Quelle est votre relation aux livres ?

C’est une relation passionnelle et fusionnelle depuis l’enfance. Je n’envisage pas ma vie sans les livres. Ma grand-mère en particulier a très tôt installé dans ma vie la compagnie des livres. Il n’est pas pour moi aujourd’hui de jour sans livre. Mon entourage me reproche même parfois de ne savoir rien offrir d’autre que des livres !

Quelle place occupe la littérature dans votre vie ?

Une place centrale. Car la littérature n’est pas séparée de la vie. Elle n’est pas réservée à quelques moments de loisirs qu’elle meublerait confortablement. La littérature éclaire chacune des situations que nous rencontrons. Elle nomme notre expérience. Elle donne de la substance à nos existences. Mais les livres, bien sûr, ne sont pas seulement des guides de vie. Ils nous mènent sur des chemins qu’on ne connaissait pas. Ils ouvrent des horizons que nous ne soupçonnions pas. La littérature nous rend disponibles à l’émotion du monde.

Avez-vous un goût particulier pour les classiques ? Lesquels ? Que vous apportent-ils ?

Les classiques français comptent beaucoup. J’aime la langue classique et en particulier l’alexandrin, qui devient au xviie siècle comme la respiration intime de notre langue. Le vocabulaire des classiques est économe, mais son rythme est d’une subtilité infinie. On atteint alors à une perfection absolue, dont l’exemple même est, pour moi, Bérénice, de Racine.

Qu’attendez-vous d’un roman ? Qu’apportent les écrivains aujourd’hui ?

Le roman m’intéresse lorsqu’il possède une dimension picaresque. Lorsqu’il prend en charge la richesse du monde, la variété des émotions, la bigarrure des caractères. Les grands romans sont à la fois comiques, épiques, tragiques – inclassables. Beaucoup d’écrivains d’aujourd’hui répondent à cette attente parce qu’ils sont des consciences ouvertes vers le monde, des esprits amis de la complexité – que l’on pense par exemple à Carlos Fuentes.

Quels sont les derniers livres qui vous ont marqué ?

Dernièrement, Le Cahier noir, de Mauriac, et L’Affaire Vargas, de Pessoa.

Un auteur et un roman ont-ils marqué votre adolescence, votre jeunesse ?

Oui, indiscutablement Céline et Voyage au bout de la nuit : cette lecture, à l’adolescence, fut un choc esthétique et émotionnel très fort. Bardamu ne m’a plus quitté.

Quels personnages de fiction vous inspirent ? Masculin, féminin. Pourquoi ?

J’avoue un faible pour ces héros romantiques que la vie expose à l’inconnu, au danger, aux grands espaces. C’est pourquoi j’aime beaucoup Fabrice del Dongo, qui se jette sur les routes avec une crâne inconscience. J’aime aussi le René de Chateaubriand.

Pouvez-vous décrire votre bibliothèque, les livres qu’on y trouve ? Les livres qui ne vous quittent jamais, qui vous suivent depuis toujours, et pourquoi ceux-là ?

Ma bibliothèque est dans ma maison du Touquet. Elle répond à un désordre organisé que je suis seul autorisé à modifier. À gauche, on y trouve les livres de ma grand-mère, que j’ai gardés ensemble, sans les remettre dans le lot commun. La lecture et la relecture les ont fatigués, épuisés même, et j’ai pour eux une tendresse particulière. Le reste de la bibliothèque se partage entre essais, livres politiques, livres d’art. Elle comporte aussi une partie commune avec mon épouse, celle des romans. Enfin, une étagère est dédiée aux livres que je lis à mes petits-enfants. Le livre qui ne me quitte jamais, c’est Les Fleurs du Mal. Un bréviaire du monde et de l’âme.

Pouvez-vous citer des romans que vous aimez relire ? Pourquoi ?

« Je ne lis rien, je relis », disait Royer-Collard vieillissant à Alfred de Vigny. Je n’en suis pas encore là, mais en effet j’aime relire : la relecture est souvent plus nourricière encore que la lecture. Je relis L’Étranger de Camus, à l’inépuisable brièveté. Je relis les Feuillets d’Hypnos. Je relis sans cesse Le Rouge et le Noir.

François Mitterrand aimait lire et écrire. Même chef de l’État, il trouvait le temps de lire. Ni Sarkozy ni Hollande ne sont des lecteurs de romans. Est-ce important pour vous de trouver ce temps pour lire ?

Que le temps soit bref ou long, il reste toujours assez de temps pour lire. Et il faut toujours trouver du temps pour lire. Pas un jour ne passe sans que je lise. Ce n’est pas un délassement, c’est un pain quotidien.

Vous avez écrit un roman dans votre jeunesse. Pouvez-vous dire quel est son thème ? Avez-vous été tenté par une aventure littéraire ?

J’ai écrit en effet un roman épique : Babylone, Babylone. J’y racontais de manière un peu décalée l’aventure de Hernán Cortés. Il n’a eu qu’une seule lectrice, mon épouse, et n’en aura pas d’autres. La vocation littéraire est évidemment une tentation permanente, mais c’est une vocation dévorante, plus encore sans doute que la politique. Je l’ai mise en sommeil. La vie me dira si elle reprendra à l’avenir le dessus.

Avec quel écrivain aimeriez-vous échanger sur le monde d’aujourd’hui et de demain ?

J’aime la sagesse brève de Pascal Quignard, dont le regard porte loin dans le passé et nous instruit sur notre présent, trop souvent vécu à la surface. J’aurais aimé échanger avec Michel Tournier, dont les livres m’ont tant marqué.

Que représente l’art dans votre vie ?

L’art est la plus belle voie d’accès au monde. Il est la plus haute expression de notre humanité. Il est une transcendance qui nous rassemble. Je songe, en disant cela, aux arts plastiques, bien entendu, mais aussi à la musique, qui est une part essentielle de ma vie.

En quoi la culture permet-elle, à vos yeux, de saisir les mouvements de la société ?

La culture n’est pas un département hermétique de nos vies, elle n’est pas cette tour d’ivoire qu’on aimerait parfois nous présenter, superbement isolée du reste des fluctuations sociales. Elle irrigue notre histoire, nos échanges, elle est le souffle qui nous anime. La culture, c’est la pensée et l’émotion jointes dans la représentation. Aucune activité humaine ne vaut si elle ne porte en elle ce germe de culture, si elle n’est exhaussée par elle. La culture est le seul horizon valable de notre existence.



Propos recueillis par Éric Fottorino