. Omar se déchausse et s’étend pour chercher le sommeil. C’est Hassan qui le relance :
— Je t’ai peut-être offensé en rappelant ces coutumes, je voulais seulement que tu sois prudent quand tu mentionneras ton nom en ce lieu. Ne te trompe pas sur mes intentions. Il m’est certes arrivé dans mon enfance à Kom de participer à ces festivités, mais dès l’adolescence j’ai jeté sur elles un autre regard, j’ai compris que de tels excès ne sont pas dignes d’un homme de savoir. Ni conformes à l’enseignement du Prophète. Cela dit, lorsque tu t’émerveilles, à Samarcande ou ailleurs, devant une mosquée admirablement habillée de briques vernissées par les artisans chiites de Kashan, et que le prédicateur de cette même mosquée lance du haut de sa chaire invectives et imprécations contre « les maudits hérétiques sectateurs d’Ali », ce n’est guère plus conforme à l’enseignement du Prophète.
Omar se relève légèrement :
— Voilà les paroles d’un homme sensé.
Je sais être sensé, comme je sais être fou. Je peux être aimable ou exécrable. Mais comment se montrer affable avec celui qui vient partager ta chambre sans même daigner se présenter ?
— Il a suffi que je te dise mon prénom pour que tu m’assailles de propos désobligeants, que n’aurais-tu pas dit si j’avais décliné mon identité entière ?
— Peut-être n’aurais-je rien dit de tout cela. On peut détester Omar le calife et n’éprouver qu’estime et admiration pour Omar le géomètre, Omar l’algébriste, Omar l’astronome ou même Omar le philosophe.
Khayyam se redresse. Hassan triomphe.
— Crois-tu qu’on n’identifie les gens qu’à leur nom ? On les reconnaît à leur regard, à la démarche, à l’allure et au ton qu’ils affectent. Dès que tu es entré, j’ai su que tu étais un homme de connaissance, habitué aux honneurs et en même temps méprisant à l’égard des honneurs, un homme qui arrive sans avoir à demander sa route. Dès que tu as livré le commencement de ton nom, j’ai compris : mes oreilles ne connaissent qu’un seul Omar de Nichapour.
— Si tu as cherché à m’impressionner, je dois admettre que tu y as réussi. Qui es-tu donc ?
— Je t’ai dit mon nom, mais il n’éveille rien en toi. Je suis Hassan Sabbah de Kom. Je ne m’enorgueillis de rien, sinon d’avoir achevé à dix-sept ans la lecture de tout ce qui concerne les sciences de la religion, la philosophie, l’histoire et les astres.
— On ne lit jamais tout, il y a tant de connaissances à acquérir chaque jour !
— Mets-moi à l’épreuve.
Par jeu, Omar s’est mis à poser à son interlocuteur quelques questions, sur Platon, Euclide, Porphyre, Ptolémée, sur la médecine de Dioscoride, de Galien, de Razès et d’Avicenne, puis sur les interprétations de la Loi coranique. Et toujours la réponse de son compagnon arrive précise, rigoureuse, irréprochable. Quand l’aube, se lève, ni l’un ni l’autre n’a dormi, ils n’ont pas senti le temps fuir. Hassan éprouve une réelle jouissance. Omar, lui, est subjugué, il ne peut qu’avouer :
— Jamais je n’ai rencontré un homme qui ait appris tant de choses. Que comptes-tu faire de tout ce savoir accumulé ?
Hassan le regarde avec défiance, comme si on avait violé quelque part secrète de son âme, mais il se rassérène et baisse les yeux :
— Je voudrais m’introduire auprès de Nizam-el-Molk, peut-être a-t-il un travail pour moi.
Khayyam est si envoûté par son compagnon qu’il est tout près de lui révéler que lui-même se rend auprès du grand vizir. Au dernier moment, pourtant, il se ravise. Un reste de méfiance demeure qui, pour s’être fait lointain, n’en a pas pour autant disparu.
Deux jours plus tard, alors qu’ils se sont joint à une caravane de marchands, ils cheminent côte à côte, citant abondamment de mémoire, en persan ou en arabe, les plus belles pages des auteurs qu’ils admirent. Parfois, un débat s’engage, mais il retombe aussitôt. Quand Hassan parle de certitudes, hausse le ton, proclame des « vérités indiscutables », somme son compagnon de les admettre, Omar demeure sceptique, s’attarde à jauger diverses opinions, choisit rarement, étale volontiers son ignorance. Dans sa bouche reviennent inlassablement ces mots : « Que veux-tu que je dise, ces choses sont voilées, nous sommes toi et moi du même côté du voile, et quand il tombera, nous ne serons plus là. »
Une semaine de route, ils sont à Ispahan.
Esfahane, nesfé djahane ! disent aujourd’hui les Persans. « Ispahan, la moitié du monde ! » L’expression est née bien après l’âge de Khayyam, mais déjà, en 1074, que de mots pour vanter la ville : « ses pierres de la galène, ses mouches des abeilles, son herbe du safran « , « son air est si pur, si sain, ses greniers ne connaissent pas la calandre, aucune chair ne s’y décompose ». Il est vrai qu’elle est située à cinq mille pieds d’altitude. Mais Ispahan abrite aussi soixante caravanes, des sérails, deux cents banquiers et changeurs, d’interminables bazars couverts. Ses ateliers filent la soie et le coton. Ses tapis, ses tissus, ses cadenas s’exportent vers les plus lointaines contrées. Ses roses s’épanouissent en mille variétés. Son opulence est proverbiale. Cette ville, la plus peuplée du monde persan, attire tous ceux qui cherchent le pouvoir, la fortune ou la connaissance.
Je dis « cette ville », mais il ne s’agit pas à proprement parler d’une ville. On y raconte d’ailleurs encore l’histoire d’un jeune voyageur de Rayy, si pressé de voir les merveilles d’Ispahan qu’il s’était séparé de sa caravane le dernier jour pour galoper seul à bride abattue. Au bout de quelques heures, se retrouvant au bord du Zayandé-Roud, « le Fleuve qui donne la vie », il le longea et atteignit une muraille de terre. L’agglomération lui sembla de taille respectable, mais bien plus petite que sa propre cité de Rayy. Arrivé à la porte, il se renseigna auprès des gardes.
— C’est ici la ville de Djay, lui répondit-on.
Il ne daigna donc pas même y entrer, il la contourna et poursuivit sa route vers l’ouest. Sa monture était épuisée, mais il cravachait sec. Bientôt il se retrouva, haletant, aux portes d’une autre cité, plus imposante que la première, mais à peine plus étendue que Rayy. Il interrogea un vieux passant.
— C’est ici Yahoudiyé, la Ville-Juive.
— Y a-t-il donc tant de juifs en ce pays ?
— Il y en a quelques-uns, mais la plupart des habitants sont musulmans comme toi et moi. On l’appelle Yahoudiyé parce que le roi Nabuchodonosor y avait installé, dit-on, les juifs qu’il avait déportés de Jérusalem ; d’autres prétendent que c’est l’épouse juive d’un shah de Perse qui avait fait venir en ce lieu, avant l’âge de l’islam, des gens de sa communauté. Dieu seul connaît la vérité !
Notre jeune voyageur se détourna donc, résigné à poursuivre sa route, même si son cheval devait s’écrouler sous ses jambes, lorsque le vieil homme le rappela :
— Où comptes-tu aller de ce pas, mon fils ?
— À Ispahan !
L’ancien éclata de rire.
— Ne t’a-t-on jamais dit qu’Ispahan n’existait pas ?
— Comment donc, n’est-elle pas la plus grande, la plus belle des cités de la Perse, n’était-elle pas déjà, aux temps reculés, la fière capitale d’Artaban, roi des Parthes, n’a-t-on pas vanté ses merveilles dans les livres ?
— Je ne sais pas ce que disent les livres, mais je suis né ici il y a soixante-dix ans et seuls les étrangers me parlent de la ville d’Ispahan, jamais je ne l’ai vue.
Il exagérait à peine. Le nom d’Ispahan désigna longtemps non une ville mais une oasis où se trouvaient deux villes bien distinctes, séparées l’une de l’autre par une heure de route, Djay et Yahoudiyé. Il faudra attendre le XVIème siècle pour que celles-ci, et les villages alentour, se fondent en une vraie cité. Au temps de Khayyam, elle n’existe pas encore, mais une muraille a été construite, longue de trois parasanges, soit une douzaine de milles, destinée à protéger l’ensemble de l’oasis.
Omar et Hassan sont arrivés tard le soir. Ils ont trouvé à se loger à Djay, dans un caravansérail proche de la porte de Tirah. C’est là qu’ils s’étendent et, sans avoir le temps d’échanger le moindre mot, se mettent à ronfler à l’unisson.
Le lendemain, Khayyam se rend auprès du grand vizir. Place des Changeurs, voyageurs et marchands de toutes origines, andalous, grecs ou chinois, s’affairent autour des vérificateurs de monnaies qui, dignement munis de leur balance réglementaire, grattent un dinart, de Kirman, de Nichapour ou de Séville, reniflent la tanka de Delhi, soupèsent un dirham de Bouk, font la moue devant un maigre nornisma de Constantinople, nouvellement dévalué.
Le portail du divan, siège du gouvernement résidence officielle de Nizam-el-Molk, n’est pas éloigné. Des fifres de la nowba s’y tiennent, à charge, trois fois par jour, de faire claironner leurs trompettes en l’honneur du grand vizir. En dépit de ces marques d’apparat, tout un chacun peut y entrer, et jusqu’aux plus humbles veuves autorisées à s’aventurer au divan, la vaste salle d’audience, pour approcher l’homme fort de l’empire et lui exposer larmes et doléances. C’est là seulement que gardes et chambellans font cercle autour de Nizam, interrogent les visiteurs, écartent les importuns.
Omar s’est arrêté dans l’encadrement de la porte. Il scrute la pièce, ses murs dénudés, ses trois épaisseurs de tapis. D’un geste hésitant, il salue l’assistance, une multitude bigarrée mais recueillie qui entoure le vizir, en conversation, pour l’heure, avec un officier turc. Du coin de l’œil, Nizam a repéré le nouveau venu ; il lui sourit amicalement et lui fait signe de s’asseoir. Cinq minutes plus tard, il vient à lui, l’embrasse sur les deux joues puis sur le front.
— Je t’attendais, je savais que tu viendrais à temps, j’ai bien des choses à te dire.
Alors, il l’entraîne par la main vers une petite pièce attenante où s’isoler. Ils se sont assis côte à côte sur un énorme coussin de cuir.
— Certaines de mes paroles vont te surprendre, mais j’espère qu’au bout du compte tu ne regretteras pas d’avoir répondu à mon invitation.
— Quelqu’un a-t-il jamais regretté d’avoir franchi la porte de Nizam-el-Molk !
— C’est arrivé, murmure le vizir avec un sourire féroce. J’ai élevé des hommes jusqu’aux nues, j’en ai rabaissé d’autres, je dispense chaque jour la vie et la mort, Dieu me jugera sur mes intentions, c’est Lui la source de tout pouvoir. Il a confié l’autorité suprême au calife arabe, qui l’a cédée au sultan turc, qui l’a remise entre les mains du vizir persan, ton serviteur. Des autres, j’exige qu’ils respectent cette autorité ; à toi, khwajé Omar, je demande de respecter mon rêve. Oui, sur cette immense contrée qui m’échoit, je rêve de bâtir l’État le plus puissant, le plus prospère, le plus stable, le mieux policé de l’univers. Je rêve d’un empire où chaque province, chaque ville, serait administrée par un homme juste, craignant Dieu, attentif aux plaintes du plus faible des sujets. Je rêve d’un État où le loup e l’agneau boiraient ensemble, en toute quiétude, l’eau du même ruisseau. Mais je ne me contente pas de rêver, je construis. Promène-toi demain dans les quartiers d’lspahan, tu verras des régiments de travailleurs qui creusent et bâtissent, des artisans qui s’affairent. Partout surgissent des hospices, des mosquées, des caravansérails, des citadelles, des palais du gouvernement. Bientôt chaque ville importante aura sa grande école, elle portera mon nom, « médersa Nizamiya ». Celle de Baghdad fonctionne déjà, j’ai dessiné de ma main le plan des lieux, j’en ai établi le programme d’études, je lui ai choisi les meilleurs enseignants, à chaque étudiant j’ai alloué une bourse. Cet empire, tu le vois, est un immense chantier, il s’élève, il s’épanouit, il prospère, c’est un âge béni que le Ciel nous accorde de vivre.
Un serviteur aux cheveux clairs est entré. Il s’incline, portant sur un plateau d’argent ciselé des coupes de sirop de roses glacé. Omar en prend une, ruisselante de buée fraîche ; il y trempe les lèvres, bien décidé à la siroter longuement. Nizam avale la sienne d’une gorgée avant de poursuivre :
— Ta présence en ce lieu me réjouit et m’honore.
Khayyam veut répondre à cet assaut d’amabilité : Nizam l’en empêche d’un geste :
— Ne crois pas que je cherche à te flatter. Je suis assez puissant pour n’avoir à chanter que les louanges du Créateur. Mais vois-tu, khwajé Omar, aussi étendu que soit un empire, aussi peuplé, aussi opulent soit-il, il y a toujours pénurie d’hommes. En apparence, que de créatures, que de places grouillantes, que de foules denses ! Et pourtant il m’arrive de contempler mon armée déployée, une mosquée à l’heure de la prière, un bazar, ou même mon divan, et de m’interroger : j’exigeais de ces hommes une sagesse, un savoir, une loyauté, une intégrité, ne verrais-je pas à chaque qualité que j’énumère la masse s’éclaircir, puis fondre et disparaître ? Je me retrouve seul, khwajé Omar, désespérément seul. Mon divan est vide, mon palais aussi. Cette ville, cet empire sont vides. J’ai toujours l’impression d’avoir à applaudir avec une main derrière le dos. Des hommes comme toi, je ne me contenterais pas de les faire venir de Samarcande, je suis prêt à aller moi-même à pied jusqu’à Samarcande pour les ramener.
Omar a murmuré un « À Dieu ne plaise ! » confus, mais le vizir ne s’y arrête pas.
— Tels sont mes rêves et mes soucis. Je pourrais t’en parler des journées et des nuits durant, mais je voudrais t’entendre. J’ai hâte de savoir si ce rêve te touche en quelque façon, si tu es prêt à prendre à mes côtés la place qui te revient.
— Tes projets sont exaltants et ta confiance m’honore !
— Qu’exiges-tu pour collaborer avec moi ? Dis-le sans dissimulation, comme je t’ai parlé moi-même. Tout ce que tu désires, tu l’obtiendras. Ne te montre pas timoré, ne laisse pas passer ma minute de folle prodigalité !
Il rit. Khayyam parvient à faire flotter un pâle sourire sur son extrême confusion.
— Je ne désire rien d’autre que de poursuivre mes modestes travaux à l’abri du besoin. De quoi boire et manger, me loger et me vêtir, mon avidité ne va pas au-delà.
— Pour te loger, je t’offre l’une des plus belles maisons d’Ispahan. J’y ai résidé moi-même pendant la construction de ce palais. Elle sera tienne avec jardins, vergers, tapis, serviteurs et servantes. Pour tes dépenses, je t’alloue une pension de dix mille dinars sultaniens. Tant que je serai en vie, elle te sera versée au début de chaque année. Est-ce suffisant ?
— C’est plus qu’il ne me faut, je ne saurais faire d’une telle somme. Khayyam est sincère, mais Nizam s’en montre irrité.
— Quand tu auras acheté tous les livres, rempli toutes tes jarres de vin et couvert de bijoux toutes tes maîtresses, tu distribueras des aumônes aux nécessiteux, tu financeras la caravane de La Mecque, tu construiras une mosquée à ton nom !
Comprenant que son détachement et la modestie de ses exigences ont déplu à son hôte, Omar s’enhardit :
— J’ai toujours voulu construire un observatoire avec un grand sextant en pierre, un astrolabe et divers instruments. Je voudrais mesurer la longueur exacte de l’année solaire.
— Exaucé ! Dès la semaine prochaine, des fonds seront alloués à cet effet, tu choisiras l’emplacement, ton observatoire s’élèvera en quelques mois. Mais rien d’autre, dis-moi, ne te ferait plaisir ?
— Par Dieu, je ne veux plus rien, ta générosité me comble et me noie.
— Alors peut-être pourrais-je à mon tour te formuler une demande ?
— Après ce que tu viens de m’accorder, ce sera bonheur pour moi de te montrer une part infime de mon immense gratitude.
Nizam ne se fait pas prier.
— Je te sais discret, peu enclin à la parole, je te sais sage, juste, équitable, en mesure de discerner le vrai du faux en toute chose, je te sais digne de confiance. Je voudrais remettre entre tes mains la charge la plus délicate de toutes.
Omar s’attend au pire, et c’est bien le pire l’attend.
— Je te nomme sahib-khabar.
— Sahib-khabar, moi, chef des espions ?
— Chef des renseignements de l’empire. Ne réponds pas à la hâte, il ne s’agit pas d’espionner les bonnes gens, de s’introduire dans les demeures des croyants, mais de veiller à la tranquillité de tous. Dans un État, la moindre exaction, la moindre injustice doit être connue du souverain et réprimée de façon exemplaire, quel que soit le coupable. Comment savoir si tel cadi ou tel gouverneur de province ne profite pas de sa fonction pour s’enrichir aux dépens des humbles ? Par nos espions, puisque les victimes n’osent pas toujours se plaindre !
— Encore faut-il que ces espions ne se laissent pas acheter par les cadis, les gouverneurs ou les émirs, qu’ils ne deviennent pas leurs complices !
— Ton rôle, le rôle du sahib-khabar, est précisément de trouver des hommes incorruptibles pour les charger de ces missions.
— Si ces hommes incorruptibles existent, ne serait-il pas plus simple de les nommer eux-mêmes gouverneurs ou cadis !
Observation naïve, mais qui, aux oreilles de Nizam, semble persifler. Il s’impatiente et se lève :
— Je n’ai pas le désir d’argumenter. Je t’ai dit ce que je t’offrais et ce que j’attendais de toi. Va, réfléchis à ma proposition, pèses-en calmement le pour et le contre et reviens demain avec une réponse.
Réfléchir, peser, évaluer, Khayyam n’en est pas capable ce jour-là. En sortant du divan, il s’enfile dans la plus étroite ruelle du bazar, serpente à travers hommes et bêtes, avance sous les voûtes de stuc entre les monticules d’épices. À chaque pas la ruelle est un peu plus sombre, la foule semble se mouvoir au ralenti, vociférer en murmures, marchands et chalands sont des acteurs masqués, des danseurs somnambules. Omar va à l’aveuglette, tantôt à gauche, tantôt à droite, il craint de tomber ou de s’évanouir. Soudain il débouche sur une petite place noyée de lumière, véritable clairière dans la jungle. Le soleil cru le fouette ; il se redresse, respire. Que lui arrive-t-il ? on lui a proposé le paradis enchaîné à l’enfer, comment dire oui, comment dire non, avec quelle face se représenter devant le grand vizir, avec quelle face quitter la ville ?
À sa droite, la porte d’une taverne est entrouverte ; il la pousse, descend quelques marches ensablée atterrit dans une salle au plafond bas, mal éclairée. Le plancher de terre moite, les bancs incertains, les tables délavées. Il commande un vin sec de Kom. On le lui apporte dans une jarre ébréchée. Il le hume longuement, les yeux clos.
Passe le temps béni de ma jeunesse,
Pour oublier je me verse du vin.
Il est amer ? C’est ainsi qu’il me plait,
Cette amertume est le goût de ma vie.
Mais soudain surgit une idée. Sans doute lui fallait-il plonger jusqu’au fond de cette taverne sordide pour la trouver, cette idée ; elle l’attendait ici, sur cette table, à la troisième gorgée de la quatrième coupe. Il règle la note, laisse un généreux bakchich, refait surface. La nuit est tombée, la place est déjà vide, chaque ruelle du bazar est barrée d’un lourd portail protecteur. Omar doit faire un détour pour rejoindre son caravansérail.
Quand il entre dans sa chambre sur la pointe des pieds, Hassan dort déjà, le visage sévère et torturé. Omar le contemple longuement. Mille questions parcourent son esprit, mais il les écarte sans chercher à répondre. Sa décision est prise, irrévocable.
Une légende court les livres. Elle parle de trois amis, trois Persans qui ont marqué, chacun à sa façon, les débuts de notre millénaire : Omar Khayyam qui a observé le monde, Nizam-el-Molk qui l’a gouverné, Hassan Sabbah qui l’a terrorisé. On dit qu’ils étudièrent ensemble à Nichapour. Ce qui ne peut être vrai, Nizam avait trente ans de plus qu’Omar et Hassan a fait ses études à Rayy, peut-être un peu aussi dans sa ville natale de Kom, certainement pas à Nichapour.
La vérité se trouve-t-elle dans le Manuscrit de Samarcande ? La chronique qui parcourt les marges affirme que les trois hommes se sont retrouvés pour la première fois à Ispahan, dans le divan du grand vizir, à l’initiative de Khayyam, aveugle apprenti du destin.
Nizam s’était isolé dans la petite salle du palais entouré de quelques papiers. Dès qu’il a vu le visage d’Omar dans l’encadrement de la porte, il a compris que la réponse serait négative.
— Ainsi donc, mes projets t’indiffèrent.
Khayyam réplique, contrit mais ferme :
— Tes rêves sont grandioses et je souhaité qu’ils se réalisent, mais ma contribution ne peut être celle que tu m’as proposée. Entre les secrets et ceux qui les dévoilent, je suis du côté des secrets. La première fois qu’un agent viendra me rapporter une conversation, je lui imposerai silence en lui déclarant que ces affaires ne regardent ni lui ni moi, je lui interdirai ma maison. Ma curiosité des gens et des choses s’exprime autrement.
— Je respecte ta décision, je ne crois pas inutile pour l’empire que des hommes se consacrent entièrement à la science. Bien entendu, tout ce que je promis, l’or annuel, la maison, l’observatoire, te sont dus, je ne reprends jamais ce que j’ai donné de plein gré. J’aurais voulu t’associer de près à mon action, je me console en me disant que les chroniques écrites pour la postérité : du temps de Nizam-el-Molk a vécu Omar Khayyam, il était honoré, à l’abri des intempéries, il pouvait dire non au grand vizir sans risquer disgrâce.
— Je ne sais si je pourrai un jour manifester toute la gratitude que mérite ta magnanimité.
Omar s’est interrompu. Il hésite avant de poursuivre :
— Peut-être, pourrais-je faire oublier mon refus en te présentant un homme que je viens de rencontrer. Il est d’une grande intelligence, son savoir est immense, son habileté désarmante. Il me semble tout prêt pour la fonction de sahib-khabar et je suis sûr que ta proposition l’enchantera. Il m’a avoué qu’il était venu de Rayy à Ispahan avec le ferme espoir de se faire engager auprès de toi.
— Un ambitieux, murmure Nizam entre les dents. C’est bien là mon destin. Quand je trouve un homme digne de confiance, il manque d’ambition et se méfie des choses du pouvoir ; et quand un homme me semble prêt à sauter sur la première fonction que je lui offre, son empressement m’inquiète.
Il paraît las et résigné.
— Par quel nom connaît-on cet homme ?
— Hassan fils d’Ali Sabbah. Je me dois cependant de te prévenir, il est né à Kom.
— Un chiite imamien ? Cela ne me gêne pas. Bien que je sois hostile à toutes les hérésies et à toutes les déviations. Certains de mes meilleurs collaborateurs sont des sectateurs d’Ali, mes meilleurs soldats sont arméniens, mes trésoriers sont juifs, je ne leur dénie pas pour autant ma confiance et ma protection. Les seuls dont je me méfie sont les ismaéliens. Ton ami n’appartient pas à cette secte, je suppose ?
— Je l’ignore. Mais Hassan m’a accompagné jusqu’ici. Il attend dehors. Avec ta permission, je vais l’appeler, tu pourras l’interroger.
Omar a disparu quelques secondes. Il est revenu accompagné de son ami, qui ne semble nullement intimidé. Pourtant Khayyam, lui, devine sous la barbe deux muscles qui se tendent et frémissent.
— Je te présente Hassan Sabbah, jamais autant de savoir n’a pu tenir dans un turban aussi serré.
Nizam sourit.
— Me voilà bien doctement entouré. Ne dit-on pas que le prince qui fréquente les savants est le meilleur des princes ?
C’est Hassan qui réplique :
— On dit aussi que le savant qui fréquente les princes est le pire des savants.
Un grand rire les rapproche, franc mais bref. Nizam fronce déjà les sourcils, il désire quitter au plus vite l’inévitable proverbiage qui introduit toute palabre persane pour exposer à Hassan ce qu’il attend de lui. Or, curieusement, dès les premiers mots ils se retrouvent complices, Omar n’a plus qu’à s’éclipser.
Ainsi, très vite, Hassan Sabbah est devenu l’indispensable collaborateur du grand vizir. Il a réussi mettre en place un réseau touffu d’agents, faux marchands, faux derviches, faux pèlerins, qui sillonnent l’empire seldjoukide, ne laissant aucun palais, aucune maison ni fond de bazar à l’abri de leurs oreilles. Complots, rumeurs, médisances, tout est rapporté, exposé, déjoué, d’une manière discrète ou exemplaire.
Aux premiers temps, Nizam est comblé, la redoutable machine est entre ses mains. Il en tire fierté auprès du sultan Malikshah, jusque-là réticent. Son père Alp Arslan ne lui avait-il pas recommandé de s’opposer à cette forme de politique ? « Quand tu auras implanté partout des espions, l’avait-il prévenu, tes vrais amis ne s’en méfieront pas, puisqu’ils se savent fidèles. Alors que les fêlons seront sur leurs gardes. Ils voudront soudoyer les informateurs. Peu à peu, tu commenceras à recevoir des rapports défavorables à tes vrais amis, favorables à tes ennemis. Or les paroles, bonnes ou mauvaises, sont comme des flèches, quand on en tire plusieurs, il y en a bien une qui atteindra son but. Alors ton cœur se fermera à tes amis, les félons prendront leur place à tes côtés, que restera-t-il de ta puissance ? »
Il faudra attendre qu’une empoisonneuse soit démasquée dans son propre harem pour que le sultan cesse de douter de l’utilité du chef des espions ; du jour au lendemain, il en fait l’un de ses familiers. Mais c’est Nizam qui alors prend ombrage de l’amitié qui s’établit entre Hassan et Malikshah. Les deux hommes sont jeunes, il leur arrive de plaisanter ensemble aux dépens du vieux vizir, surtout le vendredi, jour du shôlen, le banquet traditionnel que le sultan offre à ses familiers.
La première partie des festivités est fort officielle, fort retenue. Nizam est assis à la droite de Malikshah. Lettrés et savants les entourent, des discussions s’animent sur les sujets les plus variés, des mérites comparés des épées indiennes ou yéménites aux diverses lectures d’Aristote. Le sultan se passionne un moment pour ce genre de joutes, puis il se dissipe, son œil ne se fixe plus. Le vizir comprend qu’il est l’heure de partir, les dignes invités le suivent. Musiciens et danseuses les remplacent à l’instant, les cruches de vin se déhanchent, la beuverie, douce ou folle selon l’humeur du prince, se prolonge jusqu’au matin. Entre deux accords de rebec, de luth ou de târ, des chansonniers improvisent sur leur thème favori : Nizam-el-Molk. Incapable de se passer de son puissant vizir, le sultan se venge par le rire. Il suffit de voir avec quelle frénésie enfantine il tape des mains pour deviner qu’un jour il en viendra à frapper son « père ».
Hassan sait nourrir chez le souverain tout signe de ressentiment à l’encontre de son vizir. De quoi Nizam se prévaut-il, de sa sagesse, de son savoir ? Hassan fait habile étalage de l’une comme de l’autre. De sa capacité à défendre le trône et l’empire ? Hassan a fait en peu de temps la preuve d’une compétence équivalente. De sa fidélité ? Quoi de plus simple que de mimer la loyauté, elle n’est jamais plus vraie que dans les bouches menteuses.
Plus que tout, Hassan sait cultiver en Malikshah sa proverbiale avarice. Constamment il l’entretient des dépenses du vizir, lui fait remarquer ses nouvelles robes et celles de ses proches. Nizam aime le pouvoir et l’apparat, Hassan n’aime que le pouvoir. En cela, il veut être un ascète de la domination.
Quand il sent Malikshah totalement livré, pour donner l’estocade à son éminence grise, Hassan crée l’incident. La scène se déroule dans la salle du trône, un samedi. Le sultan s’est réveillé à midi avec le désagrément d’un mal de tête. Il est d’humeur massacrante, et d’apprendre que soixante mille dinars viennent d’être distribués aux soldats de la garde arménienne du vizir l’exaspère. L’information, nul n’en doute, est arrivée par le biais de Hassan et de son réseau. Nizam explique patiemment que pour prévenir toute velléité d’insoumission il faut nourrir les troupes voire les engraisser, que pour venir à bout de la moindre rébellion on serait contraint de dépenser dix fois plus. Mais à force de jeter l’or par brassées entières, rétorque Malikshah, on finira par ne plus pouvoir payer la solde, alors commenceront les vraies rébellions. Un bon gouvernement ne doit-il pas savoir garder son or pour moments difficiles ?
L’un des douze fils de Nizam, qui assiste à scène, croit habile d’intervenir :
— Aux premiers temps de l’islam, alors qu’on accusait le calife Omar de dépenser tout l’or amassé pendant les conquêtes, celui-ci demanda à ses détracteurs : « Cet or, n’est-ce pas la bonté du Très-Haut qui nous l’a prodigué ? Si vous croyez Dieu incapable d’en prodiguer davantage, ne dépensez plus rien. Quant à moi, j’ai foi en l’infinie générosité du Créateur, je ne garderai pas dans mon coffre une seule pièce que je pourrais dépenser pour le bien des musulmans. »
Mais Malikshah n’a pas l’intention de suivre son exemple, il nourrit une idée dont Hassan l’a convaincu ; il ordonne :
— J’exige que l’on me présente un relevé détaillé de tout ce qui rentre dans mon Trésor et de la manière précise dont il est dépensé. Quand pourrai-je l’avoir ? Nizam paraît accablé.
— Je peux fournir ce relevé, mais il faudra du temps.
— Combien de temps, khwajé ?
Il n’a pas dit ata, mais khwajé, appellation fort respectueuse, mais dans ce contexte si distante qu’elle ressemble fort à un désaveu, prélude à la disgrâce.
Désemparé, Nizam explique :
— Il faut envoyer un émissaire dans chaque province, effectuer de longs calculs. Par la grâce de Dieu, l’empire est immense, il sera difficile d’achever ce rapport en moins de deux ans.
Mais Hassan s’approche d’un air solennel :
— Je promets à notre maître que s’il m’en fournit les moyens, s’il ordonne que tous les papiers du divan me soient remis entre les mains, je lui présenterai un rapport complet d’ici quarante jours.
Le vizir veut répondre, mais Malikshah s’est déjà levé. Il se dirige à grandes enjambées vers la sortie en lançant :
— Fort bien, Hassan s’installera dans le divan. Tout le secrétariat sera à ses ordres. Personne n’y entrera sans son autorisation. Et dans quarante jours je trancherai.
Aussitôt, tout l’empire est en émoi, l’administration est paralysée, on rapporte des mouvements de troupes, on parle de guerre civile. Nizam, dit-on, a distribué des armes dans certains quartiers d’lspahan. Au bazar, la marchandise a été mise à l’abri. Les portails des principaux souks, ceux des joailliers notamment, sont fermés dès le début de l’après-midi. Dans les environs du divan, la tension est extrême. Le grand vizir a dû abandonner ses bureaux à Hassan, mais sa résidence les jouxte, et seul un petit jardin le sépare de ce qui est devenu le quartier général de son rival. Or le jardin est transformé en véritable caserne, la garde personnelle de Nizam y patrouille nerveusement, armée jusqu’aux dents.
Aucun homme n’est plus embarrassé qu’Omar. Il voudrait intervenir pour calmer les esprits, trouver un accommodement entre les deux adversaires. Mais, Nizam continue à le recevoir, il ne manque pas une occasion de lui reprocher « le cadeau empoisonné » qu’on lui a fait. Quant à Hassan, il vit constamment enfermé avec ses papiers, occupé à préparer le rapport qu’il doit présenter au sultan. La nuit seulement, il consent s’étendre sur le grand tapis du divan, entouré d’une poignée de fidèles.
Trois jours avant la date fatidique, Khayyam veut néanmoins tenter une dernière médiation. Il se rend auprès de Hassan et insiste pour le voir, mais on lui demande de revenir une heure plus tard, le sahibkhabar étant en réunion avec les trésoriers. Omar décide donc de faire quelques pas au-dehors. Il vient de franchir le portail quand un eunuque sultanien, tout habillé de rouge, s’adresse à lui :
— Si khwajé Omar daigne me suivre, il est attendu !
Après que l’homme l’a conduit à travers un labyrinthe de tunnels et d’escaliers, Khayyam se retrouve dans un jardin dont il ne soupçonnait pas l’existence. Des paons s’y pavanent en liberté, des abricotiers y fleurissent, une fontaine chante. Derrière la fontaine, ils ont atteint une porte basse incrustée de nacre. L’eunuque l’a ouverte. Il invite Omar à s’avancer.
C’est une vaste pièce aux murs tapissés de brocart, avec à son extrémité une sorte de niche voûtée que protège une tenture. Celle-ci frémit, indiquant une présence. Khayyam vient à peine d’entrer que la porte s’est refermée avec un bruit feutré. Une minute d’attente encore, de perplexité, puis une voix de femme se fait entendre. Il ne la reconnaît pas, il croit identifier quelque dialecte turc. Mais la voix est basse, le débit vif, seuls quelques mots émergent comme les rocs d’un torrent. Le sens du discours lui échappe, il voudrait l’interrompre, lui demander de parler en persan, en arabe, ou alors plus lentement, mais il n’est pas si aisé de s’adresser à une femme à travers une tenture. Il se résigne à attendre qu’elle en ait fini. Soudain une autre voix lui succède :
— Ma maîtresse Terken Khatoun, épouse du sultan, te remercie d’être venu à ce rendez-vous.
Cette fois, la langue est persane, et la voix, Khayyam la reconnaîtrait dans un bazar à l’heure du Jugement. Il va crier, mais son cri se mue soudain en un murmure joyeux et plaintif :
— Djahane !
Elle écarte le bord de la tenture, relève son voile et sourit, mais d’un geste l’empêche d’approcher.
— La sultane, dit-elle, est préoccupée par la lutte, qui se déroule au sein du divan. Le malaise se propage, le sang va être répandu. Le sultan lui-même en est très affecté, il est devenu irritable, le harem retentit de ses éclats de colère. Cette situation ne peut durer. La sultane sait que tu tentes l’impossible pour réconcilier les deux protagonistes, elle souhaite de te voir réussir, mais cela lui semble éloigné.
Khayyam a approuvé d’un hochement de tête résigné. Djahane poursuit :
— Terken Khatoun estime qu’il serait préférable, au point où en sont les choses, d’écarter les deux, adversaires et de confier le vizirat à un homme de bien, capable de calmer les esprits. Son époux, notre maître n’a que faire, selon elle, des intrigants qui l’entourent, il n’a besoin que d’un homme sage, dénué de basses ambitions, un homme de bon jugement et d’excellent, conseil. Le sultan te tenant en haute estime, elle voudrait lui suggérer de te nommer grand vizir, ta nomination soulagerait la cour tout entière. Néanmoins, avant d’avancer une telle suggestion, elle voulait s’assurer de ton accord.
Omar a mis du temps à réaliser ce qu’on lui demande, mais il s’écrie :
— Par Dieu, Djahane, chercherais-tu ma perte ? Me vois-tu commander les armées de l’empire, décapiter un émir, réprimer une révolte d’esclaves ? Laisse-moi à mes étoiles !
— Écoute-moi, Omar. Je sais que tu n’as pas le désir de diriger les affaires, ton rôle sera simplement d’être là. Les décisions seront prises et exécutées par d’autres !
— Autrement dit, tu seras le vrai vizir, et ta maîtresse le vrai sultan, c’est cela, n’est-ce pas, que tu cherches ?
— En quoi cela te gênerait-il ? Tu auras les honneurs, sans avoir les soucis, que pourrais-tu souhaiter de mieux ?
Terken Khatoun intervient pour nuancer le propos. Djahane traduit :
— Ma maîtresse dit : c’est parce que des hommes comme toi se détournent de la politique que nous sommes si mal gouvernés. Elle estime que tu as toutes les qualités pour être un excellent vizir.
— Dis-lui que les qualités qu’il faut pour gouverner ne sont pas celles qu’il faut pour accéder au pouvoir. Pour bien gérer les affaires, il faut s’oublier, ne s’intéresser qu’aux autres, surtout aux plus malheureux ; pour arriver au pouvoir, il faut être le plus avide des hommes, ne penser qu’à soi-même, être prêt à écraser ses plus proches amis. Et moi je n’écraserai personne !
Pour l’heure, les projets des deux femmes en resteront là. Omar refusera de se plier à leurs exigences. Cela n’aurait servi à rien, d’ailleurs, l’affrontement entre Nizam et Hassan était devenu inéluctable.
Ce jour-là, la salle d’audience est une arène Paisible, les quinze personnes qui s’y trouvent se contentent de s’observer en silence. Malikshah lui-même, d’habitude si exubérant, converse à mi-voix avec son chambellan en triturant, c’est sa manie, le bout de sa moustache. De temps à autre, il risque un regard vers les deux gladiateurs. Hassan est debout, robe noire froissée, turban noir, barbe plus basse que d’ordinaire, visage creusé, yeux ardents prêts à croiser ceux de Nizam, mais rouges de fatigue et de veille. Derrière lui, un secrétaire porte une liasse de papiers enserrés dans une large bande de cordouan.
Privilège des ans, le grand vizir est assis, affalé même. Sa robe est grise, sa barbe blanchissante, son front parcheminé, seul son regard paraît jeune et alerte, pétillant même. Deux de ses fils l’accompagnent, distribuent alentour des expressions de haine ou défi.
Tout près du sultan se tient Omar, aussi ténébreux qu’accablé. Il formule dans sa tête des paroles conciliantes qu’il n’aura sans doute jamais l’occasion de prononcer.
— C’est aujourd’hui qu’on nous a promis un rapport détaillé sur l’état de notre Trésor, est-ce prêt, demande Malikshah.
Hassan s’incline.
— Ma promesse est tenue, le rapport est ici. Il s’est retourné vers son secrétaire qui le rejoint empressé, défait le cordon de cuir et lui tend la liste. Sabbah en entreprend la lecture. Les premières pages ne sont, selon la coutume, que remerciements, adresses, savantes citations, pages éloquentes bien tournées, mais l’auditoire attend davantage. Il arrive :
— J’ai pu calculer avec précision, déclare-t-il ce qu’a rapporté au Trésor sultanien la percée de chaque province, de chaque ville renommée, également évalué le butin gagné sur l’ennemi ; je sais maintenant de quelle façon cet or a été dépensé… Cérémonieusement, il se racle la gorge, tend à son secrétaire la page qu’il vient de lire, approche la suivante de ses yeux. Ses lèvres s’entrouvrent puis se serrent. Le silence retombe. Il a écarté la feuille, plongé son regard dans la suivante, l’a rangée à son tour d’un geste rageur. Toujours le silence.
Le sultan s’agite, il s’impatiente.
— Que se passe-t-il ? Nous t’écoutons.
— Maître, je ne retrouve pas la suite. J’avais rangé mes papiers dans l’ordre, la feuille que je cherche a dû tomber, je la retrouverai.
Piteusement, il fouille encore. Nizam en profite pour intervenir, sur un ton qui se veut magnanime :
— Il peut arriver à chacun d’égarer un papier, il ne faut pas en vouloir à notre jeune ami. Au lieu d’attendre ainsi, je propose de passer à la suite du rapport.
— Tu as raison, ata, passons à la suite.
Chacun a remarqué que le sultan a de nouveau appelé son vizir « père ». Est-ce le signe d’un regain de faveur ? Alors que Hassan nage dans la plus lamentable confusion, le vizir pousse son avantage :
— Oublions cette page perdue. Au lieu de faire attendre le sultan, je suggère que notre frère Hassan nous présente les chiffres concernant quelques villes ou provinces importantes.
Le sultan s’empresse d’acquiescer. Nizam enchaîne :
— Prenons par exemple la ville de Nichapour, patrie d’Omar Khayyam, ici présent. Pourrions-nous savoir combien cette ville et sa province ont rapporté au Trésor ?
— Tout de suite, répond Hassan, qui cherche à retomber sur ses pieds.
D’une main experte, il a fendu la liasse, a voulu en extraire la page trente-quatre où il sait avoir inscrit tout Ce qui concerne Nichapour. Vainement.
— La page n’est pas là, dit-il, elle a disparu… On me l’a volée… On a dispersé mes papiers…
Nizam s’est levé. Il s’approche de Malikshah et lui chuchote à l’oreille :
— Si notre indice n’a pas confiance dans ses serviteurs les plus compétents, ceux qui savent nos difficulté des choses et discernent le possible de l’impossible, il ne manquera pas de se retrouver ainsi insulté et bafoué, accroché aux lèvres d’un fou, d’un charlatan ou d’un ignorant.
Malikshah ne se doute pas un instant qu’il vient d’être la victime d’une géniale machination. Comme le rapportent les chroniqueurs, Nizam-el-Molk avait réussi à soudoyer le secrétaire d’Hassan, lui ordonnant d’escamoter certaines pages et de changer la place d’autres, réduisant à néant le patient travail effectué par son rival. Ce dernier a beau dénoncer un complot, le tumulte couvre sa voix, et le sultan, déçu d’avoir été joué, mais plus encore de constater que sa tentative de secouer la tutelle de son vizir a échoué, rejette sur Hassan toute la faute. Ayant ordonné aux gardes de se saisir de lui, il prononce, séance tenante, sa condamnation à mort.
Pour la première fois, Omar prend la parole :
— Que notre maître soit clément. Hassan Sabbah a peut-être commis des erreurs, peut-être a-t-il péché par excès de zèle ou excès d’enthousiasme, et pour écarts il doit être congédié, mais il ne s’est rendu coupable d’aucune faute grave envers ta personne.
— Alors qu’il soit aveuglé ! Apportez la galère, faites rougir le fer.
Hassan demeure muet, c’est Omar qui intervient à nouveau. Il ne peut laisser tuer ou aveugler un homme qu’il a lui-même fait engager.
— Maître, supplie-t-il, n’inflige pas pareil châtiment à un homme jeune qui ne pourrait se consoler de sa disgrâce que dans la lecture et l’écriture.
Alors Malikshah dit :
— C’est pour toi, khwajé Omar, le plus sage, le plus pur des hommes, que j’accepte de revenir une fois encore sur ma décision. Hassan Sabbah est donc condamné au bannissement, il s’exilera vers une contrée lointaine jusqu’à la fin de sa vie. Jamais il ne pourra fouler à nouveau le sol de l’empire.
Mais l’homme de Kom reviendra, pour accomplir une vengeance exemplaire.