Le panneau de propagande du ministère Pop proclamait :

 

CONDITIONS DE VIE SAINES

MORTALITÉ EN RECUL !

 

Au cours de la dernière décennie,

grâce aux efforts du ministère de la Population :

5,8% de décès par cancers en moins

9,1% de décès par maladies

cardio-vasculaires en moins

7,8% de décès par maladies virales en moins

 

Le baratin se poursuivait, grandiose, sur une dizaine d'autres lignes, mais je n'ai pas lu jusqu'au bout. J'étais bien content pour ceux qui n'étaient pas décédés de tout ça, mais pour l'instant ce n'était pas vraiment mon problème.

Mon problème était même plutôt inverse.

J'ai tourné le dos au panneau, qui couvrait jusqu'au premier étage la façade d'une maison sans doute inoccupée, sinon ses habitants auraient découpé ledit panneau à l'endroit des fenêtres pour avoir de la lumière le jour et de l'air en toute saison. Mais peut-être aussi qu'ils trouvaient l'air et la lumière si craignosses qu'ils avaient préféré rester à l'abri du panneau. Allez savoir !

Et de toute façon, je m'en tapais.

– Tu peux pas me filer deux nickels ? Deux nickels... ou trois. C'est pour m'acheter un morceau de pain. Juste un morceau de pain. J'ai rien mangé depuis hier, mon camarade !

La flotte tombait si dru que le bord de mon Borsalino ondulait devant mes yeux. Autour de ma tête, ça faisait comme une fontaine à plusieurs niveaux. J'avais eu beau relever le col de mon Bogart et le serrer autour de mon cou, il y avait toujours une goutte qui arrivait à passer, une goutte, dix gouttes, cent. Chiotte de temps. J'étais mouillé jusqu'aux omoplates, jusqu'aux aisselles, jusqu'aux tétons.

– Dis, mon camarade, c'est pas pour t'embêter, mais deux nickels, tu peux pas me refuser ça ?

Le clodard s'accrochait. Jusqu'à présent, il n'avait été qu'une ombre à gauche de mon champ de vision dégoulinant, mais maintenant il me tirait par la manche, il s'imposait, il me déconcentrait. J'ai levé le bras droit et je me suis essuyé la joue et le menton avec le poignet. Le canon de mon Magnum 44 a froissé le bord du Borsa et j'ai reçu un Niagara sur le nez.

Marilyn avait tourné un film de ce titre, en 1953, dirigé par Henry Hathaway. Mais elle n'était pas dans celui que je venais de prendre dans la gueule, même en transparence, et d'ailleurs parler de transparence à propos de cette flotte chiasseuse aurait relevé du gag et pas de l'esthétique. J'ai passé la langue sur mes lèvres, le goût de chlore et de charbon est venu dans mes papilles, agrémenté d'autres saveurs indéfinissables qui font partie de la dégueulasserie urbaine ambiante. Mon bras est retombé de tout son poids d'acier nickelé. J'ai fixé pour la première fois le clodard, mais ce regard ne m'a rien appris de lui que je ne pouvais savoir déjà : c'était un loquedu couvert de peaux de rats râpées cousues sur des morceaux de vinyle ou de skaï qui lui faisaient une broigne bariolée, il portait un protège-glaouis découpé dans un cendrier en tôle GITANES APHRO, il était chaussé de bottes en mousse de polyamide de deux couleurs différentes, il était coiffé d'une perruque violacée qu'une folle à quatre nickels la pipe n'aurait pas voulue, d'où dépassaient de longues mèches sans couleur collées par la pluie grasse.

Sa gueule, je ne l'ai pas regardée, ou alors elle ne s'est pas enregistrée dans mes circuits. Lui en entier, je l'avais soupesé deux secondes peut-être, et ça faisait déjà deux secondes de trop. C'était un clodard, un vanu, un bavacool, c'était un rien du tout, c'était un pauvre.

Ça n'avait rien d'étonnant : j'étais dans la ceinture Ouest, dans la nécrozone, j'étais dans les quartiers pauvres. Les quartiers pauvres, on ne peut pas y échapper, c'est plein de pauvres. Les pauvres, ça grouille comme des morps dans le cresson d'une éponge-à-Kurdes, et ça se multiplie aussi vite.

– Alors, quoi, ces deux nickels, mon camarade... J' peux pas croire qu' tu vas m'laisser m' faire saucer sans m' donner d'quoi aller sucer un p'tit verre de bière. Qu'est-ce que c'est, pour un type comme toi, deux pauvres petits nickels ? Tu vas pas m'la faire ! On voit bien qu' t'es pas d'ici... On voit bien qu' t'as du crédit plein tes cartes. C'est pas bien, ça, d'venir mater ceux qu'ont rien et d'les laisser crever...

Crever ? Le mot familier m'a fait sortir de mes réflexions, en les écornant au passage. Il me les cassait vraiment, ce loquedu. Je lui ai lancé un coup d'œil méchant noyé dans la flotte qui dégoulinait de mon Borsa. J'ai même pensé à y ajouter une bonne mandale, pour faire l'appoint. Mais je ne suis pas un violent. Et juste à ce moment, ma puce a commencé à me piquer le poignet.

C'était manière de me rappeler pourquoi j'étais là, en plein milieu des quartiers pauvres, à me faire saucer comme un gigot-haricot des quartiers riches. C'était manière de me dire : Au boulot, frérot ! Et quand c'est l'heure d'y aller au pluto, rien d'autre ne compte. De ma main armée, j'ai fait glisser la manche gauche de mon Bogart sur mon poignet. Le spot rouge de la puce pulsait à la cadence des piqûres et l'écran verdâtre du bioser, un centimètre carré, montrait comme des ronds dans l'eau. Le gibier n'était pas loin, il bougeait, la bête sortait de son terrier puant, elle allait sous très peu me montrer son sale museau.

A travers le grésillement épais de la pluie, j'ai vu la porte du bistrot d'en face s'ouvrir et un loquedu anonyme en sortir, humer l'air dégueulasse, secouer ses épaules de pauvre sous la pluie et avancer un pied nu marron de crasse dans les détritus spongieux qui encombraient le trottoir. Bien sûr il y avait d'autres clodards qui circulaient sous les trombes, autour de lui et autour de moi : les pauvres, ça n'a rien d'autre à faire qu'à se pousser sur le macadam en toute saison, et il pleuvrait de la merde que ça n'y changerait rien. Mais je ne les voyais pas. Je ne voyais que lui : lui, mon gibier, mon boulot.

C'était pour lui que je faisais le pet depuis dix minutes sous la flotte, dans cette rue craignosseuse, les orteils dansant la gigue de l'eau dans mes cosmoboots PÉCHINEY-MATRA, devant ce troquet mocheteux où la puce l'avait reniflé. Pauvre connard. Quand il s'est mis à marcher vraiment, la puce s'est agitée avec un rien d'affolement à mon poignet, tic-tic les piqûres, biz-biz le spot rouge. Je l'ai calmée du mouvement habituel de la main, et seul l'écran vert a continué à réceptionner les biorythmes du gibier qui maintenant traversait la rue dans ma direction approximativement. Pauvre clébard. J'ai rabattu ma manche et j'ai levé le bras droit dans l'axe de la marche du pantin mouillé qui venait vers moi. Chargé, mon Magnum 44 Sauer & Sohn WSF Spécial pèse 1778 grammes. J'ai menotté mon poignet droit avec ma main gauche. A côté de moi une voix a bredouillé quelque chose, mais je n'y ai pas pris garde. Le gibier avançait, la mire du 44 est venue s'aligner d'elle-même au milieu du front boutonneux, à deux centimètres au-dessus de la ligne fermée des sourcils. L'autre avait la tête baissée, il ne me voyait même pas. Pauvre crevard. J'ai gonflé mes poumons, chlore, oxydes, acides, j'ai relâché doucement un litre d'air salopé, j'ai retenu ma respiration, mon index a pressé la virgule froide de la queue de détente jusqu'à l'arrêt de la première butée. Le gibier arrivait sur moi, il a senti ma présence au dernier moment, au dernier moment, le canon du 44 était à moins de deux mètres de son front blanc parcouru de traînées grises. Ses yeux se sont relevés sur moi, mais il n'est rien passé de spécial dans leur eau boueuse. C'est sa bouche seule qui a pris peur, qui a commencé à s'ouvrir, réflexe. J'ai ramené l'index en arrière, le 44 a sauté dans ma main, mes deux avant-bras ont suivi, et puis le bruit, et puis l'odeur de cordite, mais tout ça j'ai l'habitude. La seule chose qui m'emmerde, c'est les taches de sang sur mon Bogart, ou sur quoi que ce soit que je porte quand je travaille. J'aime rester propre.

J'ai jeté un coup d'œil vite fait, mais cette fois je n'avais rien reçu, et puis avec les cordes qui tombaient ça aurait été tout de suite délayé.

– Ben shit, alors... a soufflé le mancheur à côté de moi.

C'était un rapide : le gibier était déjà raide sur la chaussée, enfin pas vraiment raide, plutôt ramolli, en vrac, en paquet, un assemblage de vêtements usagés abandonnés sous la pluie. Sous l'impact de la balle à fragmentation, il avait commencé par bondir en arrière, en arc de cercle, comme si une main invisible et géante l'avait tiré dans son dos par les cheveux. Sa cabriole avait été courte, il avait atterri sur la nuque et le reste du corps avait suivi. Mais en fait il n'avait plus de nuque, sa nuque était éparpillée en longueur sur trois ou quatre mètres de rue, avec le sang qui se mélangeait à l'eau irisée de dépôts d'huile, avec les morceaux de cervelle qui allaient faire le bonheur des clebs, avec les bouts d'os pleins de cheveux sur lesquels des semelles négligentes passaient déjà, cric crac. Pauvre crevard. Pauvre crevé.

Une seconde ou deux après le coup de pistolet, la foule presque dense des cloducs qui erraient sous la pluie aux alentours du gibier s'était éparpillée, grouillante, comme dans cette séquence fameuse de la fusillade à l'angle de la Sadovaïa et de la Nevski, dans le film de Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein, Octobre, 1927. Mais maintenant les fuyards revenaient, ils s'assemblaient autour de l'allongé, ils l'inspectaient sur toutes les coutures, des mains se tendaient, on commençait à le palper, ces charognes allaient lui faire les poches. Qui sait ? On y trouverait peut-être quelques nickels, un ou deux tickets de Jaune, un surin, une boîte d'Eupho, d'Aphro, d'Oniro, et ça serait toujours ça de pris sur l'adversité.

Une bonne manière pour l'allongé de terminer sa chienne de vie en rendant un dernier service à la société. Pauvre pauvre. Pauvre con.

J'ai reculé, tout ça ne me concernait plus, un grand type chauve et barbu boudiné dans une pneuma DUNLOP moitié gonflée moitié percée m'a bousculé sans me voir, tout ça ne me concernait plus, je n'avais même pas envie de mater la gueule froide du gibier, ce n'était qu'une cible au rancart, j'ai reculé, un abo d'une dizaine d'années, intégralement nu et peint des pieds à la tête d'une laque cancérigène qui le ferait crever avant la majorité, m'a donné un coup de talon sous le genou en me faisant au passage un signe bizarre, sa main flottant devant son visage rose et vert, ils ne savent plus quoi inventer.

La pluie pissait dru, je l'avais oubliée pendant une minute, mais pas elle : les bords de mon Borsa pendouillaient comme une serpillière, le Bogart collait à mon Superfecto qui collait à ma camise qui collait à ma peau, mes doigts de pied faisaient la brasse dans mes cosmoboots. J'ai sifflé une mesure ou deux, mais je ne suis pas allé jusqu'à chanter sous la pluie, salut Gene Kelly. Mon Sauer & Sohn pendait toujours au bout de ma main, c'est une présence si familière que j'ai parfois tendance à l'oublier. J'ai écarté le revers de mon Bogart et j'ai remisé l'outil au chaud, dans le holster intégré au Superfecto. Quinze litres de flotte sont entrés avec, mais tant pis, c'est la vie.

– Pourquoi... Pourquoi qu' t'as fait ça, mon camarade ? a soufflé mon emmanché de mancheur.

Celui-là, il n'arrivait pas à s'arracher. Je lui ai filé un regard en biais, et j'ai plongé la main dans la poche intérieure de mon Bogart. Il a sauté en arrière et a tendu les bras vers moi, paumes frémissantes. Devenir plus blanc, ça, il ne pouvait pas. Je crois bien que j'ai souri, et j'ai sorti de ma poche deux nickels que je lui ai fourrés directo dans une déchirure de sa broigne plastique-rat, en disant :

– Ben quoi, tu oublies ta monnaie ?

Les deux nickels l'ont traversé de haut en bas et sont tombés sur le trottoir où ils ont roulé un moment, avant de disparaître au creux d'une main vagabonde.

Le clodard n'a pas fait un geste pour disputer son bien à autrui. Il a fermé à demi les yeux et a levé un index noir vers moi.

– Mais dis donc... tu en serais pas un ? C'est ça, hein ? Tu en es un !

J'avais déjà tourné le dos pour remonter la rue, où la foule primesautière s'était remise en mouvement et piétinait gaiement le cadavre. La rue s'appelait allée Mireille-Mathieu, un bien beau nom. Dans les rumeurs, la voix du clodard m'a suivi.

– T'en es un, mon camarade ! Waouh ! C'en est un !

Sûr qu'il avait fait une grande découverte, le camarade.

Moi, je suis reparti dans la pluie et, en grimpant la volée de marches pourries qui permettent d'accéder à la splendide desserte Louis-de-Funès, j'ai esquissé quelques pas de claquettes dans les éclaboussures.

Bonjour quand même, tonton Gene.

2

Je me suis senti une petite faim et une petite soif. Après le premier, ça arrive souvent. C'est histoire de me remonter, ou alors histoire de rien, au choix. Mais il faut dire que je me lève tôt les jours de boulot, et en comptant le trajet prolo il n'est pas étonnant que je ressente le besoin de me remplir les intérieurs avec quelque chose.

Quand je suis dans la nécrozone, où le boulot m'appelle souvent – il y a beaucoup plus de pauvres que de riches, alors forcément – j'aime bien aller m'accouder en plein air à la tablette d'un brique-fast, où on peut manger des frites, des merguez de chien aux algues, des crêpes aux moules pisciculturées, des galettes de soja filé, des tas de trucs grillés au charbon de bois qui portent des noms coréens, japonais, pakistanais, et qui vous sont servis par des types venant des pays dont ces mêmes trucs grillés sont en principe la spécialité.

Mais pour ça, il faut que le temps soit sec. Et le temps n'est pas souvent sec, dans les quartiers pauvres. Il est même humide avec une constance remarquable, à croire que tous les autres quartiers repoussent leurs foutus nuages au-dessus des quartiers pauvres. Et c'est peut-être bien ce qui se passe.

De toute façon, même quand il ne pleut pas, l'atmosphère de la nécrozone est perpétuellement empéguée par des odeurs de mauvaise graisse recyclée et autres saloperies qui brûlent, elle est perpétuellement enfumassée par des matières non cramables qui crament dans toutes les cours et même en pleine rue, par les rejets de ceux qui essayent de synthétiser de l'alcool à boire pour en faire du carburant à bagnoles et du carburant à bagnoles pour en faire de l'alcool à boire, elle est noire des vapeurs qui montent des cuves à gaz de merde ou à biomasse de déchets.

La nécrozone a atteint le point crucial de la ménopause.

Et ce jour-là il pleuvait. Je n'avais pas envie de traîner plus longtemps dans les rues, où la pluie dépose des tas de viscosités organiques ou végétales traîtresses dont le seul but dans la vie est de vous faire vous péter la gueule par terre. Il fallait que je me gare pendant un moment au moins, un long de préférence, hors de ces rues qui ont toujours l'air en pente, même quand on est à jeun, même quand votre altimètre vous jure le contraire.

Il fallait que je me gare au sec, le temps de l'essorage. Ça urgeait.

Je me suis dirigé vers un buve-in BIÈRE 33 EXPORT situé au milieu de la desserte, et dont l'enseigne rouge clignotait de manière sympathique. Mais avec la flotte qui pissait, n'importe quelle enseigne l'aurait été, sympathique. Lorsque j'ai été près de la vitre où des bouchons de glu homéostatique destinés à masquer les perforations par balles dessinaient une carte céleste en négatif, j'ai pu constater qu'il n'y avait pas la foule des grands jours à l'intérieur : au bas mot quarante glandus sur vingt mètres carrés. Compte tenu de l'heure matinale (8 h 37, venait de me souffler l'araignée tic-tac) et des précipitations extérieures, c'était une moyenne plus qu'honnête.

Mais il est vrai que les pauvres, ça vit aussi bien sous la pluie. Et ça dort sous la pluie, et ça baise sous la pluie, flouic-flouic, et ça naît sous la pluie, et ça crève sous la pluie, la preuve l'autre.

Quand j'ai poussé la porte, une lointaine sirène de police perçait la surface des bruits stagnants. Ce devait être une I.B.M. (Intercepteur Blindé Mobile) qui était peut-être allée fourrer son groin épais dans l'allée Mireille-Mathieu. Mais quand la porte doublée zinc s'est rabattue dans mon dos, la sirène a été étouffée par les vociférations ambiantes, dont une partie venait des consommateurs ou de ceux qui étaient trop râpés pour consommer, et une autre des différents audivis en fonctionnement, lesquels envoyaient dans l'œil et le tympan, pour un nickel les trois minutes, des sons aveuglants et des couleurs bruyantes, ou inversement.

J'ai joué du coude et du pied pour avancer au milieu de la populace avachie autour des distributeurs, en panne pour la plupart, du moins je l'aurais parié. Les clodards réfugiés au sein du 33 EXPORT comprenaient leur proportion normale de tapineuses défraîchies à 10 nickels la pipe édentée, de fourgueurs de dope dure ou censément telle, de loqueteux intégraux plus vrais que les vrais, parmi lesquels devaient sûrement se trouver un ou deux blazes de la police privée de la nécrozone, je l'aurais parié aussi, et ça ne me faisait ni sec ni humide.

Je me suis dérobé aux offres diverses et j'ai pu enfin m'accouder à trente centimètres de tablette libérés musculairement. J'ai fait glisser trois nickels dans la fente du distributeur après avoir appuyé sur le bouton du CAFÉ. Miracle, un jet noir a giclé dans un gobelet en carton.

– Tu peux pas m'en faire goûter une gorgée, camarade ? m'a soufflé devant le nez un globuleux dont les intérieurs n'avaient pas dû être ramonés depuis le pacte franco-soviétique.

J'ai bu une gorgée. Ça avait la couleur du café, la chaleur du café, et presque l'arôme du café, mais ce n'était pas du café, seulement un breuvage pauvre pour les pauvres. J'ai tendu mon gobelet au globuleux, qui a tout avalé en une seule fois, et en s'étouffant. Il m'a dit merci merci merci mon camarade, et autres conneries que je n'ai pas écoutées. J'ai glissé un cinq nickels dans la fente réservée à cet effet, et j'ai reçu dans la main la friandise indiquée sur l'écran : une saucisse en croûte, tiède, que j'ai mordue sauvagement. La saucisse avait le goût de saucisse et la croûte avait le goût de pain. J'ai bouffé le total jusqu'à la lie, malgré quelques autres demandes plus ou moins menaçantes. Deux mares symétriques s'étalaient sous les manches de mon Bogart et, à mes pieds, une flaque où voguaient allégrement des mégots et un préservatif.

Je commençais à me sentir bien. Dans le buve-in, la masse humaine ondulait pesamment dans les éclairs syncopés venus des audivis, qui déversaient presque tous une musique exo discordante jouée par des instruments délibérément primitifs, fabriqués à la chaîne à Téhéran. Dans un coin de la pièce, une tapineuse s'acharnait sur un membre qui ne répondait pas, si j'en jugeais par la durée de l'opération. Autour d'une tablette débarrassée de son distributeur sans doute hors d'usage, cinq glandus jouaient au chasseur avec des figurines en pâte à modeler, ce qui favorise l'arnaque. Un type maigre et jaune cognait sur un distributeur en répétant salope, salope, ça en était sans doute une, et derrière lui deux autres types lançaient des fléchettes sur le mur, en visant une cible dessinée au feutre représentant un sexe de femme idéalisé.

Derrière la vitre maculée et constellée, la pluie tombait toujours, verticale, vaguement verte maintenant, à cause d'un complément de saloperie ramassé dans la stratosphère de la ceinture. Mais mon Bogart avait cessé de dégorger, et mon Borsa me paraissait un peu moins être une éponge posée sur mon crâne. J'étais en train de me demander si je n'allais pas dépenser quelques nickels supplémentaires pour un petit quelque chose d'un peu fort, un alcool de maïs par exemple, lorsque la puce a recommencé à me piquer le poignet, pique pique pique, méchante, agressive, acharnée.

Je n'ai pas été vraiment surpris. Mon boulot est toujours circonscrit dans un périmètre bien précis, c'est affaire de rendement. Et avec le temps qu'il faisait, je n'avais pas la moindre envie de me taper des kilomètres à pince pour trouver mes gibiers.

Quand même, j'aurais bien soufflé encore quelques minutes. Mais quand faut y aller, faut. Le spot rougeoyait et l'écran verdoyait. Les microprocesseurs ne chômaient pas, ils venaient de me draguer un gibier. Je l'ai presque tout de suite repéré. Je ne sais pas s'il venait d'entrer dans le 33 EXPORT, ou s'il avait tout le temps été là et que ma puce avait volontairement fermé sa gueule un moment pour me permettre de resserrer mon cul. Mais qu'est-ce que ça pouvait bien faire ? Qu'est-ce que ça pouvait bien faire, hein ? La flèche sur l'écran me désignait un grand maigre avec une grande barbe et un crâne dégarni, assis devant la tablette du fond, un vieux monoécran coincé sur l'œil gauche. L'appareil devait marcher, peut-être même qu'il recevait une chaîne porno, parce que le gibier semblait tout à fait concentré, courbé sur le bar et les joues dans les poings. Je me suis avancé et j'ai pu me faufiler à sa droite devant la tablette, contre les gros seins mous d'une clodarde qui ne s'est même pas poussée d'un nœud. L'œil droit du gibier était fermé, preuve qu'il ne voulait pas décrocher des images qu'il recevait dans l'œil gauche.

J'ai porté machinalement la main droite vers le revers de mon Bogart, mais je me suis dit aussitôt que ce n'était pas une bonne idée d'envoyer la purée dans un endroit aussi rempli. Je me suis baissé, j'ai relevé le bas de mon pantalon, et j'ai tiré de son étui le couteau glissé dans ma cosmoboot. Je me suis relevé et j'ai essayé le tranchant sur mon pouce, une connerie, le tranchant était évidemment effilé impec, et je me suis légèrement entaillé le gras du pouce. Mon couteau est un Bowie Knife, comme celui d'Alan Ladd qui joue le personnage, rien à voir avec le chanteur, dans The Iron Mistress de Gordon Douglas, 1952.

Je suis repassé juste derrière le gibier, je me suis collé à lui, il n'a même pas bougé. Je me suis cramponné de la main gauche à son épaule et je l'ai ouvert par-devant, en remontant en arc de cercle depuis l'aine droite jusqu'au plexus. Comme ça, on tranche sur sa lancée le foie, l'estomac et le cœur, c'est radical, et moins salopant que la gorge, où le sang de la trachée gicle tout de suite.

Le gibier a sursauté, puis il s'est cabré en arrière. J'ai lâché son épaule et je me suis reculé vite fait. La lame du Bowie était rouge avec des traînées blanchâtres et marron, et j'ai constaté que le bord de la manche de mon Bogart avait aussi été sali. J'ai essuyé la lame sur le dos du gilet en peau de chat d'un glandu qui aspirait sa fumée de came, et j'ai remisé le couteau dans sa gaine. Pour la manche, il n'y avait rien à faire.

Il y a eu un fracas de moyenne importance quand le gibier a fini par se décoller du bar pour tomber sur le dos. Il s'était balancé deux ou trois fois d'avant en arrière, en faisant un bruit de gorge genre évier qui se débouche. Il était temps qu'il se décide. Le boîtier oblong du monoécran s'était barré de son front dans sa chute et grésillait sur le carrelage empégué. La grosse fille aux seins comme deux tas de merde regardait le gibier allongé, ses paupières sur lesquelles étaient peints de faux yeux dorés battant à un rythme rapide. Le gibier se vidait de toute sa bidoche tailladée, son foie était d'un vilain rouge violacé, il était tout ratatiné, sûrement un cirrhosé de première. Un chasseur d'organes n'en aurait pas voulu. Je me suis dirigé vers la porte en disant pardon, pardon, quand un dos me barrait trop agressivement le chemin. Personne n'avait rien vu, ou alors tout le monde faisait semblant, ou tout le monde s'en foutait.

Un audivi a claqué juste comme je passais à côté, au lieu du monolithe immatériel et scintillant à l'intérieur duquel une poignée de basanés se démenaient avec leurs bongos et leurs congas, il n'y a plus eu que le mur crasseux et un filet de fumée bleue s'élevant du socle THOMSON-BRANDT. Tout autour ça s'est mis à gueuler qu'on allait tout casser, ce qui m'a paru superfétatoire parce que cassé, tout l'était déjà, ou presque.

Au dos de la porte, sur le doublage en zinc, une affiche était placardée invitant les citoyens sans emploi à postuler pour une place de vigile mobile ou fixe à l'AGENCE PO-LYS, et un petit malin avait ajouté dessous, à la minibombe, au cul. Les traditions ne se perdent pas.

Je me suis retrouvé dans la rue, sous la pluie qui n'avait pas varié d'intensité. Dans l'épaisseur de l'air, le goût d'acidité chlorée avait été remplacé par un goût fade genre cyanure de potassium. Heureusement mes filtres Nez-Gorge étaient des UNIVOX-PETIT-BATEAU tri-absorbants, chers mais les meilleurs, il y a des trucs avec lesquels il ne s'agit pas de déconner.

J'ai continué à remonter la Mireille-Mathieu, me fiant uniquement à mon flair. A peine avais-je tourné à l'angle de la rue Gérard-Oury qu'un gros rat luisant est sorti d'un égout presque à mes pieds. Il a couru d'un trottoir à l'autre, un clodard à cyclo a fait une embardée pour ne pas l'embugner et s'est ramassé en hurlant des douceurs en arabe. Le rat s'est arrêté devant la bouche d'égout opposée et il est resté un moment là, à humer l'atmosphère, je voyais ses grandes moustaches remuer, il avait l'air de la trouver à son goût, l'atmosphère. Puis il a filé vers les profondeurs, sa queue annelée et rosâtre serpentant derrière lui dans la gadoue.

Je ne me suis rendu compte que je m'étais arrêté pour regarder le trajet du rat qu'une fois ce dernier avalé par l'égout. J'aime bien les rats. Bien sûr je n'aimerais pas en toucher un, et encore moins qu'ils me touchent. Mais je les aime bien. Dans les quartiers pauvres, on en voit de plus en plus, ce qui n'est pas étonnant puisqu'il y a de moins en moins de chats. Les chats, on les bouffe et on s'en fait des vêtements. Les rats, pas encore. Mais ça viendra, ou alors ça ne viendra pas si, comme je le crois, les rats sont plus malins que les chats. Oui, j'aime bien les rats, mais je crois que j'en ai un peu peur aussi. On dit qu'ils constituent une véritable société, parallèle à celle des humains, juste sous nos pieds, à l'envers de la chaussée. Notre reflet inversé, en quelque sorte. On prétend même qu'un jour, si ça se trouve... Mais c'est dans les bouquins, qu'on prétend ça.

Basta.

D'ailleurs je ne lis jamais de bouquins.

3

Avant le manger de midi, j'en ai fait encore deux.

Il y en a un qui habitait rue Claude-François, dans un clapier à chomedus assistés auquel il est loisible de donner le nom d'immeuble, puisque des gens y bouffent et y dorment, autant dire y habitent. Mais comme ces gens sont des pauvres, il ne faut s'étonner de rien.

Je passais rue Claude-François par hasard, quadrillage de routine dans le périmètre aux gibiers de la journée, quand mon assistant de poitrine, que j'appelle Jules à cause du grand Jules (Berry, qui clamse d'une balle dans l'estomac habillé en prêtre, et qui demande un prêtre, dans le Crime de M. Lange, de M. Renoir), a fait tut-tut-tut, ce qui est sa manière à lui de me signaler un gibier au gîte. J'ai demandé à Jules ses références, il m'a dit de sa voix de vieille bique enrhumée :

– Emmanuel Lantier, entrée C, quatrième étage sans ascenseur, au domicile avec son épouse.

Je n'aime pas qu'un gibier en instance soit accompagné. Ça crée des interférences, autant dire des embrouilles, et ça demande du doigté, ce qui ne me manque pas, mais quand même. Précisément, c'est l'épouse Lantier qui est venue m'ouvrir, après un parcours pénible dans des escaliers et des couloirs pisseux, où des hordes de minos pourtant scolarisables se poursuivaient et se battaient munis d'instruments piquants et contondants que j'ai failli goûter plus d'une fois. On se demande ce que font les parents, les éducateurs, les vigiles et tout le merdier. L'épouse Lantier avait, comme je m'y étais attendu, le genre femme de chomedu qui compte sur la libido du travailleur immigré pour améliorer le Secours Populaire : la tignasse flamboyante, les lèvres itou, la mamelle redressée par des artifices et la jupe fendue jusqu'à la motte. J'ai vu à son coup d'œil que je devais lui sembler trop clean pour un ressortissant du bassin méditerranéen en goguette.

– C'est pour un contrôle ?

A cette seule idée, elle en blêmissait sous son fard, du moins j'ai pu me l'imaginer littérairement. Je l'ai tout de suite rassurée en lui disant que non, je voulais seulement voir son mari, Lantier Emmanuel. Elle m'a désigné du doigt, par-dessus son épaule, le fond de son gourbi où stagnaient, comme toujours chez les pauvres, d'épaisses fumées âcres provenant d'un recyclage de recyclage de recyclage que je n'ai pas cherché à identifier, mais où un alchimiste de la grande époque aurait sûrement perdu son grec et son abyssin. Lantier Emmanuel était penché sur un thermostère, il était torse nu, son dos était maigre et tavelé. Je me suis raclé la gorge, il s'est retourné mais je n'ai pas vraiment vu son visage, j'enregistre rarement le visage des gibiers. Il est tombé tout de suite sur le côté après avoir reçu dans les narines une bouffée d'agent ATT 20, de chez Péchiney-Ugine-Kuhlmann, et il n'a plus bougé, comme de bien entendu. Dans un intérieur, j'utilise chaque fois que possible un moyen propre. La veuve Lantier s'est avancée dans mon dos comme je remettais la bombe dans le logement idoine de mon Superfecto. A cause de la fumée, elle n'a pas vu tout de suite et a répété :

– C'est bien vrai que c'est pas pour un contrôle ?

Ensuite elle a vu, elle a poussé un petit cri, et elle m'a dit :

– Qu'est-ce qu'il a, le vieux ?

Pour couper court aux explications, j'ai sorti ma carte de la poche intérieure de mon Bogart et je l'ai maintenue deux ou trois secondes devant ses yeux, comme le veut le règlement. Alors que je franchissais la porte du logement, un miard est venu se foutre dans mes jambes. Je lui ai demandé ce qu'il voulait. Il voulait extorquer à son père deux nickels pour une partie de cramps. Je lui ai conseillé de s'adresser plutôt à sa mère et je l'ai laissé entrer. Un peu avant que je sorte du clapier, une espèce de flèche lourde et trapue, tirée de je n'ai pas su où, est venue se planter dans le mur à moins d'un mètre de mon Borsa, donc de ma tête. Je me suis dépêché de filer : les maisons pauvres, c'est pire que les rues pauvres, c'est coupe-gorge, perce-crâne et compagnie.

Dehors, il avait presque cessé de pleuvoir.

Le deuxième gibier d'avant déjeuner, je me le suis fait dans une file d'attente, devant un Gagnant du jour. La file mesurait bien soixante-dix ou quatre-vingts mètres et, à trois individus le mètre en moyenne, ça faisait vu de loin, dans la rue luisante, un gros scoubidou bigarré qui parfois se tordait ou se défaisait au hasard des bousculades et des bastons.

Le deuxième, c'était une deuxième. Un gibier femme, c'est toujours quelque chose de particulier, moitié excitation, moitié répugnance, surtout quand, comme c'était le cas ici, elle est plutôt jeune et plutôt bien. Un sentiment de nature sexuelle, ou sexiste, je ne sais pas trop, l'impression peut-être de gâcher cinquante ou soixante kilos de viande fraîche qui pourraient servir autrement.

Je me suis glissé derrière elle, en passant devant la panse d'un obèse rendu plus obèse encore par une pneuma vermillon couverte d'autocollants du genre SAUVONS CE QUI RESTE À SAUVER, ou ALLEZ LES BLEUS, ou CANAL 112, L'AMOUR COMME SI VOUS LE FAISIEZ VOUS-MÊME, ou SYNTHO-DENTS JIRA, LA MÂCHOIRE QUI MÂCHE POUR VOUS, bref tous les genres. L'obèse a commencé à ouvrir la bouche et à lever le poing, alors je lui ai tendu un dix nickels qui lui a fait fermer l'une et baisser l'autre.

La file avançait tout doucement, j'étais collé contre le gibier, et comme à cause du temps j'avais déboutonné mon Bogart, mon triangle pelvien s'appuyait fréquemment contre les fesses rondes et protubérantes de la fille désignée par la puce. Ses fesses étaient moulées dans une longue jupe de laine, en patchwork, avec des dominantes bleu sombre, rose langue et orange jus d'orange. Elle était grande, autour d'un mètre soixante-dix, ses cheveux étaient blanc-blond, longs, fins, crêpés. Deux ou trois fois j'ai vu son profil, elle avait les yeux très noirs, ou alors c'étaient des pastilles, et le nez impérieux de Barbara Stanwick. Mais sa peau était pâle et portait des marbrures, un genre de dermite qui finit toujours par se transformer en cancer. J'ai fini par en avoir assez de sentir ses fesses se promener sur mon ventre, et puis mon sexe commençait à me faire mal. Je l'ai piquée à la base de la nuque, entre deux mèches de cheveux pas très propres et qui sentaient l'encens, la myrrhe et le benjoin de chez Guerlain. Elle s'est frotté la nuque avec sa main, comme on fait quand on vient d'être piqué par un insecte, et puis elle a toussé, elle s'est raidie, et elle est tombée en travers de mes jambes. Le pan-strychno est aussi très rapide comme méthode, en plus ça ne fait pas de vagues.

La file a ondulé autour d'elle, mais pas plus que pour un incident minime, par exemple une insulte raciste ou un coup de dent arrachant le lobe d'une oreille. Essayer de sortir le ticket vert à un Gagnant du jour et se voir octroyer une semaine de vacances gratos à la mer, à la campagne ou à la montagne dans un C.A.I. de l'Etat, c'est quand même plus important que de s'arrêter pour pincer une viande afin de voir si elle est tout à fait froide ou encore tiède. Ce doit en tout cas être une idée de pauvre. Les pauvres, c'est facile à comprendre, même si, dans ce cas précis, tout le monde sait bien que la pipe est aussi truquée que n'importe quelle élection et autre jeu électronique.

Je suis resté peut-être une minute debout près du corps, à me faire bousculer par la horde qui m'arrivait dans le dos. Le gibier était tombé face contre terre, et ses cheveux éparpillés cachaient son visage. Ses jambes s'étaient un peu repliées sous elle, et la jupe évasée formait une sorte de corolle, comme une fleur, avec des pétales carrés, bleu sombre, roses et orange. Hitch avait obtenu le même effet pour la mort de Karin Dor, dans l'Etau. Mais lui, il avait fallu qu'il fasse attacher au bas de la robe des fils en nylon transparent, que ses assistants tiraient au moment où l'actrice tombait. Là, ça s'était produit tout naturellement.

J'ai cessé de contempler le corps à l'approche d'un couple de vigiles qui remontaient la file, jouant en frimeurs de leur bidule neuro. Je n'avais pas envie de déguster une décharge alpha, et puis j'avais assez perdu de temps pour rien, et puis il recommençait à pleuvoir, et puis j'avais faim, mon araignée tic-tac me donnait raison, il était plus de midi.

J'ai trouvé un Fou Food rue Alain-Delon, on ne peut pas avoir mieux dans la nécrozone. Devant la porte homéostatique, qui représentait classiquement une bouche rouge et molle qui s'ouvrait au passage des clients, un agglomérat d'une dizaine de pelus aux yeux chassieux attendaient l'aubaine.

– Quand t'auras bouffé, tu nous files ta carte ? disait en chœur la moitié d'entre eux.

– Tu nous ramènes un p'tit bout d'qu'éque chose en sortant... geignait le restant des choristes.

Le rideau homéostatique s'est troublé lorsque j'ai enfilé l'objet des convoitises dans la fente qui faisait une gerçure au coin des lèvres géantes. Nous vivons au sein d'une civilisation de fentes où l'on ne cesse d'enfiler des machins. Je suis passé, j'ai senti mes cheveux crépiter sous mon Borsa quand j'ai traversé le champ mal réglé. Un clodard a tenté de me suivre, mais bien sûr il a été repoussé au milieu d'une nuée d'étincelles quand la bouche s'est refermée.

L'intérieur du Fou Food était hideusement rouge et blanc, et divisé en petits boxes genre pub, ce qui n'a rien d'étonnant puisque c'est la firme anglaise Courtaulds qui est à la base de l'entreprise. Une petite demi-douzaine de pauvres moins pauvres que le commun des pauvres mastiquaient à l'abri des cloisons, qui leur permettaient de cacher aux frères de misère l'étendue de leur goinfrerie et de leur fortune. Je me suis installé dans un box, sans quitter mon Borsa ni mon Bogart, mais en murmurant à l'oreille de la puce le code qui l'obligerait à m'oublier le temps que je bouffe en paix.

Quand je me suis assis l'écran s'est allumé et le vocodeur m'a sorti une longue phrase, de bienvenue j'imagine, en anglais. Ils n'ont même pas été foutus de programmer une traduction, Courtaulds, ou alors ils font exprès, pour bien montrer qu'il n'y a pas que les Russes, les Japonais, les Pakistanais, les Sud-Américains, les Arabes, et les Sud-Africains qui nous colonialisent, mais quand même aussi les Anglais, encore un peu.

Ensuite les mets délicieux fabriqués par la maison à partir de leur stock de protéines filées ont commencé à défiler sur l'écran. J'ai choisi au hasard un bol de légumes verts avec de la sauce beige, des bâtonnets de poisson grillé avec de la sauce rouge, un flan orangé avec de la crème rose, et pour boire, de la bière. J'ai mangé le tout jusqu'à la lie, les kesps sont souvent meilleurs que la plupart des aliments dits naturels, si on veut bien oublier ce qu'il y a dedans pour leur donner du goût et de la couleur.

Après je suis allé dans les chiottes pour pisser, me redonner un coup de peigne et changer mes filtres. Les chiottes baignaient dans une accueillante lumière rouge et j'y ai été soumis aux demandes croisées de divers distributeurs proposant des trucs pour la virilité, l'intestin, l'estomac et autres organes en péril. Dans le miroir, ma tête avait son aspect habituel. Sur un mur, quelqu'un avait écrit JE SUIS FOUTU, et en dessous, quelqu'un d'autre avait écrit ça en fera toujours un de moins, commentaire dont je partageais la sagesse.

Pour sortir du Fou Food, j'ai dû faire sucer ma carte de la CHAÎNE NATIONALE MULTICRÉDIT par la fente adéquate, qui a secrètement débité mon compte d'une somme que je n'ai pas cherché à vérifier. Après seulement les lèvres se sont écartées et j'ai pu passer. Je me suis vite éloigné de la masse amibienne des loquedus, dont les doigts ont laissé des traces poisseuses sur les manches et les revers de mon Bogart.

Il avait à nouveau cessé de pleuvoir. A un certain endroit du ciel, la crasse était pochée d'un ovale jaunâtre, qui laissait même filtrer un rayon pisseux dont le jet malingre allait se perdre quelque part derrière la haute façade grise d'un immeuble. Un hélico de la police ou d'une chaîne TV rôdait au loin dans la mélasse. La rumeur sourde qui montait de la nécrozone m'a fait l'effet d'être le souffle d'un métastasé au dernier degré prolongé avec une trachée en inox, un larynx en kevlar et des poumons en teflon. Des fumées plus nombreuses encore que celles du matin montaient des diverses fenêtres aux carreaux brisés, et ça puait massivement le dégagement d'oxydes et la crémation de déchets polysaturés non recyclables.

Dans la rue la foule pouilleuse était dense, on aurait pu dire que c'était une heure de pointe si toutes les heures en quartier pauvre n'avaient pas mérité ce qualificatif. J'ai commencé à jouer des coudes en douceur en remontant la rue Alain-Delon, et avec moins de douceur après avoir tourné dans la radiale Line-Renaud, qui théoriquement joint la nécrozone à l'opzone de Nogent, impropre à l'habitation pour 240  ans à cause de la colique de la centrale, mais habitée quand même par ceux qui ne peuvent pas aller ailleurs et par ceux qui font des relevés expérimentaux sur les précédents. Je n'avais pas l'intention d'aller bien loin dans cette direction, c'était juste quelques pas pour le coup d'œil. Le coup d'œil en valait la peine, et si j'avais payé j'en aurais eu pour mon argent. Toute la largeur de la radiale était barrée par une foultitude de passerelles en matériaux récupérés dans diverses cabines publiques démontées, qui servaient de ponts entre les façades, du rez-de-chaussée aux étages ultimes. La dernière fois que mon boulot m'avait dropé dans ces lieux hirsutes et surréalistes, il n'y avait guère plus d'une passerelle par bloc. Depuis elles avaient fait des petits, au point qu'on ne voyait plus l'horizon et ses panaches plombés. Comme les ponts au Moyen Age, les passerelles étaient surchargées de greffons habitables en polystyrène et autres matières fibreuses, qui leur poussaient dessus comme de gros furoncles mous. Sous ce poids rédhibitoire les passerelles ployaient dangereusement. Je m'attendais à en voir craquer une d'une seconde à l'autre, d'autant que les intenses et néanmoins mystérieux échanges conviviaux ou autres qui s'y poursuivaient les faisaient ployer selon une flèche digne d'un quelconque pont de singe.

C'est pour ça que je suis resté si longtemps au milieu de la Line-Renaud, à regarder en l'air. Aucune passerelle n'est tombée, il y avait seulement une pluie d'objets continue sur la tête des passants, des restes de mangeaille immangeable, des nickels tordus, des fragments de paroi en fibre à l'obsolescence éphémère, des boîtes de conserve et de boisson vides ou pleines, des bouts d'homéojournaux fraîchement imprimés et déchirés parce qu'annonçant des mauvaises nouvelles uniquement, des tracts en tout genre appelant à la révolution, à l'euthanasie, au don de sa personne à la science ou à l'affiliation à des sectes, des morceaux de peau, des dents, des cheveux en touffe, du dégueulis, de la merde, tout ce qu'on voudra.

J'ai quand même réussi à voir tomber un clodard, du troisième en gros, mais je n'ai pas vu où ni comment il a atterri parce que, juste à ce moment-là, une main professionnelle m'a soulevé mon Borsalino de la tête, et je n'ai eu que le temps de me retourner, de faire deux pas et d'allonger le tireur d'un shuto pas méchant, sinon il se serait cassé dans la foule et mon galure avec, que j'ai remis sur mon crâne en l'enfonçant d'une demi-torsion. Le boulot en quartier pauvre, c'est le risque mineur tous les cent mètres. Je me suis reculé jusque sur un trottoir, où des braseros crépitaient dans la fumée gerbante des merguez aux abats félins, et où des malins manchaient de manière variée au centre de cercles serrés de glandus goguenards. En revenant vers le départ de la radiale, j'ai pu voir, outre les chanteurs, les conteurs, les prédicateurs et les joueurs d'instruments prétendus musicaux, une assez belle abo peinte en rouge s'enfilant partout et même à l'endroit auquel on pense en premier des aiguilles à tricoter rouillées, une autre femme, emballonnée celle-là et étendue jambes ouvertes sur un matelas, qui affirmait qu'avec quelques nickels supplémentaires elle accouchait dans l'instant, et un type maigre et jaune tenant un couteau, qui se disait prêt à se trancher la main gauche et la donner immédiatement au plus offrant.

– Garde au moins l'autre pour demain ! a crié une petite noiraude, ce qui m'a amusé.

J'aurais voulu rester jusqu'à ce que le mancheur au couteau fasse son numéro ou soit lynché s'il ne se décidait pas assez vite, mais Jules a choisi ce moment-là pour me susurrer avec sa voix de châtré qu'il n'était plus temps de glander et que je devais réactiver la puce. Jules ne me laisse jamais en paix trop longtemps, mais je ne peux pas lui en vouloir parce que c'est son boulot à lui. Quant à ses grossièretés, je les admets d'autant mieux que c'est moi qui le programme. J'ai donc remis la puce en route et immédiatement le spot et l'avertisseur se sont mis en branle. Il y avait un gibier dans le champ rapproché du bioser, c'était du hasard grand style, ou alors mon merdier électronique intégré Honeywell-Bull-Fujitsu est plus subtil encore que c'est dit dans la notice.

J'ai fendu la foule en écartant des mains qui essayaient de me faire les poches, guidé par la flèche scintillante de l'écran. Comme prévu, je n'ai pas eu à aller bien loin : le gibier était juste à l'angle de l'Alain-Delon et de la Line-Renaud, adossé à une affiche qui vantait les comprimés SI-ROSE de chez RHÔNE-POULENC, lesquels vous permettaient de voir la vie dans la couleur indiquée, et même dans tout le spectre de l'arc-en-ciel si on y mettait le paquet.

Je ne sais pas comment le gibier l'avait vue, la vie. Désormais, en tout cas, ce n'était plus un problème pour lui : la fixité soudaine du diagramme du bioser m'avait déjà averti depuis quelques pas que le client n'aurait pas besoin de mes services, et la vision directe du clampin me l'a confirmé. C'était un vieux type, au moins quarante ans, ses jambes faisaient un V aigu sur le trottoir, ses doigts étaient crispés dans la charpie gadouilleuse, sa tête faisait un angle pas net sur son épaule, son teint était cyanosé au dernier degré, ses yeux étaient réduits à une fente blanc-jaunâtre.

Bref il était mort, mort depuis moins de trente secondes, et peut-être moins de vingt, encore un hasard grand style, mais qui ne m'a pas étonné : dans les quartiers pauvres on meurt comme des mouches, c'est-à-dire avec bien plus de facilité qu'elles, et ce n'était pas la première fois qu'un gibier me faisait la politesse de tomber avant que je le pousse.

Je n'avais plus rien à faire à ce carrefour (... de la mort, Henry Hathaway, 1947) et j'ai rebroussé chemin vers l'est, me fiant au nez fin de la puce pour m'aiguiller vers les derniers gibiers de la journée, qui restaient trois. Avant de tourner derrière la façade noire du polissariat incendié de la rue Alain-Delon, j'ai regardé une dernière fois les passerelles et leur humanité fourmillante, surmontées vers la gauche de la radiale par un énorme panneau incandescent qui annonçait aux amateurs :

VENEZ EN CHINE POP

IL Y A DE LA PLACE POUR VOUS !

J'ai trouvé le sixième gibier à son domicile, ou plutôt la puce l'a trouvé pour moi. C'était encore une femme, mais vieille cette fois, elle était couchée sur son lit dans son espapt d'un C.C.H., je lui ai évité la peine d'avoir à se relever.

Le septième gibier était à nouveau un mâle, moins de vingt ans sûrement, il jouait au smash dans un Espace Ludique ALIGARINE, je l'ai tiré avec mon 44 depuis l'entrée, pour ne pas perdre la main, mais le coup de feu s'est confondu avec les explosions en chaîne de tous les jeux guerriers en action.

Après il a plu encore un peu, je me suis réfugié dans une cabine audivi GAUMONT de la descente Dalida, mais la sélection n'allait pas plus avant que les années 80, évidemment, et je n'ai pu me payer que dix minutes d'un Altman merdeux, rayé en plus, une V.F. avec un son désynchrone, c'était Popeye, que je déteste encore plus que les autres Altman, alors je suis vite sorti, et peu après il a cessé de pleuvoir.

4

Mon dernier gibier créchait rue Ronald-Reagan. La rue Ronald-Reagan n'est pas une rue, c'est tout au plus un étroit passage entre deux rangées de baraques en récupération, surtout du bois, de l'agglo, du carton, du papier, plein de trucs qui crament facilement. Toutes ces baraques ont été construites dans un grand espace démoli qui devait être autrefois une gare, ou des abattoirs, ou un marché, ou n'importe quoi d'autre dans le genre grandiose et inutile. Il y a encore des pans de mur, avec des lettres au goudron appelant à VOTEZ machin et à LIBÉREZ trucmuche, des inscriptions indélébiles, qui datent de la préhistoire.

J'ai longtemps hésité à pénétrer dans ce souk, qui schlinguait l'ordinaire des quartiers pauvres, mais en plus concentré. L'idée qu'un pauvre ait été assez malade dans sa tête pour baptiser vingt mètres de labyrinthe craignosseux Ronald-Reagan ne me plaisait pas. Les pauvres aiment bien donner à leurs rues des noms qui pètent plus haut que leur cul. Ronald Reagan avait été un bon second rôle, dans les années 40 et 50. On peut le voir dans Santa-Fe Trail, de Michael Curtiz, au côté d'Errol, et dans Cattle Queen of Montana, d'Alan Dwan, un de ses rares premiers rôles, avec la Stanwick. Curtiz et Dwan sont parmi les plus grands des grands, même si ce ne sont pas là leurs meilleurs films. Bien sûr, cette rue pouilleuse n'avait pas été appelée ainsi à cause de la carrière de l'acteur, mais parce que celui-ci avait été bien plus tard président des Etats-Unis, un peu avant le grand crash. Mais à cette époque Errol Flynn était mort, et John Wayne, et tous les autres, et on ne faisait plus que des films merdeux.

J'ai rôdé longtemps autour de cette verrue inflammable, en pensant à je ne sais trop quoi. Le quartier était particulièrement fourni en vendeurs de remonte-pente et en rasdeps tapineurs, avec une proportion de dix contre un en faveur de l'offre, ou bien plus. Il était difficile de faire cinq pas sans qu'on vous propose des amphés, du Benzphé, de la coco, du Diethyl, du Diméthyl, de l'Ethyl, du Fencamfamine, du Phendimétrazine, du Prolintane, du Tonédron, des Amiphénazoles, de l'héro, de la morphine, du Méthadone et du Dipipanone, des anabols, du Stanozolol, de l'Oxymétholone, du Nandronole, et vingt autres panacées à la vie chieuse, qui n'étaient si ça se trouve que du sucre avec un peu de mort-aux-rats dedans.

Il était difficile encore plus de faire cinq autres pas sans qu'un petit rasdep bronzé nature, aux cheveux parfumés et au cul moulé dans du Skaï, vienne se coller en vous proposant des choses, des plus inouïes aux plus classiques, en essayant déjà de vous palper les bijoux. Mais moi, avec mon Bogart et mon harnais de ceinture plus tout le matériel Honeywell-Bull-Fujitsu qui y pend, ce n'était pas facile de me les attraper.

L'un d'eux m'a filé le train pendant longtemps, un vrai petit morpion, une vraie petite teigne, il me disait :

– Je t'emmène pour 50 nickels, si tu veux. On peut aller dans un coin tranquille, chez moi, mes vieux y sont pas, d'ailleurs ils sont morts, enfin ils sont loin... Pour 50 nickels, on reste une heure ensemble, on fait ce que tu veux. Mais ce qui serait mieux, c'est que tu m'emmènes chez toi. On y serait encore mieux, on resterait toute la nuit au page, je te demanderais qu'un ticket, ou alors tu me filerais ta carte pour juste une heure... Ou alors ton imper... Tu me filerais ton imper si je te donnais mon cul pour toute la semaine ? Je pourrais rester chez toi une semaine, si tu veux. En plus tu me filerais ta carte, j'irais acheter de la bouffe, et même je te ferais des plats. Je te gênerais pas, quand tu voudrais plus de mon cul, je dormirais, moi j'aime bien dormir, je tiens pas de place, et puis je sens bon, je suis propre, je salirais pas tes draps... Mais si tu peux pas ça serait juste cinquante nicks ici, ou si vraiment t'as pas le temps, pour 20 nicks je te...

Il pouvait avoir douze ans, il avait un petit visage fripé de petit vieux, et des cheveux tressés, et des grands yeux noirs soulignés au bleu, il était maigre sous son bustier doré et ses futes noirs, et sa bouche s'ouvrait grand quand il s'imaginait sourire. Il m'a collé longtemps, je l'écoutais, je n'avais pas vraiment envie de le rembarrer, au début, ni de le faire taire. On aurait dit un petit clown triste, un petit lutin qui faisait son numéro au milieu de la piste, les lumières bleu-vert des torches à gaz de paille jetaient sur sa peau sombre des éclairs blafards tandis qu'il dansait autour de moi dans la nuit qui tombait, on aurait dit un petit prince, un petit prince de rien, un petit prince de merde.

– Dis donc, je voudrais pas te presser, mais je te signale que ton gibier t'attend depuis quarante-trois minutes...

Ça, c'était Jules qui s'énervait, et en plus la puce me piquait salement le poignet depuis un bon moment déjà, mais je faisais comme si elle n'existait pas, la puce n'est qu'un instrument, un instrument. Pourtant il fallait que je me remue, la nuit était là, humide et lourde, et le SO2 attaquait vilainement mes filtres. Il fallait que je me débarrasse du petit rasdep, subitement sa présence me foutait les glandes à l'iode, dans la poche de mon Bogart ma main s'est refermée sur un dix nickels, ou un vingt nickels, je ne sais pas, et je l'ai balancé au miard qui l'a attrapé au vol, avec son sourire sans sourire.

– Arrache-toi, maintenant, je lui ai dit, et je me suis enfoncé dans le souk, guidé par la flèche verte du bioser. Mais je voyais bien qu'il me suivait de loin, il espérait peut-être une autre pièce, ou alors il avait entendu la voix de Jules et il devait penser que j'étais équipé d'un terminal voco – ce qui signifie plein aux as, ou alors je ne sais pas quoi.

J'ai pénétré dans la rue Ronald-Reagan où ça enfonçait jusqu'à la cheville, et je me suis arrêté devant le numéro du gibier, qui portait le nom d'Orlanda Falacchi. Le gourbi était une masse informe à un étage, dont la façade, si on peut lui donner ce nom, était constituée presque entièrement de morceaux de palissades de chantier portant en blanc des lettres éparses, et de fragments de panneaux municipaux où pouvaient encore se lire des mots éparpillés, comme ICI, ou JAMAIS, ou MAINTENANT. Le tout formait sans doute un message crypté important pour l'avenir du monde, mais je n'ai pas cherché à le déchiffrer. Dans l'instant, le seul mot important pour moi était MORT, il s'étalait juste en face de moi, à hauteur de mes yeux, sur un panneau d'agglo gondolé, mais il faisait sans doute partie d'un slogan du genre RÉDUISONS LA MORTALITÉ, ou autre connerie.

La ruelle était obscure à part les rectangles bleutés de quelques fenêtres derrière lesquelles on avait tout sacqué pour garder son écran, et de temps en temps une ombre courbée s'y faufilait, qui se baissait parfois vers la gadoue en croyant y avoir vu un trésor, mais non, c'était rien que de la gadoue. La citoyenne Orlanda Falacchi, je l'imaginais comme une grosse Italienne de cinquante balais, gonflée de pâtes à l'eau et de mortadelle au chien. Elle brûlerait bien, en grésillant, et sa foutue baraque aussi, en crépitant.

J'ai défait la ceinture de mon Bogart et, sans avoir besoin de le déboutonner, j'ai décroché de ma taille une grenade au phosphore. Le petit rasdep s'était arrêté au bout de la rue, il me regardait, il se demandait peut-être si, après la pièce de dix nickels, je n'allais pas sortir un gigot de kangourou de mon chapeau. J'ai seulement sorti la grenade de sous mes côtes et je l'ai balancée à travers la fenêtre ouverte du gibier Falacchi. J'ai compté mentalement trois secondes et la lueur bleue de l'écran a été délayée dans l'éclair jaune du phosphore. Après, mais très vite, il y a eu un hurlement mêlé à l'explosion et après encore, mais toujours très vite, un ouragan de flammes rouges qui ont jailli de la fenêtre en crépitant dans la nuit, comme je l'avais prévu. Et après, tout aussi vite, le gibier est apparu en ombre chinoise devant la fenêtre en feu, en modulant un cri aigu et ininterrompu. C'était une grosse Italienne de cinquante balais, gonflée de nourriture de pauvre, comme je l'avais prévu, gonflée de mauvaise graisse jaune qui commençait à cramer et à couler en grésillant, avec exactement le bruit que j'avais prévu, et l'odeur en plus.

Le souffle des flammes était chaud sur ma figure, très chaud, je. me suis reculé de deux pas pour m'adosser à la paroi de la maison d'en face, maintenant toute la baraque brûlait, des gens se pointaient pour profiter du spectacle, le petit rasdep au premier rang, qui en oubliait de sourire tellement ça le passionnait. La grosse Italienne avait disparu du cadre de la fenêtre, elle devait avoir complètement fondu dans sa graisse, d'ailleurs il n'y avait plus de fenêtre, seulement des flammes, des flammes. Dans la maison quelque chose a explosé, l'écran ou une bouteille de gaz, une partie du toit a été soufflée et des tas de débris ont été projetés vers le ciel noir, des bouts de tuyau en plastique, des aiguilles de verre, de la charpie de boîtes de conserve et de vêtements, des échardes enflammées, de la bouillie d'os et de la pâtée de chair brûlée. Les gens dans la rue ont fait Ohhh ! et quand tout a commencé à leur retomber sur la gueule, à leur cramer le nez et à s'enfoncer dans la peau de leur crâne, ils ont fait Ahhhh ! et il y a eu des mouvements de fuite. Le petit rasdep n'a pas bougé, il m'a lancé un regard méchant, comme si j'étais responsable du tesson de je ne sais pas quoi qui venait de zébrer la peau d'ange de sa joue. Je n'ai pas reculé moi non plus : au milieu du ronflement de la tornade jaune et vibrante qui passait à travers le trou du toit, je venais subitement d'entendre des cris pointus qui s'échappaient de la maison, des cris et des pleurs de gosses. J'ai couru jusqu'à l'angle de la baraque. A une fenêtre du premier, mais c'était plutôt un simple rectangle découpé dans les planches, la tête d'un miard s'agitait. On aurait dit qu'il voulait passer par l'ouverture, mais qu'il n'arrivait pas à se hisser. C'était l'endroit de la baraque le plus éloigné de l'incendie, mais celui-ci gagnait, la tête du miard se détachait parfaitement sur un fond rouge mouvant. J'ai tombé mon Bogart et je l'ai tendu au rasdep, qui m'avait suivi, en lui disant de faire gaffe. J'ai crié au gosse :

– Tiens bon, j'arrive !

Le feu grésillait. Il faisait de plus en plus chaud. A l'angle de la baraque il y avait un poteau, planté au milieu de la ruelle mais fortement incliné vers le mur. J'ai tiré mes gants NASA d'une des poches de mon Superfecto, et je les ai enfilés. J'ai attrapé le poteau entre mes mains et j'ai commencé à grimper. Avec les gants NASA et les semelles velcro de mes cosmoboots, ça n'allait pas trop mal. Le gosse hurlait toujours et, quand j'ai été à sa hauteur, guère plus de trois mètres, j'ai vu que derrière lui il y en avait un autre, presque un bébé, qui se cramponnait au premier en pleurant et en tirant sur sa chemise de nuit. J'ai crié :

– Prends ta sœur et passe-la-moi !

Le miard me regardait sans cesser de hurler, il ne faisait pas un geste pour me passer sa sœur. C'était peut-être son frère, ou alors il ne comprenait que l'italien, ou il était trop affolé pour faire un geste contrôlé. Il pouvait avoir quatre ans, et l'autre, son frère ou sa sœur, deux. Le gibier cramé ne devait pas être leur mère, mais leur grand-mère, ou alors elle avait vingt-cinq balais et en paraissait le double, ce qui arrive souvent avec les pauvres.

J'ai encore crié :

– Da me tu fratello o ta sorella, presto !... sans me faire des illusions sur la correction de mon rital.

Je voyais du coin de l'œil, trouble parce que je commençais à pleurer, la foule qui était revenue se coincer dans la rue. Il y avait des mecs qui se marraient franchement, d'autres qui me faisaient des signes d'encouragement, et des femmes qui se frappaient la poitrine. Les pauvres, c'est vraiment clichés et compagnie.

J'ai entendu deux ou trois phrases délicates, du genre :

– Monte là-d'sus, tu verras Montmartre !

– T'as payé, pour aller au balcon ?

– Si c'était un cocotier, on secouerait...

Mais la plupart des remarques et autres exclamations étaient lancées en italien, en grec, en portugais, en arabe ou en turc, à supposer qu'il y ait une différence entre le turc et l'arabe. Je ne comprenais rien, mais heureusement le gosse a fini par comprendre, ou par sortir de sa léthargie à cause des flammes qui lui léchaient le cul, il a saisi son petit frère ou sa petite sœur et me l'a tendu au-dessus du vide. A cause de l'inclinaison du poteau et de l'étroitesse de la ruelle, il n'y avait guère plus d'un mètre entre mon perchoir et l'ouverture. J'ai pu attraper le miard en me penchant bien. C'était une petite fille, finalement, je l'ai vu à sa petite fente rose barbouillée de cendres collées par la pisse. Je lui ai souri et je l'ai laissée tomber. Une femme l'a reçue dans ses bras et l'a emportée vers l'extrémité de la ruelle. Après j'ai tiré le garçon dont la chemise de nuit commençait déjà à se consumer. Il est venu en emportant avec lui un morceau de paroi accrochée à l'une de ses jambes par des clous rouillés, mais enfin il est venu, et je l'ai laissé tomber comme sa sœur, et il a été récupéré pareil. En plus des flammes qui me rôtissaient la figure, la fumée s'épaississait de plus en plus, je n'y voyais plus rien à cause des larmes, je m'asphyxiais tout doucement, je toussais et je crachais. Il était temps que ça finisse. J'ai eu une pensée émue pour Joe Young, le gorille géant animé par Willis O'Brien et Ray Harryhausen, qui faisait là ses premières armes avec son maître, dans Mighty Joe Young, d'Ernest B. Shoedsack, un film produit en 1949 par Merian C. Cooper et John Ford, et je me suis laissé glisser à terre. Dans le film, après avoir sauvé les orphelins d'un pensionnat en flammes, le singe tombe du sapin où il était grimpé pour les aider, et reçoit tout un pan de mur sur le dos. Moi, je n'avais pas eu droit à autant de cataclysmes, j'étais seulement au bord de l'étouffement, j'avais l'impression que mon visage était brûlé au cinquième degré, je sentais le poil roussi, et mon Superfecto et mon pantalon étaient dans un état lamentable. Ce n'est qu'une fois par terre que je me suis aperçu que j'avais perdu mon Borsa dans la bagarre. J'ai essayé de le repérer dans la gadoue, mais au milieu de tous les pieds qui y pataugeaient, whalou !, d'ailleurs il devait y avoir longtemps qu'on me l'avait chauffé.

J'ai quitté mes NASA et j'ai essuyé avec mes index le pourtour de mes yeux. J'ai senti qu'on me poussait, des craquements en super-Dolby-stéréo saturaient les dialogues, c'était la maison qui venait de s'effondrer par l'intérieur, comme une étoile en bout de course qui se transforme en trou noir. Un Arabe ou un Turc m'a secoué en large et en travers en me disant des tas de mots en turc ou en arabe. Ce devait être de la louange grosse comme la cuisse, ou alors un extrait du Coran. Je me suis dégagé, je venais de me rendre compte que j'étais désagréablement nu sans mon Bogart. Heureusement, dans la presse, le rasdep n'avait pas vraiment eu l'occasion de prendre la tangente et j'ai pu le coincer par l'épaule entre un gigantesque mongolien manchot et une tribu de Coréens qui pépiaient dans le style canari. J'ai arraché mon vêtement des mains du tapineur et je l'ai enfilé, le vêtement, pas le tapineur. Il y avait du meurtre dans ses yeux, mais il ne pouvait pas faire plus.

Vêtu, je me suis senti subitement mieux, et j'ai pu considérer la situation avec pondération : la maison que j'avais phosphorée n'était plus qu'une pyramide aplatie de brandons rougeoyants, mais toutes les baraques mitoyennes avaient commencé à cramer peu ou prou, et la populace suivait l'avancée du fléau avec joie ou affliction, suivant que ses membres étaient ou non habitants du souk. Sans le vouloir j'avais fait les choses en grand, la verrue était en train de se faire cautériser vite fait.

– Que foutent les pompiers, bordel ! a dit quelqu'un dans mon dos.

C'était une bonne question.

– Ils se branlent ! a répliqué quelqu'un d'autre.

C'était une bonne réponse.

J'aurais bien voulu revoir les deux petits Ritals, le garçon à la chemise de nuit brûlée et la fille nue et dodue, avec ses yeux sombres je crois, et son petit cul barbouillé de cendres, mais une bonne âme avait dû les emmener loin du carnage. J'ai espéré que ce n'était pas pour les manger, tout est possible avec les pauvres.

Il y avait aussi le cas de Jules, qui ne m'avait pas prévenu que le gibier n'était pas seul au logis... Est-ce que je devais lui éclater le boîtier et le porter au recyclage, ou simplement l'engueuler ? Finalement je n'ai rien fait, parce que je me suis rappelé que j'étais quand même assez naze avant ladite action, et qu'il était bien possible, après tout, que j'aie involontairement négligé une indication en ce sens de mon matos.

Quand les pompiers sont arrivés et ont déroulé leurs gros et longs tuyaux, des rigolos ont dit que ça c'étaient des hommes et qu'ils avaient du tempérament, pas vrai Chaadia ? et quand ils ont tiré les lances au plus près du quadrilatère incendié, les mêmes rigolos, ou d'autres, ont fait :

– Ho... hisse ! Ho... hisse !

Et quand la mousse carbonique s'est mise à jaillir il y a eu encore d'autres exclamations et commentaires, tout aussi classiques.

J'ai regardé jusqu'au bout, qui est vite venu puisqu'il ne restait pratiquement plus rien à éteindre, et en tout cas plus rien à sauver. Il y a quand même eu un incident, quand un bunz, à ce que j'ai cru comprendre, a sectionné un tuyau, mais un pompier de garde a tiré tout de suite et l'incident a été clos. J'ai regardé encore la fumée grise qui montait paresseusement et en sifflant au-dessus du périmètre qui serait déblayé dans la nuit et reconstruit demain, en pire, et j'allais enfin m'en aller quand un pompier, qui se tenait près de moi, m'a adressé la parole pour me dire quelque chose du genre :

– Pour un beau feu, c'était un beau feu... Dommage qu'avec les émeutes du périf on soit pas arrivés à temps.

J'ai eu l'impression que ce qu'il regrettait, ce n'était pas vraiment d'avoir manqué à son devoir, mais d'avoir loupé le spectacle. Je ne lui ai quand même pas demandé confirmation, parce qu'il ne faut pas trop pousser avec les pompiers, et aussi et surtout parce que je m'en foutais républicainement. J'ai juste émis un grognement d'approbation, et j'ai vu un grand sourire blanc émerger de la face toute noire du pompier. La face du pompier était noire, non pas parce qu'il était couvert de cendres mais parce que c'était sa couleur naturelle. On trouve de moins en moins d'autochtones pour faire les sales boulots, et des sales boulots, il y en a de plus en plus.

A ce moment-là une femme a dû me reconnaître et elle s'est mise à baragouiner en me désignant et en faisant d'autres sortes de gestes avec ses gros bras blancs ballottant de toute leur graisse. J'ai quand même pu comprendre qu'elle mettait le pompier au courant de mes faits héroïques. Le pompier a souri encore, il avait vraiment des dents impressionnantes, il était peut-être anthropophage dans le civil, et il a hoché la tête vers moi, un genre de félicitations.

– C'est lui qui a mis l' feu, m'sieur ! C'est lui qui a mis le feu, avec une grenade, je l'ai vu, m'sieur, je vous jure...

Cette voix à la fois rauque et perçante, ce n'était pas ma conscience mais le petit rasdep de mes deux, que j'avais perdu de vue depuis un moment et qui resurgissait dans mon dos, la délation aux lèvres. Sa passe manquée, il essayait de me la faire payer cher, le morpion. Du coup le sourire du pompier a disparu et il a commencé à me regarder d'une autre façon, le soupçon au coin des yeux. J'ai vu sa main droite remonter lentement et venir s'appuyer à sa taille, ses grands doigts noirs à quelques centimètres de la crosse du Walther-Manurhin 367 réglementaire à tir ultra-rapide, qui pesait lourd dans son holster au rabat ouvert. Dans le mouvement qu'il a fait, son casque doré a accroché la lumière d'un projecteur mobile, et les chiffres en relief, 5500, qui correspondent, allez savoir pourquoi, à la température du soleil en surface, ont étincelé.

– Dis donc, camarade, m'a jeté le pompier, tu as fait quoi, au juste ? Tu as sauvé des gosses ou tu as tout fait cramer ?

– Les deux, mon capitaine, j'ai répondu.

Mais je ne savais pas s'il était vraiment capitaine.

– Tu peux être plus explicite ? a dit le pompier d'une voix douce.

J'ai soupiré, mes jambes me faisaient mal, j'avais des lourdeurs dans les reins, j'avais soif, j'étais fatigué. Je me suis contenté de tirer ma carte du C.E.P. d'une poche intérieure et je la lui ai tendue. Il me l'a prise et l'a regardée longuement, d'abord les sourcils froncés, puis son sourire d'ogre a reparu dans sa face ombreuse et il m'a rendu la carte.

– Vous faites rien ? Vous lui faites rien ? gueulait le petit rasdep.

Le pompier lui a allongé avec le dos de sa main gantée une mandale à assommer un autre pompier, et le tapineur est allé s'aplatir à deux mètres entre les jambes des glandus qui lui ont aussitôt passé dessus.

– Quand même... a dit le pompier. Une grenade incendiaire ! Tu fais les choses en grand, camarade... Qu'est-ce que c'était ton truc ? Un Salvador ?

Je lui ai dit non, c'était une grenade au phosphore, alors il m'a demandé des détails sur le détonateur et je lui ai dit qu'il n'y avait pas de détonateur, c'était une fabrication personnelle, deux corps chimiques qui s'enflamment spontanément en entrant en contact.

Il a eu l'air intéressé, il m'a remercié, et puis il s'est excusé, il avait encore du travail à faire avec les décombres.

J'en avais plus que ma claque des quartiers pauvres, je n'avais plus rien à y faire depuis longtemps, d'ailleurs la pluie recommençait, et je n'avais plus de Borsa. J'ai tourné le dos aux ruines et j'ai marché jusqu'à ce que je trouve un taxi, un RENAULT-11  cyber, au petit cerveau duquel j'ai jeté mon adresse.

Salut, la compagnie.

5

Lorsque le cybertaxi m'a déposé devant ma R.I. (Résidence Intégrée), l'araignée tic-tac m'a dit qu'il était 21 h 14. C'est commode d'avoir une araignée au plafond, même si parfois, quand il fait humide surtout, comme aujourd'hui et comme souvent, je sens ses huit petites pattes me gratouiller ou me chatouiller l'envers du cerveau.

J'ai glissé ma carte dans la fente du cyber, qui l'a mâchouillée un bon moment avant de la recracher et de me dire « merci monsieur, bonsoir monsieur, la Société privée des taxis Protec vous souhaite une bonne nuit... » Ensuite l'engin a fait demi-tour non sans enfoncer un pot de fleurs géant en béton qui ne contenait pas la moindre fleur. Un de ses circuits de vision devait être pété, ou alors c'était lui qui l'était, pété, quand on carbure à l'alcool brésilien de canne à sucre on peut tout craindre.

La R.I. des CENT ROSES a la forme d'une pyramide tronquée, faite de centaines, ou peut-être bien de milliers de petits cubes empilés, qui sont chacun un logement intégré. A l'intérieur, il y a tous les systèmes d'intégration avec le chauffage, les fabriques de bouffe et autres commodités indispensables à la survie, intégrées ou non. Le chauffage est à moitié bio et à moitié solaire. Ça marche couci-couça, et plutôt couça que couci. La bouffe vient en principe d'un stock de protéines filées et d'algues bioconvertibles. Mais je suis persuadé qu'une partie au moins de la bouffe vient de nos déchets corporels. Après l'ère de la consommation est venue celle de l'autoconsommation. C'est dans les bouquins qu'on dit ça. Les bouquins ne disent que des conneries, ou alors ils ont raison, au choix.

Dans la nuit, les CENT ROSES avaient l'air d'un château de cartes éclairé de l'intérieur par une lampe de poche. Un jour quelqu'un soufflera sur le château de cartes, Dieu ou un autre connard de cet acabit, et tout s'écroulera. Mais pour le moment, les CENT ROSES, ça me va parfaitement, même s'il n'y en a pas la queue d'une, de rose, avec ou sans épines.

Autour il y a d'autres R.I., en forme de cône, ou de tube, ou de boule, ou d'appareil génital masculin au complet. On a dû raser pas mal de campagne pour construire tout ça. Mais qu'est-ce que ça peut foutre ? Aux CENT ROSES, c'est cool. Comme dans toutes les autres R.I. il n'y a que des logements de fonction. Autrement, pas grand monde pourrait se payer ça. Mais comme la plus grande partie de la population active est fonctionnarisée, ça fait déjà pas mal de gens, quand on y pense. Ça fait aussi pas mal d'envieux : les R.I., on les appelle chez les pauvres les tanières à lèche-cul, et chez les intellos les nids des Apparatchiks. Mais je ne sais pas ce que c'est qu'un Apparatchik.

Je suis allé me faire renifler par le renifleur de l'entrée 37e ROSE, c'est mon entrée à moi, il y en a cent, autant que de roses dans le nom de baptême de la résidence. Le renifleur m'a reniflé, c'est-à-dire qu'il a reniflé l'empreinte électronique apposée sur ma carte de résident, que j'avais au préalable enfilée dans la fente adéquate. Heureusement, l'orifice n'avait pas été bouché par des miards avec du chewing-gum ou de la glu, ou de la merde, ou de la fibrocolle, comme ça arrive parfois.

Les pétales de rose de la porte homéo se sont écartés devant moi avec la bouffée de parfum habituel. Dans les couloirs, les pubs tridi se battaient entre elles dans des crachotis de sons et des bavotis de couleurs éprouvants pour des nerfs moins solides que les miens. Quand je suis monté dans l'ascenseur, un amas globuleux qui gueulait... Pour cadenasser votre foie... Balles à fragmentation Ishida ! a essayé d'entrer avec moi, mais heureusement les deux projections se sont annihilées mutuellement juste comme les battants se refermaient.

Je suis monté sans problème jusqu'au niveau 49, d'ailleurs il n'y a jamais de problème aux CENT ROSES, juste des pannes, ou des grèves de robots d'entretien, ce genre de merdes mineures. Mais ce soir tout fonctionnait impec, j'ai vu partout des Kasawaki-Multimate à l'ouvrage, lavant le sol, briquant les murs et aspergeant les carreaux en hurlant en japonais la Pathétique de Chopin.

J'ai demandé à ma porte d'ouvrir, et la porte m'a demandé :

– Qui vive ?

– C'est moi ! lui ai-je répondu avec à-propos.

– Le mot de passe ! a répliqué la porte.

Alors j'ai chanté :

– Mon cœur est à Lion et je vais chantant ma peine...

Et la porte a achevé :

 ... A la recherche de mon cœur perdu.

Le total était horriblement faux mais la porte s'est ouverte quand même, il faudrait que je chante juste pour qu'elle se méfie. La chanson vient d'Ivanhoe, le film de Richard Thorpe, quand au début Robert Taylor est à la recherche du bon roi Richard Cœur-de-Lion, prisonnier dans un donjon en Autriche. La porte s'est refermée dans mon dos, j'étais chez moi.

Je suis resté un moment contre la porte. A mon arrivée, les lumières de ma carrée s'étaient allumées à intensité maxi, comme elles sont programmées pour le faire. J'aime en rentrant avoir une vision nette des choses qui m'attendent. Mais bien sûr rien ne m'attend, rien ne change jamais dans ma carrée. Comme tous les autres blocs des CENT ROSES, c'est un tiers de cube de huit mètres sur huit, avec une hauteur au plafond de deux mètres quatre-vingts.

A l'origine les blocs étaient équipés de cloisons mobiles, mais je les ai toutes enlevées et dans mon bloc il n'y a plus de séparations ni de recoins, juste une seule grande pièce, où je peux tout avoir sous les yeux. D'ailleurs je n'ai pas grand-chose, juste l'indispensable, le coin cuisine, le coin toilette, l'écran avec mon computeur digital personnel, le terminal, le lit, et puis l'aquarium de Moby Dick.

Je me suis bougé, je suis allé jusqu'au miroir qui s'est allumé à mon approche, et j'ai regardé un moment ma figure dans le cercle grossissant. Mais elle était comme d'habitude. Après j'ai enlevé mon Bogart salopé que j'ai enfourné dans le nettoyeur, et puis j'ai quitté mon Superfecto, et j'ai débouclé ma ceinture porte-machins qui me fait mal aux machins, et j'ai tout balancé sur le lit. J'ai aussi quitté mes boots, et mes chaussettes, et ma camise, et mon fute. Après j'ai dégrafé ma carapace en kevlar trifilé, de chez P.U.K., une bonne boîte. La carapace me tient chaud, mais elle ne pèse presque rien et peut arrêter n'importe quoi, sauf une bombe atomique. C'est du moins ce que dit la notice, écrite peut-être par un comique. Sous la carapace, ça sentait la macération animale de quatorze heures de bons et loyaux services. Je l'ai foutue contre le mur, et j'ai enlevé mon S-shirt et mon slip jetables et recyclables, que j'ai envoyés en boule dans la bouche du recycleur.

Je suis allé jusqu'à la fenêtre, qui a inversé sa polarité à mon approche. Au lieu du grand rectangle noir, j'ai vu briller les milliers de lumières des autres résidences, et au-dessus, comme un reflet plus fou et déformé, les milliers de lumières des étoiles.

J'ai laissé tout ça poudroyer et merdoyer, et je suis allé dire bonjour à Moby Dick – ce que j'aurais dû faire dès mon arrivée. Il flotte plus qu'il ne nage vraiment, dans un grand aquarium rectangulaire plein de plantes aquatiques, de rochers, de coraux. Il y a aussi un bateau pirate en plastique, échoué, et à côté un scaphandrier en plastique également, qui cherche le trésor. L'aquarium m'a coûté la peau des fesses, et le système d'alimentation la peau des couilles, qu'on peut appeler aussi scrotum si on y tient, mais ça désigne toujours la même surface épidermique. L'alimentation ne se fait pas en eau du robinet,

parce qu'elle est tellement saturée de nitrates et de bactéricides divers que tous mes poissons précédents en ont crevé. A la place de l'eau, j'ai fait installer un circuit avec de l'eau d'Evian, la plus pure, que je me fais livrer par tonnelets de cent litres.

N'empêche, mon poisson me donne du souci. Je me demande si malgré mes petits soins je le garderai plus longtemps que les autres. Moby Dick est un poisson combattant du Siam, il est rouge, avec des yeux de fille, du moins je trouve, et de longues nageoires qui traînent dans la flotte comme des pans de robe déchirés. Il doit avoir un nom latin, mais je l'oublie toujours. Et je suis bien certain qu'il est incapable de combattre qui que ce soit, même un autre poisson bien plus petit que lui. Je me fais toujours livrer la même espèce. Je suis habitué, alors pourquoi je changerais ? N'empêche qu'ils crèvent tous au bout de deux ou trois mois, et je suis obligé de les jeter au recycleur, ce qui fait que je dois finir par en manger une partie infinitésimale dans mon pâté du soir.

– Tske ! tske ! tske ! Comment tu vas, Moby Dick ?

Je les ai toujours appelés Moby Dick, tous, depuis le premier, bien que les poissons combattants du Siam n'aient aucune ressemblance avec la baleine blanche du film de John Huston, qu'on voit d'ailleurs assez peu, mais c'est exprès, il paraît. De toute façon c'est une de mes toiles préférées, même si Peck ne fait qu'un Achab passable, à cause de son regard sans expression. Huston, qui pensait au film depuis longtemps, voulait son père Walter pour le rôle, mais quand la production a fini par pouvoir se faire, en 1953, Walter Huston était mort. Tout le film est en teintes sépia et en bleus délavés, comme certaines peintures de Rockwell Kent ; l'effet a été obtenu en superposant une bande couleur et une matrice noir et blanc. Ma copie vidéo, une Sony-Ishita, tient bien le coup.

– Tske ! Tske ! Tske !

Moby Dick ne me répond pas. Un poisson, c'est sourd-muet de naissance. Mais je fais quand même des petits bruits de bouche à son intention, bien que je sache qu'il ne peut pas m'entendre. Pauvre poisson rouge, malade de solitude et de mauvaise flotte... Poisson rouge ? Aujourd'hui, il me semble qu'il a pâli. Oui, il est d'un rose fané de vieille fleur. Ça commence toujours comme ça, et après, le recycleur. Pauvre petite chose. Moby Dick tourne lentement dans son monde fermé, ses mouvements me semblent plus lents et plus lourds que d'habitude, ses nageoires délicates rament dans l'eau bleue délavée avec nonchalance. En plus il pèle. Il a deux écailles en moins sur le flanc droit.

J'ai actionné le distributeur de bouffe. C'est automatique et calculé pour que Moby Dick ait juste ce qu'il lui faut quand il faut. Mais je lui donne toujours un petit quelque chose supplémentaire, bien que ce ne soit pas raisonnable. J'ai regardé la poudre noirâtre se répandre dans l'eau par la trappe située en haut à gauche de l'aquarium, comme la marée de mazout d'un pétrolier nain coupé en deux dans un naufrage en chambre. Mais Moby Dick n'a fait aucun effort pour se propulser vers la surface et happer de sa bouche sans langue cette manne aquatique sirupeuse. Un jour j'en ai mis quelques grains sur ma langue et j'ai trouvé ça dégueulasse. Ça ne m'étonne pas que le poisson fasse le difficile. Crève, et qu'on n'en parle plus.

Je suis allé prendre une douche rapide pour me débarrasser de l'odeur que je traînais, et après je suis passé dans la cabine à ions négatifs. Quand j'en suis sorti les ions avaient à nouveau tissé entre l'éther et le sol une toile d'araignée dont j'étais le centre provisoire. Mon karma était dégraissé. Mais mes muscles ne l'étaient pas vraiment, ni mon dos, qui me faisait un peu mal vers la quatrième ou la cinquième lombaire. Je me suis assis en lotus sur mon tapis de relaxation et j'ai fait quinze minutes de do-in, en me pinçant comme il fallait les zones réflexogènes.

J'étais encore sur le tapis lorsque le timbre de l'entrée a retenti. J'ai demandé à la porte de me montrer qui c'était. Le guincheur de la porte a retransmis l'image du visiteur sur l'écran, qui m'a appris grandeur nature que le visiteur était une visiteuse. Je me suis levé et je suis allé prendre ma robe de chambre dans le placard. Je l'ai passée. C'est une robe de chambre noire, en tissu brillant, avec dans le dos un grand dessin rouge et jaune représentant une tête d'Indien de profil, avec plein de plumes. C'est une folie que j'ai achetée il y a déjà pas mal d'années, dans une de ces foires aux fripes comme il y en a beaucoup dans la nécrozone. A l'époque je ne faisais pas le travail que je fais aujourd'hui, et la robe de chambre m'avait coûté la peau des mains, parce qu'elle avait censément appartenu à Marlon Brando. Bien sûr je n'en avais rien cru, et je n'en crois toujours rien. Mais je l'avais achetée. Et puis on ne sait jamais.

J'ai noué la ceinture de la robe de chambre, et j'ai demandé à la porte de s'ouvrir, ce qu'elle a fait. Jos est entrée. Elle a fait deux pas en avant, et puis elle s'est arrêtée et elle m'a regardé, d'abord très sérieusement, mais un peu comme si elle ne me voyait pas vraiment, comme si elle pensait à autre chose, ou alors à rien. Et puis elle m'a souri, et là j'ai su qu'elle me voyait vraiment, qu'elle était revenue : ses yeux très bleus étaient fixés sur moi, pas exactement dans mes yeux, mais un peu plus bas, peut-être sur ma bouche. Elle regarde souvent comme ça, pas dans les yeux, mais à côté, ou au-dessous, et pourtant elle vous regarde entièrement, et profondément.

Elle est restée longtemps immobile, et je regardais ses yeux, qui sont d'un bleu extraordinaire, le bleu le plus céleste qui puisse exister au naturel dans un iris, car je sais qu'elle ne porte pas de lentilles. Et à trois ou quatre mètres d'elle, je distinguais très bien le seul petit nuage qui flotte dans son bleu céleste, cette tache ovale, grise, dans son œil gauche, en bas, et qui vient de je ne sais pas quoi, de je ne sais quel orage dans sa courte jeunesse.

Jos était vêtue d'une veste serrée, bleu sombre, et d'un pantalon au bas trés évasé, de la même couleur. La couleur et la forme de ses vêtements la mincissaient encore, bien qu'elle n'en ait nul besoin. Sous la veste, elle portait un machin blanc ras-le-cou. Elle ne portait pas de bijou et elle n'était pas maquillée. Elle n'en avait pas besoin non plus. Ses cheveux, courts sur le devant, avec quelques mèches folles dans la nuque, sont d'un blond mêlé, avec des endroits très pâles, et d'autres plus foncés. L'ensemble est très beau, et ça aussi c'est naturel. Jos est plutôt petite, un mètre soixante ou soixante et un, elle est menue de buste et de seins, mais en fait c'est une fausse maigre, elle a les hanches larges, les fesses pleines et rondes et ses jambes, je crois, sont bien faites. Son visage est triangulaire, elle a les pommettes slaves et le teint doré. Elle est belle. Elle ressemble superficiellement à Jean Seberg, avec souvent, trop souvent, un air égaré, comme Jean Seberg dans son meilleur film, je veux dire son seul bon film, Lilith, de Robert Rossen, que l'actrice a tourné en 1964, une date importante et funeste puisque c'est la dernière année où, sauf exceptions rarissimes, on a fait à Hollywood des films vraiment bons.

Jos s'est remise en marche, elle a avancé vers moi lentement, j'ai regardé ses pieds et j'ai vu qu'elle portait des chaussures rouges à talons mi-hauts. Quand j'ai relevé les yeux, j'ai constaté qu'elle ne me regardait plus, elle avait à nouveau son air vague, elle s'était à nouveau absentée. Elle est passée à moins d'un mètre de moi, j'ai senti une bouffée de parfum, ou simplement une odeur, son odeur, quelque chose un peu comme la cannelle, ou cette sorte d'épices qui évoque l'été, la plage, les tropiques. Jos s'est arrêtée devant la baie. Elle m'a dit d'une voix lointaine :

– Tu ne pourrais pas effacer tout ça... Ces lumières me donnent le vertige.

Elle s'est assise par terre, en tailleur, le dos tourné à la fenêtre. Elle portait en bandoulière un minuscule sac rouge. Elle l'a ouvert, ses mains aux doigts longs et fins, avec juste une bague en or en forme de serpent Ourobouros à l'annulaire gauche, ont un moment fouillé dans le sac, avec cette fébrilité que je lui connais bien. Elle en a sorti un paquet de cigarettes, des TCHANG, une marque chinoise qui n'est ni eupho, ni aphro, ni rien, ce sont seulement des cigarettes, des cigarettes de tabac à cancer.

– Toutes ces lumières... tous ces gens... a dit Jos.

Elle a secoué la tête, ses yeux étaient plus absents que jamais. Elle a sorti une cigarette du paquet, l'a allumée avec un briquet en forme d'éléphant, mais un éléphant qui ne mesurait que deux centimètres de haut et soufflait le feu par la trompe. Elle a porté la cigarette à sa bouche, elle a aspiré, a fermé les yeux, elle est restée plusieurs secondes sans bouger, comme une projection tridi sur laquelle on a opéré un arrêt sur image, et puis elle a rejeté trois serpentins de fumée par la bouche et les narines. J'avais dit à la fenêtre de renégativiser sa polarité, et derrière le dos de Jos il n'y avait plus à nouveau qu'un grand rectangle noir et mat qui absorbait même les luisances intérieures.

Jos a ouvert les yeux et m'a souri, avec toute sa bouche, avec tous ses yeux, avec tout son visage. Elle a des dents saines et très blanches, et qui sont vraiment les siennes ; ses deux incisives supérieures se chevauchent un peu, mais ce n'est pas disgracieux du tout, c'est même tout le contraire. Oui, c'est tout le contraire, parce que ça donne à son sourire un côté... un aspect... Je ne sais pas, je ne peux pas dire.

En tout cas elle était revenue. Elle est comme ça, Jos, elle part, elle revient, elle part, elle revient, on ne sait jamais pourquoi, on ne sait jamais où elle va, et combien de temps elle va rester partie : une seconde, une minute, une heure. Mais elle revient toujours, et c'est son sourire qui annonce ses retours.

J'ai regardé Jos, j'étais debout devant elle, j'avais les mains dans les poches de la robe de chambre de Marlon Brando.

– Tu as travaillé, aujourd'hui ? a demandé Jos.

Je lui ai dit qu'effectivement j'avais travaillé, alors ses yeux m'ont parcouru de haut en bas, de la tête aux pieds, un peu comme si elle s'était attendue à déceler sur mon individu des taches de sang, des bouts de bidoche ou des restes de cervelle. Ensuite elle a souri, mais elle n'est pas revenue sur le sujet. Plusieurs fois elle a essayé de me faire parler sur mon boulot, mais bien sûr je ne lui ai jamais donné le moindre détail. Parce que pour ce qui est des généralités, elle sait très bien ce que je fais.

Elle a terminé sa cigarette et m'a dit :

– Moi aussi, j'ai travaillé.

Ses yeux fixes et sérieux tout à coup étaient plantés dans les miens, comme si elle m'interrogeait, ou alors comme si elle attendait que je l'interroge. Je me suis détourné, j'ai marché jusqu'au coin toilette et j'ai inspecté ma figure dans le miroir. Il ne m'a pas dit que j'étais le plus beau, ni que j'étais le plus moche, il ne m'a rien dit, et d'ailleurs j'avais la même tête que tout à l'heure, la même tête que toujours.

J'ai entendu que Jos allumait une autre cigarette. Je n'allais pas la questionner sur son boulot. Je ne le fais jamais, ça ne m'intéresse pas. Mais parfois il lui arrive de me dire des trucs, des trucs qu'il faut qu'elle sorte, et qu'elle sort. Mais ça ne m'intéresse pas, alors je fais semblant de ne pas écouter, ou je m'efforce de ne pas écouter, mais il y a quand même des choses que j'entends, forcément.

J'ai demandé à Jos si elle voulait manger avec moi. Elle est restée silencieuse dans mon dos, alors je me suis retourné et j'ai reposé ma question, en ajoutant que je venais de rentrer, et que de toute façon j'allais bouffer. Ses yeux baissés se sont relevés, bleus, bleus, et son visage fermé s'est ouvert. Elle s'était absentée pendant que j'avais le dos tourné, mais cette fois ça n'avait pas duré. Elle m'a dit :

– Oui, oui ! (Et elle a repris : ) Je te laisse faire... Je suis fatiguée. J'ai eu une dure journée. Un type... (Elle a soupiré et n'a rien ajouté sur le sujet.) Je vais m'étendre un moment. Commande-moi quelque chose de léger, de frais. De la salade avec des... je ne sais pas. Des trucs frais. Je n'ai pas très faim.

Elle a déplié ses jambes et s'est levée en prenant appui sur son bras gauche, la TCHANG dépassant de ses lèvres roses serrées, comme une dangereuse fléchette au fulminate de mercure tirée par un sadique doublé d'un bon tireur. Elle a arqué son corps en arrière en appuyant les mains sur ses reins, puis elle a quitté sa veste, qu'elle a laissé tomber par terre, à côté du sac. J'ai remarqué qu'elle avait gardé dans sa main droite le paquet de cigarettes et le briquet. Elle a marché vers mon lit, j'ai pensé, en regardant ses seins menus danser sous son léger pull blanc, à deux oiseaux jumeaux prenant leur envol. Elle s'est allongée sur mon lit, sur le dos, bras et jambes légèrement écartés. La fumée de la cigarette montait toute droite vers le plafond, où un des orifices presque invisibles du purificateur l'aspirait sans bruit.

Je me suis dirigé vers le coin bouffe et j'ai demandé à l'écran de me montrer les possibilités en salades. J'ai choisi à peu près au hasard une Dauphinoise, avec des noix, une Russe, avec des concombres, et une Chinoise avec des trucs chinois. Le tout est arrivé par le crachoir dans les deux minutes, avec le thé que Jos m'avait aussi demandé. J'ai disposé les saladiers par terre, pas très loin du lit, je ne possède ni table ni chaise. Jos s'est levée, elle en était à sa troisième cigarette. Elle m'a souri, elle s'est assise en face de moi, adossée au lit, et nous avons mangé en silence, en buvant le thé brûlant, comme dans un quelconque film de Kurosawa ou une autre connerie japonaise. Jos a encore fumé entre deux salades, la meilleure était la Chinoise, à cause du soja, des champignons noirs et autres légumes chinois, qui devaient en réalité provenir d'une réserve indifférenciée de protéines filées travaillée en finesse par un artiste électronique.

Jos chipotait dans son assiette plus qu'elle ne mangeait véritablement ; elle avait l'air crevé ; à sa cinquième TCHANG je lui ai dit... Je ne lui ai rien dit, parce qu'elle a pris les devants :

– Je sais, je fume trop... C'est une sale habitude, une saleté... Il faut que j'arrête. Mais quand j'arrête je grossis, et je ne veux pas me bourrer de pilules... Mais je vais bientôt prendre des vacances. J'y ai droit. Je vais partir dans une île... Madagascar, la Réunion, quelque part là-bas. J'y ai droit, il y a plein de C.A.I. très bien. Une copine en revient. Je resterai sur la plage, toute la journée, au soleil. Je me baignerai. Je n'aurai pas envie de fumer, là-bas. Et je reviendrai toute bronzée !

Elle a ri, a rejeté une longue bouffée de fumée bleue. Jos parle souvent des îles. Mais elle n'y va jamais, je ne sais pas pourquoi. Elle avait une petite mine. Je lui ai demandé si elle avait passé une visite de contrôle volontaire récemment. Elle a ri encore.

– Une visite de contrôle ? Volontaire ? Mais écoute ! Tu sais bien que c'est fini... que je n'ai plus rien. Je vais très bien. Et puis il y a longtemps que je n'ai pas été convoquée dans une cabine. Peut-être six mois. Alors ça ne devrait pas tarder. C'est peut-être pour cette semaine... Mais je sais très bien que je n'ai rien. Aujourd'hui c'était une dure journée, c'est tout. Un type m'a vraiment fait chier.

Elle s'était absentée dix ou quinze secondes, ensuite elle a réclamé de l'alcool de riz, parce que ça faisait chinois, et un beignet aux ananas. Le distributeur nous a servi tout ça. Nous avons mangé les beignets et bu l'alcool en silence, Jos a allumé une autre cigarette, elle écrasait ses mégots par terre autour d'elle, sur le plancher, où les filtres restaient dressés, comme des fétus jaunes desséchés.

L'heure tournait. Dans ma tête, l'araignée tic-tac venait de me souffler qu'il était onze heures vingt-sept. J'avais encore des choses à faire et je commençais à avoir mal au crâne. J'ai dit à Jos que j'avais encore des choses à faire et que je commençais à avoir mal au crâne. Jos a souri, elle s'est levée, je l'ai regardée marcher à travers la chambre, en posant avec précaution ses pieds chaussés de rouge sur le plancher, comme si elle avait suivi une piste secrète, invisible, qui l'aurait conduite, après un itinéraire compliqué, à cette grande porte de sortie qu'on cherche tous, ou qui nous attend tous.

Mais elle cherchait peut-être simplement à éviter ses mégots. Je me suis levé, et j'ai commencé à tripoter mes vêtements, pour en sortir mes armes, le 44 du Superfecto, le Bowie Knife des cosmoboots, les grenades du harnais, et autres trucs de moindre importance de poches ou d'étuis appropriés.

– Tu ne veux pas que je reste ?

Je n'ai rien répondu sur le moment. Un peu plus tard, alors que je m'étais assis sur le lit pour démonter le 44, je lui ai répété que j'avais plein de choses à faire, et j'ai ajouté qu'elle savait bien que quand je rentrais du boulot, il fallait que je nettoie mes armes, ça faisait aussi partie du boulot.

Elle a terminé sa cigarette, c'était bien la septième ou la huitième depuis qu'elle était arrivée, et une fois le mégot par terre, un nettoyeur Kasawaki est sorti de son logement en ronronnant et s'est mis à avaler les mégots un par un en les ramassant avec sa longue langue rose collante. Il avait dû trouver que huit mégots, ça commençait à bien faire. Le Kasawaki a une grosse tête ronde et lunaire et un tout petit corps trapu qui contient ses servomécanismes. Il a aussi deux grands yeux genre Mickey qui clignent sans arrêt, mais ça, c'est juste pour faire joli.

Jos a suivi des yeux le Kasawaki, mais je suis sûr qu'elle ne le voyait même pas. Elle a répété :

– Tu ne veux vraiment pas que je reste ?

Mais cette fois, je crois que je n'ai pas répondu. Elle a ramassé sa veste et son sac avant que le nettoyeur ait eu le temps de les bouffer, elle a enfilé et boutonné sa veste et passé le sac en bandoulière. En se dirigeant vers la porte, elle a allumé encore une cigarette. Je me suis levé et j'ai dit à la porte de s'ouvrir. Nous avons franchi le seuil ensemble, et nos mains se sont touchées une seconde. Le couloir était tranquille, sans robots ni projections. Deux types sont passés en se tenant par la taille, ils m'ont dit bonsoir, ce sont des habitants du niveau que je connais de vue, ils travaillent aux infos.

– Je bosse encore demain, m'a dit Jos. Et toi ?

Je lui ai dit non, seulement le surlendemain. Elle a hoché la tête, ses lèvres se sont ouvertes, mais ce n'était pas vraiment un sourire. Nous étions au milieu du couloir, j'ai reculé d'un pas vers la porte, l'araignée tic-tac faisait un bruit de mitrailleuse au sommet de mon occiput.

– Je repasserai un de ces soirs... a murmuré Jos.

Je lui ai dit qu'elle pouvait venir quand elle voulait, ce qu'elle sait bien. Mais elle avait déjà tourné les talons, et ses talons faisaient clèc-clèc sur le plastoverre du couloir, et j'ai regardé sa mince silhouette bleu sombre diminuer dans le couloir, jusqu'au moment où la porte de la cabine d'ascenseur s'est refermée sur elle.

Ensuite seulement je suis rentré chez moi, et chez moi tout était silencieux : Jos était partie.

6

J'ai entièrement démonté le 44 sur mon lit, en disposant les pièces les unes à côté des autres sur l'homéojournal tout frais imprimé que j'avais demandé au Canal INFORMATIC PRESSE, pour cet usage exclusivement. J'avais choisi France Entière parce que c'est celui qui a le plus grand format et le papier le plus solide. Le 44 est un bel outil, élégant et efficace, un objet design qui ne comporte pas un seul gramme de métal ou de plastique qui n'ait son utilité.

Quand je l'avais retiré du holster intégré, le 44 sentait encore la poudre brûlée. Il est nickelé partout et a une crosse noire. Les WSF Spécial ont un barillet à neuf chambres. Quand je l'ai fait basculer et que j'ai actionné la tirette d'éjection, les sept cartouches encore bonnes sont tombées sur le journal, en même temps que les deux douilles de celles que j'avais tirées. J'ai inspecté les douilles, qui ne portaient pas une éraflure, et je les ai mises de côté, dans ma boîte à balles. Je monte toujours mes cartouches moi-même. Rien ne se perd.

Ensuite j'ai fini de démonter le Sauer & Sohn. Chaque pièce a sa personnalité propre, sa matité sourde ou son brillant insolent, sa forme à l'aspect trapu ou élancé. Sur le papier journal, les pièces ressemblaient à des mollusques caparaçonnés, ou des arthropodes vicieux, ou des insectes chitineux en sommeil : le barillet comme une coquille d'escargot, la queue de détente comme un ver arqué, le chien comme une mante religieuse dressée, la tigelle d'axe, les goupilles, les vis, les écrous, le ressort de gâchette : des débris provenant d'une mue ; le pontet : une chenille arpenteuse ; le canon : la coque tronquée d'un nautile ; les deux plaques de crosse : deux gros scarabées antagonistes.

J'ai tout nettoyé, avec de l'alcool spécial, et j'ai tout graissé, avec de l'huile spéciale, et j'ai remonté l'engin. L'araignée tic-tac m'a appris que j'avais mis soixante-sept secondes et des poussières pour le faire, ce qui n'est pas mon record. Après je me suis occupé du Bowie, et j'ai vérifié le harnais, la ceinture porte-grenades (où j'ai replacé une ATT 20) et les autres trucs. Le matériel, ça doit toujours être fin prêt, c'est un principe qui ne se discute pas.

Une fois tout rangé dans le placard, il était un peu plus de minuit. J'avais soif, je suis allé me faire couler un verre d'eau, qui était fraîche mais dégueulasse, mais que j'ai quand même bue entièrement. Je suis allé voir Moby Dick, dont l'état n'avait pas empiré depuis le début de la soirée. Tske tske tske, tu vas bien, connard ? Il n'a même pas tourné vers moi ses yeux d'Espagnole. Son état ne s'était pas amélioré non plus.

Après je suis allé me choisir une bande ; quand je rentre du boulot, j'aime bien regarder un film à moi, une rareté, une de ces cassettes vieilles de trente ou quarante ans que j'ai un mal de chien à me procurer, un de ces films qui ne sont plus diffusés nulle part, même sur CANAL 67. CINÔCHE – US / DERNIÈRE SÉANCE.

J'ai choisi Furie, un Lang de 36. C'est le premier film qu'il avait pu tourner aux Etats-Unis, deux ans après son arrivée au pays de la liberté. Sonnez, trompettes. Lang est le deuxième plus grand cinéaste au monde, après Hitch. Furie est son deuxième plus grand film, après Rancho Notorious, mais Rancho Notorious, avec Marlène et Arthur Kennedy, peau de balle pour en avoir une bande.

Je me suis assis sur mon lit, le dos calé à mon oreiller, et j'ai regardé l'écran. L'écran s'est éclairé. Au début il y a des zébrures, et puis on voit le sigle de la Metro, un peu surexposé, le vieux Léo qui rugit dans le fer à cheval sur lequel sont écrits les mots ARS GRATIA ARTIS. Après, il y a le générique, qui se termine par Directed by Fritz Lang.

A la fin du film, j'avais sommeil. J'ai tout éteint, et il n'y a plus eu pour éclairer ma surface que le parallélépipède glauque de l'aquarium et quelques lueurs vertes et rouges du côté du terminal, qui ne dort jamais, le con.

Dans le noir, j'ai enlevé mon Brando et je me suis glissé dans mes draps. Je n'ai pas cherché le sommeil, il m'a trouvé tout de suite.

J'ai peut-être rêvé.

Mais ça, ce sont mes oignons.

7

La fenêtre m'a réveillé à midi en m'envoyant dans la gueule la lumière du jour. Si la lumière du jour n'avait pas suffi, la musique de Bernard Herrmann pour Vertigo aurait achevé l'œuvre. Je me suis levé, je suis allé jusqu'à la fenêtre, j'ai discuté un moment avec Moby Dick, je suis allé pisser dans le lavabo escamotable, j'ai regardé ma gueule dans le hublot du miroir, grossissement maxi. Elle était normale, avec quelques centaines de poils de barbe que j'ai laissés où ils étaient. J'ai fait mes flexions, mes pompes (cinquante sans problème), et les mouvements de gymnastique chinoise habituels le long de la barre verticale. Après je suis passé sous la douche à flotte, mais je n'y suis pas resté longtemps parce que ladite flotte puait non seulement le chlore mais encore l'égout, et peut-être même la pisse, comme si tous les habitants de la R.I. logés au-dessus de mon bloc avaient pissé également dans leur lavabo et que le produit de ces multiples mictions me fût revenu sur la gueule.

En me séchant au soufflant, j'ai dit au bloc que la jaja était encore plus craignosseuse que d'habitude et que si ça continuait comme ça ce serait plus simple, au lieu de prendre une douche, de faire le poirier et de se pisser dessus. J'ai ajouté que ce serait le fin du fin de l'autorecyclage. Le voco du bloc s'est raclé la gorge pendant que ses circuits laissaient passer les bits, puis il m'a dit que la composition de l'eau de toilette était ce matin exactement la même au millième près que tous les autres matins depuis la mise en service des CENT ROSES.

– Et mon cul ? lui ai-je répondu.

– Je ne suis pas équipé pour un examen rectal précis, non plus que pour tout autre examen anatomique ou médical, a persiflé le voco.

Néanmoins, si j'avais des doutes sur le bon fonctionnement ou l'état général de mon sphincter, il se tenait prêt à m'envoyer le médecin du niveau.

Je lui ai conseillé d'aller se faire mettre. Il m'a dit qu'il était à ma disposition. Sa proposition s'est achevée dans un ricanement saccadé et haut perché. Je suis très fier de ce ricanement, qui a été extrêmement difficile à synthétiser car il s'agit de la voix de Peter Lorre.

Pour me détendre, je me suis allongé vingt minutes sur le tapis de relaxation, et j'ai effectué divers exercices de respiration contrôlée. Après, j'ai fait un peu de shiatsu, spécialement pour mon dos et mon crâne, et aussi pour ma gorge et mes sinus. Et j'ai terminé par le Dai Chyo Yu, qui consiste à presser avec les deux pouces, fortement et à l'intérieur, de cinq à sept secondes à trois reprises, la plaine interépinière à 3,75 cm de la protubérance vertébrale de la quatrième lombaire. C'est pour la diarrhée, la constipation et les maladies du gros intestin. On ne sait jamais, et puis avec ces histoires de cul, j'avais l'impression que je commençais à somatiser.

J'ai demandé un petit déjeuner qui, vu l'heure, servirait aussi de déjeuner, un truc à l'anglaise avec deux œufs coque, plein de café, des toasts avec du beurre et de la confiture, du bacon et des saucisses, des flocons d'avoine, du jus d'orange et du gingembre confit. Le crachoir m'a tout craché, à part le gingembre qui était devenu, allez savoir pourquoi, un ignoble poisson tout plat, genre limande, qui baignait dans une sauce écumante tout en me regardant férocement de son unique œil bulbeux, bien plus expressif dans sa léthargie létale que ceux de Moby Dick et ceux de Gregory Peck réunis.

J'ai immédiatement foutu la limande au recycleur en injuriant le distributeur qui n'a pas répliqué parce qu'il n'était pas programmé pour ça, ce qui serait quand même un comble étant donné le nombre de fois qu'il chie dans la colle.

Derrière la fenêtre, le ciel ne changeait pas notablement, mais parfois les nuages prenaient des formes étranges et féminines, avec des creux et des bosses qui évoquaient ce qu'on avait envie de les voir évoquer. Des hélicos de surveillance glissaient autour du mamelon d'un sein, des aérostats délibérément phalliques sortaient des trous ou y rentraient – mais on pouvait voir des trucs du même genre, en mieux, venant droit des usines Disney, sur Canal 45 ou dans certains audivis.

Je suis allé vider le four à journaux homéo, qui étaient encore fumants d'une cuisson récente. J'en ai mis de côté deux ou trois pour le nettoyage de mon équipement, et j'ai foutu tout le reste au recycleur, sans même lire une seule manchette. Toute cette matière putrescible et pulvérulente servirait à recomposer les homéojournaux de demain, avec la même chose dedans, c'est-à-dire 95 % de pub.

Tous ces efforts m'avaient donné envie de chier, alors je suis allé chier, et ça s'est passé sans problème particulier, j'avais tort de me faire du souci. J'ai enfilé mon Brando, parce que j'en avais marre d'être à poil, et je suis allé m'asseoir devant l'écran du terminal, à qui j'ai demandé de me passer les messages qui étaient arrivés depuis la veille.

L'écran s'est éclairé et la première lettre s'y est imprimée. C'était la télécopie d'une lettre écrite à la main, avec un feutre bleu. Son auteur était Mac Steranko, que je n'avais pas vu depuis une éternité. Il avait une drôle d'écriture, penchée en arrière. Ça disait : Je t'ai aussi laissé un message au visi, mais on ne sait jamais. J'ai un besoin urgent de te voir, mais je ne suis pas libre de mes mouvements. Il faut qu'on se parle. Je passerai un de ces soirs, en tâchant de te prévenir avant, mais peut-être que ce sera impromptu. Suivaient quelques formules sibyllines, des regrets de m'avoir si longtemps laissé tomber, et des politesses à la con. J'ai sélectionné son message sur l'écran ovale du visiphone, et son visage y est apparu point par point. Je l'ai regardé un moment en arrêt, et j'ai trouvé qu'il avait une sale gueule, avec un teint gris et les cheveux qui se barraient. Je l'ai mis en mouvement, et en mouvement Mac Steranko avait une plus sale gueule encore qu'en plan fixe, à cause de plusieurs tics : son œil droit qui clignait, sa main qu'il se passait sans cesse dans les cheveux qui lui restaient en découvrant des grands morceaux de crâne séborrhéiques, et sa bouche qui se tordait d'une drôle de façon.

Steranko avait fait un temps le même boulot que moi, et puis il avait été viré. Je n'avais jamais su pourquoi, ça ne m'intéressait pas, ça ne m'intéresse toujours pas, et c'est à cette époque que j'avais cessé de le voir. Ce n'était pas vraiment un ami. D'ailleurs je n'ai pas vraiment d'amis. Là, sur l'écran, il m'a servi en gros le même baratin, qui commençait par :

– Tu sais, j'ai découvert un drôle de truc rapport à... à ce que tu sais. Je n'ose pas t'en dire plus par visi, mais je vais aussi te transmettre un mot...

Et autres conneries.

J'ai fermé l'écran et j'ai effacé le message, j'ai aussi effacé la lettre télécopiée. Je ne comprenais rien à ce que Steranko voulait me dire. Des conneries, sûrement. Si Steranko se pointait, je verrais bien. S'il ne se pointait pas, je n'en pleurerais pas. Et puis je ne cherche pas les emmerdements.

Après j'ai fait défiler les autres messages, mais il n'y avait plus rien de personnel, juste des rappels de fournisseurs de matériel avec qui j'étais chevillé et qui proposaient des nouveaux trucs, des infos sur des réunions internes aux CENT ROSES,

genre « premier contact » avec de nouvelles sectes, clubs éros, sado, maso et le reste.

Je suis repassé au visiphone mais là non plus il n'y avait rien à signaler, juste des pubs infiltrées que j'ai effacées à mesure.

Après j'ai attendu encore un moment devant l'écran, mais bien sûr Jos n'avait pas appelé de toute la matinée, ni même en ce début d'après-midi. Elle travaillait.

Je me suis mis un peu de musique, toute une bande de Norma Jean Baker, avec des trucs comme I can't give you anythin' but love, et autres airs tendres et mélancoliques.

Je suis allé à la fenêtre juste pour voir un aérostat grand comme le Titanic et portant sur ses flancs lustrés la fleur rouge à trois pétales de FRAMATOME sodomiser un gros nuage en forme de fesses. Le nuage n'a rien dit, il devait aimer ça.

Je suis allé dire bonjour à Moby Dick et Moby Dick ne m'a pas rendu la politesse. L'après-midi passait. J'ai demandé au sélecteur de canaux ce qu'il y avait d'intéressant pour moi dans le programme des seize chaînes qui diffusent du film 24 heures sur 24. Mon sélecteur est programmé pour ne retenir que les films américains de 1915 (Naissance d'une nation) à 1964, les films allemands de 1921 (les Trois Lumières) à 1932 et les films français de 1931 (la Chienne) à 1943, plus quelques exceptions concernant des réalisateurs épars, où l'on ne trouve bien sûr ni Japonais, ni Altman, ni Kubrick.

J'ai pu prendre en cours de route The Ghost and Mrs. Muir, un Mankiewicz potable, et presque tout de suite après j'ai pu déguster Winchester 73, un Mann de 1950.

Ce que j'aime bien dans Winchester 73, c'est tout le côté maniement d'armes, avec les fameuses Winchesters. Voir Stewart et McNally, au cours du duel final dans les rochers, charger leur pétoire avec ces grosses balles de calibre 12, est un spectacle jouissif. Pourtant, dans le genre, je préfère Colt 45, d'Edwin L. Marin qui, curieusement, a été tourné la même année que le Mann. Il n'a à ma connaissance jamais été diffusé par aucun canal, mais j'en ai la bande, qui m'a coûté la peau des... je ne sais pas. Avec tout ce que je me suis payé comme toiles et comme sapes façon héros de cinoche, je ne devrais plus en avoir un centimètre carré sur la viande, de peau. Faut croire que ça repousse. Colt 45, c'est avec Randolph Scott et Zachary Scott, qui n'étaient pas frères, mais faisaient une fameuse paire gentil-méchant, bien meilleure à mon avis que Stewart-Kennedy, qui ont joué dans plusieurs Mann postérieurs à Winchester 73. Randolph Scott et Zachary du même nom avaient aussi tourné ensemble dans les Chevaliers du Texas, de Ray Enright, l'année d'avant. C'est pas mal non plus. Mais Zachary Scott fait partie de ces acteurs qui sont morts trop jeunes...

Et puis merde.

Je suis resté un moment assis sur mon lit, le dos au mur. Sur le mur d'en face, Buster Keaton fuyait mon regard et Humphrey Bogart me fixait froidement. La photo du premier est tirée de la Croisière du Navigator, Buster est habillé en marin et se découpe en médaillon dans une bouche d'aération. Celle de Bogey vient, évidemment, de Casablanca. Il a son imper et son chapeau, qui lui vont quand même mieux qu'à moi. Buster a le regard triste. Bogey a le regard méchant. Les posters font deux mètres de haut, ils tiennent presque tout le mur, ce ne sont pas de ces saloperies d'hologrammes fixes avec le relief recréé par ordinateur, ce sont de bonnes vieilles vraies photos en vrai papier, qui m'ont coûté la peau des... d'accord.

L'araignée tic-tac faisait tic-tac dans ma tête. Elle m'avait dit depuis longtemps qu'il était 20 heures. Je me suis décidé à commander à la cuisine deux trois trucs à bouffer. Si Jos, après son travail, avait voulu visiphoner pour me dire qu'elle arrivait, ou si elle était simplement arrivée sans prévenir, comme elle le fait le plus souvent, elle serait déjà venue. Mais elle n'était pas venue. Elle ne vient pas tous les jours, seulement une ou deux fois par semaine.

Alors j'ai bouffé seul mes deux trois trucs. Après, je suis allé me planter devant la fenêtre, devant ces galaxies de lumières clignotantes qui viennent des autres R.I., ces galaxies humaines en forme d'arbres de Noël ou de bites dressées. Quand j'en ai eu marre j'ai éteint la fenêtre.

Il était temps que je me couche : demain, je devrais me lever tôt. Je sentais subitement la puce peser à mon poignet. Elle ne me quitte jamais, et même si je le voulais je ne pourrais pas l'enlever. Mais en général, quand je ne travaille pas, je l'oublie. Subitement, elle se rappelait à mon attention, la sale bête.

Je lui ai fait une grimace, j'ai enlevé mon Brando et je me suis couché. Que pouvait bien me vouloir Mac Steranko ? C'est un type qui avait la manie de fouiner partout, et de poser trop de questions. Dans le boulot, c'est mauvais, et c'est probablement à cause de ça qu'il avait été viré. On s'était revus une ou deux fois, je pense, mais je l'avais plutôt évité : je n'aime pas les fouineurs, je n'aime pas les bavards, je n'aime pas les emmerdes. Qu'est-ce qu'il me voulait, après tout ce temps ? Dans le métier, il y a toujours des bruits qui courent, forcément. Alors on s'agite pour rien, je veux dire qu'il y a toujours des mecs assez envapés pour s'agiter pour rien. Et puis la pâte retombe. C'est comme ça. Moi, en pensant à ces conneries, j'avais un peu malaxé la pâte molle que j'ai au bout du ventre. Elle avait levé, et puis elle était retombée. Elle retombe toujours. C'est comme ça. Plus rien à ajouter ? Non, plus rien à ajouter : la journée était terminée, et c'était une journée comme tant d'autres, une journée sans rien à signaler.

J'ai demandé aux lumières de s'éteindre, et elles se sont éteintes. Dans le noir, le bruit du silence était assourdissant. Mais j'ai pensé qu'il ne m'empêcherait pas longtemps de dormir, et bien sûr j'avais raison.

8

– Touche-moi ! Allez, cow-boy, touche-moi ! On est tous frères ! On est tous pareils ! On est tous dans la merde ! On est tous de la merde ! Touche ma merde et on sera frères de merde...

Il a fallu que je zigzague pas mal pour éviter cette fraternité. Le skouille au corps intégralement enduit de merde se tenait à cent mètres de la chicane qui défend l'entrée des quartiers riches au lieu-dit porte Mitterrand, par où je voulais précisément entrer dans le périmètre. Le seul Mitterrand dont je connais le prénom est Frédéric, mais ce ne devait pas être en référence à celui-là qu'on avait ainsi baptisé la porte.

– Tu retourneras à la merde comme tous tes frères, cow-boy ! m'a lancé le skouille sans chercher à me poursuivre plus avant de ses assiduités merdeuses : j'avais réussi à approcher les vigiles qui montent la garde devant la porte d'un peu trop près pour sa sécurité, il ne tenait sans doute pas à retourner tout de suite à la merde universelle, et surtout pas par une bastos bien placée.

– Hé ! cow-boy, où tu crois aller, comme ça ? m'a lancé un vigile.

– M'est avis que sans son cheval, il va pas aller bien loin, Zorro...

C'était un autre vigile. J'aurais parié gros qu'on allait me faire le coup du cheval. J'étais sûr aussi qu'on me ferait le coup de Zorro. Ça n'avait pas manqué. Les vigiles, même ceux qui gardent les quartiers riches et qu'on appelle les Verts à cause de la couleur de leur combiprotec, ça peut faire de l'humour, ça peut même se croire cultivé, et néanmoins ça peut se tromper. La preuve.

Je me suis borné à écarter les lèvres et à plisser le coin des yeux, un essai pour atteindre le « sourire bon enfant » que je ne suis jamais certain de réussir et, en bougeant bien lentement la main, j'ai tiré de la poche de poitrine de ma chemise la carte du C.E.P. que j'ai tendue devant le casque hérissé d'antennes et de palpeurs du Vert qui avait parlé de Zorro. Les yeux globuleux ont vaguement verdoyé, la grosse main gantée m'a arraché la carte de la main. Je n'aime pas ça, ce n'est même pas légal, mais une ouverture grosse comme le poing au milieu de ma chemise n'aurait pas été légale non plus.

Le vigile a disparu avec ma carte dans une casemate piquetée de trucs meurtriers destinés à cracher leur purée biz-biz sur les pauvres, les nègres ou les juifs qui auraient eu le locu monstre d'aller voir ici si ce ne serait pas des fois chez eux.

Il est revenu au bout de huit jours, ou alors c'était seulement une minute, et il m'a rendu la carte en me disant :

– Tu peux passer, cow-boy...

Sous le casque qui lui découvrait le bas du visage, il souriait férocement dans l'éclair humide des deux lames d'acier qui remplaçaient ses dents.

Je suais sous mon Stetson, il fait toujours beau dans les quartiers riches, il fait toujours chaud. Les riches n'aiment pas la pluie, ils n'aiment pas le froid, alors ils s'arrangent avec les services climatologiques. Le soleil brille pour tout le monde (c'est le titre d'un film de John Ford), mais surtout pour les riches.

A part ça, les quartiers riches, c'est beau.

Dans les quartiers riches, les bureaux et les cyber-services sont enterrés. Les voies de circulation aussi. Dans les quartiers riches, on ne voit que des R.E. (Résidences Eclatées) en matériaux rares et anciens, du bois, de l'acier, du verre teinté, et des grappes de bulles polychromes qui abritent les magasins et les restaurants de luxe. Le tout est éparpillé dans la verdure des parcs et des jardins, et il y a des fleurs partout. Mais ce sont de vrais arbres, de vraies fleurs, et de la vraie herbe, pas de l'imitation plastique ou des pousses ratatinées comme partout ailleurs. On peut même gratter l'écorce des arbres avec l'ongle, ou y graver ses initiales avec un couteau, on ne vous dira rien. On peut cueillir des fleurs et jouer à je t'aime un peu beaucoup passionnément pas du tout, on ne vous dira rien non plus. On pourrait aussi pisser dans l'herbe, et chier dans l'herbe, je suis sûr qu'on ne vous dirait rien : toute la nuit une nuée de Multimate est à l'œuvre dans les jardins et répare ce qui a pu être dégradé dans la journée.

Etre riche, ça a ses bons côtés, finalement. Moi, malgré le beau temps perpétuel et le bleu écœurant du ciel qu'on voit entre les arbres (mais rien ne vous oblige à lever la tête), j'aime bien flâner dans les quartiers riches.

C'est ce que j'ai fait, au hasard, en ignorant la puce qui commençait à me dire qu'il fallait que je pense au boulot. Mais quand je suis dans les quartiers riches, je laisse toujours le mérinos à ses problèmes de vessie avant de m'y mettre. Oui, j'aime bien les quartiers riches. J'aime bien les quartiers riches, mais je n'aime pas les riches. Je n'aime peut-être pas les pauvres, mais j'aime encore moins les riches. Je ne les aime pas parce qu'ils sont riches. Ils sont riches et ils le portent sur leurs gueules refaites, lisses, laquées, pommadées, sur leurs corps bourrés d'implants, sur leurs vêtements ruineux qui, même lorsqu'ils sont réduits à rien de rien, un gorgerin en plume d'oiseaux des îles, un cache-zizi en peau de tigre (et où vont-ils chercher des tigres, aujourd'hui ?), un bracelet en ivoire d'éléphant (où vont-ils chercher des éléphants ?), ont toujours l'air d'avoir coûté ses yeux à un aveugle.

Les riches me font gerber. Les riches, je les encule – mais bien sûr ce n'est qu'une façon de parler. Les riches, je voudrais tous les aligner. Mais le boulot me conduit rarement à CENTRE, et même quand j'y vais, je n'ai pas grand monde sur ma liste. Aujourd'hui, par exemple, j'en avais six, six riches à effacer. Je n'étais pas pressé. Je leur laissais une heure ou deux de boni, une heure ou deux avant de voir leurs sales gueules de riche faire l'ultime grimace avant le grand saut.

En traversant le square Léon-Trotski, un des plus beaux avec ses magnolias imputrescibles, ses ribambelles de lilas qui défient les saisons sans saison et ses parterres de tulipes bleu-blanc-rouge, je me suis payé le luxe de pisser contre un tronc, pour voir. Ce n'était pas commode à cause de la lourde ceinture cartouchière qui me comprimait la braguette, mais j'ai quand même réussi à sortir mon machin pour arroser l'écorce. Il y avait deux femmes (ou deux types, ou un type et une femme) qui passaient pas loin, vêtus de queues de paon en train de faire la roue, en plus coloré, mais comme je m'y attendais, ils ou elles n'ont rien dit, ils ou elles m'ont même salué d'une inclinaison de la tête avant de continuer à se sucer la pomme.

Pendant que je me reboutonnais, une petite bestiole descendue d'un arbre était venue s'asseoir juste devant mes bottes et me regardait en plissant comiquement le nez. Elle attendait que je lui donne quelque chose à manger, mais je n'avais rien sur moi, et puis je n'aurais pas su quoi lui donner. La bestiole était rouquine, avec une queue en panache. Je pense que c'était un écureuil, ou alors un pangolin – mais plutôt un écureuil, un pangolin ne doit pas ressembler à ça. Je lui ai fait tske tske tske, comme à Moby Dick, et contrairement à lui il a répondu en penchant la tête sur le côté, en clignant des yeux et en ouvrant davantage le pavillon en plumet de ses oreilles. Mais quand je me suis penché pour le caresser, ou l'attraper, je ne savais pas au juste, l'écureuil a fait un bond en arrière, s'est détourné, a couru à quatre pattes sur la pelouse, un peu comme un lapin, et a grimpé à toute allure sur un autre arbre, où je l'ai perdu de vue dans les feuillages. Tant pis.

En sortant du square, j'ai vu un gosse de riche qui traînait au bout d'une laisse un gros chat gris au poil touffu, et le chat ne voulait pas avancer. Le gosse s'énervait, il lui donnait des coups de pied, et le chat crachait et essayait d'éviter les coups, mais sans succès. Sale petit morveux de gosse de riche de merde. Je n'ai rien osé dire, le gosse n'était pas seul, il était accompagné par sa mème, une Antillaise, une Créole, une je-ne-sais-pas-quoi qui le couvait des yeux en souriant férocement.

J'ai eu un chat, une fois. Mais c'est il y a longtemps. Un chat c'est tiède et doux, ça sent bon, ça sent le chat, on peut mettre son nez dans les poils épais de son cou, on lui gratte le poitrail, et l'échine, et le dessus de crâne, et le chat se met à ronronner et à vous baver sur la main. Un chat, c'est une grosse boule de laine vivante qui peut s'étirer jusqu'à devenir une vraie corde vivante, il a le nez toujours froid, des yeux verts qui vous fixent du fond de leur marais plein de mystères, une langue râpeuse qui passe sur votre joue ou sur votre paume, des griffes pas méchantes qui coulissent entre les coussinets de caoutchouc-mousse de leurs pattes et vous effleurent le bras, et ça n'a pas d'importance si elles y laissent une quadruple trace rouge... C'est bien, d'avoir un chat. Je le sais, j'en ai eu un. Il y a longtemps. C'était avant les CENT ROSES. J'avais un chat, et puis il est parti, ou on l'a...

Mais c'est vieux, cette histoire. Maintenant, je n'ai plus qu'un poisson japonais minable. Maintenant, seuls les riches ont des chats. Et ce qu'ils en font ! Des jouets pour leurs miards tarés ! En passant près du chat, j'ai fait tske tske tske. Ce n'était pas très original. Il m'a regardé avec des yeux misérables, ses oreilles étaient tout aplaties sur sa tête, j'ai vu des endroits sur son dos où sa fourrure était arrachée. J'aurais peut-être pu le caresser, mais la mème me regardait en souriant férocement, elle avait une bouche rouge comme du sang et grande comme un pare-chocs de voiture blindée. Le miard me regardait aussi, même qu'il en oubliait de taper sur son chat.

– T'es Zorro ? il m'a fait.

J'ai essayé de le foudroyer d'un seul coup d'œil, mais ça n'a pas marché. Alors j'ai vite filé, avec tous ces regards dans mon dos, et un goût amer dans la bouche, comme on l'écrit dans les bouquins. Mais je ne lis jamais de bouquins, alors le goût amer devait être authentique.

Zorro ! Ils commençaient vraiment à me faire valser les joyeuses, avec Zorro... Pour venir dans les quartiers riches, c'est vrai que je m'étais habillé en cow-boy. Un cow-boy habillé tout en noir, du chapeau aux boots. Mais ce n'était pas pour jouer les Zorro. Zorro est un pantin. Moi, j'avais mis la tenue du vieil Hopalong Cassidy. C'est un des personnages que je préfère. Mais qui se souvient du vieil Hoppy, aujourd'hui ?

C'était un cow-boy qui faisait partie de l'équipe du ranch Bar 20. Il avait commencé à se vêtir tout en noir après le meurtre de sa femme par des bandits, un drame qui avait fait blanchir ses cheveux en une nuit. C'est ce qui l'avait poussé à jouer les justiciers, mais pas les justiciers solitaires. Il avait une fameuse bonne bande de chouettes copains avec lui, dont Johnny « le gamin », le meilleur tireur de l'Ouest, peut-être meilleur tireur que Hoppy lui-même. J'aurais bien vu Steve McQueen dans le rôle de Johnny « le gamin ». Et j'aurais bien vu Randolph Scott dans le rôle d'Hopalong. Mais ils étaient trop jeunes, à l'époque : les vingt-six films tournés pour le cinéma avec Hopalong comme héros avaient été faits entre 1935 et 1940. C'est William Boyd qui faisait Hoppy. Pour le public, il s'était tout à fait identifié à son personnage, et il avait fait des tournées dans les villes et les villages, comme Buffalo Bill, le vrai, sur sa fin.

L'histoire du chat m'avait foutu les glandes. Calme-toi, a chuchoté l'araignée. Tu fais de la tachycardie et tes glandes sudoripares sont surmenées... Je l'ai envoyée chier. Mais ce qu'il y avait de sûr, c'est que j'avais soif. Je suis allé boire à une fontaine rose formée de plusieurs bassinets où s'égouttait un liquide rose également, pétillant, dans lequel circulaient des glaçons. Le tout était très Disney, ou alors Magicien d'Oz, et le liquide avait le goût de la fraise, ou c'était seulement de l'acide aspartique, mais à cheval donné on ne regarde pas les génitoires.

Je me suis senti mieux. Je me suis dit en conséquence qu'il était temps que je me mette au boulot. Mes six gibiers du jour étaient en principe circonscrits dans la vallée des Cèdres. C'est un endroit où je n'étais jamais allé. Mais peut-être qu'il n'existait pas la dernière fois que j'avais travaillé à CENTRE, les quartiers riches sont constamment remodelés. C'est pour ça que mes gibiers y sont toujours précisément localisés, sinon il me faudrait vraiment arquer dur pour les dénicher.

J'ai pu aligner mon premier alors qu'il sortait tout seul comme un grand d'un sas de service d'une des tours de verre de la vallée des Cèdres. Mais il aurait été accompagné, ça aurait été pareil, et puis il n'était même pas grand. Il était tout petit au contraire, tout rabougri. Sa tête je ne sais pas, je ne regarde jamais la tête des gibiers, ou alors je l'efface de mon esprit tout de suite après, au choix. Par terre, avec une balle de 45 Long qui lui avait fait éclater le cœur, il était encore plus petit.

Avant de dégainer, je lui avais fait coucou ! et il était mort avec un air étonné, presque un sourire. Personne n'avait rien vu rien entendu, j'ai soufflé contre le canon du 45, mais il n'y avait déjà plus de fumée. J'ai fait tourner une fois le revolver autour de mon index raidi à l'intérieur du pontet, en m'aidant du pouce, et je l'ai laissé tomber du même mouvement dans mon étui de hanche. J'y arrive assez bien.

Quand je suis habillé en Hopalong Cassidy, je porte toujours des authentiques Colt Single Action Army, les fameux « Frontiers » calibre 45 fabriqués dès 1860 par Samuel Colt, mais qui n'équipèrent l'armée américaine qu'à partir de 1872. Naturellement, les munitions sont un peu améliorées, et je n'ai pas que des cartouches dans les logements de mon ceinturon. Mais ce genre de détail n'intéresse pas les morts, en principe.

J'ai tourné autour de la tour de verre en écrasant des fleurs bleues minuscules que des insectes volants vrombissants avaient pris pour cible. Ma puce me chatouillait le poignet, il y avait un autre gibier pas loin.

La puce m'a conduit droit dans un patio où une multichiée de plantes grimpantes grasses et suintantes entretenait une température étouffante. En plus, il devait sûrement y avoir des araignées, des scorpions et des scolopendres cachés sous les feuilles, on ne sait jamais ce que les riches peuvent rapporter de leurs voyages exotiques.

Au milieu du patio, assise sur un banc en marbre ou en imitation, le buste penché, les jambes écartées, les bras entre les jambes et les mains jointes, une femme pleurait. Elle était nue, comme beaucoup de riches qui aiment montrer leur cul parce qu'ils ont les moyens de le maintenir en état longtemps et que les correcteurs climatiques de leur microzone imposent un perpétuel été à la con dans CENTRE. Mais son cul à elle n'était pas jouasse, enfin je le suppose, parce que le reste de sa personne était maigre à faire peur à un ascète hindou, s'il y en a encore, des Hindous, qui font exprès de l'être, ascètes.

Je ne regarde jamais la tronche des gibiers, mais comme la femme a immédiatement relevé la tête à mon entrée dans le patio, je n'ai pu m'empêcher de remarquer ses yeux, immenses et verts, avec une pupille minuscule. Sa bouche, immense et violette, s'est ouverte pour laisser fuser un cri rauque qui s'est poursuivi par :

– T'aurais pas un peu de...

Je ne saurai jamais si je n'avais pas un peu de, parce que la balle Jerzy qui est arrivée juste à ce moment-là entre ses deux yeux lui a fait éclater la tête en plusieurs morceaux et qu'elle a basculé en arrière sans finir sa phrase. Je pense que de toute façon je ne possédais pas ce qu'elle réclamait. Et maintenant son problème était résolu. Dans le métier, on frôle constamment le drame humain.

Je suis ressorti vite du patio, et au grand jour j'ai bien regardé si je n'avais pas une de ces saloperies d'araignée, de scolopendre ou de scorpion accrochée à mes bottes. Mais non, je n'avais rien.

J'ai pris une petite pause dans un endroit appelé Bistrot, consistant en un éparpillement de tables et de chaises en bois peintes en blanc au milieu de massifs buissonneux et floraux. Le service était fait par des gens comme vous et moi, des deux sexes, habillés pareillement de maillots rayés, de larges pantalons de toile bleue, et coiffés de casquettes. Quand j'ai demandé à une serveuse des saucisses au chien, des galettes aux algues ou quelque chose du même genre, elle a pris un air offusqué et m'a dit qu'il n'y avait pas ça ici. Je le savais bien, j'avais fait exprès pour me payer sa tronche. J'ai donc pris un truc de riches, qui s'appelle un rocher aux fruits marins et consiste en un bloc irrégulier de pâte soufflée (le rocher) incrusté de moules, crevettes et autres bestioles marines. C'était un peu écœurant et j'en ai laissé. J'ai fait passer la chose avec un côtes-du-rhône argentin passable.

Dans les quartiers riches, faut faire gaffe, sinon on s'endort facile. Crevures de riches ! J'étais en train de suivre les évolutions d'une llible qui tournoyait dans le ciel bleu aux environs de la tour la plus proche du bistrot, quand la puce a recommencé à me harceler, pique pique pique pique. J'ai regardé le bioser. Pas de doute, c'est bien le ciel qu'il me désignait : le gibier, c'était le conducteur de la llible. J'ai calmé la puce avec le mouvement adéquat du poignet, j'ai appelé la serveuse, je lui ai tendu ma carte qu'elle a enfilée entre ses seins à l'intérieur de son maillot rayé, la serveuse était charmante, mais je suis sûr que le rocher avait dû me coûter un max. Je suis allé prendre un des ascenseurs extérieurs qui grimpent jusqu'au sommet de la tour. La llible tournait toujours. La tour était haute et le panorama de la vallée des Cèdres se déployait sous mes yeux pour pas un rond. C'était vraiment une vallée, parce que tout autour il y avait des collines aux sommets aplatis portant d'autres quartiers sylvestres, et je pense que les grands conifères aux épines gris bleuté dont la pointe dépassait les autres arbres étaient vraiment des cèdres. Les riches ne se refusent rien, et s'ils le faisaient, ils auraient bien tort. Fumiers de riches. J'ai débarqué de la cabine au sommet de la tour, qui ne devait pas avoir plus de dix mètres de diamètre, et pas de balustrade pour empêcher les imprudents de tomber. Les riches sont téméraires, c'est un luxe de riches.

J'ai résisté à la tentation d'aller me placer au centre de la plate-forme, de fermer les yeux et de ne plus bouger jusqu'à la fin du monde. Mais comme si ça se trouve ça pouvait être demain, je n'avais pas grand-chose à perdre. Alors je suis resté où la cabine m'avait craché, et j'ai déroulé le lasso de ma ceinture. Ce n'est pas vraiment un lasso, bien sûr, mais un câble Nerva en fibres métalliques terminé par un grappin. Le câble a une résistance de sept tonnes, c'est en tout cas ce qu'on vous assure quand on vous le fourgue. Et le grappin adhère à n'importe quelle matière. On vous l'assure aussi.

J'ai attendu que la llible soit près du sommet de la tour, et j'ai fait un signe amical au pilote. La llible a tangué, a viré, est venue sur moi. Le soleil faisait miroiter ses quatre larges ailes transparentes, et le damier des capteurs solaires qui tapissaient son long abdomen segmenté avait des éclats verts et bleus. Je voyais la silhouette du conducteur, à contre-jour, sous la coupole de plastiverre qui se trouve juste derrière la tête aux gros yeux sensibles de l'appareil volant. La llible est passée presque au-dessus de ma tête, en battant des ailes pour me saluer. J'ai éjecté le grappin, qui est venu se fixer entre les pattes flexibles de la llible. Le pilote ne s'est aperçu de rien, et le câble est si mince qu'il est invisible. J'ai fixé le manche souple du lasso autour d'un des piliers d'amarrage de la cabine d'ascenseur et j'ai attendu. La llible a dépassé la plate-forme, elle volait en ligne droite vers son destin. Elle l'a atteint au bout de vingt-cinq mètres : la longueur du lasso. Je l'ai vue casser brutalement son erre et piquer du nez au bout de sa longe. Elle a disparu au-dessous du bord de la tour, et quelques secondes après j'ai entendu le choc quand elle est allée s'aplatir sur son flanc, d'abord un son mat, et puis une ribambelle de criailleries aiguës, toutes les parties fragiles de la llible qui dégringolaient en petits morceaux le long de la tour dont les parois en verre n'avaient pas dû être ébréchées.

Quand j'ai senti du mou dans la poignée du lasso, je l'ai décroché et je l'ai repassé à mon ceinturon. Je suis sûr que le pilote n'avait dû s'apercevoir de rien. Une belle fin, pour un crevard de riche.

9

Pour recentrer mon karma qui devait se barrer en même temps que toute la sueur que je perdais, je suis allé faire quelques exercices respiratoires dans l'herbe, le dos tourné à la tour derrière laquelle une légère fumée bleue montait. Pas loin de moi quatre ou cinq femmes sans âge, assises en cercle, pratiquaient l'éveil de la Kundalini pour activer leurs chakram. Mais à mon avis elles n'en avaient pas, de chakram, et pas de clitoris non plus, mais c'est une autre histoire, et juste manière de parler.

Après j'ai marché le long de la perspective Che-Guevara, avec toutes ses bonbonnières à parfumerie et produits de beauté, et j'ai traversé la conque Amilcar-Cabral bordée de sensitrons et autres lieux sensoriels, et j'ai flâné à travers l'esplan Dany-Cohn-Bendit où on peut voir parfois des combats de. gladiateurs, des vrais, avec des vrais morts, et je suis allé sous le passage Mao-Zedong avec tous ces holos d'œuvres d'art incompréhensibles pour moi, et j'ai fini par le labyrinthe Georges-Habbache, avec les putes de luxe sur lit de mousse.

Les riches aiment bien donner à leurs lieux de prédilection des noms de révolutionnaires étrangers et morts, ça flatte leur ego, ça monte en épingle leur libéralisme, et ça leur rappelle surtout que chez eux il n'y a pas eu de révolution. C'est dans les bouquins qu'on dit ça.

J'ai fini par déboucher sur la place Ahmed-Ben-Bella, au centre de laquelle se dresse le cube noir et or de la Banque Mondiale du Pétrole et de l'Uranium Réunis. Lorsque l'hologramme géant (vingt mètres de haut facile) d'un quelconque présentateur trivi s'est matérialisé sur la place et que sa voix en multistéréo a commencé à donner les cours mondiaux de la bauxite, des schistes bitumineux, des nodules métalliques, du nacre vénusien et autres saletés qui doivent coller aux doigts dès qu'on y touche, j'ai vite couru vers la bouche d'un restaurant : l'araignée tic-tac autant que mon estomac me disaient qu'il était l'heure de prendre un solide déjeuner, et je ne voulais pas avoir l'appétit coupé des fois que les cours seraient descendus jusqu'aux talons de l'économie mondiale.

Le restaurant était situé au sommet d'une grande marguerite en plastiverre coloré. Des ascenseurs en même matière circulaient dans la tige, et chaque pétale renfermait une salle servant des spécialités différentes. Les riches ne se refusent rien, je crois que je l'ai déjà dit.

Le restaurant s'appelait Aux délices de K-Pok, mais je n'ai pas compris l'astuce, au cas où il y en aurait eu une. J'ai choisi la salle France profonde, non par nationalisme étroit mais parce que je me méfiais de ce qu'on pouvait vous servir ailleurs, on se retrouve vite avec des asticots indiens ou de la baleine aux hormones dans votre assiette, les riches ont le monde entier sur leurs fourneaux. Avant de me laisser pénétrer dans la salle, un vigile vêtu en majordome à l'ancienne m'avait prié de lui remettre mes armes, mais je lui avais montré ma carte et il avait fermé sa gueule de raie. Une serveuse habillée en Pompadour, c'est fou ce que les riches ont bon goût, m'a installé à une table libre devant le panorama fumeux de la vallée des Cèdres, irisé par la laitance du plastiverre. C'était une vraie serveuse, elle sentait la sueur sous ses parfums. Elle m'a tendu une vraie carte en vrai papier, sur laquelle j'ai lu que la maison ne servait que des produits exclusivement Fauchon. Je ne sais pas qui est ou qui était ce monsieur Fauchon, mais les œufs mimosa de poules nourries au grain, le pâté de campagne de cochons nourris à la main accompagné de rondelles de concombre, la truite aux amandes élevée. dans de l'eau de source resourcée, la timbale de champignons des prés et des bois sauvages et le sorbet au citron vert que j'avais choisis après des hésitations longues comme une journée de pauvre m'ont paru juste passables. Mais j'ai peut-être acquis un palais et un nez en béton, à force de travailler dans des quartiers où l'atmosphère n'est plus ce qu'elle fut au temps où il n'y avait pas de quartier du tout.

En revanche le bourgogne, le café et l'armagnac du Clos des Ducs étaient bons. J'ai dû forcer un peu sur l'armagnac, et même sur le bourgogne. Je me suis tassé dans mon fauteuil. J'ai pensé que Jos pourrait être avec moi, habillée d'un rien, elle n'a pas besoin de s'habiller ou de se déshabiller en riche pour être jolie – pour être plus que jolie : belle. Jos aurait aimé les plats Fauchon, elle n'aurait pas fait la difficile comme moi. Elle aurait commandé plein de salades, elle aurait saucé le fond des saladiers avec de la mie de pain, elle aurait sucé ses doigts les uns après les autres en riant.

Mais Jos n'était pas là. Jos n'aurait jamais pu pénétrer à CENTRE, jamais. Et je n'entendais pas son rire. Personne ne riait dans ce putain de restaurant, où les conversations étaient feutrées comme des pets, où les pas ne faisaient aucun bruit sur la moquette pure laine, et où les odeurs doucereuses, langoureuses des riches, lavande pour les dessous de bras, colchique pour le nombril, œillet pour les pieds, violette pour la fente de ces dames et fenouil pour le trou du cul de tout le monde, couvraient le fumet des plats Fauchon.

J'en ai eu les glandes au tritium, tout d'un coup. Et le pot, vous voyez bien que j'en ai, la puce a choisi ce moment-là, où j'allais peut-être foutre la merde dans ce beau monde, peut-être roter sans m'excuser ou éternuer sans mettre mon index sous mon nez, à ce moment-là, oui, la puce m'a désigné mon quatrième gibier de la journée.

Je me suis levé, j'ai suivi le gibier dans les toilettes dames. Je suis rentré comme la porte des chiottes se fermait, j'ai attendu pendant que ça poussait, que ça chiait, j'ai attendu pendant que le papier froissé enlevait le plus gros et que le jet rotatif récurait les angles, j'ai attendu pendant que la chasse d'eau chassait le tout vers le recycleur Fauchon. Puis la porte s'est ouverte, et le gibier est sorti. C'était une grosse femme avec des cheveux roux et une robe grenat moulant son énorme panse. Elle ne s'était jamais donné la peine de se faire faire un lifting ou un dégraissage, ou alors le cas était trop désespéré pour la science du XXIe siècle. Telle quelle, je lui donnais cent ans, ou alors quatre-vingts, ou au mieux soixante-dix, mais limite, je ne descendrai pas en dessous.

Elle a eu l'air surpris en voyant un mâle dans ce lieu réservé à l'excrémentation femelle, elle a ouvert la bouche pour dire quelque chose. Mais je lui avais déjà enfoncé toute la lame de mon Bowie juste au-dessus du pubis, et j'ai remonté jusqu'au nombril. C'était dur, la lame tranchait en même temps le tissu, l'épiderme, le péritoine, les intestins imparfaitement vidés, et toute la graisse durcie qui les enrobait Elle a fait oh ! a lâché un pet mouillé. J'ai retiré la lame et j'ai fait une autre entaille transversalement, entre les deux épines iliaques antéro-supérieures. Le sang a commencé à couler, mélangé à d'autres liquides glaireux, sur sa jupe grenat, et sur son jupon de mousseline, et sur sa culotte mauve, déchirés en croix. Elle a fait encore ho ! ho ! ho ! plusieurs fois, de plus en plus fort, avec une voix de plus en plus aiguë et de plus en plus sifflante, comme si elle avait de plus en plus mal, ce qui était peut-être le cas. En même temps elle s'affaissait lentement en glissant contre le mur blanc, j'ai pensé à un gros sac rempli d'air qui se dégonfle et se tasse sur lui-même à mesure qu'il se vide.

Elle aussi se vidait, le sang pissait maintenant avec violence, par saccades, à travers les vêtements déchirés. J'avais dû creuser assez profond pour trancher l'artère iliaque. Je me suis reculé pour ne pas être arrosé. Dans un endroit aussi chic, ça aurait fait mauvais genre. Mais je n'aurais pas à attendre longtemps, elle allait être séchée en trois minutes, mathématique. En plus les boyaux se déroulaient hors de la cavité abdominale, on aurait dit de gros vers aveugles et boueux sortant d'une caverne. La femme essayait de les retenir avec ses doigts épais et pleins de bagues, mais sans succès.

Le spectacle était gerbant au possible. Effacer quelqu'un au couteau, c'est dur, pour celui qui efface. Quand Hitch filme une mort au couteau, l'effet n'est pas du tout pareil et même s'il y a du sang, on n'y pense pas comme à du sang. Dans Psycho, pour le meurtre au couteau de Janet Leigh sous la douche, le rythme est celui d'un cartoon, et la sensation est semblable. Mais on ne voit jamais le couteau toucher le corps, et on ne voit jamais non plus les seins, ou les fesses, ou le sexe. On a simplement l'impression de voir tout ça. C'est la magie du montage, c'est tout l'art de Hitch : le tournage de cette seule scène avait duré sept jours, et il y a soixante-dix plans pour quarante-cinq secondes de film. Hitch, c'est quelqu'un. C'est le meilleur.

Moi, je ne suis pas Hitch. Il était temps que je me tire, les quarante-cinq secondes étaient largement écoulées, et si j'étais resté plus longtemps j'aurais fini par patauger dans le sang. J'ai essuyé la lame de mon Bowie à un essuie-main surpris, j'ai remisé l'engin dans son étui de hanche. La femme n'était pas encore tout à fait morte. Elle était assise par terre, contre le mur, les jambes ouvertes, au milieu d'une flaque rouge et brune qui n'arrêtait pas de grandir. Les intestins s'étaient entièrement barrés et formaient entre ses cuisses un grouillement noirâtre qui fumait légèrement. Ses gémissements s'étaient transformés en un seul râle ininterrompu, presque imperceptible. Ses yeux glaireux étaient plein d'eau, mais ils ne voyaient déjà plus rien. Elle ne ressemblait pas à Janet Leigh, pas du tout.

Là-dedans, ça puait les entrailles chaudes, la bouffe en décomposition, la merde en formation, le tout intégralement Fauchon. J'ai poussé la porte et je l'ai laissée se refermer derrière moi. J'avais une érection moyenne qui bosselait le jean noir d'Hopalong Cassidy, j'ai dû attendre trente secondes que ça passe, adossé à la porte des chiottes. Après je suis allé régler la note à la caisse, parce qu'il y avait aussi une vraie caisse et une vraie caissière devant la sortie de la salle. La note était également une vraie note : cent vingt-trois euros et des poussières, de quoi faire vivre un pauvre jusqu'à la fin de ses jours, à condition que ça ne vienne pas trop vite. Ma carte C.N.M. s'est parfaitement acquittée de cette tâche subalterne, et j'ai même ajouté un sourire personnel à la caissière par-dessus le marché. Je lui ai dit :

– A propos, je crois qu'une cliente s'est trouvée mal dans les toilettes, il faudrait peut-être que vous fassiez quelque chose.

La caissière m'a assuré que ce serait fait dans l'instant, alors j'ai ajouté vicieusement :

– Une indigestion, je pense... la cuisine.

La tronche qu'elle a tiré à ces mots pourtant anodins m'a procuré beaucoup de satisfaction. J'ai quitté presto Aux délices de K-Pok, moi non plus je n'étais pas loin de l'indigestion.

10

Dehors, je suis allé m'asseoir sur une balancelle de l'allée Salvador-Allende et, pendant que la balancelle me balançait, j'ai demandé à Jules de fixer mes deux derniers gibiers. Je n'avais plus envie de forcer, il pouvait bien me rendre ce service, d'ailleurs il est là pour ça. Jules s'est branché sur le réseau pop, et il a eu mes renseignements en moins de temps qu'il n'en aurait fallu à un vigile pour demander l'heure à un bègue. Coup de pot, les deux gibiers marnaient à la Banque Mondiale du Pétrole et de l'Uranium Réunis, que j'avais déjà chouffée et qui était à deux pas.

J'ai sauté de la balancelle, qui m'a dit :

– Au revoir, petite fille, j'espère que tu t'es bien amusée avec moi.

Je n'ai même pas pris la peine de répondre et j'ai marché avec énergie vers la banque. Un chien blanc avec de longs poils qui lui cachaient les yeux m'a aboyé après, le bruit de mes éperons n'avait pas dû lui plaire. Les chiens sont vraiment de sales bêtes. Même si j'étais un riche, je n'aurais pas de chien.

Dans le hall de la banque, je suis passé par une cabine automat de renseignements pour fixer les deux gibiers. L'un était répartiteur itinérant et avait son burlingue au trente-troisième étage, le second, qui était une seconde, était consultante, et créchait au quarante-neuvième étage, tout en haut. Je me suis fait passer une projection tridi des lieux, avec les accès publics ou non. Naturellement, une cabine de renseignements n'est pas aussi bavarde avec le vulgum pecus. Mais Jules serait capable de faire parler un mort. Des morts, il allait y en avoir deux dans pas longtemps, avant cinq heures. C'est bien de crever avant cinq heures, la Banque des Organes a tout le temps d'envoyer une équipe à votre chevet sans avoir à payer d'heures sup à ses découpeurs.

J'ai pris une cabine interne et je suis monté jusqu'au cinquantième étage, en compagnie d'une demi-douzaine de riches ou d'employés de riches, qui avaient des têtes de riches ou d'employés de riches, la différence est impossible à faire, ce pourquoi je ne la fais pas. Au cinquantième ce n'étaient plus les bureaux mais l'étage de relaxation, pour les clients et les touristes. Comme je passais devant une porte ouverte sur un intérieur gentiment bleu, une fille qui se tenait sur le seuil m'a demandé si je voulais un massage, ou une câlinerie, ou bien la regarder faire des trucs avec une copine, ou avec un autre monsieur, ou se faire des choses toute seule, ou avec un chien, ou un mulet, ou... J'ai dit non merci, sans même lui demander si avec un crocodile ça n'aurait pas été possible. Elle était jolie et bien foutue, grande, laquée par le soleil ou un produit de remplacement, elle avait une grosse poitrine qui remuait sous son bustier en écailles roses et translucides, et de longues et magnifiques cuisses bronzées qui sortaient de son minuscule short blanc moulé sur son coquillage bombé appelant à venir y chercher la perle avec les dents. Elle m'a envoyé un grand sourire violet ouvert sur des dents blanches et carrées, voraces, du genre à vous bouffer tout cru, boisson comprise.

Je crois qu'elle n'aura pas eu grand mal à trouver quelqu'un d'autre pour lui prouver son savoir-faire et sa bonne volonté tarifée. J'ai poussé une porte ordinaire sur laquelle était inscrit TERRASSE PANORAMIQUE, et je me suis retrouvé sur la terrasse panoramique, qui panoramiquait sur toute la vallée des Cèdres, vu que la B.M.P.U.R. en est le bâtiment le plus élevé. J'étais seul sur la terrasse. Je suis allé m'accouder un moment à la rambarde, et j'ai regardé les lointains, avec la lumière qui scintillait et la brume de chaleur qui ondoyait, tout le merdier. Très loin, vers le nord-est je pense, mais ça n'a pas d'importance, la tour Eiffel avec son troisième niveau tronqué perçait la lumière scintillante et la brume ondoyante. Et plus loin encore, mais là je n'étais pas très sûr de n'être pas le jouet d'une hallucination touristique, la basilique du Sacré-Cœur flottait, trois boules de glace vanille au bout d'une nappe grise. Au-dessus, le ciel continuait d'être bleu comme au cinoche, avec les griffures mouvantes des nefs individuelles, et même quelques petits nuages délicats, lavande ou roses, soufflés à l'aérographe par des concepteurs environnementaux, mais pas pour faire pleuvoir, juste pour faire joli.

Le joli, on s'en lasse vite. Je suis allé à l'autre extrémité de la terrasse, où se dressait un empilement de casemates débordant de la paroi de la tour. C'est là que se trouvaient les moteurs des ascenseurs extérieurs privés des employés de la banque. Dans un renfoncement, il y avait une petite porte métallique ordinaire, avec une serrure ordinaire. Les mots INTERDIT AU PUBLIC – DANGER étaient peints en rouge sur la porte. L'œil d'un guincheur était fixé sur moi. Je l'ai rendu aveugle en pulvérisant un aérosol opacifiant sur sa lentille. Il n'a pas protesté. Après je me suis attaqué à la porte avec ma multiclé, un bon matos anglais pour braqueur à l'ancienne, et la porte s'est ouverte sans que j'aie eu à prononcer une formule magique du genre Sésame, fais choir ta bobinette...

Dans le réduit aux machines ça sentait le métal chaud et l'huile bouillante, et des treuils se mettaient brusquement en route avec un vrombissement éprouvant. J'ai trouvé l'endroit stratégique que j'étais venu chercher, j'avais bien mémorisé le plan soutiré à la cabine, et j'ai collé une spécialité maison sur l'axe de la bobineuse choisie.

J'ai été bien content de me tirer de cette caverne schlinguante pour aller à nouveau respirer sur la terrasse. Respirer sans filtres, c'est un plaisir que les riches ne doivent pas apprécier. En passant derrière les casemates, je me suis rendu compte qu'après tout je n'étais pas seul sur la terrasse ou alors le type en vert avec un chapeau à plume, un carquois à l'épaule et un arc à la main qui se tenait debout contre la rambarde sud était arrivé après moi. Je me suis approché. Je lui ai lancé :

– Salut, Robin des Bois...

Il s'est retourné, m'a souri.

– Salut, Hopalong Cassidy, il m'a fait.

Je lui ai souri en réponse, parce que lui au moins avait maté mes sapes du premier coup d'œil. Mais en même temps j'étais étonné, maintenant qu'il me faisait face, de constater que je ne connaissais pas cet archer des altitudes. On n'est pas si nombreux, dans le métier, pour ne pas avoir repéré toutes les têtes, au Stand, à l'entraînement ou dans des stages. Lui, je ne l'avais jamais vu. Un nouveau, sans doute, ou alors un muté. Il s'était fait la tête d'Errol Flynn dans le film de Curtiz et Keighley, avec la moustache et les petites bouclettes derrière les oreilles.

– T'as un bel instrument, j'ai fait, en désignant l'arc d'un coup de menton très Randolph Scott.

Il a cligné de l'œil, très Errol Flynn.

– C'est un Guillaume Tell Spécial de chez Itashi... Un Compound Laser Magnum, avec puissance et allonge réglables, démultiplication entre trente et soixante-cinq pour cent. J'ai un stabilisateur en fibre de carbone, un repose-flèche Springy ajustable, un viseur Olympic avec double réglage micrométrique et lunette scanner. Une portée utile de deux cent cinquante mètres, avec un correcteur automatique pour le vent, l'humidité atmosphérique et tout le bordel. Tiens, tu vas voir...

Il m'a désigné la tour la plus proche, dont la terrasse dépassait les cèdres, à certainement plus de cent cinquante mètres de nous. Sur la terrasse, un groupe d'une dizaine de clampins regardait le paysage. Robin des Bois a pris une flèche dans son carquois. J'ai remarqué que sa tête n'était pas une lame triangulaire, mais un cône prolongeant la hampe, comme une balle de pistolet. L'archer a fait des réglages compliqués qui évoquaient un photographe maniaque se préparant à prendre un cliché au 1/2500e par nuit noire, puis il a tendu son arc, qui ne comportait pas une mais trois cordes, chacune coulissant sur des roulettes différentes. Cette sophistication extrême me laissait froid, mais je faisais semblant de me montrer intéressé, par politesse. Travailler à l'arc, il faut être un peu dévissé, à mon avis.

– Regarde ! a lancé l'archer.

La flèche est partie, je l'entendais encore siffler, avec les vibrations métalliques des cordes, alors que je ne la voyais déjà plus. Sur la terrasse visée, j'ai vu l'éclair de l'explosion avant d'en entendre le son, mat et noyé dans la rumeur qui montait de la vallée. Le gugusse tirait avec du matériel inconnu de Sitting Bull, et il n'avait pas lésiné sur la charge : là-bas, ce n'était pas un, mais trois gibiers qui étaient restés sur le carreau. Des gibiers ? Le doute qui me grattait l'occiput depuis quelques secondes est devenu le vrai malaise.

– T'en as eu trois à la fois, chef, j'ai dit. Tu vas avoir-des ennuis avec...

Il m'a coupé.

– Des ennuis ? Oh ! Tu vas bien, toi ? Des ennuis ? Et avec qui, tu peux me dire ?...

Il s'est mis à rire, un rire haut et perçant qui ne ressemblait pas du tout à celui d'Errol Flynn. J'ai examiné ses poignets, et j'ai vu à ce moment-là qu'il ne portait pas de capteur bioser, pas de bracelet pour la puce, rien du tout. J'avais mis du temps à comprendre mon erreur, mais maintenant je savais : ce type n'était pas du tout un collègue de boulot, c'était un indépendant, un snipeur, un tueur fou qui tirait sur n'importe qui. Je me suis reculé d'un pas, de deux. Le snipeur riait toujours. Il a pris une autre flèche, avec une pointe classique celle-là, encore qu'elle était barbillonnée comme pour la chasse au bison. Sur la terrasse cible, des silhouettes bougeaient autour des trois étendus. L'archer a posé le talon de sa flèche sur la triple corde qu'il a tirée en arrière, un mouvement très cinématographique qui a fait saillir les muscles et les veines de son avant-bras droit.

– Vise un peu... Je vais m'en payer encore un !

J'avais encore reculé de deux pas. Je m'étais fourré dans la mélasse. Je n'avais rien à faire avec ce type, ce qu'il branlait ce n'étaient pas mes oignons, mais si je continuais à copiner avec lui les emmerdes se pointeraient à la vitesse grand L.

L'archer s'est tourné à nouveau vers moi. Sous son chapeau vert orné d'une plume de faisan tout ce qu'il y a de classique, j'ai vu que les sourcils arqués d'Errol Flynn se fronçaient.

– Ben où tu vas, l'ami ? Ça t'intéresse pas, ce que je te raconte ? Les emmerdes dont tu me parlais, tu vas pas me faire croire que ça viendrait de toi ?

Je ne voulais rien lui faire croire du tout. Le problème, c'est que la pointe barbillonnée de la flèche à bisons était maintenant pointée, c'est bien le cas de dire, en plein sur mon sternum. Hopalong Cassidy est peut-être le tireur le plus rapide de l'Ouest, mais il y a toujours un moment où il faut se rappeler qu'entre le costume et celui qui le porte, il y a une paille, et même des fois c'est une poutre. Pour l'adresse, je n'ai rien à me reprocher. Mais la vitesse, ce n'est pas spécialement un problème, dans le métier. J'aurais été prêt à parier, mais je ne voyais pas avec qui, que le snipeur était capable de me trouer la poitrine avec son harpon avant que j'aie eu le temps de saisir la crosse de mes 45. Et en l'absence de pari, je n'avais pas spécialement envie qu'il essaye pour la gloire. J'ai cherché une excuse du style « je crois que j'ai laissé le gaz allumé sous mes haricots », ou « ma bobonne m'attend et elle est pas du genre à supporter les lapins », mais je n'arrivais pas à trouver quelque chose de convaincant. Je n'osais même plus reculer. L'archer fou a encore tendu son engin, de l'endroit où j'étais j'ai entendu le frottement des cordes sur les poulies, mais je n'ai pas osé lui conseiller d'y mettre de l'huile.

J'ai contracté mon diaphragme en me disant qu'il fallait quand même que je tente de sortir mes foutus colts. Et le miracle s'est produit, ou le pot, ou simplement le foutu hasard. Une horde de types en vert avec de gros casques sphériques a surgi derrière mon dos d'une trappe dans la terrasse, j'ai entendu des détonations, j'ai senti siffler des balles près de ma figure, et la flèche du snipeur m'est passée pas loin du bide. Mais déjà son bras désarticulé et éclaboussé de rouge pendait comme un chiffon. Il a à peine eu le temps de gueuler sa douleur que les types en vert l'entouraient et le tabassaient avec leurs fouets neuro, une ration à assommer un mammouth. Moi j'étais très entouré aussi, j'ai vu le gros œil noir de plusieurs Magnum à quelques centimètres de ma figure, et plusieurs bidules neuro se balancer au-dessus de mon chapeau. Les Verts arrivaient comme les carabiniers, mais si je ne protestais pas illico ils allaient commettre une bavure regrettable, surtout pour moi.

J'ai gueulé que je n'avais rien à voir avec le snipeur, j'ai précisé qui j'étais et ce que je faisais là, sans reprendre mon souffle, et j'ai ajouté qu'on pouvait vérifier en sortant délicatement la carte du C.E.P. que j'avais dans ma poche poitrine. Ça a été fait aussitôt, la délicatesse en moins. Je ne prétendrais pas que les Verts sont devenus plus aimables, mais quand même je n'avais plus leurs tromblons dans la gueule.

– C'est bon, c'est bon... a grogné le chef. Vot' presence aux Cèdres nous était connue, bien sûr. Mais vous étiez pas localisé. Et on peut jamais savoir à qui on a affaire avant de vérifier, pas vrai ? Et puis qu'est-ce que vous foutiez avec ce dingue ?

J'ai assuré le chef que notre présence commune sur le toit était un pur effet du malicieux hasard.

– Mais dites, ce que je ne comprends pas, ai-je ajouté, c'est comment il a pu passer...

– Passer où ? Pour entrer à CENTRE, vous voulez dire ?

De sous le masque d'insecte a filtré un rire genre lion qui éternue – encore que je n'ai jamais entendu éternuer un lion.

– Mais il est pas entré ! Vous voulez rigoler ! Personne peut entrer à CENTRE sans nous passer entre les pattes, cette blague ! Lui ? (Il a désigné le corps étendu qui attendait sans doute une évacuation par hélico, à moins qu'on ne le laisse crever sur place.) C'est un gars d'ici, pardi... Ces salopards de nantis, ça s'ennuie. Alors pour passer le temps, ça fait toutes sortes de conneries. Mais des comme ça, on peut pas permettre, vous comprenez...

Je comprenais, et je lui ai dit. Après j'ai pu descendre au trente-troisième, et j'ai pénétré sans me faire annoncer dans le bureau d'Ismaël N'Goro, répartiteur itinérant, en me servant du code sucé à la cabine. Ismaël N'Goro était assis derrière un bureau. Il a levé la tête à mon arrivée mais je ne l'ai pas regardé en face. J'ai débité tout d'une traite le baratin officiel, qui commence par :

– En vertu des pouvoirs qui me sont conférés par le ministère de la Population...

J'ai à peine pu aller jusqu'au bout que le répartiteur avait sauté de son siège. Même du coin de l'œil, je me suis rendu compte que son visage avait viré au gris. Les Nègres, quand ça pâlit, c'est pire que les Blancs. Il a bredouillé :

– Mais c'est pas possible... Pas moi... C'est une erreur... C'est sûrement une erreur...

Marrant : quand on leur annonce qu'ils vont être effacés, les riches disent toujours que c'est une erreur. Les pauvres savent bien que ça n'en est pas une. J'ai tiré une première balle, qui a fait une éclaboussure rouge sur le boubou blanc d'Ismaël N'Goro, à l'endroit de son nombril. Il a dû trouver que ça faisait sale parce qu'il l'a couverte avec ses mains, en criant :

– Attendez ! C'est une erreur...

Je lui ai envoyé une deuxième balle, à quelques centimètres de la première. Il a sauté en arrière, a déplacé une de ses mains pour couvrir le deuxième trou. Il a dit :

– Ecoutez... arrêtez ! C'est une erreur...

A la troisième balle, son dos a heurté la paroi vitrée au fond de la pièce. Il a hoqueté :

– Je vous jure... C'est une erreur.

A la quatrième balle, il n'avait plus assez de mains pour les presser sur tous ses trous et empêcher le sang de faire des rigoles jusqu'au bas de son boubou. Mais il répétait toujours :

– C'est une erreur...

Je lui ai encore tiré deux balles, pour finir le barillet de mon 45 que j'avais rechargé dans les douches. Ses mains et ses avant-bras étaient en charpie, mais les tripes, le foie et l'estomac qui étaient dessous devaient l'être aussi.

Quand je suis sorti de la pièce, je l'ai entendu murmurer :

– ... erreur.

Il avait de la suite dans les idées, Ismaël. Mais désormais, ça ne lui servirait plus à grand-chose.

Trois ou quatre individus des deux sexes étaient debout dans le couloir. Ils me regardaient tous, mais personne n'a rien dit, personne n'a fait un geste. Je suis passé au milieu d'eux et, le temps que j'entre dans la cabine de l'ascenseur, le nombre des spectateurs avait doublé ou triplé. Mais personne ne pipait.

Je suis descendu jusqu'au rez-de-chaussée. Dans le hall, je suis allé prévenir une hôtesse humaine vêtue aux couleurs de la banque, noir chamarré d'or, que la consultante Véra Chotylowa était sur la liste du C.E.P., et qu'en conséquence elle ne devait pas bouger de son bureau, où j'allais la rejoindre dans les cinq minutes. J'ai apprécié en connaisseur l'impassibilité du visage de l'hôtesse. J'ai fait mine de retourner vers les ascenseurs, mais je suis sorti de la banque par une petite porte, hors de la vue de l'hôtesse. J'ai contourné le bâtiment pour rejoindre la face opposée aux entrées principales, là où circulent les ascenseurs extérieurs privés de ces messieurs et dames. Je suis arrivé juste comme une cabine dorée, en forme de scarabée, se mettait en branle, tout là-haut, au quarante-neuvième étage. La cabine est descendue de quelques mètres, il y a eu une explosion étouffée venant de la terrasse. Les câbles de soutien de la cabine sont devenus mous. La cabine en forme de scarabée s'est penchée sur le côté, elle s'est détachée de la tubulure hémisphérique où elle glissait, et elle a chuté jusqu'au sol, où elle a éclaté comme une ampoule de lampe. Des gens autour de moi, qui avaient suivi l'incident, ont lancé des oh ! et des ah ! Plusieurs personnes se sont précipitées vers l'endroit de la chute. Qu'est-ce qu'ils croyaient pouvoir faire ? Qu'est-ce qu'ils s'attendaient à voir ? Je suis reparti lentement par le milieu de la place Ahmed-Ben-Bella, mes éperons sonnaient sur les dalles, mes holsters frappaient mes cuisses en cadence. C'est drôle comme les riches qui se savent sur la liste du C.E.P. croient pouvoir y échapper...

Mais on n'y échappe pas. Non, on n'y échappe pas.

Avant de m'engouffrer dans une bouche du R.S.R., j'ai regardé une dernière fois les cèdres et les tours de verre et de métal. Ce décor me faisait gerber. Je savais à quoi il me faisait penser : à la ville de Things to come, de William Cameron Menzies (1936, G.-B.), Everytown. L'histoire était tirée du roman d'un illustre inconnu, H.G. Wells. C'est un mauvais film. De la science-fiction. Je déteste la science-fiction, à part quelques exceptions comme Forbidden Planet, Invasion of the Body Snatchers, ou à la rigueur Time Machine.

J'ai pris le Corail qui m'a déposé sous la porte Mitterrand, et là j'ai pris le Jaune ordinaire qui m'a ramené chez moi. 7 heures 39, m'a dit l'araignée tic-tac. Une chiée journée, courte mais bonne.