PREMIÈRE PARTIE
Judith aux étoiles
« Mettez-vous à votre aise », dit le Président Fergusson.
Et il ôta son veston.
Les ministres l’imitèrent avec soulagement. Le général Sunhorn, chef d’état-major, déboutonna sa vareuse, mais ne la quitta pas. Le secrétaire d’État garda sa chaude veste de tweed irlandais. Sur convocation urgente du Président, il venait d’arriver d’Australie, où c’était l’hiver. Il n’avait eu le temps ni de se doucher ni de se changer. Depuis qu’il avait plongé de l’avion dans la chaleur torride de Washington, la sueur l’inondait. Il avait peur, s’il ôtait son veston, d’incommoder ses voisins. Il prit dans sa serviette un mouchoir de papier, le passa entre son cou et le col de sa chemise et le jeta, humide, dans l’urne cubique, en acier inoxydable, posée au centre de la table de réunion. L’urne l’avala, l’incinéra et broya ses cendres, avec une petite fumée et un ronron. C’était la corbeille à papier des réunions top secret.
Le général Sunhorn était blond, grand, épais, et la chaleur lui donnait un air de bonne santé éclatante, en ébouillantant sa peau rose. Assis en face du secrétaire d’État, il regardait cet homme maigre sans essayer outre mesure de dissimuler sa haine et son mépris. Il estimait que les malheurs de la patrie étaient dus entièrement au secrétaire et à ceux qui l’avaient précédé. De concession en hésitation, d’hésitation en décision funeste, voilà où on en était arrivé aujourd’hui ! Voilà où nous avaient amenés les diplomates et les politiciens ! Alors qu’on avait des Bombes plein les poches !
Furieux, il arracha sa vareuse et la jeta derrière lui. Les ministres regardaient le Président qui s’épongeait. Une chaleur atroce régnait dans la salle de réunion de la Maison-Blanche. L’installation d’air conditionné avait été démontée et emportée trois jours auparavant, le service de la Sécurité ayant découvert qu’elle était truffée de micros plats reliés à des émetteurs gros comme des lentilles.
« Eh bien, vous savez ce qui se passe, dit le Président. Néanmoins, John va vous préciser quelle est exactement la situation... »
Le secrétaire d’État ouvrit le dossier posé devant lui.
« Minute ! dit le général. Croyez-vous qu’il soit prudent de parler ici ? Vous avez fait démonter votre sacrée installation de fraîcheur, mais qui nous prouve qu’il n’y a pas des micros dans les murs, dans le plafond ou dans la table ?
— Il y en a sûrement ! dit le Président. Autant que de raisins dans un cake ! Demain je fais passer cette baraque au lance-flammes ! Mais en attendant, Johny peut parler. Ce qu’il a à nous dire, hélas, les chaffs{1} le savent aussi bien que nous.
— Eh bien s’ils nous écoutent, je leur dis merde ! » cria le général en frappant du poing sur la table.
Le Président lui jeta un regard foudroyant.
« Nous ne sommes pas à Waterloo ! dit-il. Et nous n’y serons jamais ! Parlez, Johny... »
Johny, c’est-à-dire John D. F. Rainer, secrétaire d’État, ouvrit son dossier et parla pendant une heure et sept minutes, se tut, referma son dossier et attendit.
Si ce n’était pas Waterloo, c’était la Berezina. Dévalant du Tibet depuis trois semaines par des passages que le Pentagone se refusait à considérer comme accessibles, une armée chinoise inépuisable, après avoir traversé la corne de l’Inde, était venue s’écraser sur les défenses américaines de Birmanie puis les avait submergées. Toutes les forces navales disponibles en Extrême-Orient avaient été dirigées en hâte vers les ports birmans, pour éviter un massacre total des VIIe, XXVe et XXXIIe armées. Pendant que leurs débris rembarquaient sous la protection des missiles, une armada aérienne chinoise avait envahi, cette nuit même, les deux principales Philippines. Depuis 5 heures, on ne recevait plus aucun message de Manille.
« Pauvre Mac Arthur ! gronda le général, s’il voyait ça ! On nous prend toujours pour des cons, nous les militaires ! Une génération après, quand ça craque de nouveau, on s’aperçoit que nous avions raison ! Si on avait laissé Mac utiliser la Bombe en Corée, les chaffs auraient été réduits à zéro pour des siècles ! Aujourd’hui on recommence la même connerie ! On s’est ruiné pour fabriquer des montagnes de Bombes, et on n’ose pas s’en servir ! On fait la guerre comme des cow-boys ! Comment voulez-vous venir à bout de cette vermine ? Ils sont combien ? Deux milliards et demi ? Trois milliards ? Qu’est-ce qu’on en sait ? Vous voulez les tuer à coups d’arbalète ? Ils nous boufferont, comme des criquets bouffent un champ de maïs ! Ils nous laisseront même pas les os ! Il n’y a qu’une façon d’en venir à bout. La Bombe ! La Bombe ! La Bombe ! »
Le Président soupira.
« Bien sûr, bien sûr, vous semblez avoir raison, général. Mais vous savez très bien que ce n’est pas possible. Permettez-moi de vous communiquer ceci. Lisez et faites passer. »
Il lui tendit la note que l’ambassadeur d’U.R.S.S. lui avait remise aux premières heures du jour. Le Président Nikola, devant les derniers développements du conflit sino-américain, exprimait sa sympathie au Président Fergusson, et au nom de l’amitié des deux grands peuples dont ils avaient réciproquement la charge, lui rappelait les termes du traité de non-agression russo-américain : toute manifestation nucléaire ou bactériologique américaine sur le continent asiatique déclencherait automatiquement, de la part de l’U.R.S.S., une riposte massive et analogue sur le territoire des États-Unis.
« Et nous, on leur enverrait peut-être du pop-corn ? dit le général, en passant la feuille à son voisin.
— Bien sûr, bien sûr, dit le Président, notre riposte serait également automatique, massive et analogue, ce qui rayerait de la carte l’U.R.S.S. après nous-mêmes. Et qui seraient les grands vainqueurs ?
— Les Chinois...
— Nom de Dieu ! dit le général en abattant de nouveau le poing sur la table, si la décision dépendait de moi, il y a longtemps que j’aurais frit les chaffs à la sauce hydrogène ! Et les ruskoffs auraient pas dit ouf ! Et s’ils avaient riposté, eh bien tant pis ! J’aime mieux crever que de devenir chinois ! »
L’idée que ce géant rose et blond pût devenir un petit bonhomme jaune aux yeux bridés amena sur les lèvres du Président Fergusson un sourire triste. Il soupira. Il haïssait la minute où, dans la folle inconscience de sa jeunesse, il avait décidé de faire de la politique. Il aurait voulu être en train de pêcher à la ligne, à cinq cents kilomètres du plus proche récepteur de radio ou de T.V. Le monde était fou, personne n’y pouvait plus rien, et la plus abominable place dans l’univers, c’était le fauteuil présidentiel qui se trouvait sous son derrière.
C’est alors que l’espoir se leva, sous le visage du ministre de la Recherche, William Robert Sandows. C’était un homme jeune, grand, mince, le cheveu brun agréablement grisonnant sur les tempes, le cil long, l’oeil de velours.
Il s’était levé et regardait le Président d’un air un peu absent, presque rêveur.
« Vous avez quelque chose à dire, Bill ? » demanda le Président.
William R. Sandows mit un doigt sur ses lèvres en signe de silence impératif, puis ôta sa chemise. Il apparut brun de peau, large d’épaules, pareil à un Égyptien de bas-relief. Ses collègues le virent avec stupéfaction faire le tour de la table, s’approcher du Président, l’inviter par gestes à se lever, lui ôter avec respect, mais fermeté sa chemise et son maillot de corps, et lui parler à l’oreille pendant quelques minutes.
Le Président était rose, et musclé comme un vieil éléphant. Un buisson de poils blancs lui fleurissait entre les seins. Il écoutait, transpirait, semblait ne pas y croire, puis se laissa finalement convaincre, enfin trouva qu’elle était bien bonne. Il abattit sa large paume dans le dos de son ministre. « O.K. », dit-il.
Il s’assit et se mit à écrire, tandis que William R. Sandows s’adressait à ses collègues dans un style européen.
« Vous voudrez bien excuser cet aparté, dit-il. Voyez-vous, le système d’écoute que la Sécurité a décelé ici la semaine dernière est d’un modèle désuet, qui date d’au moins trois ans. Ce qui me fait supposer que ce ne sont pas les Chinois qui l’ont fait installer et qu’il renseignait, mais plutôt nos amis anglais. »
Il y eut des exclamations, des protestations et des « J’en étais sûr ! ».
« Je suppose, reprit William R„ je n’en suis pas certain... Ce que je peux vous affirmer par contre, c’est que depuis deux ans les progrès en cette matière sont considérables ! Ainsi des écouteurs et des émetteurs peuvent être dissimulés dans un simple fil textile. Je serais étonné, mes chers confrères, que les services de renseignements de nos ennemis ne soient pas parvenus à en introduire dans nos vêtements et notre linge ! C’est pourquoi, messieurs, mes collaborateurs et moi-même sommes devenus muets. Toute transmission d’informations se fait par écrit, à vue, et est aussitôt détruite. Je ne saurais trop vous conseiller de faire comme nous. M. le Président ayant eu la bonté de me nommer ministre ce matin, j’ignorais auparavant avec quelle imprudence on délibérait et décidait ici. Je puis vous assurer que personne parmi nos amis ni nos ennemis n’ignore un seul mot de ce qui se dit dans cet édifice, ni autour de lui, sur ses pelouses ou dans sa piscine ou dans les véhicules qui y sont attachés. Comme nous avons, de toute urgence, à prendre des décisions qui engagent le sort de notre pays et de notre civilisation, je me suis permis de suggérer au Président un autre lieu de réunion... »
Pendant qu’il parlait, on avait vu le Président plier le papier sur lequel il venait d’écrire, sortir sur la pelouse, appeler par signe l’officier des marines qui commandait le cordon de sécurité, déplier le papier et le lui mettre sous les yeux. L’officier avait lu, son visage exprimant une stupéfaction de plus en plus grande, puis avait commencé à se déshabiller. Visiblement, il pensait que le Président était devenu fou, et se demandait s’il fallait lui obéir ou appeler un docteur pour le faire soigner, et ce qu’allait devenir la patrie.
Au moment où il allait ôter son pantalon, le Président, agacé, lui fit signe que c’était inutile, et se mit à lui parler à l’oreille. On vit l’angoisse quitter le visage de l’officier à mesure que les explications lui étaient données, et la belle sérénité militaire apaiser de nouveau ses traits.
« Quick ! Quick ! Quick ! » dit le Président à voix haute. L’officier salua, fit un demi-tour sec et partit en courant, abandonnant sa chemise sur le gazon.
Vingt-deux minutes plus tard, un hélicoptère se posa sur la pelouse de la Maison-Blanche, un vulgaire hélicobus jaune vif, de la ligne la plus fréquentée. Sa peinture usée autour de la porte témoignait du nombre de voyageurs qu’il avalait chaque jour. Il avait été réquisitionné en plein trafic, et ses occupants abandonnés à une station.
Quand le Président et ses ministres montèrent à bord, ils y trouvèrent un marine occupé à balayer hâtivement les enveloppes de chewing-gum, les bâtonnets d’esquimau, les peanuts et les mégots. Le secrétaire à la Sécurité le poussa dehors. Un pilote militaire était aux commandes. Il savait où aller. Il y fut tout droit.
Au-dessus de la baie de Chesapeake, devant Kennedy Beach, il cessa d’avancer, descendit, et posa l’hélicobus sur ses flotteurs. La porte s’ouvrit et le secrétaire à la Sécurité parut, nu comme Adam. Il regarda à gauche et à droite, vit qu’un cordon de policiers en shorts était en train de refouler vers la plage les baigneurs qui protestaient, et que des glisseurs à turbine arrivaient du sud et du nord et commençaient à décrire autour de l’hélico un cercle d’un kilomètre de diamètre, leurs lasers en batterie.
Il se retourna vers l’intérieur du véhicule, fit signe que tout allait bien, et se laissa tomber à la mer, les pieds en avant. Il y avait là un banc de sable qui ramenait le fond de la baie à un mètre de la surface. Le secrétaire s’y planta, se rejeta en arrière, s’ébroua, fit quelques brasses sur le dos, se retourna, battit un peu de crawl, cracha de l’eau avec une grande satisfaction, et revint vers son point de départ. Les autres ministres, le Président, le général, tous aussi dépourvus de vêtements, tombaient à la mer comme des pétales.
Ils firent un peu d’écume pendant quelques minutes, oubliant leurs graves problèmes dans la joie élémentaire de l’eau et de l’agitation. Puis le Président prit pied et dit :
« Boys, à vos places s’il vous plaît. » Ils formèrent un cercle et redevinrent graves. L’hélico avait repris l’air et tournait doucement à cinq cents mètres. « Bill a quelque chose à nous dire, dit le Président. Allez-y, Billy. » Le secrétaire à la Recherche n’avait rien perdu de sa dignité ni de son élégance naturelle. Ses cheveux mouillés le casquaient de bouclettes romaines. Il avait sous les bras juste assez de poils pour ne pas paraître nu. Ses mains posées sur l’eau étaient longues et plates, marquées d’un mince anneau blanc à l’annulaire gauche et à l’index droit. Comme tous ses collègues, il avait laissé dans l’hélicoptère son alliance et sa montre-bague.
« Il est bien évident, dit-il, que si nous continuons à n’utiliser que les armes traditionnelles, nous épuiserons peu à peu nos ressources et nos forces dans un conflit sans issue, contre un adversaire innombrable et dont les lignes de communication sont courtes et concentriques, alors que les nôtres sont dispersées et étirées.
— Voilà ! voilà du bon sens ! cria le général. Je suis heureux que le Président vous ait appelé parmi nous ! Enfin nous serons deux à crier l’évidence !
— Il est non moins évident, poursuivit W. R. très calme, que si nous utilisons la Bombe, ou l’arme toxique ou bactériologique, nous risquons de provoquer la mise en action du plan de représailles russe.
— Des clous ! rugit le général. Ils n’oseront jamais ! jamais ! »
Il donna un grand coup de poing dans l’eau, éclaboussant le Président.
« Calmez-vous, Suny, lui dit ce dernier. Écoutez donc !
— Jusqu’à la semaine dernière, disait W. R., nous n’avions que le choix entre les deux termes de cette alternative. Depuis mercredi, une troisième possibilité s’offre à nous. Quand je vous aurai mis au courant, vous comprendrez pourquoi j’ai pris de telles précautions avant de parler. Car la décision que nous allons avoir à prendre engagera non seulement le sort de notre peuple et de notre pays, mais tout le développement ultérieur de l’humanité.
— À l’eau ! hurla le secrétaire à la Sécurité. Plongez ! »
Donnant l’exemple, il disparut sous l’eau. Jaillissant d’un nuage gros comme une pomme, le seul nuage du ciel incandescent, un avion piquait vers eux, précédé de l’énorme gueule noire de ce qui semblait être un canon ou un laser.
Le général se jeta sur le Président qui hésitait, et l’entraîna dans l’onde tiède. Tous les ministres étaient déjà au fond, suffoquant et faisant des bulles. L’avion passa, poursuivi par une meute d’appareils militaires. Ce n’était qu’un avion de reportage de la T.V. News. Ce que le général avait pris pour un canon était son téléobjectif. La caméra ne vit que de la mousse, qui fut diffusée en direct et en couleurs, accompagnée d’un commentaire sur les dangers des baignades par grandes chaleurs. T.V. News ne savait pas ce qui se passait. T.V. News n’avait pas le temps. Sa devise était « Informer d’abord, s’informer ensuite{2} ». Un de ses innombrables correspondants lui ayant signalé que de vieux originaux avaient loué un hélicobus pour venir se baigner à poil au milieu de la baie, T.V. News avait envoyé un de ses bolides, pour voir.
Celui-ci virait à l’horizon pour revenir, tandis que les ministres refaisaient surface, à demi suffoqués. Sommé par radio de changer de cap, le pilote de l’avion-caméra fit semblant de ne pas entendre. Il commençait à soupçonner qu’il se passait dans la flotte quelque chose de très important.
Au milieu de son virage, le laser d’un chasseur lui sectionna sa dérive et ses deux ailes, la cellule partit par la tangente en tourbillonnant, et s’émietta. Le pilote put ouvrir son parachute et descendit comme un volubilis. C’était un quinquagénaire. Tous les jeunes étaient à la guerre. Dix mille kilomètres de front, il fallait de la viande pour les garnir. Sur Kennedy Beach, la foule curieuse qui piétinait derrière le cordon de police était surtout féminine, et très énervée par l’absence de mâles, bien qu’elle ne sût guère les utiliser quand ils étaient là.
Elle voyait de très loin une couronne de bustes roses posés sur l’eau bleue. De temps en temps, l’un d’eux disparaissait entièrement dans l’eau, reparaissait en s’ébrouant. L’hélicobus, comme un gros bourdon balourd, tournait au-dessus d’eux, les glisseurs de la police tournaient autour d’eux, les chasseurs de l’air tournaient aux horizons. Toutes ces précautions, et la pulvérisation de l’avion curieux prouvaient bien qu’il se passait quelque chose de très important.
« Mais qui c’est ? Mais qu’est-ce qu’ils font ? criaient les femmes.
— T’occupe pas, beauté, disaient les flics en repoussant la viande suante.
— Me touchez pas, grande brute ! J’ai bien le droit de prendre un bain de soleil !
— Allez mignonne, allez vous rhabiller, vous reviendrez demain.
— Mais qui c’est, mais qu’est-ce qu’ils font ?
— Rentre chez toi, bébé, tu le demanderas à papa...
— Me touchez pas, satyre ! Laissez mon soutien-gorge !
— Attention mignonne, attention, rattrape-les, ils se sauvent ! »
Le secrétaire à la Recherche poursuivait :
« Voilà, maintenant vous savez tout. Le moyen que je viens de vous exposer et dont nos services disposent dès maintenant est d’une efficacité absolue et totale. Nous l’avons testé des centaines de fois. Toujours positif. De toute évidence il peut mettre fin à la guerre...
— Bouarff ! hurla le général Sunhorn. Répugnant ! Votre « moyen » est répugnant ! Jamais mes hommes ne l’emploieront ! Ni la marine, ni l’aviation, ni l’armée de terre ! Jamais ! La guerre, c’est la guerre, c’est pas une chiennerie ! Jamais je ne donnerai des ordres pareils ! Quand on est militaire, on tue, c’est normal, on joue pas des tours pareils ! Jamais ! J’aime mieux crever !
— Calmez-vous Suny, calmez-vous ! dit le Président. Nous pouvons toujours demander à Billy de mettre en route la fabrication de son « moyen », sans attirer l’attention. Est-ce que c’est possible rapidement, Billy ?
— Bien entendu, dit W. R. J’attire cependant votre attention sur l’énorme responsabilité que nous encourrons en l’utilisant. La bombe H, à côté, n’est qu’une bulle de chewing-gum. Je pense, de toute évidence, qu’il nous faudra bien réfléchir et délibérer avant de nous décider.
— Nous réfléchirons, nous réfléchirons ! dit le Président. Fabriquez, nous réfléchirons en attendant. Et dépêchez-vous ! Suny, faites donc signe au papillon, là-haut, qu’il descende nous chercher. Je suis cuit comme un steak au poivre. Au nom de toute la Nation, je vous remercie, Billy, vous et vos collaborateurs. Vous nous avez apporté la première bonne nouvelle depuis trente ans. Allez on embarque... »
Mais le pilote de l’hélicobus, qui tournait depuis une heure à la même altitude sur le même rayon autour du même point virtuel avait pris le tournis. Il était persuadé qu’il était immobile et que c’était le paysage qui tournait autour de lui. D’ailleurs il avait appris ça à l’école : la Terre tourne. D’habitude on ne s’en aperçoit pas, lui s’en apercevait pour la première fois. La Terre tournait autour de lui, essayait de l’aspirer et de l’avaler. Il se cramponnait à son manche, crispé sur son siège, ratatiné, durci, en transe, épouvanté, il tournait.
La foule féminine sur la plage vit les bustes s’agiter, les bras gesticuler, et devina qu’il se passait quelque chose. Elle voulut voir, savoir, elle avait chaud, elle était énervée par l’odeur mâle des policiers qui étaient pour la plupart des hommes forts et jeunes. Les femmes poussèrent et crièrent une clameur sauvage. Le cordon policier fut rompu et ses fragments engloutis. Chaque flic disparut au centre d’une mêlée pinçante, griffante, arrachante et mordante d’où jaillissaient par moments un lambeau d’uniforme, une poignée de cheveux, une oreille.
Le Président dit :
« IL finira bien par nous voir. Il y a bien longtemps que je n’ai pas eu le loisir de prendre un bain de mer... Profitons un peu de notre temps. Je vais vous apprendre une ronde que je dansais avec les enfants de la fermière, en France, quand je préparais ma thèse sur l’économie agricole dans les pays en voie de sous-développement. J’avais vingt-deux ans. Seigneur que c’est loin ! Je vais vous l’apprendre. Donnez-vous la main... »
Il chanta. Et ils dansèrent. Et ils chantèrent en choeur en tournant :
Dansons la Capucine
Y a pas de pain chez nous
Y en a chez la voisine
Mais ce n‘est pas pour nous
Iou !
En criant Iou ! ils s’accroupissaient tous ensemble dans l’eau. Puis ils se redressaient et ils recommençaient. Ils étaient heureux, même le général, ils avaient retrouvé leur enfance, ils tournaient, l’hélicobus tournait, les glisseurs et les avions tournaient, la Terre tournait, l’Univers tournait dans la pensée du Créateur.
Or, le matin du jour où se tint ce Conseil fameux, auquel l’Histoire donna le nom de Conseil des Baigneurs, le coiffeur du Président était venu, comme chaque semaine, lui rafraîchir sa coupe de cheveux. Et il lui avait fait, comme d’habitude, un shampooing et une friction. Depuis un an et trois mois s’acheminait vers l’honnête coiffeur, par astuces, corruption, menaces, substitutions, fanatisme, effraction, coïncidences, un flacon de la lotion qu’il utilisait habituellement pour frotter la tête du Président. Et ce matin-là, ce flacon-là se trouva sous sa main. Il contenait bien la lotion ordinaire, mais dans laquelle les services secrets de la République socialiste chinoise avaient introduit environ un million d’émetteurs radio moléculaires, invisibles non seulement à l'oeil, mais au microscope.
Honnêtement, le coiffeur en déversa quelques milliers sur les cheveux du Président, en élimina une grande partie en lui frottant le crâne avec une serviette, en expulsa d’autres avec le peigne. Mais quand le Président se trouva planté tout nu au milieu de la baie, sa tête chaude envoya vers le ciel, par quelques centaines d’émetteurs rescapés, des signaux perceptibles par plusieurs des satellites-espions stationnés au-dessus des États-Unis.
Rien n’eût échappé aux écoutes chinoise, russe, européenne, indienne, et diverses, de la décision extraordinaire prise par le Conseil des baigneurs si le Président n’avait pris plaisir à se plonger fréquemment tout entier dans l’eau, y compris la tête. De sorte qu’il y eut de moins en moins d’émetteurs dans ses cheveux et de plus en plus dans la mer. Et ces derniers entendirent et transmirent le bruit des vaguelettes, les cris des poissons, les grincements des écailles, le frou-frou du sable, l’éclatement des bulles, tout le tumulte marin que les oreilles humaines n’entendent pas, et qui assaillit, découpa, recouvrit la conversation des ministres. Ne restèrent compréhensibles que les lambeaux de phrases et un nom qui revenait avec insistance :
« ... Helen...
— ... un crabe...
— ... Helen...
— il me bouffe les pieds !...
— ... confiance à Helen...
— ... chiennerie !...
— ... Merde ! Un oursin !...
— ... mettre fin à la guerre...
— ... activer Helen...
— ... y a pas de pain chez nous... »
Cette dernière phrase, chantonnée en français de façon horrible, fut très difficile à décrypter. Elle paraissait appartenir à la pure propagande, à ce que les services spécialisés nomment la désinformation, et appuyer indirectement la demande de prêt que les U.S.A. venaient d’adresser à l’Europe.
Ce n’était évidemment pas cela l’important du message, qui semblait bien avoir été volontairement émis au terme d’une mise en scène grotesque destinée à attirer l’attention internationale, mais la phrase terrible « mettre fin à la guerre », et le nom sans cesse répété : Helen.
Qui était cette Helen ? Qu’avait-elle trouvé ? Par quel moyen pourrait-elle mettre fin à la guerre ? Les alliés des U.S.A. comme leurs adversaires connaissaient parfaitement leur armement, l’évident comme le secret, toutes les cachettes de leurs bombes en silo, tous les itinéraires des missiles ambulants et sous-marins, et toutes les orbites des Bombes satellisées. Rien de cela ne pouvait mettre fin à la guerre, sauf par un embrasement général.
Les Chinois et les Russes se mirent en état d’alerte totale, le doigt sur le bouton. Mais n’osèrent pas le presser. Et tous les services secrets du monde cherchèrent à identifier Helen.
Le Conseil de l’Europe occidentale, bien heureusement épargnée jusque-là par le conflit, projeta des diplomates dans toutes les directions pour calmer les esprits, apaiser, détendre, rassurer. Après tout, il ne s’agissait sans doute que d’un coup de bluff...
Et les jours et les semaines passèrent, et rien ne se passa. La guerre continuait. Les armées américaines se repliaient partout. Les Chinois débarquèrent au Japon, et parachutèrent trois années sur l’Australie.
Pour la première fois depuis toujours, l’Europe était neutre, et s’enrichissait.
Judith venait d’avoir quinze ans.
À 7 h 9 du matin, exactement.
Elle s’était éveillée quelques minutes auparavant, la bouche fraîche et ses doigts de pied épanouis en bouquets roses. Vénus, Mars et Jupiter traversaient son ciel de naissance en maison 10 (le milieu du ciel) lui promettant par leurs aspects un avenir exceptionnel et même sensationnel, où la passion, les luttes et la renommée auraient des places égales. Mais Saturne jetait un sombre regard sur ce paysage céleste, et risquait d’y faire lever la tempête.
Judith n’en savait rien, et de toute façon ce n’était pas pour un avenir immédiat. Dans l’immédiat elle avait faim, et se réjouissait comme chaque jour à la pensée des deux croissants croustillants qui allaient lui arriver sur le plateau d’argent avec le café de Colombie et le lait normand.
Depuis que son père avait été nommé à Paris, elle s’était habituée aux petits déjeuners français et ne se souvenait pas sans quelque haut-le-coeur des petits déjeuners anglais qui les avaient précédés quand son père était en poste à Londres, avec les horribles oeufs au bacon et le thé-tisane. Elle avait une grande affection pour son père. Elle se moquait gentiment de lui en prononçant son prénom à la française, ce qui faisait très féminin : Valentine... En américain on prononce Véluntaïn, c’est différent.
Valentine W. Ashfield, attaché culturel à l’ambassade américaine, était un homme souriant, blond, grand, mince et un peu courbe, à l’image de son prénom. Il avait épousé la très belle, très intelligente et très riche héritière d’une lignée de banquiers mormons. Le charme et la fortune de sa femme avaient facilité sa carrière et, par les relations qui lui affluaient grâce à elle, beaucoup aidé l’essentiel de son activité, dont elle ignorait tout.
C’était elle qui avait choisi pour sa fille les prénoms de Judith et Salomé, respectivement prénoms de sa mère et de sa tante. Mais elle ne connaissait rien des destinées bibliques auxquelles ils étaient attachés. Elle avait totalement rompu avec la tradition religieuse des mormons, et n’avait jamais ouvert le Livre saint.
Judith était leur seule enfant. Elle l’adorait, sans une miette de cette jalousie féminine que les mères éprouvent souvent sans s’en rendre compte, en voyant grandir leurs filles. Elle s’inquiétait de la voir ressembler un peu trop à son père, longiligne, maigrelette. A son âge, pas encore de seins, juste les petits bouts pointus sur deux collinettes. Mais ça allait s’arranger vite, sûrement. Et par bonheur, elle avait les fins cheveux blonds paternels. Elle les gardait longs, elle les tressait la nuit, et le jour ils encadraient son visage d’un calme courant de lumière. Elle n’avait hérité ni les yeux de sa mère qui étaient marron, ni ceux de son père, bleus. Elle était allée chercher dans Dieu sait quelle lointaine ascendance des yeux étranges, immenses, couleur d’ambre clair presque transparent. Quand elle souriait, son visage s’illuminait tout à coup d’une gaieté de petit chat, ses yeux s’étiraient vers les tempes et se fermaient presque, laissant apparaître, au milieu d’une étroite fente, un éclat d’or.
Sa mère lui apporta elle-même son petit déjeuner, avec quinze roses dans un vase bleu. Elle s’assit sur le bord du lit et embrassa sa fille sans rien renverser. Elle lui souhaita d’être très heureuse et il n’y avait pas de raison pour qu’elle ne le fût pas. Judith trempa son croissant dans son café au lait, ce qui ne se fait pas chez les gens bien élevés, mais c’est si bon, et elles bavardèrent en riant, des phrases sans importance, simplement pour la joie.
Mrs Rebecca Ashfield était brune et très légèrement dodue. Elle était coiffée cette semaine à la garçonne, la dernière mode rétro-rétro, avec des virgules pointues sur ses joues rondes. Les deux femmes, si dissemblables de couleurs et de lignes, s’harmonisaient comme deux fleurs différentes d’un jardin, baignées ensemble par les rayons du soleil qui dessinaient sur le lit la dentelle des rideaux de la fenêtre. Elles ignoraient toutes deux ce qu’annonçaient les planètes. C’était pour plus tard, mais les éléments et les personnages principaux devaient se mettre en place cette année. Le ciel préparait un noeud. Le bouquet de roses, les croissants et le café au lait mêlaient leurs parfums à celui de l’eau de toilette de Mr Ashfield, un peu citronné, pour le réveil, et enveloppaient l’adolescente de chaudes volutes de bonheur qui la pénétraient jusqu’au coeur. Elles chassèrent cette vague, mais fréquente anxiété qui l’habitait souvent au réveil. Elle la retrouvait blottie au-dedans d’elle-même comme une petite bête brumeuse, mauvaise. Elle ne savait pas d’où elle venait, elle ne faisait pas de cauchemars, elle digérait bien, elle ne manquait de rien, elle ne détestait personne et personne ne lui voulait du mal, elle ne pensait jamais à la guerre, elle baignait dans l’amour et le confort. Mais presque chaque matin, l’angoisse était là, avec son poids léger et gris, juste au milieu de son corps, un peu sur la gauche. Elle la sentait comme une présence physique. Cela se dissipait très vite, au premier pied par terre, ou dans le bain chaud. Elle n’en avait pas parlé à sa mère. Celle-ci l’aurait fait examiner par trente médecins, qui n’auraient sûrement rien trouvé.
Judith Salomé Ashfield, tel était son nom complet. Ce n’était pas un nom paisible. Chacun de ses trois éléments allait marquer son destin. Ashfield signifie « champ de cendres ». C’est un nom très anglais. Beaucoup de gens l’ont porté, dont la vie n’a pas été dramatique. Il est des hommes et des femmes sur qui les noms qui leur sont donnés à leur venue au monde n’exercent aucune influence, car ils naissent avec une peau de crocodile. Judith avait une peau de soie, et un coeur de miel et de flammes.
Mrs Ashfield invita les amis de sa fille à fêter ses quinze ans en un grand casse-croûte polyvalent, dans les salons de l’appartement familial, place des Vosges, au deuxième étage de l’hôtel Saint— Valentin, merveilleusement restauré pendant les années 70.
Mrs Ashfield avait trouvé très drôle de pouvoir habiter une maison non seulement historique, luxueuse, confortable et belle, mais qui portait presque le prénom de son mari. Le traitement de celui-ci ne lui aurait pas permis d’en payer le loyer astronomique. La fortune des mormons y pourvoyait, ce qui ne gênait nullement Valentine W. Ashfield. Il avait une fois pour toutes accepté ce don du ciel et de sa femme, avec tendresse et sans complexes.
Judith avait mis pour accueillir ses amis une jupette en taffetas raide, de forme et de couleur mandarine, sur des collants jaunes, et une sorte de pull en tricot bleu ciel brillant, à manches courtes, d’où sortaient ses coudes pointus.
Sa mère avait hoché la tête en la regardant. Elle avait dit :
« C’est curieux... »
Elle ne s’était pas permis de critiquer. Elle avait une autre conception de l’assortiment des couleurs, mais après tout, dans ce domaine, qui a raison ?
À mesure que les garçons et les filles arrivaient, elle se rendait compte d’ailleurs que Judith était dans le vent. Les jupettes à la mode cet été avaient toutes les formes et toutes les couleurs flamboyantes. Les couleurs des pantalons ne leur cédaient guère. Les plumes des oiseaux exotiques, dans la volière qui couvrait le mur ouest du salon Louis XIII, en furent éclipsées.
Mrs Ashfield, amusée, ouvrit les portes de la cage, légère, aérienne, dorée, fabriquée en 85 d’après une lithographie de Carzou. Les colibris sortirent les premiers, en éclairs écarlates. Puis d’autres se risquèrent selon leur curiosité ou leur courage. Bientôt, cent paires d’ailes brassèrent l’air du salon en bruits de soie ou de rafales. Le courou-courou alla se percher sur le cadre d’un tableau de Lorjou représentant un cheval dont la tête avait la même couleur que la sienne : verte. Le grand paradisier tournait au-dessus de la table en poussant des cris de grenouille. Il avait envie d’une framboise. Il piqua vers le buffet et remonta, le bec plein, se percher dans le lustre de baccarat qui se mit à tinter des pendeloques.
« Quoi ? Quoi ? » demanda le corbeau blanc.
Il était resté au fond de la cage. Il se méfiait, il n’y voyait plus très clair, il était très vieux, il avait plus de cent ans. Les Ashfield l’avaient apporté d’Amérique. Un hiver, pendant leurs vacances en Floride, il était venu se poser au bord de leur fenêtre. Il leur avait dit son nom : « Ha-ha », c’était ce qu’il prononçait. Il parlait quelques mots, tous en « a » ou en « o ». Il avait faim et il avait eu froid, il venait de New York, où il neigeait. Ils le nourrirent, et il resta. Depuis, sous l’effet de l’âge, la partie supérieure de son bec s’était tordue vers la droite. Il ne pouvait plus picorer. Il fallait lui faire des bouillies. Il y plongeait le bec et les aspirait, comme un cheval qui boit.
Il se décida à quitter son abri et se risqua en un vol plané circulaire qui aboutit au bord d’une soupière de Limoges pleine de mayonnaise aux oeufs de caille. Il en aspira une gorgée, trouva que c’était trop gras, se secoua, s’envola avec fracas et vint se poser sur la plus haute tête. C’était la tête rousse de Rohr O’Callaghan.
« Oh ! Chante ! Comme ça ! Ne bouge pas ! » demanda Judith.
La voix de « Rory » était célèbre chez les Américains de Paris, et surtout parmi les nombreux jeunes que leurs parents avaient envoyés continuer leurs études « à l’abri », en Europe.
« Je mange d’abord ! » dit-il.
Il piqua une tranche fumante de saucisson de Lyon à la pistache.
« Quoi ? Quoi ? » demanda le corbeau blanc.
Ça semblait bon, mais il ne pourrait pas l’avaler. Il s’élança, se posa près d’une noix de coco ouverte et s’y plongea jusqu’au cou. Il en ressortit trempé et satisfait. Il s’ébroua et proclama son nom :
« Ha-ha ! »...
Son nom était Shama, mais il le prononçait mal. Il était né en France, il avait traversé l’Atlantique pour précéder son maître Thomas à New York{3}. Il lui avait survécu. Les hommes ne durent pas longtemps.
Rory prit une cuillerée de caviar... Il y avait aussi de la soupe aux choux, du foie gras d’oie et de canard, de la saucisse d’Auvergne, du saumon fumé, du pied de cochon, et des olives de Nyons, des figues du jardin de Lydie, tous les fromages qui ne sentent pas mauvais, et des fruits des quatre saisons. Et bien d’autres choses. On buvait des sirops, des jus de fruits et de l’eau glacée.
Dans l’Europe en paix, les jeunes ne buvaient plus d’alcool. Ils ne se réfugiaient plus dans la drogue, ils ne se pilonnaient plus le système nerveux à la sono des musiques hurlantes. L’énormité de la guerre qui brûlait un tiers du monde, la certitude du danger de la voir s’étendre en quelques secondes aux deux autres tiers, les avaient d’abord emplis de stupeur, puis de la conscience de leur chance extraordinaire, et du bonheur extrême d’être vivants. En même temps ils savaient, dans leur esprit et dans leur chair menacée, que la vie, leur vie, la vie de tous, pouvait se terminer tout à coup, sans avertissement, dans une grande flamme d’enfer.
Ces deux certitudes, toujours présentes dans leur veille et leur sommeil, rendaient chaque instant de leurs jours précieux comme un diamant unique. Ils savaient qu’ils étaient heureux. C’était nouveau. Dans les générations précédentes, beaucoup de gens étaient heureux, mais ne le savaient pas, et gémissaient leur malheur.
En Europe, il était devenu difficile de se prétendre malheureux. On jouissait de l’abondance en plus de la paix. Les nations épargnées par la guerre vendaient aux belligérants non seulement des armes qu’il fallait sans cesse remplacer, mais tous les produits manufacturés que les industries des combattants n’avaient plus le loisir de fabriquer, et des nourritures dont on accélérait la production dans des serres démesurées. La Beauce, couverte de plastique, chauffée au pétrole inépuisable de la Crau, donnait trois récoltes de blé entre avril et octobre. Les usines tournaient vingt-quatre heures par jour, le chômage avait disparu partout. Le gouvernement de la VIIe République française avait doublé les salaires, diminué les impôts, supprimé les cotisations de la Sécurité sociale. Des usines nouvelles surgissaient du sol chaque jour, de plus en plus automatisées, ce qui avait permis de réduire la semaine de travail à vingt heures. L’inflation tendait vers zéro, les prix baissaient même chez les bouchers, les vignerons du Midi transformaient leur vin en alcool « de riz » pour les soldats chinois, il ne restait de mécontents que les professionnels de la grogne, syndicaux ou politiques. Ils se taisaient les uns après les autres. Personne ne les écoutait plus.
Cent mille chars soviétiques, disposés en pointillé de la Baltique à l’Adriatique, toutes leurs fusées nucléaires pointées vers l’ouest, veillaient sur la neutralité de l’Europe occidentale, la mettant « à l’abri » d’un débarquement américain.
La Russie, elle-même neutre, était également sous surveillance. Des bancs frétillants de missiles européens immergés, programmés sur ses villes, garantissaient la neutralité de l’empire soviétique. Les belligérants et les neutres avaient presque complètement abandonné les sous-marins habités. Les missiles avaient conquis leur indépendance. Ils naviguaient comme des poissons, autonomes, isolés ou en groupes, obéissant aux ordres venus de loin ou enregistrés. Dans les mers européennes, ils étaient par endroits aussi nombreux que les harengs.
Quelques sous-marins atomiques géants, les derniers, démodés, vulnérables, traînaient au fond des abysses leur ventre nostalgique dans lequel croupissait leur équipage. Ils avaient de plus en plus de difficultés à regagner la surface quand c’était nécessaire. Ils rampaient au ras des boues préhistoriques, jusqu’à ce qu’ils eussent décelé une brèche entre les essaims de missiles qui fourmillaient au-dessus d’eux, toutes tailles et nationalités mêlées, glissant, accélérant, freinant, vibrionnant, dans l’attente de l’ordre brutal qui les dresserait à la verticale et les lancerait hors de l’eau, chacun vers sa proie.
Parfois l’un d’eux, énervé, mordait la queue de son voisin, qui en mordait une autre. Ça déflagrait en chaîne, tout un morceau de l’océan sautait.
Le long des sept mille kilomètres de la frontière russo-chinoise, des forêts de fusées atomiques étaient enterrées, de part et d’autre, sous le gazon, les cailloux ou le béton. Certaines étaient là depuis si longtemps qu’au-dessus d’elles des pommiers avaient poussé et portaient fruits. On ne remplaçait pas les anciennes. On en enterrait de nouvelles, de la dernière perfection. On ne savait plus combien il y en avait. On comptait par rangées. Sur toute la longueur. Les russes étaient tournées vers la Chine, et les chinoises vers la Russie. Elles garantissaient la grande amitié réciproque.
Partout ailleurs, la lutte continuait. Dans le grand désert australien, une bataille monstrueuse se déroulait entre les armées chinoise et australo-américaine, avec des chars comme des montagnes, hérissés de canons mitrailleurs, avec des fantassins blindés et des tueurs nus, au laser, au couteau, à la matraque, à coups de dents. C’était la bataille décisive. Si l’Amérique la perdait, il faudrait peu de temps pour que le Pacifique devînt un océan chinois. Mais elle avait l’espoir de la gagner. La Chine connaissait à son tour l’étirement des distances entre elle et ses armées. Les semaines à venir allaient peut-être voir basculer la situation militaire. Le sort du monde était en train de se jouer sur les sables australiens.
Judith ôta une brochette de boudins aux amandes de la main de Rory.
« Tu as assez mangé, chante !... »
Elle lui essuya les lèvres de son mouchoir de dentelle et posa sur elles un baiser de mésange.
« C’est bon !... » dit Rory.
Il repoussa un plateau de minisandwichs et s’assit sur le coin de la table Renaissance. Elle provenait d’un couvent. Elle avait six mètres de long et six centimètres d’épaisseur. Du chêne.
Rory fermait à demi les yeux. Il faisait semblant de chercher ce qu’il allait chanter, mais le savait parfaitement. Il cabotinait un peu, assez intelligent pour s’en rendre compte. IL sourit, se moquant de lui-même. Très photogénique, avec ses cheveux flamme en mèches folles et ses yeux verts, il aurait pu envisager de faire une carrière à la T.V. et à la vidéo. Mais il avait dix-sept ans et trois mois. Dans un trimestre il allait être appelé à l’armée et lancé dans le mixer sanglant. Il n’en parlait jamais. Ses copains de son âge non plus. Il fallait y aller. Ce n’était pas une « guerre honteuse », mais une défense désespérée et absurde. Mourir pour survivre... Les moins âgés n’y pensaient pas. De plus âgés, il n’y en avait point.
Bob Filman s’assit à ses pieds, et tira de sa poche son harmonica électronique. Il avait les cheveux longs, noirs et gras, à la façon 80. Les joues maigres et de l’acné. Mais il jouait avec génie. Il accompagnait souvent Rory. Il était le seul à porter un blue-jean. La mode avait tenu longtemps. Pratique, inusable. Mais elle cédait devant le nouveau pantalon de l’armée U.S., en fibre de verre, indestructible. Filée en Allemagne, tissée à Lyon, coupée au Creusot, cousue à Milan.
Il se lança dans une fantaisie folle que les baffles sans membrane diffusèrent comme une musique née de l’air, appelant, nul ne résiste, impossible, sirène. Tout le monde arriva au grand salon, même les adultes qui venaient de manger chaud au Champagne et fumaient dans la bibliothèque.
Peu à peu une phrase musicale se dégagea, et un soupir de satisfaction sortit des bouches adolescentes. On avait reconnu le grand succès de Rory : Holy Sage, la version américaine de La légende de la sauge, extraite du Jongleur de Notre-Dame. Massenet était la folie mondiale du moment. Les jeunes avaient découvert avec délices son romantisme et la grâce de ses mélodies. Ils le chantaient, le jouaient, le découpaient, le syncopaient, raccommodaient à d’incroyables sauces.
La voix de Rory avait réduit tout le monde au silence et à l’immobilité. Aucun crooner des époques glorieuses de la chanson n’en avait possédé une aussi belle, aussi chaude, aussi pleine même lorsqu’il l’éteignait jusqu’au soupir. Garçons et filles, assis, allongés par terre, debout, le regardaient et l’écoutaient totalement, envoûtés. Les adultes se figeaient en entrant dans le salon. Les derniers oiseaux qui pépiaient se turent. Judith, assise sur la moquette vert amande à trois pas devant Rory, ses mains croisées serrant ses genoux, levait vers lui son visage et ses yeux immenses grands ouverts.
Olof, qui arrivait de la bibliothèque, un album de bandes dessinées à la main, vit ce gouffre de lumière, et s’y noya.
Et la Vierge, bénie entre toutes
les femmes,
A béni l’humble sauge entre toutes les fleurs...
Rory a chanté les deux derniers vers en français. Silence absolu. On ne peut applaudir. On a larmes aux yeux et plexus crispé. Alors Rory se dresse, lève les bras en corbeille au-dessus de sa tête et crie le même air, accéléré, sur un rythme de gigue irlandaise. Il danse. Ses longues jambes, dans son pantalon vert pomme, s’agitent comme lianes au grand vent.
« Ouaaouh ! »
Dégel brusque. L’émotion en miettes. Joie. Judith fait face à Rory et se jette dans son rythme. En quelques secondes tous les jeunes dansent. Bob, debout sur la table, piétine les yaourts. Son harmonica sature les baffles, les vieilles briques de Saint-Valentin frémissent et retrouvent le rose de leur jeunesse. Les oiseaux affolés tourbillonnent.
Ils sont fous ! pense Shama. En trois coups d’aile et un glissé il rejoint sa petite maison dans la cage, ferme l’oeil et s’endort. Le grand paradisier palpite au ras du plafond comme un cerf-volant emporté et perd ses longues plumes d’or. Mrs Ashfield en attrape une au passage, la pique dans ses cheveux. Elle est enchantée. Sa fête est réussie.
Elle avait voulu mettre Olof, à cause de son âge, avec les amis de sa fille. Il n’avait que vingt et un ans. Mais son mari avait résisté gentiment et gardé le jeune savant parmi les adultes, près de lui. C’était lui qui l’avait invité. Olof était un de ces gros cerveaux précoces qui cravachaient la science et la technique. Son gouvernement l’avait délégué au C.E.R.S., le Centre européen de recherches spatiales, à Meudon. Et au sein du C.E.R.S. il avait constitué un petit groupe de chercheurs aux idées très audacieuses, qui intéressaient énormément l’attaché culturel américain.
En bavardant, entre le homard new cuisine, aux aubergines demi-crues fourrées de grains de cassis demi-cuits et les très classiques grives au genièvre, le Champagne aidant, il avait tiré de lui quelques bribes d’informations intéressantes. Pas assez. Il se promettait de le revoir, il constatait avec plaisir que le jeune homme ne quittait pas des yeux Judith et la suivait partout. Il le vit prendre tout à coup la main de sa fille, qui lui tournait le dos, la faire pivoter vers lui. Judith, surprise, l’écoutait et le regardait, puis hochait la tête, répondait, battait des mains, joyeuse et grave.
« Un cosaque... murmura M. Ashfield.
— Écoutez ! Écoutez ! » cria Judith.
L’harmonica coupa net son charleston, et égrena trois fois les quatre notes qui terminaient les danses, jadis, dans les bals auvergnats et bourbonnais. Toute la jeunesse dansante moderne en connaissait la signification :
« Bisez-vous donc ! Bisez-vous donc ! Bisez-vous donc !... »
Les couples se bisèrent et se turent.
« Il y a un type, là, dit Judith, qui m’a dit... »
Elle se tourna vers lui :
« Comment tu t’appelles ?
— Olof, dit Olof.
— Tu es russe ?
— Polonais...
— Il a dit, dit Judith, qu’on devrait finir la nuit à la P4. Qu’est-ce que vous en pensez ? »
Le silence profond qui s’établit fut une réponse. D’accord...
« C’est pas tellement loin, on y va à pied ! dit Judith. En route !... »
Dans une rumeur d’approbation, garçons et filles se dirigèrent vers les portes. C’était de nouveau la joie, mais grave.
Judith, étonnée, regarda la main d’Olof qui s’était fermée autour de son bras gauche. Il l’accompagnait, il la guidait, il ne la lâchait pas. Au passage, sa mère lui posa sur les épaules une écharpe de mohair couleur de miel. On était en juillet, à trois jours des vacances, mais les mères ont toujours peur, pour leurs filles, de la nuit et du froid. Elle regarda Olof avec plus d’attention et non sans un soupçon d’inquiétude. Ses cheveux noirs en désordre, ses yeux bleus très clairs dans l’ombre des orbites profondes, ses joues creuses sous les pommettes avancées lui donnaient un air sauvage. Mais son mari lui avait vanté son intelligence exceptionnelle. Et Judith était un bébé. Mrs Ashfield se rassura.
Si elle avait su...
Elle eût sans doute, sur-le-champ, tué Olof. Avec un couteau, avec ses ongles, une bouteille, n’importe quoi, tout de suite... L’anéantir.
Elle ne savait pas. On ne sait jamais rien. Sauf ce qui est sans importance.
Au bout de la rue de Birague, Judith et ses amis tournèrent vers l’ouest dans la rue Saint-Antoine, en direction de la Cathédrale oecuménique où tous les cultes réunis faisaient monter nuit et jour, vers le ciel, qui ne semblait rien entendre, une Prière Perpétuelle Pour la Paix. La P.P.P.P. On disait brièvement P4.
La Cathédrale oecuménique, la C.O., c’était le nom nouveau de Notre-Dame de Paris.
Les Européens, et les Français en particulier, profitaient tous de leur paix, c’est-à-dire, directement ou indirectement, de la guerre des autres. Elle les engraissait et les couvrait de superflu. Cela ne les empêchait pas d’être assidus à la P4, croyants ou pas. Malgré l’abondance qu’elle faisait régner, la guerre lointaine inspirait à tous la terreur. Car elle pouvait bondir et se trouver ici, tout à l’heure, maintenant...
La prière perpétuelle qui montait de la vénérable cathédrale était devenue le cri d’espoir et de désespoir de toute la terre, combattante ou non. Chaque Parisien venait, un moment ou l’autre, y participer en chantant la phrase unique. C’était une sorte d’attraction magnétique, d’obligation irrésistible. Et même s’il y allait à reculons, une fois plongé dans la ferveur, il brûlait comme un fétu. Toutes les nations y envoyaient des délégations malgré les dangers des voyages. Les Américains y étaient nombreux, les Chinois y entretenaient en permanence un choeur marxiste. Les graves basses russes faisaient trembler la rosace.
Judith et ses amis commencèrent à chanter en franchissant la Seine sur le pont d’Arcole. Le grand souffle sonore qui venait de l’île les absorba. Le parvis était un brasier de lumière. Il y avait eu pluie et grand vent dans l’après-midi, mais le ciel s’était dégagé et, dans l’air devenu extraordinairement immobile, les flammes de milliers de cierges et de torches éclairaient la multitude des fidèles debout, agenouillés, couchés, les bras en croix, qui chantaient ensemble, dans toutes les langues du monde, sur les mêmes notes, la même simple phrase indéfiniment répétée : Dieu, donne-nous la paix !... Dieu, donne-nous la paix !... Ils traversèrent lentement la foule et entrèrent dans la nef aux portes grandes ouvertes. Les lumières et la ferveur formaient un seul flot à l’intérieur et à l’extérieur. De lents courants l’animaient entrant ou sortant, files de cierges qui coulaient parmi les immobiles, groupes sombres étirés qui allaient chercher des flammes, cinq bonzes en robe safran, l’un derrière l’autre...
L’intérieur de la nef flambait, projecteurs multicolores accrochés partout, vitraux éclairés du dehors, et toujours les cierges par milliers. Tous les cultes les avaient adoptés. Des affiches et des inscriptions véhémentes couvraient les murs et les colonnes. « Dieu, qu’est-ce que tu attends ? » « Marre de la guerre ! » « Les Chinois aux chiottes ! » « Les U.S.A l’ont dans le baba ! » « Nous VOULONS la paix, fous-nous-la ! » Un poster de 150 mètres carrés pendait au-dessus du choeur, représentant la guerre sous la forme d’un Satan dont les cornes étaient des Bombes, précipité une seconde fois aux enfers par un Dieu orange phosphorescent, non figuratif à cause des protestants et de l’islam.
La chapelle de gauche en entrant était occupée par les Noirs du vaudou et les Krishna au crâne rasé. Celle de droite en face par les néo-druides et le renouveau albigeois, et ainsi de suite. Il avait fallu se serrer pour accueillir le plus d’Églises possible, les tantristes, les bouddhistes, les mazdéistes, les parsis, les taoïstes, l’islam sunnite et l’islam chiite, et les Juifs et les servants du Grand Manitou, et les catholiques maronites et orthodoxes, et d’autres... Les chapelles, même bourrées, n’avaient pas suffi. Il y avait des cultes partout, sur une chaise, derrière un pilier, sur des pilotis ou des plates-formes suspendues. L’autel du choeur était resté catholique romain. Chacune de ces Églises avait son orchestre, parfois un seul instrument que la sono amplifiait. Ils se relayaient ou se superposaient pour accompagner la prière.
La nef grondait de musique. Un tam-tam roulait dans la clameur des trompettes quand Judith et ses amis entrèrent dans la C.O. Rory s’empara d’un micro et se mit à chanter. L’harmonica de Bob résonna sur sa voix superbe, déclencha l’orgue électrique qui explosa de tous ses registres, réveilla l’organiste des grandes orgues qui dormait, exténué. Secoué, il libéra des pieds et des mains l’ouragan des tuyaux gigantesques, tous les instruments vinrent à la rescousse, le fifre et le gong, les six pianos à queue de la New Church, les trompes tibétaines, les cors, les violons, les tambours, la flûte d’or, les harpes de l’Angélus, et tout à coup, baoum, le bourdon énorme, le coup monstrueux de bronze, baoum, le cataclysme, tout tremble, la cathédrale s’arrache à ses racines de pierre, baoum, cent mille voix clament la phrase, Dieu ! baoum ! Donne-nous la... baoum ! paix !... Les flammes des cierges s’unissent, ronflent, jaillissent plus haut que les tours, une seule flamme, baoum, rugissante, le vaisseau de pierre va décoller, c’est la fusée du monde, s’envoler, crever la nuit, aller percer le coeur de Dieu-
Judith sanglote. Olof ne l’a pas lâchée.
« Viens, dit-il, viens voir le ciel... »
Olof poussa, tira Judith à travers la foule et le brasillement des cierges, et la conduisit jusqu’à la porte de la tour sud. L’ascenseur, en cinq secondes, les hissa au sommet. Sa porte glissa, ils entrèrent de plain-pied dans la coupole qui coiffait la tour. Si on ne connaissait pas son existence, on ne la voyait pas. Elle était faite d’un plexiglas antibruit épais, totalement transparent, qui refusait les reflets et rejetait la poussière et les dépôts de la pluie. Le bourdon avait cessé de gronder. La porte de l’ascenseur se referma sur les échos de la musique et des chants. La coupole devint une énorme goutte de silence. Des projecteurs et des flammes du parvis cachées par la tour montait une clarté diffuse qui semblait être la matière du monde. On n’entendait plus rien de la rumeur de la prière. C’était un silence total, illuminé, par le bas, de rose et de pourpre, comme si un soleil était en train de se coucher aux pieds de la cathédrale, très loin, très bas.
Au centre de la coupole se dressait une petite plate-forme circulaire de marbre blanc, à laquelle on accédait par quelques marches. Olof y conduisit Judith qui tremblait. Elle se trouva au-dessus de tout, dans un espace sans limites. Sans appui pour son regard, elle se sentit basculer, et se cramponna au bras d’Olof, en fermant les yeux.
Il lui dit doucement :
« N’aie pas peur. Je te tiens... Lève la tête... Regarde... »
Elle leva la tête et regarda.
Toutes les étoiles étaient là.
Les deux orages et le grand vent de l’après-midi avaient nettoyé le ciel de Paris. Les étoiles ! Elle ne les avait jamais vues...
On ne regarde pas en l’air, dans la ville, la nuit. On n’en a pas l’occasion, pas le temps, entre la portière de la voiture et la porte de l’immeuble. Et s’il arrive qu’on soit en train de marcher et que par accident on lève son regard, on voit un plafond gris ou rosâtre, parfois un morceau de lune pâle. Les étoiles ne percent pas les fumées.
Elles étaient là. Il n’y avait plus qu’elles. Elle n’osait pas regarder vers le bas. Elle avait peur de les voir là aussi, en rond au-dessous d’elle, autour d’elle, partout. Elle s’appuya contre Olof, elle murmura :
« Que c’est beau... Que c’est beau...
— C’est notre pays, dit Olof, à voix basse. Le vrai... »
Il lui montra une petite étincelle rouge : Mars. Il lui montra Saturne, Vénus. Il lui demandait :
« Tu la vois ? »
Elle disait : « Oui, oui... », mais ce qu’elle voyait c’était toute la foule incalculable des étoiles, leur présence immobile totale.
Olof la Fit pivoter un peu pour regarder son visage. Ses yeux étaient aussi grands que le ciel.
Il lui dit :
« La Terre est perdue... Un jour ou l’autre elle va flamber... Il faut aller recommencer ailleurs... Tout neuf... Avec un groupe d’amis, nous préparons la route... Nous cherchons le moyen d’aller plus vite que la lumière, d’arriver en même temps qu’on part !... Ce n’est pas impossible ! La nouvelle physique ouvre des portes formidables, terrifiantes !... Einstein tombe en poussière !... Là-haut, tu vois ? » Il lui montrait un peuple d’étoiles.
« On fait : hop ! Et on y est !... C’est possible, maintenant ! C’est possible ! possible !... Ce n’est plus du rêve, ni de la S-F... »
Il la fit tourner de nouveau, pour qu’elle pût regarder le ciel, il la serra contre lui, il la dépassait de la tête, il sentait le parfum de ses cheveux, il ne connaissait pas cette odeur. C’était de la citronnelle. Il lui dit gravement :
« Mes amis et moi nous sommes sur la piste... Il nous faut encore du temps, mais nous allons trouver... Écoute bien ce que je te dis cette nuit : je partirai, là-haut, et je t’emmènerai !... Parce que je t’aime... » Cette phrase la suffoqua. Son coeur se mit à battre deux fois plus vite... Elle ne sut pas si elle devait s’écarter du dos d’Olof sur lequel elle était appuyée, ou au contraire se serrer davantage contre lui. On ne lui avait jamais dit de mots pareils... Je t’aime... Des garçons l’avaient embrassée, bien sûr, Rory et d’autres, et l’auraient volontiers pelotée s’il y avait eu de quoi... Mais ils ne disaient rien. Ils rigolaient. Ils trouvaient ça marrant... Ces mots !... Je t’aime... Que pouvait-elle répondre ? Elle n’avait rien à dire. Et que faire ? Lentement, elle se tourna face à Olof et leva vers lui son visage. C’était ce qu’elle pouvait faire. Il n’avait qu’à se pencher un peu pour l’embrasser... Il fit « non » de la tête. Il lui dit doucement : « Non... Non... Pas maintenant... Tu es encore une enfant... Quand nous partirons, tu seras grande... Ça va aller vite... N’oublie jamais cette nuit... »
Il avait encore ses bras autour d’elle. Il les ouvrit, la libéra, l’aida à descendre les marches, appela l’ascenseur. Pendant qu’ils descendaient, elle se tint loin de lui, les yeux fermés. Elle entendait encore les mots... Parce que je t’aime... Parce que je t’aime... Derrière les mots elle voyait les étoiles. Elle voyait mal le visage d’Olof. Elle ne savait pas vraiment comment il était.
Quand elle fut couchée, elle tira le drap sur son visage pour se cacher, et pleura.
Elle dormit huit heures de bon sommeil. Elle se réveilla brusquement, au milieu de la matinée, avec la sensation que quelque chose était arrivé. Quoi ? Un dixième de seconde et elle se rappelait tout. Les neurones font vites, à quinze ans. Olof... La coupole au-dessus du monde... Le ciel plein d’étoiles... « Parce que je t’aime... »
Et de nouveau le coeur qui bat. La petite angoisse du matin est là, mais pas immobile, passive, en attente, comme d’habitude. Elle s’agite, lance des griffes, puis les rétracte. Olof... Judith essaie de se rappeler quelle expression il avait quand il lui a dit... Elle ne l’a pas vu ! Elle lui tournait le dos... Appuyée contre lui... Il avait fermé ses bras autour d’elle, juste au-dessous de sa poitrine... Elle ne sait même pas, absolument pas, quelle est la couleur de ses yeux... Ses mains sont longues, fines, fortes... Pourquoi lui a-t-il dit ça ?...
Ses yeux sont marron, puisqu’il est brun... Il est brun ?... Oui, il est brun ! Bien sûr il est brun !...
« Parce que je t’aime... » Il lui fallut faire un effort pour se lever. Fatiguée. Dans la salle de bains elle se campa devant le grand miroir et se regarda.
« Oh ! J’ai pas fait ma natte ! Je vais être tout emmêlée !... »
Elle saisit la brosse et commença à tirer sur ses cheveux.
« Aïe !... »
Elle s’arrêta, la main en l’air, posa la brosse et fit glisser à terre sa longue chemise de nuit.
« Une enfant ?... »
Elle regarda ses longues jambes, ses bras maigres, sa poitrine presque plate, se tourna de profil, constata qu’« ils » avaient grossi un peu. Elle recommença à brosser ses cheveux.
« Pourquoi il ne m’a pas embrassée ? »
Le soir, Olof vint sans avoir été invité. À l’heure du dîner. C’était sans-gêne. Mais il ne se gênait de rien. Il accepta très simplement de s’asseoir à table. Il était venu apporter à Valentine W. Ashfield, pour répondre à ses questions de la veille, un livre sur la physique nouvelle.
Il avait bon appétit. Il était heureux, Judith assise en face de lui... Il la regardait en parlant et en mangeant, et quand elle le regardait aussi il éprouvait une sorte de délivrance exaltante. Il lui semblait qu’il avait été jusqu’alors enseveli sous la cendre et que tout à coup il voyait s’ouvrir les portes du soleil. Ses yeux... Il pensait qu’il n’y en avait pas d’autres pareils au monde. Et sans doute avait-il raison.
Elle découvrit, avec étonnement, qu’il avait les yeux bleus.
Son père feuilletait le livre apporté par Olof, posé près de son assiette.
« Je ne vais rien y comprendre, à votre bouquin !... dit-il en souriant.
— Mais il est en anglais !... »
Valentine se mit à rire.
« Mais je ne suis pas physicien !...
— Ça ne fait rien... Vous comprendrez l’essentiel... C’est un livre écrit pour le grand public... Il faut bien que les gens qui ne sont pas physiciens soient mis au courant des bouleversements en cours.
— Quels bouleversements ? demanda Rebecca Ashfield avec plus de politesse que de curiosité.
— Tout va changer ! Tout ! Après le théorème de Bell on en est maintenant à la simultanéité des lointains, de Slatov, qui prouve que la distance n’existe pas !... C’est le voyage instantané, pour demain... On arrive en même temps qu’on part !...
— Les savants sont fous ! dit Mr Ashfield. Encore un peu de gigot ? »
Si elle avait su, elle lui aurait enfoncé le couteau à découper dans la gorge.
Mais elle ne savait pas, et, par bonheur pour elle, elle mourrait sans savoir...
Olof revint souvent place des Vosges, encouragé par Valentine, qui se faisait expliquer la physique nouvelle et commençait à y comprendre quelque chose. Les perspectives ouvertes par les recherches du Groupe de Meudon étaient fantastiques. Valentine fit un rapport à son service, et suggéra qu’on invitât Olof et ses amis à venir travailler aux U.S.A.
L’hôtel Saint-Valentin était toujours plein de garçons et de filles copains de Judith, auxquels Olof était maintenant intégré, malgré son âge. Il ne cachait pas son intérêt pour Judith, et Rebecca Ashfield s’en inquiétait. Mais son mari en souriait.
« Ce qui serait inquiétant, disait-il, ce serait le contraire : l’intérêt de Judith pour Olof... Mais elle semble plutôt fuir ce pauvre garçon. Elle donne l’impression qu’il lui casse les pieds...
— Olof ! Olof ! bougonna Mrs. Ashfield. Peut-on avoir un nom pareil ! D’ailleurs, est-ce que c’est son nom ou son prénom ?
— Je ne sais pas, dit M. Ashfield... Tu devrais le lui demander... »
Bien entendu il le savait, mais cela l’amusait de laisser un petit mystère flotter autour du jeune chercheur. Mrs Ashfield était trop bien élevée, dans la tradition victorienne des Mormons, pour poser une question aussi directe à quelqu’un qu’elle recevait. Elle se renseigna auprès de sa fille. Celle-ci ne savait pas. Olof, Olof, c’était Olof. Nom ou prénom, qu’est-ce que ça peut faire ?
« J’aimerais savoir, dit Mr Ashfield. Demande-le-lui, toi...
— Oui », dit Judith.
C’était vrai qu’elle l’évitait. Elle ne parvenait pas à se libérer complètement du trouble créé en elle par la phrase qu’il lui avait dite le soir de ses quinze ans. Chaque fois qu’elle y pensait, elle recevait un petit choc au coeur, et celui-ci se mettait à accélérer. C’était idiot.
Si n’importe quel garçon lui avait dit la même chose, elle lui aurait donné un coup de poing et ils auraient rigolé. Et Olof n’était même pas beau. Il avait l’air d’un sauvage. Elle n’avait pas eu du tout envie de se retrouver seule avec lui. D’ailleurs, il n’avait rien fait pour ça. Le jour où sa mère l’interrogea sur le nom d’Olof, elle s’approcha de lui dans le petit salon audio où elle recevait ses copains, dont une douzaine étaient là. Elle allait lui demander : « Olof, c’est ton nom, ou ton prénom ? » Mais ce qu’elle lui dit, ce fut :
« Pourquoi tu m’as dit ça, l’autre nuit ?
— Je t’ai dit quoi ?
— Que tu m’aimes ?
— Parce que c’est vrai...
— Oh !... »
Elle frappa la moquette de son talon, fit demi-tour, traversa rapidement la pièce et rentra dans sa chambre. Furieuse de se sentir stupide.
La Chine n’est pas, historiquement, une nation agressive. Elle a subi beaucoup d’invasions, et elle a peu envahi. Mais dans la deuxième partie du XXe siècle, elle a perdu le contrôle de la croissance de son peuple. Malgré toutes les mesures prises par ses dirigeants successifs pour maîtriser la natalité, la force d’expansion de son sang lui a fait dépasser le milliard d’individus puis, à une vitesse croissante, atteindre et dépasser le deuxième milliard et peut-être le troisième.
Quand le contenant devient trop petit pour le contenu, celui-ci déborde. Les frontières de la Chine craquaient. Mais où installer le trop-plein de Chinois ? La Russie était férocement défendue. L’Inde, misérable, était aussi pleine que la Chine... Aux autres bouts de l’Océan, l’Australie et les deux Amériques offraient de vastes territoires inoccupés. Ils étaient loin, ce serait difficile, mais il n’existait pas d’autre solution. Et il y avait beaucoup, beaucoup de soldats chinois. Et encore beaucoup. Cette guerre ne pouvait pas ne pas avoir lieu. Elle avait commencé tout petit, par quelques coups de canon entre une vieille ferraille de cuirassé chinois et un croiseur américain moderne, au large de Taiwan. Elle avait grandi très vite. Elle continuait.
Ce fut le 13 octobre que la Chine déclencha sa nouvelle offensive, sur deux points. D’une part, enjambant le continent australien, elle parachuta une armée blindée en Nouvelle-Zélande, ce qui allait lui permettre de prendre les forces australo-américaines à revers. D’autre part, elle submergea et occupa tout l’archipel hawaiien, après avoir détruit les forces américaines qui le défendaient. Ce bond en avant la rapprochait d’une façon terrifiante du territoire des États-Unis. Il semblait que ce fût le tournant décisif de la guerre. Et que l’Amérique allait la perdre.
La consternation s’abattit sur la colonie américaine de Paris. Vivant loin de la guerre et de ses conséquences, les Ashfield et la plupart de leurs compatriotes en séjour dans la capitale française, tout en ayant conscience de la gravité de la situation de leur pays, en pleine solidarité avec lui, se laissaient pourtant, la plupart du temps, entraîner par la facilité de l’existence en pays neutre, et ne pensaient à la guerre que pour l’envisager avec une confiance et un optimisme qui allaient de pair avec la vie parisienne. Mais quand Vidéo-Soir titra en rouge palpitant, sur dix centimètres de haut : LES CHINOIS A HAÏTI, ils firent un retour brutal à la réalité. Leur pays risquait d’être rayé de la carte du monde. Ce n’était pas un cauchemar. C’était peut-être pour le mois prochain...
Rory et les garçons de son âge, et ceux âgés d’un an de moins, reçurent de l’armée leur appel immédiat. Rebecca Ashfield donna une soirée d’adieux pour ceux que Judith connaissait. Pour une fois elle leur servit du Champagne. Ils en burent beaucoup. Rory chanta Adieu notre petite table, extrait de la Manon de Massenet. Rebecca pleura. Rory, à demi ivre, n’avait jamais mieux chanté. Quand il eut fini, il vint vers Judith, lui dit :
« Tu as aimé, cette chanson ?
— Oui...
— C’est un peu con, mais c’est beau... Adieu, Judy ! Si je suis tué pense à moi !... »
Il leva les bras au-dessus de sa tête, les mains jointes, comme un champion, cria :
« Good bye, boys, à bientôt ! Quand nous aurons bouffé tous les chaffs !... »
Il prenait l’avion de 23 h 12.
La soirée se termina très vite. La gaieté factice s’éteignit, les garçons s’en allèrent, tous avec le mot « adieu ». Avant la fin de la semaine, il ne resterait plus aucun d’eux à Paris.
Judith alla se coucher affreusement triste. La chanson de Rory tournait dans sa tête, elle en fredonnait la mélodie en nattant ses cheveux. Non, il ne sera pas tué ! Aucun de mes copains ne sera tué !...
La soirée avait été strictement américaine. Olof n’était pas venu. Elle ne pensait pas à lui. Rory, pauvre Rory... Elle s’endormit en cinq minutes.
Ce fut le lendemain que la paix éclata.
Chaque jour des cinq semaines précédentes, douze satellites s’étaient envolés du territoire des U.S.A. et s’étaient frayé des orbites parmi les dizaines de milliers d’autres qui tissaient leur réseau de surveillance et de menace autour de la Terre.
Pris automatiquement dans les faisceaux analyseurs des radars ennemis et neutres, ils n’avaient rien révélé de spécial. Ils étaient porteurs de missiles, mais il y en avait déjà une foule de semblables. Ils passèrent, régulièrement, les uns au-dessus de la Chine et de la Russie, les autres au-dessus des champs de bataille. Ce n’était pas nouveau. Des satellites antisatellites leur furent affectés, prêts à les détruire s’ils devenaient actifs. Ce n’était pas nouveau non plus.
Au jour J décidé par l’état-major américain, très exactement à la première seconde de l’heure HOP (hour of peace : heure de la paix), les trente-cinq fois douze satellites lancés les semaines précédentes par les U.S.A. crachèrent leurs missiles vers leurs objectifs.
À la deuxième seconde, les missiles antimissiles adverses prirent leur essor pour les détruire, ce qui fut fait dans la première minute. Aucun ne put atteindre le sol. Leurs débris et leurs poussières furent emportés par les vents de la haute et de la basse atmosphère. L’altitude de leur départ, leur direction et leur trajectoire avaient, justement, été choisies en fonction des vents.
Dans les heures qui suivirent, la guerre commença de s’arrêter, irrégulièrement, avec des sursauts et des ressauts, en dents de scie dans le temps et dans l’espace. Sans victimes. Sauf accidents.
Le Président américain avait pris des risques. Il avait réussi. Lui et ses ministres, et les chercheurs, et les grosses têtes qui connaissaient Helen, avaient calculé les conséquences de son utilisation pour le monde en général et les U.S.A. en particulier. En se passant des notes, des études et des discours écrits. À la main. Pas de dactylo. Et immédiatement réduits en cendres. Les services de sécurité avaient fini par détecter les émetteurs dans les cheveux du Président. Aussitôt il s’était fait tondre. Avec tous les ministres et le personnel de la Maison-Blanche. Au rasoir, chaque matin. On ne l’approchait que nu, épilé et le crâne en oeuf.
C’était une contrainte. Mais ça allait finir. Il le fallait. L’Amérique n’aurait pas pu supporter encore six semaines le poids de la guerre. Elle craquait de partout. Elle allait s’effondrer, et tout l’Occident avec. Helen empêcherait le désastre. Mais il était difficile d’imaginer le visage du monde auquel les jours prochains donneraient naissance. Ça risquait de ne pas être toujours drôle. Ou peut-être très drôle, au contraire. On n’avait pas tout envisagé, pas tout prévu. On ne peut pas, même dans l’ordinaire.