Chapitre III

Printemps 1522

Manoir d’Anet.

Pour le grand sénéchal et sa jeune épouse, les beaux jours étaient devenus prétexte à se retrouver au vieux manoir d’Anet, demeure de brique et de pierre, avec ses tourelles, ses échauguettes, ses poivrières héritées de la guerre de Cent Ans. Le climat du Vexin, doux, presque tendre, enchantait ce cadre désuet, et donnait à ses hôtes le sentiment d’un bonheur plus accessible. De bon matin, Louis de Brézé suivait sa femme à travers bois, pour des courses roboratives. Comme dans les contes, sa monture était noire de charbon ; celle de Diane, blanche comme le lait... Ils évitaient soigneusement le manoir de Rouvres, où le père de Louis, Jacques de Brézé, avait tué sa mère un demi-siècle plus tôt : ayant trouvé sa femme, une des filles d’Agnès Sorel, au lit avec un de ses veneurs, il avait percé les amants de plus de cent coups de dague !

Les Brézé rentraient de leurs chevauchées fourbus mais ravis, et plus proches l’un de l’autre en dépit des quarante ans qui les séparaient. Quarante années... Qu’importait au vieux cavalier ! Grand veneur de France et donc chasseur invétéré, il conservait une forme étonnante. Certes, il apparaissait voûté, au point que certains l’aient dit bossu ; mais les épreuves de la vie n’avaient pas entamé sa vitalité. De larges mâchoires, un nez massif, des yeux pénétrants ajoutaient à la force de son allure. Mais à qui le connaissait bien, le comte de Maulevrier – c’était son titre – réservait des trésors de bienveillance et de compréhension. Rompu aux missions de bons offices, il savait à l’occasion se montrer charmeur, et n’avait pas mesuré sa peine pour se faire respecter et même chérir de la très jeune femme qu’Anne de Beaujeu lui avait procurée en secondes noces. Il était âgé, déjà, quand Diane lui avait donné son premier enfant ; et l’amour qu’il vouait maintenant à leurs deux filles n’en était que plus entier.

Les petites le sentaient. Françoise et Louise vivaient comme une fête chaque retour de leurs parents au vieux castel ; l’aînée surtout, du haut de ses quatre ans, savait mettre à profit la licence qui, fatalement, s’attachait à ces moments passés en famille. Couvant sa petite sœur, mais ne manquant aucune occasion de chahuter les servantes, elle s’était du reste trouvé un souffre-douleur dans la demoiselle de compagnie de sa mère. La complaisante Françoise de Longwy, si blonde et si bouclée, tellement pimpante dans ses robes ouvrant sur des cottes de taffetas, paraissait incapable de lui résister. En vérité, elle ne se pliait aux désirs de la petite diablesse que par souci de tromper son ennui, ou nostalgie de sa propre enfance...

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Un matin qu’elle participait ainsi à une folle partie de cache-cache, Françoise en vint à se faufiler sous l’épaisse courtine d’un lit que personne n’occupait jamais. Elle s’y tenait immobile, jubilant à l’avance de la belle frayeur qu’elle allait procurer à la petite fille, quand elle entendit le sénéchal et sa femme entrer dans la pièce.

Ils évoquaient la visite prochaine du beau-frère du roi, le duc d’Alençon, gouverneur en titre de la Province. Cet échange, qui en d’autres temps l’aurait laissée insensible, captiva Françoise. Car dans la suite du duc d’Alençon figurait ce bel écuyer qu’elle avait rencontré le soir de la naissance du prince Charles, et aperçu de temps à autre par la suite, au gré des mouvements de la Cour. À chaque fois, elle l’avait trouvé plus à son goût ; et ce qu’elle avait pu apprendre sur lui l’avait confortée dans cette idée très personnelle : Gautier de Coisay n’était venu au monde que pour croiser son destin et vivre à ses côtés le restant de ses jours.

— Pourquoi s’embarrasser de toute la suite ? demandait Louis de Brézé à sa femme. Nous n’avons qu’à recevoir le prince à Nogent-le-Roi, en compagnie restreinte ! Le reste de l’escorte passera son chemin...

— C’est ici que nous devons l’honorer, insista Diane. Flattons-le, traitons-le en intime ! Il est le gouverneur de la province ; il est le beau-frère du roi ! Sa visite peut nous rapporter beaucoup... Alors, s’il faut, pour loger tout le monde, avoir recours aux fermes et aux granges des environs, eh bien nous devons y passer.

— Y passer, dites-vous ? Mais il me semble que vous savez ce que cela veut dire...

Le sénéchal, en prononçant ces mots égrillards, s’était avancé vers sa jeune épouse et, dans un mouvement qui devait leur être habituel, la basculait déjà sur le lit. Françoise ferma les yeux ; elle fut soudain au supplice. Mais puisqu’une indiscrète curiosité l’avait poussée à demeurer cachée, elle ne pouvait plus se trahir.

Quand Louis de Brézé se vautra sur sa pauvre femme, la demoiselle réprima un haut-le-cœur. Elle qui rêvait d’étreintes juvéniles ne pouvait que plaindre sa maîtresse d’avoir à satisfaire ce vieux mari passablement brutal. Françoise, pétrifiée, serrant les poings, retint son souffle pour assister, interdite, à un viol transmué en devoir conjugal par les sacrements du mariage... Heureusement, l’assaut du grand sénéchal, pour hardi qu’il fût, se révéla plutôt bref ; la place s’était rendue sans résistance ; le soldat put donc se rajuster sans tarder et, non sans gratifier sa belle d’un baiser, quitta la chambre en sifflotant pour cacher son essoufflement.

— Que faites-vous ici, Françoise ? demanda calmement la grande sénéchale, quand le pas de son époux se fut éloigné.

L’archange ne répondit pas. Diane insista.

— Je vous ai vue, vous savez... Du moins je vois un pan de votre robe. Vous jouiez à cache-cache avec ma fille, et vous n’avez pas osé vous manifester...

Françoise demeurait coite, immobile sous sa courtine. Diane de Brézé se releva et, rajustant ses effets, se dirigea vers la porte à son tour.

— Au moins, si cela peut vous dissuader de courir au mariage...

Restée seule, la jeune fille fondit en larmes. Elle mit un moment à reprendre ses esprits : la scène qu’elle avait surprise, la bestialité du rapport, les mots de sa maîtresse, tout cela suscitait en elle une gêne poisseuse. Elle tenta de concentrer ses pensées sur la grande nouvelle de la journée ; la perspective de revoir son bel écuyer dissipa quelque peu ses sombres pensées.

Forteresse de Chantelle.

— Je n’ai jamais aimé le printemps, dit le connétable de Bourbon. Mais depuis l’an dernier, c’est une saison maudite pour moi : elle a emporté Suzanne et ravi ma joie de vivre.

— Allons, monseigneur, considérez la douceur de l’air ! Voyez comme Chantelle brille au soleil... Est-il rien d’aimable comme cela ?

— L’ami, je n’ai que faire de ton avis.

Le barbier se voûta, tel un gros mâtin rabroué. Il baissa les yeux et se concentra sur son rasoir à manche d’or. Car le précieux métal environnait le duc Charles jusque dans ses déplacements – fondu, tissé, tiré, brodé... Le prince, même lorsqu’il résidait chez Anne de Beaujeu, sa marraine et belle-mère, faisait suivre par chariots entiers bassins de vermeil et aiguières d’or repoussé.

Le gros homme tamponna les joues de son maître avec une serviette tiède ; une senteur de rose envahit la pièce.

— Apporte-moi donc un miroir, ordonna le duc.

Un page en livrée jaune paille devança le barbier, pour tendre à bout de bras un grand plat d’or poli. Ce qu’y distingua Charles de Bourbon n’avait rien de réconfortant : lui, dont les poètes s’étaient évertués à vanter le fin visage et les traits délicats n’offrait plus, sous ses cheveux mi-longs, qu’une face amaigrie, passablement marquée par la fatigue et les soucis. Seuls les yeux noirs, mélancoliques à souhait, demeuraient intacts ; ils lui donnaient le plus troublant des regards.

Au fond du miroir, le duc entrevit le déplacement d’une portière, et l’irruption d’un reflet bleu dans son dos.

— Pompérant ! lança-t-il aussitôt. Apportez-vous quelque nouvelle ?

L’homme s’avança, s’inclina, tendit la main ; Charles interrompit son élan.

— Pas ici. Je vais vous voir en particulier.

Le connétable s’étira comme un chat, jeta au sol la grande serviette qui lui enserrait le cou ; puis il entraîna l’homme en bleu vers un dégagement tout proche.

— Vous venez de Moulins, devina-t-il.

Il se saisit du petit rouleau de cuir, l’ouvrit, décacheta le pli et se plongea dans sa lecture avec l’avidité de ceux qui attendent depuis longtemps un courrier d’importance. Il fut bientôt pris de sueurs froides et, d’un geste machinal, glissa directement le rouleau de papier dans sa manche de satin noir, pourfilée d’or.

— Vous retournerez chez M. de La Vauguyon, ordonna-t-il au messager. Ma réponse sera prête à deux heures de relevée1.

L’homme s’inclina, rangea sous sa chamarre le tube de cuir vide, et quitta la pièce sans broncher. Le connétable demeura un moment le regard vide, à se mordre les lèvres. Puis il gagna l’escalier menant tout droit chez sa marraine.

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Depuis la mort de sa fille, l’illustre Anne de Beaujeu ne quittait plus la chambre, et guère le lit. Avant de se présenter, le filleul prit la peine de contrôler son aspect : après tant d’années, la fille de Louis XI continuait de lui faire impression comme personne. Elle l’entendit entrer.

— Approchez, Charles, approchez, mon enfant.

Anne de Beaujeu n’avait guère plus de soixante ans, mais elle en paraissait vingt de plus, tant les épreuves ultimes l’avaient flétrie. Vêtue de linon blanc sur le lin blanc de sa parure de lit, ses cheveux, tout blancs aussi, épandus sur l’oreiller autour de son visage, elle paraissait ne plus tenir à la vie que par le fil de ses devoirs ultimes en ce monde : mettre ses affaires en ordre, bénir les siens, prier Dieu...

— N’est-ce pas qu’il est beau ? dit-elle en désignant le duc au médecin Jean de l’Hospital, penché à son chevet. Beau mais triste...

Le connétable salua le maître en silence, et prit avec respect la main déjà froide de l’ancienne régente.

— Comment se porte aujourd’hui ma bonne-mère ?

— Comme au bord de la tombe : sereine et lasse.

— Vous ne devriez...

— Charles ! J’ai passé le temps des coquetteries. Vous êtes un gentil gendre, je le dirai jusqu’à la fin ; mais je connais mon état. Du reste, je connais aussi le vôtre, et devine aisément que, vous aussi, souffrez de son absence.

— C’est vrai.

— Ma fille n’était pourtant pas un être éclatant... Seulement elle était de ceux qu’on ne remplace pas.

Le duc se contenta de secouer la tête.

— Ma mère, en vérité je suis monté quérir votre conseil.

D’un geste, la princesse renvoya le médecin et son aide.

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Quand ils furent sortis, elle interrogea Charles du regard. Il hésitait. La lettre qu’il venait de recevoir provenait en droite ligne de Charles Quint, et ne lui proposait rien moins que la main de la sœur de l’empereur. Autant dire que le Habsbourg l’invitait à trahir le Valois son maître, s’il désirait sauver ses vieux territoires et en récupérer de nouveaux...

Pour élaborer sa réponse, Charles aurait eu grand besoin de l’avis et des conseils de l’ancienne régente. Mais pouvait-il lui révéler le contenu d’une telle lettre, au risque de la tuer sous le coup de l’émotion ? Au risque, surtout, de voir cette mourante prendre trop vite un parti trop extrême... Charles, au dernier moment, choisit de biaiser.

— Vous savez que Madame nous attaque devant le Parlement de Paris...

— Cette Louise de Savoie ! fulmina la vieille princesse. Cette vipère que j’ai nourrie dans mon sein ! Ah ! la méchante ! La vilaine grande perche !

Charles souriait sous cape du soudain emportement de sa marraine. S’il avait eu l’ambition de lui rendre un peu d’énergie, la manœuvre était un succès.

— Madame rêvait de m’épouser, dit-il pour le seul plaisir de voir sa marraine pester de plus belle.

Anne haussa les épaules.

— Elle rêve surtout de votre fortune ! De notre fortune... Et de nos apanages, et de nos fiefs ! Cette femme est insatiable. Elle n’en aura jamais assez. La couronne elle-même, dont elle a pourtant ceint son fils, la couronne de saint Louis ne lui suffit pas.

Elle eut une quinte de toux qui redonna des couleurs à son visage. Ses grands yeux gris-de-lin étaient demeurés beaux, et leur noblesse impérieuse donnait une haute idée de la régente qu’elle avait dû être, quarante ans plus tôt, lorsqu’elle matait les nobles et défendait le trône de son jeune frère, Charles VIII. Ce sont ces yeux de chat qui, dans la pénombre du chevet, scrutèrent l’éclat des petites médailles entretenant le souvenir des enfants de Suzanne, tous morts au berceau.

— Les auriez-vous oubliés, Charles ?

— Ma mère !

— Auriez-vous jeté le voile sur ce que cette ogresse a fait subir à votre descendance ?

Anne cherchait à tâtons les mains de son filleul, pour les saisir avec force.

— Jurez-moi, Charles, de n’oublier jamais le mal que nous a fait cette horrible femme. Et jurez de nous venger.

— Ma mère...

— Jurez !

D’une voix brisée, le connétable articula tout bas les mots fatidiques.

— Je vous le jure.

Il détourna vivement la tête pour dissimuler son aigreur. Elle avait fermé les yeux et soupirait profondément.

— Je ne regrette qu’une chose : c’est d’avoir renoncé à vous envoyer à Paris, lorsque mon mari est mort... Vous n’aviez alors que quinze ans, certes ; mais vous auriez prêté hommage au roi Louis XII. Votre qualité de duc de Bourbon eût alors été reconnue ; et nous n’en serions pas là...

— N’ayez aucun regret, ma mère. Cela n’aurait sûrement rien changé.

La vieille dame ferma les yeux.

— Je m’en vais, souffla-t-elle, je m’en vais doucement, mais sûrement. Or je veux être certaine qu’après moi, les terres des Bourbons ne vous seront point arrachées !

Une angoisse perçait dans sa voix.

— Remariez-vous, mon enfant, remariez-vous très vite et faites-nous de petits Bourbons ! Je ne serai plus ici pour les élever, mais je vous promets que, de là où le Bon Dieu m’aura mise, je veillerai sur eux comme sur vous.

— Il n’est point temps...

— Il est grand temps, au contraire ! Trouvez-nous donc une femme, Charles !

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Le duc de Bourbon considéra que le moment était venu, peut-être, de révéler à sa belle-mère la teneur de cette maudite lettre... Mais comment s’y prendre ?

— J’ai revu hier Jean de Saint-Vallier, dit-il. Il m’a supplié, encore une fois, de demander à la reine la main de sa jeune sœur.

— Sa jeune sœur ?

— Oui, la petite Renée de France.

— Ha ! Votre Saint-Vallier ne vient jamais ici qu’en mission ! Dites-vous bien que s’il vous propose cela, c’est qu’on l’a prié de le faire. D’ailleurs sa fille a l’amitié de la reine Claude... Diane de Brézé ! Je l’ai faite, comme les autres...

— J’avais l’intention d’accepter.

— Non, Charles ! N’en faites rien. Vous avez mieux à espérer.

Sur quoi elle ferma les yeux, finit par s’assoupir. Le duc de Bourbon en profita pour se retirer, sur la pointe des pieds.

La lettre de Madrid n’avait pas quitté sa manche.

Manoir d’Anet.

Le festin en l’honneur du duc d’Alençon et de sa suite parut en tous points somptueux. De grandes tables avaient été dressées, couvertes de nappes brodées, amidonnées. Devant le duc et le sénéchal, un formidable surtout d’argent représentait tout un combat naval. On passa, du reste, le plus clair du repas à deviser sur la guerre en cours. Les confidences du prince étaient protégées par le bruit des autres causeries, mais aussi par la musique d’une bande assez fournie de joueurs de hautbois, luths, flûtes et cornets.

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La récente campagne italienne venait, pour la France, de se solder par un nouveau désastre. Tout avait pourtant commencé dans la confiance... François Ier, bien décidé à reprendre Milan perdue la saison précédente, avait fait lever dans ce but plus de seize mille mercenaires au sein des cantons helvétiques. Il plaça cette armée sous les ordres du maréchal de Lautrec – un frère de Mme de Châteaubriant, sa favorite. Le jeune capitaine chargé du recrutement en Suisse, Anne de Montmorency2, était un protégé de Brézé ; du reste, c’est par lui que le grand sénéchal avait pu suivre les opérations, et deviner l’incurie du commandement.

— M. de Lautrec, dit-il au duc d’Alençon, avait pour lui une armée puissante. Le malheur, monseigneur, est qu’il n’ait su qu’en faire !

— Lautrec se voyait déjà dans Milan... Je crois qu’il a failli réussir. Après tout, Novare a été prise, et bien prise...

— C’est le jeune Montmorency qui a repris Novare. Et dans des conditions héroïques, encore !

Le prince estimait la bravoure ; mais il était d’abord soucieux de trouver des excuses au clan Châteaubriant.

— Après une telle mise en jambe, on comprend que le maréchal ait eu envie d’aller prendre Pavie.

— Si ce n’est qu’il y a loin, parfois, de l’envie à l’effet...

— Que voulez-vous, cher sénéchal ? On ne peut triompher à chaque fois !

— Il se trouve, monseigneur, qu’ayant échoué à Pavie, Lautrec a reflué vers Milan, puis est revenu jusqu’à Pavie ! Cet homme-là, semble-t-il, ne savait guère ce qu’il voulait...

— Ce que voulait Lautrec ? Mais pardi : rependre le Milanais !

— Seulement il nous l’a fait perdre, trancha Brézé dans un accès de soudaine sévérité. Les Impériaux ont profité de notre indécision. Ils ont fait leur jonction et se sont retranchés dans cette maudite Bicoque 14 – ce qu’ils avaient de mieux à faire, du reste, en attendant le printemps...

Mais le duc d’Alençon s’ingéniait à nier l’évidence.

— Jamais, de lui-même, M. de Lautrec ne se serait attaqué à La Bicoque...

— Néanmoins il l’a fait. Pour notre malheur.

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Louis jeta un regard furtif en direction de son épouse qui, tout en feignant l’indifférence, ne perdait pas une miette de leur échange. Il concevait un secret amusement de l’étrange passion de Diane pour la politique et les grandes affaires. Le prince reprit.

— À ce qu’on dit, ce sont les Suisses qui auraient contraint Lautrec à attaquer !

— Monseigneur, vous savez mieux que moi qu’un bon général doit maîtriser ses troupes.

— Bien sûr, bien sûr... Mais savez-vous pourquoi, aussi, les piqueurs d’Helvétie ne tenaient plus en place ? Parce qu’ils n’étaient pas payés !

— C’est ce que l’on murmure, concéda Louis de Brézé.

— Des soldats sans solde ne pensent plus qu’au butin !

— Admettons, je vous l’accorde.

Le sénéchal songea que, pour une fois, le prince approchait peut-être d’une vérité... Or celui-ci n’était plus très loin de livrer le fond de sa pensée.

— Il se dit même que la Cour n’aurait pas facilité l’acheminement des fonds dont M. de Lautrec avait un besoin vital. Quand je dis « la Cour », je sous-entends « Madame »...

Le sénéchal ne le suivit nullement sur ce terrain glissant.

— Quelle que soit l’excuse, conclut-il, nous venons de connaître une déroute. Nous avions perdu Milan, nous sommes maintenant exclus du Milanais tout entier. Je crois que La Bicoque vient de sonner le glas de nos ambitions italiennes.

— Mais pensez-vous !

Le beau-frère du roi haussait les épaules.

— Sa Majesté ne se laissera pas vaincre aussi facilement.

M. de Brézé n’eut pas la cruauté de demander à son hôte par quels moyens le roi comptait reprendre l’avantage.

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À l’issue du festin, les tables une fois escamotées, il appartenait à l’illustre convive d’ouvrir le bal avec la maîtresse de maison. Le duc d’Alençon ne se fit pas prier ; il mena la grande sénéchale en une pavane aussi grave, aussi empesée que possible, mais où Diane fit montre, comme toujours, d’une noblesse très au-dessus du commun. Tant il était vrai que chez elle, l’agilité de l’esprit ne le cédait en rien à celle du corps.

Forteresse de Chantelle.

À Chantelle, un escadron de dames avait investi la chambre d’Anne de Beaujeu. Pendant qu’on la coiffait, qu’on la parait, des valets firent entrer, par la double porte, une litière aux rideaux blanc et or. La princesse voulut bien s’y laisser installer ; quatre porteurs soulevèrent ensuite le brancard, et au prix de longues manœuvres dans l’escalier abrupt, emmenèrent leur précieux chargement jusqu’à la terrasse en à-pic sur le ravin. Quand on eut rouvert les rideaux devant les collines de son cher Bourbonnais, Anne de Beaujeu joignit les mains devant ses lèvres passées au rouge, et ouvrit des yeux émerveillés sur un paysage, il est vrai, grandiose. Le connétable était à ses côtés.

— On pourrait croire que vous voyez cela pour la première fois, s’étonna-t-il.

— Ou pour la dernière... Ces buttes-là sont nos os, mon fils, et ces terres, notre moelle ! Tâchez de ne jamais l’oublier.

— Et vous, tâchez donc de ne pas prendre froid, dit-il en ajustant une étole de loup-cervier aux épaules de la princesse.

Anne de France s’appuya mollement aux coussins de la litière ; elle contempla de loin chaque arbre, chaque ruisseau, puis ferma les yeux et s’abandonna au chant des oiseaux. Un rayon de soleil réchauffait ses jambes ankylosées.

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— Charles ?

— Ma mère.

— J’ai fait de vous mon légataire unique.

La chose étant prévue depuis neuf mois déjà, le connétable se contenta d’acquiescer. Elle poursuivit.

— Vous allez hériter bientôt Gien, Cariât et Murât. En plus des duchés de Bourbon et d’Auvergne, des comtés de Clermont et Forez, des vicomtés et seigneuries de Châtellerault, de Beaujolais, d’Annonay, de Bourbon-Lancy, de Roche-en-Régnier ! Tout cela pour vous, mon petit ! De sorte que, si le roi de France et sa mère persistent à vous chercher des poux dans la tête, il leur faudra démêler toute une tignasse !

Elle serra les mâchoires, rouvrit les paupières ; ses yeux gris, brillants, nerveux, étaient ceux d’une fille de vingt ans.

— Ma Suzanne a eu bien de la chance de pouvoir vous serrer dans ses bras, mon petit Charles. Vous ai-je dit que, parfois, je me suis surprise à l’envier ?

— Ma mère !

— C’est pourtant vrai ! Mon mari était un excellent prince ; simplement il était Jupiter plus qu’Apollon ; et il avait vingt ans de plus que moi... Charles ?

— Plaît-il ?

— Louise de Savoie aussi vous a connu, n’est-ce pas ?

— Une fois.

— Elle a été la première...

— Oui.

— C’est bien ce que je pensais.

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Les courtisans du connétable, ameutés par les manœuvres dans l’escalier, avaient fini par approcher, à la manière de moineaux venant grappiller les miettes d’un dîneur. Ils firent bientôt cercle autour de la litière. La plupart étaient impatients de constater l’état de la fille de Louis XI, qui depuis des mois vivait comme recluse en ses appartements. La princesse sourit poliment aux uns et aux autres, et voulut bien satisfaire à leur curiosité.

— Monsieur de Lurcy ! appela-t-elle.

— Madame ?

Un gentilhomme s’était détaché du petit groupe pour venir s’incliner devant la litière.

— Monsieur de Lurcy, n’est-ce pas que la journée est agréable...

— Fort agréable, madame.

L’échange en resta là. D’un geste poli mais ferme, le duc de Bourbon fit signe aux curieux de se retirer. C’est alors que se produisit l’inattendu : les courtisans, spontanément, se mirent à applaudir – applaudir en sourdine d’abord, puis de plus en plus fort, à mesure qu’Anne de France les encourageait par ses saluts et ses grâces. À la fin, le connétable lui-même battait des mains.

— Tous ces gens vous adorent, dit-il quand l’assistance se fut égaillée.

— Oui ! Comme on adore une vieille idole... Mais c’est à vous, maintenant, qu’ils doivent obéissance et loyauté.

Charles s’accroupit au chevet de sa marraine et commença de lui parler bas, si bas qu’elle-même dut faire un effort pour entendre.

— Je vous ai menti, ce matin.

— Je m’en doute !

— Au vrai, il faut que vous sachiez que l’empereur m’a fait proposer par La Vauguyon la main de sa sœur Éléonore. La reine du Portugal.

— Bien.

— C’est une invitation lourde de conséquences, et qui vise à me faire entrer dans une alliance contre le roi François.

— Fort bien.

— Cela fait plusieurs mois, maintenant, que l’empereur et le roi d’Angleterre me font des avances à peine voilées. Pour tout dire, je crois qu’ils me verraient assez bien tous deux dans la peau d’un traître.

— Où serait la traîtrise ?

— Je suis connétable de France, madame, et j’ai juré fidélité...

— ...à un suzerain qui vous délaisse, vous maltraite et cherche à vous déposséder ! N’oubliez jamais, mon fils, que l’empereur est à nos yeux le véritable héritier de la Bourgogne, et qu’il existe un pacte séculaire entre Bourguignons et Bourbons.

Le duc Charles soupira douloureusement. Il se releva, fit quelques pas jusqu’au rempart, en bordure du ravin. Dans son dos, sa belle-mère s’était redressée dans la litière et, d’une voix devenue forte, posa la seule question utile.

— Avez-vous donné votre réponse ?

— Joachim de Pompérant vient de partir la porter.

— Et quelle est-elle ?

— J’ai décliné... Poliment.

— Au diable votre politesse !

Charles se retourna. La douairière, défigurée soudain par la colère, venait en un instant de retrouver la fougue et l’autorité de la régente.

— Il n’est pas trop tard, rugit-elle. Faites lancer des chevaucheurs avec ordre d’intercepter ce message ! Et si cela ne se peut, qu’ils aillent eux-mêmes chez La Vauguyon et l’avertissent que vous voulez un peu de temps pour reconsidérer l’offre de l’empereur.

Le connétable secoua la tête. Puis il soupira plusieurs fois de façon très sonore, et se résolut à héler son intendant ; il lui répercuta l’ordre de l’ancienne régente. Mot pour mot. Il paraissait perplexe, néanmoins, et cherchait manifestement un appui dans le regard de sa marraine.

— Mon pauvre Charles, lâcha-t-elle mi-courroucée, mi-railleuse. Je me demande ce que vous ferez quand je ne serai plus là.

— Vous serez là longtemps encore.

Les yeux pâles d’Anne de Beaujeu s’abreuvaient des lointains bleutés de son Bourbonnais.

— Je ne crois pas.

Manoir d’Anet.

Les danseurs d’Anet avaient envahi le carrelage jonché d’herbes odorantes. La bande des musiciens attaqua deux ou trois branles, dans le but de leur dégourdir les jambes. C’était une danse animée, joyeuse : au centre d’une vaste ronde, un couple exécutait des figures que les autres, aussitôt, reprenaient en cadence.

Serré parmi ceux qui ne dansaient pas, le jeune Gautier de Coisay chercha des yeux cette jolie blonde qui, depuis le matin, n’avait cessé de lui jeter des regards à la dérobée. Ce teint lumineux, ce sourire angélique, ne lui semblaient pas inconnus. Il était même à peu près sûr de les avoir déjà remarqués – peut-être chez Mme Marguerite... Comment s’appelait-elle ? L’écuyer comptait ses bonnes fortunes au saut des girouettes ; en général, peu lui importaient les noms.

Tout à coup, il la repéra, qui dansait au bras d’un gentilhomme de la suite. Elle paraissait rêveuse, absente même ; et Gautier eut la vanité de croire que c’était à lui qu’elle songeait...

— Qui est donc cette jolie personne ? demanda-t-il à un ami des Brézé. La connaissez-vous ?

— Et comment ! C’est Françoise de Longwy, répondit le barbon. Elle est très liée à la grande sénéchale.

C’était donc ça... Le jeune homme se rappelait, à présent, qu’il avait eu, quatre mois plus tôt, commerce galant avec la jouvencelle. C’était à Saint-Germain, le soir de la naissance du prince Charles – juste avant son départ pour Moulins... Ce soir-là, il avait pensé rencontrer l’amour ; puis d’autres galanteries avaient chassé celle-là de son esprit.

Voyant se préparer un « branle du chapelet », au cours duquel les cavaliers désignent des dames en les coiffant d’une couronne de fleurs, il courut se mettre sur les rangs. La danse commença.

Quand, après quelques voltes et plusieurs tours, la petite couronne échut à Gautier, il feignit un moment d’hésiter sur le parti à choisir, au grand amusement de l’assistance ; puis, passant près de son admiratrice, il déposa les roses tressées sur sa chevelure d’or, non sans un brin de désinvolture... Françoise manqua de trébucher. Son visage s’empourpra si fort que ses voisines échangèrent des sourires entendus. Le jeune homme profita de cette petite faiblesse pour la soutenir discrètement. La jeune fille ne s’y opposa pas.

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Après toutes sortes de danses, Gautier reprit l’initiative.

— Ne trouvez-vous pas qu’il fait ici une chaleur affreuse ?

— Vous avez raison, admit-elle.

— Si nous sortions un moment...

— Je n’osais vous le proposer.

Alors qu’ils se faufilaient parmi les danseurs, le beau parleur décocha la première de ses terribles flèches.

— En vérité, je ne pense qu’à vous depuis la dernière fois.

— Allons, monsieur !

— Puisque je vous le dis ! Suivez-moi, j’ai des secrets à vous confier.

Ils ne tardèrent pas à trouver refuge en un dégagement où s’entassaient, dans l’ombre, les coffres dont on avait extrait la vaisselle d’argent des Brézé.

— Vous n’êtes pas raisonnable, grondait la belle Françoise tout en abandonnant déjà son bras nu au garçon qui, dans l’attitude du gentilhomme entreprenant, le couvrait patiemment de tout petits baisers. Jusqu’au coude d’abord, puis un tantinet au-dessus...

— Monsieur ! Non, vous me mettez au supplice !

— Cela ne fait pas trop mal, au moins ? La torture est supportable ?

— Non ! Arrêtez cela...

Les lèvres de l’écuyer, après avoir effleuré une épaule soyeuse, descendaient hardiment vers le creux du cou. De ses yeux vifs aux grands cils, il scrutait sa victime avec avidité. La jeune fille frissonna de désir.

— Gautier, non ! redit-elle sur un ton de plus en plus théorique.

Lui, donnait le sentiment de s’amuser. Ses lèvres étaient désormais à portée de celles, si charnues, si bien dessinées, de Françoise. Il allait s’abandonner à des songes très doux quand une gifle le ramena sur terre. La jouvencelle avait su réagir, mais ce fut pour fondre en larmes aussitôt. Le damoiseau feignit la colère.

— Je n’ai pas fait tout ce chemin vers vous pour me laisser souffleter, protesta-t-il.

— Oh, pardon, pardon... Mais enfin, puisque je vous dis que je ne suis pas libre ! On n’épouse pas qui l’on veut dans ma position !

Il l’observa tout un moment, prenant bien soin de garder le silence.

— Si je me donnais à vous, demanda Françoise à toutes fins utiles, jurez-vous que vous m’épouseriez ?

Cette fois, c’est lui qui regimba.

— Pas si vite !

— Pardon ?

— Je dis : pas si vite. Il est normal que vous résistiez un peu...

Ses lèvres étaient de nouveau tout près de celles de la jeune fille.

— Résistez donc, mais sans me frapper ! Faites cela gentiment !

Avant qu’elle ait pu réagir, il l’embrassa à pleine bouche, et profita de sa surprise pour l’acculer contre un coffre qui paraissait plus grand que les autres, à défaut d’être plus confortable. De sa main libre, il caressait tout le corps de Françoise, maintenant sans défense.

Mais un maître d’hôtel, attiré peut-être par des soupirs amoureux, fit irruption dans la resserre.

— Qui est là ? Qu’est-ce donc ?

Françoise eut tout juste le temps de plonger derrière le coffre. Quant à Gautier, se rajustant de son mieux, il sortit en s’époussetant, et gratifia l’intrus du plus insouciant des sourires.

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Le jeune écuyer ne tarda pas à s’apercevoir que les danseurs venaient de déserter le bal, et qu’une tension anormale régnait à présent parmi les valets.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-il à un frotteur.

— Encore la guerre, répondit l’homme.

Sans même prendre congé de son archange, le sieur de Coisay regagna ses quartiers au plus vite. À la mine excédée du chambellan, il comprit qu’on l’avait cherché.

— Où étiez-vous fourré, Coisay ? J’ai besoin de vous !

— Monsieur, je...

— Qu’importe ! Sellez vite un cheval !

Puis le chambellan lui ordonna de partir sans délai pour Lyon, où séjournait la Cour ; on venait en effet d’apprendre – avec deux ou trois jours d’avance sur le roi – que le gros Henry VIII d’Angleterre, oubliant le Camp du Drap d’or et jetant bas tous les masques, était passé bel et bien dans le camp impérial, et que cette fois, ouvertement, il déclarait la guerre à la France.

1- Deux heures de l’après-midi.

2- Anne était alors un prénom mixte.